LE BULLETIN DE LA BIPEDIE INITIALE

Editée par le Centre d'Etude et de Recherche sur la Bipédie Initiale :

BIPEDIA

A Review from the STUDY and RESEARCH CENTER for INITIAL BIPEDALISM


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( Janvier 2004 )

Sommaire :

 


 

Nègres blancs

par   René Laurenceau

 

                

" Les nègres blancs d'Afrique ont des cheveux blonds, le visage et le corps si blancs qu'on les prendrait pour des Anglais ou des Hollandais, mais à mesure qu'on s'en approche, on s'aperçoit de la différence. Ce n'est pas une blancheur vive et naturelle que celle de leur teint, c'est celle d'un lépreux ou d'un corps mort. Leurs yeux sont languissants, mais ils ont la vue forte et les yeux brillants à la clarté de la lune. Les nègres noirs, leurs ennemis, les attaquent en plein midi et les mettent facilement en fuite, mais eux se vengent la nuit et pillent alors avec la même facilité qu'ils en avaient été pillés. Comme ils sont robustes, on en a mené dans le Brésil pour les faire travailler aux mines. Mais ils aiment mieux mourir que de vivre dans l'esclavage "

( Dapper, Description de l'Afrique,
Amsterdam, 1686, page 332 )


 


 

1, 1. immondices grises

    Je ne suis pas sûr d'exister, mais je parle. Je ne dis pas que je profère des paroles articulées que l'on puisse entendre, mais dans le monde magique où je vis, mes paroles en quelque sorte se transfèrent sur des feuilles de papier blanc qui deviennent très vite des feuilles de papier gris sur le tas d'immondices grises qui borde la route qui mène à Port-au-Prince. Je devrais dire qui mène à Carrefour. J'ai l'impression que j'habite davantage à Carrefour qu'à Port-au-Prince. Je crois voir tout au long de la route un profond caniveau de ciment. Je dis toujours que je suis mort depuis longtemps, mais un caniveau de ciment ne doit pas être si vieux que ça. Je sais que lorsqu'il pleut, le profond caniveau déborde, parce que les immondices grises bouchonnent en certains endroits. Quand il cesse de pleuvoir, on prend des pelles pour enlever du caniveau les immondices grises qui font bouchon. Pour la prochaine fois, l'eau passera sans déborder. Sur le tas d'immondices grises, mes feuilles blanches griffonnées d'encre noire par je ne sais quel prodige deviennent d'un joli gris souris dans la merveilleuse pâte grise du tas d'immondices. Sur un tas j'ai même vu un chien crevé de couleur ocre. On venait de le déposer. Le lendemain bien sûr, le chien sera devenu gris, comme les autres immondices, et mes papiers. Je ne sais pas si mes papiers sont importants. Je ne sais même pas s'ils datent ou non de l'actuel vingt et unième siècle qui commence. Quelqu'un griffonnerait pour moi, mais je ne sais pas qui. Je ne sais pas écrire et je ne sais pas lire. N'allez pas croire que je sois noir. Les noirs savent écrire et savent lire. Je suis un blanc qu'il ne faut pas confondre avec les roses appelés blancs. Les blancs de papier blanc ne savent pas écrire. Savent-ils seulement parler avec la bouche ? Mais les roses écrivent beaucoup. Je ne suis pas un albinos. Dans ce cas, je serais instruit. Je suis un nègre blanc, celui qu'on ne veut pas connaître, et c'est là ma souffrance, mais qui n'est rien d'ailleurs à côté de celle de ceux qui ne veulent pas me connaître. C'est pourquoi je m'exprime ( voilà le mot que je cherchais pour dire que sans papier ni parole un message passe, peut-être par télépathie. ) Je m'exprime pour sauver les hommes. Si les hommes souffrent de ne pas me connaître, je leur crie que j'existe. Ils comprennent que j'existe, et leur souffrance cesse. Nous sommes en plein dans la magie.

 

1, 2. ferronneries

    Je sais que les ferrailles haïtiennes sont magnifiques. Tout le monde le dit. Je devrais dire ferronneries, mais je n'aime pas le fer, que je n'ai jamais connu. Pourtant, je suis très vieux, deux fois plus vieux que l'homme actuel, qu'il soit noir, jaune ou rose. Regardez mon pelage. Pelage blanc sur une peau blanche comme du papier blanc, blanche comme neige blanche. Je m'appelle Blancheneige, car j'ai connu les glaciations, les paysages de neige à perte de vue. Linné disait de moi, pour me décrire, corpus album, pili albi. Je ne sais pas qui est Linné. Je sais seulement qu'il écrivait latin. Poils blancs sur un corps blanc. Vous voyez bien que je suis vieux. Quand je marche debout, même le plus droit possible, le bout de mes doigts touche mes genoux. Vous voyez bien que je viens du passé. Je suis le nègre blanc devenu fou. Les haïtiens vont ramasser sur les décharges des bidons de mazout vides. Ils en découpent le rond d'en haut, le rond d'en bas, pour étaler par terre le reste du cylindre. Les haïtiens dessinent à la craie sur le métal et font sortir une sirène, buste de femme et queue de poisson. Les artistes ont raison. Nous sommes tous moitié quelque chose et moitié autre chose, pour ma part moitié bête, moitié homme, moitié loup, moitié homme, loup-garou, moitié bœuf, moitié homme, minotaure, moitié cheval, moitié homme, centaure, moitié femme, moitié poisson, sirène. Une sirène de métal peut mesurer 30 sur 90, lorsque je compte en centimètres. J'en devine une, à la toucher dans la pénombre, qui se fait mordre le bras droit par une tortue de mer mais qui de la main gauche brandit ses deux poissons pêchés, tenus par une corde. Sa queue ressemble à une queue d'anguille et sa forêt de nattes sur la tête ressemble à un palmier. Les femmes blanches de chez nous nageaient la nuit dans la rivière au clair de lune. Je les aimais beaucoup. Je parle de l'Afrique, lorsque nous étions libres. Je n'ai aucune envie de vous parler des hommes blancs velus et nus que nous étions, mêlés aux femmes blanches velues et nues de chez nous dans la cale des bateaux négriers. Sous le prétexte que nous étions faits pour la pénombre, avec nos trois paupières et nos yeux lumineux, on nous déclara faits pour l'esclavage dans la mine, alors que nous étions faits pour la chasse libre dans la forêt la nuit. L'or jamais n'a nourri son esclave. Tous les indiens sont morts au fond des mines d'or. Les noirs les remplaçaient, mais à leur tour les blancs peuvent-ils remplacer les noirs ? Les nègres blancs mouraient de refuser de respirer pour le plaisir des roses à dévorer de l'or.

 

1,3. papier mâché

    Si la ferraille est en Cul-de-Sac à la Croix-des-Bouquets, papier mâché vient de Jacmel. C'est la rumeur qui dit que les noirs mâchent des sacs de ciment vides pour laisser le papier mâché se durcir au soleil. Dans la réalité, les noirs déchirent des sacs de ciment vides et les recollent pour en faire des masques, ou des poissons. J'ai sous les yeux dans la pénombre un poisson rose de 25 sur 40. On dit qu'un rose est venu l'acheter jeudi 15 mai, sans doute 2003. Je comprends bien qu'un rose achète son ancêtre. Sorti de l'eau, le poisson rose donna le rose, le poisson noir le noir, le poisson jaune le jaune. L'ancêtre rose a une tête de cœlacanthe, qui connut la sortie des eaux des trois poissons mais qui ne voulut pas sortir de l'eau, qui vit toujours dans l'eau depuis 300 millions d'années. Le cœlacanthe pèse le poids d'un homme, dit-on, mais l'étonnant, c'est que le rose avec un noir, ou un jaune, fassent des enfants, même si leurs ancêtres ne se sont pas connus. Comment des poissons différents peuvent-ils donner des hommes qui se ressemblent quelque part au point de faire ensemble des enfants, comme le nègre blanc peut faire avec le nègre noir des enfants, comme je pourrais en faire avec un homme rose ou jaune ? Le problème est pour moi que l'homme jaune, qu'on appelait ici l'indien, n'est plus ici depuis longtemps. Disparu d'Haïti. Quant au rose, il est rare. Ce problème mis à part, si nous restons entre hommes ( et, moitié bête, moitié homme, je suis un homme ), nous pouvons faire des enfants comme nous voulons, partout. Mais je n'affiche pas de poisson blanc, mon ancêtre, chez moi. Le noir fait en papier mâché l'ancêtre rose que le rose achète. Le rose accroche son ancêtre au mur, une fois rentré chez lui, mais je ne fabrique pas des poissons de papier mâché, ni n'en achète. Je n'ai pas de boutique et n'ai pas de maison. Je vis dans la nature, je suis resté dans la nature, si je ne suis pas mort. Je suis venu dans un bateau de négrier, jadis, mais l'expérience n'a pas duré longtemps ( nous ne faisions pas l'affaire. ) Je pense que je suis mort depuis longtemps. Pourtant je garde le contact d'une certaine manière avec la terre où je fus déporté. Les noirs qui sont venus comme moi dans des bateaux, sont aujourd'hui chez eux dans ce pays. Je demeure clandestin, pour ne pas dire maudit, pour le moins oublié. Le nègre blanc n'existe plus dans la mémoire des hommes. Cependant je suis là, fantôme blanc dans la nuit noire des hommes noirs, où passent quelquefois des roses.

 

1, 4. diable à bicyclette

    Je suis le diable à bicyclette martelé sur du fer par Adrien Louis, 86 sur 80, de 1985, mais je suis diable blanc. Ma bicyclette est de métal, mais je suis blanc, n'étant pas de métal. Un nègre blanc n'est pas un nègre de métal. C'est un nègre de chair. Mais que je sois un diable, c'est certain. Dans la forêt je ne trouve pas de grottes, dans la campagne non plus. Je ne suis pas l'homme des grottes, même si Linné m'appelle homme des grottes, homme troglodyte, mais pour dormir dans la journée ( je ne supporte pas la lumière du jour ), je me creuse un terrier dans la terre, et le soir quand je sors de la terre pour aller à la chasse, les gens me voient sortir de terre et me traitent de diable. Pire. Je ne connais pas la famille. Quand je vois une fille noire, je la prends. La famille mécontente me traite de diable. Elle a raison. Je suis un diable et tout le monde me maudit. Mais Dieu m'a fait. Je sens sur moi la main de Dieu qui me bénit. Je distingue de la couleur intérieure la couleur extérieure de la main de Dieu qui se pose sur moi. Je distingue le noir foncé de la couleur extérieure, différent du noir clair de la couleur intérieure de la main de Dieu. Dieu est noir. Le dieu rose n'est pas un dieu pour moi, ni le dieu jaune. Je suis venu sur terre pour sauver l'homme noir. Je prends sur moi la bête et je lui laisse l'homme. Je lui donne la parole. Je le laisse bâtir le monde. Je lui ai préparé le chemin. Je le laisse maintenant mener son chemin. Je suis son précurseur. Je ne suis pas celui du rose. Je suis né en Afrique, jumeau du noir qui naquit me tenant par le talon. J'ai fini mon travail. Ma tâche est accomplie. Le matin, je m'endors, lorsque je sens la main noire et douce de Dieu se poser sur mon front. La main rose ou jaune de Dieu sur moi me rendrait plus fou que je ne suis. La nuit, dans l'ombre où je m'assieds pour méditer, je vois Dieu noir s'asseoir près d'un arbre à côté. Dieu prend pour moi la forme d'un homme habillé, car l'homme est habillé, sauf moi qui ne suis l'homme qu'en étant l'homme à l'état de bête. L'homme à l'état de bête est nu. Dieu qui se fait homme est là, pieds nus, ses sandales de côté, mais le jean sur les jambes et jusqu'à la ceinture, la chemise au-delà, le chapeau quelquefois sur la tête. J'ai déposé ma bicyclette sur la mousse et je vois Dieu, mais si Dieu disparaît, j'enfourche ma bécane et je pédale de toutes mes forces pour trouver Dieu. Je suis le diable à bicyclette qui pédale vers Dieu, mon Dieu noir.

 

1, 5. oreilles pointues

    Ma chevelure est longue et blonde et presque blanche. Mes oreilles sont pointues. C'est bien d'ailleurs pourquoi certains me surnomment satyre. Mes oreilles pointues ressemblent à des oreilles de loup. Mes amis noirs se moquent de moi. Sur le ton de la plaisanterie, je leur réponds que je ne voudrais pas avoir comme eux des oreilles de chimpanzé. A leurs oreilles rondes je préfère mes oreilles pointues. Le plus terrible est que j'arrive à faire bouger mes oreilles pointues. Mes amis noirs ne le supportent pas. Les filles noires me disent que je ressemble à une bête. C'est vrai que je suis nu comme les bêtes sont nues. Mais les bêtes ne sont en chaleur qu'à la saison venue. C'est pourquoi je ne suis importun pour les filles noires qu'à la saison venue. Pour les autres moments les filles noires ne risquent rien de moi, tandis que moi je risque toujours tout des filles noires qui sont en chaleur toute l'année. Dieu noir le veut ainsi, parce que les enfants des filles noires mouraient souvent jadis dans leur jeune âge. Mieux valait pour les noirs se reproduire toute l'année. Toute négresse blanche a des enfants qui ne meurent jamais. C'est pourquoi la saison leur suffit. Je ne parle pas des filles roses qui sont tout autre chose. Je ne parle pas des filles jaunes, car je défie quiconque de me montrer en Haïti la moindre fille indienne. Toutes les filles jaunes sont mortes, en Haïti. Les nègres blancs sont des hommes des ténèbres, les hommes noirs, jaunes ou roses, des hommes de lumière. Mais lumière et ténèbres sont frères et sœurs, nous dit Jean-Yves Leloup dans l'évangile de Philippe, Albin Michel, 2003, page 65. Le satyre n'est pas une telle catastrophe. Pourquoi ma nudité ? D'abord, j'ai le sexe modeste, et le pelage m'habille. Ensuite, jamais un homme blanc sauvage ne force une fille. Il agirait contre nature. Il est le roi de la nature. Pourquoi l'homme noir porte-t-il un pagne ? Il a le sexe gros, comme les bébés. L'homme noir est prématuré. Sa mère noire ne l'a porté que durant la neuvaine de mois réglementaires. La mère troglodytesse, ou centauresse, ou satyresse, comme Sémélé, la mère de Dionysos, a porté son enfant blanc toute l'année durant, douze mois de grossesse. Ainsi l'enfant sauvage du nègre sauvage est né sans le prépuce, s'il est garçon, sans l'hymen, s'il est une fille, tandis qu'il naît avec l'hymen, s'il est une fille civilisée, nécessairement prématurée pour la bonne raison que prématurité nécessite intelligence et confort pour survivre, et qu'il naît avec le prépuce, s'il est garçon. Dionysos n'a jamais qu'à se reproduire, tandis que pour la femme noire et l'homme noir, à la naissance de l'enfant, tout le travail ne fait que commencer. L'enfant civilisé doit devenir plus grand que ses parents. Reproduction pour Dionysos, mais création pour Apollon. Comme il est dur, le devoir d'être apollinien !

 

1, 6. pieds

    Je regarde mes pieds. Je ne sais pas lequel est le pied gauche, lequel est le pied droit. Le doigt de pied qui est au centre est non pas le plus long, mais celui se trouvant sur le sommet de la courbe formée par les cinq doigts de pied. Le doigt du centre est en avant des autres et les autres descendent à partir de ce centre, deux sur la gauche et deux sur la droite. Mes amis noirs n'ont pas de mal à définir lequel est leur pied gauche, lequel est leur pied droit. Leur pied gauche est celui qui a le gros orteil à droite, et leur pied droit celui qui a le gros orteil à gauche. Même s'ils croisent les jambes, mes amis noirs ne s'y trompent jamais. J'ai des pieds d'ours, des pieds de chien, des pieds de lion, des pieds de léopard. Celui qui suit ma piste voit les cinq doigts montrant vers où je marche, le talon lui montrant d'où je viens quand j'avance, et le sens de ma marche peut seul identifier mes pieds. Mon pied gauche est à gauche, à droite est mon pied droit. Je suis l'homme à l'état de bête, et je le sais depuis toujours. Là n'est pas mon problème. Mon problème est que depuis cinquante mille ans mon pied s'est déformé. Du pied d'homme que j'avais, je passe au pied de l'animal, irréversiblement. Dans cent mille ans, si je subsiste, à quoi ressemblerai-je ? Dans un million d'années, j'aurai la taille d'un écureuil. Mais j'aurai mes deux mamelles pectorales et latérales, car je reste primate. Et je pense être alors arboricole. Mes pieds seront redevenus des pieds de quadrupède, qui ne distinguent pas tellement le pied droit du pied gauche. Je regarde mes pieds. Je vois que je régresse à toute vitesse vers mon état de primate initial. Pour un recul, c'est un recul. Je reconnais que c'est mon désir primitif. Quand je vois s'approcher le feu, vers les années moins cinq cent mille, je bifurque et je m'éloigne de toute civilisation future. Je la laisse à mes amis noirs qui vont venir. Je retourne à la brousse, fantôme blanc qui retourne à la nuit. Je fuis le monde, qui me fait peur. Je fuis à reculons, pour éviter qu'on me poursuive. Ceux qui trouvent ma piste, suivent le sens donné par mes orteils et tombent droit sur le village civilisé que je viens justement de quitter. Je suis rusé comme Hermès, le voleur de génisses, mais en réalité je montre à tous que je ne suis jamais qu'un régressif. J'évolue vers la bête, comme l'homme suivant, définitif, évoluera vers Dieu. Moi, j'évolue de façon régressive.

 

1, 7. mains

    Je regarde mes mains. Comme elles ont vieilli, depuis cinquante mille ans ! Le pouce n'est plus à sa place. Il est venu prendre une place à côté de l'index, mais ce n'est pas sa place. Le pouce autrefois s'opposait sur un tout autre plan que les quatre autres doigts. Je me souviens très bien de mon pouce d'autrefois. Mon pouce droit regardait vers la gauche, et le pouce gauche à droite, lorsque les autres doigts regardaient vers le ciel. Lorsque je rapprochais mes mains l'une de l'autre, les ongles des deux pouces venaient se dire bonjour, quand les huit autres en chœur se tournaient vers le ciel. Mon pouce n'est plus le pouce qui s'oppose en vue de la plus grande préhension. Mon pouce est presque un doigt comme les autres. Un peu plus court, mais aussi frêle. Il n'est plus le petit costaud qui ne fait pas comme les autres. Mes dix doigts sont dix doigts regardant tous le même ciel. Buffon disait que j'ai les mains mal dessinées, de véritables pattes. Je me sépare de Dieu. Je voyais tout à l'heure la main de Dieu me bénissant. La main de Dieu ressemble à la main de l'homme noir, pouce opposé, pas à la main du nègre blanc qui s'oppose à tout le monde en rejetant le très célèbre pouce opposé. Si l'ennemi lance une corde pour me prendre, de mes cinq doigts mis côte à côte je rejette la corde, mais on voit bien que je suis une bête. Un homme aurait saisi la corde, quatre doigts sur la corde, mais le cinquième verrouillant solidement la prise. Je me souviens d'un jour où j'étais sur un arbre. Un négrier lança la corde pour me saisir pendant que je dormais. Le nœud coulant me fit tomber de l'arbre. Nous étions en Afrique. De mes cinq doigts de chaque main j'écartais de toutes mes forces le nœud coulant, cependant que des lances me piquaient. Sans le pouce opposable, on manque de fermeté. Ce ne fut pas encore le jour de ma capture, mais ce n'était qu'une partie remise. Un autre jour un frère noir me livrera au négrier venu d'Europe. Autrefois je pouvais regarder mes deux mains fièrement. Je me sentais le pouce indépendant, court et trapu. Maintenant je m'aligne à côté de l'index qui nous indique le chemin qu'il faut prendre. La voie royale est celle du majeur. L'annulaire me dira quelles alliances étaient scellées bien avant que je naisse et quelles autres alliances après la mort se scelleront, nombreuses, avant la paix définitive. Quant à l'auriculaire, il entre dans l'oreille. Il a pour nom le nom du paysan qui devient citadin. Je l'appelle Raspoutine. On sait que Raspoutine, percé de coups, fut jeté par Félix dans la Néva glacée.

 

1, 8. travail de la mine

    Mes amis blancs sauvages le plus souvent mouraient dès les baraquements. C'était pitié de voir ces corps musclés mourir de désespoir. Les hommes de La Chapelle aux Saints montrent bien sur leurs ossements les profondes attaches de leurs vigoureux muscles. Mes camarades et moi, nous sommes des néandertaliens d'Afrique. Je vois encore nos femmes et leurs longues mamelles volumineuses, nos hommes, la tête entrée dans leurs épaules, tant était vigoureuse leur nuque de taureau, tout cela n'étant plus désormais qu'un tas de laine blanche. Ils ne supportaient pas le manque d'air. Une sueur pathologique sortait de toute cette masse qui refusait de respirer l'air confiné de l'emprisonnement. Personnellement, je voulais vivre encore. Je n'étais pas le seul. Nous fûmes jetés dans un navire, dès qu'on put constater que nous vivions encore. Nous n'avions plus de chefs comme dans nos groupes troglodytiques. Nous n'étions plus que des hommes et des femmes, chevelure blanche, fourrure blanche, entassement de nos anatomies. Après la bouffée d'air de la baraque jusqu'au navire, c'était la même baraque. Imaginez l'arche de Noé ballottée par les flots. Les mêmes planches, mais cette fois flottant sur l'eau. Je voulais vivre et débarquer quelque part sur une île. Les cadavres faisaient un matelas qui pourrissait. Les matelots parfois, pour alléger la cargaison, donnaient les morts en pâture aux requins. J'aimais parfois des femmes. Cela nous permettait de vivre quelque temps. Je me souviens des poissons crus qu'on nous jetait, du glissement vers nous de ces poulpes visqueux que je mangeais. Les quelques survivants furent débarqués sur l'île. L'odeur enfin de la nature. On châtra la plupart des mâles. On entrava les pieds. Le travail de la mine ne nous convenait pas. Nous n'étions pas des paysans. Pelle et pioche nous étaient inconnues. Nous poussions des berlines, mais les fouets se cassaient sur nos échines. Nous n'étions pas de bons mineurs. A la moindre incartade, on nous tuait. Le colon se lassait de trouver sans raison des cadavres. Les nègres blancs serraient la gorge de leurs frères et parfois s'empêchaient de respirer dans un coin solitaire sans le secours d'un frère. L'exploitation des nègres blancs dans les mines aurifères n'eut pas de suite. Je ne sais pas comment j'ai survécu. Je crois tout simplement qu'on peut survivre après la mort, d'une certaine manière, à l'état de fantôme. Je me demande si les cortèges et les tambours de galerie en galerie ne sont pas simplement des rites funéraires dans l'au-delà. Bien des noirs sont partis pour les trois amériques. Certains s'y sont multipliés. Des nègres blancs sont arrivés parfois. Mais la captivité les empêchait de vivre. Ils n'avaient même pas l'idée de minerai. Les néandertaliens n'ont jamais travaillé le moindre minerai. Les nains de Blancheneige n'ont pas compris le travail de la mine.

 

1, 9. ocre jaune et vermillon

    Dans la nuit noire le fantôme souffre de sa blancheur de linge blanc. Le nègre blanc se badigeonne d'ocre jaune. Il se trouve trop blanc pour chasser le soir, et trop pâle pour plaire aux filles. Il se maquille de vermillon. C'est un drôle de Pierrot, le néandertalien qui nous demande une plume pour écrire. Il ne sait même pas écrire. Face blême, il se plaît au clair de lune, pleine clarté pour lui. Sa pupille n'en supporterait pas plus. Sa larme à l'œil vient seulement d'un excès de lumière qui fait pleurer l'œil trop sensible à la lumière, mais on peut croire et laisser dire que Pierrot pleure la disparition de la lune. Le soleil a mangé la lune, dit-il chaque matin, mais aussi chaque nuit qui voit la lune se réduire. Tout un monde nocturne peu à peu disparaît. Les noctambules heureusement fêtent la lune, et le matin vont se coucher, sinon la lune à jamais se verrait délaissée, surtout depuis que les nocturnes ont disparu. Les hommes virils disent que Dionysos est un efféminé, parce qu'il se maquille. On peut laisser le primitif se maquiller pour la chasse et l'amour. On peut laisser le noir, et le jaune, et le rose, se couvrir le visage de poudre blanche, laisser le blanc se peindre en noir, en ocre, en vermillon. Certains nocturnes blancs se couvrent de terre noire pour aller à la chasse. On n'est pas obligé de s'en tenir à la couleur que la nature nous donne. Les couleurs sans frontières font tomber les frontières. On marche vers les autres en se couvrant de leurs couleurs. Tous les hommes un jour seront métis. Si la nature en fin de course permet le métissage de tous les hommes entre eux, c'est bien qu'elle voulait donner à l'homme toutes ses chances pour faire un bouquet d'hommes. Les médecins recommandent beaucoup le métissage. Les hommes de culture aussi. La loi de métissage rejoint la loi d'exogamie. Tout couple n'est-il pas l'œuvre du métissage ? Donnez-moi la palette. Que je vous fasse quelques mélanges. Le nègre blanc ne fait pas de peinture mais il ferait à la limite avec plaisir quelques mélanges dans son groupe d'hommes anciens ( paléanthropes ), peut-être même avec le groupe des modernes ( les néanthropes ), mais ce serait plus dangereux. Demeurons dans les groupes, mais dans les groupes osons faire l'unité des variétés, quand le moment sera venu. Le nègre blanc médite en se mettant de l'ocre jaune sur tout le corps pour paraître moins pâle et quelques touches de vermillon pour faire croire qu'il a couru. Le nègre blanc demande à ne pas être blanc systématiquement. Le nègre blanc de toutes les couleurs prépare sa sortie du soir. S'il fait trop noir, il se recouchera. Le matin, se relèvera jusqu'aux premiers des rayons du soleil. De l'aube au crépuscule, il se recouchera. Mais il fera toute la nuit la fête quand ce sera la pleine lune. Le nocturne en réalité n'est qu'un crépusculaire, un auroral, et quand l'occasion s'en présente, un lunaire.

 

1, 10. fils unique

    J'en ai assez d'entendre dire que l'homme noir est l'homme unique. Que faites-vous du nègre blanc ? Je sais. Je sens mauvais. Ce n'est pas une raison. Vous n'avez pas le droit de rejeter le premier fils de Dieu. Je ne sais pas parler. Je ne sais pas écrire, et je ne sais pas lire. Je suis un homme cependant, né en Afrique, déporté vers les îles, comme l'homme noir. Je suis le fils aîné, plus ancien que le noir de cinquante mille ans. J'ai la peau blanche et le pelage blanc, mais je suis nègre. Il faut que Dieu me reconnaisse pour son fils. Ou bien prenons le problème autrement. Je suis né le premier sur la planète, et j'ai vécu sur la planète, heureux, tant que le second fils n'est pas venu. Je vivais de la chasse. Je m'en allais chasser le soir. Mes yeux sont faits pour la pénombre. Et je me recouchais dans la nuit noire, sauf par les nuits de clair de lune. Mes enfants se faisaient facilement. Nous étions nus. Je ne vois pas pourquoi nous nous serions vêtus quand l'autre est apparu. Je pense qu'il souffrait d'avoir quitté le ciel où il vivait, tranquillement, dit-il. Ses enfants sur la terre ne se faisaient pas facilement. Les nouveau-nés mouraient souvent. Les femmes enfantaient, pour cette deuxième humanité, dans la douleur. Mon frère a mis à nu tout le terrain pour faire pousser ses plantes à lui, se faire un troupeau de gibier bien gardé. C'est une offense à Dieu. Je pense que mon frère cadet s'est mis lui-même à la porte du paradis terrestre. Ensuite le travail lui a paru pénible ? Il a trouvé des ronces ? A qui s'en plaindre ? Qu'il aille se bâtir son paradis céleste ! Une Jérusalem céleste ! Dieu l'appelle. Je veux bien, mais mon frère avait peur, chaque fois qu'il me voyait. L'être nocturne lui faisait peur, comme l'agriculteur me faisait peur. Mon frère me fuyait, comme je le fuyais. Mais pourquoi disait-il que je n'existais pas ? Pourquoi se dire le fils unique de Dieu, quand de toute évidence Dieu a deux fils ? Lorsque j'ai disparu, mon frère s'est senti criminel. Autre bêtise. Mon frère n'était pas criminel. Je devais disparaître. J'avais préparé son chemin, difficile, on peut dire impossible. J'ai pris sur moi notre bestialité, pour lui laisser l'intellectualité. C'est le système de la nature. Comment ne pas le comprendre ? Pourquoi lancer la guerre de village en village, lorsque je m'en allais de plus en plus profondément dans la nature, pour y finir mes jours ? Mon frère souffrait trop. Sa vie devenait invivable. Je ne pouvais plus rien pour lui, si ce n'est vivre en lui de manière posthume pour être en lui la vie de la rivière ancienne. Je lui transmettais l'eau. C'était à lui de recevoir l'esprit, du ciel d'où il était venu, où il retournerait. Je suis celui dont on n'a pas conscience mais qui a conscience de tout. Je ne dis rien, mais je sais tout. Plutôt que de me nier, n'est-il pas plus utile de dire que nous, les deux adams, moi le premier, lui le second, nous ne sommes à nous deux qu'un seul et même fils de Dieu ? Nous nous aimons, n'est-ce pas, mon frère ?

 


 

2, 1. fin des ferronneries

    La fin des ferronneries s'approche. Nous n'avons plus que cinquante ans de pétrole sur la terre. Je viens de lire cela dans mon journal. Quand les derniers boeings auront fini leur dernier vol, quand les derniers tap-tap pétaraderont leurs derniers coups, plus un baril n'arrivera sur l'île en Haïti. Les derniers forgerons forgeront les dernières ferrailles, et tout s'arrêtera. Nous n'aurons plus que le papier mâché. Cela nous fera drôle de tout faire à bicyclette, de Port-au-Prince à Port-Salut. Plus un bateau n'arrivera, si ce n'est à la rame, ou à la voile, si la voile revient. Le vent n'a pas cessé pour autant de souffler. Les ferronneries me manqueront. J'aimais les ferronneries. On dirait le décor des vases grecs. Qu'en dit le nègre blanc ? La foule est à ma porte. La foule ne parle pas de ferronneries ! La foule s'inquiète et même s'alarme. Si les avions ne volent plus, les haïtiens sont isolés du monde. Et si le monde a pour centre Haïti ? Telle fut ma réponse. On me hua. Je me moquais du monde entier. Plus rien ne marchera, si le pétrole vient à manquer. Je restais impassible. On voulut m'égorger. J'ai parlé. Dieu pourvoit. Tu te moques de nous. Qui donc est Dieu ? Ma réponse fut simple. Je façonne celui qui me façonne. Et que te dit ton Dieu ? Mon Dieu me dit : " prends donc ma force. " L'industrie tournera, les avions voleront. Si Dieu donne sa force, elle est partout dans l'univers. Elle est en Haïti. Dieu comprime le vide pour empêcher la matière d'apparaître, mais c'est une ruse. Plus Dieu l'empêche d'apparaître, plus la matière un jour explose. J'entends encore le big bang. Dieu seul pouvait l'entendre, mais l'homme aussi, né avant tous les siècles. Dieu serait-il quelqu'un ? Non. Comme dit quelqu'un, Dieu, ce n'est pas un personnage de plus. Tu le sens bien, que l'univers explose encore, car la pression de Dieu n'a pas cessé. Regarde la planète. Elle est sphérique sous la pression de Dieu. Le nègre blanc ne parle plus. Le nègre blanc s'est retiré. Mais avant l'homme, avant même l'univers, il y avait l'intelligence. Réfléchissons. Dieu, de ses mains noires, comprime la terre. La terre n'attire rien. Tout tombe, venu du ciel, et s'arrête à la terre. Et c'est alors que Dieu vient me parler. S'il est partout dans l'univers, il est aussi dans ma poitrine. Dieu me demande s'il existe une vitesse telle que la pression dérape sur elle. Je réponds : " la lumière. " Et Dieu s'en va. Dans l'auréole une lumière circulaire circule à toute vitesse et la pression dérape. Or l'auréole s'arrête aux épaules du saint. La force de pression qui provoque le big bang s'engouffre dans le cou du saint qui s'envole dans le ciel et disparaît d'un coup. Dans la chute à l'envers sans cesse accélérée, le saint s'est envolé plus vite que ne va vite la lumière. Nos yeux n'ont pas le temps de suivre son image. Le nègre blanc revient. Dans un anneau, pousser des particules jusqu'à vitesse de la lumière. Occulter l'émission de lumière de l'hémisphère sud. L'anneau, sans carburant, s'envole plus vite que nos yeux ne peuvent le voir. La poussée d'Archimède se prolonge. Euréka.

 

2, 2. sac vocal

    Ma nuque est large et ma tête vous semble posée sur mes épaules directement. Mais j'entends dire aussi que ma gorge est volumineuse. Je parle en mâle ici. Ce que je dis ne pourrait pas se dire de nos femelles. On parle de mon goitre. Mais je n'ai pas de goitre. Sous ma mâchoire est suspendu mon sac vocal. Quand je le gonfle, il est énorme. Parler de goitre ? Je parlerais plutôt de mon biniou qui règle dans mon groupe le contrôle des naissances. Dans la brousse africaine, on n'est pas toujours sûr d'avoir de quoi manger. Le chef de groupe le soir pousse un rugissement ( le sac vocal alors se gonfle. ) Et tout le groupe reste en attente. Si le rugissement n'a pas d'écho, tout le monde comprend ce qu'il nous reste à faire. Faire des enfants. Ce que nous allons faire. Si le rugissement trouve un écho, s'impose le discernement. Si l'écho du rugissement provient d'une région vraiment lointaine, on peut se mettre à faire des enfants, mais prudemment. Si l'écho du rugissement semble à nos portes, derrière la cloison voisine, on cessera de faire des enfants. La nourriture est trop précaire. Les nègres blancs sauvages consomment un vaste territoire, aussi bien végétal qu'animal. On ne peut pas plaisanter là-dessus. Je ne veux pas parler des tragédies qui se sont déroulées dans les montagnes de la Grèce. Les groupes dionysiaques se rapprochaient les uns des autres de façon dramatique, encerclés par les hordes grecques. Nous devenions des hommes des neiges, mais l'Olympe lui-même n'est pas sûr. Les troupes apolliniennes s'approchaient chaque jour. Il fallait dans la nuit se replier toujours plus haut, dans une concentration de plus en plus désespérée. Depuis longtemps, l'idée même de faire des enfants ne venait à personne. La famine était là, pas la famille. La mort lucide, ou le massacre. Les vieux se suicidaient. Les jeunes quelquefois les aidaient dans cette tâche. On ne gardait que les jeunes adultes et les adolescents. Les femmes dévoraient leurs nouveau-nés. Bacchantes et ménades étaient devenues folles, chantaient les soldats grecs en chœur, mais c'était faux. Les ménades faisaient leur devoir. Le groupe est en danger. Qui doit survivre pour avoir une chance de reproduire un jour un autre groupe ? Quelques mâles valides et de nombreuses femelles. Pas de vieillards, et pas d'enfants. C'était la guerre, celle menée par les grecs pour vaincre les satyres. Hercule venait pour le massacre de nos derniers lions de Némée dans le dernier de nos repaires. On nous disait cruels, de manger nos enfants. Qui nous poussait à ce travail de dépeçage ? A qui la honte ? Je n'ose pas le dire, de peur de dire du mal de notre frère cadet.

 

2, 3. rugir et siffler

    Faudrait choisir. Ou rugir ou siffler. Les prophètes parlaient de cette voix qui rugissait dans les déserts de Palestine. Et Linné dit que je parle en sifflant ( loquitur sibilo. ) Les russes pencheraient du côté de Linné. Que sont les russes ? Une tribu parmi les tribus slaves. Slaves sont ceux se prétendant les descendants des slaves primitifs qui se nichaient sur les branches des arbres de la taïga. Slave signifiait rossignol, en slave. Les russes, en pénétrant dans la taïga, voyaient dans la journée des rossignols velus, lourds et musclés, dormir près du sommet des arbres. La nuit, les rossignols musclés se mettaient à siffler. Les russes dirent aux rossignols musclés : " Vous êtes nos ancêtres, nous sommes donc vos descendants qui venons simplement recevoir l'héritage que vous nous transmettez. Nous ne sommes pas des étrangers, qui viendraient comme envahisseurs. Nous sommes vos enfants. Nous nous appelons slaves aussi ", et slave, à cette époque, signifiait rossignol. Les rossignols velus regardèrent les slaves glabres et beaux parleurs d'un air méfiant. D'un naturel craintif ( Linné les qualifie d'hommes qui ont peur, homo timidus ), les rossignols musclés se retirèrent dans la forêt profonde qui devait devenir leur cimetière. Et les russes avaient bonne conscience : " Nous nous sommes comportés de façon fort correcte. Ils sont partis très poliment. " Les choses se gâtèrent. Alexandre attaqua les russes. C'est ce que nous raconte Charmoy qui nous traduit du perse L'expédition d'Alexandre contre les russes ( Saint-Pétersbourg, 1828. ) Contre les grecs, les russes sont de piètres guerriers. Les russes font appel à leurs ancêtres qui croupissaient au fond des bois. C'est à l'heure de la sieste qu'il faut surprendre les ancêtres. Les russes en dénichent un, qui dormait tout son soûl, la troisième paupière tirée comme un rideau de magasin sous les autres paupières, fermées pareillement. Sans bruit, les russes lancent le lasso. Le rossignol tombe lourdement. Le monstre est mis en cage. Qu'on ne lui donne rien à manger. Qu'il soit très affamé. Qu'on le dépêche contre Alexandre et son armée célèbre. La porte de la cage ouverte, le monstre, au bout de longues chaînes, est poussé vers les grecs. Le monstre assomme tous les grecs et les mange au passage. Alexandre recule et se prépare une réplique pour plus tard. Aux russes la victoire. Du coup, slava signifie gloire, en russe. Dans le combat, le monstre rugissait. Qui siffle dans les bois, rugit dans la bataille. On peut rugir dans le désert de Palestine, en cas de crise, le jour où tout le groupe est en voie d'extinction, comme on aimait siffler pour mieux vocaliser les plaisirs de l'amour. Ce sifflement de rossignol sauvage est appelé flûte de Pan. Nos nuits depuis longtemps n'entendent plus le son de la flûte de Pan, mais nous avons l'oiseau siffleur, petit, qui siffle joliment. Nous lui avons donné le nom de rossignol. Saura-t-il remplacer le chant des rossignols d'antan ?

 

2, 4. premiers prématurés

    Les nègres noirs étaient prématurés. Nous l'avons vu tout de suite, quand ils sont arrivés, glabres et minces. Un petit garçon noir donnait la main à sa maman. Son petit robinet se terminait par un prépuce. Nous nous sommes regardés. Les petits nègres blancs sont circoncis " comme par un rasoir " mais de façon congénitale, précise Pline l'Ancien nous décrivant lorsque nous habitions les grottes des déserts d'Ethiopie. Les petits noirs ne sont pas circoncis par nature. Nous avons tous compris. Les noirs étaient prématurés. Neuf mois de gestation, sans doute, contre douze chez nous. Cela leur donnait le langage et l'idée de construire un village. Les noirs étaient civilisés. Nous étions des sauvages. Nous nous sommes demandé si d'autres hommes sur d'autres terres avaient été prématurés comme les noirs. Peut-être seraient-ils également civilisés sur d'autres terres ? En avance même sur les noirs ? Parce que plus anciens que les noirs ? La question se posait, la réponse arriva. C'est un premier juillet. Nous sommes en 1965. Il est cinq heures du matin. Nous sommes à quelques kilomètres au nord de Valensole. Maurice Masse bine un champ de lavande. Une soucoupe volante atterrit dans un champ. Deux hommes descendent. Des cosmonautes. Costume de cosmonautes, mais le casque enlevé. Tête nue. Les hommes, de très petite taille, s'accroupissent. Leur tête rose brille au soleil. Pas un cheveu. Ces deux bébés, pourrait-on dire, mais qui sont des adultes, cueillent un plant de lavande, de l'air de dire à Maurice Masse qu'ils apprécient beaucoup l'odeur de la lavande provençale, l'en félicitent de tout cœur, en connaisseurs. Les deux bébés, grosse tête et petit corps, mais adultes, se lèvent et se dirigent lentement vers la soucoupe volante. En route. La porte se referme. La soucoupe volante s'envole. Les deux bébés de Valensole avaient peut-être plus d'un million d'années d'avance sur nos civilisés. Peut-être étions-nous en présence des plus anciens prématurés de l'univers. En ce temps-là, la prématurité devait être encore plus forte qu'aujourd'hui, pour forcer la nature à mettre en route l'intelligence. Un peu plus tard on obtiendrait l'intelligence, et la science, avec sans doute moins de prématurité. Les hommes de Valensole étaient peut-être des hommes nés à six mois seulement de gestation. Corps de fœtus, mais à l'intelligence grande. Au bout de cent mille ans de science, peut-être, ils avaient inventé la soucoupe volante qui traverse l'espace à vitesse infinie, sans carburant. Des terres habitées, les hommes de Valensole en avaient vu bien d'autres, dans d'autres galaxies, mais l'odeur de lavande était particulière à chaque fois. Le nègre blanc comprend cela. Si l'on compare son crâne au crâne du nègre noir, le nègre blanc n'aura jamais les lobes frontaux qui permettent la parole, mais il a le chignon, la pointe occipitale du crâne tout en longueur, et dans la pointe occipitale se loge le flair exceptionnel de ce chasseur exceptionnel qu'est sur la terre le nègre blanc. Le nègre blanc savoure la saveur de la lavande mille fois plus que ne le fait le nègre noir, pourtant si friand de parfums.

 

2, 5. nouveaux velus

    Les nègres blancs sont impatients de voir sur d'autres terres les hommes civilisés nouveaux. Selon tous les calculs, les hommes civilisés nouveaux sont moins prématurés que les prématurés civilisés de la planète Terre, qu'il conviendrait d'ailleurs de nommer autrement. Terre n'est pas un nom propre, car c'est un nom commun. Sur d'autres terres, plus récentes que la nôtre, plus en avance donc ( chaque terre profite de l'expérience des terres précédentes ), les hommes civilisés sont moins prématurés que les premiers prématurés. Des hommes civilisés nouveaux peuvent avoir, disons, dix mois de gestation. Que se passe-t-il alors ? Les hommes civilisés nouveaux sont plus velus que les civilisés anciens. Davantage de poil sur la poitrine et sur les bras, les jambes. Des femmes plus velues qu'elles ne le sont. Pour tous, une capacité plus grande à sauter dans l'eau froide, à marcher dans la neige pieds nus. Les hommes civilisés nouveaux nagent mieux, plus longtemps. Capacité plus grande à demeurer sous l'eau. Pourtant, les hommes civilisés nouveaux ne sont pas moins des ingénieurs que les premiers prématurés. Un peu plus littéraires. Un peu plus près de la nature. Les nègres blancs se retrouvent un peu plus chez les nouveaux civilisés. La prématurité s'estompe. L'esprit devient plus poétique. Et le corps plus robuste. Les hommes civilisés de l'avenir sont moins bébés que leurs prédécesseurs civilisés. Davantage des hommes. Adultes. C'est bien le rêve des nègres blancs, de voir un jour des hommes civilisés plus près de la nature que les civilisés citadins de nos jours. La soucoupe volante le permet. La maison de campagne devient la maison principale. Un pied-à-terre en ville pour quelques réunions, les autres jours à la campagne, le jour où le trajet devient instantané, sans carburant. De l'électricité comme on en veut, partout. Un anneau, que les services techniques viennent un jour mettre en route, et dont le tourbillon de lumière " séculaire " est mis en route pour l'éternité. La lumière séculaire fait marcher le chauffage pour la cuisine, l'aspirateur, le fer à repasser, la machine à laver, la télé, l'internet. La petite maison du Belvédère permet de voir la baie de Port-au-Prince tout en vivant dans la montagne. On met dans la soucoupe les enfants pour qu'ils apprennent à se connaître, mais tous les livres et tous les cours sont sur l'écran. La technique avancée permet de vivre au sein de la nature. Le moindre coin de terre possède l'énergie durable et non polluante. Les services techniques ont la même inscription bariolée que les tap-tap que l'on a conservés pour le plaisir des grandes personnes et des enfants : " Force de Dieu. " La première industrie fut un enfer. La seconde industrie devient un paradis terrestre en attendant le paradis céleste. Le nègre blanc se tait, car il ne parle pas, mais il rêve. Il sait que le fossé se comble entre la science et la nature, et que les successeurs sont plus heureux que les prédécesseurs.

 

2, 6. chasseurs d'éléphants

    Mon meilleur souvenir d'Afrique. Je parle d'une époque où toute l'Afrique noire était blanche. Les noirs à cette époque n'étaient pas arrivés. Toute l'Afrique appartenait aux nègres blancs, sauvages non civilisables, chasseurs crépusculaires, blancs comme des morts, d'une blancheur cadavérique. Comme dit Voltaire ( Essai sur les mœurs ), qui avait vu à l'hôtel de Bretagne un nègre blanc, " Prétendre que ce sont des nègres nains dont une espèce de lèpre a blanchi la peau, c'est comme si l'on disait que les noirs eux-mêmes sont des blancs que la lèpre a noircis. " Quand l'Afrique était blanche, avant l'arrivée fatale des noirs, le nègre blanc pensait que la terre était faite pour lui : " cogitat, credit sui causa factam tellurem " ( Linné, Système de la Nature, 1758, page 24. ) Les noirs sont arrivés, mais les sauvages blancs ( dont je suis fier d'être le messager ) gardent l'espoir de leur, un jour, reprendre le pouvoir : " se aliquando iterum fore imperantem " ( ibidem ), car je suis le meilleur des chasseurs. Au crépuscule ( ma pupille peu à peu commence à y voir clair ), je suis intelligent suffisamment pour savoir que le troupeau des éléphants passera justement par la piste qui passe au pied du baobab où je me suis perché, mon silex à la main ( Je pense qu'il s'agit de la main droite, mais je n'en suis pas sûr. ) A l'heure dite, j'entends le troupeau d'éléphants qui passe dans un nuage de poussière. Je laisse le troupeau passer. Le dernier du troupeau m'intéresse. C'est un vieillard ou un malade. J'élimine d'abord ceux qui retardent le troupeau. Quand le dernier des éléphants du troupeau passe, alors je me laisse tomber sur sa croupe. Les griffes de ma main gauche pénètrent dans la peau du pachyderme. Mes pieds s'accrochent sur les cuisses. Ma main droite levée tient très haut le silex pour avoir plus de force, quand il faudra frapper. Mes pieds descendent pour s'accrocher près des genoux. Ma main gauche descend pour accrocher la queue. Je mets la queue de l'éléphant dans la tenaille de mes mâchoires. De la main droite silexée, je frappe avec une force incroyable sur le tendon d'Achille du gros éléphant gris. Le monstre boîte et souffre. La savane l'entend barrir, mais le troupeau sait qu'il fa ut sacrifier le dernier du troupeau. Le troupeau continue son trot dans la poussière. Je coupe le second tendon. Je laisse l'éléphant traîner sur le sable sanglant son postérieur qui pèse plusieurs tonnes. Je laisse l'éléphant s'épuiser jusqu'au bout. Le monstre enfin s'immobilise. Je monte sur son front. Je crève les deux yeux. Je descends par la trompe comme on descend par une liane. Je mords à pleines dents l'extrémité sensible de la trompe. Mes camarades arrivent. A grands coups de silex, nous découpons la viande. On en mange sur place. On en emporte pour les femmes et les enfants. Les hyènes emporteront le reste. On ne peut pas tout prendre. Il faut aussi que tout le monde vive. Les charognards du ciel et de la terre ont bien le droit de vivre. Les plus petits des plus petits morceaux seront pour les fourmis.

 

2, 7. albinisme et mongolisme

    Dapper ( Description de l'Afrique, Amsterdam, 1686, page 332 ) dit que les nègres noirs attaquent les nègres blancs le jour et que les nègres blancs se rattrapent la nuit. Qui parle ici de lutte à mort entre les albinos et les non albinos ? Si l'albinisme est une chose, la survivance des nocturnes en est une autre. Un albinos a des difficultés. Ses yeux fragiles exigent des lunettes de soleil. Ses cheveux blancs nous impressionnent. Mais il est de chez nous. Le nègre blanc ressemble à l'albinos mais s'en distingue. Il est notre prédécesseur, et Linné se demande si justement l'homme des cavernes, l'homme troglodyte, ne serait pas comme un " préadamite ", un homme des ténèbres. Nous aimerions le faire disparaître. Il aurait dû depuis longtemps n'être plus là. Disparaissant, le nègre blanc, de façon génétique en nous, réapparaît sous forme d'albinisme. Pas de vision nocturne, mais une vision diurne très affaiblie. Pas de pelage blanc, mais des cheveux, des sourcils et des cils blancs. Signe résurgent du paléanthropien nocturne chez le néanthropien, l'archanthropien restant notre ancêtre commun. Troublante résurgence. Autre signe résurgent : le mongolisme. Le mongolien ressemble au néandertalien. C'est une résurgence encore plus troublante. Et la troisième résurgence vient nous saisir au plus intime de nous-mêmes. Elle est sous notre nez, pourrait-on dire : sur l'espace couvert par le sillon naso-labial. Bernard Heuvelmans ( L'homme de Neandertal est toujours vivant, Plon, 1974, page 224, ligne 4 ) voit un homme de Neandertal et signale un " détail extrêmement important. " L'espace sous-nasal est vaste mais ne comporte pas de sillon naso-labial. Si l'homme de Neandertal n'a jamais de sillon naso-labial, et si, de notre nez à notre lèvre supérieure, nous avons le sillon naso-labial ( regardez-vous dans une glace ), un fœtus a le droit d'hésiter. Faut-il faire un sillon naso-labial ? Faut-il ne pas en faire ? Neandertal n'en faisait pas. Nous en faisons. Qui faut-il écouter ? Vie sauvage et nocturne ? Vie diurne et civilisée ? Le fœtus ne sait plus quoi penser. Neandertal est mort. Mais s'il vit de manière posthume en nous sous forme de celui dont nous sommes inconscients ? L'année de la naissance de Freud, 1856, Neandertal pointe le sommet de son crâne, paléanthrope dans la vallée du néanthrope ( c'est le sens de Neandertal. ) De qui se moque-t-on ? Qu'est-ce qu'un fœtus peut bien comprendre à tout cela ? Pourquoi Neumann, compositeur de cantiques célèbres, se donne-t-il en grec le nom de Neander, qu'il donne à la vallée où gît précisément celui qui deviendra l'alternative au Neander ? Que voulez-vous que le fœtus entende à tout cela ? Pris de panique, le fœtus rate son sillon naso-labial et c'est la résurgence de Neandertal appelée bec-de-lièvre.

 

2, 8. pelage noir

    Jacques de Bondt quitte la Hollande en 1625. Médecin réputé, Jacques est nommé médecin-chef de l'île de Java. Son plaisir est de partir en brousse avec toute une équipe. Capturer le rhinocéros laineux pour l'envoyer aux Pays-Bas célébrerait le génie colonial hollandais. Dans la forêt, de Bondt voit des hommes et des femmes, nus, s'enfuir. Peau blanche et chevelure noire, pelage noir. Une femme se fait prendre. On la présente à Jacques. La femme ne supporte absolument pas la lumière du jour. De ses yeux ronds cachés sous trois paupières coule un collyre épais. Le médecin refuse de mettre en cage une femme et la renvoie. De Bondt demande aux indigènes de l'équipe comment s'appelle cette femme à la peau blanche, à la chevelure noire et au pelage noir. Les javanais répondent : " Orang-outang. " Six ans plus tard, de Bondt meurt à Java. Le siècle se termine, ou presque. En 1699, un événement bouleverse la science. On apporte à Tyson, en Angleterre, le cadavre d'un chimpanzé. Tyson dissèque le cadavre, et décide qu'il faut donner au chimpanzé un autre nom. Le chimpanzé s'appellera orang-outang, pour supprimer la femme orang-outang. Le dix-huitième siècle passe ainsi. Le dix-neuvième prend la suite. Arrive de Bornéo le singe roux mawass. Le nom reste à la douane. Le singe est appelé orang-outang, ce qui permet au chimpanzé de retrouver son nom. Quand on demande aux habitants de Bornéo s'ils ont beaucoup d'orangs-outangs, les habitants de Bornéo répondent qu'ils n'en ont pas. L'orang-outang pour eux, c'est l'homme des bois de Java, peau blanche et cheveux noirs, pelage noir, qu'on appelle batutu à Bornéo ( John MacKinnon, Au pays des grands singes roux, Flammarion, 1976, pages 120-122. ) Le singe orang-outang que nous avons dans nos zoos n'a jamais vécu à Java. Le singe sans queue de Java est le gibbon. Ce n'est pas toujours simple de s'y retrouver. Le grand suffète Hannon découvre dans une île des hommes et des femmes sauvages se nourrissant de crustacés et de poissons. Les indigènes les appellent gorilles et gorgones. Les hommes s'enfuient. Trois femmes sont capturées. Sur le pont du bateau les femmes se débattent. On leur coupe la tête. Les têtes sont mises dans un saloir. A Carthage, les têtes ornent le temple. Les têtes de Gorgones éloignent de la ville les malheurs. Quelques siècles plus tard, on apporte au laboratoire la tête d'un pongo, ce singe dont parlait Rousseau ( Discours sur l'inégalité. ) Le singe pongo tout de suite est appelé gorille. Nul désormais ne peut plus se sortir du labyrinthe qui mène au Minotaure. Linné pourtant reprend le dossier Jacques de Bondt. Pour la dixième édition du Système de la Nature, 1758, Linné déclare que l'orang-outang est bien l'homme des bois de Java. Trente ans plus tard ( Linné mort depuis dix ans ), Gmelin décide ( 13è édition ) que Linné avait eu tort de donner finalement raison à de Bondt, parce que finalement Tyson avait raison. Tyson a brouillé toutes nos cartes.

 

2, 9. tchoutchouna

    Nous avons vu peau blanche, pelage blanc, peau blanche, pelage noir. Voici peau noire, pelage noir. Un chercheur anonyme ( je ne sais plus son nom ) recherche en Sibérie l'ivoire fossile. Une défense de mammouth émerge de la terre glacée. Jdanov ( nom d'emprunt ) dégage la défense et la ligote sur son traîneau que traînent des rennes. Pourquoi ne pas doubler la mise ? Chacun sait bien que le mammouth a deux défenses. Mais la deuxième est invisible. Jdanov s'énerve. Il s'en prend à ses chiens. Vous ne pourriez pas me trouver la deuxième ? Les chiens s'énervent. On cherche partout. La toundra sibérienne est vaste et le sol en est dur. Un chien gratte le sol et trouve un homme. Jdanov s'approche. Peau noire, chevelure noire, pelage noir. Arcade sourcilière fortement prononcée. Dents normales, humaines. L'homme est emmitouflé dans une peau de renne. Jdanov n'a jamais vu cela. La peau de renne est arrachée d'un renne. La viande s'y accroche encore. Et l'homme est tête nue, pieds nus. Nul ne peut vivre ici sans bonnet de fourrure. Les oreilles gèleraient. Marcher pieds nus n'a pas de sens. Il faut des bottes parfaitement cousues. L'homme a pour arme un arc et des flèches. La préhistoire ? Jdanov ne trouve ni théière ni thé. Tout trappeur sibérien met de la neige ou de la glace dans sa théière et se prépare du thé quand il a froid. Jdanov est en présence de l'horreur. Jdanov siffle ses chiens. Les rennes se réchauffent en tirant le traîneau. Tant pis pour la deuxième défense de mammouth. Il faut partir : " Le tchoutchouna porte malheur. " L'homme noir est maudit par la mort et nous apporte la mort. Dans la croyance sibérienne, quand un yakoute est presque mort, on ne doit pas le sauver de la mort, sinon la mort serait frustrée de son fiancé. Le rescapé devait ( jadis ) être chassé de toutes les yourtes et de tous les igloos. Le rescapé devait partir dans la toundra, chacun le pourchassant, s'il ne veut pas partir. Alors la croyance dit que la peau jaune du yakoute devient peau noire. Le pelage lui pousse. Les bras s'allongent. Il ne sait plus parler. Ne sait plus que rugir et siffler. Le yakoute qui a trompé la mort subit le châtiment d'être le tchoutchouna de la tribu, terme venu d'on ne sait quel chamanisme primitif. Un jour le tchoutchouna meurt véritablement, mais son cadavre est interdit. Nul ne doit le toucher. Jdanov connaît la loi du Nord. On peut se demander quelle réalité se cache sous la légende selon laquelle un homme jaune est censé devenir un homme noir et cela lui permet subitement de n'avoir plus besoin de bottes aux pieds, ni de bonnet de fourrure sur la tête quand il chasse le soir dans la toundra. Quelle magie fait qu'il se nourrit de rennes qu'il chasse avec un arc en os de renne et de mauvaises flèches ?

 

2, 10. façonne qui te façonne

    Maximilien Laroche, dans Mythologie haïtienne, GRELCA ( groupe de recherche sur les littératures de la Caraïbe ), Canada, 2002, page 18, dit que le mythe est l'instrument qui nous façonne en même temps que nous le façonnons. Dieu n'est pas seulement ma façon de parler. J'invente Dieu pour qu'il m'invente. Je le façonne afin qu'il me façonne. Il est une technique. Non seulement je crée Dieu, mais je lui donne la parole et il me parle et je lui parle. Prenons Dionysos. Je dis qu'il vient de l'Inde et qu'il chevauche un léopard. Je le distingue de Jésus qui monte sur un âne pour entrer dans Jérusalem. Mais ils sont bien cousins. Salomé danse et demande la tête de Jean Baptiste, comme nous lacérons la chair de Dionysos. Nous nous faisons la guerre ( donc nous perdons la tête ) et Jésus doit, pour payer notre guerre, se crucifier. Je façonne ces histoires qui me façonnent. Et puis, je n'y crois plus. Grosse erreur, de ne pas croire ce que j'invente. Peut-on détruire ce qu'on invente ? Je me demande où donc s'en est allé mon Dionysos que j'aime. Je me réponds ce que tous me répondent, à savoir que le dieu sauvage, le Nyctélien ( nocturne ), qui ne connaît pas la famille mais le groupe, est allé chez les Muses. Une façon de dire que ce sont des histoires, mais les histoires camouflent bien des choses. L'homme jaune qui devient noir est une histoire que j'invente. Je la raconte, mais elle signifie qu'un homme noir circule en Sibérie ( jusque dans les années 1930. ) C'est difficile à supporter. Tout homme étrange est le vestige de cette humanité qui nous a précédés. C'est un fantôme, un revenant de toute façon. Les morts ont-ils raison de revenir du royaume des morts ? S'ils ne sont pas tout à fait morts, il ne faut pas leur en vouloir. Laissons-les circuler. Sans commettre de meurtre. Demander au vieillard qui a failli mourir et que l'on a guéri, de partir dans le froid sous la menace de nos fusils, c'est bien de notre part perdre la tête. Croiser dans la toundra quelques vestiges de l'homme qui vivait sur notre terre quand nous sommes arrivés ( parlant de Cro Magnon, disons moins 35 000 ), c'est comprendre qu'un homme vivait sur la planète et se passait de nous. Et nous avons coexisté, plus ou moins longuement. Des néandertaliens noirs chassaient le renne dans la toundra, quand Oulianov réfléchissait dans sa cabane au bord de la Léna, ce qui lui a valu le surnom de Lénine. Lénine et Tchoutchouna coexistant, voilà qui n'est pas facile à comprendre, mais n'allons pas tuer quelque yakoute pour expliquer cela. Renseignons-nous auprès des spécialistes du Musée Darwin à Moscou. Ce sera beaucoup plus utile.

 


 

3, 1. homme ayant queue

    Pour les idéologues du Musée Darwin, l'homme est celui qui parle. Du coup, l'homme de Neandertal est un homme-singe, plutôt singe-homme, obeziana-tchelovek, pour traduire en russe " pithécanthrope. " Moi, je dirais : " Tous les singes sans queue sont des hommes. " Nous sommes six : gibbon, orang-outang, gorille, chimpanzé, Neandertal et nous. Linné met le désordre. Il note un homme ayant queue ( homo caudatus ) dans les îles de la Sonde. C'est un chasseur de léopard, qui se couvre d'une peau sanglante de léopard, queue pendante, pour attirer le léopard compatissant. Linné en fait un monstre ( homo monstruosus ) et il a bien raison. Mais à ce régime-là, le tchoutchouna lui-même est un monstre. Le tchoutchouna de tout à l'heure, que l'on disait " emmitouflé " dans une peau de renne, comme s'il avait froid, devait bien rire ( l'homme des glaciations ! ) Simplement, le chasseur de renne prenait la peau du renne ensanglanté pour attirer le renne apitoyé. Pourquoi soudain l'homme ayant queue de renne est-il tombé ? Peut-être le fusil d'un homme civilisé joua-t-il quelque rôle dans l'affaire, même si le sauvage n'a pas fait le rapport entre le bâton métallique et l'invraisemblable coup de poing qui fait que le sauvage est renversé définitivement. Neandertal et nous, par une queue factice, nous avons beau tâcher de fuir le groupe des singes sans queue, nous n'en sommes pas moins ce que nous sommes : des singes sans queue. L'histoire du Musée Darwin est passionnante. Pour trouver le chaînon manquant, des " enthousiastes " ( des bénévoles ) partent pour le Pamir et le Caucase. Pas de chaînon manquant. Le singe sans queue a bifurqué, puis l'homme. Sur chaque bifurcation quelques ébauches, mais pas d'intermédiaire entre les deux bifurcations. Mais en cherchant ce qui n'existe pas, l'enthousiaste parfois trouve la perle inattendue que l'on ne cherchait pas. L'homme de Neandertal était dans nos placards, et le voilà sur le terrain. Le cœlacanthe était fossile, et le voilà vivant. Les paléontologues avaient dans leurs vitrines des squelettes d'okapi parfaitement montés. Voici que l'okapi galope dans la savane. Passionnant. Moralité. Si vous voyez passer quelque animal nouveau, fût-il humain, regardez donc dans les placards s'il n'était pas depuis longtemps répertorié. Je signale au passage que l'almass du Caucase a la peau jaune et les cheveux châtains, quelquefois roux. L'almass dort accroupi, les deux coudes par terre, les deux genoux contre les coudes. Position du chameau dormant. Nous n'en finirions pas de noter les couleurs des différentes variétés de nègres blancs de toutes les couleurs. Peut-être une centaine. Qui sait ? De même chez les nègres noirs, des nègres noirs de toutes les couleurs, des nègres roses, des nègres jaunes, peut-être mille variétés. Nous ne saurons jamais combien de poissons différents se sont rués à l'assaut de nos plaques terrestres pour faire la magnifique panoplie des hommes de la terre.

 

3, 2. singes sans queue

    Une demande est formulée pour entrer dans le club des singes sans queue. Il s'agirait du gigantopithèque, singe pour les uns mais homme pour les autres. Sans aucune importance pour nous. Le groupe des singes sans queue comporte des singes sans queue aussi bien que des hommes, dans notre classification. Cela ne nous dérangerait pas de prendre un singe pour un homme. Linné sur ce sujet faisait très attention. Pour lui, le chimpanzé, qu'on pourrait prendre pour un homme, n'est pas un homme, et pour le chimpanzé Linné créa le groupe des singes sans queue ( simia ecaudata ), très différent du groupe des hommes. Les choses doivent être bien précises. Quand Linné fit, finalement, de l'orang-outang blanc, nocturne, de Java, sans canine saillante, un homme, tout le monde cria qu'il ne faut pas prendre un singe pour un homme, quand ces mêmes accusateurs prenaient un homme pour un singe, ce qui était beaucoup plus grave. L'erreur, légère, que Linné n'a pas commise, prendre un singe pour un homme, nous la faisons très volontiers pour la bonne raison qu'un homme seul s'ennuie quand il est seul, dans un groupe qui ne compte que lui. J'élargirais très volontiers le groupe de l'homme au groupe des singes sans queue, pour me sentir moins seul sur terre. Le gigantopithèque sera le bienvenu dans notre club. Mais ceci dit, nous avons un litige avec cet animal. Il est sasquatch, il est bigfoot, il est partout, qu'il siffle ou qu'il rugisse d'une façon si claire qu'on a bien l'impression qu'il parle. Patterson a filmé cette femelle impressionnante qui marche à belles enjambées, mais Patterson est mort, tellement la femelle était impressionnante. Notre litige vient du fait que cette énorme bête humaine, que nous voyons partout, cache le petit homme. Linné le disait de moitié ( dimidio minus ) plus petit qu'un grand suédois, ce qui peut faire nonante centimètres. Je ne veux pas faire de peine aux chercheurs de bigfoot, mais littlefoot m'intéresse davantage. Il a joué un rôle considérable dans notre appétit de culture. A voir comment Dionysos est sauvage, nous avons fait de lui le dieu de la culture. Et c'était mérité. Dionysos nous motive pour la nature. Aphrodite est de son côté. Nous recevons d'elle et de lui les élans dionysiaques et les aphrodisiaques. Mais Apollon ne serait rien si Dionysos ne le poussait à la culture. De voir le Nyctélien dans la pénombre, délie la langue de celui qui ne peut pas ne pas parler. Le Nyctélien mérite d'être un homme. Que le bigfoot arrive, nous ne ferons aucune difficulté. Chez les singes sans queue nous sommes sans frontières. Tous les singes sans queue, des hommes, et réciproquement, mais nous aurons toujours un faible pour le petit Dionysos.

 

3, 3. domovoï

    Cependant que des nègres blancs profitaient du voyage des nègres noirs vers les trois amériques pour aller avec eux s'installer dans une mine d'or où l'on pourrait toujours, mort ou vif, méditer, comme je le fais de mon côté dans la partie francophone d'une île qui est un paradis, des nègres blancs, demeurés au pays d'Afrique, décidèrent à leur tour de partir en voyage. Franchirent d'autant plus facilement le Canal de Suez que le Canal n'existait pas. Traversèrent la Palestine. Escaladèrent le Caucase et rejoignirent la taïga russe dans sa partie la plus profonde, la plus inhabitée. Les hommes blancs nocturnes, petits, velus, ridés, muets, chassèrent le lièvre et le coq de bruyère. Mais quand un chef de groupe était chassé par un plus jeune, il était quelque peu désemparé. Linné nous dit que l'homme sylvestre vit 25 ans. Ses cinq dernières années, le chef de groupe sylvestre prend sa retraite. Il a 20 ans. Circuler seul, n'ayant pour compagnon dans la taïga qu'un ours, n'est pas satisfaisant. Le chef déchu, n'osant pas même siffler, marmonnant quelque chose, marche indéfiniment de bouleau en bouleau jusqu'à l'izba la première aperçue, loin des autres maisons. Là vivent le moujik et la baba, le diédouchka, la babouchka, les petits ( qu'on appelle diéti. ) Le chat ( qu'on appelle kochka ) pose un problème. Le chat mange les rats. Justement l'homme blanc se propose aussi pour manger tous les rats. Négociations muettes. Finalement, le nègre blanc venu d'Afrique est nommé " domovoï. " Le domovoï a la taille d'un enfant mais le visage d'un vieillard. Ses cheveux blonds presque blancs descendent sur ses épaules en boucles ondulées. Le domovoï ( son nom veut dire " qui fait partie de la maison " ) loge sous le poêle de briques, ou derrière, le poêle étant isolé du plancher comme du mur fait de troncs d'arbre. Le domovoï dort dans la journée, mais le soir, quand chacun se couche, il se lève et mange les rats, puis mange ce qui est mis sur la table pour lui. Le domovoï ne parle pas, mais il éternue quelquefois. Jamais le nègre blanc n'a vécu plus près de nous que dans l'izba. L'homme de la dernière glaciation ne craint pas le froid, mais il accepte la chaleur du poêle. Afanassiev ( Conceptions poétiques des slaves sur la nature, Moscou, 1868, tomes 2 et 3 ) raconte en détail la vie du domovoï. Il renverse le banc la nuit, quand il devient nerveux, mais demeure discret. Le domovoï se rend dans l'écurie la nuit, caresse les chevaux, va faire un tour au poulailler pour chasser le renard ou le serpent. La ronde faite, il se recouche. Les enfants quelquefois l'écoutent ronfler. Mais chacun fait semblant de ne rien remarquer. La famille russe accueille celui qui vient de la forêt. Si l'habitant de la forêt savait parler, que de choses il nous raconterait ! Mais il ne parle pas. La vie n'est pas que de parler. Le paysan ne parle pas beaucoup non plus. La cohabitation des deux humanités, celle d'autrefois, celle de demain, mérite peut-être le silence. Un grand moment de transition, comme une mutation.

 

3, 4. peau de chameau

    Un débat de nos jours fait fureur sur la couleur de Jean Baptiste. Peau de chameau, dit-on. De dromadaire ou de chameau ? Si Jean Baptiste est dromadaire, il vient d'Afrique, où il est blanc. S'il est chameau, le précurseur vient du Caucase. Un argument nous fait pencher pour une peau de dromadaire. Le lys blanc, qui ne file ni ne tisse, plus richement vêtu pourtant que le roi Salomon. Le nègre blanc, d'une peau blanche d'une blancheur de linge blanc, couvert d'une toison blonde et frisée, les cheveux somptueux, d'or, de laine et de neige, d'une blancheur éblouissante, un vrai Thabor. Nu ( que pouvez-vous lui reprocher ? ), Jean Baptiste est vêtu directement par Dieu, comme la femme est magnifique, revêtue de soleil et rien que de soleil. C'est vrai que Jean Baptiste ni ne laboure ni ne moissonne, mais il vit dans le luxe, lorsque dans le désert le grain de sable est sa paillette d'or. Son empire de dunes s'étend, vaste jusqu'aux extrémités de la planète. Un petit prince blanc, notre prédécesseur qui se plonge dans l'eau pour cueillir un poisson qu'il mange cru. Pour dessert il aura des sauterelles au miel sauvage grillées par le soleil. Plongez-vous comme lui dans l'eau de la rivière, du lac ou de la mer. Vous en ressortirez régénérés. Dans la rivière, on peut mourir. Mais quel triomphe, quand on en sort vivant ! Revêtez comme moi les vêtements de la nature ! Soyez nus comme Adam ! Les foules qui se massaient n'étaient dans le désert que des camps de nudistes, provocateurs. Que répondre à cela ? Les prophètes disaient : " C'est à la Cour du roi Hérode que les gens sont vêtus somptueusement dans des palais magnifiques ? N'en croyez rien. Dès aujourd'hui la hache attaque l'arbre à sa base. Vivez tout autrement. Fuyez toute consommation ! " Jean Baptiste, patron des altermondialistes, faut-il vous écouter ? Nous avons tant de choses à vivre aussi, dans nos maisons. Jean Baptiste a-t-il écrit la moindre ligne ? Sait-il écrire ? Décore-t-il de fresques ses cavernes ? Est-il bon médecin ? Ses routes sont-elles entretenues, lui qui prépare notre chemin ? Ne parlons plus de Jean Baptiste. Il a fini son temps. Sa tête coupée circule sur un plateau d'argent. Le précurseur n'est là que pour son successeur. " A propos, Jean Baptiste, renoue un peu le nœud de mon lacet, si tu es digne de t'abaisser jusqu'à mes pieds. " Le nègre blanc d'Afrique dans le désert de Palestine est humilié par nous. Pourtant les grottes du désert de Palestine sont pleines de Jean Baptiste qu vécurent de moins cinquante mille à l'an zéro dans la proximité de nos implantations, dix fois plus longuement que les maigres cinq mille ans de cohabitation dans le pays de La Chapelle aux Saints, lieu du phylum le plus sauvage de tous les précurseurs, le plus typé, le plus extrême. Jean Baptiste de Palestine était plus modéré, plus proche de nous, presque un métis. Nous lui avons pourtant coupé les vivres et la tête.

 

3, 5. danseurs de l'ombre

    Afanassiev dit bien que les dieux lares domestiques aiment la danse et la musique : " Domovyié sklony k tantsam i mouzyké " ( tome 2, page 78. ) Les vases grecs d'ailleurs sont pleins de satyres qui dansent. Maurice Emmanuel, dans un beau livre ( La danse antique grecque, 1896 ), doit avouer que, domovoï ou satyre, nos petits diables lèvent la jambe avec pied relevé, comme dans un ballet comique, le contraire des pointes, le pied s'alignant sur la jambe. Mais quelles acrobaties ! Maurice étudie sur les vases grecs le pli des voiles qui tourbillonnent et restitue le mouvement. Que de virevoltes ! La danse du satyre est une danse de chasseur nocturne. Il se plie jusqu'au sol et court, les narines au sol, comme le chien de chasse flaire sa piste en courant. Puis soudain se redresse, face au gibier qui peut donner des coups de corne ou mordre ou simplement griffer. Des coups de pied dans les mâchoires, mais le torse en arrière pour protéger la tête, vitale pour ses yeux d'abord. Des cambrures impossibles pour le non satyre, l'apollinien, pour parler comme Nietzsche. Nous aimons bien les nègres blancs, mais les traiter de satyres, ou de faunes ou de pans, nous met tous mal à l'aise. Tyson supportait tout de Jacques de Bondt, mais pas que la femme sauvage de Java soit appelée " satyre femelle " ( satyram foemellam. ) Pour lui c'était la négation de l'esprit scientifique, le nouvel évangile du nouveau siècle, le grand siècle, le dix-huitième, qui allait commencer. Jacques de Bondt lui-même est étonné d'en être arrivé là : " Même les enfants n'y croient pas " ( nec pueri credunt ), dit Jacques de Bondt ( Histoire naturelle et médicale de l'Inde orientale, Amsterdam, 1658. ) N'y croient pas, à ces histoires de satyres à pieds de bouc ( hircipedes satyros ), à ces sphinges ( femme en haut, lionne en bas ), ces faunes effrontés ( faunosque petulcos. ) Mais moi, j'ai vu ( vidi ego. ) J'en ai vu des deux sexes ( utriusque sexus. ) Notamment une femme ( in primis eam. ) Ses yeux souffraient à la lumière. Elle se protégeait des mains le visage ( faciem manibus tegentem ), si ses mains sont encore des mains ( liceat ita dicere. ) Ne lui manquait que la parole pour être une vraie femme ( nihil ei humani deesse dicere praeter loquelam. ) Un latiniste envoyé à Java ne pouvait voir dans la femme des bois de Java ( orang-outang ) qu'une femme satyre, n'en déplaise à Tyson qui avait décidé que désormais toute mythologie n'était qu'obscurantisme, indigne du grand siècle, le siècle des Lumières qui devait éclairer l'avenir de l'humanité.

 

3, 6. vodianoï

    Le vodianoï est un farceur. Afanassiev raconte ( 2, 241 ) qu'un vodianoï faisait semblant d'être noyé, flottant sur la rivière. L'homme sauvage russe, nocturne et blanc, velu, muet, petit, farceur, est désigné par son lieu de passage, comme le caméléon change de couleur à chaque étape de son parcours. Le vodianoï est le génie de l'eau ( voda, l'eau. ) Le domovoï est le génie de la maison ( dom, la maison ), comme le liéchiï est le génie de la forêt ( liès, la forêt. ) Toujours le nègre blanc dans des lieux différents. Le vodianoï flottait. Le paysan compatissant le prend dans sa barque ( vzial v lodkou. ) Le vodianoï éclate d'un grand rire ( zakhokhotal ) et plonge dans la rivière. Le vodianoï sait faire le mort. Ne criez pas trop vite qu'il a disparu. Le vodianoï peut refaire surface. L'homme de Neandertal photographié par Heuvelmans en est un bon exemple. Le vodianoï a des capacités de pêche sous-marine en apnée naturelle hors du commun. Vous le croyez noyé, quand il remonte avec un poisson dans la bouche, et un poisson dans chaque main. Vous pouvez l'habiller, pour le plaisir. Tout paysan trempé de pluie qui vient s'asseoir sur un banc de l'auberge est prévenu. Si sous son siège une mare s'accumule, toute l'auberge, dans un éclat de rire, le nommera " le vodianoï. " Et quand son chapeau disparaît, s'il se lève, furieux : " Qui m'a pris mon chapeau ? ", tout le monde en chœur lui répondra : " Le domovoï ! " Un vodianoï un jour s'était mis en colère ( Afanassiev, 2, 245. ) Il pouvait mordre et même dévorer quelque brebis. Toute la communauté rurale ( mir ) se cotise. On achète un cheval, sans lésiner. Le cheval est nourri d'avoine pendant trois jours. On lui entrave les pattes avec une corde. On l'enduit tout entier de miel. On lui met des couronnes de fleurs autour du cou, des rubans rouges tressés dans la crinière. Le soir, on casse la glace au bord de la rivière. On pousse le cheval à l'eau. Le lendemain le vodianoï est apaisé. Le vodianoï de Palestine est Jean Baptiste. Il fait venir les foules ( Flavius Josèphe, Antiquités, 18. ) Mais on n'a pas le droit de mettre Jean Baptiste en cage. Hérode le Jeune ( fils d'Hérode le père, qui avait sept fils et cinq femmes ) met Jean Baptiste en cage, répudie la fille d'Arétas ( roi voisin sans grandes forces militaires ), épouse Hérodiade, femme et demi-nièce de Philippe, un autre des sept fils d'Hérode le père. Arétas part en guerre contre son gendre Hérode et, contre toute attente, défait l'armée d'Hérode. Rome, dont Hérode est un allié fidèle, n'a pas bougé. Josèphe est très gêné. Comment faire admettre aux romains que leur allié s'est fait battre d'une façon si ridicule ? Un allié de Rome défait ne fait-il pas du tort à Rome ? Josèphe transmet le point de vue populaire : " Hérode a eu le tort de mettre Jean Baptiste en cage et de le tuer. Cela, dit-on, porte malheur. "

 

3, 7. roussalka

    Deux récits de roussalka, les deux de Tourguenev, l'un en russe ( Pré Béjine, dans Récits d'un chasseur ), l'autre en français, transmis par Maupassant ( La peur, dans Apparition, Flammarion, 1987. ) La vieille Russie s'appelait " Rous ", dont la grand-mère était la roussalka. La roussalka pouvait encore se voir dans la rivière, du temps de Tourguenev ( 1818-1883. ) Dans Récits d'un chasseur, le charpentier Gavrila, parti chercher des noisettes, se perd dans la forêt. La nuit tombe. Que faire ? S'asseoir. Attendre. Quelqu'un l'appelle. Gavrila ne voit rien. Quelqu'un l'appelle encore. Et Gavrila lève les yeux. Se balançant sur la branche d'un arbre, la roussalka. La roussalka d'habitude nage dans la rivière, mais cette nuit la roussalka s'installe dans un arbre, au clair de lune. Elle est toute blanche ( belenkaïa ), les cheveux blonds ( svetlenkaïa. ) Le jacassement de la roussalka ressemble à un rire. " Gabriel est plus mort que vif " ( traduction de la Pléiade. ) La roussalka lui fait des signes. Gavrila se lèverait presque, pour au moins la toucher, la consoler ( la roussalka semble pleurer ), mais Gavrila fait son signe de croix. Le temps s'immobilise. La roussalka s'en va. Gavrila retourne à son village. Il fait jour maintenant, " mais depuis ce temps-là, Gabriel est toujours triste. " Comme dit Kostia, d'un air énigmatique : " Allez comprendre quelque chose ! " Les russes, au XIXè siècle encore, sont très frappés par les apparitions de roussalka, dans la rivière, et même dans la forêt, dans les coulisses de la rivière, pourrait-on dire. Apparition de Maupassant rapporte une soirée chez Flaubert, où Tourguenev parlait " avec une certaine paresse qui donnait du charme aux phrases. " Un soir après la chasse, le chasseur Tourguenev se déshabille et plonge dans la rivière. Tout allait bien, mais une main se pose sur son épaule. Il se retourne, et il a peur. Un être le regarde. Peut-être une femme, peut-être une guenon. La forêt russe n'a pas de singes. " Une figure énorme, plissée, grimaçante. " Nous sommes à la campagne. Les paysannes russes, à cette époque, ne savaient pas nager. " Deux innommables choses, deux mamelles sans doute, flottaient devant elle ", " des cheveux démesurés entouraient son visage. " Tourguenev, bon nageur, se précipite vers la rive, " mais le monstre nageait plus vite encore et lui touchait le cou, le dos, les jambes. " Tourguenev touche enfin la berge et s'enfuit dans le bois. L'être effroyable le suit, grognant, quand un petit gardien de chèvres accourt, et frappe de son fouet " l'affreuse bête humaine ", qui s'en va, " pareille à une femelle de gorille. " La forêt russe n'a jamais hébergé de gorilles. La conclusion de Tourguenev est significative : " Je n'ai jamais eu si peur de ma vie, parce que je n'ai pas compris ce que pouvait être ce monstre " ( page 99. ) L'auteur des Récits d'un chasseur est un homme instruit, mais la science au XIXè siècle est encore impuissante à pouvoir supposer seulement des néandertaliens reliques, possibles dans les rivières de Russie. Quand la science est encore absente, ne reste que la peur.

 

3, 8. lavandières

    Les paysans, du temps de Tourguenev, n'ont pas toujours la plaisanterie très fine. De toute évidence, on entendait la nuit, très loin dans la forêt, des battements de main. Des mains calleuses venaient frapper comme des battoirs, paume contre paume. On aurait dit que dans la taïga russe un village africain dansait la nuit. De nos jours, la science a progressé. Tout enfant de l'école primaire ou du collège viendra vous dire que justement les nègres blancs, partis d'Afrique il y a bien longtemps, vivaient encore dans la Russie du XIXè siècle, où ils étaient connus sous le nom russe de liéchiïs, ce qui veut dire esprits des bois. Les lycéens vous expliqueront qu'il s'agissait tout simplement de néandertaliens reliques ( reliktovyié neandertaltsy ), connus des spécialistes du Musée Darwin de Moscou dès 1950, le chef de file étant Porchnev ( 1905-1972 ), prix Staline d'histoire 1950, spécialiste de la Fronde, puisqu'il utilisait les documents de la police secrète de Louis XIV, jetés par les fenêtres de la Bastille ( mais la Bastille avait-elle des fenêtres ? ), tombés tout à fait par hasard dans les eaux vertes du canal Saint-Martin ( les lycéens parfois fabulent ) pour arriver par la Seine et la Manche, le golfe de Finlande jusqu'aux rayons de la Bibliothèque Municipale Saltykov-Chtchédrine de Saint-Pétersbourg. Les moujiki ( le pluriel de moujik ) n'en savaient pas autant. Les paysans demeuraient dans l'expectative. Bien des mains paysannes passèrent sur les crânes rasés ( les popes seuls avaient des cheveux longs ), triturèrent des barbes longues ( Pierre le Grand lui-même n'avait pas obtenu des paysans d'enlever les barbes, étant donné que Nicolas, patron des russes, exigeait, disait-on, que chaque russe présente au paradis sa barbe pour être reconnu comme russe, ce qui facilitait beaucoup l'entrée. ) Silence dans l'auberge. On demeurait perplexe, pour expliquer les battements nocturnes. Le cœur de l'Afrique noire pouvait-il battre ici, la nuit ? Le silence était lourd, quand un blagueur ( très utile ) de sa voix forte et cadencée ( l'accent tonique est la musique de la langue ) raconta que les femmes des liéchiïs lavaient la nuit leurs vêtements. Tout le monde éclata de rire. Tout le monde savait que les femmes des liéchiïs, velues et nues, ne portaient pas de vêtements. L'orateur, porté par le succès, devint génial. Les femmes des liéchiïs n'avaient pas de battoirs, mais elles battaient leur linge avec leurs seins, longs et volumineux, comme chacun sait. Rire aux éclats ( khokhotat ) est la force absolue du peuple russe ( rousskogo naroda. ) Sur les bancs de nos facultés, les étudiants, bic à la main, notent aujourd'hui que les néandertaliennes reliques étaient surnommées par les grecs " nourrices de Dionysos. "

 

3, 9. racine et feuille

    Le néandertalien, qui n'a pas cultivé, ne connaît pas l'agriculture. Un jour le diable ( ainsi surnomme-t-on souvent le néandertalien ) rencontre un paysan. Le paysan lui dit : " Diable, veux-tu la racine ou la feuille ? " Le diable réfléchit. La feuille est verte et la racine est blanche. Et peut-on se nourrir d'une racine qu'on ne voit pas ? La feuille est florissante et comestible. Le diable dit : " Je préfère la feuille. " Le paysan laboure un champ de raves. Le diable vient réclamer son feuillage. Le paysan lui donne les fanes. Méfiant, le diable vient le soir observer, par une fente entre les poutres de l'izba, ce que complote le paysan, qui se fait une soupe de raves, qu'on appelle borchtch en russe, un régal de gourmets, de couleur mauve et rose. L'année suivante, le diable se méfie. Le paysan : " Feuille ou racine ? " Le diable : " J'ai réfléchi, manger toujours le même plat ne convient pas. J'innove. La racine. " Le paysan sème du blé. Le diable a quelques filaments de racine de blé. Le paysan dans le pétrin se prépare une pâte qui dans le four fait monter le parfum des dieux. Sous les narines du diable passe le pain du paysan. Le paysan pervers : " Tu ne regrettes pas, diable, ton choix ? " Le diable digne : " Le blé ne serait rien sans la racine ", mais le diable prépare une horrible vengeance. On se moque de lui. Le paysan toujours vainqueur devient condescendant, paternaliste. Le diable n'en peut plus d'être ainsi méprisé : " Je ne suis pas agriculteur, se dit le diable, mais j'ai des qualités. " Le paysan revient des champs. Chemin faisant, le paysan croise le diable en sueur, ébouriffé. Le paysan, toujours condescendant : " Mon pauvre diable, tu m'as l'air bien fatigué ? " Le diable soumis : " J'ai labouré ton champ pour te faire plaisir. " Le paysan paternaliste : " Je t'en sais gré, mon brave. " Le paysan, tout au plaisir de voir le diable se soumettre, continue son chemin. Pas de femme joyeuse ouvrant la porte à son mari : " Tu as bien travaillé ce matin ? " La main du paysan s'appuie bien lourdement sur la poignée de la serrure de la porte. La femme reste assise, en sueur, ébouriffée, dépenaillée. Les deux humanités doivent coexister. Ni l'une sur l'autre, ni l'autre sur l'une ne doivent l'emporter. Le diable a quelque savoir-faire, si l'homme a son savoir. Nul ne doit dire au diable : " Ce n'est pas toi qui lances au ciel une soucoupe volante ! " Le diable pourrait bien montrer ce qu'il sait faire. Notre prédécesseur a bien fait de mourir pour demeurer dans notre intimité le patrimoine de l'animalité. Mais il serait urgent que l'inconscient, dont nous n'avons jamais assez conscience, devienne le conscient, dont nous ayons suffisamment conscience. Linné sans doute avait raison, quand il disait qu'il fallait bien un jour que le prédécesseur de " l'homme qui sait " retrouve un peu du pouvoir sur la terre, ne serait-ce que pour manifester son savoir-faire.

 

3, 10. plateau protecteur

    Mère et fille ne sont pas toujours d'accord. Salomé voulait porter la tête de Jean Baptiste à son beau-père, directement, sans prendre de plateau. Sa mère lui dit : " Mais tu es folle, tu vas nous en mettre partout. " En signifiait : du sang. C'est vrai. La tête fraîchement coupée, le sang ne s'était pas coagulé. Prenant la tête par les cheveux, la jeune Salomé mettrait du sang sur son parcours. Du sang sur le tapis de Perse et du sang sur le marbre. Hérodiade lui dit de prendre un plateau creux. Le sang pourrait couler dans le plateau, pendant que Salomé portait la tête sur le plateau d'argent. La robe. Il fallait protéger la robe de qui portait sur un plateau la tête ensanglantée de Jean Baptiste. Il faut faire proprement ce qu'on fait, quand bien même on le fasse à contre-cœur. Hérode avait promis la moitié du royaume, et Salomé n'était pas contre. Hérodiade furieuse refusait cette sorte d'inceste. Hérode en quelque sorte épouserait la fille d'Hérodiade, quand bien même d'un premier mariage, mais Salomé furieuse, tant qu'à faire de porter la tête de Jean Baptiste, voulait en asperger le palais tout entier. La danseuse pouvait tout se permettre. Du sang, vous en voulez. Vous en aurez. Hérode avait perdu la guerre contre Arétas, et il était furieux. Trahir sa femme. Faire venir la femme d'un autre. Epouser pratiquement sa belle-fille. Egorger Jean Baptiste. Quand le crime commence, on n'en voit plus la fin. Les officiers de Rome sont furieux contre Hérode. On ne doit pas confondre vie personnelle et vie publique. Il faut soumettre aux lois de la vie politique les problèmes de la vie personnelle. Hérode faisait du tort à Rome. Et c'est ainsi que Jean Baptiste eut la tête coupée, comme un détail dans un enchaînement. Salomé n'avait rien contre la bête humaine qui grognait dans sa cage. Hérodiade non plus. Rome non plus. Dans cette affaire, Hérode seul est triste. Cela lui faisait de la peine, d'égorger celui que la foule protégeait. Ce que pense la foule est peut-être sacré. Nous devons réfléchir, avant d'aller contre la foule. Ainsi se concrétise la fin d'une première humanité, qui remontait peut-être à cent mille ans. Commence une seconde humanité, reposant sur un crime. On peut prendre zéro pour date de naissance de la seconde humanité. Trente ou cinquante mille ans plus tôt, la mutation biologique est faite, mais il s'agit d'une plus grande mutation. Comme disait Teilhard, après la biosphère, la noosphère commence. Elle avait commencé dès le début de l'univers d'une certaine manière, mais elle se concrétise.

 


 

4, 1. giganthopithèque

    Méfiez-vous des plus grands. Les plus petits ne vous feront pas peur, d'autant plus que vous ne risquez plus de les voir. Les grands, c'est autre chose. Il faut s'y préparer. Katia venait souvent dans sa datcha des environs de Léningrad redevenu Saint-Pétersbourg ( le nom de Névograd fut refusé. ) Le soir, Katia ne barricadait pas ses belles fenêtres sur la nature. Elle voulait profiter de toutes les lueurs, de tous les frémissements du feuillage dans le vent, de toutes les étoiles et surtout des planètes. Katia venait dans sa datcha pour être " au cœur de la nature ", selon son expression. Pourtant Katia s'était barricadée d'une certaine façon. Ses livres. Katia, qui enseignait la langue russe aux russes, avait dans sa datcha sa pile de livres sur l'homme des neiges ( snièjnyï tchelovek. ) La chose était quelque peu ridicule. Dès le printemps, Katia quittait la ville, entre les cours de russe et les spectacles de théâtre, pour s'installer dans la taïga, mot par lui-même prodigieux. Mais l'automne venu, Katia pratiquement refermait pour l'hiver sa datcha, fermait le compteur d'eau, vidait les robinets. Katia ne connaissait la neige que sur la place du Palais d'hiver. Mais elle venait l'été voir l'homme des neiges sans la neige d'une certaine manière ( kak-to, dirait Dostoïevski. ) Katia ne pouvait pas faire deux pas sans penser à Sonia qui souffrait tant de voir que son Raskolnikov était un criminel. Combien de fois Katia n'avait-elle pas dit que l'homme des neiges est dans la neige du Pamir où il est en exil, mais qu'il aurait mille fois préféré rôder l'été près des datchas ! Les étrangers ne savent pas assez que l'été russe est chaud, parfois très chaud. La preuve en est que les russes l'été sont bronzés. Cela parle de soi. L'école secondaire était fermée. Toutes les notes avaient été remises. Katia dans sa datcha, fenêtre ouverte, écoutaient les grillons crisser. Katia pensait : " Le crissement n'est pas sucré, cela me plaît. " Réflexion comme une autre. Le géant noir est apparu. Le réflexe de Katia fut immédiat. Si tu es noir, c'est que tu viens de Sibérie. Les yakoutes là-bas t'appellent tchoutchouna. Plus petit, tu serais un néandertalien relique. Plus grand, tu n'es qu'un gigantopithèque. Le plus curieux, c'est la réplique de Katia face à l'invraisemblable. De sa main gauche elle prend dans la pile des livres un livre sur le tchoutchouna, grand ou petit, de couleur " anthracite ", disait le livre. Le petit livre dans la main gauche, elle fait un vague signe de la main droite, comme pour saluer le gigantopithèque. Il faisait presque nuit. Les yeux rouges du géant noir brillaient. L'image nous venait en direct, car la fenêtre était ouverte. Le géant regarda longtemps la femme frêle et blonde. Et le géant se retira. De grands pas cadencés, souples et lents, les bras se balançant, comme dans la séquence californienne de Patterson.

 

4, 2. philosophe

    Un ami philosophe m'écrit. Je lui avais envoyé une note sur la façon dont les idéologues du Musée Darwin de Moscou pouvaient interpréter le personnage de Jean Baptiste. Une exégèse naturaliste. Le précurseur de l'homme est l'homme de Neandertal, et Jésus Christ n'est que l'homme que nous sommes, crucifié chaque jour. Mon ami me répond que " L'exégèse des darwiniens de Moscou est évidemment inattendue, et amusante aussi. " Le Gai savoir de Nietzsche n'est pas étranger, certes, à la Naissance de la tragédie. L'ami poursuit : " Ce qui est réconfortant, c'est que ces gens étaient imaginatifs ( est-ce un trait du caractère russe ? ), et, ma foi, cela a dû les aider à vivre dans l'étouffoir intellectuel de ces années de plomb. " Pourquoi étaient ? Les darwiniens du Musée de Moscou n'existeraient donc plus ? Pourquoi réconfortant ? Sommes-nous découragés, dès qu'on parle des russes ? Et de quel étouffoir intellectuel parle-t-on, dans quelles années de plomb ? Les russes donc seraient des imaginatifs ? Je pense, pour ma part, qu'ils sont observateurs, mais qu'ils disposent d'une taïga qui, partant de Sokolniki, dans la ville même de Moscou, va jusqu'au Pacifique. Taïga peu habitée, étant peu habitable. L'hiver le froid, les moustiques l'été. Qui se promène au juste dans la taïga, surtout le soir ? Les russes peuvent observer dans la taïga des choses qui n'existent plus dans les forêts de France depuis la fin du Moyen Age. A la Renaissance, les fées sauvages et les faunes des bois désertaient nos forêts, ce dont Ronsard se plaint. Quant aux années de plomb, je pense qu'il s'agit des années de laboratoire. On plombait le laboratoire. A échelle réduite ( un pays seul ) on voit comment ( pendant septante années ) les hommes, les femmes et les enfants peuvent survivre au socialisme, version capitalisme d'Etat. L'expérience en laboratoire est instructive. On se repose ensuite. Toute expérience est épuisante. On reprendra plus tard. Je n'ai pas souvenir d'un étouffoir intellectuel, mais d'un bouillonnement d'idées, de stratégies, de perspectives. Un grand projet : le communisme, qu'il faudra bien un jour mettre en pratique. Quel que soit l'homme, à chacun selon ses besoins. Des soviétiques on peut déjà conserver quelque image. Les soviétiques chantaient, dansaient, lisaient, faisaient du sport, partaient chercher des champignons, se passionnaient pour la nature, les écureuils, les ours et les élans. Toundra, taïga, steppe et montagne, du nord au sud, sans oublier le bord de mer, étaient les lieux de leurs loisirs. Nager dans la rivière ( koupatse vrikié ), quand ce n'est pas dans la glace cassée ( les " morses " ), tel fut l'abécédaire de tous les soviétiques. On déclamait Maïakovski, Pouchkine et Pasternak. On étouffait ceux qui se refusaient à l'expérience. L'heure est venue d'analyser cette expérience, et la lecture naturaliste de la Bible est ce que l'expérience bolchevique a pu nous apporter de plus inattendu, comme écrit mon ami.

 

4, 3. bicyclette

    Les nègres blancs à pelage blanc sont mécontents de nous. Des deux extrémités de leur empire ( du Brésil et ses mines d'or où ils furent envoyés, jusqu'à l'Oural, car au-delà commence l'empire des nègres noirs à pelage noir de Sibérie, comme au-delà de l'Amérique du sud commence l'empire des nègres blancs à pelage noir, comme au nord de la Palestine commence l'empire des nègres jaunes à pelage châtain du Caucase ), la même histoire circule et nous couvre de honte. On nous raconte que Joseph poussait la bicyclette de Mireille, et qu'ils se dirigeaient vers la forêt. Dans la clairière, Mireille s'allonge. Joseph aussi s'allonge. Mireille dit à voix basse : " Prends tout ce que tu veux. " Joseph se lève et prend la bicyclette, et le voilà parti. Les nègres blancs prétendent que nous sommes des monstres, à l'image de Joseph, et qu'ils sont la nature, à l'image de Mireille, abandonnée. La mécanique nous intéresse au plus haut point, mais les rapports humains sont négligés. Devant un tel réquisitoire, nous ne sommes pas fiers. Nous aurons beau sortir les textes intégristes qui nous ont déformés, nous ne sortirons pas blanchis de cette affaire. Prenons Jude, comme nous y invite René Laurenceau ( Le domovoï, Lyon III, 1976, page 48. ) Dans son épître, Jude nous fait savoir que certains anges ( les nègres blancs se sentent visés ) n'auront " pas conservé leur éminence " ( Jude, Epître, verset 6 ) : qui non servaverunt suum principatum. Ils ont quitté leur séjour propre ( qui était la lumière. ) " Dieu les a retenus en des chaînes éternelles au fond des ténèbres " ( éternelles = génétiques ). Voilà pour les nocturnes, " en vue du jugement ". Le texte semble écrit par un paysan diurne. Ce qui se passe dans les ténèbres est pour lui condamnable. Est condamnable aussi ce qui se passe dans une chambre. Boaistuau dans sa Cinquième histoire nous raconte qu'une femme, du temps de Charles IV, roi de Bohême, dut comparaître, accusée par le tribunal d'avoir trop attentivement contemplé, du fond de son lit, l'icône de Jean Baptiste, vêtu d'une peau de chameau, pendant que se faisait en elle un enfant. Le châtiment du ciel ne tarda pas. L'enfant naquit, mais velu comme un ours. Au risque d'avoir un enfant velu comme un ours, on comprend que Joseph, dans son histoire avec Mireille, ait préféré partir à bicyclette. Joseph pourra répondre que Dieu l'appelle : " Avec ma bicyclette j'irai au ciel. " Au tribunal de l'univers, Joseph est condamné. Laisser Mireille abandonnée sera passible de prison. Les nègres blancs de l'univers, cachés dans les ténèbres, seront farouches à ce sujet. La mécanique ne permet pas de faire n'importe quoi. Ce n'est pas vrai que " Ce sont eux qui font bande à part, gens livrés à leur sens, car ils n'ont pas l'Esprit " ( Jude, verset 19. ) La bande à part se fait des deux côtés. Sans l'esprit l'homme n'est qu'une moitié d'homme, mais l'homme sans la chair est une chose qui n'existe même pas.

 

4, 4. reliques

    Je suis heureux de voir que " Le vide est plein d'énergie " et que " Tout devient possible à partir de rien " ( Couverture de Science et vie, juin 2003. ) C'est vrai qu'il faut une énergie considérable pour obtenir que rien n'existe, et cette énergie, vaincue, peut faire tout, mais là n'est pas notre problème. Il faut savoir ce que sont les reliques. Des néandertaliens reliques, c'est bien certain. Mais à partir de quelle année des néandertaliens deviennent-ils reliques ? La réponse est connue. C'est à partir de l'an zéro. Prenons l'exemple de Chautard. Il est relique et fait partie de nos " reliques " au sens le plus vénérable du mot. Le nom de Chautard apparaît dans les premières pages du chapitre trois. L'auteur nous parle des " cent francs que nous coûtait l'entretien de Chautard " ( Balzac, Le médecin de campagne. ) Je cite de mémoire quelques phrases de Balzac : " Je voulais achever mon ouvrage ( raconte le maire Benassis ) et vins de jour, en costume, pour arracher ce malheureux ( Chautard, le dernier des crétins des Alpes ) de sa maison. Les amis du crétin me devancèrent. " Chautard est appelé crétin pour la raison qu'il est couleur de craie, blanc comme la craie du crétacé. Selon la tradition, Chautard est devenu le roi des nègres blancs, parce qu'un grand auteur a parlé de lui. " Je trouvai ( poursuit le maire, élu pour débarrasser le pays de tous les crétins blancs des Alpes, alpe voulant dire albe et albe voulant dire blanc ) devant sa chaumière ( Linné parle de ce monstre, homo alpinus ) un rassemblement de femmes, d'enfants et de vieillards. " Les hommes ne s'y frottent pas. Le maire pourrait sévir, mais la population sans carrière publique prend la défense de Chautard, qui n'est pas combatif. Chautard veut dire châtré. C'est un surnom. Le maire : " Tous me saluèrent par des injures accompagnées d'une grêle de pierres. " Chautard est observé par Genestas, qui voit surtout le " gros pli rond " du front. Le bourrelet sus-orbital est l'élément le plus typique du néandertalien. Genestas précise que Chautard " n'avait jamais parlé aucune espèce de langage. " On se demande souvent, d'après les ossements, si l'homme de Neandertal parlait, mais selon les observations sur le vivant la réponse est formelle. Neandertal ne parlait pas. Chautard meurt. Tous les autres crétins avaient été " nuitamment " jetés dans des charniers, du côté d'Aiguebelle. Mais pour Chautard, une exception, devant le soulèvement populaire. On l'enterre à l'église, " consolante cérémonie célébrée par l'église pour cet être qui n'avait jamais été chrétien. " Si tu ne parles pas, tu es du diable, parle et tu es chrétien, disait Rabelais, démonologue, devant un diable. Le catéchisme est impossible à qui n'est pas disciple du Verbe de Dieu. Dans une chaumière, une vieille femme s'occupait de Chautard ( les cent francs dont nous parlions. ) La femme ne peut plus réchauffer Chautard qui est glacial. La femme pleure " avec autant d'affection que si c'eût été son mari. " Les nègres blancs trouvent des femmes roses pour les aimer. Remarque de Genestas : Chautard avait " des yeux de poisson cuit ", des yeux ronds de nocturne. Chautard avait gardé les troupeaux des alpins roses dans l'alpage, l'été.

 

4, 5. craquements

    Les nègres blancs sentent venir les catastrophes. On connaît l'histoire de ce bonhomme de neige qui part, laissant sa bonne femme de neige qui tout à coup reçoit sur la tête l'avalanche. Ce n'était pas une dispute de ménage, mais le sens du destin. La bonne femme de neige n'avait qu'à croire son bonhomme de neige et partir avec lui. Lorsque le domovoï part en courant, bien regarder si la maison n'est pas sur le point de brûler. Quand le génie de la maison gémit, le maître de maison peut-être meurt. C'est l'histoire des fleuves sibériens, qui coulent du sud au nord. Les courants chauds viennent ébranler les glaces. Ce sont les craquements de la banquise. Pour Bernard Bro ( La Libellule ou le haricot, Presses de la Renaissance, 2003, page 318 ), les craquements sont signes de printemps. Les nègres blancs nous font sentir que le printemps vient d'arriver. Le nègre blanc, c'est l'ange annonciateur de la bonne nouvelle. Pourtant, le nègre blanc, c'est bien l'antiportrait, sinon du noir grillé par le soleil, du moins de l'homme au moins bronzé. Le saint de l'icône est bronzé, mais pas le nègre blanc, blanc comme le cadavre qui n'a jamais connu le rayon du soleil. Le saint de l'icône a des yeux en amande au creux d'une fente petite. Le nègre des ténèbres a des yeux de hibou, grands et ronds. Le saint de l'icône est vêtu des pieds jusqu'à la tête. Le nègre blanc ne connaît pas le vêtement. L'icône est ornée d'inscriptions slavonnes. Le nègre blanc ne sait même pas lire. La tête du saint de l'icône est entourée d'une auréole. Le nègre blanc connaît, quant à lui, l'énergie qui s'engouffre dans l'auréole. Il a vu les extraterrestres, il y a quatre mille ans, transporter des menhirs pour faire des dolmens facilement, comme les enfants font des châteaux de cailloux sur la plage. Nous sommes prévenus de l'avalanche qui nous tombe sur la tête. Nous n'avions qu'à savoir ce que le nègre blanc pensait. Parlons de l'omelette. Le nègre blanc, comme c'est connu de tout le monde, est gourmand d'omelette, pas n'importe laquelle. Il faut y ajouter tantôt de l'ail et tantôt du persil, et pas n'importe quel persil. Si jamais le persil comporte un brin fané, la maison brûle. Le domovoï annonciateur de bonne nouvelle, d'une certaine manière. Si je suis satisfait de votre omelette, votre maison ne brûlera pas. Bonne nouvelle. Reconnaissez que ce n'est pas bien difficile de satisfaire le nègre blanc qui vous respecte et qui vous aime, quand bien même au fond de la Russie la plus moyenâgeuse en plein essor du XIXè siècle européen. Je sais que je vous crée quelque difficulté. Si le pope vient, vous devez me cacher. Le pope ne veut pas de mon odeur. D'ailleurs les citadins me nient, étant donné que je ne vis qu'à la campagne, et rien que dans les izbas reculées. Dans le coin " rouge " en entrant dans l'izba, trône l'icône qui dit qu'on est chez des chrétiens. Derrière ou sous le poêle, ronfle autant que le poêle un être impur qui n'est pas baptisé. Dans la bataille du ciel, les anges révoltés tombèrent du ciel. Ils ont donné les nègres blancs chassés du ciel, chassés des hommes, chassés du groupe où ils étaient le chef.

 

4, 6. nègres blancs d'outreciel

    Le nègre blanc voudrait visiter d'autres cieux pour voir des nègres blancs de toutes les couleurs du moment qu'ils soient libres, avant donc l'arrivée d'hommes civilisés, du moins civilisables, sur leur planète. Je fais monter dans ma soucoupe un nègre blanc d'Afrique domicilié en Haïti. C'est le pays que je préfère. Dans le garage le portail est fermé. La soucoupe ( un œuf de poule sur un trépied de pattes de poule ) est au repos. La soucoupe s'ouvre, un escalier descend. Mon domovoï et moi, nous montons dans l'engin. Première manœuvre. Stabiliser l'engin de telle façon qu'on puisse remonter le train d'atterrissage, en gardant la soucoupe stable au-dessus du sol recouvert de carrelage noir et blanc. Brancher comme un soupçon de lumière circulaire au sommet de l'anneau. Cela suffit. Le trépied disparaît. Tout en gardant branché le soupçon de lumière circulaire au sommet de l'anneau pour maintenir en suspension l'engin, brancher un petit cercle face au portail. Un trop grand cercle projetterait l'engin sur le portail. L'engin lentement se déplace vers le portail qui s'ouvre en coulissant. Dehors, une pelouse. L'engin s'arrête à quelques centimètres au-dessus du niveau de la pelouse. Pleine demi-lumière. Tout l'hémisphère nord de cet anneau qu'on appelle auréole est branché brusquement. L'engin s'envole comme une image de télé qu'on éteindrait. Sa vitesse dépasse celle de la lumière, et de la vue pour nous. Ne pas aller jusqu'à la vitesse infinie. Les galaxies se bloqueraient tout autour de l'engin. Savoir freiner, savoir se modérer. Le domovoï est resté sage. Je ne vous l'ai pas dit. J'ai pris une femelle. Une domovoïesse n'existe pas, puisque le domovoï est mâle par définition. L'ancien chef est un mâle, et les femelles ne sont jamais des chefs de groupe chez les nègres blancs, mais dans l'engin ma femelle est domovoïesse, peut-on dire. J'aime son odeur. Odeur de brousse. La chasseresse le matin revient chargée de son serpent, traînant son buffle, et sent la brousse. On part en pèlerinage au paléolithique moyen. L'homme civilisable n'est apparu qu'au paléolithique supérieur. On est vite arrivé. Nous descendons. Ma femelle, blanche et laineuse, crinière blanche au vent, court embrasser le paradis de son enfance, quand elle était célibataire, allais-je dire. La tristesse me prend. Mon haïtienne ancienne restera-t-elle avec les femmes anciennes, les paléanthropiennes ? Je reste au pied de l'escalier de la soucoupe. Est-ce mon souvenir ou n'est-ce pas mon rêve ? Ma femme blanche, belle comme Salomon dans son manteau de toison blanche et ses longs cheveux blancs, revient vers moi. Nous fêterons nos retrouvailles. Ses amis d'outreciel ( elle était d'outremer en Haïti, pour ses amis d'Afrique ) nous font des signes de la main. Du temps des mégalithes, Neandertal ainsi voyait " des oiseaux " se poser, picorer, repartir. Inactif, j'aurais dû construire là-bas des tables et des allées couvertes, laisser des cairns et des menhirs, mais j'y retournerai.

 

4, 7. conceptions poétiques

    Mon ami philosophe pense comme Afanassiev. Les russes pour mon ami français sont imaginatifs. Les paysans pour un aristocrate russe, Afanassiev, sont les surdoués de l'imagination poétique. Et de citer l'affaire du banc. Le rustre paysan, connu sous le nom de moujik ( sa femme est la baba ), raconte que la nuit le domovoï insatisfait jette le banc par terre, et la bassine d'eau. Le domovoï est la variante russe du nègre blanc d'Afrique. Ce livre le concerne. Afanassiev explique ce qui se passe à la campagne. Le domovoï n'existe pas. Dans la réalité météorologique, le tonnerre gronde, et c'est le bruit du banc tombant par terre sur un plancher de bois. La pluie tombe à son tour. C'est la bassine d'eau qui féconde la terre. Afanassiev n'en revient pas, de la beauté des " conceptions poétiques des slaves sur la nature. " Jamais Afanassiev n'osera dire : " Le paysan connaît des choses que j'ignore peut-être. " Le citadin n'envisage même pas que la campagne russe puisse être un lieu privilégié de découverte, quand il s'agit des Sciences Naturelles européennes. La vérité paraît plus simple que l'imagination. Le bruit du banc tombant par terre sur le plancher de bois signifie que le domovoï, un néandertalien relique, fait savoir qu'il a faim. L'eau qu'il verse par terre nous fait savoir qu'il veut laver le sol, comme il a vu la babouchka le faire, un soir où il faisait semblant de somnoler dans l'ombre. Est-ce la fin de toute poésie ? N'est-ce pas le grand bond des Sciences Naturelles universelles ? Un homme des bois pendant la guerre du Vietnam, peau blanche, pelage noir, crinière noire, ne comprend pas les sommations qu'on lui profère dans la pénombre. L'homme est tué. Pourquoi parler de l'imagination mythologique : " L'esprit des bois rôdait le soir dans la jungle asiatique " ? Le cryptozoologue décryptera la vérité, ce que fit Heuvelmans, quand il vit le cadavre congelé dans un congélateur. Le fondateur de la cryptozoologie décrypta que c'était un néandertalien relique. Un bon naturaliste nous fait savoir ce qui se passe dans la réalité, non pas la vérité météorologique, encore moins mythologique, la vérité biologique, tout simplement. L'école des folkloristes russes du temps d'Afanassiev est remplacée de nos jours par les recherches naturalistes des spécialistes du Musée Darwin moscovite. On se sent respirer davantage dans la recherche réaliste, non imaginative. Pourtant nous relisons sans cesse avec plaisir le merveilleux travail des folkloristes russes, quand ils allaient dans les campagnes interroger les paysans sur leurs croyances. Les croyances aujourd'hui nous apparaissent de belles observations privilégiées, tout simplement. La femme d'un collègue naturaliste est russe. Un jour elle demande à sa grand-mère : " A quoi, grand-mère, ça ressemble, un domovoï ? " Réponse de sa grand-mère : " A un singe. "

 

4, 8. femme des grottes

    Pétchorine est rencontré par son passé dans une ville d'eau du Caucase, peut-être Piatigorsk, " la ville aux Cinq Montagnes. " Il se promène dans les endroits les plus mondains de la villégiature. On fait là-bas des cures d'eau de montagne. On boit l'eau de la source des rochers. Mais à midi, quand il fait chaud, les rues sont désertées. Toute personne craignant le soleil reste chez elle, calfeutrée derrière ses persiennes à peine entrebaîllées. L'officier Pétchorine ( le Caucase est en guerre ) s'approche d'une grotte officielle, sans savoir qu'une femme s'y cache, craignant sans doute la lumière, ou attendant quelqu'un qu'elle a connu jadis et qu'elle a vu partir pour ne plus jamais revenir. Pétchorine pénètre dans la grotte qui nous évoque la caverne où vivait l'homme des cavernes, l'homme troglodyte, et où naquit aussi, de façon provisoire, si j'ose dire, l'homme civilisable, un jour. Le Messie naît dans une grotte du paléolithique supérieur, vêtu de langes, signe du groupe civilisable, avant de venir habiter des maisons confortables. Pénétrer dans la grotte, c'est pénétrer dans le passé. Dans la pénombre fraîche de la grotte, Pétchorine ( Lermontov, Un héros de notre temps ) voit Véra, les cheveux blonds sous son chapeau de paille blonde, et son grain de beauté sur la joue. C'est elle. Tout le passé remonte. Pourquoi s'étaient-ils séparés ? Les officiers vont à la guerre. Les femmes retrouvent leur mari. Sans doute, mais pourquoi tout oublier ? Véra veut dire " la foi ", " j'y crois. " Les retrouvailles sont difficiles. Véra loge à l'étage au-dessus de la princesse Mary. L'homme de la Pétchora, fleuve né dans l'Oural, Pétchorine, vient de vivre une nuit chez Véra. Véra lui prête deux grands châles, que Pétchorine noue pour les nouer à la fenêtre. Véra dénouera par la suite le nœud d'en haut, puis le nœud du milieu, et les deux châles retourneront dans les placards, et nul n'en parlera. Pétchorine fait escale sur le balcon de la princesse Mary. Véra se trouve innocentée, mais Mary soupçonnée. Du balcon Pétchorine saute dans un buisson. Tout est parfait, mais l'amoureux de la princesse Mary provoque Pétchorine en duel. Pour rien au monde Pétchorine ne dira que la princesse n'a rien à voir dans cette affaire. Mary innocentée, ce serait soupçonner Véra. La vie n'est pas si simple, et la princesse Mary n'y comprend rien, car elle dormait, quand l'affaire s'est produite. L'amoureux se fait tuer. Les duels sont très aléatoires. Je retiens qu'il existe une histoire secrète, autrefois tissée, qui remonte aujourd'hui d'une manière incantatoire. Imaginez qu'un homme noir moderne découvre un jour dans une grotte une négresse blanche à la peau blanche plus blanche que la neige au sommet de l'Elbrouz, aux cheveux blonds comme les blés quand ils sont mûrs, et le pelage blond comme la toison d'or qui fit rêver, pour ne pas dire délirer, les Argonautes. Le souvenir d'un trouble ineffaçable. Mieux vaut savoir que la séparation fut faite, et se le dire.

 

4, 9. lettres persanes

    Montesquieu connaît bien les nègres blancs d'Afrique dont parle Pline l'Ancien. L'élève Montesquieu fit ses versions latines sans Gaffiot, tellement il était pénétré de culture latine. Il sait très bien qui sont ces hommes sauvages vivant dans les cavernes d'Ethiopie, qui n'adoraient que les " dieux infernaux " ( les dieux nocturnes, ennemis du soleil. ) Ce sont " les anciens troglodytes ", pas très beaux : " Les anciens troglodytes ressemblaient plus à des bêtes qu'à des hommes " ( Montesquieu, onzième des Lettres persanes. ) Se comparant à leurs anciens, paléanthropes, les troglodytes modernes, néanthropes, ne se trouvent pas " si contrefaits. " Les néandertaliens sont laids selon notre canon de la beauté. Nous, néanthropes, ne sommes pas " velus comme des ours " ( les paléanthropes donc étaient velus ), et nous ne sifflons pas ( ils sifflaient donc. ) Linné parle des troglodytes, parce qu'il avait fait les mêmes versions latines que Montesquieu. Porchnev, grand érudit, prend la défense des mêmes troglodytes que ceux de Pline, de Montesquieu et de Linné. Sa remarquable Lutte pour les troglodytesBorba za trogloditov ) paraît dans la revue Prostor, Alma-Ata, avril, mai, juin, juillet 1968, et dans L'homme de Neandertal est toujours vivant, Plon, 1974, de Bernard Heuvelmans pour l'homme congelé, et de Boris Porchnev pour la défense des troglodytes. Porchnev distingue les troglodytidés ( dont fait partie l'homme de Neandertal ) des hominidés ( dont nous sommes le seul représentant. ) Le choc des civilisations, troglodytidés face aux hominidés, se fait sur le régime conjugal. Les troglodytidés ne connaissent pas le mariage. Toutes les femmes sont communes, sauf la femme du chef qu'on appelle tyran. Chez les hominidés, la femme n'est la femme que du mari. Cette loi génétique est appliquée dans notre groupe, mais un satyre tombant dans notre groupe, s'il se jette sur une femme, ne sera pas coupable, puisqu'il ne connaît pas la loi. L'homme civilisé tombant sur une satyresse ne peut pas dire qu'il ignore la loi conjugale, même si la satyresse ouvre de grands yeux ronds de nocturne quand on lui parle de mariage. Le troglodyte antique est programmé pour vivre en groupe et le moderne en couple. Un troglodyte moderne, un néanthrope, ne peut pas dire : " Que m'importe que cette femme soit à vous ou à moi. " Ce serait devenir " si méchant, si féroce " qu'il n'y aurait plus parmi nous " aucun principe de justice " ( onzième lettre. ) La justice est pour nous la règle conjugale, qui n'est pas du tout celle de nos prédécesseurs. La règle du couple non souple s'explique chez les modernes par le devoir que nous avons de transmettre, en plus des gènes, une culture qui doit avoir une certaine stabilité, pour ne pas dire une certaine rigidité, pour être approfondie, donc intéressante.

 

4, 10. chiquenaude

    L'homme est rusé, le diable ne l'est pas, dans l'histoire de Balda ( Pouchkine, Conte du pope et de son serviteur Balda. ) Le diable dit qu'il peut courir tout autour de la mer. Balda répond : " Mon lièvre arrive le premier. " Le diable, un nègre blanc d'Afrique, était venu passer ses vacances d'été sur une plage de Sotchi, nègre blanc sur une plage de galets gris de la Mer Noire qui est si bleue, mais le métal en elle noircit. Coup de sifflet du diable. Le diable, remarquable siffleur. Le diable part et le lièvre le suit mais très vite s'en va flairer le romarin. Le diable arrive ( On ne sait pas comment le Bosphore fut passé, par le pont, semble-t-il ), tirant la langue ( Notre prédécesseur tirait la langue comme un chien quand il courait. ) Que voit le diable à l'arrivée ? Le lièvre de Balda. Le russe avait deux lièvres dans son sac. Un lièvre pour partir, l'autre pour arriver. Balda vient de vider son sac. Le second lièvre en est sorti. L'homme est intelligent, mais pas toujours honnête. Abel est bien vivant, mais il dit que Caïn l'a tué. Abel du coup peut tuer Caïn. Le diable a fait le tour de la Mer Noire, sans boire et sans manger, pour se trouver second sur deux. Balda bluffe et dit au diable : " Regarde mon bâton, je peux l'envoyer dans le nuage. Regarde bien maintenant le nuage. " Le coureur essoufflé regarde le nuage. Balda : " Tout mon bâton se trouve déjà dans le nuage, et c'est pourquoi tu ne peux pas le voir. " Le diable est ébahi de voir le bâton de Balda parti plus vite que l'image du bâton, Balda toujours fort en parole. Balda touche à son but. Donner la chiquenaude au front du pope, car Balda par sa ruse de russe a fait taire le diable, qui baisse le nez, la queue ( Dans cette histoire, le diable a une queue. ) Le diable se croyait roi de la terre. Il était le premier sur la terre. Le nègre blanc précède sur la terre le nègre noir, jaune ou rose. Le diable réclamait au pope une location ( obrok ) pour la terre empruntée au vrai propriétaire de la terre. Le diable ( chasseur, pêcheur, cueilleur mais pas cultivateur ) n'a jamais cultivé mais il réclame un obrok au cultivateur ! Le pope n'est jamais que locataire de la terre et pas propriétaire ! Balda maîtrise tellement bien le diable par la ruse que le diable n'en demande pas plus. Le pope est satisfait, mais Balda, qui se contente d'une simple kacha pour nourriture, avait fixé sa commission : donner la chiquenaude au front du pope, devant Madame la popesse et tous les paroissiens. Le pope offre son front sur la place publique. Je reconnais l'honnêteté du pope. Balda donne la chiquenaude au front du pope, d'un air de dire : " tu dois savoir que le pope n'est pas l'homme qui sait tout, même s'il croit tout savoir. " Pouchkine, métis du nègre noir Hannibal engagé par les turcs, était moqueur et se moquait du pope qui se plaignait du diable qui demeure un bon diable.

 


 

5, 1. surnoms latins

    La science emploie des mots latins pour être plus précise. Un bon exemple en est le nom latin de trois grands singes dans l'ordre chimpanzé, gorille, orang-outang, tous trois n'étant peut-être singes que provisoirement. Leur admission dans notre club est à envisager. Le singe est un arboricole, et c'est pourquoi la science a surnommé le chimpanzé " joueur de flûte cavernicole " ( pan troglodytes. ) Que vient faire la flûte ici ? Les troglodytes anciens sifflaient, dit Pline l'Ancien. De surnommer le chimpanzé " joueur de flûte cavernicole " fait disparaître des registres le troglodyte ancien, qui devient chimpanzé. Quant au gorille, il s'appelait congo ( je me trompe : pongo ), mais on le nomme gorille gorille ( gorilla gorilla ) pour supprimer le primate insulaire ichtyophage découvert par Carthage au cours d'un périple marin. Quant à l'orang-outang, le singe roux que nous voyons dans nos zoos, c'est un grand singe indonésien, surnommé de deux noms africains ( pongo pygmaeus ). Un peu de fantaisie rompt la monotonie. Cette page pourrait servir d'exemple pour illustrer la notion d'ironie. Ne soyons pas méchants. Chacun fait ce qu'il peut. Les primates, chez les latins, sont des notables. Nous sommes les notables de la Création. C'est nous qui nommons tout le monde. Vous n'imaginez pas tout le travail que cela nous demande. Nous sommes les seuls à parler dans le monde, et nous employons bien les mots que nous voulons. Celui sur lequel je m'assieds pour entrer dans Jérusalem, je dis que c'est un âne quadrupède, et ce totem lui restera. Samson rencontre un lion qui mange du raisin. Samson le tue, pour la raison qu'on ne doit pas manger sans permission le raisin cultivé. Les lions mangent-ils du raisin ? Lion gourmand restera le sobriquet d'un mangeur de raisin, petit, velu, fort et doux ( le ventre du lion mort fournit du miel, dit-on ), qui ne savait même pas que le raisin n'est pas toujours sauvage. Et Samson se marie, débarrassé du lion gourmand. Des sobriquets se distribuent. Linné lui-même nous surnomme " l'homme qui sait " ( homo sapiens. ) L'ironie de Linné dépasse les limites. Nietzsche, ironique, préférait le satyre : " Le chœur satyrique est une expression plus vraie, plus réelle et plus complète de l'existence que l'homme civilisé avec sa tendance à se prendre pour l'unique réalité. " C'est la Naissance de la tragédie du monde, et c'est pourquoi Linné compléta l'homme savant par l'homme sauvage par nature qui n'est pas l'homme sauvage par manque de culture ( homo ferus ) représenté plus tard par le fameux Victor de l'Aveyron, mais Linné ne le fit qu'à la dixième édition du Système, que l'on peut compléter par la onzième et la douzième, mais pas par la treizième qui est une imposture signée Gmelin. Gmelin n'est pas malin, quand il faut l'être énormément pour y comprendre quelque chose.

 

5, 2. cent pages

    Je ne sais pas si j'écrirai cent pages. J'ai pris mon cahier d'écolier de cent pages. J'en ai fait la moitié. Non, je me trompe. Quarante, ce n'est pas cinquante. Mais je peux m'arrêter n'importe quand. Ce sont des morceaux séparés qui ne se suivent pas. Dix en disent très long. Cinquante en diront davantage ? Mais des morceaux s'ajoutent aux morceaux déjà faits. Je pense à la peau de chevreau. Jacob se met de la peau de chevreau sur les bras pour paraître velu. Sa mère est sa complice. Le père préfère son fils aîné qui sent la brousse, mais le père est aveugle, et c'est pourquoi, facilement, Jacob se fait passer pour Esaü, qui perd son droit d'aînesse pour un plat de lentilles et la bénédiction du père ensuite. Le chasseur, plus ancien, perd tous ses droits d'ancienneté, l'agriculteur, nouveau ( l'inventeur des lentilles ), récupère tous les droits de l'ancien. Le chasseur est trompé. L'agriculteur néolithique prend la première place dans le cœur de son père, par la ruse. Le glabre a détrôné son frère, qui n'a plus qu'à partir. Abel, qu'as-tu fait de ton frère ? Nous les frères cadets, tous les civilisés du monde, nous sommes des méchants. Je me raconte quelquefois l'histoire des compagnons primates. Ils étaient trois, mais le premier grimpa dans l'arbre, où il perdit les pieds pour en faire des mains, singe devint, pour éviter de voir la dispute des frères, qui ne sont plus que deux. La lutte est rude. L'ours, celui qui marche à l'amble, dit au nouveau, qui marche à la croisée, jambe droite et main gauche, jambe gauche et main droite, à la soldat : " Que fais-tu là sur mon chemin ?  Le singe dans l'arbre répond par un grand tremblement de feuilles. L'ours lui répond : " Je ne te parle pas, je parle à l'autre. " L'autre répond, couché par terre : " Je ne suis plus sur ton chemin, je suis mort aussitôt que je t'ai vu. " L'ours est méfiant. Les mots ne prouvent rien. Le plantigrade lourd s'avance et flaire le cadavre, qui plonge son poignard dans le ventre de l'ours paléanthrope et se dirige vers la ville, où il a du travail urgent. Sur la route il se dit qu'il ne faut pas le prendre pour un singe qui perd deux pieds pour être quadrumane. Je suis un homme, se dit l'homme. Le singe est trop frontal ( ses yeux sont sur un même plan ), se dit-il sans savoir que le paléanthrope était plus latéral et moins frontal et donc moins singe que l'homme néanthrope, déjà très singe avec ses oreilles de singe. L'homme savant paraît l'intermédiaire entre l'homme et le singe. Bimane, bipède, pas quadrumane, pas non plus quadrupède, alors que l'homme de Neandertal bientôt deviendra quadrupède.

 

5, 3. kakurlako

    Le roi faisait venir à table sa concubine à vision latérale. Linné disait visus lateralis. La femme velue, nez retroussé pour capter les parfums, portait son œil à droite et l'autre à gauche, comme un cheval pour observer les deux moitiés du paysage sur ses côtés. La femme s'appelait kakurlako, d'où viendrait notre cancrelat des Pays-Bas. La table desservie, le roi montra comment sa concubine articulait " pieds sur jambes. " Elle mit ses pieds sur le tapis, puis elle posa ses mains sur l'immense tapis loin devant elle, comme quelqu'un qui voudrait se tapir au sol. Les jambes s'abaissaient jusqu'à l'horizontale. Les pieds restaient fixés au sol, à plat. Les pieds, pour ainsi dire, se pliaient sur la jambe. Le roi nous expliqua que pour la chasse au ras du sol, narines au sol, le pied s'articulait sur le tibia. Chacun s'émerveilla. Le roi montra sa concubine de dos. Chacun pouvait passer la main sur une planche forte, le dos de la kakurlako. Pas trace de colonne. Une planche de muscle. Le roi, dans son fauteuil, nous raconta que Jules César parlait de cette bête humaine que l'on pouvait trouver dans les forêts gauloises. La bête n'avait pas de colonne vertébrale. S'appuyait contre un arbre pour se tenir debout. Pour capturer la bête, il suffisait d'abattre l'arbre, et la bête tombait. Le roi se mit à rire, pour nous autoriser le rire : " Plaisanterie de centurion romain. " Le vertébré musclé sait cacher sa colonne sous le muscle. La bête humaine n'était pas rachitique. Et le roi prit plaisir à nous décrire ses armoiries. Sur un côté le chevalier vêtu de fer. A la main, son épée. Mais sur l'autre côté, la femme sauvage, armée de son gourdin, le thyrse dionysiaque. Chacun semblait se protéger de l'autre par l'écusson central faisant figure de bouclier. Chacun disait au roi : " Sire, prenez garde. Il se pourrait que la femme sauvage vous donne sur la tête un coup de son bâton. " " Que voulez-vous, disait le roi, c'est la dichotomie de notre espèce humaine. " Et c'est alors que le fantasme s'empara de moi. J'étais le nègre blanc couché sur le tapis. Le dos sur le tapis, quand une femme noire, moderne, j'en suis sûr ( elle était glabre et lisse et non velue, beaucoup plus nue que moi ), se mit à quatre pattes devant moi, museau contre museau. Ses yeux brillaient, comme chez les négresses blanches qui partent pour la chasse. J'étais heureux, mais ses bras demeuraient tendus, ses paumes s'appuyant encore sur le tapis. Ses seins, qui cependant pendaient, ne touchaient pas mes seins. La femme n'était pas la femme noire sauvage de Sibérie, mais la noire d'Afrique, civilisée. Peut-on mêler les deux parties dichotomiques de l'humanité ?

 

5, 4. gorbounok

    J'étais le cheval noir sauvage de Sibérie. On m'appelait cheval, parce que je courais plus vite que le cheval. Je n'étais pas cheval. J'étais centaure, si vous voulez, l'homme à l'état de bête sous forme de cheval. Dans ma tête, j'étais cheval. J'étais un peu voûté. Chacun me surnommait le " gorbounok ", ce qui veut dire " gentil bossu. " J'ai plusieurs fois sauvé mon maître. J'en retiens deux. La première fois, mon maître montait la garde pendant la nuit. Le champ de blé, disaient les frères, est convoité. La lumière apparut, comme en plein jour. L'oiseau de feu planait. Mon maître ne tenait plus en place. Il voulait conquérir l'oiseau de feu, " ne fût-ce qu'une plume ", suppliait-il. On dirait aujourd'hui qu'un ovni se montra dans la nuit sibérienne, mais on disait en ce temps-là qu'un oiseau lumineux, donc un oiseau de feu ( puisque toute lumière alors était produite par un feu ), venait nous visiter. Mon maître voulait percer le secret de ce feu céleste ( Erchov, Petit cheval bossu. ) L'oiseau de feu partait. " Chevauche-moi ", lui dis-je, et nous voilà partis. Portant mon maître qui m'alourdissait, je ne courais qu'à la vitesse du galop simple. Nous voilà parvenus dans la steppe déserte. Mon maître posa l'écuelle remplie de grains de blé. Près de l'écuelle, un verre de vin. L'oiseau ( volontairement, j'en suis bien persuadé, pour s'engourdir ) boit deux gorgées de vin, mange du grain, sachant qu'il faut faire la fête " pour y laisser des plumes. " Une plume resta, comme c'était prévu. L'oiseau, finalement, donnait sa plume. L'oiseau de feu, grisé par les gorgées de vin, retrouva cependant le chemin vers le ciel. Mon maître ramassa la plume de l'oiseau de feu, qu'il mit sous son bonnet. Soulevant son bonnet, mon maître illumina la nuit les écuries du roi. Mon maître fut nommé palefrenier du roi. Premier succès. Second succès. Mon maître désirait épouser je ne sais quelle princesse. Il avait la jeunesse pour lui mais ni l'intelligence ni la beauté. Il lui fallut passer dans deux ou trois chaudrons, l'un d'eau glacée, l'autre de lait d'ânesse, et l'autre d'eau bouillante, je ne sais plus. Je me souviens qu'il fit appel à son cheval bossu. J'accourus. Je prononçais je ne sais quelles paroles magiques. J'improvisais. Mon maître avait confiance en moi. C'est tout ce qu'il fallait. Je vois encore sa joie quand il plongeait dans les chaudrons, la tête la première. Mon maître ressortit de ses épreuves pourvu d'intelligence et de beauté, et sa princesse allait se jeter dans ses bras, quand le vieux roi voulut passer dans les chaudrons pour faire mieux que mon maître, et s'emparer de la princesse. " De voir le roi ressortir des chaudrons, longtemps nous attendrons ", chantait la foule déchaînée. Sans le cheval bossu, même le roi ne peut rien faire. Et la princesse termina de se jeter dans les bras de mon maître. Tout le monde a compris que le fameux oiseau de feu mis en musique par Stravinski n'est qu'un ovni, mais qui pourrait me dire qui est au juste le cheval noir bossu de Sibérie ? Un tchoutchouna, me dit quelqu'un. Peut-être bien. Notre anthropologie n'est pas de nos jours en mesure de confirmer votre réponse. Pour le moment contentez-vous des mots de la cryptozoologie.

 

5, 5. vengeance grecque

    Alexandre est vexé. L'ahrimane, dieu des ténèbres chez les perses, rossignol chevalier des russes ( soloveï bogatyr ), a dévoré des soldats grecs et la panique a fait s'enfuir les autres. L'armée la plus célèbre ! Mais il faut dire, Alexandre le dit, que le combat n'a pas été réglementaire. Le rossignol des russes est un être sauvage qui griffe et mord. Ces procédés ne sont inscrits dans aucun livre militaire. Que l'on présente à l'ahrimane un pachyderme, ce qui veut dire en grec " monstre à la peau épaisse. " Le rossignol pourra toujours mordre et griffer. La peau de l'éléphant s'en moquera. Les russes acceptent le défi. Le pachyderme accourt pour écraser le rossignol. Le roi de la nature, l'homme sauvage, barrit. Tarzan n'est qu'un pâle reflet du rossignol des russes. L'éléphant se soumet, donne sa trompe, très sensible. L'homme sauvage y mord à pleines dents. La trompe se soulève, emporte l'homme, qui crève un œil d'un coup de griffe, l'autre œil d'un autre coup de griffe. Même le " pachyderme " a les yeux vulnérables. Tarzan le sait. La trompe redescend. L'homme sauvage, mordant la trompe et la tordant avec les bras, retourne l'éléphant comme une crêpe. L'arme absolue des grecs se trouve au sol. Alexandre est furieux. Que peut-on faire contre un sauvage ? Les sages consultés conseillent d'emprisonner l'homme sauvage dans un filet. Le roi de la taïga des russes est mis dans un filet. Le slave étant vaincu, les slaves sont vaincus pour le moment. Le slave primitif est en prison. La lumière du jour ne le visite pas. C'est un nocturne. Il en a l'habitude. Alexandre festoie, mais le cœur n'y est pas. Le vainqueur est vaincu par le remords. Peut-on laisser en cage l'homme sauvage ? Alexandre, élève d'Aristote, se pose la question fondamentale que chaque jour nous nous posons. Bien sûr, qu'il faut le mettre en cage, le sauvage. Bien sûr aussi qu'il faut le laisser libre. Aristote pourrait seul aborder ce problème. L'unité des contraires est délicate à réaliser. Alexandre invita son maître à prendre un verre. Aristote prit le verre et dit alors : " L'espèce humaine comporte deux sortes d'hommes. Un homme voit le soir et c'est le nyctalope. Un autre voit le jour et c'est l'héméralope. Le nyctalope est plus ancien que le moderne héméralope. L'héméralope est plus savant. Nous sommes héméralopes. Le rossignol des slaves est nyctalope. C'est un homme sauvage qui nous a précédés, mais qui demeure dans les coins reculés de la Russie. Notre anthropologie doit tenir compte de ces deux variétés d'hommes. L'ancienne a disparu. La nouvelle s'étale. Mais sans l'ancienne la nouvelle ne serait rien. Le rossignol nous a préparé le chemin. Le rossignol sifflait, l'homme a parlé. Penser, c'est se faire à soi-même un discours dans la tête. Tout discours dans la tête doit être narratif. " Aristote l'a dit.

 

5, 6. dieu de la vigne

    On s'est beaucoup moqué de Dionysos. Bacchus ( pour les latinophones ) est un homme sauvage qui succombe, ivre mort, au premier verre, mais il peut dévorer des tonnes de raisin. Si nous voulons boire du vin, nous devons déclarer Bacchus protecteur de nos vignes. Nos vignes sont à toi, Bacchus, protège-les ! Que pouvons-nous faire de plus ? Le soir, Bacchus pénètre dans nos vignes et mange le raisin. Nous protégeons nos vignes toute la nuit, mais Dionysos est effrayant. Ses yeux ronds de potiche nous font perdre la tête, et le gardien se sauve en invoquant notre sauveur, Hercule. Et Dionysos engouffre des grappes de raisin. Certains connaissent la parade. L'écuelle de vin. Dionysos a flairé l'arôme du vin grec, il s'approche et ne peut réprimer son désir, et le dieu de la vigne s'effondre. Quiconque le voudrait, l'égorgerait. Mais nous l'interdisons. Ce serait trop facile. Ulysse avait l'arme absolue, sa fiole de vin grec. Le cyclope en a bu, le cyclope en est mort, étant donné que c'est un jeu d'enfant d'épointer son bâton dans le feu pour crever l'œil unique du cyclope et le tuer. Mais qui vous dit que le cyclope n'avait qu'un œil ? N'est-ce pas plutôt que vous voulez faire du cyclope une moitié d'homme ? Celui qui n'a qu'un oeil est un monopte. Le cyclope est celui dont l'œil est rond. Tous les hommes ont deux yeux. Le cyclope est toujours bicyclope. De son autre œil il voit le pieu s'enfoncer dans son crâne. C'est un assassinat de Dionysos le Nyctélien. L'œil du nocturne est rond, comme l'œil du hibou. La sage intelligence de Minerve ne se promène pas la nuit sans une chouette qui la complète. Cérès, déesse des moissons, ne cesse pas de grapiller le soir des grains de blé. Nous lui chantons : " Ces champs, ce sont les tiens, ne les gaspille pas, sinon tous tes adorateurs périront de famine ". Espérons que Cérès nous laisse assez de grains pour faire la farine. Dans ta grotte, Cérès, la viande s'accumule au point de se décomposer. La grotte odorifère. Nous allons chaque jour déposer de la viande en offrande sur le pas de ta porte, mais laisse-nous le pain ! Sans pain ni vin, que feront les humains, dans le bassin méditerranéen du moins ? Toute offrande en alcool est interdite. On ne doit pas tuer l'homme à l'état de bête. Nous devons l'honorer, lui montrer son domaine et tâcher d'obtenir de lui le pain de vie, le vin de la pensée. Certains disaient que l'homme dans le désert n'a qu'une jambe et qu'un bras. Ce n'est qu'une moitié d'homme. De tels propos sont totalement inadmissibles. Un homme qui est moitié homme, moitié bête, comme le satyre aux pieds de bouc, est un homme qui est totalement bête, et homme totalement. Nous ne pouvons pas tolérer que le roi de la nature, l'homme à l'état de bête, comme le nègre blanc, soit diminué, donc insulté.

 

5, 7. hibernation

    Déméter a pour fille Perséphone. Parlons latin. Cérès a pour fille Proserpine. Perséphone l'été se gave pour devenir obèse, car l'hiver sera long, dans les entrailles de la terre. Proserpine l'hiver prend pour époux Pluton, dieu des enfers. L'Olympe est bouleversé. Pluton déborde tous ses droits. Pouvons-nous supporter que Déméter soit privée de sa fille tout l'hiver ? Zeus a tranché. Jupiter le confirme. Tous les printemps, Perséphone reviendra, maigre et perdant son pelage, courant dans les taillis se trouver à manger pour mettre bas son petit de l'été dernier qui naîtra cet été. Mais chaque automne Perséphone, " quand perd ses feuilles notre automne ", devra descendre dans la terre et laisser Déméter pleurer. L'hiver, quand il fait froid, la néandertalienne hiberne ( le néandertalien de même. ) L'ourse est l'emblème de la femme ancienne. Zeus un jour fut amoureux d'une paléanthrope. Héra fit revêtir à la paléanthrope un manteau de fourrure. Beau cadeau, n'est-ce pas ? Diane ainsi ( les grecs disent Artémis ) a pu tuer la paléanthropienne, car on peut tuer la bête, on ne peut pas tuer la femme, fût-elle sauvage. La nymphe massacrée devint la Grande Ourse du ciel, en souvenir. Notre épouse interdite hiberne chaque hiver dans la terre, où elle est souterraine et souveraine, adorée de Pluton, qui signifie " vrai riche , mais qui s'appelle aussi Boîteux, car il marche en se dandinant, l'ancêtre Héphaïstos qui n'a jamais forgé. Nous nous moquons de lui. Héphaïstos ne boîte pas mais se dandine. " Il boîte des deux pieds ", devons-nous dire. Celui qui sait se faire une tanière pour la nuit, sait se faire un séjour dans la terre pour l'hiver, mais encore mieux se faire un tombeau dans la terre. S'il meurt au milieu de ses frères, ses frères l'enterrent les jambes repliées, comme un fœtus, et lui mettent des fleurs comme coussin sous la nuque, mais s'il est seul, il se creuse une tombe lui-même et se blottit pour la dernière nuit. Les charognards n'oseraient pas manger le cadavre de l'homme, qui pourrirait. Mieux vaut que l'homme retourne dans les entrailles de sa mère la nature. Quand vient l'automne, les nymphes, les sylvains, les faunes, les ménades, les bacchantes, les satyres, les pans disparaissent dans la terre, mais quand vient le printemps, toutes les troupes dionysiaques, morts exceptés, réapparaissent. Le domovoï n'hiberne pas. Ce serait dire au maître de maison que le poêle russe en briques réfractaires ne chauffe pas suffisamment. Zeus a bien fait de créer les saisons. La vie serait monotone sinon. Toute planète ayant son axe vertical connaît l'éternel équinoxe et jamais de solstice. Zeus a bien fait de pencher l'axe de la terre. L'hiver, l'enfant travaille en classe. L'été, l'enfant se baigne dans la rivière. Je vous remercie, Zeus, d'avoir créé le rythme de l'année scolaire et des vacances de l'été.

 

5, 8. yahous

    Gulliver a eu tort de s'asseoir sous un arbre. Il n'était pas chez lui, quand il était chez les yahous, dont le nom vient de l'onomatopée de leur langage musical, et leurs femelles sont les yahelles, dont le nom rime avec voyelles. Yahelles et yahous s'étaient postés dans l'arbre au pied duquel s'installa Gulliver à l'heure de la sieste et, s'étant concertés, pour marquer leur terrain, ces néandertaliens et néandertaliennes lâchèrent d'un seul coup sur la tête de l'intrus leur merde. Gulliver eut le mot qui fit le tour du monde : " J'en ferai du fumier pour que rien ne se perde. " Et là dessus Gulliver entama son reportage sur les hommes primitifs et non civilisables que l'on pouvait encore visiter. Ces hommes roux, des caucasiens réfugiés dans le nord au moment du déluge de la nappe néanthropienne, furent mis en esclavage par les chevaux. Yahelles et yahous tiraient des tombereaux de terre et de fumier, de cailloux quelquefois, mais chaque année le Parlement des nobles chevalins se demandait s'il ne ferait pas mieux de se débarrasser de ces hommes velus qui aboyaient mais qui ne parlaient pas. Les poitrines des femmes descendaient jusqu'à terre, disait-on, mais la plupart des spécialistes dénonçaient dans l'affaire des seins des femmes une exagération. L'histoire qui m'a le plus frappé dans ce Voyage de Gulliver, c'est le retour de Gulliver. Il disposait d'un revolver et attendait sur la plage irlandaise le bateau qui pourrait le reconduire en Angleterre. Aucun bateau ne se pointait à l'horizon de la mer et du ciel. Il appela d'une voix forte : " Au secours ! " Yahelles et yahous accoururent pour s'excuser de leur mauvais accueil à l'arrivée. Chacun tombait par terre. C'était très amusant de voir la phalange bouger, l'homme sauvage tomber par terre, accompagné d'un coup de tonnerre. Quand tout le monde fut tué, Gulliver dépeça tout le monde. Avec les os, l'armateur fit une armature. Avec les peaux la coque, les voiles. Les boyaux pour cordages. Un mât tout en squelettes. Il retrouva sa Pénélope qui se tissait toujours la même toile en attendant des nouvelles du Voyage. Pendant que je m'évente pour éloigner cette odeur de fumée des coups de feu, je repense aux planètes dont l'axe est vertical. Pour avoir des saisons quand même, je leur conseille une révolution plus elliptique. Loin du soleil, qui paraît plus petit, l'hiver. Près du soleil, plus grand, l'été. Le Parlement chez les chevaux n'eut rien à décider ( le mot cheval chez les chevaux n'est qu'un hennissement. ) Les yahous s'éteignirent d'eux-mêmes : " Ces hommes sont en si petit nombre, et si maltraités qu'il est à craindre que cette espèce ne subsiste pas encore longtemps " ( Voltaire, Essai sur les mœurs. ) La solution finale se trouva d'elle-même. Mettez en esclavage les yahous, vous ne les verrez plus.

 

5, 9. effroi glacial

    Sur dix lettres envoyées par la poste, une a reçu réponse, et je comprends les neuf qui n'ont pas répondu. Dessiner sur la carte les royaumes anciens des nègres blancs, des nègres noirs velus, des nègres noir et blanc ( peau blanche, crinière noire et pelage noir ), des nègres caucasiens ne pose pas de vrai problème. Les nègres blancs ( moins caricaturaux que ceux de La Chapelle aux Saints, qui sont des caucasiens sans doute ) ne lisent quand même pas, mais ils désirent une bibliothèque où seraient rassemblés nos souvenirs anciens sur nos prédécesseurs. On peut leur accorder cette bibliothèque. Ce qui glace d'effroi, c'est la phrase assassine : " Le Christ des évangiles est un personnage parfaitement historique, bien connu de tous, observable tous les jours, puisqu'il est l'homme que nous sommes, crucifié sous nos yeux chaque jour, d'une manière ou d'une autre. " Des signes avant-coureurs pouvaient nous annoncer cette surprise. Un enfant né du Saint-Esprit, nous en voyons souvent. Sous l'effet de l'esprit tel fondateur fonde un royaume. Mais un royaume a-t-il deux bras, deux jambes, une tête et un tronc, sinon d'une façon métaphorique ? On aurait pu lire que l'homme parlerait aux hommes " en paraboles. " On aurait pu penser que les auteurs des évangiles devaient avoir une forte culture. En plus d'Edesse en Mésopotamie, on les trouvait à Smyrne, à Rome, et à Jérusalem et en Alexandrie, ces écrivains de haut niveau qui rédigeaient collectivement les évangiles, mais cela jette un froid, comme un effroi glacial. Je m'apprêtais à voir Jésus dans l'au-delà. Je le verrai, mais dans le groupe des fictions littéraires, même si je précise qu'il s'agit de fictions scripturaires. Je pense qu'il aura la chevelure longue et noire, la barbe longue et noire et qu'il sera bronzé. J'aurai plaisir à lui parler. Je sais que sa parole aura sur moi beaucoup d'effet, mais je ne pourrai pas m'empêcher de me dire : " Pourtant ce n'est qu'une figure littéraire. " Je me souviens que j'avais vu, dans un voyage dans l'au-delà, Jésus se promener avec le prince André, figure littéraire connue, qui conversait avec Natacha Rostova. Je crois savoir pourquoi je méditais sur ce rapprochement. Dans Guerre et Paix, Koutouzov est bien là, borgne et lourd, génial, critiqué mais victorieux de ce Napoléon qui n'avait rien à faire ici, dans la campagne russe. Je pense que je pensais que Ponce Pilate a bien été gouverneur ou préfet de Palestine pendant dix ans, de 26 à 36. Il fut épouvantable au point que Tibère le fit venir à Rome. Le temps de revenir, et Tibère était mort. Une chance pour Pilate. La guerre n'éclata que plus tard, en 66. Je peux écrire " sous Ponce Pilate. " Ponce Pilate a vécu. Cela ne veut pas dire que le Christ a vécu, puisque le Christ vit depuis toujours. Le propre du Messie de l'univers est d'avoir été là dès le commencement, bien avant le big bang, tant et si bien que l'histoire du Christ est une histoire très spéciale.

 

5, 10. montreur d'homme

    Les ours commençaient à manquer dans les forêts de France au Moyen Age. Les montreurs d'ours furent obligés de se reconvertir en montreurs d'homme. En dehors des montagnes ( les Pyrénées, les Alpes ), on ne trouvait plus d'ours, mais on trouvait, dans des endroits très sauvages, des néandertaliens, des hommes velus que l'on châtrait, qui s'attachaient à leur montreur, et qui ne parlaient pas, qui seulement grognaient. Le portail de l'église de Sémur-en-Auxois dans le département de la Côte-d'Or en France montre un homme sauvage, même pas attaché, qui passe la main droite sous le bras gauche de son maître, comme un aveugle prend le bras d'un voyant. Le nocturne en plein jour est obligé de bien fermer ses trois paupières pour éviter l'aveuglement. De foire en foire on promenait l'homme sauvage, et c'est aussi dans une foire, en 1968, qu'Heuvelmans a découvert dans la glace d'un congélateur un néandertalien blessé. Le bras levé pour protéger les yeux fut fracassé. Dans un œil est entrée la balle d'une arme à feu. La cervelle a giclé. L'autre œil fut éjecté. Les yeux nocturnes, une merveille d'optique, ont disparu. Le frère aîné dont nous sommes le cadet fut présenté dans cet état, mort, dans une foire. Tout compte fait, l'homme sauvage de Sémur-en-Auxois ( Heuvelmans et Porchnev, page 133 ) paraît, dans sa pierre, plus vivant que l'homme congelé dans son congélateur. Que pensaient nos gamins du Moyen Age quand ils voyaient un homme de Neandertal, très aveuglé par la lumière, aller de foire en foire ? Je me souviens d'avoir vécu l'été 41 dans une école de Sémur-en-Auxois. L'abbé Colaut fournissait l'intendance à notre colonie. Je ne me souviens pas d'avoir vu dans les rues de Sémur-en-Auxois des hommes sauvages, mais j'ai reçu cet été-là la morsure du diable qui m'a tenu sept ans prisonnier de ses griffes, sept ans d'enfer. Il m'a fallu sept ans pour jeter ma soutane aux orties. Ne me dites plus que l'homme civilisé tient son frère sauvage par une corde au cou. Mon frère sauvage m'a trop tenu par des chaînes de fer, lui qui n'a pas connu le fer, mais par mes propres chaînes de fer le diable m'a tenu. La morsure du diable est longue à se cicatriser : " Quand le fer nous incise, notre chair est longtemps avant qu'être reprise " ( Ronsard, Les démons ), tandis que chez le diable la chair est vite reprise ( comme on " reprise " une chemise déchirée. ) Comme si nous avions fendu " l'air ou le vent ou l'eau. " La lutte est inégale, mais dans quel sens ? Nous avons terrassé bien des démons, mais combien de démons nous ont terrorisés, depuis que nous sommes venus troubler les nuits paisibles des démons ?

 


 

6, 1. quasimodo

    Le domovoï de Notre-Dame s'appelle Quasimodo. Je suis une bête logée dans une église, une gargouille, si vous voulez. Je vous vomis de l'eau quand vous entrez dans une église, pour vous dire bonjour, et je vous en vomis lorsque vous en sortez, pour vous dire au revoir. Je vis sous les toitures et sur les balustrades supérieures. Je suis difforme. Je suis laid. Je sens mauvais. Je suis velu. Je suis hirsute, mais acrobate comme un singe. Vous le savez, que j'aime Esméralda. Je descends quelquefois par le câble de suspension du lustre pour voir si j'aperçois la belle Esméralda dansant si bien sur le parvis de Notre-Dame au son du tambourin, pieds nus. Claude Frollo parfois me cherche des ennuis, mais nous sommes frères quelque part. Il s'interdit de fréquenter une danseuse, et moi je suis trop laid pour espérer de la danseuse un autre sentiment que la pitié. J'aime le son de l'orgue. J'aime le son des cloches. J'aime l'odeur d'encens. Cela me donne une envie folle de danser, mais on n'a pas le droit de danser dans une église. Pourquoi, me direz-vous, cette armée de gargouilles à l'extérieur de Notre-Dame, alors que les statues des rois, des saints et des martyrs, si droites, sont si belles ? Pourquoi cette forêt d'horreurs ? Pourquoi ces bêtes monstrueuses ne font-elles pas fuir les paroissiens ? Les roses parisiens ne seraient pas complets sans leurs blanches gargouilles. Un car de japonais déversait des touristes. Une guide expliquait que les gargouilles sont les nègres blancs des parisiens civilisés. Répondant aux questions, la guide répondait que les gargouilles n'étaient pas excommuniées. Leur nudité, leurs grossièretés, leurs plaisanteries ne dérangent personne. Elles ne sont pas chrétiennes. Les gargouilles font partie du décor. Quasimodo peut circuler pendant l'office. Frollo ne le chassera pas. " Les vitraux sont sauvages et les gargouilles sont saintes ". Nos chants s'élèveront jusqu'aux gargouilles. Quasimodo peut circuler dans les tribunes où se mettent les anges qui viennent à l'office. Dieu notre père est notre père à tous, des beaux et des pas beaux, des rugissants et des chanteurs, des turbulents comme des pieux, des jeunes et des vieux, des anciens, des modernes, de ceux qui parlent, de ceux qui grognent. Dieu n'excommunie pas. C'est une grande humanité qui se divise en deux grands groupes, que notre grande humanité. Notre-Dame a son domovoï, son armée de gargouilles, comme elle a ses chanteurs et ses processionnaires. L'ensemble forme une grande rosace multicolore. Les nègres bleus, les nègres roses, les nègres mauves, les nègres verts, les nègres blancs, les nègres noirs, les nègres jaunes sont des enfants de Dieu dans notre grande église.

 

6, 2. sapin

    Penthée voudrait du haut d'un sapin voir les Bacchantes faire les folles dans la forêt du Mont Cithéron. Dionysos, géant quelque part, abaisse jusqu'à terre la cime d'un grand sapin, que Penthée chevauche aussitôt. Dionysos laisse le sapin se redresser, lentement pour que Penthée n'aille pas gicler comme une goutte sortant de la cime du sapin. Penthée voit les Bacchantes, pieds nus, nourrir les loups. Dionysos prévient les Bacchantes : " Je vous amène celui qui méprise le culte de Dionysos. " Les Bacchantes ( Euripide, Les Bacchantes ) arrachent le sapin sur lequel Penthée est perché. Penthée tombe par terre ( Penthos veut dire deuil. ) Agavé, la mère de Penthée, pose un pied sur une aisselle de son fils et tire le bras, qu'elle arrache et jette en l'air, loin dans la forêt. Ses deux sœurs, Inô et Autonoé, jettent à leur tour l'autre bras, les jambes, le tronc. Agavé se réserve la tête, qu'elle empale sur son thyrse. Agavé rentre à Thèbes, et montre la tête du lion qu'elle a tué. Son père, Cadmos, lui dit qu'elle a tué Penthée. Agavé se rend compte peu à peu qu'elle a tué son fils. Tout cela vient de ce que les trois sœurs sont jalouses de leur sœur Sémélé, qui a fait Dionysos, fils de Dieu. Les sœurs disent que ce n'est pas vrai. Sémélé a couché avec un mortel mais ne veut pas le dire. Alors elle raconte l'amour de Dieu pour elle. Dionysos est furieux. Dios, génitif de Zeus, montre bien que Dionysos est Dieu, fils de Dieu. Sémélé met son fils au monde, et meurt aveuglée d'avoir vu Dieu, les yeux dans les yeux. L'éclair la foudroie. Sa tombe fume encore. Cadmos abdique. Son petit-fils Penthée, fils d'Agavé, déclare la guerre à son cousin Dionysos. Toute pratique érotique est condamnée par le puritanisme de Penthée. Sa mère et les deux sœurs qui restent en deviennent folles et mettent en morceaux Penthée. Nul ne peut s'opposer à la venue de Dionysos, nouveau fils de Dieu qui vient de Lydie. Dionysos, teint pâle et cheveux blonds, vient d'Afrique. Dionysos est le dieu de tous les nègres blancs. Son territoire s'étend jusqu'à la Lydie. De retour de Lydie, Dionysos passe par Thèbes en Béotie. Agavé demande où sont les autres morceaux du corps de son fils Penthée, roi de Thèbes. Cadmos lui montre sur une civière les morceaux qu'il a fait ramasser dans la forêt. Dionysos est vainqueur. On ne plaisante pas avec le dieu de la nature. La fête des Bacchanales, qui est comme un carnaval, doit pouvoir se produire de temps en temps. Dionysos, à vrai dire, n'est pas l'ennemi d'Apollon. La sagesse est des deux côtés. D'un côté, la raison d'Apollon. De l'autre, l'exubérance de Dionysos. Le devin Tirésias, aveugle, voyait la vérité. Dionysos, qu'il vienne d'Afrique ou qu'il vienne d'Asie, doit être accueilli sur notre terre méditerranéenne avec respect.

 

6, 3. extravagants

    Parmi les non civilisés, Dionysos est de beaucoup le plus civilisé. Son immense royaume s'étend du Pacifique à l'Oural, d'ouest en est. La capitale du royaume de Dionysos est Port-au-Prince. Dionysos fut envoyé dans les mines d'or en Haïti, où il mourut. Et là est son tombeau. Les habitants de ce royaume des ténèbres sont, à l'instar de leur monarque, des velus nocturnes à peau blanche et cheveux blonds. Ce sont des hommes et des femmes de petite taille, des nains de brousse, petits nains de Blancheneige travaillant dans les mines, mourant dans les mines, ensevelis dans les mines. Les nègres noirs velus de Sibérie, les nègres noir et blanc velus d'Indonésie ressemblent aux nègres blancs pour ce qui est de la culture sans la parole et l'écriture. A-t-on besoin d'écriture et de parole et de dessin pour la chasse et l'amour ? Je parle de l'amour quand je ne le fais pas, le remplaçant par la parole. Les seuls nègres velus nocturnes tranchant vraiment sur les satyres dionysiaques, ce sont les caucasiens, ces êtres à peau jaune et à pelage roux, quand il n'est pas châtain. C'est le type Esaü. Des chasseurs excellents. Chignon du flair très prononcé. Musculature extraordinaire, surtout dans les mâchoires. En chemin vers la bête d'une façon volontariste. Les vrais de La Chapelle aux Saints. Nous les disons typiques, mais Dionysos les trouve extravagants. Sur le phylum des hommes roses qui devaient venir, en Europe donc, les caucasiens font un recul vers la bestialité de façon telle, qu'ils ouvrent de façon spectaculaire la voie royale de l'intellectualité, qui nous vaut mensonge et cruauté. Les armes à feu fabriquées en Europe ont fait le tour du monde, semant la terreur accompagnée de discours mensongers. Les tueurs venaient pour exploiter les peuples, quand ils étaient censés leur apporter la civilisation. Les crétois sont menteurs et je me sens crétois. Mon seul espoir est que je mente, quand je dis que je suis menteur et criminel. Les caucasiens de La Chapelle aux Saints sont des têtes brûlées, des extrémistes. La seule chose un peu touchante est chez eux la façon d'ensevelir les morts. On voit l'homme apparaître dans l'aménagement des sépultures caucasiennes. Leurs derniers descendants sont les almass de Marie-Jeanne Koffmann, une alsacienne devenue chirurgienne de l'armée soviétique. Pendant la guerre civile, un caucasien velu fut capturé. Le temps qu'il arrive en ville, il était tellement pourri qu'il fallut l'enterrer sans attendre la ville. Il fait très chaud dans le Caucase pendant l'été. Ne jugeons pas les néandertaliens d'après l'homme de Neandertal. Ce serait faire des néandertaliens des bêtes, d'une manière aussi caricaturale que de faire de tous les Cro Magnon des saints finalement, l'extrême cruauté créant la charité. Dunant ne créa la Croix Rouge que devant les victimes de Solférino ( 1859. )

 

6, 4. vies antérieures

    Ma quatrième vie fut celle d'une femme caucasienne velue, kabardienne pour être plus précis. On sait que l'esprit qui s'incarne a dans la tête le roman d'un personnage de roman, si possible historique et célèbre, et que l'enchaînement de ces figures littéraires lancées sur le terrain pour en tirer les conséquences fait le mystère de notre vie présente. Chacun se croit Napoléon, comme Raskolnikov. Ma première vie, dans ma légende, est celle de la quatrième femme de Flavius Josèphe, une crétoise juive. Ma seconde est celle du peintre Lo Rosso, qui décora Fontainebleau, mais qui se suicida. Ma troisième est celle d'un ukrainien mort au siège de Sébastopol, en 1855. Ma quatrième vie ( 1860-1889 ) fut celle de Zana, kabardienne célèbre ( Porchnev, pages 171 à 177. ) Je ne vous parle pas de mes vies antérieures à ma première vie. Ce sont mes vies chinoises. Je voulais voir, au premier siècle, la naissance de l'homme nouveau, le néanthrope, dans une grotte de Bethléem ( petite ville pas très loin de Jérusalem ) et j'ai quitté la Chine. Dans ma vie kabardienne, je suis censée ( j'étais une femme ) imaginer dans la forêt, du temps de ma vie libre, que j'étais centauresse nocturne. Le centaure me faisait courir. Je le faisais courir aussi. Lorsque je l'acceptais, je me tournais soudain vers le centaure, et le centaure me tombait dans les bras. Un jour, des kabardiens me firent prisonnière. Ils me jetèrent dans un trou, des entraves aux pieds. Et dans mon trou je suis devenue peu à peu soumise. On me sortit du trou. Mes mamelles intéressaient beaucoup les mâles, car elles étaient volumineuses. J'avais les fesses larges ( j'enfantais normalement des enfants de douze mois. ) Des mâles me faisaient des enfants dans le dos ( c'était ma position, quand j'étais centauresse. ) Je détestais les avortons qu'on me faisait. Je les trempais dans l'eau glacée ( mes enfants d'autrefois survivaient dans l'eau froide qui leur faisait du bien. ) Les avortons mouraient. Les mâles kabardiens me renversaient par terre, en représailles. Ils me chatouillaient les semelles et j'en souffrais beaucoup. Mes orteils s'écartaient d'une façon désespérée. Quelqu'un me poignarda pour me faire accoucher par césarienne. Je ne sais pas si l'enfant survécut. Ma tête était coupée comme celle de Jean Baptiste, quand on sortit l'enfant que je n'ai pas connu. De cette vie dans le Caucase je garde une impression pénible. Je comprends maintenant le soldat mort " devant l'eau noire d'une nouvelle vie. " Il hésitait beaucoup. Finalement, son pied glissa sur le rocher glissant. Sans le vouloir, il se trouva " dans l'eau noire du lac noir ", et c'est vrai que sa vie de femme sauvage devenue prisonnière lui laissait de mauvais souvenirs, quand l'occasion lui vint de naître en 1929.

 

6, 5. rasoir à épiler

    Je me suis raconté que j'avais rencontré Zana dans ma cinquième vie. Je sortais avec elle, et je voyais le soir ses yeux couler. " Mes yeux sont allergiques à la lumière ", me disait-elle ( son nom de code est Madame Zède. ) Je lui donnais des mouchoirs en papier pour s'essuyer les yeux. Chacun croyait qu'elle pleurait de chagrin, comme l'ont pensé tous les lecteurs de Jacques de Bondt, quand ils ont lu l'incontournable témoignage ubertimque lacrymantem. Zana pleurait pour adoucir la douleur de ses yeux qui ne supportaient pas la lumière électrique. Je lui disais que le flash trop violent de l'appareil photo du reporter Tintin faisait fuir le yéti du Tibet, lourd gigantopithèque, beaucoup trop grand pour être un homme de Neandertal. Chez les nocturnes, les petits sont les premiers dans l'ordre linnéen de dignité, bien qu'ils soient les avant-derniers pour leur entrée en scène. Les grands sont les derniers, même s'ils ont précédé les petits dans l'ordre de l'entrée en scène. Je remarquais encore une curiosité chez Madame Zède. Elle aimait visiter les expositions de peinture, à condition que nous soyons deux, car les tableaux ne l'intéressaient pas. Neandertal n'a jamais peint, mais elle dansait quand la musique de fond de l'exposition commençait à jouer. Neandertal adore la musique et la danse, le rythme. Et la danseuse avait une forte carrure. Je l'appelais " déménageuse. " Cela rimait avec " nageuse ", car elle était très aquatique et n'avait jamais froid : " Vous savez bien que je n'ai jamais froid ", chuchotait-elle. Mais le problème avant de sortir le soir était le passage obligé par la salle de bain. Zana posait la jambe sur un tabouret. Je devais lui raser la jambe, et l'autre, avec un rasoir mécanique, notre fameux " rasoir à épiler. " " Je pourrai, disait-elle, sortir incognito. " Madame Zède avait le poil dur et gros. Chacun de ses cheveux sur l'oreiller devenait comme un être ayant longueur, force ( un crin ), diamètre et poids, vrai serpent. Sa chevelure était pour moi " ses cheveux de Gorgone. " " Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur ta tête ? ", lui demandais-je. Confondant Phèdre et Athalie, Zana disait : " Que ce voile me pèse ! " Elle envoyait promener ses vêtements, puis défaisait sa chevelure, à la Phèdre défaisant sa coiffure de reine. Je me sentais Nabuchodonosor. Le pelage me poussait. Je déposais ma couronne de roi. Je mangeais l'herbe et je marchais à quatre pattes, phénomène appelé par les grecs métamorphose, mais bien connu d'Ovide, et d'Apulée, quand l'homme se transforme en âne. Les oreilles pointues lui poussent. Ses pieds deviennent des sabots. Ce que l'homme peut souffrir, s'il se souvient qu'il n'était pas un âne mais un homme ! Il est toujours très difficile de retrouver la formule magique qui refera de l'âne un homme un jour.

 

6, 6. élastique

    Les nocturnes se plaignent toujours de nous. Nous ne respectons pas la nature, disent-ils. Un homme de chez nous fut interné pour agressivité. Notre confrère avec un élastique lançait des boulettes sur les autres. Trois mois de cure psychiatrique et, la cure terminée, le médecin teste le résultat : " Qu'allez-vous faire, à la sortie ? " L'homme : " J'irai voir une fille, je lui ferai de gentilles caresses. " La cure a fonctionné. Le médecin libère celui qui est guéri, mais le malade ( Il n'était pas guéri ) trouve une fille et la câline, et la fille, ma foi, se laisse enlever la culotte, et le garçon part avec la culotte, enlève l'élastique et lance des boulettes sur les passants. Les nocturnes sont choqués. Vos cures sont inefficaces. La guerre et pas l'amour, c'est une insulte à la nature. Nous répondons que nous ne pouvons pas dans notre salle des professeurs soulever des jupes tout le temps. Nous avons autre chose à faire. Notre Jérusalem céleste est à construire. Les nocturnes répondent : " Nous vomissons vos administrations. " Quant à notre Jérusalem céleste, ils n'en parlent même pas. Gardons notre mission, mais militons pour faire mieux connaître le point de vue des nègres blancs de toutes les couleurs. Lesquels sont les premiers dont les autres découlent ? Le noir vient-il du blanc ? Le blanc vient-il du noir ? Et le jaune ? Coppens nous dit que tout vient de l'Afrique. Teilhard nous dit que tout vient de l'Asie. Piveteau nous dit que tout vient de l'Europe ( des pages de Pléiade, semble-t-il, sans titre ni date, comme un tirage à part où manqueraient des pages. ) Le polyphylétisme pense que chaque phylum est autonome. Les phylums font des hommes semblables à des époques semblables. Encore faut-il distinguer les différentes variétés de l'homme de Neandertal. Je suis né en 1929 dans l'intention de me marier pour le premier centenaire de la découverte de l'homme de Neandertal, en 1956. Je me suis incarné pour dénoncer Buffon. Sa page est ridicule : " Il est possible que quelques hommes et quelques femmes européennes aient été abandonnés autrefois dans ces îles, ou qu'ils y aient abordé dans un naufrage, et que, dans la crainte d'être maltraités des naturels du pays, ils soient demeurés, eux et leurs descendants, dans les bois et dans les lieux les plus escarpés des montagnes " ( Buffon, Variétés. ) Voilà comment Buffon traite les nègres blancs, qui pouvait dire plus simplement : " Je m'étonne de voir des blancs dans les forêts et les montagnes de l'île de Ceylan " ( le Sri Lanka. ) N'allons pas voir les Additions. Les nègres blancs nous en voudraient à mort : " Il me paraît que ces blafards forment plutôt des branches stériles de dégénération qu'une tige ou vraie race dans l'espèce humaine. " Maupertuis ( Vénus physique ), plus serein : " Ces hommes sont dans le genre des hommes ce que sont parmi les oiseaux les hiboux. " Mais Pauw ( Blafards ) condamne " ces hommes couleur de craie aux yeux de hibou ", " monstres du genre humain. "

 

6, 7. psyché

    Si la corneille est un oiseau, Corneille est un auteur, de même que " Racine est notre vraie racine ", disent les nègres blancs, parlant de Phèdre, fille du Soleil, rejetant le Soleil pour aller vivre au fond des forêts sombres. C'est parce que Psyché la lumineuse vient détrôner Vénus la ténébreuse, qui se retire : " Souffrez que ces demeures sombres prêtent leur solitude aux troubles de mon cœur " ( Corneille, Psyché. ) Mais gare à la vengeance de Vénus ( René Laurenceau, Paléanthropienne contre néanthropienne, dans Bipédia, janvier 2001. ) On ne détrône pas si facilement Vénus. Mieux vaut négocier avec elle. C'est ce que veut nous dire Louis XIV pour le Carnaval de 1671. L'Angleterre, la Suède et la Hollande ont décidé de faire alliance contre la France. Le Roi-Soleil, très dignement, renonce à faire la guerre et propose à son peuple de faire l'amour à la place. Mais attention. Pour pratiquer le culte de Vénus, il faut faire cesser tout discours trop intellectuel. La " femme savante " ( homo sapiens ) ne doit pas détrôner brutalement la " femme des cavernes " ( homo troglodytes ), dira demain le Siècle des Lumières. Tout finira par des chansons, mais tout le drame de Psyché doit servir de leçon. La déesse Vénus envoie dans les enfers la chétive Psyché qui s'oppose à l'amour ( Armande Béjart tiendra le rôle de Psyché ) : " Tu ne veux pas faire l'amour ? Je t'envoie faire dans les enfers les travaux infernaux de l'amour infernal " ( c'est le travail d'enfer des prostituées ), mais le fils de Vénus intervient, l'amour qui, décochant la flèche dans le cœur de Psyché, s'est décoché lui-même la flèche dans le cœur par la même occasion. L'amour furieux menace d'utiliser l'arme absolue. Ne plus percer les cœurs que de la flèche de l'amour mystique. C'est la mort de Vénus ( Corneille en ce moment traduit en vers français L'Imitation de Jésus Christ. ) L'Olympe s'en inquiète. Vénus, qui négocie, dit à son fils : " Votre Psyché reverra la lumière. " Psyché, reconnaissante, est à genoux devant Vénus : " C'est donc vous, grande déesse, qui redonnez la vie. " Jupiter descend de son Olympe et fait Psyché déesse. L'humanité nouvelle, intellectuelle, néanthropienne, pourra vivre, puisque l'ancienne humanité, sensuelle et paléanthropienne, le permet. Le passage amusant dans cette affaire est quand Psyché reçoit la flèche de l'amour. Il va falloir qu'elle se marie. Deuil national. Que Psyché soit " en pompe funèbre menée. " Le mari, c'est le monstre. L'amour est une horreur. Lulli pleure en italien : " Deh ! Plangete al pianto mio ( Ah, mêlez vos larmes aux miennes ! ), ahi martire ( Quel martyre ! ) " Coup de théâtre. Le mari se présente, et l'amour est charmant ( L'acteur Baron, qui joue le rôle de l'amour, a dix-huit ans. ) Psyché : " Je sens couler dans mes veines glacées un je ne sais quel feu que je ne connais pas. " Psyché demande une punition pour n'avoir pas aimé plus tôt. L'amour coquin propose à Psyché de la punir " d'un manquement d'amour par un excès d'amour. " Psyché, très excitée : " Que n'ai-je été plus tôt punie ! "

 

6, 8. mort du satyre

    Dans ma première vie, je m'appelais Marie. Mon mari s'appelait Joseph. Je lui disais : " Le e que les romains te rajoutent à ton nom pour te féminiser ne te dérange pas ? " Joseph me souriait malicieusement : " Tu veux que je te montre si je suis viril ? " Je l'appelais Flavien. Ce surnom lui plaisait : " Je suis la chose de Tite ", me disait-il, sans le moindre regret. Joseph aimait bien Tite, et Bérénice était une amie de Joseph. Joseph était passé " sous l'arche de l'alliance triomphale de Vespasien ", comme il disait, mais il en était fier : " Je suis le Vercingétorix du peuple hébreu vaincu. " Je lui disais, mon " cou de cygne " tout près de son " cou de taureau " : " Mon vainqueur est vaincu. " J'aimais passionnément Joseph. La " soirée dans les vignes ", de retour d'une plage du Tibre, reste dans l'au-delà le souvenir féerique de mon passage sur la terre au premier siècle. Il avait ses amis, c'est certain. Derrière la tenture qui servait de cloison, je l'entendais parler. Mon Jo, comme tant d'autres, inventait ce Jésus qui venait chaque jour aimer la terre pour la sauver. Joseph était le seul à connaître en détail la Galilée ( Ses souvenirs de guerre étaient inépuisables. ) Dans ce milieu romain qui devenait le nôtre, ses amis l'appelaient " l'empereur. " J'aimais mon empereur, et je crois pouvoir dire qu'il m'aimait, mais il est mort, chrétien. Domitien fut un être stupide. Mes années de veuvage me laissent un souvenir ému. J'étais dans la maison que nous avions connue ( celle de Vespasien quand il n'était que général avant d'être empereur ), une maison très agréable, mais je suis morte un jour, aussi. Je n'ai pas supporté le Moyen Age. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que les cantiques à Marie, " Notre Dame ", " Vierge des vierges ", m'horripilaient. J'attendais le retour de l'Antiquité, que j'aimais tant. Je me souviens. Je circulais dans les ruines romaines, me récitant des vers de Du Bellay. Les mots étaient pompeux. Je les aimais : " les amas de décombres ", " tout n'était plus que poudre. " Le lierre envahissait les ruines. Et je rêvais de Renaissance. Un jour, au milieu de ruines de temples et de théâtres, j'entends la voix que je connais me dire : " Marie, regarde bien sous le buisson. " C'était la voix de Joachim mon père. Je me souviens m'être penchée. Sous le buisson, je vois le satyre mort. Il avait la peau blanche et les oreilles pointues. Ses longs cheveux bouclés, presque dorés, semblaient comme un soleil dans la pénombre de ces lieux dantesques. Son corps était couvert d'une toison dorée, qui me donnait envie de caresser ce corps désormais mort. Joseph m'avait souvent parlé de Jean Baptiste qu'il avait vu parfois, pendant ses trois années dans le désert, avant d'être celui qu'on envoyait à Rome pour défendre les intérêts d'un peuple religieux. Son père était prêtre et sa mère était reine.

 

6, 9. soldat mort

    Je ne parlerai pas du soldat mort, si ce n'est pour parler du gorille. Il était amoureux de moi, cet ukrainien parti pour la Russie ( " Ce n'est pas ma patrie ", me disait-il ) faire la guerre en Crimée. Né en 1825, il avait vingt neuf ans quand il partit. Sa femme Katia ( " Ce qu'elle me raconte est du galimatias ", me disait-il ) tenait la ferme en son absence. Jean me disait ( Je ne demandais rien ) qu'il avait vu le domovoï " un soir d'hiver dans un chemin de terre noire ( tchernoziom ) couvert de neige blanche ", que sa grand-mère disait qu'il était blanc, le domovoï, mais il savait qu'il était noir, et qu'il venait de Sibérie, que c'était l'âme errante du poète Pouchkine, dont l'ancêtre Hannibal était noir, abyssin, mais que Pouchkine était tué par un français. Ce qu'il me racontait me paraissait, oui, cette fois, du vrai galimatias. Quand il fut tué par son canon, qui reculait dans sa montée sur le Mamelon Vert, ses camarades étant tués ( C'était avant la prise de Malakoff ), Jean, mon Jeannot, vint me poser sa tête ensanglantée sur mes genoux, ma robe blanche à peine remontée. Des images de Pieta, sans doute, l'avaient impressionné. Jean me disait : " Marie, sans toi je serais mort. " J'étais assise en reine et en déesse. Encore une chance. Je pouvais supporter le poids de la tête du soldat mort gisant à mes côtés. Cela ne me posait aucun problème conjugal. Joseph était bien à l'abri dans les bras de sa première femme, qui mourut dans Jérusalem, cependant que Joseph, sur la colline en face, du côté des romains, recevait, de la part des assiégés, des pierres. Je me souviens d'Esther. Son fils Hircan, quand je devins sa belle-mère, racontait sur " mes fanfreluches " des cancans. Sa mère et moi, nous avons ri " comme deux pélicans. " La rime est dans le ciel monnaie courante. Swedenborg le disait, que dans le ciel on part en rythme pour aboutir en rime. Mais parlons du gorille. Le canon russe de mon amant ( Je le dis clairement ) Jeannot ( qui s'appelait Vania ) se retrouva dans la Madone au Puy. Dans ma cinquième vie qui commence en 29 ( Je voulais faire mes études secondaires au Lycée Henri IV à Paris ), je suis allé pousser la grille du gorille, de la terrasse duquel on pouvait voir la Madone du Puy ( rose. ) J'appelle gorille celui qui s'appelle Leciak, Leciak en slave signifiant Sylvestre. Sa chevelure est noire et son pelage est noir, sur la poitrine et sur les bras. Quand il joue au tennis, ses jambes sont velues, je suppose. Pas loquace, efficace, il fait parler celui qui ne parle jamais. Vous avez reconnu l'inconscient. Leciak est un grand maître de psychanalyse. Jean voulait retrouver, si ce n'est son canon ( Pouchkine signifie Du Canon ), du moins le bronze du canon coulé dans la Madone. Aller chez le gorille, c'est pénétrer dans l'au-delà, pour quelques heures, avant de revenir sur terre. Les voyages forment la vieillesse, mais voyager tout le temps n'a plus de sens. Autant rester dans l'au-delà. Je suis heureuse d'être Marie de bronze au-dessus de la ville, si près du ciel. Quand Jeannot vient me voir au Puy, je le reçois courtoisement.

 

6, 10. sagesse hugolienne

    Ratzinger a raison ( Ratzinger, La mort et l'au-delà. ) Quand bien même des auteurs auraient fait dire à Jésus Christ dans l'évangile que l'enfer est peuplé de chrétiens, la tradition chrétienne, qui est une tradition de charité, ne peut pas supporter l'idée que des amis soient damnés. Que tout le monde alors soit damné ! Le paradis pour tous, ou carrément l'enfer pour tous ! Victor Hugo l'avait compris, que Lucifer est néandertalien. Ce n'est pas une raison pour l'exclure à jamais de notre paradis. La fin de Satan ne peut être ( Hugo, La fin de Satan ) que le retour au ciel de Lucifer, " le porteur de lumière " ( On peut traduire aussi : " l'homme dont les yeux supportent la lumière " ) Hugo l'annonce : " L'archange ressuscite et le démon finit. " Dieu ne peut dire que : " J'efface la nuit sinistre et rien n'en reste ", et nous chantons en chœur : " Satan est mort, renais, ô Lucifer céleste ! " Nous avons trop souffert " de cette brume épouvantable où les préadamites apparaissent debout dans l'ombre sans limites. " Depuis deux cent mille ans, le néandertalien " tombait ", " l'horreur du gouffre empreinte à sa face livide. " Hugo comprend l'origine de la pâleur des nègres blancs. Malédiction : " Les soleils s'éteindront autour de toi, maudit ! " Le nègre blanc regarde : " Les soleils étaient loin. " Pâle, il voit " que le soleil n'était plus qu'une étoile ", puis c'est l'obscurité : " L'étoile maintenant n'était plus qu'un point rouge au fond du gouffre obscur. " La dernière lueur est l'étincelle rouge de la prunelle du nocturne, comme une braise qui s'éteint. Comme dit Hugo : " C'était on ne sait quoi de submergé ", " C'était ce qui n'est plus, ce qui s'en va, ce qui se tait. " Comme dit l'homme ancien, voyant triompher le moderne : " Il aura le ciel bleu, moi j'aurai le ciel noir. " D'où sa tendance à dire : " Je hais le jour, l'azur. " Qu'est-ce que l'homme de Neandertal ? " Charbon d'un monde éteint, flambeau soufflé par Dieu ", dit le poète visionnaire, " spectre blême, haletant, brisé, las, de sueur fumant. " Chute inexorable : " Et l'archange comprit qu'il était le noyé du déluge de l'ombre. " Satan se fit une femme, " monstre femme que fit Satan avec de l'ombre, afin qu'Adam ( Satan, premier Adam, Jésus, deuxième Adam ) goutât le fiel avant le miel, et le baiser du gouffre avant celui du ciel. " Le nègre blanc le sait : " J'apparais, spectre, avec le masque de l'horreur. Je suis le souffle peste et le toucher poison. Je suis celui que le pied foule, écrase et dédaigne, l'ordure, le rebut, le crachat de la vie au front du genre humain. " Tyson a supprimé l'homme de Neandertal. Le nègre blanc n'existe plus pour lui. C'est l'avant-goût du XVIIIème siècle ( 1699. )

 


 

7, 1. peintre de satyres

    Quand il mourut en 1540, j'étais pressée de le voir débarquer, pour lui faire l'amour. " Le peintre de Florence. " Un peintre de Pieta ! Mais il aimait une française, qu'il appelait Françoise, et qui vivait près du Jardin des Plantes. Il parlait de Lutèce, à cause des Arènes de Lutèce, mais il voulait parler de la rue Lacépède. Un autre jour elle habitait " non loin du Panthéon. " Sans doute s'agissait-il d'une femme appelée Françoise, mais habitant rue d'Ulm. Il peignait des Pieta, quand il était peintre à Florence, et son amie d'alors s'appelait Francesca, qui se jeta " dans les bras de l'Arno " quand il quitta Florence pour la France, et c'est pourquoi celui qui se disait Laurent pour égaler Laurent le Magnifique, ne connut pas sa fille Magali. François Premier lui demandait de décorer Fontainebleau. Le peintre Lo Rosso ( plutôt que Le Rosso, pour s'approcher de Laurenceau ) peignit en France des satyres et des centaures. Et, je l'avoue, c'est ce qui me plaisait. Plutôt que de me répéter qu'il était né plus tard et mort plus tôt que Michel-Ange, et qu'il n'était que peintre, ni architecte ni sculpteur, j'aurais tant préféré qu'il me parlât de sa fascination pour les satyres ! Je lui avais transmis mon goût pour les satyres. Il se devait de me parler de son départ de Florence pour aller peindre en France des satyres. Un peintre de satyres, c'est bien cela que j'attendais d'un peintre de la Renaissance, au ciel. Au lieu de tout cela, Laurent me raconta que Pellerin lui devait de l'argent. Je n'y comprenais rien. Pourquoi déboucher le flacon de poison qu'il tenait à la main, vide, quand il arriva ? L'incarnation sur terre est-elle faite pour aboutir à un suicide ? Laurent m'avait déçue. Depuis, je me méfie beaucoup de l'art et des artistes. Je n'obtiens rien de lui concernant les satyres. Joseph m'en parlait davantage, et même le petit Jeannot quand il me parle avec tendresse de son domovoï noir, ou blanc. Je crois qu'il va falloir prendre les grands moyens. La quatrième vie pourrait se faire dans la peau d'une femme sauvage capturée pour être torturée. Cela légalement pouvait se faire. Le néandertalien, qui n'est pas baptisé, demeure un homme. L'aimer, ce n'est pas, à vrai dire, de la zoophilie. C'est tout à fait de l'anthropologie qui pourrait devenir plus tard paléontologie, quand l'anthropologie ne serait plus que science du passé. C'est alors qu'une cinquième vie s'occuperait de science ( Le Lycée Henri IV était un bon départ ), mais il fallait de la science inventive. Un projet de " vision " me séduisit. De l'instruction bien sûr, mais de la création aussi. Laurent dans ses loisirs écrivait de la poésie pour faire comme Michel-Ange. Je demande à Laurent de s'occuper du programme poétique de la cinquième vie. Poésie très seizième siècle, et très baroque. La forme des sonnets, dans cette petite famille de nos cinq vies, nous vient de Michel-Ange, finalement.

 

7, 2. femmes de l'ombre

    Oreste a tué sa mère, et les femmes de l'ombre ( Eschyle, Les Euménides ) l'assaillent la nuit de façon tenace : " Ne crois pas que jamais je renonce à ma proie " ( traduction Mazon, chez Budé ), mais, lorsque vient le jour, les nocturnes s'endorment pour se reposer ( Die caecutit, latet, disait Linné ), " vaincues par le sommeil, les vierges maudites, les vieilles filles d'un antique passé, dans le Tartare souterrain, exécrées des hommes. " La nuit, les femmes ténébreuses partent chasser, quand leur vision devient normale ( noctu videt, exit, furatur. ) Une fois parties, les femmes de l'ombre sont capables de poursuivre l'homme par delà la mer ( hyper ponton, disait Eschyle ) jusqu'aux villes entourées d'eau ( perirrutas poleis ), comme Port-au-Prince. On peut penser qu'elles sont venues " par la route salée " ( Phelphs, Mon pays que voici ) de façon classique, sur des vaisseaux, mais Eschyle envisage, par la voix du choryphée du chœur des femmes souterraines, l'ovni : " Il n'est point de lieu sur la terre où n'ait passé mon troupeau, j'ai volé sans ailes par-dessus les flots. " Le soir tombant, le choryphée donne au chœur le signal du réveil : " Repousse du pied le sommeil ", pour s'en prendre au nouveau dieu de la planète, Apollon : " Tu es jeune et tu écrases d'antiques divinités. " Mais Apollon riposte. Les femmes de l'ombre sont dans le temple d'Apollon : " Dehors, si tu ne veux pas que t'atteigne le serpent à l'aile blanche ( la flèche ) qui bondit de l'arc d'or qui te fera cracher douloureusement la noire écume ( le sang ) que tu nous dois. "D'ailleurs de toute façon" tu périras, l'âme à jamais désertée par la joie. " Les menaces d'Apollon deviennent plus précises : " Votre place est aux lieux où la justice abat des têtes et arrache des yeux, où l'on ouvre des gorges, où, pour tarir leur fécondité, la fleur de leur jeunesse est ravie aux enfants, où on mutile, où on lapide, et où gronde la longue plainte des hommes plantés sur le pal. " La mise à mort est explicite : " Tu dois fournir à ma soif une rouge offrande puisée dans tes veines, qu'en toi je trouve à m'abreuver de cet atroce breuvage. " Apollon, parlant de son temple, est formel : " Cette demeure n'est pas faite pour vous. " Plainte des femmes ténébreuses, " cruellement humiliées " : " Nous sommes les tristes enfants de la Nuit, monstres haïs de la nature entière, ô sombre Nuit ma mère, vois-tu ce qui se passe ? ", " O mère Nuit, toi qui m'as enfantée pour châtier ceux qui voient la lumière. " Elles enragent et bavent. On leur en fait reproche : " Ne rendez pas ce sol stérile, en laissant dégoutter de vos lèvres divines une écume sauvage ", " Descendez sous la terre ", " Dans l'antre souterrain, vous trouverez le culte qui vous attend, dans les ténèbres. " Au passage, on les appelle " filles infécondes ", car on voit que ces femmes de l'ombre sont en voie d'extinction. Bientôt nous en serons débarrassés.

 

7, 3. femmes centrales

    Je parle ici de la quatrième femme de Josèphe, parfois de la première, jamais des deux femmes centrales que sont la seconde et la troisième. Pour en savoir plus long, nous consultons Mireille Hadas-Lebel ( Flavius Josèphe, le Juif de Rome. ) Mireille, notamment, nous fait savoir la force de Josèphe en mathématiques. Quarante juifs sont cernés. Josèphe les fait se numéroter de 1 à 40, lui compris. Chaque septième homme est tué. Le dernier doit se suicider. Josèphe est le dernier. Pour être le trophée de l'empereur à Rome, Josèphe ne se suicide pas. Problème : " Déterminez le numéro choisi par Flavius Josèphe. " Josèphe n'est pas tué, mais envoyé au camp de Césarée, comme prisonnier. Josèphe est veuf, puisque sa femme est morte dans Jérusalem, pendant le siège. Vespasien trouve pour Josèphe une femme parmi les prisonnières. C'est la seconde femme de Josèphe. Subitement, Néron se suicida. Galba lui succéda. Sept mois, sept jours plus tard, Galba se fait assassiner, remplacé par Othon, qui se donne la mort. Vitellius prend sa place, et c'est " l'année des trois empereurs " ( juin 68-juin 69. ) Vespasien se demande s'il ne devrait pas tenter sa chance à Rome. Oubliant que Josèphe et sa femme sont des prisonniers, Vespasien les invite à venir l'accompagner jusqu'en Alexandrie, d'où Vespasien tentera sa chance. Faire voile jusqu'à Rome. Pour devenir empereur ? Sur le chemin d'Alexandrie, la seconde femme de Josèphe meurt, mais en Alexandrie Josèphe s'en trouve une troisième, alexandrine. Mariage difficile. Josèphe est de Jérusalem. Il parle grec avec l'accent de Palestine. A cette époque, la capitale intellectuelle de toute la zone grecque est sans conteste Alexandrie. La troisième femme de Joseph lui fait savoir qu'il parle grec avec accent, sans compter que la Bible des Septante, alexandrine, n'est pas faite pour plaire au fils de prêtre de Jérusalem qu'était Josèphe. La Bible des Septante marquait l'autonomie d'Alexandrie dans ses rapports avec la maison mère. Plus grave. Dès les années cinquante, le traître Paul écrit des lettres subversives, dans la langue des Septante. Pour son épouse alexandrine, Josèphe n'était pas bien conforme, culturellement, mais pour Josèphe sa troisième femme n'était pas bien conforme, sur le plan de l'orthodoxie. Lire la Bible alexandrine, c'était déjà faire le premier pas sur le chemin du nouveau testament. Josèphe n'était pas mûr pour faire ce premier pas. Tout cela devenait bien compliqué. Rejetant pour l'instant le monde hellénistique, rejetant les tragédies classiques, les satyres, les faunes, les ménades et tous les temples dionysiaques, Josèphe trouva plus simple de prendre pour quatrième épouse une princesse jeune et simple, crétoise, et qui, selon les apparences du moins, ne faisait pas profession de foi nationaliste, patriotique, anti-romaine, comme la première, et c'est ainsi que Josèphe m'épousa.

 

7, 4. catalpa

    Je suis allé revoir le catalpa de Forges. Un bûcheron l'avait coupé, croyant qu'il était mort. Il avait tort. Le catalpa n'était pas mort. J'ai mesuré sa feuille. Cinquante centimètres sur cinquante. Nous venions nous asseoir auprès du catalpa pour prendre le café. La table ronde et blanche était encore dans le fourré. Les arbres tout autour ont quelquefois péri, mais la pelouse a reverdi. Le buis touffu trace encore un rectangle, et la cabane du tennis ressemble à une gare dont les trains ne passent plus. Les peupliers démesurés tracent encore une haie derrière la cabane, mais il n'en reste qu'un du côté de la route. Si nous sortons la table et si nous disposons tout autour des fauteuils, le catalpa nous entendra ne pas parler. Le paléontologue ne parlait pas, l'anthropologue non plus. Neandertal pouvait sortir de son buisson pour devenir de l'anthropologie, mais quand il se cachait, Neandertal redevenait de la paléontologie. Sur son fauteuil chacun demeurait silencieux. Le feuillage bougeait, mais on laissait Neandertal prendre sa décision. Chacun posait sa tasse de café sur la soucoupe en évitant de faire le moindre bruit, pour ne pas le faire fuir, pour ne pas l'attirer non plus. L'enfant nous apportait la feuille de laurier jaunie. Le nom n'apparaissait en lettres noires que quelque temps plus tard. Le nom finalement n'était qu'un mot, chuchoté, non parlé, mais distinct : " Souvenir. " Quelqu'un disait : " C'est flou, ce que tu racontes. " L'auteur nous répondait : " Parce que c'est vrai " ( Pennac, Le dictateur et le hamac, 2003, page 204. ) La veille de sa mort en 1791, Mozart faisait chanter la reine de la nuit ( königen der Nacht. ) La poursuite du monstre commence : " Aide-moi, aide-moi, sinon je suis perdu " ( zu hife, zu hife, sonst bin ich verloren ), chante le chasseur. Le monstre n'est un monstre qu'aux yeux des ignorants. Les dames de la nuit tuent le fantasme : " Triumph, Triumph ", et l'homme est libéré, beau comme jamais encore je ne l'ai vu ( so schön, als ich noch nie geseh'n. ) L'homme a trouvé la femme. Deux cœurs qui brûlent d'un même amour ( zwei Herzen, die von Liebe brennen ) ne peuvent être séparés par le mot compliqué de la faiblesse humaine ( kann Menschenohnmacht niemals trennen. ) Les rayons du soleil chassent la nuit ( die Strahlen der Sonne vertreiben die Nacht. ) Silence, silence, silence, bientôt nous entrerons dans le temple ( nur stille, stille, stille, bald dringen wir in Tempel ein. ) Les dames de la nuit donnent à l'homme l'instrument magique, la flûte du dieu Pan : " Prince, accepte ce présent de nous, notre reine te l'envoie " ( O Prinz, nimm dies Geschenk von mir, dies sendet uns're Fürstin dir ), " Cette flûte enchantée te protègera, contre mauvaise fortune te soutiendra " ( die Zauberflöte wird dich schützen, in grössten Unglück unterstützen ). C'est ainsi qu'une flûte vaut plus qu'or et que couronnes ( O, so eine flöte ist mehr als Gold und Kronen wert. ) Dans le jardin de Forges on entendit jouer la flûte de Pan, joyeuse, mais en sourdine.

 

7, 5. filles de Marie

    Joseph de son premier mariage nous amenait Hircan, le seul garçon resté de son mariage avec Esther. Juste et Simon sont les deux fruits de mon mariage avec Joseph. " Simon nous faisait des sermons ", dit la légende. Simon voulait rester célibataire afin de mieux sauver la terre. Mais on ne parle pas des filles. " Les romains, disait Joseph, ne comptent pas les filles. " Moi, je les compte. J'en ai eu six, " Les filles de Marie. " Selon la liste établie par Laurent, de la plus grande à la petite, elles s'appelaient ainsi : Stéphanie, Mélanie, Eulalie, Nathalie, Eugénie, Virginie. Quatre en -nie : les quatre extrêmes. Deux en -lie : les deux centrales. La liste paraît bien fictive. Le peintre de Florence aurait mis cette liste au point pour l'édition de l'œuvre poétique. Je me souviens de l'an 79. Luc venait d'arriver. Son évangile à cette époque n'avait pas de récit de la crucifixion. Joseph, hélas, en avait vu 500 par jour. Luc et Joseph s'entretenaient de la crucifixion, pendant que mes six filles jouaient dans l'atrium. On nous apprend que le Vésuve a explosé. Mes filles, bavardes au point de parler quelquefois toutes les six à la fois, taquinent Luc : " Vous arrivez à Rome, et le Vésuve explose. " Joseph, prenant en route le ton de la plaisanterie des filles, propose une version philosophique à Luc : " Luc, j'ai toujours pensé ce qui vient d'arriver. Le feu du ciel vient de la terre. " Les filles évidemment n'écoutaient pas ce que disait leur père qui planait, disaient-elles. Luc oublia le ton joyeux des filles et répondit de façon triste à son ami : " Je n'aime pas détruire des villes ", et surtout pas " De la façon la plus cruelle : ensevelir. " Et Luc disait cela d'une façon si triste, que toutes mes filles, de la plus grande à la petite, embrassèrent Luc. Il en avait pratiquement les larmes aux yeux. J'en profite pour annoncer le mariage de Zana. Vous comprenez l'enjeu de ce mariage. Il ne faut pas que Madame Zède encombre la cinquième vie. Descendance d'accord, pas dépendance. La vie du cinquième savant, si j'ose dire, ne doit pas se passer dans la forêt, mais au lycée de la colline Sainte-Geneviève. L'église Sainte-Geneviève fut appelée le Panthéon. Le Panthéon pour moi reste une église. Toutes les églises ne sont pas gothiques. Que faites-vous de la Madeleine ? Madame Zède convole en justes noces avec le tchoutchouna rencontré par Jeannot quand il avait douze ans. Le signe du destin : tchoutchouna rime avec Zana. Le faire-part signalait : chasseresse velue cherchait chasseur velu. Ils se sont plu. Que voulez-vous de plus ? Je parle évidemment de leur mariage au ciel. Zana morte en 1889, le mariage des deux velus remonte à 1890. Marie rêvait peut-être d'épouser René, quand il serait au ciel, mais Dominique attend René. La fosse de Maringes est grande ouverte. On y jette des fleurs, et Dominique est morte, en 1981, " les yeux fermés pour cause de grande lumière. " Pendant les funérailles à Chazelles, Domi conseillait à René de ne pas rédiger l'histoire des cinq vies, mais les poèmes, dont le premier datait de 1946. Les neuf cent furent écrits pour le 3 février 2001, mort du poète, fin des poèmes.

 

7, 6. concordisme

    Je ne veux pas tomber dans le plat concordisme que Thierry me reproche, mais je tiens à donner quelques dates. Adam demeure au paradis terrestre jusqu'en moins trente cinq mille. A partir de moins trente cinq mille, il y demeure, mais dans des conditions mauvaises. Un autre Adam fait son apparition, qui va le déloger finalement du paradis terrestre, car le premier Adam fuit devant le second. Le second prend les meilleures places, celles précisément que le premier prenait. Quoi de plus naturel ? Le premier va donc devoir survivre sur des terrains moins favorables, quitter les régions riches pour gagner le désert et la montagne. Quant au second, de grosses difficultés commencent pour lui. Cet Adam-là ( Nous sommes celui-là ) dès le début n'est pas heureux, même en plein paradis, dans les conditions les plus favorables pourtant qu'un homme puisse trouver sur terre. Il prend les meilleurs coins, mais ses enfants ne se font pas facilement. Le partenaire sexuel accuse l'autre d'être la cause de l'échec. On a recours à la magie, mais ce n'est pas sérieux. L'enfantement ne se fait pas facilement. La femme accouche dans la douleur. Il faut emmailloter les tout-petits pour qu'ils ne meurent pas de froid. Les maladies surviennent. Les enfants meurent, sans compter ceux qui ne se sont pas faits. Second Adam fait comme le premier pour se nourrir. Cueillette, chasse et pêche. Mais avec de moins bons résultats. Second n'a ni le flair ni l'expérience du premier. Il ne voit rien le soir. Il lui est difficile de surprendre le gibier. Sa performance nouvelle est de parler. Cela lui vaut des disputes interminables, des vantardises et des projets fumeux, du verbalisme. Je ne dis pas qu'il quitte le paradis terrestre, en moins dix mille. Le quitter serait permettre au précédent plus doué d'y revenir. Second Adam finalement ( le coup d'éclat néolithique ) détruit sur place le paradis pour pratiquer l'agriculture et se plaindre amèrement : " Tu travailleras dans la douleur, la sueur au front. " Déforester, détruire les troupeaux sauvages qui piétineraient les champs et les jardins, mangeraient les récoltes. Pour comble de malheur, la guerre arrive. Depuis toujours des disputes avaient lieu. Nous ne sommes même pas capables de faire aussi bien que ceux qui sont partis, que nous avons fait fuir. C'est le village entier cette fois qui va détruire l'autre village. C'est à désespérer de l'homme. L'idée de Dieu nous vient. Si Dieu fait chaque jour le monde, où veut-il en venir ? Quand les entrailles de la terre seront vidées de tout pétrole, que ferons-nous ? Prière à Dieu : " C'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles, amen. " La gloire, c'est l'auréole de lumière qui perce la pression créatrice d'univers, ce qui lui donne une puissance directionnelle pour déplacer l'objet le plus petit comme le plus énorme. Voyez les mégalithes au même régime que les microlithes. C'est le règne de Dieu. J'aime aussi l'expression " le royaume de Dieu. " Le paradis céleste est déjà sur la terre ( concordisme sans date cette fois ), " pour les siècles des siècles. " La force de pression de l'univers est une force inépuisable.

 

7, 7. même sort

    A se concurrencer, les deux cousins perdent leur vie, le nègre blanc, le nègre noir, les nègres blancs de toutes les couleurs, les nègres noirs de toutes les couleurs. L'un se coupe la tête, à vouloir vivre alors que l'autre est arrivé, et second se crucifie, car le second ne peut pas vivre si le premier n'est plus. C'est un carnage réciproque. Aucun des deux n'y gagne. La mort violente est pour les deux le même sort. Le mieux serait l'histoire de Macha, " la fille rose qui devient rouge ". Elle fait ronfler le poêle de son bain russe ( bania ). La pièce est grande, formant une cabane entre la maison principale ( dom ) et la rivière. La grange, l'écurie, l'étable et le hangar sont recouverts de neige, ainsi que le jardin. C'est ce qu'elle avait vu de sa fenêtre ce matin. Macha, rose clair presque blanc, ses cheveux dénoués de la nuit, met ses laptis pour marcher dans la neige. Ce n'est pas maintenant que Macha devient rouge. Ses joues, son nez, ses doigts très joliment rosissent, car il fait froid dehors. C'est tout à l'heure qu'elle sera rouge, des pieds jusqu'au visage et jusqu'au front. La porte du bania, Macha brusquement l'ouvre. On ne peut pas rester longtemps dehors, vêtu de son caftan sur lequel un touloupe est jeté. La porte refermée, Macha se déshabille. Le poêle maintenant chauffe et ronfle. Pour s'amuser, Macha lance une bassine d'eau sur le poêle surchauffé. " J'aime cette vapeur ( par ) que le poêle fait quand je le douche ", pense Macha qui se parle à elle-même. Le front de Macha transpire, tout le corps de Macha devient rouge. " Je suis une écrevisse ( rak ) cuite ", se dit Macha. Mais on peut faire mieux. Monter sur les gradins de bois jusqu'au plafond. Debout sur le plus haut gradin, Macha se proclame tsarine. A moi le monde. Dans la pièce à côté, le bois remue. Le bannik ( espèce particulière de domovoï, selon Dal ) fait bouger les rondins, peut-être exprès. Ne perdons plus de temps. Le bannik est pressé d'entrer dans le bania. Macha se précipite sur la neige et court à la rivière. Elle y plonge, en remonte et court à la cabane enfiler ses laptis ( sandales de fibre de tilleul tressée ), son caftan, son touloupe et rentre à la maison. " L'esprit du bain " se met à l'étuve lui aussi. Il n'aurait pas de lui-même allumé le poêle, mais il sait profiter de la chaleur obtenue par Macha. Bannik ne veut pas être vu. Ce n'est pas sa peau blanche, son poil blanc, ses cheveux blancs et longs, sa nudité qu'il ne veut pas montrer. Bannik ne veut pas qu'on le voie. Mon existence doit demeurer facultative, se dit quelque part le bannik. Et je ne dois pas tourmenter Macha, qui n'aime pas qu'on la voie nue, qui ne veut pas non plus ne pas laisser planer un doute sur l'existence du bannik. Les rapports du bannik et de Macha me paraissent exemplaires. Les deux ne vivent que l'un pour l'autre, mais chacun respectant le domaine de l'autre, et la façon de faire de l'autre. La fille rouge vêtue, le nègre blanc velu sont deux amis. Caftan, robe de paysanne, et touloupe, un manteau de fourrure en peau de loup : déjà tout un programme.

 

7, 8. tuilage

    C'est une très curieuse période, celle que nous venons de vivre. Elle a duré cinquante mille ans, ce qui n'est pas beaucoup pour cinq milliards d'années déjà vécus par la planète et cinq milliards d'années qui lui restent à vivre. Et encore, en France elle n'a duré que cinq mille ans. Ce n'est qu'au Proche-Orient qu'elle a duré cinquante mille ans. Mais cette période aura été pour nous très importante, en Grèce principalement. Certains diront : " C'est au Brésil que tout s'est terminé. " D'autres diront que c'est à Port-au-Prince. C'est une vision spectaculaire des choses. La fin brutale des nègres blancs. Pour épauler les nègres noirs qu'on expédie dans les mines aurifères de l'Amérique du sud et de l'île où débarqua Christophe Colomb en 1492, des nègres blancs d'Afrique sont expédiés, mais l'expérience n'a pas duré longtemps. Les nègres blancs sont morts, comme étaient morts les nègres jaunes trouvés sur place, et comme s'éteignaient les nègres noirs glabres civilisés qu'on avait fait venir. Un jour on ne voit plus de nègres blancs dans les mines d'or des roses d'Europe. Qu'est-ce que cela prouve ? Cela ne veut pas dire que tous les nègres blancs sont morts sur la planète. On n'en fait plus venir en Haïti ni au Brésil. Voilà ce que cela veut dire. L'arrêt des bateaux négriers de nègres blancs. La mort locale des nègres blancs, pourrait-on dire, mais pas leur mort universelle. En Afrique, les nègres blancs ne disparaissent que lentement, comme ils ont disparu de Grèce un jour, après avoir donné, sans le vouloir apparemment, les merveilleuses tragédies jouées dans les théâtres en plein air. La présence des satyres blancs dans les montagnes de Grèce a fait le génie grec. Il fallait bien parler de ces peuplades épouvantables qui nous interrogeaient dans notre propre identité. Le sauvage muet nous donne envie de parler. Le non civilisé nous pousse à nous civiliser. Même les hébreux de Palestine ont abordé le thème, avec leur Jean Baptiste, qui fut décapité pour laisser place aux temps nouveaux. Depuis le Moyen Age et jusqu'au vingtième siècle, qui marque vraiment la fin de tous les nègres blancs, les nègres blancs ne se trouvent plus qu'en Russie forestière lointaine, les fameux nègres blancs de la Russie profonde, les domovoïs dont parle Afanassiev dans ses enquêtes à la campagne. Encore ne dépassent-ils pas l'Oural. Ils demeurent en Europe, à la limite orientale de l'Europe. Au-delà de l'Oural, ce n'est plus la Russie. Nous sommes en Sibérie. L'Asie commence. Le nègre blanc d'Asie s'appelle tchoutchouna, et c'est un nègre noir velu, parfaitement distinct du nègre noir glabre et civilisé d'Afrique. C'est en Russie que s'est éteint le nègre blanc d'Afrique, d'épuisement. La lenteur de la mort n'enlève rien à la grandeur métaphysique de la mort. Bien au contraire. Le nègre blanc qui meurt de mort brutale en Haïti continue de mourir, pourrions-nous dire, pendant quatre bons siècles, jusqu'au vingtième siècle, jusque dans les années trente, après 17, de façon non spectaculaire, discrète, mais observés par les naturalistes du Musée Darwin, et c'est pourquoi le domovoï sera toujours le souvenir, à la fois proche et terrifiant, du groupe humain qui nous a précédés.

 

7, 9. explication

    On appelle tuilage le temps pendant lequel une tuile supérieure, qui reçoit les torrents d'eau de pluie la première, " accompagne " la tuile qui prend la suite sur la pente du toit, de telle sorte que la tuile qui succède à celle qui la précède soit protégée, le temps que le torrent pluvial, au lieu de lui tomber brusquement sur la tête, lui tombe sur les reins déjà. Neandertal nous accompagne un certain temps. Prenons l'exemple le plus clair, le nègre blanc que fut Neandertal du Brésil à l'Oural pour s'éteindre en douceur dans les premières pentes de l'Oural, pratiquement de nos jours. C'était absurde d'envoyer des nègres blancs dans les mines d'or. Ils se moquent totalement de l'or. Et ne voient pas pourquoi les roses ramassent l'or pour le faire parvenir en Espagne ou en France. Notre prédécesseur n'était pas pour cela sur la terre. Il avait autre chose à faire de bien plus important. Notre prédécesseur était là sur la terre pour accueillir son successeur et pour se retirer, puisque le successeur a une idée qui n'était pas l'idée du précurseur. Sur notre terre le tuilage de l'homme s'est produit de façon tout à fait correcte. Neandertal nous a reçus pour nous montrer ce qu'il ne sait pas faire : parler. Neandertal nous donne le désir de parler. Parlons, le reste suit : l'architecture et l'urbanisme, et les moyens de communication, les réunions et les rencontres, les congrès. Mais le tuilage n'est pas fini, même après le départ du précurseur. Le jumelage du nocturne et du diurne commence à peine. Le nègre blanc la nuit demeure en nous pour parler avec nous. Dans la journée notre nocturne dort. La nuit, notre nocturne nous redonne les forces qui nous manquent. Il vient à la rescousse, car nous sommes géniaux mais fragiles. Nous n'avons pas cette solidité physique du nocturne musclé. Nous n'avons pas son flair. La nuit, l'oiseau nocturne chasse pour nous trouver, dans le silence, le gibier de l'esprit. Le père a fait le monde pour ses deux fils, sachant que le premier doit aider le second. Le poids du monde est en réalité porté par le premier, tandis que le second circule dans l'espace. Le fils aîné, je le vois à genoux, portant sur ses épaules meurtries le globe, camp de base pour les trajets célestes du cadet. Les sommets de montagnes piquent les épaules du frère aîné. Les océans salés ne font qu'aviver ses blessures. Quelquefois le volcan lui crache de la fumée dans l'œil, des tremblements de terre lui secouent les épaules, et des rochers viennent lui crever les yeux. Mais il tient bon, le frère aîné, le genou dans la glaise glissante. Pas un mot de reproche. Il ne sait pas parler. Vous me direz que notre frère Atlas fait un travail d'esclave : " N'avez-vous donc pas honte de le laisser souffrir ? Si vous croyez que vos voyages célestes l'intéressent ! Descendez quelque peu de vos nuages, et partagez la terre sur vos épaules. C'est aussi votre terre. La nuit bien sûr cache bien des horreurs et bien des injustices. Un rayon de clarté solaire atténuerait des injustices. La nuit vous couvre horriblement. Ne laissez pas le nègre blanc souffrir d'une façon posthume et donc sans fin. " Je vous réponds : " C'est Dieu qui l'a voulu. "

 

7, 10. darien

    Marcellin Boule parle de " l'existence proclamée maintes fois de crânes néandertaloïdes trouvés dans des sépultures préhistoriques, historiques ou actuelles du pays " ( Les hommes fossiles, 1923, page 247. ) Sans aller jusque là, le XVIIIè siècle semble connaître l'homme de Neandertal, qui est un homme nocturne. Maupertuis ( Vénus physique ) parle du darien de Panama qui dort le jour et chasse la nuit. Hoppe le dit clairement, les hommes qui ont sous la paupière supérieure une membrane mobile ( sub palpebra superiori habent membranam nictitantem ) mettent le jour à la place de la nuit ( diem in locum noctis substituunt ) et réciproquement ( noctem in locum diei. ) Emmanuel Hoppe, élève de Linné, soutient le 6 septembre 1760 à Upsala sa thèse sur les primates. Chez les primates, l'homme nocturne est la grande nouveauté depuis 1758. Hoppe inaugure brillamment les trente glorieuses, ces trente années pendant lesquelles dans nos manuels existe officiellement l'homme nocturne ( 1758-1788. ) Hoppe dit que les hommes nocturnes sont d'une blancheur éclatante ( candidi. ) Hoppe trouve même une explication très simple à la blancheur éclatante des nègres blancs. Nocturnes, ils ne sont pas grillés par le soleil ( nec a sole tosti. ) Je sais qu'à partir de la mort de Linné, en 1778, la grande découverte se fragilise. Linné mort, tout le monde peut dire qu'il s'est trompé. Certains disent qu'il a dû perdre un jour la tête, " déraisonner " ( Franck Tinland, L'homme sauvage, Payot, 1968, page 274. ) N'empêche que dix années passent encore, sereines, en symbiose pacifique avec l'homme nocturne, même après la mort de Linné. Ce n'est qu'en 1788 que Gmelin, qui n'y connaît rien, se débarrasse de l'homme nocturne. La Biographie universelle de Michaud ( 1856 ) n'est pas tendre pour Gmelin qui signe une treizième édition, " corrigée ", du Système de la nature de Linné, Linné ne pouvant plus répondre : " La treizième édition du Système de la nature de Linné est un ouvrage exécuté sans discernement. " Michaud parle de " la double erreur " de Gmelin, qui refuse deux éventualités. D'abord, il se peut que deux noms, pour des questions de langue et de tradition, désignent la même chose. Ensuite, il se peut qu'un même nom désignent deux choses différentes, pour des raisons de maladresse. Exemple. Les javanais parlent d'un homme nocturne, qu'ils appellent orang-outang. Les habitants de Bornéo parlent du même homme nocturne, mais sous le nom de batutu. C'était le premier piège auquel Gmelin n'a pas pensé. Le second maintenant. L'orang-outang, quand il est roux, se met dans un zoo. C'est un singe de Bornéo. Quand il est blanc, l'orang-outang, c'est une tout autre affaire. Nous ne pouvons ni le photographier, ni le filmer, ni le montrer, puisqu'il a disparu depuis trois siècles. Nous ne pouvons que nous demander si au XVIIè siècle un orang-outang blanc peut nous paraître vraisemblable, à Java, comme homme nocturne, sauvage et clandestin, dissimulé volontairement pour ne pas être vu des hommes diurnes qui l'effraient.

 


 

8, 1. barque

    Ma bibliothèque diocésaine s'appelle Andreï Roublev, du nom du film de 1967. L'épisode La fête, situé en 1408, raconte une nuit de bacchanale, une magnifique fiction soviétique qui nous fait vivre au milieu des satyresses et satyres, on peut dire au milieu de négresses blanches et nègres blancs, comme on peut dire dans un camp de nudistes, en ajoutant la fougue dionysiaque. C'est l'été. Roublev doit couvrir de fresques la cathédrale de Vladimir avant l'automne. Pour la nuit, la barque est échouée sur le sable de la plage de la rivière Zliama. Les peintres Serge et Pierre, le confesseur Daniel, et l'apprenti Foma sont assis sur le sable. Andreï Roublev, debout, perçoit la musique de la fête païenne. Foma, naïf, dit qu'il s'agit " d'un chant de rossignol. " Andreï profite de la pénombre et disparaît. Des torches l'accueillent, tenues par des femmes et des hommes nus. Le moine Roublev est attaché à un poteau. Quelqu'un le traite de " serpent noir. " Roublev répond par des menaces d'enfer dignes de Théophane, grec et laïc. Une femme nue, splendide, s'approche d'Andreï Roublev et lui demande si ce sont là des paroles d'amour. Roublev prononce alors la parole psychanalytique fondamentale : " Razvizi minia " ( détache-moi. ) La femme, amoureusement, détache lentement le moine. C'est le silence de la nuit. Les torches peu à peu s'éteignent. Le jour commence à paraître. Un coq chante. Tout le monde comprend que Roublev a trahi son serment monastique de chasteté. Roublev rejoint sa barque. La femme longuement le regarde partir. Le confesseur dit à Roublev : " Devant les élèves, tu n'as pas honte ? " Andreï éteint le bas de sa soutane qui brûle, et le peintre s'embarque. La barque suit le fil de la rivière. Sur la plage, la police du prince poursuit la femme nue qui part à la nage, dans l'intention de traverser la très large rivière. La barque de Roublev passe très près de la femme qui nage. C'est une idée très forte de Tarkovski. Roublev peut-il héberger sur sa barque la femme avec laquelle il a passé la nuit ? Qu'en dit le règlement d'église, et qu'en dit la police, et qu'en adviendrait-il des rapports délicats de la police et de l'église ? Roublev, très concentré, laisse la femme nue nager. Non assistance à personne en danger ? On a beaucoup parlé du silence de Roublev. On a parlé de son immobilisme. Certains le disent complice d'un régime totalitaire. En 1967, le film est une commande gouvernementale, et l'Union Soviétique se fixe le devoir d'être anticléricale militante. Il est clair que Roublev est accusé de trahir les masses populaires, saines et courageuses. Je me fais l'avocat de Roublev. Entre l'église et la police, même Roublev, le plus grand peintre russe et le plus populaire ( Théophane le Grec, qui peint dans le Kremlin les églises russes, en colonisateur, est détesté du peuple russe ), même le tendre et grand Roublev est impuissant. Je le vois bien. Mais je reviens au cadrage de l'image. Roublev passe à côté de la femme qui nage. La rame toucherait presque la femme. Un coup de rame suffirait pour enfoncer la femme et faire plaisir à la police. Roublev ne le fait pas.

 

8, 2. ruines

    La Bible parle des satyres. Parmi les ronces, les orties, les chardons, les chacals, les autruches, les chiens et chats sauvages, se trouvent les satyres, suivis des serpents et vautours ( Esaïe, 34. ) On avait déjà vu les agneaux et les boucs, les buffles, les pélicans et les butors ( des sortes de hérons ), les hiboux, les corbeaux. Dans ce chaos, " les satyres y auront leur demeure. " Les satyres nous sortent du chaos, mais faut-il que notre monde soit en ruines pour que le satyre y retrouve ses droits, que l'Ecriture s'accomplisse : " Les satyres y danseront " ( Esaïe, 13, 21. ) ? Le Lévitique nous met en garde : " On n'offrira plus de sacrifices aux satyres auxquels on se prostituait " ( Lévitique, 17, 7. ) Et dans l'Iliade ( chant 6 ), on nous met aussi en garde : " Lycurgue n'a pas vécu longtemps, du jour où il chercha querelle aux nourrices de Dionysos. " Dionysos est le grand " délirant ", mais il plonge dans la mer plutôt que d'entendre Lycurgue crier. Zeus intervient, pour faire de Lycurgue un aveugle, " objet d'horreur pour tous les immortels. " Mais il est vrai que le satyre est si laid que Sylla ( Plutarque, Vie de Sylla ) demande qu'on éloigne de sa vue cette chose monstrueuse. On lui appliquerait les vers de Louis Racine, le fils de Jean : " Ce n'étaient point des mots qu'articulait sa bouche, il n'en sortait qu'un son, cri perçant et farouche. Des vivants animaux que déchirait sa main, des morceaux palpitants assouvissaient sa faim " ( Sur l'homme, épître 2. ) Dans l'île de Pithécuse ( Ovide, Métamorphoses, 14, 2 ) vivaient des hommes fourbes. Dieu les changea en " animaux hideux tels que, bien que différant de l'homme, on pût leur trouver une ressemblance avec lui. " Dieu " retroussa sous le front le nez qu'il écrasa, et sillonna de rides de vieille femme leur visage, cachant leur corps sous le pelage. " Voilà bien les satyres. Les satyres sont bruyants dans la nuit, se plaint Lucrèce ( De natura rerum, 4, 583. ) Ce sont des mi-bêtes ( semiferi ) mi-hommes. On comprend la venue des satyres dans le monde. Deux tendances devenaient incompatibles : bestialité, intellectualité, " deux séries de caractères qui s'opposent sur certains points, se complètent sur d'autres, mais qui, soit qu'ils se complètent, soit qu'ils s'opposent, conservent toujours entre eux un air de parenté " ( Bergson, Evolution créatrice. ) Le satyre prend sur lui notre bestialité, l'homme que nous sommes l'intellectualité. Redécouvrir subitement le satyre nous frappe de stupeur : " Une humanité qui se croyait complète et parachevée, reçut tout à coup, comme une contre-révélation, l'annonce qu'elle n'était pas seule, qu'elle formait une pièce d'un ensemble plus vaste " ( Lévi-Strauss, Tristes tropiques, 1963, page 290. ) Le mot de la fin revient à Walter Otto : " Apollon avec Dionysos, voilà qui donnerait toute la mesure du monde " ( Dionysos, Mercure de France, 1969, page 217. )

 

8, 3. polyphylétisme

    Quatrefages ( L'espèce humaine, 24, 5 ) appelle polygénisme ce que nous appelons sans doute polyphylétisme : " Le polygénisme semble simplifier singulièrement la science, on dirait qu'il en supprime les difficultés les plus apparentes. " Il est vrai qu'avec le polyphylétisme les problèmes de transport maritime sont supprimés. Plus besoin de mettre des gorilles, mâles et femelles, sur des troncs d'arbre pour les envoyer devenir, au gré des flots, des orangs-outangs. Les singes " matelots " faisaient sourire. De même pour les nègres blancs qui, quoique bons nageurs, ne se lanceraient pas sur l'océan pour changer de couleur. De même pour les hommes glabres, qui de toute façon n'ont guère de raison de changer de couleur en voyageant. Mais Quatrefages n'est pas dupe. Il sait que le polygénisme ne fait en réalité que " voiler " ou " nier " les difficultés, et, conclusion morale, que le polygénisme " vient en aide tout au moins à la négligence. " Le polygénisme, nous évitant bien des difficultés, nous rend finalement paresseux. Cependant le polygénisme nous crée une difficulté majeure. Comment des hommes glabres, modernes, apparus sur des phylums différents, peuvent-ils faire ensemble des enfants ? C'est un conte de fées qui défie la raison commune. J'accepte, pour ma part, le conte de fées. La vie sait ce qu'elle veut. Faire l'homme final, celui qui parle. Quand le but est atteint, tout le monde fait la fête. Je n'irai pas jusqu'au polygénisme fou, celui qui brasse les planètes habitées. Du moins pas tout de suite. Dans un article intitulé Polygénisme, j'écrivais ( Lumières dans la nuit, mai 1979 ) de manière audacieuse : " En cas de polygénisme universel, un même code génétique permettrait le métissage entre hommes de terres différentes. " Il faut dire que j'avais été frappé par un passage d'un livre de 1974, de Charles Bowen, En quête des humanoïdes. J'avais appris que le jeune brésilien Antonio Villas Boas travaillait le 15 octobre  1957, à une heure du matin, sur son tracteur. Une soucoupe arrive. Il saute du tracteur et s'enfuit. Trois hommes s'emparent de lui, le font monter dans la soucoupe, lui font une prise de sang, le déshabillent et le laissent nu avec une femme nue. La femme avait la chevelure lisse, presque blanche, bouclée sur son extrémité, vers l'intérieur, et atteignant la nuque. La chevelure a une raie au milieu. La femme a des yeux bleus, bridés. Pommettes très hautes. Visage large en haut, rétréci vers le bas. Lèvres très minces. Oreilles petites. Seins hauts, éloignés l'un de l'autre. Taille étroite. Ventre plat. Larges hanches. Fortes cuisses. Pieds petits. Mains longues. Peau rose. Les trois touffes de pelage sont rouges. Au bout d'un certain temps, la porte s'ouvre. La femme se retire en désignant son ventre, le géniteur terrestre, et le ciel, sa destination. Je ne sais toujours pas dans quelles conditions les différentes humanités de l'univers sont interfécondes. Tout doit dépendre de l'atmosphère des différentes planètes habitées, je suppose.

 

8, 4. dissection

    Pauw ( Les blafards ) se plaint que les blafards, qu'il appelle aussi nègres blancs, n'aient jamais été disséqués : " J'ai appris qu'on n'a jamais voulu permettre aux chirurgiens européens d'ouvrir quelques-uns de ces blafards, ni en Afrique, ni à Java, non plus que les habitants du Valais ne voulurent permettre à Maugiron de faire anatomiser un de leurs crétins, mort à Sion, il y a quelques années. " Une dissection fut faite au Brésil, mais superficielle : " Nous aurions de grandes obligations à Guillaume Pison, qui a disséqué un nègre blanc au Brésil, s'il avait entrepris la description du corps interne, mais s'étant uniquement borné à approfondir les causes de sa blancheur dans le tissu de la peau, ce travail est devenu inutile, relativement à la difficulté qui nous occupe. " L'homme congelé d'Heuvelmans non plus n'a pas été disséqué. Linné pourtant les réclamait, ces dissections, dès la 10è édition, celle précisément reproduite par le British Museum : " Inquirant autoptae. " La nuit n'a pas su conserver ses nocturnes, et le soleil les a fait disparaître : " Advenante la lumière du clair soleil, disparaissent tous les lutins, lamies, lémures, garous, farfadets et ténébrions " ( Rabelais, Tiers livre, 24. ) " Vous ne trouvez pas, monsieur, que la nuit est bien vide et d'un noir bien vulgaire depuis qu'elle n'a plus d'apparitions ? " ( Maupassant, La peur, celle du Figaro du 25 juillet 1884. ) Il est vrai que les fées sont peureuses : " Le magique festival cesse avec le jour. Tout s'évanouit, la lumière effrayant la nation féerique. Elle est craintive et fuit le moindre bruit " ( Maury, Les fées du Moyen-Age, 1843, page 94. ) L'auteur n'envisage pas la sensibilité des yeux des nocturnes à la lumière. L'auteur poursuit : " Cette timidité des nains semble une allusion à l'impuissance du peuple vaincu. " Pourtant ce peuple était précieux, qui nous revenait du passé. Genestas, durant les campagnes napoléoniennes, avait vu tous les types d'hommes, jusqu'au plus pauvre, le moujik, mais face au nègre blanc du Valais, Genestas lui-même ( Balzac, Le médecin de campagne ) " n'avait rien vu de si simple et de si nu, même en Russie, où les cabanes des moujiks ressemblent à des tanières. " Comme dit Balzac, " Le crétin était la seule variété de l'espèce humaine que le chef d'escadron n'eût pas encore vue. " On comprend l'émotion du moujik russe devant l'apparition du domovoï. Voir quelqu'un de plus pauvre que lui ! Le moujik russe se prenait d'affection pour l'être le plus abandonné de la terre. Genestas avait peut-être raison d'éprouver du " dégoût pour une créature qui n'avait ni les grâces de l'animal ni les privilèges de l'homme. " Et c'est à peine triste pour Genestas de voir arriver " ce pauvre être au terme d'une carrière qui n'était pas la vie. "

 

8, 5. lare

    Nègre blanc domestique, le dieu lare est " le domovoï latin. " Plaute ( L'aululaire ) donne au dieu lare de la maison ( lar familiaris ) le rôle de " prologue " pour dire que le dieu lare " précède le langage. " Il est muet, mais on le fait parler, pour la commodité. Le dieu lare se présente. Ne vous demandez pas qui je suis ( Nequis miretur qui sim. ) Je vais vous le dire brièvement ( Paucis eloquar. ) Je suis de cette famille humaine d'où vous m'avez vu sortir ( Ego sum ex hac familia unde exeuntem me aspexistis. ) Cette maison, voilà bien des années que j'y suis établi ( Hanc domum jam multos annos est cum possideo ) et que je l'habite ( Et colo. ) C'est à moi que l'ancêtre a confié le trésor ( Mihi avus concredidit thesaurum ), caché au centre même du foyer ( In medio foco defodit. ) Sans le trésor, la vie n'est qu'un petit bout de champ ( Agri non magnum modum ), beaucoup de travail pour une vie de misère ( Quo cum labore magno et misere viveret. ) On me néglige et cependant je suis le vrai trésor. Une fille ici m'honore. Chaque jour de l'encens, du vin, quelque chose en offrande, pour moi ( Ea mihi quotidie aut ture aut vino aut aliqui semper supplicat. ) Elle me donne des couronnes ( Dat mihi coronas. ) Je lui ferai donner le trésor qui facilite le mariage ( Quo facilius nuptum. ) Vous savez bien que ce n'est pas l'argent, mais la sexualité, qui se trouve dans " la petite marmite " ( Aula, c'est la marmite, aulula, la petite marmite. ) Le dieu lare est le dépositaire de la vie primitive animale, sans laquelle aucun mariage ne pourrait exister. J'ai quitté la campagne. Le lieu du domovoï dans une ville est le sous-sol, a dit Dostoïevski ( Le sous-sol. ) Je dicte mon journal à qui veut bien l'écrire. Je ne sais pas écrire, mais je sais réfléchir. Ecoutez ma parole avant que je ne meure, car je suis le dernier des nègres blancs. J'habite à Péterbourg. Ma ville a trois cents ans. Moi, j'en ai trois cent mille. Alexandre Pouchkine a écrit, vous le savez, la vie du nègre noir de Pierre le Grand, fondateur de la ville. Le nègre noir s'appelait Hannibal. Il était général de l'armée turque. Il est venu à Péterbourg faire Alexandre Pouchkine avec une aristocrate rose et russe. Je suis leur descendant, disait Pouchkine avec fierté. Et quant à moi, je suis le descendant de tous les nègres blancs de toutes les couleurs qui vécurent sur la terre de moins cinq cent mille ( L'apparition du feu nous fit quitter le tronc commun de l'aventure humaine ) à l'an zéro. En 2003, je suis la relique dernière. Ma vie ? Trente sept pages de Sous-sol dans la Pléiade, septante neuf pages de " neige fondue. " La neige est blanche à Péterbourg, jusqu'au jour où la foule des trottoirs piétine ma neige qui devient de la gadoue brunâtre. J'habite dans une cave, et par le soupirail je vois les pieds des passants qui piétinent ma neige. Certains de mes collègues sont devenus des hommes des neiges. Je suis celui du soupirail du souterrain donnant sur une rue de Péterbourg, dernier refuge.

 

8, 6. descente

    Ma descente au sous-sol ressemble à la descente de Perséphone dans les enfers, mais plus encore à ma descente dans la terre pour y mourir. Ma cave est mon caveau, si je peux plaisanter. Par un savant calcul, j'obtiens l'égalité selon laquelle 8, 5 signifie 75 pages. Pour en faire cent, je dois encore en faire 25. Auriez-vous l'obligeance de mettre entre deux parenthèses le numéro de la page des 116 pages de la Pléiade de 1956, de la page 683 à la page 799, en référence à ce que je raconte, chaque fois que la chose est possible ? Je prends le poème de Nekrassov ( 720 ) : " L'ardeur de ma parole persuasive retira de l'abîme obscur de l'erreur ton âme profondément déchue ", dit le poète. C'est vrai. Si je suis dans l'abîme obscur, c'est bien par suite d'une erreur, celle de Tyson, en 1699. Le mot " déraisonner " de Franck Tinland ( Nègres blancs, 7, 10 ) lui conviendrait très bien. M'avoir traité de chimpanzé ! Vous plaisantez, Monsieur Tyson. Il est vrai qu'un anglais ne pouvait pas savoir qu'un suédois soutenant mordicus un hollandais pouvait avoir, contre un anglais, raison. Je mélange les siècles. Tyson a lu Jacques de Bondt, mais n'a pas lu Linné. Gmelin, le repreneur de l'erreur de Tyson, a lu Linné, mais il a cru Tyson et n'a pas cru Linné. Je reconnais que le cas de Gmelin, devant le tribunal de l'intelligence, est plus grave que celui de Tyson. " Cachant ton visage dans tes mains, tu pleuras ", dit le poète encore ( 720. ) Nekrassov ne sait pas que mon œil est sensible à la lumière nocturne des villes, et que, si je mets l'œil au soupirail la nuit, je pleure comme en plein soleil. Mais je pleure de manière intérieure aussi, car comme dit l'autre poète : " Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville ", et les larmes intérieures, plus encore que les larmes extérieures, montrent le désarroi de l'homme qui souffre. Je suis le reclus du sous-sol. J'ai le visage ignoble ( 721. ) J'ai le visage de Socrate. Il avait le visage d'un silène. Le silène a deux pattes de cheval. Le centaure en a quatre, et, comme le centaure, le silène a des oreilles de cheval, et une queue de cheval sur la croupe. Le visage du silène est large, ses mâchoires sont fortes, et son nez se retrousse vers un front qu'il n'a pas. Ses cheveux poussent dès les arcades sourcilières, qu'il a très fortes. Et le silène a des yeux ronds, deux plis de peau, depuis les ailes des narines ( noyant les deux tout petits trous ronds de son nez ) jusqu'à la commissure des lèvres qu'il a très longues et très minces. Et vous trouvez que je suis beau ? Tous ceux qui me regardent éprouvent une certaine " répulsion " ( 720. ) C'est pourquoi " je me terre dans mon coin. " C'est en Russie que je me sens le mieux. D'Afrique, je suis venu mourir à Péterbourg. La nuit, j'entends le bruit des ponts qui se soulèvent. Et le bruit des sabots de bronze du cavalier de bronze éveille en moi la nuit le plaisir du silène de galoper sur la chaussée durcie de la Perspective Nevski.

 

8, 7. piano

    Je n'envie pas le promeneur de la journée. Ce qu'il cherche à prouver, c'est qu'il n'est pas la touche de piano ( 710 ) sur laquelle jouent les lois de la nature, que je surnomme " la partition de la nature. " Hélas, bientôt plus rien ne se jouera selon la partition de la nature. Ce sera le désordre. On me demande comment je suis venu finir mes jours à Péterbourg. Je comprends la question. Les folkloristes russes du XIXè siècle étaient d'accord sur ce sujet. Les domovoïs sont, par principe même, inconcevables dans une ville. Ce sont d'anciens liéchiïs venus des bois. Le domovoï se sent à l'aise chez le moujik. La forêt n'est pas loin. Le domovoï ira lui-même s'enterrer dans la forêt, quand l'heure pour lui sera venue de quitter cette terre. Que fait un nègre blanc dans une cave donnant sur une rue de Péterbourg ? L'affaire compliquée connaît plusieurs variantes, comme c'est toujours le cas pour une affaire compliquée. Mais tout le monde s'accorde sur un point. Mon point de départ est le cryptozoologue. Etait-il de Saint-Pétersbourg, ou venait-il à Péterbourg pour rencontrer des spécialistes ? Les variantes commencent. Ce cryptozoologue demeuré anonyme ( bien que de nombreux noms aient été prononcés ) vient à Saint-Pétersbourg avec un nègre blanc que d'autres disent noir, mais tous les deux velus. Les deux variantes sont possibles. Le nègre blanc, quand il est russe, est blanc, mais le nègre noir velu de Sibérie vient faire des incursions jusqu'en Europe. La " barrière de l'Oural " n'est pas infranchissable. L'Oural est un Massif Central. L'Oural est en Auvergne. Vous allez dire que je plaisante encore une fois ( 725 ), mais vous avez très bien compris ce que je voulais dire. L'Auvergne est dans l'Oural, pour ainsi dire, pas dans les Alpes ou dans les Pyrénées. Je suis peut-être noir. Comment le savoir ? Je perds la tête. " Je suis un nègre blanc de couleur noire " vous fera rire encore. Je suis, hélas, on ne peut plus sérieux ( 725 ) Le cryptozoologue m'a mis dans une cave, où je suis enchaîné. Je ne vous l'ai pas dit. Dostoïevski l'a dit : " Je suis esclave " ( 722. ) Je suis peut-être lâche, d'accepter d'être esclave, mais tout le monde, paraît-il, est lâche ( 722. ) Cela me rappelle l'époque où j'étais entravé sur un bateau de négriers qui m'exportait vers les mines haïtiennes. Pour ma part, je n'ai pas connu les mines brésiliennes. Ici, deux variantes principales. Une société de protection de la nature et de ses habitants, le groupe LADY ( les Amis du Yéti ), prenant la défense des nègres noirs et blancs velus, tua le cryptozoologue, qui n'a pas révélé le lieu de mon " dépôt. " Je me tiens coi. Je ne parle à personne, et je mange des rats. L'hiver je ramasse la nuit la neige du trottoir. On ne remarque pas ma main sauvage qui passe par le soupirail. Mais certains ne s'expliquent pas ces " traces en demi-cercle " devant le soupirail de la rue " du fantôme ", comme on dit. Deuxième variante. Le cryptozoologue ( que j'appelle " mon maître ", puisque je suis esclave ) s'est suicidé. Pourquoi m'avait-il fait venir en ville ? C'est le cas de conscience qui le mena, selon certains, jusqu'au suicide.

 

8, 8. océan

    Je me souviens de mon départ pour Haïti. Je craignais davantage l'océan que l'esclavage. L'esclavage, je connaissais. Les rois nègres souvent nous capturaient pour être sentinelles dans la nuit. Pour le combat, nous n'étions pas châtrés, mais pour être sentinelles on nous châtrait. J'ai toujours soupçonné les rois de préférer des sentinelles châtrées. La sentinelle n'est pas là pour combattre. La sentinelle est là pour avoir peur. Elle crie, comme les oies du Capitole. Et le royaume se réveille et prend les armes. Ne me demandez pas si j'ai des testicules. " Le malheur de mon peuple est mon malheur " sera ma seule réponse. Parfois les rois voulaient se faire eux-mêmes tout un troupeau de nègres blancs pour la sécurité nocturne, car nous avons des yeux de chat brillant dans les ténèbres. Dans ce cas-là, les rois capturaient aussi des femelles. Pas question de les amputer, si ce n'est des pieds et des mains pour les empêcher de fuir. Elles devenaient objets sexuels, pour la consommation lorsque le but était d'essayer d'assouvir le désir du prince, pour la reproduction lorsque le but était d'établir un troupeau, mais il fallait alors amputer quelques mâles, mais pas des testicules, seulement des pieds et des mains, pour la même raison que les femelles. Reproducteurs et reproductrices grossissaient à devenir obèses, mais l'essentiel était qu'ils fassent des petits, les garçons qu'on châtrait pour faire des sentinelles. Pour les filles, on verra plus tard. Le cycle recommence. Mais l'océan, je ne connaissais pas. Lorsque le baraquement se mettait à flotter ( c'était mon impression quand le bateau prenait le large ), je n'imaginais pas qu'on allait nous faire travailler sur l'océan, qui est un lieu de mort pour qui n'a jamais voyagé sur la mer. Je pensais qu'un Hitler nous emmenait vers le grand large, qu'on ouvrirait les portes des baraques et que la cargaison de nègres blancs, chaînes aux pieds, plongerait dans la mer. Les négriers pour moi cherchaient la solution finale pour nous éliminer. Ce n'est qu'en arrivant sur l'île, et en voyant les mines, que je compris que les négriers roses nous aimaient tant qu'ils désiraient nous faire connaître cette île merveilleuse. Hélas, les minerais ne disent rien aux nègres blancs. Ce n'était même pas des armes pour la chasse ou des outils de boucherie. L'or n'est jamais pour nous qu'une absurdité, comme tout autre métal. Vos jeux, messieurs, ne m'intéressent pas. Je me suis suicidé. Ce devait être au XVIè siècle. " Avec le temps ma haine devenait plus intense " ( 727. ) J'ai dit aux négriers que tout était fini entre nous ( 725. ) Maintenant, pour mieux comprendre mon malheur, qui n'est que le banal exemple du malheur de mon peuple, comme certains ne se dirigent vers l'enfer qu'avec Virgile, je ne descends, pour méditer dans mon caveau, qu'avec Dostoïevski, celui qui visita, pour le salut du monde, le sous-sol.

 

8, 9. géant

    Je relis le passé. Je ne meurs pas, mais tout se transforme en mémoire. Je revois le géant surnommé " Deux fois deux font quatre " ( 713. ) " Il se plante en travers de la route et me crache au visage. " Et parfois pire : " Il marche droit sur moi " ( 729 ), ne me connaissant pas. Je me retire. A quoi bon s'affronter ? J'avais peur autrefois que l'on me reconnaisse ( 726. ) Je voulais me cacher, sachant que podpolié veut dire le sous-sol mais aussi la clandestinité. C'était bien inutile. On ne me connaît pas, pas même pour se battre. Des hommes se battaient à coups de queues de billard ( 726. ) Un homme " prend le chemin de la fenêtre " ( La traduction de Boris de Schloezer est remarquable. ) Je veux qu'on me connaisse et qu'on me fasse prendre " le chemin de la fenêtre. " J'y vais. Je ne connais pas le jeu de billard, et je gêne. La police me déplace comme on déplace une mouche qui s'appelle Akakiï. " Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol ", disait Dostoïevski. Je ne suis qu'une mouche. Ma bataille n'est plus qu'un " ridicule anachronisme " ( 728 ) et " C'est une maladie de toujours avoir peur de paraître comique " ( 721. ) " Je crains mon excentricité " ( 722. ) " L'homme est un ingénieur " ( 712 ), je ne suis pas cet homme-là. Quelqu'un me dit que l'homme " doit être corrigé " ( 711. ) Je ne suis pas d'accord. Ce n'est pas l'homme qu'il faut corriger, c'est la science erronée qu'il nous faut corriger. Nous garderons nos habitudes, pour progresser. " C'est en grinçant des dents que je plaisante ? " Non. Nous garderons nos habitudes, plus anciennes que le big bang. L'idée de l'homme a précédé le monde. Mais nous corrigerons nos erreurs scientifiques. Et l'homme du sous-sol, qui peut rester quarante mille ans sans parler ( 716 ) peut prendre la parole et se mettre à parler. Sigmund Freud a senti la présence d'un homme dans une cave pétersbourgeoise, qui faisait fi de la pensée bourgeoise, mais il faut que chaque homme apporte " sa brique à l'édifice " ( 715 ), loin de toute " inertie " ( 716. ) Je crie : " Vive le sous-sol " et " Vive l'édifice. " Je croyais autrefois n'avoir qu'à me le dire " sous le sceau du secret " ( 718 ) mais je peux dire aussi publiquement " ce qu'à moi-même je n'ose dire. " Je veux réapparaître à la lumière, disait le nègre blanc quand il faisait lecture de La fin de Satan, la tête couronnée de lauriers, tout juste s'il n'est pas monté sur un cheval, blanc comme un nègre blanc ( 733. ) Les murailles tomberont, surtout celles qui, comme à Jéricho, n'ont jamais existé. De qui se protégeaient les habitants de Jéricho ? Des satyres ? Et celui qui ne parle pas vous chantera des airs classiques d'opéra dans la langue italienne ( 732 ) qu'il n'a jamais parlée. Le " boueux " du sous-sol deviendra le " héros " de demain. Le nègre blanc redonnera des forces au monde languissant.

 

8, 10. pavois

    La position de l'homme de Neandertal vis-à-vis des modernes est pleine de contradictions. " Je méprise les gens, mais je les mets sur un pavois " ( 721. ) " Je me méprise au point de me haïr ", "  Je suis seul, ils sont tous ", mais la question que je me pose : " Mon intelligence est-elle maladivement développée ? " ( 722. ) " L'indifférence me sauve " serait mon plus grand désespoir. L'homme se met à aimer sa souffrance ( 713. ) Où allons-nous ? Puis la reprise en mains : " C'est dans les vaudevilles que la souffrance n'existe pas " ( 714. ) Je suis dans un sous-sol, mais après tout, l'âme a toujours son sous-sol ( à l'angle des pages 725 et 726. ) " Il est parfois très agréable de briser quelque chose " ( 713. ) Briser les murs d'une prison. Briser les murs du souterrain. Briser les barreaux de la cave et sortir dans la rue. Les nocturnes mettront des lunettes de soleil. Les diurnes prendront des lunettes infra-rouge. Et nous échangerons nos réflexions. Je ne veux pas d'un homme qui fait le brave et qui " pleurniche " ( 722. ) La répugnance du moderne à découvrir la vérité de l'archaïque n'est peut-être après tout qu'une " pose livresque " ( 723. ) Je garde au fond du cœur une " soif de contrastes " ( 725. ) Je peux dire que je ne connais pas un chat ( 727. ) Je vis dans un sous-sol où je mange les rats. Je devrais plutôt dire : " les chats ne veulent pas me connaître. " Je repense à la mouche. J'ai pu dire : " J'étais une mouche, supérieure en intelligence, mais constamment méprisée " ( 729. ) Je parle volontiers de mon intelligence, peut-être parce que je n'en ai pas beaucoup. Je connais un intellectuel qui parle de la vie sexuelle qui lui manque. A chacun son talent. N'empêche qu'il faut que je m'en aille de la planète. C'est à mon successeur d'avoir la vie surnaturelle et la vie naturelle. Je lui laisse la nature en héritage. Mais attention pour le partage. Ne pas couper notre nature en deux. Ne pas couper l'intelligence en deux pour coller les morceaux qui feront l'être humain. Cela ferait beaucoup de sang. Faisons dans la symbiose pacifique. A l'héritier, vivant, de se bâtir son édifice ( 712 ), au lieu de " s'échapper par la tangente. " Aimer son édifice pas seulement " de loin " mais " de près. " Je me moquais tantôt des constructeurs de " fourmilière. " Bien sûr qu'il faut détruire. Donner le coup de pied qu'il faut donner dans une fourmilière, si la cité des hommes devient une fourmilière. Nous ne sommes pas des fourmis. Je suis un homme sauvage, un animal, mais pas une fourmi. L'homme est capable d'autre chose. Dans des milliers d'années, quand je continuerai de regarder par le trou de mon soupirail ce qui se passe dans les rues de Péterbourg, j'aurai transmis, j'espère, le goût de la nature à celui qui saura pour de bon sauver notre planète.

 


 

9, 1. ville et campagne

    C'est la première fois qu'un nègre blanc s'installe en ville. Il pourra faire connaissance avec la vie des citadins. Ce que fit Tatiana, venant de sa campagne, le jour où elle devint Madame la Générale. Elle aurait préféré convaincre Eugène de vivre à la campagne ( Pouchkine, Eugène Onéguine. ) Eugène Onéguine, roman en vers ( roman vstikhakh ) comporte 389 strophes de 14 vers chacune. On pourrait dire 389 sonnets. Ce qui nous fait 5446 vers de 9 syllabes quand la dernière est faible, de 8 quand elle est forte, dans l'ordre faible, forte, faible, forte ( rimes croisées ), faible, faible ( plates ), forte, forte ( plates ), faible, forte, forte, faible ( embrassées ), forte, forte ( plates ), chaque vers comportant quatre iambes ( faible, forte. ) Quand la seconde est faible, on attend la quatrième pour mettre l'accent tonique. Quand la dernière syllabe est faible, la rime est féminine. Quand elle est forte, la rime est masculine. Rythme et rime sont les deux mamelles de la poésie classique. Eugène, citadin de Péterbourg, vient faire un tour à la campagne. Il reproche à Lenski d'être amoureux d'Olga, " bête comme la lune " ( 3, 5. ) " J'aurais préféré Tatiana " ( 3, 5 ), triste et silencieuse ( groustna, moltchaliva. ) Tatiana, dans le rôle de la femme des bois, fait réfléchir Eugène, mais Eugène est tout à sa bataille. Il veut convaincre le poète Lenski qu'il est bête d'être amoureux d'une femme bête, et donc au bal Eugène courtise Olga. De quoi je me mêle ! La poésie d'Eugène, s'il écrivait des vers, serait meilleure que celle de Lenski. Comment savoir ? Lenski voit la nature à travers la grille que constituent les cordes de la lyre de Goethe et de Schiller. Et après ? Lenski proteste ; " J'ai bien le droit d'aimer qui je veux. " Lenski provoque Eugène en duel. Eugène tue Lenski, d'un air de dire : " Il faut tuer la poésie mauvaise ", mais la mauvaise poésie faisait la joie d'Olga. Pourquoi tuer la joie de l'autre ? Tatiana, triste et silencieuse, est amoureuse d'Eugène ( ia vlioublena, 3, 20. ) Mais Eugène, assassin, n'a plus qu'à repartir. Eugène voyage et s'aperçoit que la femme des bois joue dans son cœur un rôle immense. Retrouver la taïga ! Dans la taïga, revoir la femme à la peau blanche. Entendre ce que dit celle qui ne parle pas. Comprendre sa tristesse. Est-ce de savoir qu'Eugène est de la ville ? Le paradis terrestre est-il dans une ville ? Le paradis terrestre n'est-il pas dans le bonheur à deux dans la nature ? Eugène revient dans la nature. Mais plus de Tatiana. De désespoir, Tatiana s'est livrée, prisonnière volontaire, au général pétersbourgeois. Quand Eugène la retrouve, Tatiana lui répond qu'elle est mariée ( 8, 47. ) Le nègre blanc de Péterbourg sait bien qu'il est, au fond, comme Tatiana, prisonnier volontaire de la ville, par désespoir.

 

9, 2. tsarévitch et moujik

    Raspoutine, homme des bois velu, chevelu, barbu, quitte son village sibérien de Pokrovskoié ( Maria Raspoutine, Raspoutine mon père, Albin Michel, 1966 ) pour se rendre à la ville, Saint-Pétersbourg, que j'appelle Péterbourg, où l'attend la tsarine Alexandra Fiodorovna, née la même année que lui ( 1872. ) La tsarine a quatre filles : Olga, Tatiana, Marie, Anastasia. Quatre filles bien portantes. Mais le fils est fragile, Alexis. Quand Alexis se blesse, son sang coule sans jamais se coaguler. Le marin Nagorny ( son diadka, comme disent les russes ) prend soin de lui, mais comment faire qu'un enfant ne se blesse jamais ? ( Eugénie de Grèce, Le tsarévitch, Perrin, 1990. ) Nicolas II, le tsar dont le bonheur de vivre est la famille, ne sait plus que faire. On accueille Raspoutine dans la famille. C'est toute la nature sauvage, la forêt sibérienne, la vie des paysans, leurs chansons, leur humour, leurs danses, leurs contes et toute leur littérature orale qui font leur irruption dans la famille royale. Et c'est la joie. Lorsque le tsarévitch saigne, Raspoutine demande à l'enfant de ne plus saigner. Le sang s'arrête de couler. Mais Alexis gardera-t-il toute sa vie Raspoutine avec lui ? Déjà l'extrême droite, avec le prince Ioussoupov qui finira par poignarder le paysan qui s'oppose à la guerre de 14, " la guerre entre chrétiens ", voit d'un mauvais œil ce paysan, disons plutôt " cet homme des bois qui ne sait pas écrire ", être l'ami du tsar. Le 19 décembre 1916, on retrouve le corps de Raspoutine dans les glaces de la Néva. Pendant deux ans ( 1916-1918 ), Alexis survivra sans son ami Raspoutine. Alexis n'a pas quatorze ans, quand il est fusillé. La maladie n'empêche pas le tsarévitch de mourir comme un grand, comme son père, comme sa mère, comme ses quatre sœurs, comme le docteur Botkine qui n'a pas quitté la famille, comme le jeune laquais Troupp, comme le vieux cuisinier Kharitonov, comme Démidova la fidèle servante. Le tsarévitch est mort dans les bras de son père, comme un soldat le jour de la bataille où tout le monde est allé. La voix de Raspoutine ne parlait plus au téléphone pour lui dire à distance : " Mon petit tsarévitch, veuillez ne plus saigner. " Tout le monde était mort. Il n'empêche que pendant dix ans ( 1906-1916 ) Raspoutine a permis au petit tsarévitch de survivre. C'est une parabole, dans le genre littérature populaire de paysans, littérature orale, bien sûr. Les paysans ne savaient pas écrire. Un jour, dans une famille royale, un petit prince était mourant. Que serait l'avenir du royaume ? Un homme est arrivé de Sibérie, qui sentait la forêt. Le petit prince a survécu tant que l'homme des bois restait auprès de lui. Question. Pouvons-nous retrouver l'homme des bois, s'il n'est pas mort ? Et s'il est mort, pouvons-nous retrouver son pouvoir ? Notre avenir sinon serait fragilisé.

 

9, 3. nuages lents

    Le soir de la bataille d'Austerlitz, le prince André, blessé, couché le visage vers le ciel, regarde les nuages avancer lentement dans le ciel ( Tolstoï, Guerre et paix. ) Le silence s'est fait. Cela change des bruits de la bataille. On ne crie plus. Les canons, les fusils se sont tus. Les hommes dorment, sont morts, ou sont blessés. Les grades, les uniformes, les drapeaux ne comptent plus. Napoléon, quand il passera, se contentera de dire : " De bien beaux hommes ", que les hommes soient russes ou français. Le ciel est là, qui se moque des batailles de la terre. Natacha soignera le prince André. La vie reprend ses droits. Le temps qu'il fait. Quelle heure est-il ? Où en est le soleil ? On ne voit que le ciel, quand on est sur le dos. Les heures passent. Un jour, toutes les guerres auront cessé. La vie reprend comme autrefois. Les paysans travaillent dans les champs. Dans un champ de maïs, une femme sauvage vient d'accoucher. Quand on arrive, la femme se sauve, son enfant sous le bras. Que faut-il faire ? On trouve dans le champ des marmottes écorchées. La femme avait chassé, dans la soirée qui précédait l'accouchement. Le champ ressemble à une clairière carrée. De l'un des quatre murs de la forêt, des yeux nous regardent le soir. On sait qu'un homme un jour finira par venir s'installer dans une de nos izbas. Parions que ce sera dans la plus pauvre et la plus éloignée des autres. Katia : " Macha, ce sera dans la tienne ", et tout le monde rit. Olia : " Ne rate pas l'omelette, ou sinon ta maison brûlera. " Tout le monde rit, puis on chante " pour parler d'autre chose. " Le vodianoï qui sort de la rivière a fait l'amour avec la roussalka. Cessez de dire des bêtises. Le prince André délire. Sa blessure lui a donné la fièvre et sa tête bourdonne : " Que Napoléon passe ou pas, cela ne m'intéresse pas. " La nuit venue, le prince André croit voir l'homme des bois venu pour le flairer. Que peut penser l'homme des bois de la bataille d'Austerlitz ? " Mon Dieu, se dit le prince André, ce que nous sommes bêtes ! " Si nous avions connu l'homme des bois " de manière officielle ", nous aurions dit : " Responsables peut-être, coupables non. " Le frère aîné s'en est allé, s'en est venu le benjamin. Ce n'est pas nous qui planifions le Grand Système de l'Univers. C'est Dieu qui planifie, de son regard d'éternité. Le prince André perd connaissance. Il sera temps que les soldats l'emportent sur une civière. Parmi les soldats qui l'emportent, le prince André reconnaît le soldat contre lequel il s'est battu. Ne me dites pas que la guerre a toujours existé, et qu'elle est donc inévitable. Ce serait dire que Dieu ne sait pas faire ce qu'il fait. Celui qui fait le monde, sait le mener à bien.

 

9, 4. tsarine en danger

    Pougatchov est un guide, un vojatyï ( Pouchkine, La fille du capitaine. ) C'est lui qui connaît le pays. La kibitka de Griniov ( sa voiture ) s'est perdue ( chapitre 2. ) " M'ordonneras-tu de rebrousser chemin ? " demande le cocher. La tempête de neige ( bourane ) se lève. Griniov : " Presse le pas " ( skarieï. ) Malheur, la tempête ( bida, bourane. ) Là-bas, regarde. Est-ce un homme ? Est-ce un loup ? C'est un homme. Où est la route ? " La route est là ", répond l'homme des bois, " Je sens la route sous mes pieds dans la neige. " " Son sang-froid me ragaillardit ", raconte Griniov. Mais pourquoi me dis-tu que le village est proche ? " Je sens une fumée " que personne à part lui ne sentait. Griniov s'endort, bercé par la route : " La chambre est jonchée de cadavres, je butte sur les cadavres et glisse dans les mares de sang. " Nous étions arrivés. Je cherche du regard mon guide. Il me répond : " Je suis ici. " Ses yeux étincelaient ( sverkaiouchtchié glaza ) dans la pénombre. " Tu es gelé ", lui dis-je ( proziab. ) A l'aubergiste il dit : " Cache ta hache dans ton dos, le garde forestier fait son métier. " Parole de code, je suppose. Au moment de partir " faire son métier " ( Griniov est officier ), Griniov donne à son guide un touloupe de lièvre. Un manteau de fourrure magnifique. Le manteau " craque dans les coutures ", quand l'homme des bois l'enfile, mais on se quitte bons amis. Le lendemain, l'homme des bois lance l'attaque, et il s'en faut de peu que la tsarine, la grande Catherine II, n'y laisse la tête. " Si le peuple avait su décapiter la reine " en 1775, le peuple aurait fait la Révolution de 1789 avec une belle avance de quatorze ans. Malgré les pronostics, c'est Pougatchov qui fut décapité. Décapité, l'homme des bois vint visiter Griniov : " Je viens te remercier pour ton manteau de lièvre. " Griniov, courtois : " Tu m'as tiré d'affaire dans la tempête. " Et le débat se prolongea : " L'homme des bois voulait simplement dire à la tsarine que l'homme fait fausse route en ne reconnaissant pas l'existence dans les bois de l'homme des bois, le sylvain russe. Du coup, l'homme civilisé se croit coupable de la disparition de l'homme des bois. Mais l'homme n'est pas coupable. Se croyant criminel, il tue les autres, se tue lui-même dans une guerre suicidaire, à son honneur d'ailleurs. Il souffre de la perte de son frère aîné, et s'en croit responsable. " " Tu te souviens, poursuit l'homme des bois, du cauchemar qui t'est venu dans les cahots subis par ta malheureuse kibitka. La chambre est jonchée de cadavres, je butte sur les cadavres et glisse dans les mares de sang. " Tu vois ce qui t'attend, si tu n'écoutes pas ce que te dit l'homme des bois. Pougatchov disparut. La trace d'un défunt n'est pas facile à suivre.

 

9, 5. mauvaise conscience

    Lévine était assis, le dos contre la meule de foin ( Tolstoï, Anna Karénina. ) Lévine vient de lev qui signifie le lion, qui est aussi le prénom de Tolstoï. Si Lévine met la vie du paysan dans une colonne et la vie du barine dans l'autre ( Lévine est un barine " ouvert " ), il obtient le résultat qui suit. Quand la vie du moujik est active ( troudovouiou ), la vie du barine est oisive ( prazdnouiou. ) Quand la vie du moujik est authentique ( tchistouiou ), celle du barine est artificielle ( iskousstvennouiou. ) Collective à gauche ( obchtchouiou ), individuelle à droite ( litchnouiou ), pleine de charme à gauche ( prelestnouiou ), mais languissante à droite ( tiagostnouiou. ) Laquelle préférez-vous ? Répondez sincèrement. Je répondrai que je n'ai pas le choix. La vie pour le barine est invivable. Tolstoï est bien d'accord. Je ne dis pas que le moujik est un homme des bois. Je dis que le moujik est plus proche, par son activité, de l'homme des bois que de l'homme des villes. Que fait l'homme des villes ? Il parle et il écrit, quelquefois lit. Le paysan coupe du bois, fait pousser des légumes. Et se repose, la nuit. L'homme des bois se repose le jour et part à la chasse le soir. Homme des bois, moujik sont peu bavards. On recommande à l'homme le bricolage pour éviter l'oisiveté. Le bricolage fatigue, comme toute activité, mais le repos se trouve dans l'alternance des activités, pas dans l'absence d'activités. Le bricolage fini, vous pouvez faire du vélo. Le vélo vous ayant fatigué, vous augmentez votre culture par la lecture et vous la confirmez par l'écriture. Les langues étrangères sont une bonne activité pour découvrir votre langue maternelle. On voudrait éviter le bavardage. Bergson voulait nous éviter " l'homo loquax " et prônait pour cela " l'homo faber ", mais faire une version n'est pas du bavardage, ni faire du modelage, ni faire de la peinture ou du dessin, ni faire de la musique ou de la gymnastique, en précisant que pour être authentique et non artificielle, votre vie ne doit pas être individuelle mais collective. Pensez toujours à l'esprit collectif. Ecrivez pour les autres et lisez pour les autres, et faites du kayak et de la clarinette pour les autres. Ne les encombrez pas de vos activités. Première chose. Deuxième chose, que vos activités leur soient utiles. Hommes des bois, paysans, même combat contre l'homme inutile, celui de la ville, si dans la ville vous ignorez l'homme sauvage et le cultivateur.

 

9, 6. problème de couple

    Karénine et Karénina se posent un problème. Karénina peut-elle aimer Vronski ( Tolstoï, Anna Karénina ) ? Selon toute apparence, la chose est impossible, puisque Karénina ( Madame Karénine ) se jette sous le train. Les hommes des bois n'ont pas du tout le même problème. Un jour un homme affronte un homme. Un des deux hommes baisse la tête, et l'autre prend la tête du groupe, sans autre forme de procès. Le chef de groupe décide. Il faut quitter le territoire. Un autre territoire sera meilleur. Il faut se suicider, car les civilisés nous ont cernés. Commençons par manger les plus jeunes. Etranglons les plus vieux, que nous enterrerons. L'étreinte s'est-elle desserrée ? Partons pour la montagne inhabitée. Partons pour le désert. Ou partons pour la mer. Quelques îles sauvages existent encore, où l'on pourra se nourrir de fruits de mer. Chaque homme fait l'amour à chaque femme. Chaque femme est commune. Sans importance puisqu'on élève les enfants dans la communauté. Nous n'avons rien à perdre : pas de culture maternelle et paternelle à leur transmettre pour personnaliser notre culture. Notre instinct nous suffit. Nous sommes nés avec le flair pour aller à la chasse et faire des enfants. La femme du chef est intouchable. Elle appartient au chef. Les ethnologues ont remarqué cela. Serait-ce un début de culture ? Le chef avait besoin d'une certaine sécurité pour décider de l'avenir du groupe. Les femmes sont en commun, mais il faut plaire, et pour cela se faire valoir. Cette campagne électorale mobilise nos forces. Le chef est resté mâle. Il ne doit pas perdre ses forces à s'assurer chaque soir une femelle. Est la femme du chef celle qu'il s'est choisie. Le choix du chef n'est jamais discuté, sinon c'est l'anarchie, la mort du groupe. Un groupe hésite, un groupe est mort. C'est le principe de la monarchie. Le problème du groupe est d'avoir à manger. Chez les civilisés ( nous parlions des sauvages non civilisables ), le problème est d'avoir à manger, certes, mais aussi de conquérir la terre pour conquérir le ciel. La formule est abstraite. Où est le ciel ? Comment le conquérir ? Ne partons pas à la recherche de nuages, encore que les nuages aient quelque part de vérité. Dieu sort de la nuée plus que des masses continentales. Dieu, plus qu'une tempête, est brise. C'est un souffle qui passe, léger. Pas très facile à déceler. Le battement des ailes d'un ange est presque imperceptible. On reconnaît plutôt la présence d'un ange à l'odeur d'un parfum qui ressemble à celui de l'encens. Sa parole est le son d'une lyre lointaine, une musique plus qu'une parole.

 

9, 7. vieille épopée

    J'ai sous les yeux la plus vieille grande épopée de Mésopotamie, celle de Gilgamesh, écrite en moins deux mille peut-être. Gilgamesh " a tout vu ", disent les premiers mots. Gilgamesh a fondé la ville d'Ourouk et il en est le roi. Les habitants d'Ourouk se plaignent de l'arrogance du roi. La déesse Arourou prend de la glaise pour façonner, grossièrement, le concurrent du roi, quelque chose comme un homme primitif " tenant plus de la bête que de l'homme ", Enkidou qui vient voler les moutons des bergers. Placide, Gilgamesh a décidé de faire d'Enkidou un ami, pour mieux s'en protéger. Gilgamesh envoie la prostituée convaincre Enkidou de venir à la ville. Vivre à la ville, n'est-ce pas trahir le plan de Dieu qui prévoyait de me faire vivre à la campagne, plus près de la nature ? se demande, rue du Fantôme, le nègre blanc de Péterbourg : " Je sens que je me prostitue, quand je viens à la ville ", mais Enkidou, se prostituant, se civilise. Il fait un rêve. Il se voit aux enfers, ce qui veut dire qu'il va bientôt mourir. En moins deux mille on peut déjà prévoir qu'en l'an zéro le néandertalien serait dans les enfers. Disparu. L'amitié règne entre les deux types d'hommes. Les dieux sont étonnés que les deux concurrents du départ soient devenus deux grands amis. Les deux amis, s'ils restent amis, peuvent détruire ensemble à jamais le monstre Koumbaba, qui ressemble à la mort. Mais Enkidou prend peur et il en meurt. Gilgamesh pleure la mort de son ami. La mort est si horrible qu'il n'en désire que plus fort d'en être dispensé. La mort est un déluge, et Gilgamesh va trouver le vainqueur du déluge, Outnapichtim. Gilgamesh doit traverser l'océan de la mort pour arriver dans l'île bienheureuse où son ami ( le deuil est ravivé ) ne parviendra, pense-t-il, jamais. Les spécialistes de nos jours discutent encore pour savoir si l'homme de Neandertal, quand il est mort, vient nous rejoindre, oui ou non, au paradis de l'au-delà. Gilgamesh, face au déluge de la mort, construit le grand bateau de la culture, qui s'installe au sommet du Mont Nisir. La colombe n'a toujours pas de rameau d'olivier dans le bec, mais Gilgamesh trouve dans l'océan l'herbe appelée " Vieillard, tu deviens jeune ", que le serpent lui emprunte. Et le serpent change de peau, signe d'éternité. Enkidou, qui se trouvait dans les enfers, revient sur terre prévenir son ami : " Nous n'entrerons au paradis que si nous sommes tous les deux. " Le nègre blanc de Péterbourg médite. Il ne peut pas partir en guerre contre les habitants de Péterbourg, car c'est avec les citadins que le sauvage vaincra la mort, et réciproquement : " Vivement que nos soucoupes nous permettent de venir vivre dans les bois ! " Ce n'est plus maintenant qu'une question de semaines, le temps de mettre au point le moyen de transport sans carburant, marchant à l'énergie durable, omniprésente et non polluante qui lança l'univers et le maintient sous pression.

 

9, 8. arc et flèches

    Quand je regarde par mon soupirail, je pense au dieu Soleil, mon ennemi qui cavalcade sur le toit du Bolchoï à Moscou. Je sais que les pas d'Apollon font trembler la demeure des dieux ( Homère, Hymne à Apollon. ) Quand il arrive, chacun se lève. Sa mère Létô détend la corde, dépose la flèche et ferme le carquois, suspend l'arc au clou d'or de la colonne où règne Dieu. L'enfant chéri de Dieu s'assied. Mon œil nocturne ne ferait pas long feu sous les flèches du dieu solaire, et je ne suis pas près de l'oublier ( mnèsomai, premier mot de l'hymne. ) Phébus est mon ennemi, qu'on appelle Apollon, le dieu de la beauté, craint par toute la terre. Aucune terre ne l'accueillait, même Délos était méfiant : " On raconte qu'Apollon sera d'un orgueil sans limite " ( 67 ), " J'ai peur qu'il ne méprise mon île à cause de l'âpreté de mon sol. " " Et pourvu qu'Apollon d'un coup de pied ne fasse pas tomber mon île dans la mer ! Peut-être ira-t-il vers une autre terre qui aura su lui plaire. " Les poulpes s'y feront des gîtes, en l'absence des hommes. La déesse est formelle : " Son autel ici fumera " ( 87. ) Et c'est dans l'île de Délos qu'Apollon naquit. Ilithye, la déesse qui allège l'enfantement, fut convoquée. Phébus jaillit à la lumière, et les déesses le baignèrent dans l'eau claire. Apollon : " Qu'on me donne ma lyre et mon arc " ( 131. ) Apollon veut tuer le Typhon qu'Héra, femme de Dieu, fit naître pour punir Dieu d'avoir fait naître Athéna dans sa tête au lieu de la faire naître par une femme ( 309 ) : " Titans, faites-moi naître un fils qui ne soit pas de Dieu " ( 338. ) Depuis ce jour, elle n'entra plus au lit de Dieu mais enfanta " l'effroyable et sinistre Typhon " ( 352 ), tueur d'hommes, jusqu'au jour où Apollon tua Typhon : " Pourris sur cette terre nourricière d'hommes. " Ce fut la naissance du nocturne : " Les ténèbres voilèrent l'œil de la bête ", " que l'ardeur du soleil fait pourrir en ce lieu. " Le nègre blanc de Péterbourg se sent pourrir dans une cave, sur l'ordre du soleil qui s'appelle Apollon. Le nègre blanc de Péterbourg se sent Satan qui se cache dans l'ombre. Les crétois vont venir. Ils publieront les décrets de Phébus Glaive d'or : " Je suis le fils de Dieu, je me fais gloire d'être Apollon " ( 480 ), " Offrez en sacrifice de blanches farines " ( 491. ) Je suis chasseur nocturne et je ne fus jamais agriculteur diurne. Apollon m'élimine. Je n'ai jamais fait de farine. Dans ma cave à Saint-Pétersbourg, je mange des rats. Je ne fais pas pousser du blé. Le blé demande du soleil. Le nègre blanc jamais n'a su soutenir les rayons du soleil qui sont des flèches d'or qui percent l'œil des hommes de la nuit. Je vis dans l'ombre mais je n'en suis pas aveugle pour autant.

 

9, 9. dieu des troupeaux

    Pan, fils d'Hermès, est bruyant ( philokrotos ), qui fugue sur les cimes neigeuses, inaccessibles aux chèvres ( Homère, Hymne à Pan ), tandis qu'Hermès, Guetteur Nocturne, est nommé dieu des troupeaux. C'était fort sage : il a tendance à manger les troupeaux, le soir. Mais que dire ? Hermès est fils de Zeus et de Maïa, la nymphe aux belles tresses ( Homère, Hymne à Hermès. ) C'est un grand musicien : " Né le matin, il joue de la cithare dès le milieu du jour " ( 17. ) Il est l'instigateur des songes, lui seul peut les comprendre. L'herméneutisme est la science d'Hermès, mais Apollon, le dieu des arts, est en recherche de musique, et la cithare l'intéresse. Hermès un jour trouve une tortue devant sa porte et dit : " Je tirerai quelque chose de toi ", " Une fois morte, tu pourrais chanter fort bien " ( 38. ) Hermès arrache donc la moelle à la tortue, taille des tiges de roseau qu'il plante dans la carapace, au-dessus de la partie creuse, horizontalement, les recouvre d'une peau de bœuf, " adapte deux bras joints par une traverse ", et tend sept cordes en boyau de brebis, qu'il éprouve avec un plectre ( Homère, Hymnes, collection Budé, 1941. ) Résultat magnifique. Apollon, le dieu de la musique, est très intéressé : Hermès vient de voler cinquante vaches, Apollon lui pardonne : " Ta cithare vaut bien cinquante vaches ", " J'admire ta grâce à jouer de la cithare " ( 455. ) Hermès accepte d'être professeur de musique du dieu de la musique : " Je ne refuse pas de t'initier à l'art qui est le mien " ( 465 ), " Libre à toi d'apprendre cet art auquel tu rêves ", " Sois tout à ce plaisir que tu reçois de moi. " Le nègre blanc de Pitirbourk ( encore une variante ), du fond de son caveau, sait qu'il inspira, d'une certaine manière, le dieu caracolant sur le toit du Bolchoï de Moscou. Mais, attention : " Celui qui sollicite la lyre ( cithare et lyre ici sont synonymes ) avec brutalité ne saurait jamais en tirer que notes fausses " ( 485. ) On se demande quelquefois si la musique n'est pas liée à l'art de la tendresse. Hermès est en tout cas le maître d'Apollon. Cela veut dire qu'un jour le dieu de la lumière a reçu, des mains du ténébreux, la lyre et, la lyre frémissant sous ses doigts, le dieu de la lumière s'est mis à chanter. Dieu se réjouit de voir ses deux garçons, le ténébreux, le lumineux, s'aimer. Homère nous dit qu'Hermès aima le fils de Létô ( Apollon ) et " n'a pas cessé de le faire jusqu'à ce jour " ( 506. ) Et c'est depuis ce jour qu'Apollon sur son cœur porte la lyre offerte par Hermès. Mais Hermès dut promettre d'un signe de tête ( le néandertalien marche la tête baissée, comme un chasseur ) qu'il ne déroberait jamais les biens de l'Archer ( c'est Apollon, qui pourrait riposter ), qu'il ne rôderait jamais près de sa demeure ( fortifiée. ) Apollon en échange promet de n'aimer personne autant qu'il n'aime Hermès. C'est là que l'on parla de l'amphiphilotie, l'amitié réciproque ( 507 ) des deux représentants de notre humanité totale, l'homme sauvage et le civilisé. Le nègre blanc de Péterbourg, face aux lumières de la ville, sentait couler sur son visage les larmes du collyre adoucissant, mais encore plus couler dans son cœur les larmes de l'attendrissement.

 

9, 10. rakchasas

    Le nègre blanc de Péterbourg n'aime pas se faire traiter de rakchasa. C'est bien pourquoi sans doute il va cesser de circuler dans la mythologie. Toute la propagande anti-démon lui rappelle trop les icônes de Georges terrassant le dragon. Sur le trottoir traînait un jour une carte postale de la fontaine Saint-Michel, en bas du boulevard Saint-Michel à Paris. Saint Michel pourfendait le démon. Ce n'est pas très chrétien, comme comportement. Le spécialiste Alfred Maury ( Croyances et légendes de l'antiquité, 1863 ) trouve pour thème principal du Rig-Vêda " l'amour de la lumière et l'horreur des ténèbres " ( page 18. ) Indra, dieu de lumière, doit triompher de Rakchasa, dieu des ténèbres. Nous lui faisons notre prière : " Indra, nos ennemis nombreux, pleins d'animosité, s'assemblent dans les ténèbres ", " Que le matin dans la lumière devienne leur tombeau " ( 22. ) Nous avons remarqué que les nocturnes sont silencieux ( des grondements, mais pas de parole claire ) : " Dans les ténèbres les impies sont réduits au silence " ( 25 ), " Frappe Rakchasa le criminel, et garde l'homme qui te ressemble " ( 26 ), " Le dieu qui sait tout, c'est le soleil " ( 56. ) Même les étoiles sont suspectes : " Avec les ombres de la nuit, les étoiles disparaissent comme des voleurs devant le soleil qui vient tout éclairer " ( 56. ) Nous ne voyons rien dans les ténèbres, nous les Guetteurs du Jour, et c'est pourquoi nous avons tant besoin de voir paraître l'aurore : " Apporte ton secours, Aurore, à ceux qui ne voient pas dans les ténèbres " ( 87. ) L'aurore est notre mère : " Arrête, ô mère de famille, le génie malfaisant de la nuit. " De telles phrases font souffrir le nègre ténébreux dans sa cave de Saint-Pétersbourg, arrivé par hasard pour être présenté de manière officielle aux plus grands spécialistes de l'anthropologie relique, et oublié, tout simplement, non plus cette fois dans les placards de nos bibliothèques, mais dans la cave d'une rue. Son maître est mort. " Quand le soleil se lève, il vient tuer les ténèbres " ( 101. ) Prière suppliante : " Dieux, domptez les rakchasas, que ces êtres voraces ne se multiplient pas " ( 102. ) Menace : " Complice de ceux qui ne voient pas le disque du soleil, celui qui fait venir à la table des dieux les rakchasas, qui sont des chats-huants ", " Indra, éloigne-les, ces êtres malfaisants, cruels et vagabonds, qui ont des visages d'hommes et de femmes " ( 108. ) Le pire des rakchasas s'appelle Vritra. Nous lui avons coupé les mains et les pieds, mais " privé de pieds, privé de mains, Vritra combat encore Indra ! " La mère de Vritra veut protéger son fils. Indra porte à la mère un coup mortel et " la mère tombe sur son fils, la vache sur son veau " ( 108. ) Le nègre blanc de Péterbourg a décidé de refermer le livre des mythologies.

 

 

FIN


 

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