LE BULLETIN DE LA BIPEDIE INITIALE

Editée par le Centre d'Etude et de Recherche sur la Bipédie Initiale :

BIPEDIA

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« Où est donc passé le Moyen-Age ? »

L'invention de l'ère chrétienne

par  François de SARRE

 

 

TABLE DES MATIERES :

Introduction

Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11

Les bizarreries du calendrier
Fomenko et les "récentistes"
Les cieux nous sont tombés sur la tête
Quelques problème de dates
Les "siècles fantômes" du Moyen-Age
Charlemagne : un héros de légende
Le Christianisme est-il né en Avignon ?
L'histoire des trois églises
Qui a bien pu avancer l'heure ?
En quel siècle sommes-nous donc ?
Essai de reconstruction historique

Epilogue

Littérature et notes
Glossaire

Bibliographie générale
Dates importantes en anno domini

 

 


 

Chapitre 5

Les " siècles fantômes " du Moyen-Âge

 

  Nous voici revenus au cœur du débat : la remise en cause de près de 1000 ans d'Histoire occidentale !
  Dans un premier temps, nous allons étudier la théorie des 'siècles fantômes' d'Illig et Niemitz, qui se limite, quant à elle, aux trois siècles autour de l'époque de Charlemagne.

  Certes, on ne balaie pas le Moyen-Âge d'un revers de la main !
  Cette période est une réalité historique et humaine incontournable, à la croisée des chemins de la spiritualité, de l'économie, de la politique et des arts. Nos modes de pensée et de vie, aujourd'hui, seraient bien différents si les gens du Moyen Age ne nous avaient pas précédés !

  Pour les citoyens du 21ème siècle que nous sommes, le Moyen-Âge semble parfois se réduire au cinéma, au féodalisme, aux belles revues d'Histoire comme « Les Temps Médiévaux » ou « Temps et Conséquences », ou bien encore aux jeux vidéo à vocation ludique. Les somptueux habits, casques et rutilantes armures des chevaliers des tournois suscitent toujours notre émerveillement !

  Non, ce que nous voulons supprimer, ce n'est pas le Moyen-Âge dans l'Histoire, mais bien plutôt une histoire du Moyen-Âge…
  Avec pour conséquence immédiate le raccourcissement de la tranche temporelle qui nous sépare de l'Antiquité gréco-romaine !
  Nous ne serions finalement qu'à mille ans de Jules-César, de la Guerre des Gaules… Vercingétorix !

  Mais penchons-nous un instant sur ce qui a logiquement servi de vecteur dans la retransmission de nos connaissances sur l'Antiquité. Je veux parler de l'écriture.

  Tout le monde sait que l'époque médiévale a vu naître l'imprimerie ( Gutenberg, 1454 ), sur le tard donc, même s'il devrait s'agir plutôt d'une redécouverte.
  En effet, le procédé de l'imprimerie était connu depuis longtemps, tant en Chine qu'en Europe.
  L'Église catholique romaine dans un premier temps s'était montrée hostile à l'imprimerie… car cela « court-circuitait » le passage obligé par les moines-copistes, qui avaient le monopole du livre ( et de la contrefaçon ! )… Mais l'Église sut, comme de bien entendu, se ressaisir avant la grande fracture intellectuelle qu'allait constituer la Réforme de Martin Luther.

  D'habitude, on ne parle pas beaucoup de la diffusion des livres ou des parchemins, au Moyen-Âge. Ce que tout le monde sait, c'est que les moines en recopiaient de grandes quantités.
  Cela prenait du temps, mais les clercs avaient déjà en quelque sorte imaginé le travail à la chaîne… Parfois, il fallait des mois et des mois pour recopier un seul ouvrage !
  Le corollaire de tout cela, c'est que, jusqu'à l'invention officielle de l'imprimerie au milieu du 15ème siècle, il était très facile de falsifier des livres ou des documents tout en les recopiant

  Durant l'Antiquité, quelques siècles auparavant, les supports de l'écriture avaient été aussi variés qu'ingénieux. Bien sûr, les archéologues ne peuvent nous montrer que ce qu'ils ont découvert sur les sites ou les lieux de fouilles. En l'occurrence : des planchettes enduites de cire, des tablettes de terre ou d'écorce, ou bien des rouleaux de papyrus, sans oublier les fameux ostraka, ces morceaux de poteries sur lesquels on écrivait, dans l'Athènes antique, les noms de ceux qu'on voulait bannir.

  Si des livres de type classique, reliés ou brochés, ont été produits dans l'Antiquité, en tout cas, on ne les a pas retrouvés !
  On peut penser qu'une civilisation qui fut capable de prouesses techniques, comme l'astrolabe complexe, découvert en 1900 au large de l'île grecque d'Anticythère, a pu connaître le livre sous ses différentes déclinaisons !

  En tout cas, l'apparition officielle du codex a constitué une révolution dans l'histoire de la culture occidentale. Plus pratique que le rouleau, le codex de forme parallélépipédique doit apparemment son essor à la propagation du christianisme, car des bibles manuscrites sous forme de codex sont mentionnées dès le 2ème siècle.
  Bien sûr, cela ne signifie pas que ces bibles ont été écrites voici 18 ou 19 siècles !
  Disons que d'après le style de l'écriture cursive, on les date d'une période désignée traditionnellement comme étant le « 2ème siècle » de notre ère. Mais si la thèse esquissée dans ce livre est juste, ces ouvrages manuscrits sont bien plus récents.
  Tout comme l'Antiquité gréco-romaine, bien évidemment !

  Inventé en Chine, le papier tel que nous le connaissons fera son apparition au Moyen-Âge vers le 13ème siècle. Sa diffusion suivait la route de la soie.
  Qu'avait-on pour habitude de lire ?

  Si le peuple lisait plutôt la Legenda Aurea, les vies de saints et les chansons de geste, les notables et lettrés semblaient éprouver un réel attrait pour les livres grecs.
  Ainsi, à Rome, un certain Coluccio Salutati achetait en 1396 tout ce qui venait de l'Antiquité. Nous avons sa correspondance ( 32 ) dans laquelle il demandait à son ami Jacopo Scarperia de lui acheter, chez un Grec de Florence, toute une série de manuscrits et livres : « Fais en sorte que ne me manquent aucun historien, aucun poète, aucun traité sur les fables poétiques […] Je voudrais que tu apportes avec toi tout Platon […]. Achète-moi tous les écrits possibles de Plutarque, et un Homère sur parchemin à grands caractères ».

  Était-ce dans l'air du temps ? Les premiers humanistes italiens et français semblent avoir été de grands collectionneurs des manuscrits latins et grecs…
  Originaux ou recopiés, voire contrefaits, c'est là toute la question !

  Le premier de ces grands collectionneurs [ sa bibliothèque dispersée après sa mort, fut en partie reconstituée ] a été sans nul doute le poète florentin Francesco Petracco, dit Pétrarque ( 1304-1374 ), et son contemporain Giovanni Boccaccio ou Boccace ( 1313-1375 ), auteur du « Décameron ».

  Avant la chute de Constantinople, alors assiégée par les Turcs, Coluccio Salutati était même arrivé à dépêcher sur place des envoyés afin qu'on lui ramène des manuscrits grecs !
  De tels livres, et beaucoup d'autres, continuent à être copiés et recopiés à la main, ce qui provoque une véritable industrialisation de la production par les moines-copistes… pour de satisfaire une demande sans cesse croissante.

  Au même moment les humanistes et universitaires, dans leur quête de l'Antiquité, se mettent eux-mêmes à la recherche de manuscrits anciens, dormant au sein de vieilles bibliothèques monastiques.
  Poggio Bracciolini ( 1380-1459 ), secrétaire pontifical et humaniste, raconte dans l'une de ses lettres comment, alors qu'il participait au Concile de Constance entre 1444 et 1417, il en avait profité pour visiter tous les monastères de la région. Il avait ainsi découvert dans les fonds de l'abbaye de Cluny de nombreux textes antiques oubliés : une dizaine de discours de Cicéron, des œuvres de Columelle, Ammion Marcellin, Lucrèce, etc.
  C'était la foire aux livres anciens !

  On s'en rend compte, le lectorat de cette époque était habitué à manier les arts, philosophies et lettres classiques, à défaut de développer des connaissances typiquement médiévales ou « à faire preuve de plus d'originalité ». Mais ça, c'est sans doute notre vision tronquée depuis le 21ème siècle !

  En tout cas, les chroniques du Moyen-Âge constituent une merveilleuse piste d'exploration, car on s'aperçoit de l'engouement « trop important pour être honnête » qu'ont eu notables et humanistes pour les manuscrits antiques !

  Comme nous l'avons rapidement exposé dans un précédent chapitre, les historiens critiques Heribert Illig et Hans-Ulrich Niemitz soutiennent la thèse des « trois siècles fantômes » du Moyen-Âge.

  En effet, notre chronologie de l'Histoire se base sur celle qui fut officialisée par la réforme du calendrier du pape Grégoire XIII, après la suppression de 10 jours du calendrier, en 1582.
  Officiellement pour faire coïncider la situation astronomique et le bon déroulement de l'année.

  Comme l'écrit Illig dans ses diverses monographies, la dérive du calendrier a été corrigée, puisque l'équinoxe vernal a été resitué au 21 mars.
  Tout remarche donc à merveille, même si Grégoire XIII n'a - semble-t-il - corrigé l'erreur que depuis la date du concile de Nicée.
  C'est ce qu'on peut lire dans le texte de la bulle Inter Gravissimas : « Aussi avons-nous veillé […] à ce que l'équinoxe vernal revienne à sa date d'autrefois, dont il s'est déjà écarté d'environ dix jours depuis le concile de Nicée… ». En latin : « …a qua iam a concilio Nicaeno decem circiter diebus recessit… ».
  Remarquons au passage qu'on pourrait tout aussi bien traduire « a concilio Nicaeno » par « depuis le concile de Nice »… Car les deux villes existaient à cette époque sous le même nom latin, l'une en Orient, l'autre en Occident !

  Quoi qu'il en soit, la date « officielle » de ce « Nicaenis concilius » est 325 après Jésus-Christ.. Si l'on retranche ce nombre de 1582 ( année de la réforme calendaire ), on obtient 1257 années. A raison d'onze minutes par an et d'un jour entier en trop tous les 128 ans ( à cause du décalage entre l'année julienne et l'année solaire ), cela fait bien les 10 jours évoqués par Grégoire XIII.

  Pour Illig et Niemitz, il y pourtant un hic, car le calendrier Julien « prend du retard » depuis l'époque de son fondateur, Jules-César !
  Cela aurait donc dû faire 13 jours…
  Nos deux érudits allemands en déduisent qu'il y a quelque part « trois siècles fantômes », et qu'on a rempli 300 ans d'Histoire avec des récifs fictifs !

  Et qui était le mieux placé pour le savoir, sinon Grégoire XIII lui-même ?
  En fixant une fois pour toutes, pour les siècles à venir, le calendrier et la trame chronologique de l'Histoire écoulée, le pape avait - tout au moins - implicitement donné sa caution à une révision dont il avait parfaitement eu connaissance.
  Car les véritables falsificateurs avaient vécu avant lui

 

Qui a manipulé le temps ?

 

  Donc pour Illig et Niemitz, l'Histoire réelle serait plus courte que l'Histoire rapportée. Il y aurait ( au bas mot ) 300 ans d'événements fictifs qui parsèment le cours du haut Moyen-Âge…
  Nous le disions plus haut, c'est surtout Charlemagne qui va faire les frais du réaménagement… Nous lui consacrerons d'ailleurs tout le prochain chapitre.

  Les temps « inventés et rajoutés » se situeraient en gros entre 614 et 911. On n'a que des témoignages écrits et archéologiques assez spéculatifs sur cette époque, nous renseignent Illig et Niemitz. C'est d'ailleurs pourquoi ces siècles sont qualifiés de « sombres », même par les historiens classiques. On ne trouverait nulle part, dans les couches superposées d'une ville déjà habitée à l'époque romaine, d'étage stratigraphique qui correspondît à un habitat du haut Moyen-Âge ancien ( autrement dit : l'époque concernée ). Cela se recoupait avec mes propres observations du Palais de Dioclétien, à Split.

  On peut même aller beaucoup plus loin, et avancer que presque tout le Moyen-Âge manque, comme le font Uwe Topper, Eugen Gabowitsch, Christoph Pfister, et quelques autres !

  Mais pour en revenir aux thèses d'Illig et Niemitz, l'argumentation principale de ces auteurs porte sur le fait qu'à leur avis les références archéologiques utilisées par les historiens ne proviennent pas de la période concernée ( c'est-à-dire, 300 ans "autour" de Charlemagne ), mais d'un peu plus tard, dans la trame historique.
  En un mot, on avait tout décalé de quelques siècles...

  Aux temps qui correspondent à la période sombre, des centaines de villes byzantines semblent avoir été… inhabitées. Quant aux découvertes archéologiques dans l'Espagne musulmane, elles ne commencent pas vers l'an 711, comme on pourrait s'y attendre, mais au début du 10ème siècle, et ainsi de suite…

  En tout cas, si l'idée d'Illig et Niemitz est juste, on ne devrait rien retrouver de cette époque carolingiennesur un plan archéologique - puisqu'elle n'a jamais existé…
  D'où cette désignation de « siècles fantômes » !

  C'est pourquoi il faudrait vérifier minutieusement tout ce qui a été, jusqu'à présent, consigné comme " provenant de cette période ", car il s'agirait, de toute évidence, de faux ou de pièces mal datées !

  Dans ce but, Heribert Illig s'est mis à la recherche systématique des ensembles architecturaux édifiés - selon les sources historiques - dans l'intervalle défini par les siècles fantômes
  C'est-à-dire, en gros, entre le 7ème et le 9ème siècle.

  Excellente méthode de travail !
  Et l'attention d'Illig se porta sur un gros morceau : la Pfalzkapelle ou Chapelle Palatine, d'Aix-la-Chapelle. C'est justement l'un des monuments érigés par Charlemagne, et en plus, dans son propre fief !

  Un autre ensemble architectural aux sculptures et peintures remarquablement bien préservées, la " Lorscher Torhalle ", construite en 790, semblait également appartenir plutôt au 12ème siècle, même si l'on dit toujours aux visiteurs de Lorsch, petite ville de Hesse, que la « Torhalle » est un témoin de l'époque carolingienne.

  Les autres églises et constructions de l'époque carolingienne peuvent facilement être rattachées à l'époque ottonienne, c'est-à-dire à celle des empereurs germaniques Otton ( il y en a eu plusieurs ). On connaît notamment Otton 1er du Saint-Empire, mort en 973.

  De même, selon Illig et Niemitz, les peintures et enluminures des livres " carolingiens " seraient en réalité ottoniennes. Toutes ces œuvres d'art pourraient ainsi être rattachées à l'époque plus tardive des Otton !

  On connaît une foule de tombes et d'ensembles architecturaux dits " carolingiens " en Europe occidentale médiévale, mais il est parfaitement impossible de les dater tous de façon "absolue".
  On peut expliquer cela de la façon suivante.
  En fait la succession des dates historiques a été conçue selon une chronologie traditionnelle "préétablie". Une chronologie trop longue de 300 ans…
  C'est ainsi que les historiens ont "fabriqué" artificiellement un recul des populations au 6ème siècle… et un pic de population non expliqué, autour de l'an Mil !

  Pour Illig et Niemitz, il n'y a pas de problème : partout en Europe, et jusque dans l'Extrême-Orient chinois, on peut rayer des tablettes de l'Histoire toute une tranche de 300 années…

  La question, que l'on est maintenant en droit de se poser, est celle-ci : « Qui a avancé l'heure ? ».

  Je reflète ici l'opinion des auteurs Heribert Illig et Hans-Ulrich Niemitz, en complément de leur théorie des « siècles fantômes ». Nous verrons plus loin ce qu'en pensent Uwe Topper et d'autres récentistes.

  Les manipulateurs du temps seraient : Constantin VII, porphyrogénète ( autrement dit, « né dans la pourpre » ), empereur romain d'Orient de 913 à 959 ; mais surtout Otton III, roi des Francs, empereur auguste des Romains ; et Sylvestre II, pape de l'an Mil !

  Pour Otton III, l'affaire est entendue : régnant de 996 à 1002, on peut songer qu'il y eut de sa part une volonté délibérée d'entrer dans l'Histoire comme « l'empereur qui aura inauguré le " Septième Jour mondial " de la chronologie chrétienne, 6000 ans après la création du Monde » !

  C'est ce qu'on appelle un mobile

  Quant à Gerbert d'Aurillac, devenu le pape Sylvestre II, régnant de 997 à 1003, il a fort bien pu être de la partie, également pour des raisons personnelles, car il entrait ainsi de plein pied dans la postérité comme « le pape de l'an Mil ».
  Grand connaisseur devant l'Éternel des sciences astronomiques et mathématiques, le pape Sylvestre avait les bagages intellectuels requis pour ce genre de situation !

  Empereur et pape s'entendaient d'ailleurs comme larrons en foire, ce qui était très exceptionnel au Moyen-Âge ; ils régnaient tous les deux, à Rome, sur une Chrétienté prospère où tout se passait relativement bien.
  C'était une période de stabilité politique rare… Rien à voir avec les « terreurs de l'an Mil », et le « chaos » qu'on a supposés pour cette époque ( 33 ). Il est d'ailleurs édifiant de constater que cette fable a perduré jusqu'à nos jours, alors qu'elle n'est que pure invention de clercs et d'historiens tardifs. On est même allé jusqu'à la mettre dans la bouche de " chroniqueurs de l'an Mil ", imaginés pour l'occasion !

  Mais revenons un peu sur les modalités de la « tricherie » temporelle, organisée par Otton III et Sylvestre II. En dehors des desiderata personnels des deux dirigeants ( l'un régnant sur le temporel, l'autre sur le spirituel ), il fallait, si possible, trouver encore d'autres motivations.
  Nous allons découvrir le pot aux roses grâce aux liens familiaux qui unissaient le souverain romain-germanique à la cour de Constantinople. En effet, la mère d'Otton III, Théophanouu, était d'extraction byzantine.

  Dans ce scénario ( évoqué par Illig et Niemitz, rappelons-le ! ), l'idée d'utiliser du « temps supplémentaire » serait donc venue de Constantinople.
  Pourquoi cette subite motivation ?
  Tout simplement parce que les Perses avaient dérobé en 614 les reliques les plus importantes de la chrétienté, la Vraie Croix, celle du Golgotha, sur laquelle, selon les Évangiles, Jésus avait été crucifié.
  C'était une perte irréparable, on en conviendra ! Surtout que les Perses ( de cette époque pré-islamique ) n'étaient pas vraiment disposés à rendre la croix aux Grecs…
  On les comprend : ils possédaient, en l'espèce, un moyen de pression politique considérable.

  Pour les « détectives » Heribert Illig et Hans-Ulrich Niemitz, cela ne faisait maintenant plus l'ombre d'un doute… Le mobile historique était trouvé !

  En évoquant un temps inventé, d'environ trois siècles, tout redevenait possible.
  C'est un peu comme une bande magnétique que l'on ferait revenir en arrière à vitesse accélérée… puis sur laquelle on réenregistrerait une nouvelle séquence !
  Constantin VII ne connaissait pas encore les magnétoscopes « à remonter le temps », en revanche il pouvait inventer une période historique fictive au cours de laquelle la reconquête de la précieuse relique aurait effectivement eu lieu.
  Pour preuve : il y en avait déjà partout des morceaux de la Vraie Croix… ceux que les Byzantins s'apprêtaient à redistribuer, moyennant espèces trébuchantes, non seulement sur le marché intérieur des Églises orientales, mais également à destination de l'Occident latin !
  En termes de marketing, c'était une affaire juteuse…

  Restait maintenant à dissimuler ce qui avait été une manipulation éhontée de l'Histoire. Pour cela, il fallait trouver un artifice. Ce fut fait, quelque temps plus tard, à l'occasion d'un changement de calendrier, à l'initiative d'un concile ( celui de Trente ).
  Cela devait suffire pour brouiller durablement les pistes.

  Les pontifes romains régnaient toujours en Maîtres du Temps.
  Peu nombreux étaient ceux qui savaient qu'on avait manipulé la réalité historique. Mais finalement, il s'agissait d'une bonne action : elle avait été accomplie au nom de Dieu !
  La bénédiction papale était d'ores et déjà acquise…

  A cette époque donc, que nous situerions maintenant au début du 11ème siècle de la Chrétienté, les Byzantins passèrent sans coup férir de l'ère des Séleucides, an 1014, à l'année 6508 de l'ère dite " d'après la Création ".
  Au même moment, les chrétiens d'Occident passèrent sans trop s'en rendre compte de l'ère des Martyrs, année 419… à l'an 1000 après la naissance de Jésus-Christ.
  Et les juifs s'associèrent à cela, en passant eux-mêmes de l'année 1014 de l'ère des Séleucides, à l'an 4464 après la Création du monde, selon leurs calculs à eux.
  Ils ont d'ailleurs toujours gardé ce même type de calendrier liturgique, et le même décompte des années, jusqu'à maintenant ( 5766 correspond à 2006 ).

  Autrement, on ne s'explique guère pourquoi les dirigeant de l'Europe médiévale avaient tant voulu introduire de nouvelles règles pour calculer les années… Leurs motivations sont désormais faciles à comprendre ! C'était, en quelque sorte, pour « noyer le poisson chrétien ».

  Mais le problème, dans un cadre chronologique, était que le temps inventé devait être aussi rempli.
  En d'autres termes, on ne pouvait pas laisser une époque historique « vide », en arrière de soi !

  Otton III et son acolyte Sylvestre ont su trouver plein d'histoires pour boucher les trous…
  Et notamment celle de Charlemagne, empereur, sur lequel Otton III pouvait en toute quiétude se référer… car il était déjà relativement loin, derrière lui, dans la dynastie !
  Tout comme le pape qui l'avait très officiellement consacré… le jour de Noël de l'an 800.

  Ce jour-là, Charles avait reçu un sacre « en or ». Avec en prime, une date symbolique, facile à mémoriser pour tous les petits écoliers de France et de Navarre…

  Otton III cherchait dans le personnage de Charlemagne une sorte de légitimation. Mais il ne tenait pas du tout à ce que ce dernier « lui vole la vedette », car c'est lui, Otton, qui allait devenir l'Empereur du Millénaire, celui qui devait conduire l'Occident chrétien dans le dernier et Septième jour du Monde.
  Il s'agissait bien des 1000 dernières années, car selon les Écritures : « Un jour sera comme mille ans ».

  On comprend maintenant pourquoi il n'y a pas eu vraiment de « terreurs de l'an Mil ». Cela venait de ce que le peuple n'était pas vraiment au courant
  Comme le changement des dates avait eu lieu "juste avant" le jour fatidique, le temps avait manqué pour développer les fameuses " peurs millénaires " ou " peurs de Fin du Monde " !

  Le passage récent à l'an 2000 a certainement causé plus d'effroi, chez les adeptes de sectes millénaristes, comme dans le reste de la population, à cause du fameux "bogue" informatique que… les informaticiens nous avaient gentiment concocté !
  En l'an 1000, pas de " bogue ", mais seulement la décision arbitraire de se retrouver du jour au lendemain… en l'an Mil !

  Si les thèses d'Illig et Niemitz sont justes, Otton et Sylvestre appartenaient en fait… au 7ème siècle anno domini, et non pas au 10ème ( = 300 ans de décalage ! ) quand ils ont décidé d'avancer l'heure

  Quant au personnage fictif de Charlemagne, il a ensuite été gratifié - par les historiens et chroniqueurs - de tellement d'actions et d'épisodes « vécus » qu'il en était devenu plus que réel…
  Au point que tous les livres d'Histoire - et pas seulement les chansons de geste ou les épopées - se mirent à parler de lui, inventant par là-même de nouvelles facettes au personnage !
  On peut dire que c'était l'auto-création de Charlemagne et de plusieurs siècles d'Histoire.

 

L'histoire imaginée du Moyen-Âge

 

  Globalement, il s'agit d'une thèse hardie : Le Moyen-Âge s'est plus ou moins inventé lui-même
  Il est vrai que beaucoup de contradictions apparentes cessent alors d'elles-mêmes. Que cela concerne les édifices construits virtuellement durant les « 3 siècles fantômes », ou certaines trouvailles archéologiques, ou encore les écrits qui sont nous parvenus plus tard à travers le « crible » de la Renaissance.

  Niemitz ( 34 ) écrivait dès 1991 que : « l'Église falsifie sans en avoir vraiment besoin », tandis que Horst Fuhrmann, président de la Monumenta Germaniae Historia, avait déjà remarqué en 1986, à l'occasion d'un Congrès sur le thème de la « Falsification au Moyen-Âge » que : « le pouvoir central de la Papauté en train de s'affirmer n'avait pas vraiment eu besoin des falsifications, mais les falsifications, elles, pour leur succès, avaient besoin du pouvoir central de la Papauté ».

  Avec le recul actuel de quelques siècles, on s'aperçoit bien de quelques procédés douteux… On sait très officiellement que de faux documents historiques ont été émis - ou déclarés comme « authentiques », alors qu'ils ne l'étaient pas.

  La « Donation de Constantin » fait partie de ces faux historiques reconnus. On sait maintenant que les États Pontificaux, c'est-à-dire les états sous l'autorité temporelle du pape ( on parle aussi du « patrimoine de saint Pierre » ) ont été constitués à partir d'un faux document, dans lequel l'empereur Constantin 1er le Grand a cédé en 335, au pape Sylvestre 1er, toutes les provinces de l'Occident [ ce faisant, il gardait pour lui celles de l'Orient ! ].
  Selon les historiens, ce document a été « créé » de toutes pièces en 754. Et c'est un certain Pépin le Bref qui s'était alors engagé à rétrocéder au pape des terres conquises sur les Lombards. Cette donation fut confirmée en 774, à Rome, par Charlemagne, fils de Pépin.
  Réalité ou fiction ?
  En tout cas, au milieu du 14ème siècle, les États Pontificaux sont à leur extension maximale. Avec des possessions non seulement en Italie, mais également en France ( Avignon et le Comtat Venaissin ).

  Mais alors, faux dans le faux, et si Charlemagne n'a jamais existé ?
  On retiendra en tout cas que cela a été un coup « joliment bien monté », puisqu'à l'époque du maximum de leur extension, le pape souverain spirituel et temporel régnait sur une étendue appréciable de terres, qui lui rapportaient un joli pactole !
  Au fil du temps, les États Pontificaux se sont réduits comme peau de chagrin… Subsiste encore l'État du Vatican, créé le 11 février 1929, aux accords du Latran passés avec Benito Mussolini.

  Enfin, pour en terminer avec la « Donation de Constantin », on comprendra aussi que l'Église n'était plus tellement à un faux document près… avec la complicité des têtes couronnées d'Europe !
  Et tant pis pour les procédés douteux. Par la suite, bien des siècles plus tard, nombreux sont encore ceux qui profitent largement des avantages acquis…

  Il est également intéressant de constater que l'environnement socio-culturel des époques s'empare spontanément des « falsifications » faites en haut-lieu, et les font « fructifier ». A cette étape-là, la falsification n'est plus « dirigée », mais elle s'auto-alimente, pourrait-on dire !

  Certains historiens récentistes vont même jusqu'à penser que de faux documents, créés par les moines copistes ou leurs supérieurs, ont tout bonnement été mis au fond des tiroirs de bibliothèques… afin d'être découverts, et de "ressurgir" quelques siècles plus tard…
  C'est-à-dire, au moment même où le faux devait « agir » !
  Ce seraient ainsi de véritables bombes à retardement, destinées à entrer en action longtemps après avoir été conçues…
  Tout cela paraît très étonnant !
  Peut-il véritablement y avoir plusieurs siècles d'écart entre le faux, et le moment où il « agit » ?
  Décidément, on se croirait dans les « Couloirs du Temps » au beau milieu du scénario inspiré de Jean-Marie Poiré et Christian Clavier, qui conte les exploits du comte Godefroy de Montmirail, alias Jean Reno !

  En tout cas, suite aux possibles manipulations de la Chronologie, les écarts de temps n'ont pu qu'être amplifiés… Or l'Église catholique romaine avait tout intérêt à recréer de longs intervalles temporels, il en allait de sa légitimité !

  En 1582, le calendrier de l'Occident a été réformé par le pape Grégoire XIII, officiellement pour mettre fin aux dérives du point vernal. En fait, cela permettait d'entériner sans coup férir les décisions "collégiales" prises au concile de Trente.
  C'est à cette occasion qu'on a « inventé » l'ère chrétienne - et l'histoire de l'Église.
  Grégoire XIII lui-même n'a pas touché à la Chronologie. Ce furent plus tard Joseph Scaliger et Denys Petau qui s'en chargèrent. Mais le pape a effectivement « couvert » les anomalies temporelles qu'il ne pouvait pas ne pas connaître.

  Pourquoi, au juste, n'a-t-on pas découvert plus tôt cette « mise en scène » ? Sans doute parce que tout paraissait si naturel… Qui penserait à remettre en cause l'Histoire des manuels encyclopédiques, et celle des livres scolaires ?
  Et l'on comprend également que les historiens dont c'est le métier ne peuvent pas « systématiquement » faire part de leurs doutes sur tel ou tel passage de l'Histoire, s'ils en ont !

  Et pourtant, bien des récits historiques sont entachés d'erreurs - ou ont fait l'objet de subtils réaménagements : le bon sens populaire sait bien qu'après chaque grande guerre, ce sont les vainqueurs qui font l'Histoire
  Dans une chronologie, où l'on décompte les ans et où l'on resitue les dynasties royales, les possibilités de falsifications sont nombreuses.

  Si l'on y réfléchit bien, côté officiel, on doit bien avoir quelques doutes sur l'Antiquité et le Moyen-Âge, mais les historiens de métier n'ont pas conscience de « gros problèmes »… Ceux qui lisent et étudient les chroniques rencontrent parfois des choses bizarres, en rapport avec les datations, mais ils continuent à travailler dans leur discipline ( parfois une seule tranche de quelques dizaines d'années d'Histoire ! ) comme si de rien n'était, et surtout, sans nécessairement se concerter avec leurs collègues et confrères, ceux qui étudient la « tranche du haut », ou celle « du bas ».

  Il faut voir aussi la multitude des gens qui travaillent sur l'Histoire : il y a bien sûr les historiens, mais également les bibliothécaires, les archéologues, les spécialistes des pièces de monnaie, les chercheurs qui datent et utilisent le radiocarbone, ou la dendrochronologie, sans oublier les spécialistes des céramiques, des vases et poteries, ou encore ceux de l'histoire des religions ( qui sont parfois plus religieux qu'historiens ).

  Chacun vit dans son petit monde clos, ou dans sa « tranche temporelle ». Pour savoir ce qui s'est passé avant ou après, on fait confiance aux autres historiens ; pour ce qui est de confirmer une date historique, on laisse ce soin aux techniciens des laboratoires isotopiques. Et si l'on dispose, en fin d'analyse, de plusieurs interprétations, on choisira celle qui paraîtra la plus plausible, autrement dit celle qui conviendra d'emblée à un maximum de personnes.

  L'histoire est constamment réinterprétée… Une découverte archéologique comme celle d'inscriptions araméennes au Sud-Liban, a été spontanément interprétée « en concordance avec les dates déjà établies », même si cela signifie plutôt « en accord avec des textes historiquement peu fiables », mais qui servent traditionnellement ici de références, comme l'Ancien ou le Nouveau Testament !

  Il ne faut donc pas s'étonner si 1000 ans d'Histoire peuvent être tout bonnement incohérents. Même s'ils donnent l'impression d'être bien ordonnés, parce que répartis le long d'une trame historique qui nous apparaît exacte… car elle fait partie de nos souvenirs et traditions.

  C'est pourquoi des chercheurs comme Heribert Illig et Hans-Ulrich Niemitz peuvent parfaitement avoir raison quand ils proclament haut et fort que trois siècles de notre Histoire sont nuls et non advenus !

  Voici cinq exemples éloquents, tirés de leurs écrits, ou des livres d'Uwe Topper.

  • Les parsis, comme leur nom l'indique, sont originaires de Perse, ils sont actuellement près de cent mille en Inde. Ce sont des adorateurs du feu et des disciples de Zoroastre ( Zarathoustra ). Leur code moral est fondé sur le concept qu il existe une lutte continuelle entre les forces de la création, de la lumière, le bien, et celles des ténèbres et du mal. Les parsis se disputent encore au sujet de leur propre chronologie ! Quand au 18ème siècle, les représentants des communautés d'Inde et d'Iran se rencontrèrent, ils discutèrent de la date de leur exil, qu'ils estimaient avoir eu lieu au 7ème siècle, alors que d'autres faisaient remonter cette même date au 10ème siècle, ce qui fait 300 ans d'écart. [ Topper ]
  • L'Europe médiévale chrétienne présente des zones d'ombre et des discontinuités que l'on peut considérer comme des « âges sombres ». Pour ce qui est de la présence des juifs en Europe, les avis divergent. Selon les sources, l'existence d'une grande population de juifs au Haut Moyen-Âge n'est pas attestée, alors qu'elle l'est plus tardivement. En d'autres termes, entre le 6ème siècle et le début du 10ème siècle, on ne trouve pas vraiment de traces des juifs en Europe : c'est par extrapolation qu'on les intercale dans cette période qui va de l'Antiquité à l'an Mil. Un peu comme si tous ces siècles n'avaient pas vraiment existé… [ Illig ]
  • Dans la tranche temporelle qui nous intéresse, les historiens spécialisés dans l'histoire de Byzance se posent diverses questions. A quelle époque les grandes réformes administratives furent-elles réalisées ? Quand et comment se développa la Féodalité ? Il semblerait que tous ces épisodes hautement importants aient été introduits et mis en place avant l'année 600. Pendant une période de 300 ans, il ne s'est ensuite rien passé ! Soit le développement de la société a été extraordinairement lent pendant 3 siècles, soit cet intervalle de temps est imaginaire. En tout cas, les sources historiographiques et les pièces archéologiques brillent par leur absence ! [ Niemitz ]
  • En Allemagne même, les découvertes de fouilles historiques semblent manquer pour l'époque des « siècles fantômes ». Par exemple à Francfort-sur-le-Main, sur un site où l'on a retrouvé des strates successives, magnifiquement préservées, qui vont de l'époque romaine à la Renaissance, il n'y a pas de couches correspondant à la période entre 650 et 910… Qu'ont donc fait les archéologues pour combler ce « vide » stratigraphique ? Ils ont rempli la période vide avec ce qu'ils avaient pris dans une tranchée voisine, en l'occurrence des débris de poterie plus tardive… Et pour respecter la chronologie, ils ont fait correspondre ces artéfacts avec les jalons chronologiques des trois « siècles fantômes », qui bien entendu n'ont jamais trouvés en place ! [ Niemitz ]
  • Du côté de la dendrochronologie, il y a quelques « couacs » intéressants dans la perspective d'une chronologie courte… Nous savions - malheureusement pourrait-on dire - que les sciences naturelles n'étaient pas infaillibles… Et cela vaut aussi pour les méthodes de datation ! Celle du radiocarbone, ou carbone 14, dépend entièrement, pour la période du Haut Moyen-Âge, de la dendrochronologie. Cette dernière compare entre eux les échantillons de cercles du bois des arbres, chaque anneau étant censé représenter une année. On part du principe que des séries identiques de cercles se retrouvent dans les bois de même époque. En recoupant ces séries, d'un échantillon à l'autre, on espère remonter dans le temps, de proche en proche. Cela fut d'abord aisé, mais quand les dendrochonologistes ont voulu, voici une trentaine d'années, franchir la barre du Millénaire ( An Mil ), et par là-même pénétrer dans le Haut Moyen-Âge, ils ont eu beaucoup de difficulté à trouver les morceaux de bois adéquats. De plus, quand ils en avaient, ceux-ci ne semblaient décidément pas rentrer dans la "trame". Les dates calculées ne correspondaient plus avec la scène historique ! Cela dura une bonne dizaine d'années, jusqu'à ce qu'historiens et dendrochronologues tombèrent enfin d'accord pour dire que la méthode présentait des insuffisances. Donc, ce qui était au début une science exacte, utilisant des échantillons de bois palpables et visibles de tous, devenait au fur et à mesure que l'on reculait dans le temps une sorte de "méthode statistique" avec des données corrigées complexes, dont personne ne comprenait plus la signification, à part les spécialistes eux-mêmes ! On a pu montrer que des erreurs significatives avaient été faites dans le simple but d' " adapter " la chronologie "établie" avec ce que l'on supposait du déroulement de l'Histoire… [ Niemitz et Blöss ]

  Dans un dernier exemple maintenant, Heribert Illig et Hans-Ulrich Niemitz s'attaquent au « gros morceau » qu'est la Pfalzkapelle ou Chapelle Palatine d'Aix-la-Chapelle, la capitale de Charlemagne.
  Les deux historiens allemands nous montrent comment on peut « redater » judicieusement un monument dans toutes les règles de l'art ! Pour comprendre l'anachronisme constitué par la Pfalzkapelle, il faut bien sûr en savoir un peu plus sur l'un des événements architecturaux marquants de l'Histoire européenne : la construction de dômes et de coupoles.

 

De quelle époque date vraiment la Pfalzkapelle ?

 

  De même que Rome n'a pas été bâtie en un seul jour, l'art de monter un dôme ne s'est pas développé en Europe du jour au lendemain…
  Long et périlleux fut le chemin vers le chœur gothique de la cathédrale de Beauvais, le plus haut du monde, avec des voûtes de 47 m et une flèche de 153 m ! Elle s'est d'ailleurs effondrée en 1573. Ces tours et coupoles de plus en plus hautes, cet élan vers le Ciel, ont été difficiles à mettre en oeuvre. La voie de ces réalisations est parsemée d'embûches, depuis les environs de l'an Mil, où ce gigantisme s'est imposé. Jusque-là, on ne savait construire que des arcs en plein cintre, des murs massifs, et plus rarement des arcs croisés.

  En Catalogne, dans le sud de la France et en Bourgogne, on essaya d'édifier, à partir de 970, des dômes relativement menus. L'envergure était de 3,5 m à peine. Et seulement de petites églises, dans les Pyrénées, comme St Michel-de-Cuxa et St Martin-du-Canigou ont été entièrement coiffées d'une coupole. A St Philibert-de-Tournus ( église datée de 1015 environ ), c'est seulement la partie antérieure qui a été recouverte.

  Ce n'est qu'entre 1030 et 1060 que l'on a réussi à monter des dômes plus importants. La cathédrale de Spire, la plus majestueuse des cathédrales romanes ( elle a été pendant près de 300 ans le lieu de sépulture des empereurs allemands ) a encore été construite avec des nefs latérales de 70 m de long et de 7,75 m de large, soutenues par des arcs en plein cintre. C'est seulement entre 1082 et 1106 que l'on a réussi, toujours à Spire, à poser dans la partie centrale deux dômes de 14 m, voire même de 15,50 m d'envergure, le tout à 33 m de hauteur ! De grandes poutres en bois relient les murs entre eux. Ces techniques d'ancrage servaient à sécuriser les nefs latérales et les quatre tours. La cathédrale de Spire est l'un des monuments majeurs de l'art du Saint Empire romain germanique.
  Elle est si réussie et ses proportions sont si admirables que certains historiens des siècles suivants n'ont pas voulu croire que le bâtiment était aussi ancien !

  A Cluny on avait juste construit en plus massif. L'église possédait des dimensions peu communes pour l'art roman : 68 m de long pour la nef et 37 m pour l'avant-nef. La nef comportait onze travées. La voûte était soutenue par des arcs doubleaux, et la coupole montait à 40 m. Malheureusement il ne subsiste plus que des ruines de cette abbaye.

  Ainsi, l'évolution architecturale des constructions d'églises montre clairement comment, sur une période de 140 ans, depuis des débuts "craintifs" on en est arrivé à des dimensions spectaculaires, comme à Spire ! La portée passe de 3 mètres au quintuple, tandis que la hauteur de voûte passe de 4 mètres… à pratiquement 8 fois plus !
  Il faut bien sûr y ajouter la logistique, c'est-à-dire tout ce qui va avec la construction des cathédrales : le travail de la pierre, la taille, le ciselage, les sculptures, le dégagement des débris et des déchets, les techniques d'ancrage, etc., tout cela a dû faire sans cesse l'objet d'améliorations.

  Plantons maintenant le décor : à 220 km au nord-ouest de la cathédrale de Spire se trouve un monument qui contredit un peu tout ce que nous venons d'écrire. Il s'agit de la Pfalzkapelle d'Aix-la-Chapelle.
  Dans une chronique du moine Notker Balbulus ( 840-912 ), on dit que Charlemagne fit venir des maîtres et compagnons de tous pays, et qu'il supervisa personnellement la construction. On édifia un dôme octogonal, terminé en 798, qui est toujours en place. La voûte est haute de 30 mètres, large de 14,5 m à 15,6 m, soutenue par des colonnes en deux rangées.
  Les problèmes de construction ont été maîtrisés avec une technique singulièrement efficace, et de façon très raffinée. Nous pouvons dire que le maître d'œuvre possédait tout le répertoire de la construction des dômes, et qu'il savait le manier avec virtuosité.
  Un chœur gothique a été édifié en 1355, et consacré seulement à l'occasion des 600 ans de la mort de Charlemagne, en janvier 1414.
  C'est actuellement la Cathédrale d'Aix-la-Chapelle ( Aachener Dom ).

  La Pfalzkapelle a-t-elle été véritablement construite aux alentours de l'an 800 ? En tout cas, les techniques employées sont plutôt celles qu'on utilisera plus tard, dans la période historique comprise entre 970 et 1110.
  De telles connaissances en matière de construction de dômes ne tombent pas du ciel…
  D'après tout ce que l'on constate, dans les différents secteurs d'activité de la construction, de l'art et de la technicité, la Pfalzkapelle avait entre 200 et 300 ans d'avance sur son époque !
  Et pour l'œil avisé du connaisseur, il ne semble pas qu'elle ait vraiment servi de modèle pour les autres monuments de style roman des environs, dont l'édification est postérieure.

  Dans un concept d'évolution linéaire de l'art médiéval, c'est bien sûr très étrange. Une explication serait que la Pfalzkapelle est une représentation tardive de l'art antique, dans la lignée de l'Église de San Vitale, à Ravenne, ou de Hagia Sophia, à Constantinople, toutes deux bâties sous le règne de l'empereur Justinien ( 527-565 ). Mais apparemment, la Pfazkapelle a été construite sans que l'on puisse évoquer une influence directe des deux édifices précédents, idem pour le Panthéon de Rome.
  Dans l'Antiquité, les coupoles de béton étaient réalisées à partir de terre de Pozzula, qui renfermait du ciment, et aussi des roches éruptives très légères. Ce n'est pas le cas à Aix-la-Chapelle ( Aquae Grani en latin, Aachen en allemand ).

  Il faut se rendre à l'évidence : la Pfalzkapelle n'a pas de précédent… et n'a pas été utilisée non plus comme modèle. Elle est hors contexte architectural : « c'est un "bloc erratique" dans l'histoire des réalisations architecturales en Occident », s'exclame Illig !

  On peut néanmoins sortir de ce dilemme, en posant tout simplement la question de la date réelle de la construction de la chapelle.
  Jusqu'à présent, on s'en était guère soucié, car Charlemagne passait pour en avoir été le "maître d'œuvre". On pensait donc automatiquement aux environs de l'an 800.

  Mais si, en revanche, on admet que le personnage de Charlemagne n'est que pure fiction, qu'il n'a jamais véritablement existé, tout s'éclaire ! Les anachronismes de la chapelle d'Aix-la-Chapelle s'évanouissent, et l'on peut facilement resituer le monument au sein du grand mouvement de l'art Roman !
  Toutes les contradictions cessent si l'on date l'ouvrage de la seconde moitié du 11ème siècle, à peu près du même moment que l'édification de la cathédrale de Spire.
  C'est en désaccord, bien sûr, avec la traditionnelle image que nous avons du Moyen-Âge… et cela fait table rase de ce que nous pensons savoir de l'empire Carolingien.
  Mais l'Histoire a bien pu se dérouler… sans Charlemagne !

 

Tableau récapitulatif

A ce niveau de notre étude, il ressort que :

  1. Le Haut Moyen-Âge n'a pas pu exister tel qu'il est habituellement décrit dans les manuels d'Histoire
  2. Les contradictions apparentes se lèvent si l'on considère qu'une partie du Moyen-Âge est constituée d'un bloc artificiel de « siècles fantômes », de part et d'autre de périodes historiques documentées
  3. De nombreux indices montrent qu'il y a au moins une tranche de trois siècles en trop dans le Haut Moyen Age, correspondant aux 7ème, 8ème et 9ème siècles

 

Hasard ou mal intention ?

 

  Ces siècles fantômes sont-ils arrivés par hasard ou intentionnellement dans notre Histoire ?
  Contre la thèse du hasard, on peut dire que s'il en avait été ainsi, on l'aurait remarqué depuis longtemps.
  S'il s'agit d'une falsification délibérée au cours du temps, ses instigateurs ont forcément essayé de la dissimuler. Néanmoins, on devrait pouvoir découvrir des indices, et surtout le mobile

  Nous l'évoquions déjà, quelques pages plus haut, Illig et Niemitz ont trouvé des motivations politico-religieuses pour expliquer une falsification de l'Histoire.

  Tout d'abord, il y a des choses curieuses dans l'art byzantin. A partir de 835, tous les textes écrits en grec majuscule ont été réécrits avec de nouvelles minuscules… Quant aux textes originaux, ils ont été systématiquement détruits !
  Ce qui fait que le "stock" d'écritures et de documents de la grande nation byzantine a été complètement « refait » en l'espace de deux générations. Personne ne peut dire si l'on y a travaillé consciencieusement, ou bien si l'on en a profité pour falsifier des documents…Voire même si l'on n'en a pas recréé de totalement nouveaux !

  On sait que l'empereur Constantin VII Porphyrogénète ( 911-959 ) avait décidé, pour des raisons pratiques, de recopier beaucoup de textes antiques en les regroupant… Ce sont ces documents qui constituent souvent notre seul accès à bien des oeuvres de l'Antiquité grecque.

  D'autre part comme, dans la logique d'Illig et Niemitz, il ne peut pas y avoir eu, au 9ème siècle fantôme, de transcriptions de textes, ces auteurs mettent tout sur le compte de Constantin VII…
  Car ce dernier a bien pu profiter de l'occasion pour « réécrire » l'histoire byzantine des 300 années qui venaient de s'écouler !

  En plus, cet empereur avait une légitimation « sacrée » pour réaliser sans doute la plus grande action de falsification que l'Histoire ait connue.
  Après que les Perses eurent dérobé en 614 la relique sans doute la plus précieuse de la Chrétienté, à savoir la Croix de la Crucifixion, tout ce que nous savons au sujet de sa « reconquête » est tellement obscur ( il y a même eu l'intervention céleste d'un ange pour indiquer à Constantin l'endroit il devait combat mener ) qu'on peut penser que tout cela n'était que prétexte pour cacher la vérité, à savoir le scandale de la perte irrémédiable de la Vraie Croix !

  Durant les années fictives, il était possible de récupérer virtuellement la relique !
  Qu'on profitera d'ailleurs pour réduire en mille morceaux… avant de les redistribuer à toute la Chrétienté. Ainsi, d'une part, on aura fait taire un épisode peu glorieux, et de l'autre, on en aura aussi profité pour faire un peu de commerce.

  De cette façon, l'empereur Constantin aurait « post-daté » l'ensemble du monde Occidental, et préparé tacitement l'avènement de l'empereur Otton III "autour de l'an Mil", sous oublier le pape Sylvestre II.
  Tous deux avaient en effet d'excellentes raisons de jouer le jeu. Leur vœu était d'inaugurer la nouvelle ère du Christ, dont ils croyaient être les dignes représentants sur Terre !

  On peut penser que les deux compères, Otton et Sylvestre, avaient décidé ensemble d'avancer les pendules pour commémorer l'an Mil !
  En tout cas, la situation politique en Orient et Occident leur était particulièrement favorable. Théophanou, la mère d'Otton, était une parente de l'empereur byzantin Jean 1er Tzimisces ( 969-976 ), issu de la même dynastie macédonienne que Constantin VII. Dans un même temps, Otton III travaillait main dans la main avec le pape… union unique entre Byzance, Rome et l'empereur d'Occident, nous l'évoquions déjà.

  Cette manipulation chronologique, cette avance des pendules, décidée par Constantin et voulue par Otton, avait apparemment généré 300 années « vides »… des coquilles qu'il fallut ensuite remplir avec ce qui pouvait au mieux concilier les intérêts des régnants.

  Pour le pape, comme pour l'empereur romain germanique, il était avantageux de décider de l'avenir qu'ils voulaient avoir… comme s'il s'agissait déjà du passé… et de compenser ainsi l'autorité ou la légitimité qu'ils n'avaient pas… par la fabrication d'ancêtres ou de précurseurs prestigieux !

  Ainsi fut créé Charlemagne, dont l'empire immense englobait tout ce que vers quoi Otton III tendait…

  Les premières esquisses de ce passé glorieux ont porté vers les nues les générations d'empereurs, de rois et de papes, qui suivirent… assistés par le zèle des moines-copieurs et des chronologistes !

  Tout se déroulait à merveille, jusqu'au jour où il y eut des archéologues et historiens qui ont préféré aller fouiller la terre et les vieilles archives, plutôt que de se laisser impressionner par de belles histoires.

  Heribert Illig et Hans-Ulrich Niemitz invitent les chercheurs de toutes disciplines à oser un changement de paradigme. Le but est de trouver des explications rationnelles à notre passé historique.
  Dans leur reconstitution du Haut Moyen-Âge, les deux auteurs allemands sont d'ailleurs tombés sur un gros morceau, en la personne de Charlemagne ou Karl der Große, aussi célèbre des deux côtés du Rhin !

 


 

Suite...  Chapitre 6

 

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