LE BULLETIN DE LA BIPEDIE INITIALE

Editée par le Centre d'Etude et de Recherche sur la Bipédie Initiale :

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( mars 1992 )

Sommaire :

 


 

LE COELACANTHE A-T-IL
UN PASSE TERRESTRE ?

par François de SARRE

 

ABSTRACTS : The live Coelacanth, Latimeria chalumnae, is known mainly from the Comoro Islands, northwest of Madagascar. Fossile members of the suborder Coelancanthini are reported from the middle of the Devonian period until the Cretaceous age.
  Together with the suborder Rhipidistia, the Coelacanths constitute the order Crossopterygii, or lobe-finned fishes. The Rhipidistia ( lower Devonian to lower Permian ) allegedly gave rise to both the Coelacanths and the land-living vertebrates ( Tetrapods ).
  As seen in films, the Coelacanth swims like many quadrupeds trot... This implies the existence of a remarkable neuromuscular co-ordination, despite of a small brain which takes place in a vast skull-cavity, essentially filled with grease... It does indicate that the swim behaviour of the today Coelacanth is not an acquired character, but rather a 'residual' locomotory habit, inherited from tetrapod ancestors that were land-dwellers !
  Some other characteristics, as : articulate limbs, enamel plastered teeth, the internal ear and a lung, allow us to argue that the Coelacanth once evolved from Tetrapods. Blood samples also show that the DNA content of Latimeria erythrocyte nuclei is higher than would be expected in a presumed 'ancestor of the tetrapods'.
  Fishes, in general, appear to be highly specialized water animals which proceeded from different lineages of tetrapods : the 4 legs and the lung transformed to the paired fins and to the natatory bladder, as gills were added.

 

  Apparus au Dévonien, les Coelacanthes se sont maintenus jusqu'à l'époque actuelle avec le genre Latimeria considéré comme un fossile vivant. Les Coelacanthes ont été représentés au Crétacé par des formes de grande taille, comme Mawsonia tegarnensis. L'actuel Latimeria chalumnae Smith est connu surtout des Comores, un groupe d'îles qui se trouve au nord-ouest de Madagascar.
Note de l'auteur : Cet article écrit en 1992 ne fait pas encore référence aux nouveaux points de répartition, notamment au large de Sulawesi en Indonésie,
cf. http://perso.wanadoo.fr/cryptozoo/actualit/1998/coelindo.htm ]

  La découverte du Coelacanthe en 1938 fit l'effet d'une bombe dans les milieux scientifiques. Le professeur J.L.B. Smith, ichtyologiste de l'Université Rhodes de Grahamstown en Afrique du Sud, qui avait déjà décrit et nommé plus de cent espèces de Poissons, aurait eu la réflexion suivante en examinant pour la première fois le Coelacanthe vivant: << J'aurais croisé un Dinosaure en pleine rue que je n'aurais guère été plus saisi >>. On pensait en effet que les Coelacanthes avaient disparu, voici environ 60 millions d'années, en même temps que les Dinosaures.
  Le professeur Smith donna à ce poisson le nom générique Latimeria en l'honneur de Miss M. Courtenay Latimer, conservateur du musée de la ville d'East London, en Afrique du Sud, qui eut l'heureuse initiative de naturaliser le poisson capturé par un chalutier local ; le nom spécifique chalumnae fut donné, quant à lui, pour commémorer le lieu de la capture, l'embouchure du fleuve Chalumna ( près d'East London ).

  Avec un autre sous-ordre, celui des Rhipidistia, les Coelacanthini ( ou Actinistia ) forment l'ordre des Crossoptérygiens, ou Poissons à nageoires lobées.
  On les rassemble avec les Dipneustes ( ou Poissons pulmonés ) et les Tétrapodes ( ou Vertébrés à pattes ) dans le vaste groupe des Sarcoptérygiens.

  Les Rhipidistia ( du Dévonien inférieur jusqu'au Permien inférieur ) se décomposent pour leur part en Ostéolépiformes, Porolépiformes et Onychodontiformes. C'est chez les Rhipidisia que l'on pense trouver les ancêtres des Tétrapodes.
  D'une manière générale, les Crossoptérygiens paraissent représenter les maillons de transition entre les Poissons stricto sensu et les Amphibiens, partis à la conquête de la terre ferme, voici près de 400 millions d'années.
  Pour la plupart des auteurs, ces poissons aux nageoires lobées auraient rempli toutes les conditions requises pour passer "avec succès" à un mode de vie terrestre. Ils ont en effet possédé un poumon, des narines internes ( choanes ) permettant à l'air inspiré de passer du nez à la gorge, des nageoires paires articulées, etc...
  A l'inverse, on ne s'est apparemment guère posé la question si ces vertébrés aquatiques auraient pu se développer à partir de formes terrestres, venues poursuivre leur évolution en milieu aquatique...
  C'est l'hypothèse discutée dans le présent article, à partir d'observations faites sur le Coelacanthe actuel, Latimeria chalumnae.

  Il y a quelque temps de cela, ce curieux poisson, qu'on considère généralement comme "le descendant d'une branche collatérale des ancêtres de l'homme"... préfigurant le Vertébré terrestre, a été filmé dans son milieu naturel ( 1 ) , au large d'une île de l'archipel des Comores.
  Sur les photos tirées de ce film, on constate aisément que la nage de ce poisson est remarquablement proche du trot des quadrupèdes...
  En effet, le Coelacante "nage comme un cheval trotte" : les nageoires avancent par paires croisées ( = la pectorale gauche avec la pelvienne droite, la pectorale droite avec la pelvienne gauche, et ainsi de suite... ), alors que chez les autres poissons, ces nageoires fonctionnent et agissent surtout comme des stabilisateurs, destinés à maintenir l'animal dans le plan horizontal, pendant que la queue godille le corps vers l'avant.

  Nous pouvons tout de suite noter, avant d'en venir un peu plus loin à l'étude des structures osseuses de ces nageoires, qu'une telle façon de nager témoigne chez le Coelacanthe ( et cela va dans le sens de notre démonstration ! ) d'une remarquable coordination neuro-musculaire. En liaison avec la petitesse constatée du cerveau au fond d'une vaste cavité remplie de graisse, on peut supposer que le caractère n'est pas acquis, mais que cette faculté locomotrice singulière est héritée d'ancêtres tétrapodes qui furent des marcheurs terrestres !

 

GENERALITES

  Les caractéristiques anatomiques communes partagées par le Coelacanthe et les Vertébrés tétrapodes sont :

  Les nageoires paires de Latimeria chalumnae sont portées par des lobes musclés et écailleux. Cette disposition peut représenter le stade 'transitoire' entre un membre de quadrupède et une nageoire habituelle de poisson. Nous reviendrons sur ce point, ainsi que sur la structure osseuse.

  Le poumon résiduel, empli de graisse, n'est plus fonctionnel - et il ne s'est pas non plus transformé en vessie natatoire hydrostatique. Comme chez les autres poissons, ce sont maintenant des branchies qui assurent la respiration. A noter aussi la morphologie très simplifiée du cœur, qui est entièrement linéaire... Cela a de quoi surprendre si l'on pense, en accord avec les thèses classiques, que le Coelacanthe est proche des formes << qui ont mené aux Vertébrés tétrapodes >>.

  Il existe aussi de nombreuses analogies entre Requin et Coelacanthe : au niveau des glandes hormonales, du système permettant la compensation de la pression osmotique de l'eau de mer, et pour ce qui est du métabolisme de l'azote.
  En effet, et cela a de quoi surprendre, malgré le rang systématique qui leur est dévolu, les Requins présentent beaucoup de caractères qui les rapprocheraient des Vertébrés tétrapodes ( dont ils sont peut-être issus ). Leur adaptation au milieu marin ou dulçaquicole se serait alors faite d'une manière parallèle à ce que l'on peut observer chez les Crossoptérygiens et chez d'autres groupes de poissons ( Dipneustes, Polyptères... ).

  On sait maintenant que Latimeria chalumnae est ovo-vivipare. Les œufs, de la grosseur d'une orange, éclosent dans le ventre de la femelle, laquelle met ensuite bas à des petits tout formés, à la manière de certains requins et de la plupart des tétrapodes.

  Chez le Coelacanthe, comme chez les autres Poissons, l'oreille interne est devenue essentiellement un organe d'équilibration, le sens auditif se maintenant néanmoins, de façon plus ou moins développée selon les lignées. Le canal s'ouvrant sur la tête vers l'extérieur disparaît pendant l'adaptation au milieu liquide.

  Coelacanthe signifie "à colonne vertébrale creuse". En effet, le squelette axial ( fait unique chez les Vertébrés actuels ) se compose d'un long tube élastique en tissu fibreux ( "notocorde" ), les vertèbres étant réduites à de petites pièces cartilagineuses. D'une façon générale, on peut considérer que le squelette est régressé par rapport aux Crossoptérygiens fossiles... Le Coelacanthe s'est adapté de plus en plus aux conditions d'une vie en milieu marin ouvert, tout en s'éloignant [ dans le temps ] du prototype de base, vraisemblablement terrestre.
  Le membre, pectoral ou pelvien, demeure un ensemble de 4 pièces articulées, à l'extrémité duquel s'articulent des modules cartilagineux supportant les rayons de la membrane natatoire. On peut faire dériver cette structure de la patte antérieure ou postérieure d'un tétrapode terrestre ou amphibie.

 

L' ORIGINE DES NAGEOIRES PAIRES

Classiquement, 2 conceptions s'opposent :

  1. celle de l'origine branchiale des nageoires paires, et
  2. celle de leur formation à partir d'un repli latéral du corps.

  Dans la première hypothèse, le type primitif de nageoire serait celui "à base étroite" des Dipneustes ( poissons pulmonés ), qu'on nomme également "archiptérygium bisérié".
  Cela implique une structure primitivement monosegmentaire, ce qui ne paraît pas le cas. Au contraire, l'embryologie montre un champ morphogénétique continu en position ventro- latérale, sur la région troncale de tout vertébré étudié en ce sens.

  La seconde hypothèse postule que les membres pairs sont issus d'un repli natatoire qui se trouvait à l'origine de part et d'autre des flancs du pré-vertébré ancestral. La partie moyenne du repli disparaissant, la partie antérieure aurait formé la ceinture et la nageoire pectorales, la partie postérieure la ceinture et la nageoire pelviennes.
  Dans cette hypothèse-là, tous les types de nageoires chez les Poissons,

dériveraient d'une ébauche primitive "à base large".

  La conception personnelle de l'auteur rejoint ce dernier point de vue, tout en stipulant que le repli natatoire originel s'est différencié d'emblée en membres pairs, munis à leur extrémité de palettes natatoires, représentant le chiridium primitif [ en forme de main palmée à 5 ou 6 doigts ].
  La partie antérieure du repli natatoire originel aurait ainsi formé la ceinture scapulaire et les os du chiridium antérieur [ devenu, chez l'homme, le bras et la main ]. La partie postérieure du même repli natatoire aurait donné directement naissance à la ceinture pelvienne et aux os du chiridium postérieur [ jambe et pied ].

  Selon ce point de vue, le chiridium caractérisant les tétrapodes terrestres et leurs ancêtres aquatiques de type homonculien, serait aussi à l'origine du ptérygium des Poissons. Dans mon hypothèse, l'homoncule primitif possédait 2 paires de palettes natatoires, dont la constitution osseuse est celle que l'on retrouve inchangée dans les membres de l'être humain ( 2 ).

 

LE RETOUR A LA VIE AQUATIQUE

  Chez les Mammifères marins, les extrémités se sont retransformées en nageoires. Elles montrent des modifications dont la nature et l'importance varient en fonction du groupe considéré. Chez les Phoques, les membres antérieurs se sont mués en larges rames, mais des griffes ont subsisté, qui leur permettent de se hisser sur la berge. Ce n'est plus le cas des Siréniens, ni des Cétacés, qui ont acquis un corps pisciforme ; chez eux, les extrémités antérieures forment une nageoire fonctionnelle à pointe effilée. De leurs membres postérieurs ne subsistent plus que d'infimes vestiges enfouis sous la peau.
  Une telle adaptation à la nage et au milieu aquatique se retrouve chez des Reptiles, les Ichtyosaures de l'ère Secondaire, par exemple.
  Les transformations de membres en nageoires, chez des animaux originellement terrestres, peuvent se réaliser par des modalités bien différentes, selon les lignées concernées.
  Chez les Crossoptérygiens, comme chez les Cétacés ou les Ichtyosaures, la structure primitive de l'extrémité du tétrapode est encore aisément reconnaissable. Eusthenopteron, du Dévonien, présente même toujours la pentadactylie originelle.
  Durant l'évolution type d'un Poisson, les ossicules du chéridium viennent à disparaître complètement. Dans ce cas, les rayons soutenant la membrane natatoire s'articulent directement sur la ceinture pectorale ou pelvienne, les rattachant au corps.

 

CONCLUSION

  Le Coelacanthe contemporain présente des caractères anatomiques qui font penser à une origine terrestre de sa lignée, à partir de vertébrés tétrapodes.
  Des recherches sur la quantité d'acide nucléique présente dans les érythrocytes ( 3 ) vont dans ce sens. Le taux découvert est supérieur à celui qu'on s'attendrait normalement à trouver chez le représentant d'un groupe dont les formes anciennes ont évolué ( ? ) vers les vertébrés terrestres. Cela témoigne bien de la spécialisation de tout le groupe.
  Les Crossoptérygiens ne seraient pas les ancêtres des tétrapodes, mais dériveraient a contrario de ces derniers, vraisemblablement des Amphibiens de la période dévonienne.
  On peut élargir cette base de raisonnement et l'appliquer à tous les Poissons... Ceux-ci procéderaient donc de lignées diverses de tétrapodes, retournées vivre dans l'eau à différents moments. Les 4 membres se transforment progressivement en nageoires paires, le poumon en vessie natatoire [ quand il ne disparaît pas complètement ], tandis que des branchies nouvellement formées assument désormais la fonction respiratoire.
  Des travaux prochains, en histologie, en physiologie ou en embryologie, viendront sans doute compléter ce point de vue. Il serait bon, en tout cas, de se dégager d'une image traditionnellement figée en matière d'histoire évolutive des divers groupes de Poissons.

 

1) FRICKE, H. (1988) : J'ai découvert le fossile vivant - GEO n° 115, pp. 56-75, Paris.

2)  SARRE, F. de ( 1988 ) : Initial Bipedalism : An Inquiry into Zoological Evidence - BIPEDIA n° 1, pp. 3-16, Nice.
SARRE, F. de ( 1989 ) : About an Aquatic Stage in Man's early Evolution, with references to Max Westenhöfer and Initial Bipedalism - BIPEDIA n° 2 : 1-4.
SARRE, F. de ( 1989 ) : What Did the First Vertebrate Look like that Entered Land ? The Standpoint of Intitial Bipedalism Theory - BIPEDIA n° 3 : 17-21

3)  THOMPSON, K.S. et al. ( 1973 ) : Nuclear DNA contents of Coelacanth erythrocytes - NATURE n° 241, p. 126, London.

 

 

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LE PROBLEME DE L'HOMME SAUVAGE
DES PYRENEES AU REGARD DES
DONNEES
DE L'ANTHROPOLOGIE CULTURELLE

par Benoît GRISON

 

[ à propos de RAYNAL, Bipedia 3 : 1-16 et Bipedia 4 : 16-18 ]

  En réaction à l'intéressant article de Michel RAYNAL, j'aimerais développer ici une analyse différente, mais tendant aussi par ses conclusions à montrer la vraisemblance de l'assimilation qui peut être faite entre Homme Sauvage d'Asie Centrale et le Basa-Jaun ou Ome Pelut1 ) de la région pyrénéenne. Mon approche sera axée sur les apports de l'Anthropologie Culturelle, et ce pour une raison précise : en 1981-1982, quand RAYNAL et moi-même avons débuté nos recherches conjointes sur la question, la position ethnographique dominante [ malgré l'exception constituée par l'étude de GOMEZ-TABANERA ( 2 ) ] consistait à affirmer que cet ensemble de croyances était rattachable à la mythologie de l'ours. C'est encore la position la plus répandue. Aussi vais-je m'efforcer de montrer, sur la base même des données anthropologiques, que le folklore de l'Homme Sauvage dans cette région ne se réfère nullement pour sa plus grande part à l'ours, Ursus arctos.

  En dehors de diverses représentations, analysées avec finesse par RAYNAL ainsi qu'HEUVELMANS ( gravures d'Isturitz, femme-ours du monastère de San Salvador de Cornellana, et dessin russe de 1760 du "satyre" exhibé à Barcelone, qui ne concerne peut- être pas le domaine pyrénéen ), nous ne disposons pas d'autres matériaux que ceux fournis par les ethnologues. En effet, les "témoignages historiques" évoqués par RAYNAL sont très contestables, et il est significatif que plus ils sont récents, plus leur crédibilité apparente diminue. Le sauvage de la forêt d'Yraty ( 1774 ) ne peut être considéré comme un hominidé relique plausible par le seul fait de son aptitude à la course et d'une pilosité mythique souvent prêtée aux enfants ensauvagés ( 3 ) ( p. ex. l'enfant-loup de Shahjehanpur, 1858 ). Par là même, on ne peut se fonder sur ce cas pour supposer une origine pyrénéenne à l'homme sauvage de 1760. Quant à la "mujer salvaje" des Monts Cantabriques, il semble bien hasardeux, vu la faiblesse du témoignage précédent, d'en faire une hybride pour rendre compte de la technologie fruste qu'elle avait à sa disposition. Ne parlons pas du récit de Mme Gomez qui me paraît se ranger dans la catégorie, bien connue des sociologues, du mythe ancien réactualisé par l'introduction d'un contexte moderne, et ainsi "revécu par toute une collectivité" ( 4 ) : il s'agit là d'une information folklorique de plus [ le cas de l'idiot de Bagnères de Luchon, qui n'a pas fait l'objet d'aucune étude approfondie de la part d'un pathologiste, n'est pas exploitable ].

  En premier lieu, il est clair que partout où n'existaient pas de primates, les différences sortes d'ours ont fait l'objet de croyances similaires à celles attachées à l'Homme Sauvage mythique des Pyrénées : on a donc un mythogramme ( pour reprendre un terme issu d'OSGOOD et LURIA ) partiellement commun au plantigrade et à l'homme velu. Ainsi, les Aïnous du nord de l'archipel nippon croyaient fermement qu'un homme ou une femme peut parfois se mettre en ménage de gré ou de force avec un ours ( 5 ). Yu, monarque légendaire de la Chine ancienne, se métamorphose en ce même animal en présence de son épouse ( 6 ). Bien plus, dans toute l'Asie Centrale et Septentrionale, dans les Balkans, les Pays Baltes, en Scandinavie et Amérique du Nord, de tels accouplements donnent naissance à des héros, souvent fondateurs de dynasties royales ( 7 ) ( 8 ) ( 9 ). Ces derniers sont comparables aux Jean-de-l'Ours lorrains et languedociens, que les pionniers acadiens ont importé dans le Nouveau Monde ( 10 ) ( 11 ) ( 12 ). C'est que toutes ces populations considèrent plus ou moins l'ours comme étant un "homme déguisé" ( 13 ), ancêtre psychopompe ou proche parent déchu, dans lequel on peut se réincarner : en témoignent les sobriquets familiaux que lui attribuent les Toungouses, les Iakoutes ou encore les Algonquins ( "vieillard", "Grand Oncle", "Grand Mère"... ) ( 6 ) ( 14 ).

  Il ne fait pas de doute que des conceptions analogues ont eu cours jadis en Europe : une statuette romaine trouvée près de Berne, qui représente une femme assise vers laquelle se dirige un ours brun massif, est interprété couramment comme une hiérogamie ( 15 ). Au Moyen Age, on pensait d'ailleurs que l'ours s'accouplait en position ventrale ( 16 ) : cette erreur, héritée de Pline, achevait d'en faire un parfait homme sauvage. Plus tard, ce passé mythique transparaît, sous forme édulcorée, chez quelques écrivains ( Potocki, Hugo ou encore Mérimée ( 17 ) ( 18 ) ( 19 ) ). Il explique l'intérêt que suscitent les divers enfants-ours ( du XVII° siècle lituanien, notamment ) et les "faits divers" mettant en scène des ours captifs tueurs ou séducteurs de jeunes femmes ( 20 ) ( 21 ). Partout, cette mythologie se voit associée systématiquement à un culte de l'ours14 ).

  Or, Txomin PEILLEN a prouvé par une enquête menée en 1983 ( 22 ), qu'un tel culte, avec tous ses traits caractéristiques - dont la conservation des pattes pour conjurer les maléfices, comme chez les chasseurs sibériens ( 23 ) - existait chez les anciens Basques. On pourrait donc être tenté de ne pas chercher plus loin l'origine d'Ome Pelut. Mais la question n'est pas si simple, comme le montre l'étude des divers carnavals de la région.

  Parmi eux, il y a certes des fêtes qui entretiennent des rapports probables avec la mythologie de l'ours, telles les Chasses de la Bigorre et du Roussillon ( 24 ), l'immolation par le feu de l'ours qui doit ressusciter à Encamp ( Andorre ) ( 25 ), ou la Vijanera de la vallée de Iguna ( Cantabrie ) ( 26 ). Mais ce ne sont en aucun cas des fêtes de l'ours analogues à celles que pratiquent les Aïnous, les Giliaks ou les Lapons ( 8 ) ( 27 ).

  Quant aux carnavals de Prats-de-Mollo et Arles-sur-Tech, ce sont des héritiers directs des Saturnales Romaines, tout comme les "fêtes des sots" du Moyen-Age ( 28 ) ( 29 ) ( 59 ). Cela est démontré amplement par des concordances calendaires et la présence de déguisements janusiens ( 25 ) ( 30 ) ( 31 ). Ces manifestations dionysiennes, marquant souvent l'arrivée du Printemps, mettaient en scène la cohorte des Satyres, d'où les caractéristiques des masques portés par les participants des festa follorum sur les miniatures médiévales ( 32 ) ( 33 ). Au Haut Moyen-Age encore, de telles processions faisaient intervenir explicitement les figures du dieu Orcus ( Silvanus ), représenté sur les tombes étrusques "sous la forme d'un géant barbu et hirsute" ( 34 ), et de la déesse Lamia ( Maia ) ( 4 ) ( 35 ). On reconnaît en ces deux personnages Basa Jaun et sa parèdre, la Dame Sauvage du Pays Basque ( 36 ).

  Tout comme le colosse babylonien Enkidou ( 37 ), et plus tard les esprits des bois germaniques ( Orco ), également montagnards ( 38 ) ( 39 ), les Faunes de l'Antiquité étaient des "Maîtres des Animaux", ce qui nous donne la clé du terme "Seigneur Sauvage" ( = Basa Jaun40 ) ( 41 ) ). Il est d'ailleurs logique que l'Homme des Bois, que l'on considère avec Merlin dans la tradition celtique comme une sorte de vates inspiré, soit l'un des protagonistes de la "fête des fous" ( 42 ) ( 43 ) ( 44 ).

  Comme on le voit, l'Homme Sauvage originel des Euskariens, dont l'image mythique est évoquée dans certains tableaux de Goya ( 45 ), est bien un primate. Son identité est nette, contrairement à celle des Hommes Sauvages des folklores nordiques et est-européens ( Maramures de Roumanie, Tchécoslovaquie, etc. ), très "ursins". L'excellent portrait-robot établi par Duny-Pétré ( 1 ) peut très bien être considéré comme se référant à un être réel : ce n'est pas parce qu'un animal devient symbolique qu'il cesse d'exister. Il semble bien que le Semiot soit un hominidé. Comme il n'y a jamais eu de confréries du type de celle des berserkr scandinaves ( 46 ) dans cette partie de l'Europe, son assimilation à l'Homo pongoïdes étudié par PORCHNEV, KOFFMANN et HEUVELMANS s'impose : celle-ci fut d'ailleurs proposée par HEUVELMANS le 14 janvier 1985 lors d'une émission diffusée sur les ondes de France-Culture.

  L'archétype de l'Homme Sauvage accueille en son sein les animaux humanoïdes les plus divers ( 47 ). Je n'en veux pour preuve que le conte de la femme velue : rendue furieuse par la fuite de son époux humain, elle jette dans sa direction un de leurs rejetons, alors qu'il traverse une rivière. Dans la version indonésienne du motif, il s'agit d'une femelle orang-outan ( 48 ), alors que dans celle des Elunchun ( = Oronchon ) chinois, c'est une ourse ( 6 ). Aussi, quand le Basa Jaun a disparu, il a été remplacé par l'ours, comme cela s'est produit dans d'autres régions du monde ( 49 ) ( 50 ) ( 51 ) ( 52 ). Cette confusion s'est faite d'autant plus aisément que l'ours, présent parfois dans les fêtes indo-européennes anciennes sous forme d'un "ours dansant" chamanique ( 53 ) ( 54 ), était un animal dédié à Bacchus ( c'était aussi le cas du cerf ( 15 ) ( 55 ) ). Encore aujourd'hui, dans le Haut-Adige autrichien, on promène son effigie vêtue de feuilles de lierre, attributs du Dionysos des Hymnes homériques dont la figure s'est perpétuée à travers le Pfingstl bavarois et le ( Pfins ) quack lorrain ( 27 ) ( 56 ). La mythologie grecque ne nous apprend-elle pas que la nymphe Callisto eut de Zeus deux fils : Arcas ( mot dérivant de la même racine indo-européenne que arktos, ours ) et Pan ( 34 ) ? Une dérive linguistique favorisa la substitution de l'ours à l'Homme Sauvage durant la lente christianisation des campagnes. Orcus fut transformé en différents Saint Ours, lesquels n'entretiennent aucu rapport avec les personnages historiques portant ce nom ( 16 ) ( 17 ), mais ont tous les traits de démons de la végétation ( 58 ).

  Les apports de l'ethnologie confirment donc totalement la validité de l'hypothèse selon laquelle l'Homme Sauvage des Pyrénées n'est autre que l'homme pongoïde des cryptozoologues, qui subsisterait encore de nos jours en Asie Centrale.

 

REFERENCES CITEES

(1) DUNY-PETRE (P.) : Bull. Soc. Sciences, Lettres et Arts Bayonne, n° 92-94, 1960.

(2) GOMEZ-TABANERA (J.M.) : In Homenaje a J.C. Baroja ( Centro de Investigaciones Sociologicas, Madrid, 1978 ) ( pp. 471-509 ).

(3) CHAUVIN (R.) : Les Surdoués ( Stock, Paris, 1975 ).

(4) FABRE (D.) : Folklore, Carcassonne, 22 (2), 2-36, été 1989 ( pp. 9-10, 14-15 ).

(5) LEROI-GOURHAN (A.) : Un Voyage chez les Aïnous ( Albin-Michel, Paris, 1989 ) ( chapitre X ).

(6) ZHENG (C.) : Mythes et Croyances du Monde Chinois Primitif ( Payot, Paris, 1989 ).

(7) FABRE (D.) : Via Domitia, Toulouse, n.s., - ( 5 ), 51-71, 1970.

(8) PRANEUF (M.) : L'Ours et les Hommes dans les Traditions Européennes (Imago, Paris, 1989).

(9) DESVEAUX (E.) : Sous le Signe de l'Ours : Mythes et Temporalité chez les Ojibwa Septentrionaux ( Maison des Sciences de l'Homme, Paris, 1989 ).

(10) HANS (J.M.) : Revue Lorraine Populaire, Nancy, 13, 76, 173-177, juin 1987.

(11) FABRE (D.) & LACROIX (J.) (éds) : Histoires et Légendes du Languedoc Mystérieux ( Tchou, Paris, 1970 ).

(12) MAILLET (A.) : Le 8° Jour ( Grasset, Paris, 1987 ).

(13) LEROI-GOURHAN (A.) & ROCQUET (C.H.) : Les Racines du Monde ( Belfond, Paris, 1982 ) ( p. 68 ).

(14) HALLOWELL (I.) : American Anthropologist, Philadelphia, n.s., 1, n° 1, 1-175, 1926.

(15) CHRISTINGER (R.) & BORGEAUD (W.) : Mythologie de la Suisse Ancienne ( Georg, Genève, tome 1, 1963 ) ( chap. 3 ).

(16) FABRE (D.) & LACROIX (J.) : La Vie Quotidienne des Paysans du Languedoc au XIX° siècle ( Hachette, Paris, 1973 ) ( pp. 269-277 ).

(17) POTOCKI (J.) : Manuscrit trouvé à Saragosse ( 1803-1815 ) ( José Corti, Paris, 1989-1990 ) ( 14° journée, p. 156 ).

(18) HUGO (V.) : Han d'Islande ( 1823 ).

(19) MERIMEE (P.) : Lokis ( 1869 ).

(20) Supplément illustré du Petit Journal, Paris, 11 juillet 1893, p. 8.

(21) NELLI (R.) : in : Lumière du Graal ( Cahiers du Sud, Paris, 1951 ) ( p. 319 ).

(22) PEILLEN (T.) : in : DENDALETCHE (C.) (éd.) : L'Ours BrunActa Biologica Montana, Centre Pyrénéen de Biologie et Anthropologie des Montagnes, Pau, 1986 ) ( pp. 171-173 ).

(23) MATHIEU (R.) : L'Homme, Paris, 24, 1, 5-42, janvier-mars 1984.

(24) POUEIGH (J.) : Le Folklore des Pays d'Oc ( Payot, Paris, 1952 ) ( pp. 206-207, 210-211 ).

(25) VAN GENNEP (A.) : Manuel de Folklore Français Contemporain ( Picard, Paris, 1947 ) ( tome 1, 3 ).

(26) BAROJA (J.C.) : Le Carnaval ( Gallimard, Paris, 1979 ).

(27) FRAZER (J.G.) : The Golden Bough ( Macmillan, London, 1940 ).

(28) CITERNE (G.) : La Fête de l'Ours ( Institut Coopératif de l'Ecole Moderne, Cannes, 1983 ).

(29) LE ROY LADURIE (E.) : Le Carnaval de Romans ( Gallimard, Paris, 1979 ).

(30) HEERS (J.) : Fêtes des Fous et Carnavals ( Fayard, Paris, 1983 ).

(31) GAIGNEBET (C.) : Le Carnaval ( Payot, Paris, 1974 ).

(32) JEANMAIRE (H.) : Dionysos, Histoire et Culte de Bacchus ( Payot, Paris, nouvelle édition, 1986 ).

(33) DANIELOU (A.) : Shiva et Dionysos ( Fayard, Paris, 1979 ).

(34) GRIMAL (P.) : Dictionnaire de la Mythologie Grecque et Romaine ( PUF, Paris, 9° édition, 1988 ) ( pp. 43-44, 76, 329 ).

(35) BERNHEIMER (R.) : Wild Men in the Middle Ages ( Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1952 ) ( pp. 43-44 ).

(36) BIDART (P.) : Dire, Revue du Conte et de l'Oralité, Paris, n° 6, 18-19, été 1988.

(37) CONTENAU (G.) (éd.) : L'épopée de Gilgamesh ( Artisans du Livre, Paris, 1939 ).

(38) GRIMM (J.) : Deutsche Mythologie ( Akademische Druck- u. Verlagsanstalt, Graz, 1968 ) ( III. Band ) ( p. 124, pp. 141-142 ).

(39) MANNHARDT (W.) : Wald- und Feldkulte ( Gebrüder Bornträger, Berlin, 1875-77 ).

(40) DECHARME (P.) : Mythologie de la Grèce Antique ( Garnier, Paris, 4° éd., 1984 ).

(41) HEUVELMANS (B.) & PORCHNEV (B.) : L'Homme de Néanderthal est toujours vivant ( Plon, Paris, 1974 ) ( pp. 125-126 ).

(42) LA VILLEMARQUE (H. de) : Myrdhin ou l'Enchanteur Merlin ( Terre de Brume, 1990 ).

(43) TREGUER (M.) : Le Matin, Paris, 9-10 avril 1977.

(44) LEVER (M.) : Le Sceptre et la Marotte ( Fayard, Paris, 1983 ).

(45) HUYGHE (R.) : Dialogue avec le Visible ( Flammarion, Paris, 1955 ) ( pp. 316-319 ).

(46) ELIADE (M.) & COULIANO (I.P.) : Dictionnaire des Religions ( Plon, Paris, 1990 ) ( p 165, pp. 316-317 ).

(47) HEUVELMANS (B.) : La Recherche, Paris, 9, n° 85, 86-88, janvier 1978.

(48) BUCKINGHAM (Sir S.) (Spencer SAINT-JOHN) : Life in the Forests of the Far East, ( Smith, Elder & Co, London, 1862 ) ( Vol. 1, p. 22 ; vol. 2, pp. 56-70 ).

(49) NELLI (R.) : Languedoc, Comté de Foix, Roussillon ( Gallimard, Paris, 1958 ) ( p. 209 ).

(50) FABRE (D.) : La Fête en Languedoc ( Privat, Toulouse, 2° édition, 1990 ).

(51) DUMEZIL (G.) : Contes et Légendes des Oubykhs ( Institut d'Ethnologie, Musée de l'Homme, Paris, 1957 ) ( p. 87 sq ).

(52) HAN SHAOGONG : Séduction ( Philippe Picquier, Arles-Paris, 1990 ) ( pp. 79-94 ).

(53) ELIADE (M.) : Le Chamanisme ( Payot, Paris, édition revue, 1983 ).

(54) DUMEZIL (G.) : Fêtes Romaines d'Eté et d'Automne ( Gallimard, Paris, 1975 ).

(55) BERCE (T.M.) : Fête et Révolte ( Hachette, Paris, 1976 ).

(56) CABOURDIN (G.) : La Vie Quotidienne en Lorraine aux XVII° et XVIII° siècles, ( Hachette, Paris, 1984 ) ( pp. 243-246 ).

(57) PERNOUD (R.) : Les Saints au Moyen-Age ( Plon, Paris, 1984 ) ( p. 154 ).

(58) ALLEAU (R.) (éd.) : Guide de la France Mystérieuse ( Tchou, Paris, 1964 ) ( p. 100 ).

(59) LE GOFF (J.) & SCHMITT (J.C.) : Le charivari ( eds de l'EMESS, Paris, 1991 ).

 

 

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INDUSTRIES LITHIQUES ET
HOMINIENS INCONNUS
DE CENTRAFRIQUE

par Benoît GRISON

 

[ Commentaire sur LE NOËL, Bipedia, 4, 11-15 ]

  Dans son excellente enquête de terrain sur le problème du "petit peuple" ( 1 ) en République Centrafricaine, Christian LE NOËL s'interroge sur l'usage de "cupules" de diamètre réduit, creusées dans des roches. Il s'agit sans aucun doute de tables de polissage, telles qu'on peut en trouver sur des sites préhistoriques français ( 2 ). Or, il existe en Côte d'Ivoire une industrie lithique non datée, constituée de très petites hachettes polies ( 6-7 cm, le plus souvent ). J'ai eu la possibilité d'étudier un échantillon de celle-ci, rassemblé en 1977 par un Français dans la région de Bouaké, sur lequel je prépare une étude d'ensemble. Dans toutes les régions d'Afrique où l'on trouve des outils de pierre similaires ( notamment au Ghana ), on relève systématiquement un folklore concernant des nains énigmatiques : cette corrélation est révélatrice. De plus, en Côte d'Ivoire, les hachettes sont récoltées à proximité de polissoirs, qui ont servi manifestement à les travailler. Des légendes rendent compte de l'origine des cuvettes de ces derniers, tout comme en France autrefois. La concordance avec les informations de Centrafrique est donc grande. En outre, dans différentes zones d'habitat pygmée de la Grande Forêt des Pluies, peut-être autrefois à découvert, on a noté la présence de pierres taillées problématiques ( 3 ) : il est possible que celles-ci aient trait à notre question.

 

REFERENCES CITEES

(1) HEUVELMANS (B.) : Les Bêtes Humaines d'Afrique (Plon, Paris, 1980).

(2) DECHELETTE (J.) : Manuel d'Archéologie Préhistorique, Celtique et Gallo-Romaine :
           I. Archéologie Préhistorique ( Picard, Paris, 1908 ) ( pp. 524-527 ).

(3) PRACONTAL (M. de) : L'événement du Jeudi, Paris n° 198, 62-68, 18-24, août 1988
           (reproduit dans HELD (J.F.) (éd.) : Les dernières Tribus ( Flammarion, Paris, 1988 ).

 

 

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FIN


 

 

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