LE BULLETIN DE LA BIPEDIE INITIALE

Editée par le Centre d'Etude et de Recherche sur la Bipédie Initiale :

BIPEDIA

A Review from the STUDY and RESEARCH CENTER for INITIAL BIPEDALISM


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BIPEDIA9

( septembre 1992 )

Sommaire :

 


Verité en-deça des Pyrénées...
(à propos des néanderthaliens reliques hispano-pyrénéens)

par Michel RAYNAL

 

   ABSTRACTS:
  The article reviews new evidence for the late survival of Neanderthal Men in the Pyrénées and in Spain : the Iraty hairy Wild Man of 1774 is demonstrated not to be a feral boy ; the "identikit picture" of the serrana ( or wild woman ) described in the Libro de Buon Amor is remarkably consistent with that of the almasty from Caucasus and with the best reconstructions of Neanderthal Men ; a stone structure from El Juyo, about 12  000 years old, has been identified by some as a Neanderthal head, though unconvincingly. That Neanderthal Man survived in Spain less than 35 000 years ago ( official date of its extinction ) is proved by the discovery of a Neanderthal jaw only 28 000 years old, at Boqueta de Zafarraya.

  Je dois remercier ( et féliciter ) Benoît Grison pour son commentaire d'une impressionnante érudition, à propos de mes deux articles sur la survivance récente des Néanderthaliens dans les Pyrénées ( RAYNAL 1989, 1990 ) : il y apporte nombre de remarques et de précisions que j'attendais de lui depuis longtemps ( GRISON 1992 ).
  Toutefois, et sans vouloir lancer une polémique aussi stérile que les amours ursines des carnavals catalans, il me semble que Grison écarte un peu rapidement les "témoignages historiques" que je citais :

  Je rappelle qu'il était question d'un être "alerte comme les hisars" qui "habitoit les rochers de cette forêt", et qui semait les chiens lâchés à ses trousses dans cet habitat, ce qui est tout de même plus significatif qu'une simple "aptitude à la course", et se rapporte très nettement à un pied spécialement adapté à la montagne.
  Quant à la pilosité du sauvage d'Iraty, décrit comme "velu comme un ours", elle n'est sûrement pas mythique, l'être en question ayant été observé de très près.
  Je ne vois d'ailleurs pas ce qui permet à Grison d'affirmer qu'une "pilosité mythique [ est ] souvent prêtée aux enfants ensauvagés". Dans leur étude classique sur les enfants sauvages, SINGH & ZINGG ( 1980 ) ne citent que 7 cas de pilosité sur la quarantaine qu'ils analysent : le cas mythique de la pilosité des enfants sauvages d'Hasunpoor en 1843 et de Shahjehanpur en 1858 est certain ( et encore, il était précisé qu'ils avaient des poils "courts" ).
  Il n'en va pas de même des 4 ou 5 autres cas, à savoir le sauvage de Kronstadt ( Brasov ), capturé dans les forêts de l'actuelle Roumanie vers 1780 ( Wagner 1794 ), manifestement Néanderthalien ( HEUVELMANS & PORCHNEV 1974 : 134-136 ) ; celui de Trébizonde en 1814 ( Turquie ), capturé - suivez mon regard... - non loin du Caucase, ainsi que la femme sauvage de Smyrne ( KINNEIR 1818 ); et justement le sauvage d'Iraty de 1774 !

  Enfin le squelette d'enfant sauvage et velu examiné en 1812 par le baron Larrey, chirurgien des armées de Napoléon, dans un cabinet médical de Vilnius ( actuelle Lithuanie ) [ LARREY 1817 ], présente nombre de caractères anatomiques qui évoquent irrésistiblement l'Homme de Néanderthal : entre autres le front "presque nul", l'occiput proéminent ( le fameux chignon occipital des Néanderthaliens ! ), la grandeur relative des membres supérieurs et la briéveté relative des membres inférieurs ; et même "les calcanéums très-prolongés en arrière", ayant pour effet d'augmenter l'effet de levier, et de diminuer l'effort nécessaire pour faire un pas : un talon allongé se retrouve d'ailleurs aussi bien sur les traces de pas de l'almasty du Caucase ( KOFFMANN 1991 ) que sur celles du sasquatch du Nord-Ouest américain ( KRANTZ 1972 ) ; cela ne signifie pas pour autant qu'il s'agisse d'une seule et même espèce - tout au plus un phénomène de convergence, dû aux mêmes contraintes biomécaniques, auxquelles sont soumises ces deux primates bipèdes de poids élevé.
  Notons qu'une pilosité, mythique ou réelle, n'a jamais été signalée chez les enfants ensauvagés ( stricto sensu ) pyrénéens : tant la "sauvagesse" de la forêt d'Issaux en 1730 ( LEROY 1776 : 8 ; Anonyme 1973 ), que celle de la forêt de Montcalm en Ariège en 1809 ( BERGES 1839 ) avaient la peau noire ( de bronzage et de crasse, selon toute vraisemblance, mais nullement velue. Quant aux "pueri pyrenaici" ( enfants pyrénéens ) cités par Linné ( LINNAEUS 1758 ), Jean-Jacques ROUSSEAU ( 1755 ) les sanctionne très brièvement dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les Hommes :
   "Et l'on trouva en 1719 deux autres Sauvages dans les Pyrénées, qui couroient par les montagnes à la manière de quadrupèdes".
  On pourrait songer à un véritable couple d'Hommes Sauvages et Velus, dont la monogamie a été remarquée de tout temps, notamment par les peuples islamisés de l'Iran et du Turkménistan ( ex-URSS ), au point qu'on les nommait dèves ( mot issu d'une racine signifiant "deux", que l'on retrouve dans nombre de langues indo-européennes : russe dva, anglais two, allemand zwei, latin duo, etc, et même dans le perse do ). Mais on connaît en fait des cas de deux enfants ensauvagés, sans doute frères ou soeurs abandonnés par leurs parents ( Amala et Kamala étant les plus célèbres ).
  Hélas, rien n'est dit de l'anatomie, et notamment de la pilosité, de ces deux "enfants pyrénéens", mais le fait qu'ils "couroient par les montagnes à la manière de quadrupèdes" est en faveur d'un quadrupédisme typique des enfants ensauvagés ayant oublié la marche bipède.

  Si deux éléments ( la pilosité agressive et le pied de montagnard du sauvage d'Iraty ) ne sont pas assez probants ( et je veux bien en convenir ), je puis en ajouter d'autres, que je n'avais pas cités dans mon article : et tout d'abord , le "rire" qu'on lui prêtait. Rabelais affirmait que le rire est le propre de l'Homme, bien qu'on puisse comparer certaines mimiques du chimpanzé au rire humain. A contrario, les enfants ensauvagés n'apprennent à rire qu'après leur retour à la civilisation ( BARLOY 1969, SINGH & ZINGG 1980 ), BARLOY & CHARTRAIN 1982 ). Ce qui est sûr en tout cas, c'est que le "rire" des Hommes Sauvages et Velus a été mentionné de tout temps, aussi bien en Asie ( voir entre autres WERNER 1922 ) qu'en Europe, comme l'atteste Richard de Fournival qui écrivait dans son Bestiaire d'Amour ( écrit vers 1250 ) :

" Ne rit li salvages hom
Quand il pluet ?
"

[ L'homme sauvage ne rit-il pas quand il pleut ? ]

  En Italie, on interprète naïvement ce comportement par un goût pervers du paradoxe, que l'on prête à l'homme sauvage : il rit quand il pleut, parce qu'il fera beau ; et il est triste quand il fait beau, parce qu'il pleuvra ( LAPUCCI 1988 ).
  Il y a en fait des témoignages circonstanciés sur un tel "rire" chez les Hommes Sauvages de l'ex-URSS ( voir notamment BAYANOV 1984 ). Rappelons que l'on attribue au Basa-Jaun, l'Homme Sauvage et Velu du Pays Basque, un cri ressemblant à l'irintzina, le cri traditionnel basque, qui se termine en effet par une sorte de hennissement, ou d'éclat de rire féminin. Chose intéressante, le Basa-Jaun pousse ce cri par temps brumeux, c'est-à- dire "quand il pluet" ou presque. La conclusion qui semble donc s'imposer est que les Hommes Sauvages utilisent par temps pluvieux ( lorsque la vue, et sans doute l'odorat, sont inopérants ) un cri perçant, ressemblant à un rire, pour s'appeler.
  Il faut également noter à propos du sauvage d'Iraty, que "son grand plaisir étoit de faire courir les brebis, & de les disperser" : voilà qui évoque irrésistiblement le mythe du Maître des Animaux, associé de tout temps à l'Homme Sauvage depuis Enkidou, le colosse velu de l'épopée de Gilgamesh dans la mythologie babylonienne. Cela rapproche une fois de plus le sauvage d'Iraty du Basa-Jaun de la légende basque : la traduction littérale de Basa- Jaun est en effet "Seigneur sauvage", qui relève à l'évidence du mythe du Maître des Animaux, comme le suggère très judicieusement Grison lui-même.
  On peut même se demander si le fait que le sauvage d'Iraty "tenoit des deux mains" la porte de la cabane des ouvriers qui l'observaient, n'est pas à mettre au compte d'une faible opposabilité de pouce, comme chez les Néanderthaliens les plus spécialisés, tels ceux de Kiik-Koba, en Crimée - particularité que l'on retrouve aussi chez les divers Hommes Sauvages et Velus, tels le ksy-gyik de Dzoungarie ou l'almasty du Caucase ( HEUVELMANS & PORCHNEV 1974, KOFFMANN 1991 ).
  J'ajoute que j'ai eu l'occasion de visiter la forêt d'Iraty en 1990 : c'est la plus grande forêt de feuillus d'Europe, et aujourd'hui encore, elle est restée impressionnante par son caractère très sauvage, si ce mot a encore un sens.

  Donc, je persiste et signe : au dix-huitième siècle, des Néanderthaliens survivaient encore en Europe, précisément en Transylvanie et en Lithuanie ( voir plus haut ), et dans les Pyrénées...
  Le seul élément qui détonne, en fait, est que le sauvage d'Iraty "ne connaissoit ni le pain, ni le lait, ni les fromages", alors que le penchant de l'Homme Sauvage pour le lait a été signalé dans maints témoignages sur l'almasty du Caucase ( KOFFMANN 1992 ), comme dans la tradition Pyrénéenne : ainsi, la prétendue "osa" ( ourse ) de Andara - une femme sauvage et velue des montagnes de Cantabrie au siècle dernier - comme le "satyre" exhibé à Barcelone en 1760, étaient friands de lait ( RAYNAL 1989, 1990 ) ; selon la légende, Jean-de-l'Ours, à qui un berger voulait donner du lait de vache, "têta à même la bête et l'épuisa d'un coup" ( PRANEUF 1989 : 49 ) ; à Luz-Saint-Sauveur ( Hautes Pyrénées ) on rase "l'ours" du carnaval avec du lait de brebis ( PRANEUF 1989 : 61 ); le Basa-Jaun du Pays Basque est accusé de voler le lait et le fromage dans les cabanes de bergers ( RAYNAL 1989 ) ; enfin, des légendes racontent le même épisode d'hommes sauvages s'enfuyant affolés à la vue du lait en train de bouillir et de déborder : notamment, celles du "traouc de l'ome pelut" ( trou de l'homme poilu ) à Clermont-sur-Lauquet ( Aude ) ( GUILAINE 1978 ), de "l'ome salvage e la lait" ( l'homme sauvage et le lait ) à Rouffiac-d'Aude ( MAFFRE 1939 ), et des "Iretgges ( Sauvages )" de la forêt de Barthes en Ariège ( BONNEL 1927 ).

   Il n'est question, comme au Caucase, que d'un besoin alimentaire, et non du mythe que l'on trouve en Italie notamment, où l'homme sauvage, considéré comme le dépositaire d'une antique sagesse, a enseigné aux hommes l'usage de la présure, comme faire le beurre et le fromage, ainsi que la soudure de deux morceaux de fer en les portant au rouge, la greffe des plantes, comment faire des noeuds avec des rameaux de jonc ou des bougies avec de la cire d'abeille ( LAPUCCI 1988 ).
  J'ai suggéré dans mon premier article ( RAYNAL 1989 ) que l'Homme Sauvage recherchait dans le lait une source de vitamine D, que ses moeurs nocturnes et troglodytes lui empêchent de métaboliser, et j'ai établi une relation entre cette habitude et la pathologie néanderthalienne, où l'on note de nombreux cas de rachitisme, dû à une carence en cette vitamine ( SHACKLEY 1980 : 30 ; 1984 : 146 ; RAYNAL 1989 ). Quant au spectacle inhabituel d'un liquide en train de bouillir et de déborder d'un récipient, il effraye les animaux domestiques ( faites donc l'expérience avec un chat ). Il est donc normal qu'un Homme Sauvage s'affole aussi, à double titre même, puisqu'il voit ainsi gaspiller la précieuse vitamine...
  Or, dans le cas du sauvage d'Iraty, qui dispersait les moutons ( et donc les brebis ), peut-être se servait-il tout simplement à la source, "sur la bête" - c'est-à-dire en la trayant ! - comme cela a été noté au Caucase ( KOFFMANN 1992 ).

  + A propos de brebis, une légende située dans les grottes des gorges de la Fou ( non loin d'Arles-sur-Tech et de ses "simiots" ), raconte que "de l'antre béant une chose luisante, couverte de poils noirs, très longs, depuis la tête jusqu'aux pieds, apparut et s'élança sur la bête en criant : "hâ, hâ", puis l'entraîna jusqu'à la grotte". Cette bête à l'air doux, précise la légende, est recouverte de fourrure blanche et s'appelle "Bê" - on aura reconnu sans peine une brebis !
  "Ils s'endormirent l'un contre l'autre pour se préserver du froid de la nuit. Le lendemain, ô nature adorable et féconde, créatrice de toutes choses, il y avait trois "Bê" sur les feuilles sèches, dont deux nouveaux-nés. Pendant qu'ils têtaient, Hâ, dominant la vallée, remerciait l'Eternel en criant un "Hâ" retentissant". ( BO I MONTAIGUT 1979 ).   Voilà un comportement paradoxal pour un ours, auquel Bo i Montaigut croit devoir identifier "Hâ" : tout berger sait bien qu'un ours aurait plutôt étripé la brebis ! Si par contre il s'agit d'un Homme Sauvage, on peut avancer une explication logique : que cherchait-il en capturant une brebis pleine, et même parturiente, sinon à manger le placenta, un trait qui a été souvent signalé au Caucase ( KOFFMANN 1992 ), sans doute une source de sels minéraux. On comprendra qu'il y avait de quoi pousser un "hâ, hâ" de contentement - encore le "rire" de l'Homme Sauvage !

  + "Le cas de l'idiot de Bagnères de Luchon, qui n'a fait l'objet d'aucune étude de la part d'un pathologiste, n'est pas exploitable", poursuit Grison. Je regrette qu'une telle étude ne soit pas disponible, mais je ne vois pas pourquoi il faudrait rejeter le "cas" pour autant. Sinon, autant écarter folklore et représentations anciennes, en plus des témoignages !
  En tout cas, j'ai sur Grison l'avantage d'avoir connu un témoin de première main, à savoir Madame Ormière, de Narbonne, qui m'a confirmé les traits les plus caractéristiques de Clémenti. Je puis même prouver de manière irréfutable au moins la réalité de l'existence ( passée ! ) de Clémenti, étant en possession de son acte de décès, grâce aux recherches de Jean-Jacques Barloy ( DECKER 1990 ). Je continue donc de penser que Clémenti avait des gènes néanderthaliens, plutôt qu'une invraisemblable accumulation d'anomalies tératologiques.

  + J'émettais moi-même les plus grandes réserves sur le récit de Madame GOMEZ, témoignage de seconde ou de troisième main, à prendre donc cum grano salis.

  + Benoît Grison démontre également, avec d'autres arguments que les miens, que l'Homme Sauvage pyrénéen n'est pas du tout assimilable à l'ours, comme d'aucuns l'ont prétendu, même s'il semble y avoir confusion ( au sens étymologique du terme ) entre les deux êtres.
  A l'appui de cette hypothèse, je puis ajouter quelques éléments, tirés des chasses à l'ours des carnavals en Andorre : à Andorra la Velha, le costume de l'"ours" est fait non de peaux, mais de paille, ce qui rappelle le folklore de "l'homme de paille", que l'on exécutait comme substitut des sacrifices humains ; ainsi, il s'apparente au "bouc émissaire" d'origine biblique, "bouc" étant une traduction malencontreuse de l'hébreu seirim, littéralement "les Velus" ( HEUVELMANS & PORCHNEV 1974, RAYNAL 1989 ).
  A Encamp ( Andorre ), l'homme-ours, non content de lutiner les jeunes filles, porte suspendue à son cou une vessie de porc que les chasseurs ouvrent d'un coup de couteau, libérant son contenu de vin rouge ( BOSCH 1987 : 248-249 ) : voilà qui, de toute évidence, se réfère au vieux mythe de l'Homme Sauvage et Velu amateur de sexe et de bon vin.
  De toutes façons, la meilleure preuve de la dualité de ces deux "personnages" est fournie par le carnaval d'Ituren ( Navarre ), où se côtoient l'artza ( l'ours ) et le Basa-Jaun ( ZINTZO-GARMENDIA & TRUFFAUT 1988 ).

  + Grison affirme que nous ne possédons que quelques représentations ( dont il concède qu'elles sont "analysées avec finesse par Raynal ainsi qu'Heuvelmans" ), et des données ethnologiques. C'est oublier que la littérature médiévale espagnole a gardé la trace des hommes sauvages, aussi bien dans le théâtre ( MAZUR 1968 ) que dans le roman, notamment dans la novela sentimental, le roman courtois ( DEYERMOND 1964 ). Ainsi, dans le Libro de Buen Amor ( livre du bel amour ), écrit au quatorzième siècle par le poète castillan Juan Ruiz, archiprêtre de Hita, il est fait mention de serranas, de femmes sauvages vivant dans les montagnes comme leur nom l'indique ; elles sont velues, très robustes, généralement armées d'un bâton et d'une grande lubricité. bref, elles possèdent tous les attributs mythiques de l'homme sauvage - ou en l'occurrence de la femme sauvage ( GOMEZ-TABANERA 1990 ). Mais que dire de la serrana de la Sierra de Guadarrama, que Juan RUIZ ( 1970 ) décrit en ces termes :

1011    Dans l'Apocalypse de Saint-Jean l'Evangéliste,
On ne voit pas une telle figure, ni d'apparence si épouvantable ;
En grand nombre elle causerait grande lutte et grande conquête.
On ne sait de quel diable un tel fantôme peut être aimé.

 
1012    Elle avait la tête très grande, disproportionnée,
Des cheveux très noirs, comme une corneille luisante,
Des yeux enfoncés et vermeils, peu et mal distincts,
Sa trace de pas est plus grande que celle d'une ourse.

 
1013    Les oreilles aussi grandes que celles d'un âne d'un an,
Le cou noir, large, velu, petit,
Les narines très larges, de courlis ;
Elle boirait en quelques jours toute l'eau d'une mare.

 
1014    Une bouche de dogue et le visage très grand,
Les dents larges et longues, chevalines, mal arrangées ;
Les sourcils larges et plus noirs que des grives ; [...]

 
1015    Elle a un duvet de barbe de poils très noirs, [...]
 
1016    Mais en vérité, si j'ai bien vu jusqu'au genou,
Les os sont très grands, la jambe pas très petite [...]
Les chevilles plus grandes que celles d'une génisse d'un an.

 
1017    Plus large que ma main elle a le poignet,
Velu, avec de grands poils, mais pas très sec [ ? ]
La voix grosse et nasillarde,
Lente comme un bramement, sans grâce et sonnant creux.

 
1018    Son petit doigt est plus grand que mon pouce [...]
 
1019    Elle porte comme vêtement ses mamelles suspendues,
Qui lui arrivent à la ceinture [...]

 
1020    Des côtes très grandes dans son flanc noir,
Une compte pour trois [...]

 

  Si l'on veut bien se souvenir des contraintes de la versification ( quatrains monorimes en vers de 14 pieds ), on est forcé d'admettre que ce "portrait-robot" avant la lettre est d'un réalisme hallucinant. Il rappelle un autre chef-d'oeuvre de l'amour courtois : Yvain, le Chevalier au Lion ( vers 1170 ), du trouvère Chrétien de Troyes, où le chevalier Calogrenant rencontre dans la forêt de Brocéliande ( Bretagne ) une créature assez semblable ( CHRETIEN DE TROYES 1971 ) :

286    "Uns vileins, qui ressembloit Mor,
leiz et hideus a desmesure,
einsi tres leide criature
qu'an ne porroit dire de boche,
290    assis s'estoit sor une çoche,
une grant maçue en sa main.
Je m'approchai vers le vilain,
si vi qu'il ot grosse la teste
plus que roncins ne autre beste,
chevox mechiez et front pelé,
s'ot pres de deus espanz de lé,
oroilles mossues et granz
autiex com a uns olifanz,
les sorcix granz et le vis plat,
300    ialz de çuete, et nes de chat,
boche fendue come lous,
dabz de sengler aguz et rous,
barbe rosse, grenons tortiz,
et le manton aers au piz,
longue eschine torte et boçue ;
apoiez fu sor sa maçue,
vestuz de robe si estrange
qu'il n'i avoit ne lin ne lange,
einz ot a son col attachiez
310    deus cuirs de novel ecorchiez,
ou de deus tors ou de deux bués."

  "Un vilain qui ressemblait à un Maure, laid et hideux à démesure, si laide créature qu'on ne pourrait le dire en paroles, était assis sur une souche, une grande massue à la main.
Je m'approchais du vilain et je vis qu'il avait la tête plus grosse que celle d'un roncin ou de toute autre bête, des cheveux tombant en mêhces, et le front pelé, de près de deux empans de large, les oreilles velues et grandes comme celles d'un éléphant, les sourcils grands, la face plate, des yeux de chouette, un nez de chat, la bouche fendue comme un loup, des dents de sanglier, aigües et rousses, la barbe rousse, les moustaches tordues, et le menton collé à la poitrine, l'échine longue, tordue et bossue. Appuyé sur sa massue, il portait un vêtement si étrange qu'on n'y voyait ni lin ni laine, mais il avait, attachées à son cou, deux peaux fraîchements écorchées, de deux taureaux ou de deux boeufs."

  Reprenons les éléments de ces descriptions seriatim, et comparons-les avec les données rassemblées par les chercheurs de l'ex-URSS, ainsi qu'avec l'anatomie néanderthalienne telle qu'on peut la déduire des ossements :

  N.B. :

 

  Juan Ruiz donne des détails supplémentaires et significatifs sur la serrana, entre autres les mamelles arrivant à la ceinture, s'accordant avec les témoignages sur des femelles almasty : "de longues mamelles à moitié vides lui pendaient bas sur le ventre" ( 48k ) ; "ses mamelles étaient très longues; elles étaient toutes les deux rejetées par-dessus les épaules" ( 72k ). Voilà qui trahit une adaptation à la vie en montagne : il est en effet possible d'allaiter le bébé dans le dos, tout en escaladant les rochers.
  Quant aux côtes, grandes au point qu' "une compte pour trois", elles rappellent les témoignages en Asie, et la poitrine bombée et carénée des Néanderthaliens.

  + Je profite de l'occasion pour apporter quelques précisions sur la prétendue osa ( "ourse" ) de San Salvador de Cornellana ( Asturies ), en l'honneur de laquelle le seigneur de Doriga fit élever une sculpture à son effigie ( ARIAS 1955, CANELLADA 1983 ), et dont j'ai raconté l'histoire dans un précédent article ( RAYNAL 1989 ) : son attitude de repos, en "prière du Musulman", a été signalée non seulement par le zoologue russe Khakhlov en 1914 chez le ksy-gyik de Dzoungarie, mais encore par le chercheur Damdine, disciple de l'académicien Rintchen, en 1960 chez l'almas de Mongolie ( BOURTSEV 1982 ) [ voir dessins ]. Cette position de sommeil, qu'adopte parfois le bébé Homo sapiens, était aussi celle de l'enfant ensauvagé Peter de Hanovre ( SINGH & ZINGG 1980 ) : de toute évidence, elle a pour effet de conserver la chaleur corporelle.
  Incidemment, l'étude des restes fossiles néanderthaliens révèle une déformation des os de la cheville, que l'on a interprétée comme due à l'habitude de s'accroupir autour d'un feu ( TRINKHAUS 1975 ). C'est bien possible, mais le repos en "prière du Musulman" donnerait peut-être le même résultat...

  + En tout cas, l'hypothèse de la survivance récente de Néanderthaliens dans les Pyrénées et en Espagne semble se répandre hors de nos frontières, si l'on en juge par un passage du récent ouvrage de Robert HUTCHINSON ( 1989 ) sur son expédition au Népal à la recherche du Yéti :
  "Les anthropologues fouillant la grotte d'El Juyo, dans les monts au sud-ouest de Santander ( Espagne ), ont trouvé une tête de pierre de 35 cm ( 14 pouces ) représentant une créature mi-homme mi-bête. La grotte d'El Juyo était fréquentée par une tribu de Cro-Magnon il y a 14 000 ans, et la sculpture pourrait être la représentation en pierre d'un yéti ou d'un homme sauvage.
  Mon sentiment est que des Néanderthaliens ou des Gigantopithèques reliques existeraient encore, et ont inspiré des sculptures comme la tête d'El Juyo ou des légendes telles que l'épopée de Gilgamesh.
"

  Cette sculpture est visiblement celle dont Hans BIEDERMANN ( 1984 ) a reproduit un dessin dans son ouvrage sur l'art préhistorique, et qu'il décrit ainsi :
  "Cette sculpture [ ... ] montre des rides ciselées autour d'un "oeil" que l'on devine et près de la "bouche". La ressemblance [ ... ] est encore accentuée par le travail qui a été fait en plus, en vue d'ébaucher un deuxième oeil, le nez, les dents et le début de la chevelure, ainsi qu'une espèce de moustache. Les lèvres et le menton sont ornés en outre de points noirs, ce que l'on pourrait interpréter comme une 'pousse de barbe."
  Si le développement de la face, la réduction du front, la largeur de la bouche, le nez aplati [ "de chat" ], les pommettes saillantes, voire les poils follets sur la face [ la prétendue 'pousse de barbe' ], pourraient faire penser à l'almasty et ses congenères [ voir dessin ], il a été suggéré qu'il s'agirait plutôt d'une tête "duale", au côté gauche vaguement "humain", et au côté droit vaguement "felin". Il serait donc très audacieux d'y voir une face néanderthalienne...

+ Quoi qu'il en soit, une chose au moins est désormais indiscutable : des Néanderthaliens ont survécu très tardivement en Espagne, puisque l'anthropologue Jean-Jacques Hublin, du Musée de l'Homme, termine une étude sur les découvertes récentes faites dans la grotte espagnole de Boquete de Zafarraya ( province de Malaga ) : elle a révélé une industrie moustérienne, et surtout une mandibule néanderthalienne dans un gisement estimé à 28 000 ans seulement, soit 7 000 ans après la date généralement admise pour la disparition des Néanderthaliens ( GELLY 1992 ).

 

REMERCIEMENTS

  Je remercie vivement pour l'aide qu'ils m'ont apportée, Jean-Jacques Barloy, de Paris ; Pierre Duny-Pétré, de Saint-Jean-Pied-de-Port ; José-Manuel Gomez-Tabanera, de l'Université d'Oviedo ; Bernard Heuvelmans, Centre de Cryptozoologie, au Vésinet ; Marie- Jeanne Koffmann, de Moscou et Paris ; Salvador Lopez, de Narbonne ; Gerard van Leusden, d'Utrecht.

 

Voici comment le zoologiste russe Vitalie Khakhlov, en 1914 ( à droite ) et le chercheur mongol Damdin, en 1960, ont représenté, indépendamment l'un de l'autre, l'un un "ksy-ghyik" endormi, l'autre un "almasty".

 

TETE SCULPTEE D'EL JUYO

 

REFERENCES CITEES

 

 

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THE MARINE HOMONCULUS HYPOTHESIS :

an alternative paradigm for human earliest evolution

by François de SARRE

 

ABSTRACTS : Man's emergence, in the ascending series of mammalian forms, has been associated with brain enlargment and an orthograde position of the body. Therefore, several facts in Embryology render untenable the acceptance of the usual model of human evolution, in which our species evolved from quadrupedal apes.
  An alternative paradigm is considered here based on the hypothesis that man's immediate predecessors have passed through a former aquatic phase. The globular form of the human skull represents the final evolution of a marine creature's floating and sustenance organ. Indeed, such a round configuration of our encephalon and brain-pan could only develop naturally in water. Only the human lineage preserved the primordial ( and embryonic ) brain disposition among living mammals.

  The marine Homonculus hypothesis is an individual development of the theory of initial bipedalism, regarding the origins and evolution of mankind. Other authors, like Max WESTENHÖFER, Serge FRECHKOP, Klaas de SNOO and Bernard HEUVELMANS, have on several occasions expressed their dissent from the current view of what might be called the "simian ancestry of our humanity".

The Marine Homonculus hypothesis is linked with following facts :

  Indeed, in their initial stages of embyrological development, the quadrupedal vertebrates display a brain organization superior ( i.e., 'human-like' ) to that which is achieved with complete growth ( WESTENHÖFER 1953 ) : the problem of human origins can be carried back to a very early stage in the evolution of the vertebrate line !


Fig. 1 shows the hypothetical reconstitution of the
marine pre-vertebrate
that has given birth to the human lineage.
Ventral sight ( on the left ) and dorsal sight ( on the right ).



Fig. 2 is a cross section through the middle of the body
of the same animal that resembled a flat worm,
able to swim through the water,
showing the disposition of the musculature of the abdominal cavity,
the protochorda, the neural duct and the alimentary canal.

  1. mouth and buccal cirri
  2. branchial pharynx
  3. coeliac cavity
  4. ventral musculature
  5. dorsal musculature
  6. stomach
  7. alimentary canal
  8. genitals
  9. branchial and genital pore
  10. natatory fold
  11. protochorda
  12. neural duct
  13. anus
  14. bloodvessels
  15. cuticle

  Returning to modern man, we shall notice that, from an embryological standpoint, the brain comes before the skull, and not the opposite. The volume and weight of our encephalon determine the degree of flexion of the skull-base. The growing chorda dorsalis moves under the osseous skull base and "locks" the whole body in an upright position which is still the original embryo disposition.

  The globular form of our human brain is a primitive feature, as WESTENHÖFER 1953 and HEUVELMANS 1954 emphasized. From a mechanical point of view, it was in water, i.e. during a former aquatic stage - and at this moment only - that the today shape of our brain developed and - subsequently - the globular form of our bony brain-pan !

  The phylogeny of the water-dwelling pre-Hominid [ until the archepagoge-stage, i.e. with 4 limbs and a round head ] is summarized in Fig. 3 .


Fig. 3 PHYLOGENETICAL SERIES
showing the fashioning of the human encephalon and brain-pan

through the dwelling-up of a sustenance organ in a marine creature.

  Man's large and globular brain represents the final evolution of a marine animalcule's floating and sustenance organ.
  Embryologically, the outer skin ( epidermis ) developed from ectodermal cells, during the gastrula stadium, and the brain formed in the same way, in the course of ontological development. Our osseous skull, in compensation, originated from the same mesodermal cells that are also building the embryonic vertebral column and musculature.

  In the course of the phylogenetical history of the Marine Homonculus, we may suppose that a floating organ developed on the top of the body, as a "bubble", like in a medusa. Between an inner ectodermal bag, filled with gas, and the outer skin, a mesodermal membrane would extend [ whose cells originated from the spinal cord ]. It was this which once shaped the original form and structure of the vertebrate skull !

Such a round figuration, like the human head, only could develop naturally in water. The Marine Homonculus then started to evolve into the first land-living Vertebrates. This was, in remote times, the completion of the human form and the conception of an original bauplan of bipedal placentary mammals.

 

REFERENCES

HARDY, Alister (1960) :   Was man more aquatic in the past ?
The New Scientist, 7 : 642-645.
HEUVELMANS, Bernard (1954) : L'Homme doit-il être considéré comme le moins spécialisé des Mammifères ?
Sciences et Avenir n° 84 : 132-136, 139.
SARRE de, François (1988) :   Initial Bipedalism : an inquiry into Zoological Evidence.
Bipedia, 1 : 3-16.
WESTENHÖFER, Max (1948) :   Die Grundlagen meiner Theorie zum Eigenweg des Menschen.
Carl Winter Univ.- Verlag, Heidelberg.
WESTENHÖFER, Max (1953) :   Le problème de la genèse de l'Homme,
condensé et annoté par Serge FRECHKOP.
Ed. Sobeli, Bruxelles.

 


 

FIN


 

 

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