Récentisme: Mise au point

 

Il y a quelques années encore, le débat sur le récentisme n'était qu'un sujet confidentiel, introduit en France par François de Sarre avec son livre Mais où est donc passé le Moyen Age? Il s'agissait alors d'une discussion sur le thème "et si?" à partir de théories formulées par le mathématicien russe Anatoly Fomenko, et quelques chercheurs allemands. L'idée principale était que du temps aurait pu être ajouté à la période dite du Moyen-Age, époque où le comput annuel du temps est passé du calendrier romain au calendrier chrétien. Cependant, ces derniers mois, le sujet est arrivé sur la voie publique avec plusieurs débats, notamment entre Pierre Dortiguier et Jean-François Mopin, et tout dernièrement entre Laurent Guyenot et Claire Colombi. Si les discussions sont animées, la problématique du récentisme reste toutefois mal présentée. Une mise au point s'avère donc nécessaire.

- INTRODUCTION -


La nouvelle chronologie de Fomenko

Anatoli Fomenko, mathématicien russe, s'est intéressé dans les années 1970 aux paramètres de l'accélération lunaire. Ce professeur de l'Université de Moscou a consulté l'Almageste de Claudius Ptolémée. Ce livre antique comprenait des tables astronomiques. Fomenko n'était pas d'accord avec les données du paramètre de l'accélération lunaire, mais tout était correct selon lui, si l'Almageste avait été écrit entre 600 et 1300 et non vers 150. Fomenko entreprit alors de revoir toute la chronologie historique d'un point de vue mathématique et "récentiste". Une partie de ses livres ont été traduits en anglais sous le titre History: Fiction or Science?

Comment le manuscrit de l'Almageste est-il parvenu jusqu'à nous? Il a été traduit au IXème siècle en arabe d'après une version syriaque, elle-même traduite d'un original en grec ancien. Puis ensuite, le manuscrit arriva en Europe au XIIème siècle, et fut traduit en espagnol et en Hébreu, enfin en latin au XIIIème siècle [voir M. HALMA, Composition mathématique de Claude Ptolémée, Tome I, Paris, 1813]. Et il existait plusieurs erreurs entre les différentes traductions… 

Dans son Livre IV sur La Syntaxe Mathématique, Claude Ptolémée remarqua le premier que le Soleil perturbait l'orbite lunaire. Pour résumer, lorsque la Lune se déplace en orbite autour de la Terre, elle le fait sous la forme d'une trajectoire elliptique. Elle est donc plus proche du Soleil que de la Terre à son apogée, et inversement à son périgée. Quand la Lune est au plus proche de la Terre, elle subit une accélération plus importante. C'est le paramètre d'accélération lunaire. Cependant, le calculer avec précision, même de nos jours, est difficile car la trajectoire de la Lune peut varier de quelques pourcents [ voir ici: Découverte de l'évection de la Lune et Perturbations de la trajectoire de la Lune]. Les calculs de Ptolémée ne pouvaient donc être exacts. Le postulat de départ de Fomenko présente déjà un problème de fiabilité.

L'hypothèse du temps fantôme

De son côté, en Allemagne, Herberg Illig publia dans les années 1990 Das erfundene Mittelalter: Die grosste Zeitfalschung der Geschichte. Pour Illig, il y aurait un problème de chronologie au Haut Moyen Age, et du temps aurait été ajouté entre le VIIème et le Xème siècle, au moment de l'adoption par la papauté du comput en Anno Domini.

Mais où est donc passé le Moyen Age?

Dans les années 2000, François de Sarre [Mais où est donc passé le Moyen Age? – Le récentisme, Hades éditions, 2013], s'appuyant sur les hypothèses russe et allemande, estime que si une erreur est possible dans le comput, elle serait due à un événement d'ampleur cataclysmique survenu à la fin de l'Antiquité: l'impact d'une comète ayant considérablement refroidi le climat de l'hémisphère nord. D'autre part, deux grandes pestes, la Peste de Justinien survenue au VIème siècle et la Peste Noire, survenue au XIVème siècle, ont toutes les deux décimées environ la moitié de l'humanité. Or, les sources du Moyen Age soulignent aussi des passages de comètes et des tremblements de terre avant l'arrivée des épidémies de pestes. Cela ne serait-il qu'un seul et même événement? François de Sarre s'est interrogé en voyant que dans le Palais de Dioclétien, l'empereur romain du IIIème siècle, le style architectural passait sans transition de l'Antiquité à la Renaissance.

Ce que se demande François de Sarre, c'est tout simplement où sont passées les traces archéologiques du Moyen Age? Et c'est à cette question que cet article veut répondre en confrontant les preuves archéologiques aux théories récentistes. Pour cela, il faut aborder plus particulièrement les périodes du Bas-Empire Romain et du Haut Moyen Age.

 

- MOYEN AGE = OBSCURANTISME -

Le Moyen Age est une période de l'Histoire remplie de folklores et d'idées préconçues. La première étant qu'il s'agit d'une période d'obscurantisme et de régression généralisée. A tel point que l'une des grandes spécialistes de la période décida même, sur un ton ironique, qu'il fallait en finir avec le Moyen Age!

"Pour en finir avec le Moyen Age"

C'est sous ce titre que Régine Pernoud, médiéviste spécialiste des croisades, publia un livre en 1977 afin de restaurer l'image de cette période. Le Moyen Age serait une époque de tueries, de massacres, de violences, de famines et d'épidémies, d'ignorance, d'abrutissement et de sous développement généralisé. "1000 années sans production poétique ou littéraire digne de ce nom, est-ce concevable? 1000 années vécues par l'homme sans qu'il ait rien imprimé de beau, de profond, de grand sur lui-même? A qui le ferait-on croire? On l'a pourtant fait croire à ces gens très intelligents que nous sommes, nous autre Français, et cela pendant près de 400 ans", écrivait-elle. Pire encore: "Le Moyen Age est une matière privilégiée: on peut dire ce qu'on veut avec la quasi-certitude de n'être pas démenti" (?!?)

Mais qu'a-t-il bien pu se passer pour que l'opinion publique ait une si piteuse vision du Moyen Age? En 1992, Jacques Heers, alors professeur à la Sorbonne, chercha à donner quelques réponses en écrivant Le Moyen Age, une imposture. Selon lui, la vision archaïque et obscurantiste du Moyen Age commença au XIVème siècle sous l'influence de Pétrarque. Le poète italien Francesco Petrarca fit ses études à la cour des papes d'Avignon, avant de s'engager dans une grande querelle contre la papauté. En 1336, au cours d'un voyage à Rome, il est frappé d'admiration devant les ruines romaines qu'il découvre. Le poète rêve de voir un jour la Rome Antique ressurgir de ses ruines. Mais bien plus, "il porte de sévères jugements sur l'ère chrétienne et oppose les historiae antiquae, siècles de lumière de la Rome ancienne, aux historiae novae, temps qui s'amorcent au moment où "le nom du Christ commence à être célèbre dans Rome et à être adoré par les empereurs". Pétrarque milite ainsi pour le retour de la papauté à Rome en exaltant le génie romain du passé.

L'invention du terme "Moyen Age"

Après la Peste Noire, les magistrats de Rome interdisent de porter atteinte aux monuments antiques. La papauté, de retour à la vieille Basilique Saint-Pierre en 1420, veille désormais sur les œuvres antiques et en 1471 le Musée Capitolin est inauguré. Cependant, c'est seulement en 1550 qu'apparaît pour la première fois le terme Rinascita, "Renaissance", sous la plume du peintre et écrivant florentin Giorgio Vasari dans son livre Vie des Artistes. Pour lui, cette Rinascita commença dès le XIIIème siècle avec le peintre Giotto, qui s'affranchit de l'art gothique et byzantin et se met à copier "les Anciens", c'est-à-dire les Romains. Cette fameuse Renaissance commence donc à la fin des années 1200, bien avant la date "officielle" de 1492 (découverte de l'Amérique par Colomb) ou de 1453 (Chute de Constantinople).

Toujours selon Jacques Heers, l'inventeur véritable du Moyen Age serait le savant allemand Christoph Keller, dit Cellarius. En 1688, il publia L'Histoire du Moyen Age depuis l'époque de Constantin le Grand jusqu'à la prise de Constantinople par les Turcs. En cela Cellarius suivait Pétrarque, mais cette périodisation historique officielle s'est réalisée sous l'influence des protestants allemands qui détestaient l'Eglise Médiévale. Toutefois, le vrai contexte est tout autre. Lorsque Pétrarque visite Rome au XIVème siècle, il voit la Ville avec un regard différent. Le passé romain n'est plus archaïque: c'est désormais le modèle à imiter. La Rinascita, c'est la redécouverte de l'Antiquité, la renaissance des lettres et des arts des "Anciens". En Histoire, l'idée de la Renaissance est pourtant très tardive à s'imposer et le terme n'apparaît en France que dans les années 1820.

Que s'est-il donc passé? Simplement qu'au début du XIVème siècle, le monde changeait. Sous la poussée démographique due à l'optimum climatique médiéval, la culture rurale, chrétienne, qui dominait jusqu'alors, est peu à peu remplacée par le retour de la culture urbaine, comme à l'époque romaine. Cette époque est aussi marquée par un brutal refroidissement climatique à partir de 1303, la grande famine de 1315-1317 qui touche toute l'Europe, et encore par l'apparition de la poudre à canon et des chevaliers bardés de fer. Avant l'épidémie de la Peste Noire, le monde occidental, et plus particulièrement l'Italie, se mirent à rejeter la culture gothique, héritière des temps barbares, et la culture byzantine, dont l'image avait été écornée par la prise de Constantinople par les Croisés en 1204.
Par la suite, le retour de la Papauté à Rome, la chute finale de Constantinople, l'émergence du protestantisme, et donc partout le rejet de l'Eglise médiévale telle que définie par les Byzantins et les Pères de l'Eglise depuis Constantin, ont achevé de transformer le paysage bardés de fer et de tours crénelées. Le Moyen Age, désormais symbole de temps obscurs, disparaît du paysage. C'est ainsi par exemple le cas pour l'Arc de Triomphe d'Orange:

Les vestiges du Moyen Age sont nettoyés pour retrouver l'état de la construction tel qu'il était à l'époque antique. Voilà qui pourrait répondre à la question de François de Sarre "Mais où est donc passé le Moyen Age?" Il a été en quelque sorte "rayé de la carte" entre le XVIème et le XIXème siècle lorsqu'il coexistait avec certains bâtiments antiques bien conservés. Toutefois, l'exemple de l'Arc de triomphe d'Orange n'est pas suffisant pour illustrer la réalité tangible du Moyen Age, ni pour expliquer ce qui s'est passé; il faut plus d'éléments. A. Parmentier, dans son Album Historique du Moyen Age, paru en 1896 et d'où est tirée cette illustration écrivait: "L'histoire est, pour partie, une description; c'est pourquoi tout livre d'histoire devrait être un livre d'images, et l'enseignement historique deviendra vraiment intelligible quand il commencera par montrer, expliquer et commenter des objets, des figures, des scènes". C'est donc ce que cet article se propose de faire: partir à la recherche des vestiges du Moyen Age et tenter de mettre fin à l'hypothèse des temps fantômes. Mais le Récentisme aborde aussi la lecture de l'Histoire avec l'impact possible des cataclysmes sur les civilisations et la religion. C'est aussi ce qu'il faut tenter d'éclaircir, tout autant que de retrouver l'historique de la mise en place du comput en Anno Domini. Et aussi essayer de savoir si la période du Moyen Age est finalement aussi obscure que l'imagerie populaire semble le croire...

 

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