Récentisme: Mise au point

- Le Bas-Empire Romain -

Avant d'évoquer le récentisme, il faut reprendre la plupart des événéments depuis la fin du Haut Empire Romain, c'est-à-dire à partir de 160 AD. L'effondrement de l'Empire romain est la conséquence de plusieurs facteurs. Cette dislocation va entraîner un profond bouleversement des consciences et l'émergence d'une nouvelle religion: le christianisme.

- LA FIN DE LA PUISSANCE ROMAINE – 165-305 ANNO DOMINI -

La Peste Antonine

En l'Année Consulaire 674 (165 ap. J.-C), Marc Aurèle régnait sur un Empire Romain qui comptait environ 64 millions d'habitants. Rome est à l'apogée de sa culture et de sa puissance. [Le comput Ab Urbe Condita, "à partir de la fondation de la ville de Rome" était très peu usité dans l'Antiquité. Le comput habituel se faisait en Année Consulaire, c'est-à-dire que les Romains comptaient les années selon les noms de leurs consuls. Ce comput commence en 509 av JC, date de la dédicace du Temple de Jupiter au Capitole, date aussi traditionnellement donnée comme le début de la République à Rome].  

L'Empire Romain à son apogée

L'armée romaine, commandée par Lucius Verus, s'avance sur le territoire parthe et prend la cité de Séleucide du Tigre. Après le pillage de la ville, une épidémie de peste se propagea au sein des légions. Lorsque les soldats rentrèrent en Italie, la maladie se propagea dans toute l'Asie Mineure, puis jusqu'à Rome. D'après les sources antiques, notamment Galien, il s'agissait d'une épidémie de variole [Charles Haas, "La Peste Antonine", dans Bulletin de l'Académie nationale de Médecine, 2006]. Dans l'Empire Romain, le taux de mortalité a été évalué entre 7 et 33% selon les endroits, soit environ 7 à 10 millions de mort! Cette première crise démographique commença à mettre à mal la puissance de Rome.

A l'origine de la crise du IIIème siècle?

180 AD: Marc-Aurèle décède et désigne comme successeur son fils Commode, âgé de seulement 18 ans. Deux ans plus tard, le Sénat fomente un complot pour l'assassiner. L'hostilité règne désormais entre l'Empereur et les sénateurs. Cette crise est cependant aggravée par un phénomène extérieur. Dans les chroniques, celui-ci est décrit à Rome par Hérodien: "Des étoiles ne cessèrent de briller pendant le jour; quelques unes, d'une grandeur gigantesque, paraissaient suspendues au milieu des airs" (Livre I, 44). Ces étoiles d'une grandeur gigantesque, il pourrait s'agir de l'explosion d'une supernova, rapportée aussi par des astronomes chinois en novembre 185. D'autre part, vers la même période, a lieu l'éruption du Lac Taupo en Nouvelle Zélande. C'est une éruption  dite "super colossale", avec une VEI7 correspondant à l'éruption du Santorin et du Tambora de 1815 [ Le carottage des glaces au Groenland donne la date de 180, tandis que la dendrochronologie des arbres de la Nouvelle Zélande indique une date vers 233]. En outre, une épidémie de peste sévit à Rome en 187, suivi par la disette les années suivantes. Dans l'Antiquité, une épidémie de peste, c'est avant tout une épidémie infectieuse qui entraine une mort en masse sur un court laps de temps. L'origine de la peste peut donc varier à chaque fois…

Le Lac Taupo et le cratère de 180 AD

En 192, Commode est assassiné. Après une révolution de palais, les légions du Danube se soulèvent et portent à l'Empire leur général Septime Sévère. Celui-ci, moitié punique-moitié romain, a épousé Julia Domna, une syrienne issue d'une famille de prêtres dévoués au culte du Soleil. Sévère, approuvé aussi par les légions du Rhin, marche sur Rome et s'empare du pouvoir. Le nouvel empereur, hostile au Sénat, affaiblit considérablement son autorité, et gouverne avec un pouvoir absolu en s'appuyant sur ses légions. Il se fait aussi appeler officiellement Dominus, "Maître". En 231, les Perses Sassanides attaquent les provinces romaines et l'Empereur Alexandre Sévère mobilise un grand nombre de légions pour les combattre. Les frontières de l'Occident se retrouvent dégarnies. Le péril barbare guette...

Mais pour Giuglielmo Ferrero [La Ruine de la civilisation antique, Paris, Plon, 1921], ce ne sont pas les barbares, ni les catastrophes climatiques qui sont à l'origine de la chute de Rome. Les coupables, ce sont les légions romaines elles-mêmes. "Cette cause première, c'est une grande crise politique, la crise politique précisément engendrée par les guerres civiles qui suivirent la mort d'Alexandre Sévère et se prolongèrent pendant un demi-siècle. En quoi consiste cette crise politique? En l'anéantissement total du Sénat". Le Sénat a été annihilé par les légions barbares qui ne respectèrent plus son autorité séculaire. Et quand le Sénat fut complètement dépouillé de son autorité, il n'y eu plus dans tout l'Empire un pouvoir assez fort capable de légitimer un empereur.    

La spectaculaire chute des températures au IIIème siècle

Avec un Sénat affaibli, plusieurs généraux s'autoproclamèrent empereurs. Les barbares n'hésitent plus à franchir le limes. Le climat s'est refroidi suite à l'éruption du Lac Taupo et des sécheresses prolongées affament le peuple de l'Empire romain. Les invasions, les guerres, les famines, les épidémies déciment les populations. A la crise démographique et agricole s'ajoute une crise commerciale et monétaire. Méfiants dans l'élite culturelle et politique représentée par les sénateurs, les empereurs décident de mettre aux postes clés de l'Etat leurs hommes dévoués mais peu cultivés. Et surtout, les cultes d'Orient s'imposent partout et remplacent peu à peu le polythéisme gréco-romain.

La Peste de Gallien

En 261, une épidémie de peste arriva à Alexandrie. Elle sévissait depuis l'Orient et son invasion par les Scythes. L'évêque Denys d'Alexandrie témoigne du fléau: "Partout le deuil, les lamentations, les pleurs; la quantité des morts et de ceux qui meurent quotidiennement est telle que la ville est remplie de gémissements... Il n’y a aucune maison où l’on ne compte une victime et plût au ciel qu’il n’y en eût qu’une... L’épidémie a été supérieure à toute prévision... Beaucoup de nos frères, entraînés par l’excès de leur charité, oublieux de leur propre santé, soucieux de s’entraider les uns les autres, ont été frappés avec ceux qu’ils soignaient... Beaucoup d’entre eux, après avoir soigné les malades et les avoir sauvés, sont morts eux-mêmes... Les païens ont eu une conduite tout opposée. Ils se débarrassaient de ceux qui commençaient à être malades et ils fuyaient les êtres qui leur étaient le plus chers ; ils les abandonnaient dans les rues à demi nus ou les laissaient sans sépulture pour éviter la contagion, à laquelle cependant, en dépit de toutes les précautions, ils n’arrivaient pas à se soustraire". En 262, l'épidémie gagne toute l'Europe et fait parfois jusqu'à 5000 victimes par jour (Vie de Gallien, V, 2). Il s'agirait de la dysenterie ou du typhus. En conséquence, à la crise démographique s'ajoute la crise économique: arrêt du commerce, champs en friche, famine. "Il semblait que le monde entier eut conspiré la perte de l'Empire…"

Le triomphe de Sol Invictus

A la fin du IIème siècle, Julia Domna, la fille du grand prêtre du dieu solaire syrien, dit à son mari: "N'est-il pas possible de grouper les vieux cultes autour de quelques idées, quelques symboles, et de leur donner ainsi une sorte d'unité?" [L. Duchesne, Histoire ancienne de l'Eglise, Paris, De Boccard, 1923] Les dieux deviennent ainsi les représentants d'un dieu suprême, auteur du monde, qu'il dirige par leur intermédiaire. Et ce dieu suprême, c'est le Soleil. Julia Domna demanda alors au philosophe Philostrate d'écrire la Vie d'Apollonios de Tyane.  Apollonios était un philosophe pythagoricien, connu aussi comme un magicien. Il a vécu au Ier siècle, et lorsqu'il est venu à Rome, il avait une telle influence que Néron fit passer un édit pour chasser tous les philosophes de la Ville. A cette époque, se trouvait aussi à Rome un certain Paul de Tarse… Apollonios aurait aussi été l'ennemi de l'empereur Domitien. Cependant Philostrate, dans sa biographie, a mélangé la vie d'Apollonios avec celle du très célèbre Pythagore. Le but de Julia Domna, et donc du pouvoir impérial, était peut-être de fusionner le culte solaire oriental avec la religion gréco-romaine et son culte dévoué au dieu Apollon. En outre, ce courant néopythagoricien, destiné à contrer l'influence du dieu asiatique Mithra très populaire dans les légions, se présentait comme une nouvelle doctrine universelle. Il voulait se répandre dans le peuple et quitter la sphère de l'élite gréco-romaine. En 220, le petit-neveu de Julia Domna, l'empereur Héliogabal s'autoproclame grand prêtre du dieu solaire invincible, Sol Invictus, dont Apollonios de Tarse était en quelque sorte le prophète officiel. Enfin, en 274, l'empereur Aurelien, dont la mère était une prêtresse du Soleil en Pannonie, dédicace à Rome un temple dédié à Sol Invictus. Le dieu solaire devient ainsi le protecteur officiel de Rome.  

Sol Invictus et Apollonios de Tyane - Rome

Les débuts du christianisme

Le christianisme commence avec Paul de Tarse, un citoyen romain né vers l'an 8 et qui a une révélation lors d'un voyage à Damas. Le Christ ressuscité lui serait apparu et lui aurait rendu la vue: "une grande lumière céleste resplendit autour de moi". Profondément bouleversé, Paul se rend à Antioche et commence à professer le message suivant: "se nouer à Dieu en aimant son prochain comme soi-même, car Dieu s’est abaissé jusqu’à s’incarner en l’homme Jésus". C'est un message révolutionnaire car chacun peut avoir accès à la vraie religion et surtout, le christianisme promet à tous une vie après la mort. Après plusieurs voyages, Paul se rend à Rome et finit exécuté sur l'ordre de Néron. Par la suite, le christianisme se développe peu à peu au cours du IIème siècle en suivant les principales voies de communication. Mais c'est surtout une religion d'étrangers, propagées par les asiatiques et les phrygiens, et dont l'enseignement se fait en grec.

Saint Pierre et Saint Paul - Musée du Vatican

Avec la crise du IIIème siècle, le christianisme se répand rapidement dans tout l'Empire, en concurrence avec les autres dieux solaires (Attis, Dionysos, Bacchus, etc.) Et voici les raisons de son succès selon Polydore Hochart [La religion solaire dans l'Empire romain, Annales de la Faculté de Lettres de Bordeaux, 1887]: "Pourquoi, parmi les hommes, les bons sont-ils souvent accablés de maux, tandis que les méchants ont-ils les biens en partage? Pourquoi les bienfaits du Soleil se répandent-ils indifféremment sur les croyants et les impies?" L'Eglise chrétienne déclara alors que le Christ n'était pas le soleil que l'on voyait actuellement, mais qu'il serait un soleil nouveau, un Soleil de Justice dont les rayons ne porteraient la lumière et la vie qu'à ceux qui aurait trouvé grâce devant Dieu. Comme l'a écrit plus tard Saint Augustin: "Le Christ est notre Soleil de Justice, non pas le Soleil qu'adorent les païens et les manichéens, celui qui voit aussi les méchants, il est cet autre Soleil dont la vérité éclaire la nature humaine".    

Alors que l'Empire romain s'effondre peu à peu, les chrétiens et leurs premières églises viennent en aide aux plus faibles, aux plus pauvres. L'Eglise chrétienne s'affirme comme un asile sûr alors que toutes les autres structures, autorité, économie, climat, religion s'effondrent les unes après les autres. Mais le christianisme travaille aussi contre l'Empire Romain. En effet, sous peine de perdre son âme, un chrétien ne doit pas rechercher les honneurs, ni occuper de charges publiques, et encore moins combattre dans l'armée: "Le Seigneur, en désarmant Pierre, manifesta clairement sa volonté que chaque soldat dépose l'épée".

Le Christ sur une mosaïque d'Ostie, fin IVème siècle

Dioclétien réforme l'Empire romain

En 284, un soldat dalmate, Dioclétien, est acclamé empereur par ses troupes. Et cet empereur va tout réformer. Il va "faire de l'empire romain un empire asiatique aux mains d'un souverain absolu, qui apparaisse à ses sujets comme une incarnation de la divinité" [La ruine de la civilisation antique].  Après la crise du IIIème siècle, son objectif est de retrouver un principe de légitimité pouvant remplacer l'autorité du Sénat. Dioclétien porte ainsi sur sa tête un diadème à rayons, comme le Soleil qui l'illumine de sa grâce. Ses vêtements et ses chaussures sont ornées de pierres précieuses; il est l'Empereur-Dieu contrôlant tout. Dioclétien réforme l'Empire en séparant les pouvoirs civil et militaire. Les provinces passent de 60 à 96, dirigée par un praese, le gouverneur civil, et par un dux, gouverneur militaire. Plusieurs provinces sont regroupées en diocèses, chacun administré par un vicaire. Par ses réformes, Dioclétien détruit définitivement la structure aristocratique de la société antique. Et l'Empire est divisé sous le contrôle de quatre souverains: c'est la tétrarchie.   

Pour retrouver le contrôle des frontières de l'Empire, l'effectif de l'armée passe à 500 000 légionnaires. Mais les soldats chrétiens refusaient de se prêter aux sacrifices païens. Dioclétien est furieux: "Les dieux immortels ont daigné dans leur providence confiés aux lumières d'hommes honnêtes et sages, le soin de décider ce qui est bon et vrai. Il n'est pas permis de résister à leur autorité. La religion ancienne ne doit pas être critiquée par une nouvelle. C'est un grand crime que de revenir sur ce qui, réglé par les Anciens, est en possession et en usage". En 302, les soldats chrétiens sont donc exclus de l'armée. Le 24 février 303, un édit ordonne la destruction des églises et des livres sacrés chrétiens. Cependant, dès 17 septembre 303, il proclama l'amnistie. Le christianisme était désormais trop puissant dans l'Empire romain pour pouvoir l'éliminer. Sa doctrine, proclamant tous les hommes égaux devant Dieu, prônant la perfection morale et religieuse de l'individu, gagne chaque jour plus d'adeptes. En 305, Dioclétien abdique et se retire dans son palais de Spalato.

Le Palais de Dioclétien reconstitué

- LA CHUTE DE ROME 306-410 -

Constantin et le chrisme

En 306, Constantin est proclamé empereur par les légions de Bretagne. En 310, alors qu'il se trouve en Gaule, il a une vision dans un Temple d'Apollon. Ce dieu lui apparaît et lui tend une couronne de lauriers où sont gravés trois croix: XXX, soit le chiffre 30, ce qu'il prit comme le chiffre de la durée de son règne. De ce jour, Constantin abandonna le patronage d'Hercule pour celui de Sol Invictus. En 312, Constantin marche contre Maxence, son rival occidental, afin de s'emparer du pouvoir absolu. Lorsque Constantin arrive vers Rome, là où l'attend Maxence, il assiste à un phénomène céleste. L'unique source écrite parvenu jusqu'à nous est Eusèbe de Césarée (Livre I, 27-28). Il rapporte le témoignage de l'Empereur: "Il dit que, dans l'après-midi, alors que le soleil commençait déjà à décliner, il vit de ses propres yeux le trophée d'une croix de lumière dans les cieux, au-dessus du soleil qui portait l'inscription In hoc signo vinces ("par ce signe tu vaincras"). A cette vue, il fut frappé de stupeur de même que l'ensemble de l'armée qui l'accompagnait au cours de cette expédition et qui fut témoin du miracle. Il ajouta qu'il douta en lui-même de la signification à donner à cette apparition. Tandis qu'il continuait à s'interroger et à spéculer sur son sens, la nuit tomba brutalement. Ensuite, le Christ de Dieu lui apparut dans son sommeil avec le même signe que celui vu dans les cieux et lui ordonna de réaliser l'image de ce signe qu'il avait vu dans les cieux et de s'en servir comme image lors de tous ses engagements contre ses ennemis".  

Quelle peut être cette croix de lumière vue dans les cieux? Au début des années 2000, une équipe de géologues de l'université d'Annunzio s'intéressa à un petit lac se trouvant dans le Parc Régional de Sirente, situé dans les montagnes des Abruzzes près de L'Aquila.

Le cratère de Sirente

L'étude des géologues a confirmé que ce lac s'était formé à la suite de l'impact d'une météorite survenu entre le IVème et le Vème siècle [voir le documentaire de National Geographic "Il meteorite che converti il mondo"]. Constantin et son armée auraient vu ce phénomène et l'Empereur demanda à ses soldats de peindre ce symbole sur leurs boucliers. A la Bataille du Pont Milvius, bien qu'ils soient inférieurs en nombre, les légionnaires de Constantin battent les cohortes de Maxence qui finissent noyées dans le Tibre. L'Orient triomphait ainsi de l'Occident, et le chrisme allait devenir le nouveau symbole de l'Empire Romain réunifié sous l'égide de Constantin.

Constantin et le chrisme – mosaïque de la villa Hinton Sainte-Marie (Angleterre)

La victoire du christianisme

En 313, l'édit de Milan donne la liberté de culte aux chrétiens, ou plutôt à toutes les croyances. En effet, le credo de Constantin est: "La lutte pour l'immortalité doit être libre". A cette époque, les chrétiens sont encore très minoritaires dans l'Empire (1/20ème de la population) et la religion principale est encore celles des vieux dieux gréco-romains associés au culte officiel de Sol Invictus. Ainsi, en 321, Constantin instaure le repos dominical, au dies solis, au jour du Soleil ou jour du Seigneur. Cependant, la paix voulue par Constantin est de courte durée. Les différents courants religieux ne sont pas d'accord. L'Empereur convoque donc tous les ecclésiastiques au Concile de Nicée en 325. Il y fut décidé que "si le Christ était le fils de Dieu, consubstantiel au père, vrai Dieu né du vrai Dieu sans en rompre l'unité, le mystère de l'Incarnation était unique et définitif pour l'éternité" [La ruine de la civilisation antique] Jésus-Christ était ainsi reconnu officiellement par le pouvoir romain comme étant le fils de Dieu. Et l'Humanité, mettant ainsi fin à la grande crise du IIIème siècle, avait trouvé le fondement indestructible de l'éternelle vérité sur lequel reconstituer l'ordre moral et social. De même, Constantin abandonnait l'Occident romain à son sort et faisait de Byzance sa nouvelle capitale. Constantinople était construite sur un site naturel défensif imprenable, et il lui était plus facile de défendre les frontières contre les incursions perses et barbares.

Plus encore: en déplaçant la capitale de l'Empire, Constantin pouvait ainsi changer de religion. En effet, la puissance de Rome reposait sur le culte de ses dieux antiques. Ainsi, en -390, après que la Ville eût été brulée par le gaulois Brennos, les Romains voulaient quitter leurs maisons calcinées et s'installer dans la cité voisine de Véiès. Mais alors, le dictateur Camille les en dissuada: "Pourriez-vous, Romains, délaisser tous ces dieux de la patrie et des familles?" (Tite-Live, Livre V, 52) A Constantinople, il n'était plus ainsi question du sol sacré des dieux, mais de la seule puissance impériale et de son nouveau dieu Jésus-Christ.

Et si Constantin favorisa autant les chrétiens, c'est aussi et surtout parce qu'il avait besoin de l'argent des temples païens. Les "robes noires", c'est-à-dire les moines chrétiens, devinrent les agents de l'empereur pour s'emparer des richesses des temples païens. Avec l'or des temples, il put bâtir sa nouvelle cité et créer un nouveau système monétaire basé sur le solidus or.   

Constantinople reconstituée

Les premières grandes églises chrétiennes

Constantin, favorisant plus ou moins ouvertement les chrétiens, permet la construction de grandes églises, notamment à Rome. La première est Saint-Paul hors-les-murs, site où aurait été enterré Paul de Tarse selon la tradition des premiers chrétiens. Elle a été dédicacée en 324, puis agrandie sous Théodose. Dévastée par un incendie en 1823, elle a été reconstruite à l'identique. Jusqu'au XVIème siècle, elle a été le plus vaste édifice chrétien au monde.

Basilique Saint Paul avant l'incendie de 1823

En 322 commence la construction de la Basilique Saint-Pierre sur la colline du Vatican. L'hippodrome construit par Caligula était en ruine depuis longtemps et ses abords servaient de sépulture à des condamnés. C'est là qu'aurait été enterré Saint-Pierre après son supplice. Le cœur de la basilique a été construit sur sa tombe.

La colline du Vatican vers 320 - reconstitution

La première basilique Saint-Pierre

A Constantinople, l'Eglise Saint-Irène est construite en 324 sur le site de l'ancien Temple d'Aphrodite. Elle a été détruite en 532 par un incendie, puis en 740, elle fut endommagée par un séisme. Elle est parvenue jusqu'à nous avec son architecture byzantine du VIIIème siècle.

L'Eglise Saint-Irène

En 360, la construction de la Basilique Hagia Sophia, la "Sagesse Divine" est terminée. Elle aurait été voulue par Constantin et construite sur un ancien temple dédié à Apollon. La Basilique Sainte-Sophie, selon les termes chrétiens, a brulée en 532, lorsque toute la ville brûla pendant six jours suite à une sédition. Elle fut reconstruite en 537 par Justinien, mais son dôme s'effondra. Son toit fut donc reconstruit, et la Basilique est parvenue jusqu'à nous après sa dernière reconstruction en 557.

Sainte-Sophie: de Constantin à Justinien

Et à la fin du IVème siècle, la plupart des grandes villes de l'Empire possèdent leur église chrétienne.

Chronique des derniers païens

Vers 354, l'empereur Constance II interdit les sacrifices païens sous peine de mort. En effet, les sacrifices sanglants ne sont plus à la mode. C'est cette année là qu'est publié le Chronographe de 354, un document redécouvert en 1620. Ce calendrier païen est parvenu jusqu'à nous d'après une copie carolingienne. Dedans est représenté le consul Constantin Gallus [pour voir l'intégralité du Chronographe]:

Un consul en 354

A la fin des années 350, les augures, haruspices et astrologues sont interdits d'exercer. "Que se taise, pour toujours et à jamais la curiosité de connaître l'avenir".  A l'inverse, l'empereur Julien (360-363) considérait les chrétiens comme des athées car ils niaient l'existence des dieux. En 364, l'empereur Valentinien émet un édit de tolérance religieuse. Ce sursaut du paganisme sera de courte durée. En 383, Gratien supprime les pensions versées par le trésor aux prêtres païens. Les sénateurs lui demandent de revenir sur cette décision et rappellent à l'empereur qu'il est le chef des cultes d'Etat. Mais Gratien refuse et abandonne le titre de Pontifex Maximus. C'est le point de rupture entre le paganisme et l'Etat romain.

Le chrisme et la multiplication des pains / Le pape Sixte II - verres gravés du IVème siècle

En 389, Marcellus, l'évêque d'Apamée, fait abattre le grand temple de Zeus devant la population atterrée. Marcellus pensait que ce moyen radical était aussi le plus efficace pour convaincre la population. Il fut mis en pièce par le peuple pour cet outrage aux dieux. En 391, le plus grand temple de l'Empire, le Sérapeion d'Alexandrie est rasé. En 392, Théodose supprime la liberté des cultes païens. Sur les champs de bataille, l'empereur chrétien triomphe. La chance, la vieille felicitas des Romains est désormais du côté des chrétiens. Enfin, en 395, l'Empire Romain est séparé en deux.

Le sac de Rome

Le consul Probus, l'empereur Honorius et le général Stilicon

En 375, les Huns migrent vers l'ouest et chassent les Goths. En 378, l'empereur Valens affronte ces derniers à la Bataille d'Andrinople. Les Romains sont anéantis et Valens meurt dans la bataille. Les Goths s'installent dans l'Empire, puis les Wisigoths, comme peuples fédérés. A Ravenne, le général romain Stilicon peine à arrêter l'avancée des Vandales. En 408, il parvint à maintenir Alaric loin de Rome en payant une forte rançon. Pour la payer, il fit gratter l'or des portes du Temple de Jupiter. Cependant, l'empereur Honorius fait assassiner Stilicon. Alaric a alors le chemin libre pour aller prendre Rome. Le 24 août 410, le général vandale s'empare de la Ville et la pille pendant trois jours. Quand la nouvelle se propage, le choc psychologique est immense dans tout l'Empire. Saint-Jérôme en témoigne: "La lumière la plus éclante du monde entier s'est éteinte; en effet, l'empire romain a été décapité. Pour le dire plus fidèlement, avec une ville et une seule, est mort le monde entier. Qui aurait cru que Rome, qui était faite de ses victoires sur le monde entier, et deviendrait à la fois la mère et la tombe de tous les peuples?" (Préface aux commentaires d'Ezéchiel) Rome est abandonnée par les dieux. La cité des hommes est détruite, il ne reste que La cité de Dieu comme l'écrit Saint-Augustin.   

Les vandales pillent Rome

" Où sont en effet les antiques richesses et les dignité des Romains? Jadis, les Romains étaient très puissants, maintenant, ils sont sans force; les vieux Romains étaient craints, et nous les craignons; les peuples barbares leurs payaient des tributs, et nous sommes maintenant les tributaires des Barbares. Les ennemis nous vendent la jouissance de la lumière: tout notre salut est devenu un commerce! Malheureux, à quelle extrémité nous voilà réduits! Et nous rendons grâce aux Barbares, à qui nous achetons nos propres personnes!" (Salvien, Du gouvernement de Dieu).

 

...SUITE