Les hŽritiers de lĠAnkh

 

- roman dĠanticipation -

 

par Franois de SARRE

 

 

 

CHAPITRE  PREMIER

 

 

   Quand il fut dŽcidŽ de remonter le treuil, lĠobscuritŽ avait gagnŽ lĠensemble du plateau.

    Ał-Poitoū, chef musŽologue, ne savait plus trop quelle option choisir. De deux choses lĠune, ou bien il tentait, ˆ la lumire vacillante des lampes, de descendre dans le gouffre qui sĠouvrait ˆ ses pieds, ou bien il remettait toute lĠaffaire au lendemain !

 

   Son regard croisa celui du responsable des fouilles, HŒ-Dridý.

-     Je descends ! sĠexclama-t-il en allumant sa lampe frontale.

JĠassure lĠŽchelle de corde, rŽpondit aussit™t son subalterne avec un sourire entendu.

 

   Le rond de lumire jaun‰tre fouillait dans les profondeurs, de part et dĠautre du trou bŽantÉ Les deux ouvriers aux rŽels talents dĠacrobates qui avaient hissŽ le treuil nĠavaient gure progressŽ que dĠune dizaine de mtres pendant la journŽe, mais ils avaient fini par localiser et par dŽgager lĠentrŽe de la galerie sous le Sphinx.

   Vue dĠen haut, la cavitŽ Žtait impressionnante, mme si un palier rocheux en contrebas pouvait servir ˆ reposer les pieds du musŽologue et lui permettre de prendre un peu dĠappui.

 

   Ał-Poitoū haussa les Žpaules, comme sĠil voulait conjurer le sort qui sĠacharnait contre lui. Toute la journŽe, le vent de sable avait soufflŽ sur le dŽsert, dŽjouant les plans des archŽologues qui exploraient le site des Pyramides.

 

   Le savant jeta un dernier regard vers la cohorte de journalistes qui patientaient ˆ une vingtaine de mtres, derrire un cordon de sŽcuritŽ installŽ ˆ la h‰te. Les appareils photographiques crŽpitaient de mille lueurs.

   Finalement, il y allait aussi de sa rŽputation dĠhomme de science et de baroudeur intrŽpide. NĠavait-il pas ŽtŽ le premier ˆ pŽnŽtrer dans la grande nŽcropole gauloise des Pār-Isis ? Selon Julius-CŽsar, Žcrivain et Pontifex Maximus romain, dont les Žcrits avaient ŽtŽ consignŽs dans le codex Ç De Bello Gallico È, les tombes du Pre-Lachaise (orthographe dĠŽpoque !) dataient de la pŽriode dite Ç intermŽdiaire È : elles Žtaient donc bien postŽrieures aux conqutes de Rome. Mais selon certains experts, le passage du codex en question aurait pu tre rajoutŽ au texte initial par un copiste tardifÉ

 

   Ce qui Žtonnait les chercheurs, cĠest que les tombes dŽcouvertes Žtaient orientŽes nord-sud dans leur grande majoritŽ, au-lieu de pointer vers le sud-est, comme cĠŽtait le cas pour les autres nŽcropoles, apparemment plus rŽcentes, qui avaient ŽtŽ retrouvŽes dans cette mme rŽgion de lĠantique Gallia.

   Sur ce site antique des Pār-Isis, le professeur Ał-Poitoū avait notamment mis au jour les caveaux des savants Champollion et Lamarck, pensant y trouver des indices concrets quant ˆ la localisation des temples de Kamit (lĠancien nom de lĠEgypte), ˆ proximitŽ du fleuve Nil en MŽditerranŽe orientaleÉ

 

   Mais une voix au timbre pressant arracha brusquement le savant ˆ ses pensŽes.

-     Eh ! Attendez une minute ! cria un gros homme en rŽprimant ˆ grand peine un juron.

-     Oui, ĞŒ-dich, jĠallais veiller ˆ ce que vous preniez aussi des photos de ma descente dans le gouffre !

   Le gros homme grommela une sorte de remerciement, tout en poursuivant lĠinstallation dĠune minuscule camŽra sur une sorte dĠŽnorme trŽpied.

 

   Cette fois, il fallait y aller. Ał-Poitoū prit une grande inspiration et posant avec prŽcaution ses pieds sur les barreaux de lĠŽchelle mobile, il entreprit soigneusement de descendre, saluant de sa main libre la foule des chercheurs, journalistes et badauds.

   Le chef musŽologue jeta un dernier regard vers lĠextŽrieur. Au nord, le dŽsert Žtait parsemŽ dĠoasis, ˆ lĠendroit mme o sĠŽtendait jadis une ville gigantesque, la mythique Qahir, dont les vestiges affleuraient a et lˆ, de part et dĠautre des mŽandres que dessinait le Nil dans sa course impŽtueuse vers la mer.

 

   LĠŽnorme masse de la Grande Pyramide, ˆ quelques centaines de mtres derrire Ał-Poitoū et les journalistes, masquait les Žtoiles vers lĠouest, et la lune en son croissant dŽclinant, nĠallait pas tarder ˆ passer prs du sommet o jadis se dressait le pyramidion. Depuis bien des sicles, le revtement calcaire avait disparu, et la partie haute de la pyramide avait servi de camp ou dĠabri aux tribus nomades, ˆ une Žpoque o le sable et les boues du Nil avaient pratiquement recouvert tout lĠŽdifice ; il en allait de mme de la pyramide voisine, sensiblement de mme taille, que la Tradition attribuait au roi Kh‰fr, qui aurait rŽgnŽ sur le pays de Kamit, voici fort longtemps.

 

-     Professeur !

   La voix venait dĠen-dessous. Une jeune femme blonde dont les cheveux courts et bouclŽs ornaient un visage Žnergique, le sourire aux lvres, mal accoutrŽe dans sa combinaison Žtanche dotŽe dĠune ample capuche, sortait de lĠombre. LĠŽclat de sa lampe frontale Žtait ce quĠon distinguait le mieux dans lĠobscuritŽ presque totale.

Oui, fit Ał-Poitoū vaguement surpris, se souvenant de la prŽsence de lĠŽtudiante qui avait ŽtŽ laissŽe en faction devant lĠentrŽe du passage secret sous le Sphinx.

 

   LĠantique monument Žtait encore profondŽment enfoui sous les sables dĠune gigantesque dune, mais son aspect Žtait connu gr‰ce ˆ de nombreuses gravures sur des plats de cŽramique ou sur les vases que lĠon avait dŽcouverts ˆ proximitŽ. Ainsi savait-on que le monstre lŽonin possŽdait une tte humaine.

 

   Quand lĠexplorateur la rejoignit, Pam-Hehla se tenait au niveau de la patte postŽrieure gauche du Sphinx, la seule ˆ avoir ŽtŽ dŽblayŽe compltement, malgrŽ les difficultŽs liŽes ˆ cette excavation. Des mesures ˆ ondes ultra-courtes avaient dŽterminŽ quĠun rŽseau de tunnels existait ˆ seulement quelques mtres de lˆ.

 

 

   La prospection nĠen Žtait quĠˆ ses dŽbuts. Certains experts souponnaient mme quĠune vŽritable citŽ souterraine se dissimulait sous le plateau des Pyramides. DĠailleurs, des piliers de temples retrouvŽs ˆ Memphis, non loin de lˆ, offraient un rŽcit de la prŽhistoire Žgyptienne gravŽ dans la pierre, et lĠon pouvait notamment y dŽcouvrir le plan supposŽ des galeries de communication sous le Sphinx, entre les pyramides et de grandes cavernes amŽnagŽes dans la roche. Les Žgyptologues Žtaient en droit dĠespŽrer que parois et plafonds Žtaient tapissŽs dĠhiŽroglyphes, cette Žcriture sacrŽe quĠavait ŽtudiŽe Champollion, le savant gallo-romain bien connuÉ

 

   Evidemment, les avis divergeaient sur la manire dont les anciens b‰tisseurs de Kamit avaient ŽclairŽ galeries et tombes. Certains archŽologues pensaient ˆ des miroirs ancrŽs au fond de puits qui rŽflŽchissaient la lumire du soleil, dĠautres pensaient plus prosa•quement ˆ lĠŽlectricitŽ. Ce mot "Žlectron" (ήλεκτρον) Žtait dĠorigine hellne et avait dĠabord servi ˆ dŽsigner le combustible des piles.

   Tout ce qui venait de lĠantique civilisation nilotique Žtait encore entachŽ de bien des mystres... Les fouilles ne progressaient que lentement, parce que lĠargent faisait dŽfaut, mais aussi en raison du manque dĠintŽrt du grand public.

   Ał-Poitoū en Žtait conscient, cĠest pourquoi il avait jouŽ le jeu mŽdiatique, et tenu ˆ ce que les grands magazines du Ç continent Sud È fussent prompts ˆ relayer lĠinformation en diffusant moult images. Dans ce cas prŽcis, lĠŽtudiante en archŽo-anthropologie devenait un atout incontournable, car elle Žtait trs photogŽniqueÉ

 

-     Tout va bien, Pam ? Je pensais que vous Žtiez remontŽe avec les deux ouvriers. Vous savez, on a bien failli vous laisser en basÉ

-     Cela ne mĠaurait pas dŽplu, murmura la jeune femme comme pour elle-mme, il fait meilleur ici quĠau village de tentes. Pas de vent de sable bržlant, ni dĠŽtudiants farceurs qui viennent vous glisser un scorpion dans la trousse de toiletteÉ

Maintenant, vous allez devoir supporter la prŽsence de votre cuistre de professeur, car nous sommes sans doute ici ensemble pour plusieurs heures !

 

   Ał-Poitoū avisa lĠentrŽe de la galerie sous la patte du Sphinx quĠavaient dŽgagŽe les ouvriers, et y projeta le faisceau dĠune puissante lampe-torche quĠil tenait ˆ la main.

-     Vous nĠavez sans doute pas rŽsistŽ ˆ la curiositŽ dĠen explorer quelques mtres, ou me trompŽ-je ?

-     Non, je vous ai attendu, fit-elle sans trop chercher ˆ convaincre le savant ; dĠailleurs, jĠai trouvŽ ceciÉ

   Sous la clartŽ de sa lampe frontale, Pam montrait un objet de quelques centimtres de long, percŽ dĠun trou ovale, apparemment un pendentif.

Une croix dĠAnkh, sĠesclaffa le musŽologue. On lĠappelle ainsi dĠaprs un terme de lĠancienne langue de MĠser qui signifie "vie"É On en trouve de toutes les Žpoques, manufacturŽes dans diffŽrents alliagesÉ

 

   Certaines de ces croix en laiton, serties de verre colorŽ, proviendraient dĠAsie orientale, car on peut lire, au dos de beaucoup dĠentre elles, la mention "Made in China"É Les historiens et spŽcialistes de la pŽriode ont cru bon de devoir Žchafauder des thŽories sur les possibles contacts, ˆ lĠŽpoque antique, entre les deux contrŽes pourtant si ŽloignŽes lĠune de lĠautreÉ

-     Savez-vous ˆ quoi une telle croix mĠa toujours fait penser ? sĠinterrogea lĠŽtudiante en faisant sauter lĠobjet de faon irrŽvŽrencieuse dans le creux de sa main.

-     Pour les rois de Kamit, cĠŽtait la clŽ de la connaissance des mystres du mondeÉ mais pour le bon peuple, cĠŽtait simplement une croix percŽe qui pouvait servir de porte-bonheur !

-     Je viens de lĠanthropologie physique, poursuivit la jeune femme en faisant tournicoter la relique entre ses doigts et en lĠŽclairant sous tous les angles. Je pense ˆ un ŽlŽment constitutif du squelette humain !

-     Je vois ce que vous voulez insinuer, fit Ał-Poitoū en faisant mine de se t‰ter le dos en dessous du sac de route quĠil portait. Cela ressemble bougrement ˆ une vertbreÉ avec un gros trou au milieu pour la moelle Žpinire, les prolongements osseux de part et dĠautre, et la partie "Žpineuse" vers le haut, celle quĠon peut palper sous la peau lorsquĠon y promne la main.

-     Tout juste ! Et lĠempilement de toute une sŽrie de croix dĠAnkh forme un rachis, une colonne vertŽbraleÉ

Le "pilier Djed"É complŽta le musŽologue qui en possŽdait quelques figurations chez lui : la colonne vertŽbrale dĠOsiris !

 

   Mais dŽjˆ il avait pŽnŽtrŽ dans la galerie par lĠŽtroite ouverture, suivi comme son ombre par la jeune femme. Le mythe dĠIsis et dĠOsiris Žtait connu gr‰ce aux Žcrits dĠauteurs tardifs, retrouvŽs notamment sur le site archŽologique dĠAl-Iksăndēr dans des cylindres scellŽs, ˆ mme la vase du Nil.

-     Tout cela me para”t de bon augure, plaisanta-t-il malgrŽ lĠexigŸitŽ du conduit, le plafond bas, et une poussire tenace qui sĠinfiltrait sous les paupires des deux explorateurs.

-     Professeur, pensez-vous vraiment que ce tunnel puisse nous mener jusquĠˆ la pyramide de Kh‰fr ?

   Ał-Poitoū sĠappuya sur la paroi pour souffler un peu, aprs quelques minutes de cheminement, car non seulement il faisait chaud, mais le tunnel descendait de faon abrupte et lĠair y devenait de moins en moins respirable. Avant de rŽpondre, il jeta un coup dĠÏil ˆ la boussole quĠil tenait au poignet.

-     Cela nĠen prend pas vraiment la direction, mme si nous sommes dŽjˆ bien engagŽs sous le plateau rocheux. Je pense plut™t que nous allons dŽboucher dans une salle au nord du Sphinx.

LĠhistorien romain Ammianūs Marcēllinus en a parlŽ dans ses Žcrits ; les murs de cette salle seraient couverts dĠinscriptionsÉ

 

   Pour dĠautres auteurs, comme Hr—dotos HalicarnssŽos, le Sphinx avait ŽtŽ construit par le roi (pharaon) Kh‰fr, tout comme la pyramide la plus proche, mais cet Žcrivain grec ne fait nulle rŽfŽrence ˆ des galeries ou ˆ une salle souterraine. En revanche, Hr—dotos a dŽcrit des coquillages fossiles dans la roche du Plateau des Pyramides, et il en avait dŽduit que la mer recouvrait autrefois les lieux. CĠest lui aussi qui a Žcrit que lĠEgypte (comme il lĠappelait) avait ŽtŽ un don du ciel, et probablement le Ç grenier ˆ blŽ È des peuples hellŽnistiques qui habitaient sur les deux rives de la mer MŽditerranŽe.

 

   Ał-Poitoū voulut encore ajouter quelque chose, quand soudain un bruit venant de derrire le fit sursauter. Du regard, il intima ˆ lĠŽtudiante lĠordre de ne pas bouger, mais lĠexpression inquite sur son visage se transforma vite en un sourire dŽtendu, quand il reconnut dans un halo de lumire la silhouette trapue de son collaborateur, HŒ-Dridý. Celui-ci faillit dĠailleurs sĠŽtaler ˆ terre en arrivant jusquĠˆ eux, tant la pente Žtait raideÉ et le sol recouvert dĠune pellicule dĠargile glissante qui ne facilitait gure la descente : il fallait constamment se cramponner des deux mains aux parois lisses de la galerie.

-     Je pensais tre plus utile ici quĠen haut, fit-il en contr™lant ˆ grand peine sa respiration qui Žtait devenue sifflante.

-     Mais oui, rŽpondit le musŽologue, un brin narquois. Tout se passe bien en surface ?

Le vent est compltement tombŽ, ainsi que lĠintŽrt des journalistes, dĠailleursÉ commenta le chef des fouilles dĠun air dŽsabusŽ. JĠai donc laissŽ quelques ouvriers ˆ lĠentrŽe du puits, et jĠen ai profitŽ pour venir vous rejoindre !

 

   HŒ-Dridý faisait partie des Žgyptologues ("spŽcialistes de lĠancienne Kamit") qui auraient prŽfŽrŽ que lĠon recherch‰t en prioritŽ la tte du Sphinx...

   Selon certains calculs, celle-ci devait se trouver ˆ une vingtaine de mtres de lĠentrŽe du puits qui avait ŽtŽ creusŽ en surface, sensiblement au mme niveau, mais malencontreusement sous une grosse butte de boue et de sable agglomŽrŽs. Il aurait sans doute fallu de longues semaines de terrassement pour y parvenir. CĠest pour cela quĠAł-Poitoū avait privilŽgiŽ lĠexploration des galeries que lĠon avait dŽtectŽes au sonar, ˆ la verticale des pattes arrire de la gigantesque statue et sous sa "queue".

 

   On a estimŽ que voici prs de cinq cents ans, le sable avait repris possession des lieux, ensevelissant le Sphinx, les temples et les demeures des prtres, ainsi quĠune bonne partie des pyramides. Dans le mme temps, la ville voisine de Qahira semblait avoir ŽtŽ vidŽe de ses habitants, dŽtruite par un cataclysme dont on ignorait toujours la teneur et lĠampleurÉ

 

-     Avez-vous une idŽe de la profondeur o nous sommes par rapport ˆ la patte droite du Sphinx ? sĠenquit Pam-Hehla qui faisait mine dĠŽtudier la structure des roches de la paroi, tandis que les deux hommes discutaient entre eux.

-     Je vais vous dire cela tout de suite, rŽpondit HŒ-Dridý en extirpant de lĠune de ses poches un cadran graduŽ, reliŽ ˆ un systme de radioguidage. Si lĠappareil fonctionne bien, nous sommes ˆ 50 m de la surface, donc ˆ environ 30 m sous le Sphinx.

Et nous nous dirigeons en ce moment plut™t vers le nord-est, complŽta Ał-Poitoū aprs un bref regard sur sa boussole. Autrement dit, nous progressons en direction de la Grande Pyramide, celle que les Anciens appelaient aussi "Knout".

 

   Tout comme celle de Kh‰fr, plus petite de quelques mtres, mais nettement moins volumineuse, la Grande Pyramide avait servi ˆ de multiples usages pendant lĠAntiquitŽ. Encore aux trois-quarts recouvertes par le sable et par une espce de boue compacte quĠon nommait "khĠ™ff" dans la rŽgion, les deux pyramides nĠavaient encore gure ŽtŽ ŽtudiŽes ˆ ce jour, il y en aurait dĠailleurs prs dĠune centaine dĠautres, cachŽes sous les dunes alentour. Pour une majoritŽ de chercheurs, les pyramides avaient servi de greniers ˆ grain (cĠest le sens premier du mot grec ıυραμίς), ˆ lĠŽpoque des premires dynasties de Kamit, ou bien encore elles avaient ŽtŽ de gigantesques rŽservoirs ˆ eauÉ

 

   DĠailleurs, parmi les textes rŽcupŽrŽs dans les cylindres dĠAl-Iksăndēr, il y avait aussi un document en langue arabe qui rapportait la construction dĠŽdifices de ce type, trois sicles avant le DŽluge :

 

   Ç Saurid Ibn Sahloūk, roi dĠEgypte, fit un rve : une grande catastrophe avait frappŽ la Terre, les hommes Žtaient couchŽs sur le sol, les Žtoiles tombaient les unes sur les autres avec un bruit terrible. Le roi n'en souffla mot ˆ son entourage, mais s'Žtant rŽveillŽ avec une telle peur, il rassembla les grands prtres de toutes les provinces de l'Egypte, cent trente en tout, dont le chef Žtait Aklim˜n.

   Ç Lorsqu'il leur exposa toute l'affaire, ils mesurrent l'altitude des Žtoiles et, faisant leur pronostic, prŽdirent un DŽluge. Le roi demanda : "Atteindra-t-il notre pays ? ". Ils rŽpondirent : "Oui, et il le dŽtruira". Mais comme il restait encore un certain nombre d'annŽes ˆ attendre, il donna lĠordre de construire pendant ce temps des pyramides aux caves vožtŽes. Il remplit celles-ci de talismans, d'objets Žtranges, de richesses, de trŽsors, mais aussi dĠinstruments en fer, de modles de vaisseaux en argile, dĠarmes qui ne rouillaient pas et de verreries quĠon pouvait plier sans les briser È.

   Malheureusement, la suite nĠa pas ŽtŽ consignŽe dans le manuscrit. En tout Žtat de cause, lĠhypothse dĠun DŽluge ne faisait pas lĠunanimitŽ auprs de la communautŽ scientifique, bien que lĠon retrouv‰t des rŽcits similaires dans dĠautres textes antiques.

 

   Entretemps le groupe Žtait parvenu jusquĠˆ un coude dans la galerie. HŒ-Dridý qui marchait en tte sĠarrta net, sa lampe frontale jouant avec les ombres, ce qui donnait ˆ la scne une allure fantasmagorique.

-     Une herse ! fit-il. Le passage est fermŽ !

-     Mince, alorsÉ sĠexclama Ał-Poitoū dŽcontenancŽ. VŽrifions sĠil nĠy a pas une serrure, un loquetÉ

-     Non, reprit lĠarchŽologue aprs un rapide examen de la grille. Si mŽcanisme dĠouverture il y a, il nĠest en tout cas pas apparentÉ On dirait mme que les barreaux font corps avec la roche !

-     Une sorte de grs dur, me semble-t-il, ajouta Pam. Ce serait vraiment bte dĠtre bloquŽs iciÉ

-     Il doit bien y avoir une solution, grommela le chef musŽologue dŽpitŽ.

-     Trouvons-la vite, renchŽrit HŒ-Dridý aprs un coup dĠÏil ˆ lĠun de ses instruments, car lĠair me para”t de plus en plus irrespirable.

-     QuoiqueÉ remarqua la jeune femme, de temps en temps je sens un courant frais passer le long de mes joues. Cela voudrait dire quĠil y a quelque part un appel dĠairÉ de lĠautre c™tŽ de la grille !

Oui, mais comment passer lĠobstacle ? questionna le professeur en poursuivant lĠinspection des barreaux de sa main droite gantŽe.

 

   Il rŽflŽchit quelques instants.

Quelque chose de similaire est arrivŽe ˆ une Žquipe dĠarchŽologues sur le site dĠAl-İksăndēr, quand ils ont retrouvŽ le tombeau de la mythique reine Kliop‰trāÉ Laissez-moi rŽflŽchirÉ

 

   Ał-Poitoū faisait allusion ˆ un ŽvŽnement qui remontait ˆ une vingtaine dĠannŽes en arrire, alors que des explorateurs du Ç continent Sud È avaient commencŽ lĠinspection dĠune zone aride en plein dŽsert. Mais ˆ lĠŽpoque antique, le niveau de la MŽditerranŽe Žtait sensiblement plus haut, et la mer avait encore dž lŽcher les fondations du temple o furent retrouvŽes les dŽpouilles de la reine et de son amant Ant—nius.

   LĠaccs ˆ la crypte o ils reposaient Žtait Žgalement barrŽ par une sorte de herse, mais les chercheurs eurent par bonheur la possibilitŽ de lire sur la paroi une sŽrie dĠhiŽroglyphes accompagnant les cartouches royaux. De lĠŽtude de ces signes ressortait quĠune vibration – ou un son – Žtait ˆ mme de dŽclencher le mŽcanisme dĠouvertureÉ

 

   On savait par ailleurs que certains objets Žtaient capables dĠŽmettre une Žnergie vibratoire, vŽritable "onde de forme", susceptible de dŽclencher un dispositif ŽlectromagnŽtique par simple contact.

 

-     Pam, la croix dĠAnkhÉ les Anciens lĠappelaient aussi la "clŽ" dĠAnkhÉ

-     Oui, sĠŽcria la jeune femme en ouvrant lĠune des poches de sa combinaison. La vertbre sacrŽe dĠOsiris va nous ouvrir la porte vers la salle de la ConnaissanceÉ!

-     Lˆ dans le mur, il y a comme une encoche qui pourrait nous servir, fit en Žcho HŒ-Dridý. Mais le mŽcanisme marche-t-il encore ?

En tout cas, quelle chance dĠavoir retrouvŽ cet objet, sans doute perdu ou oubliŽ par quelque prtre de lĠŽpoque antique !

 

   Ał-Poitoū saisit fŽbrilement la croix dĠAnkh que lui tendait Pam et la plaqua sur lĠempreinte ˆ mme le mur. Elle sĠy adaptait parfaitement.

   Le suspense dura encore quelques secondesÉ Puis avec un grincement insoutenable, la herse se leva pour dispara”tre vers le haut, comme avalŽe par la roche !

   La voie Žtait libre...

 

-     Ce qui est incroyable, commenta le chef musŽologue, cĠest que ce mŽcanisme fonctionne encore, aprs tous ces milliers dĠannŽesÉ

-     Peut-tre les galeries et salles sont-elles toujours habitŽes ?, avana Pam. Ou du moins, entretenuesÉ mais par quels mystŽrieux personnages ?

En tout cas, ceux qui ont jadis construit les pyramides et sculptŽ le Sphinx possŽdaient un savoir-faire qui laisse encore pantois aujourdĠhui, complŽta HŒ-Dridý, quand on se reprŽsente la masse des blocs de pierre acheminŽsÉ mme sĠil semblerait depuis de rŽcentes analyses physico-chimiques quĠau moins une partie de ces pierres aient ŽtŽ coulŽs sur place, au moyen de coffrages ajustŽs au centimtre prs !

 

   Les maons de lĠŽpoque auraient mŽlangŽ du sable ou de la poudre de pierre ˆ un liant, avant de dŽlayer la prŽparation ainsi obtenue, puis de sĠen servir pour remplir un moule ˆ lĠemplacement dŽsirŽ sur la pyramide. La pierre Žtant ainsi reconstituŽe, il nĠy avait plus quĠˆ dŽmoulerÉ

-     Il fallait bien, poursuivit Ał-Poitoū en faisant signe ˆ ses deux compagnons de reprendre leur marche ˆ travers lĠŽtroit boyau, que les parois fussent solides et tout ˆ fait Žtanches si, comme je le pense personnellement, les pyramides Žtaient de gigantesques rŽservoirs dĠeau !

-     Un revtement de calcaire blanc recouvrait tous ces blocs de pierre ajustŽs les uns aux autres. On en voit encore la trace prs du sommet de la pyramide qui est la plus proche du Sphinx. Mais pour en revenir ˆ la croix dĠAnkh  – Pam avait vite remis la prŽcieuse ic™ne dans lĠune de ses poches – et ˆ ce mystŽrieux mŽcanisme, jĠai peut-tre une idŽe.

Dites voirÉ ˆ ce stade toutes les tentatives dĠexplication sont bonnes ˆ prendre, etÉ

 

   Mais HŒ-Dridý qui cheminait en tte ne termina pas sa phrase ; il resta quelques instants interloquŽ, avant de reprendre sa progression.

-     Des marches, fit-il.

-     En bŽton, me semble-t-il, complŽta le chef musŽologue. En tout cas, elles nĠont pas ŽtŽ taillŽes dans la roche. Peut-tre arrivons-nous ˆ destination ? Il sĠŽpongeait le front ˆ lĠaide dĠun mouchoir. JĠai lĠimpression quĠil fait diantrement chaud iciÉ Mais que vouliez-vous dire, Pam ?

-     Ce nĠest bien sžr quĠune hypothse, encha”na la jeune femme, mais selon certains physiciens, des Žnergies puissantes peuvent na”tre ˆ partir de formes particulires : il sĠagirait dans ce cas dĠun phŽnomne de nature ŽlectromagnŽtique.

-     Ainsi la croix dĠAnkh dans la mouture sur la paroi de la galerie suffisait ˆ elle seule ˆ dŽclencher lĠenvoi dĠŽnergie sous forme dĠondesÉ lesquelles auraient mis en route le mŽcanisme dĠouverture, termina Ał-Poitoū. Certains chercheurs un peu marginaux pensent mme que toute lĠarchitecture, la statuaire ou encore le graphisme des objets les plus courants dans lĠAntiquitŽ, obŽissaient ˆ ces lois dĠŽmissions dĠondes de forceÉ Tout Žtait calculŽ pour gŽnŽrer un Žquilibre idŽal, ou encore pour produire une Žnergie gratuiteÉ simplement ˆ partir dĠondes de forme !

-     Nous ne connaissons pas grand chose de cette civilisation de Kamit, qui nĠen finit pas de nous Žtonner ! Si nous possŽdions le secret des Žmissions dĠŽnergie par la forme, nous pourrions Žconomiser une bonne partie de notre ŽlectricitŽ !

-     Quand je pense quĠil y a des chercheurs, comme Űl-Tser—r, de lĠuniversitŽ du Cap, qui estiment que les Egyptiens nĠŽtaient pas trs avancŽs dans leurs connaissancesÉ En effet, selon ces savants qui se targuent de science objective, la progression de lĠhumanitŽ nĠavait pu tre que "linŽaire"É dŽbutant au stade des cavernes et des grottes ornŽes pour aboutir ˆ notre civilisation actuelle !

-     Oui, et ce monsieur ne serait-il pas par hasard votre directeur de thse, Pam ?

En tout cas, cĠest lĠun des anthropologues les plus Žminents du moment, un spŽcialiste dans lĠŽtude des humains fossiles au sud du grand dŽsert borŽal. Je vais dĠailleurs le rejoindre ds demain sur un site de fouilles qui se trouve ˆ proximitŽ de lĠocŽan Indien.

 

   Ał-Poitoū acquiesait en hochant la tte. En gros, les chercheurs universitaires et les savants dĠinstitutions privŽes se divisaient en deux clans, chacun ayant une approche radicalement diffŽrente des grands sujets historiques. Les uns pensaient que lĠhistoire de lĠhumanitŽ se faisait par paliers, avec des Žpisodes de progrs et des pŽriodes de rŽcession causŽes par de grands cataclysmes planŽtairesÉ Les autres niaient la rŽalitŽ de tels ŽvŽnements : ˆ les en croire, lĠhomme aurait ŽvoluŽ en droite ligne ˆ partir des "singeo•des" primitifs que lĠon dŽterrait a et lˆ dans les couches gŽologiquesÉ

 

   Ce faisant, HŒ-Dridý Žtait parvenu au bas des marches de la galerie, suivi par ses deux compagnons. Devant eux le couloir sĠŽlargissait sensiblement.

   Plus personne ne parlait. Une sorte dĠentrŽe semblait se dessiner ˆ peu de distance dans la roche. Deux colonnettes en mŽtal cuivrŽ flanquaient de part et dĠautre ce qui ressemblait ˆ un porche. Les trois archŽologues sĠen approchrent quasi religieusement. Avec un ensemble parfait, leurs lampes fouillrent lĠobscuritŽ dĠune crypte au plafond vožtŽ, qui devait mesurer une quinzaine de mtres de longueur, sur environ dix de large.

 

   Ils Žtaient arrivŽs dans une pice vide ˆ lĠexception dĠun grand sarcophage en pierre, lui aussi compltement vide, comme ils purent vite sĠen assurer.

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE  II

 

   La vue vers lĠextŽrieur, depuis la grotte en lŽger surplomb, Žtait saisissante. Dans la brume cĠest tout juste si lĠon apercevait au loin, par delˆ les grandes terres ocre rouge o poussaient les acacias sauvages, le ruban bleutŽ de cet ocŽan que les gŽographes appelaient toujours "indien", du nom dĠun mythique peuple dĠAsie du sud.

   La caverne perchŽe qui dominait la plaine alluviale abritait lĠun des plus importants gisements prŽhistoriques au monde.

   A ce jour, les fouilles avaient rŽvŽlŽ plus dĠune centaine de fragments dĠos fossiles, ainsi que des silex taillŽs et des bifaces, mais aprs sept ans dĠun travail acharnŽ au milieu des sŽdiments dŽposŽs par les multiples transgressions marines, lĠŽquipe de chercheurs venait enfin de dŽcouvrir un cr‰ne complet de lĠoccupant des lieuxÉ

 

   LĠair songeur, Űl-Tser—r se dŽtourna du magnifique paysage pour scruter ˆ lĠintŽrieur de la grotte o ouvriers et Žtudiants procŽdaient aux diffŽrentes mensurations dĠusage. Cela prenait du temps, car il fallait respecter un strict protocole de fouilles. La mise au jour de restes dĠhominiens fossiles ne se faisait quĠaprs lĠenlvement mŽticuleux de la gangue terreuse qui les recouvrait. Chaque trouvaille rŽpertoriŽe, que ce fžt un morceau dĠos long, une vertbre ou un silex taillŽ, Žtait dĠabord laissŽe en place, photographiŽe, puis positionnŽe dans lĠespace ˆ lĠaide dĠun systme ˆ trois coordonnŽes : largeur, longueur et hauteur.

 

-     Professeur ! murmura lĠun des Žtudiants, un grand gaillard en tenue kaki avec casque de feutre. Nous allons enfin pouvoir sortir le cr‰ne de son pŽrimtreÉ

   Sa voix Žtait ˆ peine audible, sans doute pour ne pas troubler la solennitŽ de lĠinstant.

-     Merci, Űg-Tałet. Nous allons bient™t pouvoir tenir cette petite merveille entre nos mainsÉ

   Les vestiges prŽhistoriques retrouvŽs dans la grotte de Tō-Havěl permettaient de reconstituer fidlement la vie et lĠenvironnement dĠun campement dĠhommes anciens  – ou ne sĠagissait-il pas plut™t de primates bipdes apparentŽs ˆ lĠhommeÉ?  Le dŽbat Žtait encore loin dĠtre tranchŽ.

 

   En tout cas le cr‰ne rŽcemment exhumŽ, gure plus gros quĠun pamplemousse, prŽsentait des caractres anatomiques quĠon avait dŽjˆ retrouvŽs en maints endroits sur le continent africain, ˆ savoir :

 

-     un front fuyant,

-     un gros bourrelet osseux au dessus des orbites oculaires,

-     une m‰choire avancŽe

et une bo”te cr‰nienne rŽduite.

 

   Sans doute son cerveau Žtait-il bien plus petit en proportion de celui des populations actuelles.

 

   Le lieu de fouilles Žtait idŽalement situŽ, non loin de lĠŽquateur, dans ce pays verdoyant et sauvage quĠŽtait la Zamibie, un peu au sud de ce que les Anciens appelaient la "Corne de lĠAfrique".

   Űl-Tser—r faisait partie des anthropologues qui thŽorisaient une ascendance simienne de lĠhomme, ˆ la diffŽrence dĠun bon nombre de savants de lĠEmpire des Terres du Sud (appelŽ aussi "continent Sud") qui privilŽgiaient, quant ˆ eux, lĠidŽe de lĠexistence passŽe de singes bipdes – notamment ici, ˆ Tō-Havěl.

   En grommelant intŽrieurement, il pestait contre son Žlve, Pam-Hehla, qui au mme moment se trouvait sur le plateau des Pyramides avec des confrres archŽologues. Elle nĠavait rien trouvŽ de mieux que de mettre en doute son concept de filiation de lĠhomme par le Morotopithecus, et cela dans lĠun des plus gros tirages de la c™te Est, la Ç Durban Gazette È !

 

   Quant ˆ son vieux collgue Ał-Poitoū, il Žtait mondialement connu pour les recherches quĠil avait menŽes sur la pŽriode dite "intermŽdiaire", voici une dizaine de sicles.

   Le continent europŽen, maintenant peu peuplŽ – car recouvert dĠune steppe aride sur une grande partie de sa surface – Žtait alors verdoyantÉ

   Mais les tŽmoins muets de cette antique Žpoque de gloire restaient sans conteste les fameuses Ç cathŽdrales È.

   Ce nom provenait du grec "‡‡ ŒŠ–‡" signifiant "sige bas", une allusion sans doute au pouvoir des chefs religieux – alors que la Ç basilique È Žtait le domicile du roi hŽrŽditaire.

 

   On avait retrouvŽ en Europe occidentale beaucoup de ces imposants Ždifices enfouis sous plusieurs mtres de sŽdiments. Leur plan de base nĠŽtait pas sans rappeler la croix Ankh de la tradition Žgyptienne...

   En revanche, on se perdait en conjectures quant ˆ la signification des motifs religieux qui sĠaffichaient sur les porches et colonnades, tels que : coqs, lions, aigles, dragons et autres animaux extraordinairesÉ De mystŽrieux rites avaient dž sĠy dŽrouler jadis, en rapport sans doute avec le rythme des saisons. En tout cas, les cathŽdrales Žtaient ostensiblement tournŽes vers lĠest, dans la direction du soleil levant !

 

   Le professeur fut interrompu dans ses rŽflexions par les cris dĠenthousiasme des Žtudiants zamibiens, ˆ quelques mtres en dessous de lui. Űg-Tałet lĠavait prŽcŽdŽ sur lĠescabeau qui permettait dĠaccŽder au niveau infŽrieur des fouilles. Il braquait une Žnorme lampe-torche dans la pŽnombre.

-     La voici, cette petite merveille, sĠŽcria-t-il en Žclairant le fossile par le haut.

-     Oui, fit en Žcho lĠun des assistants, soulevant dŽlicatement la relique ˆ laquelle adhŽraient encore quelques crožtes pierreuses. Le voilˆ enfin, notre anctre ˆ tous !

Mettez-le dans un panier, on va le remonter en pleine lumire, ordonna Űl-Tser—r dans le brouhaha ambiant.

 

   LĠanthropologue ne tenait pas ˆ trop prolonger la discussion sur lĠancestralitŽ du fossile, ni ˆ discourir sur son Žventuelle identification comme "Pre" de telle ou telle nationÉ Plusieurs ethnies se c™toyaient ici dans la grotte, dont des Pies ˆ la peau blanche et noire, des kleptons au teint clair, des Sara• aux yeux bridŽs, et lui-mme, un Taung dĠAfrique du Sud, ˆ la longue chevelure flamboyante !

 

   ArrivŽ devant lĠentrŽe de la grotte, Űl-Tser—r, qui entretemps avait rŽcupŽrŽ le cr‰ne, le dŽposa quasi religieusement sur une tablette de briques servant de socle, puis aprs avoir reculŽ de quelques pas, le contemplait avec dŽlectation dans un silence ˆ peine troublŽ par les rumeurs de la savane alentour, calaos et macaques hurleurs.

 

   - Plus je le regarde, et plus je le trouve humainÉ confiait-il sereinement ˆ son assistant.

   Űg-Tałet se garda bien de faire un commentaire. Laissant le savant ą ses contemplations, il sĠen retourna auprs des fouilleurs qui avaient commencŽ ˆ ranger leur matŽriel en prŽvision de la nuit.

Plus je le contemple, et plus je lui trouve lĠair humainÉ soliloquait toujours le palŽontologue en pleine crise dĠauto-persuasion.

 

   Il nĠy avait gure que les longs cris plaintifs des renards volants pour lui rŽpondre. Ces grandes chauves-souris appelŽes aussi diacoptres, venues autrefois du sud-est asiatique, avaient dŽveloppŽ dans la rŽgion zamibienne des caractŽristiques Žtonnantes.

   Ainsi les m‰les possŽdaient-ils de longues mamelles et pouvaient produire du lait(1), car leurs glandes mammaires Žtaient fonctionnelles !

(1) Authentique

 

   Quant aux femelles, elles avaient pris lĠhabitude de se nourrir du sang des mammifres, sĠattaquant de prŽfŽrence au bŽtail, mais ne dŽdaignant pas de mordre aussi des humains si lĠon ne prenait pas les prŽcautions nŽcessaires : dans la pratique, il valait mieux ne pas dormir seul en brousse !

   Tandis que les femelles vaquaient en qute de protŽines pour nourrir leur embryon in utero, les pres chauves-souris restaient dans les grottes et sĠoccupaient de la portŽe prŽcŽdente en dispensant leur laitÉ

 

   Chez tous les m‰les de mammifres, lĠhomme y compris, non seulement les tŽtons sont apparents, mais des glandes mammaires rudimentaires existent encore. Cela avait donnŽ lieu ˆ la spŽculation que chez les mammifres ancestraux les deux sexes allaitaientÉ et que cĠest seulement au cours de lĠŽvolution rŽcente que cette fonction avait ŽtŽ perdue par lĠhomme "masculin" !

 

  La question des origines de lĠespce humaine divisait toujours la communautŽ scientifique, alors que divers groupes dĠinfluence ou Ç lobbies È se formaient a et lˆ, ne rel‰chant pas la pression sur les politiques afin quĠils adoptassent des positions en accord avec les grands courants religieux du moment.

   Űl-Tser—r pensait ˆ Pam-Hehla, son Žtudiante qui avait dŽcouvert une vertbre presque entire dĠhominidŽ dans cette mme grotte, quelques semaines auparavant. Ce fossile Žtait restŽ pour lĠinstant dans sa gangue pierreuse, car lĠattention et lĠintŽrt des fouilleurs sĠŽtaient vite reportŽs sur le cr‰ne que lĠon venait aujourdĠhui de dŽgager. Mais la pice trouvŽe par la jeune femme Žtait en ce sens Žtonnante (il sĠagissait dĠune 7me vertbre dorsale) quĠelle Žtait en tout point semblable ˆ celle dĠun humain contemporain, ce qui bien sžr ne cadrait pas du tout avec la thŽorie dĠune ascendance ˆ partir du singe, que le professeur en palŽoanthropologie prŽconisait par ailleurs.

 

   En tout cas, cette vertbre ne correspondait pas au cr‰ne de type plut™t simien quĠil tenait entre ses mainsÉ

   Soit celle-ci provenait dĠun homme vŽritable qui avait vŽcu ˆ la mme Žpoque dans la caverne, soit (comme lĠavait soutenu Pam-Hehla), lĠanatomie de la vertbre montrait que le primate fossile de la grotte Žtait issu dĠune lignŽe originelle de bipdes.

   Dans ce cas, le Morotopithecus nĠavait pas ŽvoluŽ vers lĠhomme de type moderne, mais ˆ lĠinverse, il Žtait en train de sĠen Žloigner !

 

   Les fouilles devaient se poursuivre un certain temps encore. Comme les continents septentrionaux, Europe ou AmŽrique du Nord, avaient ŽtŽ autrefois recouverts par une Žnorme calotte glaciaire, les recherches se concentraient surtout sur la frange Žquatoriale du globe terrestre.

 

   Ç LĠhomme est un primate tropical È Žcrivait dŽjˆ Charles Darwin, un Žrudit autodidacte de la "PŽriode intermŽdiaire", dont les Žcrits avaient ŽtŽ retrouvŽs ˆ Al-Iksăndēr, mais aussi sous le tumulus de Melbourne prospectŽ par lĠŽquipe du professeur B—-Kżppēs, voici une vingtaine dĠannŽes. En lĠoccurrence, il sĠagissait des vestiges dĠune trs ancienne bibliothque renfermant de nombreux feuillets plastifiŽs et enfermŽs dans des cassettes en cuir, le tout ŽparpillŽ aujourdĠhui dans des cendres volcaniques.

 

   Darwin, malgrŽ son positionnement en lĠan 858 ab urbe condita, Žcrivait non pas en latin, mais dans une langue appelŽe "english", considŽrŽe comme une forme archa•que de lĠaustralien ou aussish, toujours parlŽ par un bon tiers de la population mondiale.

   Avec un peu dĠentra”nement, on pouvait mme lire sans trop de difficultŽs son ouvrage majeur, intitulŽ "De lĠorigine des espces". Ce Britannique (du nom de lĠancien archipel Britannia, au nord de lĠEurope, aujourdĠhui sous les eaux) insistait ˆ lĠŽpoque sur la variabilitŽ des lignŽes animales : une vŽritable clŽ pour comprendre lĠŽvolution des espces !

 

   Darwin se dŽmarquait ainsi dĠAristotŽls, le MacŽdonien qui avait Žtabli des classifications rigides, qualifiant lĠhomme de "bipde sans plumes", ˆ la diffŽrence des oiseaux, autres bipdesÉ mais "ˆ plumes", ceux-lˆ !

 

   En revanche, on ne possŽdait que de rares extraits de ses Žcrits postŽrieurs, consacrŽs essentiellement ˆ la descendance humaine.

   Darwin se montrait lĠardent partisan dĠune Žvolution des lignŽes dĠhomino•des au cours des res gŽologiques. Mais il ne donnait pas vŽritablement la solution de lĠŽnigme, et ne se rŽfŽrait pas aux pices fossiles retrouvŽes en son temps.

   Par recoupement avec dĠautres documents de la mme Žpoque, on pouvait cependant penser que des restes dĠhominidŽs anciens avaient ŽtŽ dŽcouverts au nord de la MŽditerranŽe, en particulier ceux attribuŽs ˆ "NŽandertal", une sorte dĠhomme spŽcialisŽ, ˆ lĠaspect robuste et massif.

 

   Bien que ce type de cr‰ne prŽsent‰t des traits simiens, il ne sĠagissait pas ˆ proprement parler dĠun cha”non Žvolutif Ç entre le singe et lĠhomme È. Mais comme lĠEurope occidentale nĠavait ŽtŽ que trs peu rŽ-explorŽe depuis le retrait des glaciers, on nĠavait ˆ ce jour retrouvŽ que des fossiles fragmentaires de ces nŽandertaliens.

   Heureusement, quelques dessins Žtaient parvenus jusquĠaux palŽontologues contemporains qui pensaient gŽnŽralement que NŽandertal(2) appartenait ˆ une espce humaine distincte de la n™tre, un peu comme le fossile de Tō-Havěl et quelques autres. Mais peut-tre y avait-il eu quelques mŽtissages en Europe ou en Asie, comme semblait le montrer une rŽcente Žtude des acides nuclŽiques extraits de la substance osseuse.

(2) Ou Neanderthal, selon la graphie de lĠŽpoque

 

   La question qui se posait Žtait de savoir pourquoi lĠhomme de NŽandertal sĠŽtait Žteint ? Sans doute fut-il exterminŽ par lĠHomo sapiens (un nom remontant au naturaliste de langue latine Carolus Linnaeus, probablement un officier de lĠarmŽe romaine stationnŽ dans le nord de lĠEurope, comme attestŽ par lĠhistorien Tacitūs).

 

   Il y avait aussi les partisans du "catastrophisme" qui croyaient que cet homme – qui nĠen Žtait pas vraiment un – avait disparu au cours dĠun cataclysme planŽtaire, en mme temps que les peuples de la "Premire AntiquitŽ", les MŽgalithiques, ceux-lˆ mmes qui avaient ŽrigŽ dĠŽnormes constructions en pierre sur tout le pourtour du globe terrestre.

   Certains archŽologues allaient jusquĠˆ penser que les fameuses cathŽdrales pouvaient Žgalement provenir de cette ŽpoqueÉ

 

   Les GrŽco-romains plus tardifs avaient dŽveloppŽ des mythes qui corroboraient une vision catastrophiste du monde. Ainsi Zeus, leur dieu suprme, aurait dŽcha”nŽ un "DŽluge" pour Žradiquer toute vie sur Terre. Mais Gadu, dieu des eaux et protecteur de lĠhomme, avait pris soin auparavant de choisir un couple et quelques autres humains, et leur avait intimŽ lĠordre de Ç construire une barque et dĠy dŽposer une graine pour chaque crŽature vivante È. Puis les eaux envahirent les continents, et lĠhumanitŽ correspondant ˆ la "Premire AntiquitŽ" fut dŽtruite. LĠembarcation conduite par Deucalion put nŽanmoins accoster au sommet dĠune montagne, et ses occupants survŽcurent.

 

   Il sĠagissait bien entendu dĠune lŽgende. A moins que de tels cataclysmes – ˆ intervalles plus ou moins rŽguliers – ne fussent vŽritablement responsables de la disparition des grandes civilisations mondiales, comme il y a dix sicles lĠEmpire romain, mme si pour la plupart des historiens, cet ŽvŽnement tragique Žtait plut™t liŽ ˆ des guerres et ˆ des pandŽmies...

 

 

SchŽma de la chronologie historique dŽpeinte dans ce livre :

 

          "PŽriode intermŽdiaire" et fin de lĠempire Romain : il y a 10 sicles

          Guerre de Gog et Magog : il y a 5 sicles

          Inondations catastrophiques en AmŽrique du Nord : il y a 3 sicles

          (lĠEurope est recouverte dĠune vaste toundra)

          Empire des Ç Terres du Sud È : depuis 2 sicles

 

LĠaction se passe en lĠan de rŽfŽrence 997

(ou 2555 aprs la fondation de Rome)

 

 

   Parmi les documents surprenants qui Žtaient parvenus aux chercheurs, il y avait un parchemin rŽdigŽ en ancien "aussish" qui relatait comment un certain "prŽsident Bush" de la ConfŽdŽration amŽricaine avait averti son homologue europŽen Chirac dĠune menace en cours(3)  :

(3) Authentique

 

   Ç Comme les prophŽties lĠavaient annoncŽ, les chefs de guerre Gog et Magog se sont prŽparŽs ˆ envahir les dernires parcelles du territoire sous contr™le de lĠEmpireÉ Il fallait impŽrativement envoyer des renforts de troupes dans cette rŽgion moyen-orientale de lĠEurasie È.

 

   Le dŽnommŽ Bush ajoutait que cette confrontation Žtait voulue par le dieu God, et quĠˆ la fin du conflit un "New Age" planŽtaire allait pouvoir sĠinstaurer...

   On pense gŽnŽralement que cette Ç Guerre de Gog et Magog È ravagea une bonne partie du globe. Au lieu dĠun ‰ge dĠor, ce fut la dŽsolationÉ

   Autour de la MŽditerranŽe, lĠEmpire (un reliquat de lĠEmpire romain ?) fut dŽtruit. Quant ˆ lĠAmŽrique du Nord, elle eut ˆ subir – suite ˆ une conjonction stellaire nŽfaste – des inondations catastrophiques ! Les populations locales se replirent en grand nombre vers les terres australes qui avaient ŽtŽ majoritairement ŽpargnŽes.

 

   Mais Űl-Tser—r fut dŽrangŽ dans ses rŽflexions par lĠirruption soudaine dĠŰg-Tałet qui lui apportait tout excitŽ un poste-tŽlŽphone ˆ ondes centimŽtriques.

   Le directeur de recherches tira ˆ lui un tabouret et porta lĠappareil ˆ son oreille. La liaison Žtait mauvaise, le haut-parleur crachotait.

-     Allo, ici Űl-Tser—r, je parle depuis la grotte de Tō-Havěl, vous mĠentendez ?

-     Service de sŽcuritŽ ! fit une voix quĠil ne connaissait pas.

-     Oui, jĠŽcouteÉ

Un engin automobile non identifiŽ fait route vers votre campement. Veuillez vous assurer que ses occupants nĠont pas dĠintentions hostiles ˆ votre Žgard !

 

  La voix dans lĠŽcouteur fit une pause, avant de poursuivre en dŽtachant lentement les syllabes.

-     Nous avons de bonnes raisons de croire quĠil sĠagit de "Hollybies"É

-     Je ne vois rien depuis lĠentrŽe de la grotte, assura calmement Űl-Tser—r, tout en observant la mimique alarmŽe dĠŰg-Tałet et les visages dŽconfits des autres fouilleurs venus sĠenquŽrir de ce qui se passait.

-     Avez-vous des armes ? sĠenquit au tŽlŽphone lĠagent de sŽcuritŽ.

Non, rŽpondit le professeur aprs un bref instant de silence. A part nos fusils tŽlescopiques ˆ gaz pour la capture dĠŽchantillons de fauneÉ Mais pourquoi nĠintervenez-vous pas ?

 

  La communication Žtait devenue franchement inaudible. Űl-Tser—r crut comprendre que le vŽhicule tout-terrain des gardes avait ŽtŽ sabotŽ. Il reposa lĠŽcouteur. DŽsormais, cĠŽtait ˆ eux seuls de sĠassumer et de se prendre en charge.

   - Nous avons des explosifs, nous allons faire sauter la grotte ! dit le savant dĠune voix sourde en serrant fort contre soi le petit cr‰ne fossile.

 

 

 

CHAPITRE  III

 

   Ał-Poitoū fut le premier ˆ rompre le silence. Dans la grande salle souterraine o le trio avait pŽnŽtrŽ, le regard du chef musŽologue Žtait irrŽsistiblement attirŽ par le grand pan de mur ˆ sa gauche. On y voyait une belle reprŽsentation de lĠAnkh, la partie ansŽe vers le haut, magnifiquement colorŽe avec les teintes laquŽes que lĠon connaissait aussi dĠautres monuments Žgyptiens. Des rayons stylisŽs de couleur dorŽe fluorescente fusaient de part et dĠautre de lĠemblme antique.

-     Nous voici donc dans la crypte, le "saint des saints" !

-     Peut-tre des cŽrŽmonies secrtes dĠinitiation se dŽroulaient-elles iciÉ? fit en Žcho HŒ-Dridý. Mais pourquoi ce sarcophage vide ?

En tout cas, il y a de lĠeau pas loin, observa Pam-Hehla en levant les yeux vers le plafond bas et vožtŽ. Je viens de recevoir plusieurs gouttesÉ

 

   CĠŽtait Žtonnant, car au dessus dĠeux il nĠy avait thŽoriquement quĠune roche relativement dure – celle du plateau de Gizeh – et du sable ˆ la surface.

   La jeune femme inspectait avec sa lampe lĠensemble de la salle qui devait faire une vingtaine de mtres de long, sur dix de large. Seul le mur sur lequel se trouvait la croix dĠAnkh surdimensionnŽe avait ŽtŽ peint, les autres parois Žtaient nues ou revtues dĠun enduit vert foncŽ.

Bizarre, reprit-elle, on ne voit pas ici les cartouches usuels, ni les hiŽroglyphes qui accompagnent dĠhabitude ce genre de signe.

 

   Dans lĠart Žgyptien, la croix dĠAnkh Žtait frŽquemment utilisŽe pour la peinture des tombes, associŽe ˆ une divinitŽ comme Osiris, qui faisait don de la "vie Žternelle" au dŽfunt. Mais ici les rayons semblaient Žmaner de lĠAnkh, tel un soleil resplendissant...

 

   Un peu dŽcontenancŽ, le professeur Ał-Poitoū inspectait le sarcophage de forme rectangulaire, ou plut™t le cŽnotaphe sans couvercle, car aucune dŽpouille nĠy avait jamais reposŽ : la salle souterraine nĠŽtait pas un tombeau !

   Le musŽologue avait Žteint sa lampe. On devinait, plus que lĠon ne distinguait, sa longue silhouette svelte. La peau noire de lĠAustralien, comme de lĠanthracite, le faisait se confondre avec lĠobscuritŽ ambiante, propriŽtŽ quĠil utilisait souvent – sĠaidant en cela dĠhabits sombres – pour "dispara”tre" aux yeux des personnes prŽsentesÉ

   Car Ał-Poitoū Žtait originaire du Ç continent Sud È, majoritairement peuplŽ de Noirs, situŽ de lĠautre c™tŽ de la Terre par rapport ˆ lĠEgypte.

 

   HŒ-Dridý avait juste la peau un peu moins sombre, il Žtait issu dĠun peuplement Sara• en marge du grand glacier nord-amŽricain. Seule Pam lĠAfricaine tranchait au sein du trio, avec son teint rose et les boucles blondes qui dŽpassaient de sa capucheÉ

   En effet, il arrivait assez souvent quĠau sein de populations ˆ la peau plut™t foncŽe, non loin de lĠŽquateur, naquissent des individus au teint p‰le que lĠon appelait des kleptons, ou parfois des albinos, mme si ce dernier terme paraissait vieilli.

-     QuĠavions-nous espŽrŽ trouver ici ? Une vaste bibliothque de parchemins et des murs gravŽs dĠhiŽroglyphes ? remarqua-t-elle. La croix dĠAnkh intŽgrŽe au mur reprŽsente la vie Žternelle, la force vitale infinieÉ Peut-tre recle-t-elle Žgalement un mŽcanisme secret ?

-     Je me posais la mme question, approuva HŒ-Dridý en suivant du doigt le tracŽ harmonieux de lĠAnkh sur la paroi.

-     Mais nous ne sommes malheureusement pas dans un roman bon marchŽ o il suffirait dĠappuyer sur lĠun des ŽlŽments du motif pour voir sĠouvrir un passage secret ! insinua le chef musŽologue dĠun ton ironique, en mme temps quĠil rallumait sa lampe frontale.

-     CĠest clair, rŽpliqua la jeune femme, mais rŽflŽchissons. Il y a forcŽment une autre issue ˆ cette pice. Les gens qui ont creusŽ la galerie sous le Sphinx ne se sont pas donnŽ toute cette peine, seulement pour y placer un cŽnotaphe ? Ce qui est Žtonnant, poursuivit-elle, cĠest quĠil nĠy ait ni gravure ni inscription. Cela nĠa rien ˆ voir avec les sarcophages si richement dŽcorŽs quĠon a exhumŽs ˆ Qahira, voici quelques annŽes, dans ce qui semble avoir ŽtŽ un ancien musŽe ou entrep™tÉ

-     En tout cas, rien ne nous dit que la salle elle-mme avait prŽsentŽ cet aspect dans lĠAntiquitŽÉ Des structures qui ont aujourdĠhui disparu servaient sans doute ˆ rendre lĠensemble plus agrŽable ˆ contempler : draperies colorŽes, cloisons et panneaux en bois. Quant ˆ ce que je nommerai plut™t un monolithe, Žtant donnŽ quĠil est en granit rouge – excessivement lourd –  et que sa largeur ne permettait gure de le charrier ˆ travers lĠŽtroite galerieÉ il est trs certainement arrivŽ ici par un autre chemin !

 

- Je suis dĠaccord avec vous, professeur. DĠautres voies dĠaccs mnent ˆ cette salle, sans parler des conduits nŽcessaires ˆ lĠaŽrationÉ

 

  Pam sortit une bougie de sa sacoche, lĠalluma et observa comment la flamme se comportait. A son grand Žtonnement celle-ci Žtait verte, ce qui – comme le trio pouvait le constater – contrastait Žtrangement avec la lumire blanche des torches Žlectriques.

-     ‚a alors ! sĠexclama-t-elle. Quelle est encore cette magie ?

Nous voici maintenant avec une lueur verteÉ confirma HŒ-Dridý en se rapprochant de lĠŽtudiante. Normalement la flamme dĠune bougie est jaune orange, ce qui correspond ˆ sa tempŽrature : un peu plus de mille degrŽs.

 

   Il se gratta la tte pour rŽflŽchir – aprs avoir ŽcartŽ le capuchon de son anorak qui le gnait – cherchant son inspiration dans le regard du chef musŽologue qui se tenait toujours coi prs du monolithe.

-     La lumire qui aurait dž tre orange nous appara”t verte ˆ cause dĠun dŽcalage artificiellement crŽŽ dans la longueur dĠonde des particules qui la composentÉ

-     En clair, intervint Ał-Poitoū, cela veut dire quĠun flux de particules ŽlectromagnŽtiques traverse cette pice et interfre avec le rayonnement de la bougie, ce qui a pour effet de provoquer ce changement de couleur !

Oui, reprit Pam, ce doit tre un puissant champ magnŽtique, dĠailleurs nĠentendez-vous pas comme un bruit derrire la paroi ?

 

   En se rapprochant de la reprŽsentation de lĠAnkh, le vert de la flamme devenait encore plus foncŽ, plus saturŽÉ

   On percevait nettement des vibrations. De toute Žvidence, une machine venait de se mettre en route de lĠautre c™tŽ du mur.

-     Etonnant ! sĠŽcria lĠŽtudiante qui ne quittait plus des yeux la bougie. On dirait quĠil y a un appel dĠairÉ Lˆ, cela vient du sarcophage !

-     Oui, confirma Ał-Poitoū, la flamme vacille comme siÉ

   Le chef musŽologue sĠinterrompait, car un autre phŽnomne bizarre venait dĠattirer son attention.

 

   Une sorte de boule lumineuse de la grosseur dĠun poing Žtait apparue au-dessus du monolithe – ou peut-tre y Žtait-elle cachŽe, et ils ne lĠavaient pas remarquŽe ?

   Elle semblait contenir en elle toutes les couleurs de lĠarc-en-ciel. Ał-Poitoū qui en Žtait le plus proche aurait mme jurŽ quĠelle pulsaitÉ

-     Attention ! fit-il en reculant jusquĠˆ la paroi.

On diraitÉ sĠŽcria Pam en se protŽgeant les yeux du revers de son coude gauche. On dirait un cr‰ne dĠenfantÉ

 

   Au mme moment, une odeur ‰cre et soufrŽe se rŽpandait dans la crypte, comme ˆ proximitŽ dĠun poste de soudure. HŒ-Dridý nĠen menait pas large. Tirant lĠanthropologue par la manche, il amora un repli stratŽgique en direction du porche par lequel le trio avait pŽnŽtrŽ, quelques minutes auparavant.

Non ! protesta Pam restŽe devant le monolithe.

 

   Sous la lumire grle de la chose – qui ressemblait de plus en plus ˆ un cr‰ne translucide – on voyait battre les paupires de la jeune femme, extrmement vite, puis Pam ouvrit tout grand ses yeux dont la prunelle bleue scintillait de manire surprenante. Ał-Poitoū sĠŽtait rapprochŽ dĠelle, mais le chef musŽologue eut subitement la dŽsagrŽable sensation que lĠŽtudiante ne le voyait pasÉ

   DĠun geste il fit signe ˆ son assistant dĠappeler par radiophonie le campement de base. Celui-ci lĠavait dŽjˆ devancŽ, mais en portant lĠŽcouteur ˆ lĠoreille il ne perut aucune tonalitŽ. LĠappareil paraissait hors dĠŽtat de fonctionner.

 

   CĠest ˆ ce moment que la jeune femme se mit ˆ parler dĠun ton Žtrangement monocorde, sa voix Žtait lugubre.

-     Je suis lĠtre de cristalÉ

-     Pam, que dites-vous ? Que vous arrive-t-il ? lana le chef musŽologue, visiblement inquiet de la tournure que prenaient les ŽvŽnements.

-     Voici bien des gŽnŽrations, ce cr‰ne a ŽtŽ dŽposŽ sous terre, comme en maints autres lieux ; douze ils sont ˆ observer lĠhumanitŽ, cachŽs au fond de puitsÉ

   SidŽrŽ, Ał-Poitoū regardait lĠapparition fantasmagorique qui flottait toujours au dessus du monolithe, puis ses yeux se reportrent sur Pam.

 

   Pour lĠavoir ŽtudiŽ dans ses cours de psychotomie, il lui revenait en mŽmoire que, dans certains cas, une personne au naturel trs sensible pouvait ressentir la fluiditŽ ŽnergŽtique dĠune structure, avoir des visions et mme entrer en contact avec des entitŽs dĠautres dimensions.

   Un vŽritable phŽnomne de captation psychiqueÉ

   Mais dŽjˆ la jeune femme sĠŽtait remise ˆ parler sur le mme ton monocorde ˆ vous glacer le sang dans les veines.

 

 

 

CHAPITRE  IV

 

      Un cri strident, terrifiant, se modulant en un long hurlement grave les fit tous sursauter.

-     Un renard-volant ! sĠexclama Űl-Tser—r. Peut-tre lĠavons-nous dŽrangŽ ? A moins que ce ne soient dŽjˆ les Hollybies...?

-     En tout cas, cela venait de la gauche, ˆ flanc de falaise ! complŽta lĠassistant de fouilles Űg-Tałet.

Trs bien, reprit le palŽontologue en manipulant fŽbrilement un boitier noir‰tre muni dĠune longue antenne flexible. Dirigeons-nous vers la droite, dans la direction du camp de base...

 

   CĠŽtait en lĠoccurrence un village de tentes ˆ lĠorŽe dĠune fort dĠacacias Žpineux, habitŽ par les Žtudiants et les aides-fouilleurs. Il allait leur falloir encore une bonne dizaine de minutes pour y arriver en empruntant le sentier escarpŽ qui descendait vers la plaine alluviale.

   Le professeur Űl-Tser—r et ses assistants ne passaient habituellement pas la nuit sur place, mais utilisaient un vŽhicule tout-terrain pour se rendre jusquĠˆ la petite ville la plus proche, distante dĠune dizaine de kilomtres. Ils y retrouvaient notamment un certain confort.

 

   Tout en dŽvalant la pente, le palŽontologue appuyait vainement sur les boutons de son boitier. Mais aucune explosion ne retentissait. Les Hollybies allaient avoir beau jeu de saccager la grotte, sĠen prenant goulument ˆ ce symbole dĠune science quĠils ha•ssaient – quand ils ne lĠutilisaient pas pour "prouver" la vŽracitŽ de leurs textes sacrŽs !

 

   Űl-Tser—r avait sauvŽ lĠessentiel, le petit cr‰ne, encore fallait-il que lĠŽquipe Žchapp‰t ˆ ses poursuivants qui ne manqueraient pas de dŽtruire le fossile sĠil venait ˆ tomber entre leurs mains.

   En pareilles circonstances, les Hollybies ne faisaient pas de quartier, tout juste Žpargnaient-ils la vie humaine. Ce mouvement sectaire issu de la frange extrŽmiste de lĠEglise du CrŽateur, culte monothŽiste apparu quelques sicles auparavant, Žtait actif sur tous les continents de la plante.

 

   Non loin de la petite ville, ˆ une vingtaine de kilomtres, il y avait un ch‰teau-fort habitŽ par des hommes-pies. Les ethnologues avaient longtemps cru que le site Žtait ancien, alors quĠil ne sĠagissait en rŽalitŽ que dĠune reconstitution rŽcente, montŽe de toutes pices par un riche chef de tribu.

   Il y a quelques semaines, les Hollybies avaient investi les lieux, profitant de la dŽsaffection et du recul vers la mer de lĠarmŽe zamibienne. Ils avaient installŽ des haut-parleurs en diffŽrents points du ch‰teau et du village en contrebas, pour la diffusion de messages religieux rŽpŽtitifs et les appels quotidiens ˆ la prire. Les indignes rŽcalcitrants avaient ŽtŽ attachŽs ˆ des poteaux o ils devaient attendre immobiles que tout se passeÉ

   Aucun mal ne leur Žtait fait, certes, mais il leur Žtait expressŽment "recommandŽ" dĠabandonner la foi polythŽiste locale et traditionnelle qui Žtait la leur, et de se convertir ˆ la religion hollybienne o tr™nait un dieu unique et tout-puissant, crŽateur des mondes jusquĠaux confins les plus ŽloignŽs de lĠunivers visible ou invisibleÉ

 

   La peur au ventre, Űl-Tser—r et le petit groupe traversaient au pas de course un bosquet dĠacacias tandis quĠune gazelle bongo les observait.

   LĠanimal reniflait bruyamment des narines, et frappant le sol moussu de ses sabots effilŽs, estimait la direction du vent avant de sĠen prendre aux feuillages de lĠarbre le plus proche. Se sachant menacŽ, lĠacacia se mettait de lui-mme ˆ produire une substance qui le rendait toxiqueÉ envoyant par la mme occasion dans lĠair un gaz pour prŽvenir les arbres voisins(4) ! Ceux-ci avertis, libŽraient aussit™t le mme alcalo•de dans leur sve. Mais la gazelle le savait et sĠefforait de brouter "contre le vent", prenant ainsi les vŽgŽtaux par surprise !

(4) Authentique

 

   Au camp de base, lĠeffervescence Žtait ˆ son comble. Les Žtudiants se bousculaient pour trouver une place dans le bus de lĠInstitut, prt ˆ partir pour rejoindre le littoral et la sŽcuritŽ garantie par lĠarmŽe zamibienne.

   Mais Űl-Tser—r nĠeut gure le temps dĠintervenir pour rŽtablir un semblant dĠordre.

   Dans le crissement strident de pneus surchauffŽs, un gros combi tout-terrain venait de faire irruption dans le camp en soulevant une Žpaisse poussire de latŽrite rouge.

   La mimique du premier occupant qui en sortit ne laissait gure planer de doute sur les intentions du personnage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*

*  *

 

   Le visage de Pam-Hehla Žtait livide. Ses lvres remuaient, mais sa voix paraissait dŽcalŽe par rapport au mince filet de paroles que lĠon entendaitÉ CĠŽtait comme dans un mauvais playback.

 

De lĠautre c™tŽ du fleuve sacrŽ sĠouvre la route pour quĠ Aźţlăn rejoigne son peuple, car cĠest en son nom que jĠai b‰ti ce sanctuaire.

 

   SidŽrŽs, les deux archŽologues assistrent comment la partie avant du sarcophage Žtait en train de dispara”tre dans le sol, tandis que lĠarrire sĠentrouvrait. De la lumire en jaillit.

 

   Pendant ce temps, le petit cr‰ne flottant dans lĠair sĠŽtait insensiblement transformŽ en un nuage ros‰tre dĠo sortaient des dŽcharges Žlectriques. Un sifflement accompagnait cette Žtrange mutation. Puis dĠun coup, on nĠentendit plus rien.

   Des marches Žtaient visibles sous la lumire crue qui sortait de dessous le monolithe. Devant ses compagnons interloquŽs, la jeune femme sĠengagea dans le rŽduit.

 

   Aprs quelques secondes dĠhŽsitation, Ał-Poitoū fit un pas dans sa direction pour lĠen empcher, mais le cÏur nĠy Žtait pas, dĠautant que son assistant faisait de grands signes pour lĠen dissuader.

-     Le pige risque de se refermer sur nous, fit-il en un souffle.

-     Pourquoi serait-ce un pige ? Qui aurait intŽrt ˆ nous retenir prisonniers ?

Ce mŽcanisme est peut-tre purement automatique, et depuis bien longtemps, plus personne ne se trouve aux commandesÉ Si nous sommes bloquŽs dans ce trou, personne ne viendra jamais nous en sortir !

 

   Cet argument parut porter. Le chef musŽologue prit le temps de rŽflŽchir. Puis il eut un signe indiquant sa montre, ce qui en clair voulait dire quĠils avaient suffisamment attendu.

-     A mon avis, le mŽcanisme est programmŽ pour que le battant ne se referme pasÉ tant quĠil y a quelquĠun ˆ lĠintŽrieur !

-     Admettons. Au point o nous en sommes, nous pouvons essayer de suivre Pam...

-     EspŽrons Žgalement ne pas faire de mauvaises rencontres, ajouta le chef musŽologue en Žteignant sa lampe et en sĠengageant sur les marches, aprs un dernier regard lancŽ dans la salle qui replongeait dans les tŽnbres.

  

 

*

*  *

 

   A peu de distance de lˆ, une sonnerie venait de retentir.

   LĠendroit ressemblait ˆ sĠy mŽprendre ˆ un cabinet de dentiste, avec son sige inclinŽ, reliŽ ˆ une multitude dĠinstruments par dĠŽtranges c‰bles... Une sorte de robot andro•de sĠŽtait mis en mouvement et se penchait sur un vieillard aux longs cheveux blancs et bouclŽs, allongŽ en face de lui.

-     Bonjour, ma”tre !

-     OuiÉ quelle heure est-il ?

Nous sommes en lĠan de gr‰ce 2555 aprs la fondation de Rome, si la date indiquŽe sur mon Žcran de contr™le est bonne : mardi, jour de Mars, quatrime aprs les Ides dĠOctobreÉ

 

   Le vieil homme fit mine de chasser une mouche imaginaire, tout en relevant ˆ moitiŽ son buste. DĠun regard rapide, il avisa lĠŽtroite pice sans fentre o il avait reposŽ une partie de lĠaprs-midi. De la lumire semblait venir de nulle part.

Parwus, souffla-t-il, je ne te demandais pas la date, mais lĠheure !

Il fait nuit noire ˆ lĠextŽrieur, la soirŽe est dŽjˆ bien entamŽe. Ma”tre...? Je voulais vous dire...

Tu nĠes pas programmŽ pour me poser des questions ! Donne-moi plut™t un bol de "xolt" !

 

   Le bras mŽtallique du robot se dŽplia avec un ronronnement sourd, soulevant une sorte de cache dans la paroi et en retirant un gros gobelet en carton dĠo sĠŽlevait un peu de vapeur. Il le tendit ˆ lĠŽpiscopus qui avait rajustŽ sa toge dĠun revers de la main.

-     Ma”treÉ ?

-     Que me veux-tu encore ? ronchonna lĠhomme aux cheveux blancs, tout en portant le breuvage encore bržlant ˆ ses lvres.

-     Il y a un problme, quelquĠun a pŽnŽtrŽ dans la salle des machinesÉ

-     Zut, fit lĠŽpiscopus en manquant sĠŽtrangler. Tu ne pouvais pas me le dire plus t™t ?

Ma”tre, poursuivit le robot sans se dŽpartir de son calme, il sĠagit mme de trois personnesÉ voici quelques minutes ˆ peine. Vous les avez en lŽger diffŽrŽ sur le moniteur en face de vous.

 

   Maintenant, Hăkōn pouvait voir comment deux hommes et une femme se tenaient prs du grand monolithe prs de la salle des machines ; les interfŽrences orangŽes de la retransmission ne permettaient pas de distinguer leurs traits, mais vu leurs accoutrements, il sĠagissait de gens de la "surface".

   A un moment, le personnage fŽminin reconnaissable ˆ sa stature et aux mches blondes qui dŽpassaient de sous sa capuche, se glissa sous le sarcophage, puis disparut, alors que de la lumire jaillissait du passage souterrain.

MaisÉ sĠexclama lĠŽpiscopus, comment se fait-il quĠelle ait trouvŽ lĠaccs aux galeries ?

 

   DĠune main fŽbrile, il manÏuvrait un levier sur lĠaccoudoir ˆ gauche de son sige. La scne sur lĠŽcran parut se rapprocher. On voyait distinctement des marches et un couloir.

   Les deux hommes semblaient hŽsiter sur la conduite ˆ tenir. Ils faisaient de grands gestes et leurs lvres bougeaient. Puis lĠun dĠeux fit mine de passer ˆ travers le conduit, tandis que lĠautre voulait lĠen empcher...

 

   Hăkōn soupirait. Il nĠarrivait pas ˆ brancher la bo”te vocale.

-     Tu as une idŽe du langage quĠils peuvent parler ? demanda-t-il au robot qui disposait peut-tre des connexions adŽquates.

-     A mon avis, cĠest de lĠaussish, ces gens-lˆ viennent du groupe dĠarchŽologues qui prospectent en ce moment sur le plateau.

Tu veux dire la langue du roi Arthur, le lŽgendaire souverain de Kaamelot ?

 

   Le vieil homme se retourna vers lĠandro•de qui faisait semblant de rŽflŽchir ˆ la question en prenant une mimique bien ŽtudiŽe. En rŽalitŽ, sa mŽmoire Žlectronique faisait le tour des circuits encore intacts ˆ la recherche dĠŽventuelles informations.

   Pendant ce temps, les deux archŽologues, lĠun grand et noir, lĠautre trapu au teint plus clair, sĠŽtaient finalement engouffrŽs tous les deux dans le conduit et descendaient ˆ reculons dans ce qui semblait tre une cage dĠescalier trs Žtroite.

  

*

*  *

 

   Aprs quelques dizaines de mtres dĠune progression rapide, les savants avaient atteint le local exigu dĠo provenait la lumire.

-     PamÉ ? sĠenquit Ał-Poitoū dĠune voix qui se voulait assurŽe, imitŽ en cela par HŒ-Dridý qui Žtait en train dĠinspecter les lieux.

   GuidŽs par la clartŽ, les deux archŽologues Žtaient arrivŽs dans ce qui paraissait tre une salle de prire ou de recueillement, formant un carrŽ dĠenviron 5 mtres de c™tŽ aux murs irrŽguliers. Peut-tre sĠagissait-il dĠune ancienne grotte naturelle, car des stalactites Žtaient visibles aux encoignures, sous un plafond plut™t bas.

-     Ce nĠest certes pas la salle aux Žnormes cristaux dont parlent les "Textes du Sarcophage"É !

-     Vous faites sans doute allusion ˆ ce quĠavait Žcrit Hr—dotos en son temps, prŽcisa le chef musŽologue.

DĠaprs ce rŽcit, Ç sept sages, les survivants dĠun dŽluge cataclysmique, Žtaient venus dĠune ”le engloutie par lĠocŽanÉ È. Ce sont eux qui selon la tradition auraient dressŽ les plans des diffŽrents temples, salles et galeries souterraines de Gizeh !

 

   Mais ce qui frappait le plus les archŽologues Žtait lĠŽnorme lampe ˆ incandescence qui tr™nait au dessus du porche. InsŽrŽe dans un ch‰ssis en verre ovale, une longue et mince spirale dĠun demi-mtre de long brillait puissamment, mais curieusement nĠaveuglait pas, comme on ežt ŽtŽ en droit de sĠattendre. Il Žtait tout ˆ fait possible de fixer cette Žnorme lampe du regard sans tre obligŽ de cligner des yeux.

-     Quelle peut tre donc la source dĠŽnergie employŽe ?

-     Sans doute provient-elle de panneaux solaires, ou alors des "ondes de formes" dont nous parlions tout ˆ lĠheure, suggŽra Ał-Poitoū. En tout cas, si nous rejoignons la surface, on aura au moins la preuve que les Egyptiens connaissaient lĠŽlectricitŽÉ et quĠils se servaient de lampes ˆ filaments incandescents pour sĠŽclairer !

-     Qui en aurait doutŽ, aprs ce que nous avons vu depuis un peu plus dĠune heure ?

-     Il y a toujours quelques experts en Histoire ancienne qui prŽtendent que les Egyptiens construisaient leurs nŽcropoles souterraines en dŽviant et en dirigeant la lumire du soleil ˆ lĠaide de miroirs vers le fond des galeries quĠils creusaient !

Tout cela ne nous fait pas revenir PamÉ La pice semble vide, et cette fois, pas de mŽcanisme en vueÉ

 

   Le chef musŽologue jeta un regard inquiet vers son assistant.

-     Les textes du Sarcophage font Žtat dĠun "objet scellŽ qui luit dans les tŽnbres", reprit ce dernier.

-     Cela pourrait indiquer quĠil sĠagit ici dĠune chambre funŽraire dŽdiŽe ˆ Osiris, une sorte de tombe symbolique dŽdiŽe au dieu des dŽfunts. Tous les objets qui sĠy trouvaient ˆ lĠorigine ont ŽtŽ transportŽs ailleurs. Mais pourquoi ?

-     VoyonsÉ en tant que chef des fouilles sur le plateau de Gizeh, je me suis longuement penchŽ sur lĠhistoire du Sphinx, dĠautant que jĠavais privilŽgiŽ un moment lĠexcavation de la partie supŽrieure du monument, autrement dit, de sa tteÉ

-     Je sais, murmura Ał-Poitoū lŽgrement agacŽ, o voulez-vous en venir ?

-     Dans lĠAntiquitŽ, le personnage du Sphinx Žtait connu comme poseur de devinettes, la plus cŽlbre dĠentre elles Žtant celle que citent a lĠenvi les philosophes grecs : Ç Quel est lĠanimal qui marche ˆ quatre pattes dans sa prime jeunesse, puis sur deux jambes, et enfin sur trois pieds È ?

-     Bien sžr, cĠest lĠhommeÉaux trois grandes Žtapes de sa vie ! La dernire Žtant celle o, vieillard, il doit sĠaider dĠune canne pour marcher !

-     Trs justeÉMme si lĠon est loin de tout savoir sur les Egyptiens, on peut penser quĠils Žtaient trs friands de cette sorte dĠŽnigmes ou de devinettes. Il suffit dĠailleurs de regarder leurs hiŽroglyphes, beaucoup consistent en des rŽbusÉ

-     Tout ˆ fait dĠaccord, acquiesa Ał-Poitoū, mais vous savez, je suis plut™t un spŽcialiste de la Ç PŽriode intermŽdiaire È en Gaule, voici dix sicles !

-     Ce ne sont peut-tre que des lŽgendes, rŽtorqua HŒ-Dridý, mais certains historiens vont jusquĠˆ prŽtendre que les derniers empereurs de Rome ont ni plus ni moins employŽ lĠarme nuclŽaire contre leurs ennemisÉ

-     Cela expliquerait que lĠon ne retrouve pratiquement plus aucune trace des grandes civilisations dĠEurope ou dĠAmŽrique du Nord ! Bien sžr, il y a Žgalement eu un peu plus tard la fameuse Ç bataille dĠArmageddon È, puis lĠexplosion du super-volcan de Yellowstone, dans les sicles qui ont suivi.

Personnellement, jĠadhre plut™t ˆ lĠhypothse dĠun seul et unique cataclysme cosmique, par exemple, un impact de comteÉ Aprs de grandes inondations et la destruction dĠune bonne partie de lĠhumanitŽ, le souvenir dĠun Ç Age dĠOr È antŽrieur sĠest peu ˆ peu estompŽ chez les survivants, jusquĠˆ dispara”tre compltementÉ

 

   Le chef musŽologue faisait la moue. DĠun geste de la main, il fit signe de revenir aux prŽoccupations du moment. Une certaine impatience le gagnait.

-     Je crois que cĠest aussi lĠopinion de Pam. Mais que vouliez-vous me dire au sujet des devinettes Žgyptiennes ? Comment cela pourrait-il aider ˆ retrouver notre amie ?

-     Ma foi, poursuivit HŒ-Dridý, la solution de lĠŽnigme se trouve peut-tre dans un simple jeu de motsÉ RŽcapitulons : nous nous sommes servis de lĠAnkh pour pŽnŽtrer jusquĠici, puis nous avons vu ce cr‰ne flottant, ensuite il y a eu lĠouverture du sarcophage et les marches qui descendaient vers la lumireÉ et enfin cette ancienne grotte dŽdiŽe au culte dĠOsiris, dans laquelle nous nous trouvons !

-     Je ne vois pas en quoi tout cela pourrait nous tre dĠune quelconque aide !

OuiÉ hŽsita lĠassistant.

 

   Mais il nĠeut pas le loisir de finir sa phrase. En proie ˆ une excitation soudaine, Ał-Poitoū poussa un juron, et, frappant du poing dans le creux de lĠautre main, il sĠesclaffa en Žcarquillant ses grands yeux noirs.

-     By Jove, pourquoi nĠy ai-je pas songŽ plus t™t ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE  V

 

   Les Hollybies semblaient bien dŽcidŽs ˆ investir le campement des scientifiques sans leur laisser le moindre temps pour rŽagir.

   Mais au moment mme o le premier dĠentre eux sortait du vŽhicule tout-terrain, un fusil ˆ la main, deux younis dŽbouchrent de lĠune des cases, causant la stupŽfaction et un moment de flottement parmi les agresseurs.

   Űl-Tser—r se souvenait maintenant de la prŽsence de ces deux reprŽsentants de la tribu locale des Kantha. Ils avaient la particularitŽ de passer le plus clair de leur temps – quand ils ne dormaient pas – ˆ quatre pattesÉ !

 

   DŽcrit par les mŽdecins ˆ lĠorigine comme une maladie liŽe ˆ une mutation gŽnique, ce "syndrome" consistait en une marche habituelle sur les quatre membres(5) , les jambes tendues, avec appui sur les paumes des mains. Ceux quĠon appelait les younis ne pouvaient se mettre debout que pour de courts instants, avant de retomber sur leurs mains. Mme ˆ lĠ‰ge adulte, leur langage restait celui dĠun petit enfant. MalgrŽ ce qui pouvait ressembler ˆ un handicap physique, les younis Žtaient trs agiles, rapides et redoutŽs ˆ juste titre lors dĠŽchauffourŽes, car ils mordaient et griffaient sans retenue.

   Au fil du temps, les gŽnŽrations de younis sĠŽtaient succŽdŽ, formant une sous-population de la tribu des Kantha. Au sein de la sociŽtŽ tribale, ils se rendaient utiles en effectuant de petits travaux dĠentretien, ou dĠautres t‰ches rŽpŽtitivesÉ

(5) Authentique

 

   Les deux younis, un frre et une sÏur, Žtaient devenus un sujet de prŽdilection pour les recherches dĠŰl-Tser—r (qui avait publiŽ sur eux un article de rŽfŽrence dans Ç lĠInternational Journal of Neuroscience È), car le savant y voyait la confirmation dĠune Žtape antŽrieure dans lĠŽvolution humaine, en lĠoccurrence le passage dĠun mode de locomotion quadrupde, ˆ celui plus ŽlaborŽ de la bipŽdie humaineÉ

   Un palŽontologue comme Űl-Tser—r Žtait bien entendu sourd aux arguments de ceux – en majoritŽ, des biologistes animaliers – qui prŽtendaient lĠinverse, voyant dans le cas des younis plut™t le dŽveloppement vers un stade spŽcialisŽ, voire "ultra-humain", dĠautant que certains dŽveloppaient avec lĠ‰ge des excroissances osseuses sur le front – qui nĠŽtaient pas sans rappeler les cornes de bovidŽs !

 

   Le syndrome prŽsentŽ par les younis serait ainsi non pas la rŽsurgence dĠun caractre "prŽ-humain" (une sorte dĠŽvolution rŽgressive), mais bien au contraire un exemple de formation dĠune "lignŽe Žvolutive nouvelle"É

   Mais pour le moment, lĠheure nĠŽtait pas aux rŽflexions philosophico-scientifiques.

 

   SĠencourageant mutuellement ˆ renfort de grands cris, les deux younis se prŽcipitrent vers le groupe de Hollybies qui ne savaient quelle attitude adopter. Le problme se posait notamment pour celui qui semblait tre le chef – lĠhomme au fusil –, car leur tirer dessus signifiait quĠils ne les considŽraient pas comme humainsÉ Or pour ce faire, il ežt dĠabord fallu lĠavis dĠun dignitaire religieux, seul habilitŽ ˆ prendre ce genre de dŽcision.

   Dans le doute, les quatre Hollybies rŽintŽgrrent leur vŽhicule et sĠen retournrent par le mme chemin dĠo ils Žtaient arrivŽs.

 

   Űl-Tser—r et ses Žtudiants poussrent un ouf ! de soulagement, tout en prenant conscience que le rŽpit ne saurait tre que de courte durŽe. Sit™t pris lĠavis dĠun ma”tre en chaire ou dĠun prŽdicateur local, les Hollybies allaient revenir, soit pour exŽcuter les younis, soit pour tenter de les capturer avec des filets – avant de sĠen prendre ˆ lĠensemble du groupe !

 

   Le frre et la sÏur sĠŽtaient joints ˆ lĠŽquipe et commentaient dans leur vocabulaire pauvre en mots les ŽvŽnements qui venaient de se dŽrouler. LĠassistant de fouilles Űg-Tałet, originaire de cette rŽgion de Zamibie, connaissait leur dialecte et les fŽlicitait avec de grands gestes pour leur intervention.

-     Nous devons nous mettre vite en sžretŽ avant quĠils ne reviennent, exhorta Űl-Tser—r qui voulait nŽanmoins se montrer rassurant.

-     Heureusement que nos amis younis Žtaient lˆ, ajouta son assistant. Ainsi ils ont contribuŽ au sauvetage du cr‰ne de lĠhominien qui a peut-tre ŽtŽ leur lointain anctreÉ

-     Oui, cĠest dans le bon ordre des choses, complŽta un Žtudiant, celui-lˆ mme qui avait dŽcouvert la prŽsence du gne mutant des younis au niveau du 17me chromosome.

   CĠŽtait un phŽnomne dŽjˆ ŽtudiŽ chez le singe troglodyte du K—n-G™, rŽputŽ proche des anctres du genre humain.

-     Űg-Tałet, essayez de reprendre contact avec les gardes du Parc national, cĠest notre seule chance ! assura le professeur de palŽontologie.

CĠest ce que je vais tenter de faire, promit lĠassistant en remerciant le ciel de lĠimmixtion des deux "quadrupdes".

 

   DĠaprs des recherches rŽcentes, lĠŽvolution globale des espces vivantes consistait en "sauts soudains", plus quĠen changements graduels, constants, comme on lĠavait longtemps imaginŽ. Dans le cas du syndrome des younis, ce point de vue paraissait correct, car cela suggŽrait quĠun ensemble nouveau de caractres complexes pouvait appara”tre brusquement.

   En effet, dĠun point de vue gŽnŽtique, la mutation dĠun seul gne en amont suffisait pour enclencher le processus... Ce gne activait "en cascade" dĠautres groupements de gnes (rŽpartis sur un ou plusieurs chromosomes) qui allaient tre responsables des modifications anatomiques et morphologiques.

 

   En tout cas, il ne sĠagissait en aucun cas dĠune Žvolution rŽcessive, ni "rŽgressive", mais dĠune spŽcialisation, comme disent les zoologistes.

   Toujours est-il que les younis eux-mmes ne se posaient pas ce genre de question et continuaient ˆ marcher ˆ quatre pattesÉ

 

 

 

*

*  *

 

   Quand Pam sĠŽveilla de ce qui paraissait une longue torpeur, sa premire prŽoccupation fut pour ses deux compagnons.

-     Professeur Ał-Poitoū, docteur HŒ-Dridý ! hurla-t-elle vainement, mais seul lĠŽcho des murs lui rŽpondait.

   Les murs de la pice faiblement ŽclairŽe dans laquelle se tenait la jeune femme Žtaient recouverts dĠun enduit verd‰tre ; une colonne se dressait en son milieu, dans un coin il y avait comme un genre dĠautel en briquettes rouges. On nĠavait pas du tout lĠimpression dĠtre dans une cave ˆ des dizaines de mtres sous terreÉ Des objets hŽtŽroclites jonchaient le sol, on pouvait y voir des vases brisŽs, des rouleaux de tissu, des rideaux ou des tapisseries, jetŽs ple-mle sur le sol carrelŽ, ornŽ de motifs gris bleu. La jeune femme Žtait assise sur les marches dĠun escalier en bois qui ne semblait mener nulle part, car lĠobscuritŽ le dissimulait ˆ mi-chemin.

 

   Bizarrement, Pam ne se posait pas dĠemblŽe la question de la provenance de la lumire qui rŽgnait dans le rŽduit. CĠŽtait comme si la clartŽ du jour passait ˆ travers quelque soupirail cachŽ et se diffusait de manire uniforme ˆ travers la pice.

   Peut-tre Žtait-ce aussi ˆ mettre sur le compte de la somnolence, mais la jeune femme mit un certain temps ˆ rŽaliser que tout prs dĠelle, ˆ 2-3 mtres en bas de lĠescalier, se dressait un Žtrange empilement de ferraille, adossŽ ˆ lĠunique pilier de la salle souterraine.

 

   Au bout dĠun moment, Pam crut mme reconna”tre une forme vaguement humaine. En tout cas, dans lĠenchevtrement des pices mŽtalliques, des tiges et des ressorts, il y avait ce qui pouvait ˆ la limite passer pour une "tte", avec des yeux en grillage et une bouche mal dessinŽe au milieu des soudures de rivets et autres bobinages de circuits ŽlectriquesÉ Quant au tronc ou aux membres, nĠen parlons pas !

 

   Alors quĠelle tentait de rassembler le meilleur de ses capacitŽs intellectuelles, lĠŽtudiante en anthropologie ne fut finalement pas si ŽtonnŽe dĠentendre une voix mŽtallique sortir de lĠamas de bo”tes et de baguettes dŽglinguŽesÉ

   Pam tendit lĠoreille dans cette direction, mais les sons qui lui parvenaient Žtaient incomprŽhensibles. Le langage Žtait modulŽ, certes, mais ce nĠŽtait pas de lĠaussish. Ce nĠŽtait pas non plus une langue sŽmitique, comme celles qui Žtaient encore pratiquŽes dans cette rŽgion de lĠAfrique.

 

   Le "robot" (ainsi pouvait-on appeler lĠandro•de) donna lĠimpression de rŽflŽchir un court instant, puis il reprit de sa voix synthŽtique monocorde, cette fois dans la langue internationale :

-     Je te salue, mon nom est Parwus et je suis trs honorŽ de faire votre connaissanceÉ

Bonjour, fit Pam lŽgrement dŽcontenancŽe. VousÉ tu as appris notre langue il y a longtemps ?

 

   Sa faon de sĠexprimer Žtait prŽcieuse et archa•que. Elle rappelait ˆ la jeune femme les textes anciens que lĠon faisait rab‰cher aux Žcoliers, comme le "Robin Hood" des premiers auteurs anglais, originaires de la province Albion de lĠEmpire romain.

-     Difficile de te rŽpondre, le circuit correspondant aux informations personnelles est dŽgradŽÉ

En tout cas, je comprends trs bien ce que tu dis !

 

   Lentement, la jeune femme prenait conscience du ridicule de la situationÉ Elle avait fait la rencontre dĠun robot parlant une sorte dĠaussish archa•que, dans un endroit inconnu, vraisemblablement situŽ sous le Sphinx et les grandes pyramides dĠEgypte !

-     Mon nom est Pam-Hehla, Žtudiante en anthropologie ˆ lĠuniversitŽ de Durban, fit-elle, mais je suis originaire de la rŽgion du K—n-G™, sous lĠŽquateur. Actuellement je poursuis des recherches archŽologiques sur le plateau de Gizeh.

Oui, rŽpondit le robot comme si cela lui paraissait tout ˆ fait naturel. Je tĠai vue sur lĠŽcran en compagnie de tes amisÉ

 

   LĠŽvocation de ses compagnons fit sur Pam lĠeffet dĠune douche glacŽe. Elle frissonna et demanda dĠune voix sourde :

-     Que leur est-il arrivŽ ? Pourquoi ne sont-ils pas ˆ mes c™tŽs ?

-     CĠest sans doute parce quĠils nĠont pas encore trouvŽ cette pice, fit lĠautomate avec sa logique dŽsarmante. Alors que toi, tu y es entrŽe sans difficultŽÉ

-     Je ne mĠen souviens plus. Que sĠest-il rŽellement passŽ ? JĠai lĠimpression dĠavoir dormi toute une nuit.

-     Non, seulement une dizaine de minutes, rŽtorqua lĠandro•de. Tes amis ne sont pas loin, pour ce qui est de la distance, mais juste un peu dŽcalŽs dans le temps !

-     Tu veux dire quĠils ne sont pas dans le mme espace-tempsÉ ?

-     Par rapport ˆ eux, cĠest nous qui sommes en avance !

QuĠest-ce que tu entends par lˆ ?

 

   Pam Žtait tout Žbahie, se demandant quelle attitude adopter vis-ˆ-vis du robot qui esquissait un geste Žvasif au moyen du manchon mŽtallique qui lui servait de bras droit.

   La jeune femme avait lĠimpression de se trouver mlŽe ˆ un scŽnario digne des meilleurs films de science-fiction, avec des tranches temporelles dŽphasŽesÉ Mais peut-tre se faisait-elle du souci pour pas grand chose ?

 

   Parvus avait repris :

-     Tes compagnons ont un peu de retard sur nous, peut-tre sauront- ils dŽcouvrir le chemin dans la paroi et nous rejoindre ?

-     DĠaccord, mais ce qui mĠintŽresserait Žgalement dĠapprendre, cĠest qui tĠa construit et quelle est ta fonction ?

-     Je suis un robot de 3me gŽnŽration et je suis ici pour servir mon ma”tre, lĠŽpiscopus Hăkōn.

-     Et ce monsieur vit toujours dans le secteur ? ajouta Pam qui avait de la peine ˆ contenir son trouble.

Oui, il est vieux, mais lĠautoritŽ suprme lui a demandŽ de rester dans ce secteur afin de surveiller le plateau.

 

   LĠautomate se souleva du sol quelques instants, prenant une mine affligŽe ; il y avait mme ce qui paraissait tre de lĠŽmotion dans sa voix !

-     Sans doute la relve ne viendra-t-elle pasÉ

Parce que dĠautres personnes devaient venir vous remplacer ? avana Pam en feignant dĠtre surprise. Mais dĠo seraient-elles venues, il nĠy a ici que sable et dŽsertÉ

 

   LĠandro•de semblait avoir quelque peine ˆ rŽpondre, il se limita ˆ bredouiller quelques mots en latin que Pam ne comprit pas. Celle-ci dŽcida cependant dĠen savoir un peu plus sur le mystŽrieux peuple qui avait construit ce rŽseau de souterrains.

-     Sais-tu si ce sont les anctres de lĠŽpiscopus qui ont installŽ cette base ?

Avant le dŽbut de lĠEmpire, il y avait dŽjˆ ces galeries, ces machines et les pyramides pour recueillir lĠeau de pluie qui Žtait ensuite redistribuŽe aux gens du plateau alentour. JĠai entendu le dire plusieurs fois...

 

   Parvus refit un geste large de lĠun de ses moignons mŽtalliques.

En lĠan 800, nos lŽgions avaient conquis tout le pays de Kamit, ainsi que la Libye, et mme la CyrŽna•queÉ

 

  Une lumire sĠalluma dans lĠesprit de Pam : Empire, Žpiscopus, lŽgionsÉ Tout cela rappelait fortÉ la Rome antique !

-     Dis-moi, Parwus, quel a ŽtŽ le dernier empereur romain ?

-     Constantinus Benedictus, XVIme du nomÉ

-     Tiens, je ne lĠai pas sur ma liste, celui-lˆ. De quand ˆ quand a-t-il rŽgnŽ ?

-     De 2005 ˆ 2012É

   Pam chercha ˆ Žvaluer la tranche temporelle. Encore faudrait-il savoir de quelle re il sĠagissait ?

-       Aprs la fondation de Rome(6) , bien sžr ! sĠempressa dĠajouter lĠandro•deÉ

 

(6) En latin : ab urbe condita

 

 

 

CHAPITRE  VI

 

   Ał-Poitoū avait lĠair songeur. Aprs un bref moment dĠexcitation, son visage exprimait plut™t la perplexitŽ.

   A ses c™tŽs HŒ-Dridý soupirait.

-     Et pourtant, cĠest bien lˆ que rŽside la solution de lĠŽnigme ! reprit le chef musŽologue, les yeux mi-clos. Le cr‰ne fÏtal que nous avons vu dans la salle au monolithe Žvoque ˆ la fois le passŽ et lĠavenir de lĠespce humaine, mais aussi le devenir de chaque individu. CĠest un peu lĠŽquivalent du dieu romain Janus.

-     Oui, Janus reprŽsentŽ avec deux visages, lĠun regardant vers le passŽ, et lĠautre vers lĠavenir. Qui plus est, Janus Žtait aussi le dieu des portes, cĠest dĠailleurs pratiquement le mme mot, "janua", en latin !

-     Selon la tradition, cette divinitŽ dŽtenait deux clŽs, lĠune en argent qui ouvrait la voie terrestre, appelŽe aussi "descendante"É

-     Dans laquelle nous nous trouvons, ajouta HŒ-Dridý. Et une clŽ dĠor qui ouvre la porte des cieuxÉ CĠest la voie "ascendante" !

-     Autrement dit, si nous revenons en arrire, nous devrions retrouver le bon cheminÉ ˆ la croisŽe du "carrefour des temps".

‚a me para”t logique, de toute faon cĠest la seule possibilitŽ qui nous reste ˆ explorer.

 

   Leur voix rŽsonnait de faon sche, bizarrement rŽflŽchie par les parois de lĠŽtrange caverne. Les deux hommes hochrent la tte et repassrent en silence sous le porche o Žtait juchŽe lĠampoule Žlectrique gŽante.

   Brusquement celle-ci sĠŽteignit. Il ne subsistait tout juste quĠun peu de lumire verd‰tre provenant des zones fluorescentes situŽes sur le pourtour du "tube".

 

   Ał-Poitoū et HŒ-Dridý durent rallumer leurs lampes frontales, car ˆ lĠextŽrieur, les tŽnbres les plus totales les attendaientÉ

   Mais les deux archŽologues nĠavaient pas dĠautre choix que de remonter le corridor choix, car il leur fallait ˆ tout prix reprendre contact avec Pam-Hehla, et un repli vers la salle au sarcophage sĠimposait, si cĠŽtait encore possibleÉ

 

Recherchons sur les parois ce qui pourrait tre la reprŽsentation dĠune clŽ dĠor ! suggŽra le chef musŽologue qui marchait en tte, sĠaidant dĠune lampe-torche pour fouiller lĠobscuritŽ.

Oui, acquiesa son assistant, en toute logique cela devrait ressembler ˆ une clŽ dĠAnkh... !

 

*

*  *

 

   A quelques milliers de kilomtres plus au sud, les prŽparatifs allaient bon train. Mme avec lĠaide des autres chercheurs – le zoologue DĜ-Šlex, lĠethnologue Af-Ra•t et le linguiste Oź-MŠn – lĠopŽration se rŽvŽlait dŽlicate. Le professeur Űl-Tser—r sĠŽtait rŽsignŽ ˆ un repli tactique, en veillant ˆ ne laisser sur place que ce qui ne pouvait pas tre emportŽ.

   Il fallait prendre en prioritŽ les caisses dĠŽchantillons, les protocoles de fouilles et un peu dĠintendance pour la routeÉ

 

   Le maxi-bus fut vite plein ˆ craquer, dĠautant quĠil fallait assurer le transport dĠune trentaine de personnes sur des pistes en latŽrite pas toujours trs praticables. Par chance, c™tŽ Žnergie, les batteries solaires du vŽhicule avaient ŽtŽ prŽcautionneusement rechargŽes durant la journŽe.

 

   Les scientifiques Žtudiaient la carte de la rŽgion. LĠassistant de fouilles Űg-Tałet – qui connaissait bien cette rŽgion de Zamibie pour y tre nŽ – allait tre dĠune prŽcieuse utilitŽ pour lĠŽquipe. En tout cas, une ultime tentative de prise de contact radiophonique avec les gardes du parc national sĠŽtait soldŽe par un Žchec. Sans doute leurs installations Žtaient-elles dŽjˆ aux mains des HollybiesÉ

   Plus question de tergiverser, il fallait partir. La voix du palŽontologue se faisait pressante.

-     LĠessentiel est de sauver notre matŽriel, mais aussi dĠŽchapper ˆ ces fanatiques lancŽs ˆ nos trousses !

-     Il nous faut passer par les montagnes Baka avant de rejoindre la c™teÉ Si nous y parvenons, nous serons en sŽcuritŽ ! proposa Űg-Tałet.

Comme son supŽrieur faisait la moue, il sĠempressa dĠajouter :

Je sais que cĠest risquŽ, mais cĠest le seul moyen dĠŽchapper aux Hollybies, car ils contr™lent trs certainement les accs les plus directs qui mnent vers le littoral.

 

   Le petit groupe sĠaffairait autour du maxi-bus. Bien sžr, les deux younis allaient venir avec eux ; il y avait aussi de nombreux Pies qui avaient enfilŽ pour lĠoccasion leurs masques de bovins ; les Sara• chantaient pour sĠencourager mutuellement, les Taungs et les kleptons dĠAfrique occidentale, dans leur r™le de chefs dĠŽquipe, veillaient ˆ ce que tout se pass‰t bien.

 

   LĠaprs-midi allait bient™t toucher ˆ sa fin, les calaos et les macaques hurleurs commenaient ˆ donner de la voix, lĠair ambiant se chargeait dĠhumiditŽ et une mince brume se rŽpandait aux environs.

   MalgrŽ la moiteur tide de la soirŽe, Űl-Tser—r se prit ˆ frissonner. La perspective de passer par les monts Baka ne lĠenthousiasmait gure. CĠŽtait en grande partie un territoire inexplorŽ, et il y circulait dĠŽtranges histoires sur des crŽatures fantastiques. La fort de montagne Žtait aussi le domaine de prŽdilection dĠun gnome aux pouvoirs magiques, le DoduÉ

 

   Au mme moment, son assistant vint lui faire signe que tout Žtait prt et quĠils allaient pouvoir partir. Advienne que pourra ! pensa le palŽontologue avant de monter dans le lourd vŽhicule qui dŽmarrait cahin-caha.

 

 

 

 

 

CHAPITRE  VII

 

   Sous le plateau des pyramides ˆ Gizeh, Pam-Hehła avait ŽtŽ conduite par lĠandro•de dans ce qui pouvait ressembler ˆ une grande pice dĠapparat, mme si, ˆ part quelques siges, aucun meuble nĠŽtait visible.

   Le sol, les murs et le plafond Žtaient en pierre massive, une sorte de calcaire ocre qui ne laissait appara”tre ni craquelures, ni bosses. Comme dans le rŽduit o elle se trouvait prŽcŽdemment, il y avait dans un angle une sorte de colonnade antique et un escalier vŽtuste en bois dĠacacia qui montait ˆ lĠŽtage supŽrieur...

 

   Tout dĠun coup, lĠŽtudiante en anthropologie prit conscience que deux yeux la contemplaient.

   Pendant quelques instants, elle demeura immobile, fascinŽe par lĠapparition fantasmagorique, en lĠoccurrence une forme vaguement ronde et translucide qui flottait dans la pice ˆ quelques dizaines de centimtres de sa tte.

   De cette masse ros‰tre provenait le "regard", peut-tre une emprise hypnotiqueÉ Pam pensa ˆ une matŽrialisation en 3D, une sorte dĠhologramme.

 

   Mais brusquement le charme se brisa, la bulle se dŽgonfla aprs avoir  rayonnŽ un court instant de couleurs chatoyantes et irisŽes, de la mme faon quĠune bulle de savon Žclate aprs avoir ŽtŽ touchŽe par un rayon de soleil.

   En tout cas, lĠattention de la jeune femme avait ŽtŽ habilement dŽtournŽe, car Hakon, lĠŽpiscopus – le vrai – avait fait soudainement son apparition sur lĠun des siges prŽsents.

   Son regard Žtait scrutateur et vindicatif, comme sĠil incarnait ˆ lui seul tous les millŽnaires passŽs de lĠhŽgŽmonie romaine en Europe et ailleurs dans le mondeÉ

 

 

 

*

*   *

 

   Tout en se cramponnant dĠune main au ch‰ssis du maxi-bus, Űg-Tałet sĠŽvertuait ˆ maintenir ouverte la carte gŽographique de la rŽgion des monts Baka (qui culminaient ˆ plus de 6000 mtres dĠaltitude). La piste forestire quĠils allaient emprunter longeait le versant oriental du massif montagneux, face ˆ lĠocŽan.

 

   Heureusement, lĠŽquipe de palŽontologues de lĠuniversitŽ de Durban disposait de cartes prŽcises. Leur origine demeurait en grande partie controversŽe, tout juste savait-on quĠelles avaient ŽtŽ dŽcouvertes au cours de fouilles archŽologiques, menŽes voici un peu plus dĠun sicle, dans ce qui paraissait tre les vestiges dĠun palais de la Ç PŽriode intermŽdiaire È, sur le site dĠës-Tanbūl en Asie mineure. Cette ancienne mŽgapole se situait au niveau dĠun dŽtroit formŽ par lĠŽcoulement dĠun grand lac dĠeau douce dans la mer MŽditerranŽe, au sud-est de lĠEurope.

   Tout ce que lĠon savait, cĠest que les derniers empereurs romains y avaient probablement habitŽ. LĠEmpire sĠŽtendait alors sur tous les continents de la Terre et, ˆ cette Žpoque, des cartes dĠune extrme prŽcision avaient ŽtŽ tracŽes par les cartographes qui sĠŽtaient rendus en Chine, et jusquĠˆ lĠextrme sud de la plante, ˆ un moment o lĠAntarctique Žtait encore libre de glacesÉ

 

   Bien sžr, les savants se perdaient en conjectures sur les raisons exactes du changement climatique brutal qui affecta, il y a dix sicles environ, lĠensemble du globe, faisant dispara”tre cette grande civilisation planŽtaire et causant vraisemblablement la mort de centaines de millions dĠtres humains.

 

   Mais lĠheure Žtait maintenant ˆ des prŽoccupations beaucoup plus terre-ˆ-terre. Le soleil allait se coucher et pour lĠŽquipe de scientifiques, il devenait impŽratif de mettre une bonne distance entre eux et leurs poursuivants.

 

   Ils roulrent ainsi une demi-heure environ ˆ travers la jungle humide et chaude avant quĠil ne f”t compltement nuit. A flanc de colline, la piste serpentait entre les grands arbres de la fort, mordant dans la latŽrite rouge qui recouvrait toute la rŽgion. Il fallait simplement espŽrer ne pas tomber sur un gros tronc couchŽ en travers de la route...

   Sur le c™tŽ droit ˆ la faveur dĠune ouverture dans la sylve tropicale occasionnŽe par un gros orage et lĠincendie qui sĠen Žtait ensuivi, on pouvait voir sporadiquement au loin le miroitement de lĠocŽan, ˆ une bonne vingtaine de kilomtres de distance.

 

   Le zoologue DĜ-Šlex fit remarquer ˆ lĠensemble de lĠŽquipe la prŽsence aux abords de la route de singes appelŽs "pongos", ceux-lˆ mme qui selon certains anthropologues seraient trs semblables aux anctres de lĠhomme. Ils avaient pour habitude de marcher ˆ quatre pattes, les jambes ployŽes, sur leurs doigts repliŽs. Avant de regagner les "nids" quĠils construisaient ˆ faible hauteur dans les arbres, ils erraient tels des fant™mes velus dans lĠair pesant du soir...

 

   Pour Darwin, le naturaliste de la Ç PŽriode intermŽdiaire È, ce grand singe rŽpondait au nom de "troglodyte" et vivait dans les grandes forts du K—n-G™. Pour nombre de scientifiques, dont Űl-Tser—r faisait lui-mme partie, lĠanthropo•de, qui pouvait atteindre une taille de 1,50 mtre, avait au cours des derniers sicles singulirement Žlargi son aire de distribution, puisquĠon le dŽcouvrait maintenant en Afrique orientale. Cela sĠŽtait sans doute passŽ ˆ la faveur dĠun changement local du climat – dans cette rŽgion de grands lacs qui sĠŽtait appelŽe Abyssinie pendant lĠAntiquitŽ grŽco-romaine.

 

   CĠest sur de vastes sites fossilifres, soumis ˆ une Žrosion perpŽtuelle, quĠon avait retrouvŽ les anctres supposŽs de ces "pongos", de petits tres, autour dĠun mtre, moins bien adaptŽs ˆ lĠarboricolisme, mais peut-tre mieux ˆ une marche bipde dans la savane arborŽe...

   Quelques palŽontologues entrŽs en dissidence – comme Pam-Hehla – pensaient mme que ces "prŽ-pongos" (ou australopithques) Žtaient directement issus de lĠascendance humaine, autrement dit, que leurs anctres avaient jadis ŽtŽ plus humains que simiensÉ

 

   Űl-Tser—r eut une pensŽe courroucŽe pour son Žlve quĠil imaginait toujours au campement des pyramides, ˆ cette heure sans doute en train de faire la fte avec dĠautres Žtudiants !

   Mais son attention se reporta bien vite sur la route et les ŽvŽnements du moment, car ˆ travers la fentre ouverte, un bruit de moteur lointain venait dĠattirer lĠattention des fuyards...

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE  VIII

 

   Le tunnel avait brusquement changŽ dĠaspect : les marches dans la roche avaient laissŽ la place au sol lisse dĠun boyau Žtroit, ˆ travers lequel les deux savants ne pouvaient progresser quĠen courbant le dos.

   De petits points lumineux, apparemment une sorte de lichen ou dĠalgue, formaient par endroit de vŽritables plaques diffusant une lumire verd‰tre plut™t douce...

   Quelques instants auparavant, HŒ-Dridý et Ał-Poitoū avaient effectivement remarquŽ ˆ environ 50 cm de hauteur lĠempreinte dĠune clŽ dĠAnkh, juste avant un embranchement, ˆ peu de distance de la salle au monolithe. Perplexes, ils sĠŽtaient engagŽs dans le sombre couloir qui sĠoffrait ˆ eux, dŽplorant ne pas avoir sur eux la croix dĠAnkh qui avait dŽjˆ "servi" pour la herse, une demi-heure plus t™t. En effet, Pam avait dž la garder dans lĠune de ses poches...

 

   Le chef musŽologue examinait avec curiositŽ les parois en sĠaidant de sa lampe-torche. Froids au toucher, les corpuscules lumineux Žmettaient une clartŽ suffisante pour assurer un Žclairage substantiel du couloir. Mais ils sĠŽteignaient ˆ leur passage, comme si une main invisible actionnait un genre de commutateur.

-     Peut-tre nos vibrations quand nous marchons dŽsactivent-elles les cellules qui sont ˆ lĠorigine de cette lumire ? avana le chef musŽologue.

Nous avons quelques exemples dans le monde animal, ajouta HŒ-Dridý, en lĠoccurrence les vers luisants de nos chaudes nuits dĠŽtŽÉ Quand on se rapproche, la lumire quĠils Žmettent sĠŽteint, car les insectes peroivent nos pas.

 

   A la fin du tunnel se dessinait maintenant un escalier raide et exigu. Ał-Poitoū y grimpa et sĠarrta indŽcis. En face de lui sĠouvrait une lucarne. A droite et ˆ gauche, des galeries latŽrales Žtaient plongŽes dans lĠobscuritŽ la plus totale. Mais le chef musŽologue avait son attention fixŽe sur lĠouverture dans la paroi.

 

   Au premier plan de son champ de vision, il y avait une grande pice sans la moindre dŽcoration. Tout juste voyait-on sur le mur dĠen face ce qui pouvait ressembler ˆ une colonnade antique, et sur lĠun des c™tŽs un escalier en colimaon qui paraissait monter nulle part. A cet endroit, et lˆ seulement, le plancher de couleur ocre Žtait remplacŽ par une mosa•que de carreaux blancs et noirs...

   Deux personnages, assis dans de profonds siges, lui tournaient le dos. LĠun dĠeux Žtait apparemment un vieillard, lĠautre ne pouvait tre que Pam, aisŽment reconnaissable ˆ sa chevelure dĠor et ˆ ses bouclettes !

   Ał-Poitoū fit la grimace. A qui que ce fžt quĠelle parla, cela nĠavait pour lui pas plus dĠimportance que de trouver un moyen qui lui perm”t de pŽnŽtrer dans la piceÉ

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*

*   *

 

   Profitant dĠun arrt du maxi-bus, lĠun des assistants dĠŰl-Tser—r tendit lĠoreille par la portire et ne put que confirmer les craintes du palŽontologue : il y avait bien un vŽhicule ˆ moteur qui venait ˆ leur rencontre, sur la mme route forestire mais dans lĠautre sens !

   Sans doute sĠagissait-il de lĠune des jeeps tout-terrain utilisŽes par les HollybiesÉ

   A la diffŽrence du vŽhicule des chercheurs ŽquipŽ dĠun moteur Žlectrique, celui des religieux fonctionnait selon le principe thermique, cĠest pourquoi il Žtait relativement bruyant. Dans ce cas particulier, cela avait lĠavantage quĠon les entendait venir de loin !

 

   Utiliser un carburant fossile comme le pŽtrole de roche, Žtait considŽrŽ comme un non-sens par la plupart des gouvernements du globe, car cela revenait ˆ dilapider les ressources planŽtaires et ˆ dŽtruire des Žcosystmes.

   Mais lĠidŽologie des Hollybies Žtait plut™t axŽe sur le principe que Ç lĠhomme devait disposer de la Nature comme bon lui semblait, car cĠŽtait un don divin È... Les chefs politico-religieux ne sĠencombraient pas de prŽjugŽs, si cela se faisait au dŽtriment de leurs ambitions hŽgŽmoniques.

 

   Űl-Tser—r rŽflŽchit quelques instants ˆ la situation. Avant lĠarrivŽe des poursuivants, il serait possible de dissimuler le maxi-bus et ses occupants dans une sorte de clairire qui se devinait sur leur gauche.

   LĠobscuritŽ devenue totale devait favoriser cette manÏuvre et permettre ˆ lĠŽquipe de chercheurs de guetter sans trop dĠapprŽhension le passage des Hollybies !

 

   Bien entendu, ils se tenaient prts ˆ redŽmarrer, car nonobstant leur fanatisme, les occupants de la jeep nĠen Žtaient pas moins dĠexcellents pisteurs, et ne manqueraient pas t™t ou tard de remarquer les traces de pneu du bus sur la pisteÉ

 

 

 

 

CHAPITRE  IX

 

   Hăkōn lĠŽpiscopus sĠexprimait dans le mme aussish archa•que que son robot. Il sĠŽtait excusŽ au tout dŽbut de ne pas avoir la ma”trise totale de ce langage quĠil appelait "british", et quĠil disait avoir appris ˆ lĠoccasion dĠun stage en pays dĠAlbion, alors quĠil nĠŽtait encore que jeune centurion...

 

   Pam Žtait perplexe et ne dŽtachait pas son regard de lĠŽtrange mŽdaillon en argent qui pendait sur la poitrine du vieillard, au bout dĠune longue cha”ne du mme mŽtal. Le bijou lui-mme Žtait plut™t Žpais, bombŽ sur le dessus comme une soucoupe. LĠon y discernait pour seul motif une tte de CŽsar finement ciselŽe et coiffŽe dĠun rameau de laurier.

 

   DĠun strict point de vue de chronologie historique, ce que disait le Romain ne cadrait pas toujours avec ce que Pam savait de lĠŽpoque en  question. Et tout comme lĠavait fait lĠandro•de, Hăkōn se dŽclarait sereinement dans lĠattente dĠune hypothŽtique relve... Le souci majeur de lĠŽpiscopus restait le bon Žtat de marche des installations dĠŽcoute sur le plateau de Gizeh.

   Mais lĠEmpire romain nĠexistait plus depuis dix sicles !

 

   Pour la plupart des historiens, cĠest une sŽrie dĠŽvŽnements cataclysmiques qui avait mis fin au grand Empire mondial : ŽpidŽmies de peste, famines, invasions de peuples appelŽs "barbares", mais aussi Žruptions volcaniques ou encore lĠimpact dĠune comte dans lĠAtlantique-nord, selon quelques savants dissidents.

 

   Les effets avaient ŽtŽ dŽvastateurs en Europe occidentale, et depuis cette Žpoque troublŽe, plus aucune grande civilisation digne de ce nom nĠavait jamais pu rena”tre... Un peu plus tard, aprs un Žpisode belliqueux appelŽ Ç guerre de Gog et Magog È, de nombreuses rŽgions autour de la MŽditerranŽe avaient ŽtŽ recouvertes de boue et de sŽdiments, tandis quĠau mme moment les survivants Žtaient contraints de se rŽfugier sur dĠautres continents.

 

   Les fouilles nĠavaient commencŽ que tout rŽcemment ˆ une grande Žchelle, sur lĠinitiative notamment du professeur Ał-Poitoū qui avait prospectŽ lĠancienne citŽ des Pār-Isis, au centre de la Gaule.

   Pam ne put sĠempcher dĠavoir une pensŽe Žmue pour son supŽrieur et ami. Sans doute essayait-il en ce moment de parvenir jusquĠˆ elleÉ?

 

-     Ce que je nĠarrive pas ˆ comprendre, reprit lĠŽpiscopus, cĠest pourquoi tu dis ne pas conna”tre notre capitale, Rōma ?

Je nĠy suis encore jamais allŽe, rŽpondit Žvasivement Pam qui ne savait au juste que rŽpondre.

 

   En effet, les historiens du Ç continent Sud È, tout comme leurs homologues dĠAmŽrique, dĠAfrique ou dĠAsie, se perdaient en conjectures sur lĠemplacement rŽel de la ville antique. Certains la situaient au milieu de la "botte" italienne, dĠautres beaucoup plus au nord. Tout ce que lĠon savait par les textes, cĠest quĠelle avait ŽtŽ construite sur sept collines, quĠun fleuve – le Tibre – la traversait et quĠelle Žtait situŽe non loin de la mer MŽditerranŽe...

 

   Mais sans doute lĠŽpiscopus nĠŽtait-il pas dupe. Son regard se faisait vague et sa voix Žtait moins assurŽe quĠauparavant.

-     JĠobserve depuis des annŽes ce qui se passe en surface, fit-il, et je crains fort que de sŽrieuses destructions ne soient intervenues dans un passŽ rŽcent – voici quelques sicles ˆ peine !

Oui, le pourtour de la mer MŽditerranŽe a ŽtŽ particulirement touchŽ, ainsi quĠune bonne partie de lĠAsie Žgalement, se contenta dĠajouter Pam.

 

   LĠemploi par Hăkōn de lĠexpression "dans un passŽ rŽcent" Žtait assez surrŽaliste, mais Pam nĠinsista pas. Sans doute le vieillard vivait-il dans son propre monde... Peut-tre mme avait-il perdu toute notion du temps qui passe ?

   Mais cela nĠexpliquait pas son grand ‰ge.

 

   Elle prit le parti de le lui demander directement.

-     Si la relve Žtait venue vous remplacer, vous auriez sans doute pu gožter aux joies dĠune retraite mŽritŽe, depuis le temps que vous occupez ce poste.

-     Cela fait longtemps que les annŽes nĠont plus dĠemprise sur moi, et je le dois avant tout ˆ ce bijou technologique, ajouta-t-il en faisant sauter le mŽdaillon ˆ lĠeffigie de CŽsar dans le creux de sa main droite.

   LĠŽpiscopus soupira. LĠŽclat de ses grands yeux noirs semblait avoir perdu en intensitŽ.

-     Tous les postes avancŽs de lĠEmpire ont reu un exemplaire de ce "rŽgŽnŽrateur de cellules" – en mme temps quĠun robot de 3me gŽnŽration. Mais un grand problme sĠest posŽ voici cinq sicles quand le contact radio avait ŽtŽ interrompu avec RomeÉ sans doute en raison des guerres et des cataclysmes qui sŽvissaient ˆ lĠŽpoque sur lĠensemble de la plante ?

Voici cinq siclesÉ fit la jeune femme en Žcho.

 

   Cela ne cadrait pas du tout avec ce quĠelle avait appris dans les livres dĠhistoire.

-     Mais depuis quand exactement nĠy a-t-il plus eu de relve, poursuivit-elle ?

-     Parwus pourrait te le dire avec prŽcision, souffla le vieil homme en cherchant dĠune main ˆ chasser une mouche imaginaire.

-     Nous sommes en lĠan 2555, reprit Pam qui tenait cette indication de lĠandro•de. Le dernier empereur romain a ŽtŽ Constantin Benedictus, mort en 2012É

Oui, prŽcisa Hakon, cĠŽtait mme un 21 dŽcembre ! JĠŽtais en pleine communication avec Rome quand lĠŽcran sĠest subitement brouillŽ. Au mme moment, la terre a tremblŽ, comme cela arrive ici de temps en temps sur le plateau des pyramides.

 

   LĠŽpiscopus nĠarrivait quĠˆ grand-peine ˆ contenir son Žmotion. Ce jour-lˆ, une catastrophe dĠampleur inŽgalŽe avait dž frapper lĠensemble de la plante – et en particulier lĠhŽmisphre nord.

-     Tout sĠest mis ˆ bouger, poursuivit-il, le grand gŽnŽrateur dĠondes de forme qui Žtait connectŽ ˆ la pyramide "Knout" est mme tombŽ en panne, pour la premire fois depuis des millŽnaires ! Mais le pire restait ˆ venir, soupira-t-il. Pendant des mois, puis de longues annŽes, tout contact avec le poste central de Rome a cessŽ – ainsi quĠavec les autres stations de lĠEmpire, partout ailleurs dans le mondeÉ

Et cela perdure jusquĠˆ nos jours, donc depuis 543 annŽesÉ complŽta Pam qui commenait ˆ comprendre la fonction de lĠŽtrange breloque sur la poitrine du vieillard.

 

   Une pensŽe chemina en elle, alors que Parwus venait dĠentrer et dialoguait – sans doute en latin – avec son ma”tre. Certes, ce dernier pouvait effectivement tre trs ‰gŽ, prŽservŽ par quelque mystŽrieuse technologie, mais la fin de lĠEmpire romain ne remontait pas ˆ cinq sicles et demi, mais ˆ prs du double !

 

   Les travaux des archŽologues – notamment dĠAł-Poitoū, reconnu comme un spŽcialiste de la Ç PŽriode intermŽdiaire È – Žtaient formels : lĠultime bataille dĠArmageddon avait opposŽ les forces de Gog et Magog aux armŽes occidentales, voici cinq sicles... Mais cĠŽtait longtemps aprs la fin de lĠEmpire romain !

   Ou alors, les deux ŽvŽnements nĠen faisaient-ils quĠun ?  En tout cas, il semblait quĠil y ežt de sŽrieux problmes de chronologie pour le dernier millŽnaire...

 

   CĠŽtait vraiment navrant, surtout que la plante toute entire sĠapprtait, dans quelques annŽes, ˆ cŽlŽbrer lĠan Mille de la chronologie universelle, ou anno domini(7)  !

 

(7) Une allusion ˆ la rŽincarnation du dernier empereur romain, appelŽe Dominus,

 qui aurait vŽcu dans le sud de la Gaule aprs lĠanŽantissement de lĠEmpire.

  

Sur ces entrefaites, Hăkōn avait actionnŽ un cordon de chanvre qui pendait du plafond. Ses blancs sourcils broussailleux Žtaient froncŽs.

-     Vos amis sont dans la pice dĠˆ-c™tŽ, confia-t-il ˆ Pam.

   Mais en dŽcouvrant sa mine rŽjouie il sĠempressa dĠajouter : 

-       Le problme, cĠest quĠils nĠont pas actionnŽ le bon code ! De ce fait, ils se trouvent dŽcalŽs temporellement par rapport ˆ nousÉ mais rassurez-vous, simplement de quelques secondes !

 

 

 

*

*   *

 

   LĠŽtrange jeep des Hollybies Žtait passŽe en vrombissant sans remarquer le maxi-bus dissimulŽ sur le bas-c™tŽ de la piste, derrire un talus idŽalement recouvert dĠalos et de fougres.

   Ils roulaient tous feux Žteints, sans doute espŽraient-ils de la sorte surprendre les scientifiques. De toute faon, ses quatre occupants se doutaient bien que le vŽhicule des savants nĠallait pas prendre la route du littoral, passŽe depuis quelques heures sous le contr™le des chefs religieux.

 

   Oź-MŠn qui avait repris le volant du maxi-bus sĠempressa de manÏuvrer et de reprendre la direction des monts Baka.

SĠils nĠallument pas leurs phares, remarqua-t-il, cĠest bon pour nous, car ils ne verront pas tout de suite la trace de nos pneus dans la latŽrite...

 

   La clartŽ de la lune suffisait en effet juste ˆ entrevoir la piste qui sĠouvrait dans la vŽgŽtation luxuriante, telle une longue cicatrice ocre.

-     Ne tardons pas, fit Űl-Tser—r dĠun ton qui se voulait rassurant. Au plus tard en arrivant au camp, dans une demi-heure, ils sĠapercevront que nous ne sommes plus lˆ ; pour lĠaller-retour comptons le double, ou un peu moins, car ils sont plus rapides que nousÉ Cela nous fait moins dĠune heure dĠavance !

Notre chance, rajouta Oź-MŠn, cĠest que les Hollybies soient si peu soucieux de la prŽservation de lĠenvironnement, car ils sĠŽvertuent ˆ pomper le "petrol oil" ou huile de roche, pourtant si nŽcessaire au bon fonctionnement de la plante ! Ils pillent ainsi sans vergogne le sous-sol des petits royaumes quĠils contr™lent sur tout le pourtour de lĠocŽan Indien. Et ces engins ˆ moteur thermique font beaucoup de bruit, heureusement pour nous !

 

   A nouveau le maxi-bus avait repris la route, comme englouti par la nuit. Oź-MŠn nĠutilisait quĠun seul phare fixŽ sur le devant de la carlingue. CĠŽtait assez pour bien voir la piste, mme si cela ne suffisait pas toujours ˆ Žviter les ornires qui sĠŽtaient formŽes ˆ lĠoccasion des grandes pluies dĠŽquinoxe.

   Mais les scientifiques et autres membres de lĠŽquipe de fouille Žtaient prŽvenusÉ Chacun sĠagrippait du mieux quĠil le pouvait ˆ son sige, et ˆ tout ce qui paraissait suffisamment arrimŽ. Le tout Žtait de ne pas se cogner la tte au plafond du bus, ou sur les parois de lĠhabitacle !

 

   Les Hollybies Žtaient sans doute mieux lotis, ˆ quatre dans leur vŽhicule de type "tout terrain", apte ˆ naviguer mme sur les lacs ou les rivires gr‰ce ˆ son profil hydrodynamique et ˆ une petite hŽlice judicieusement disposŽe en "poupe"...

 

   Sans tre historien, Űl-Tser—r connaissait bien la faon dont cette foi monothŽiste – ˆ lĠorigine, un schisme de lĠune des grandes religions mondiales, lĠEglise du CrŽateur, – sĠŽtait rŽpandue.

   A la diffŽrence des polythŽismes anciens qui mettaient lĠaccent sur la tradition, les rŽcits mythologiques et lĠadoration dĠidoles, lĠHollybisme misait sur une simplification des rites, aux liturgies rŽduites ˆ leur portion congrue, mais aussi sur la rŽpŽtition et les contraintes, quĠelles fussent cultuelles, vestimentaires ou alimentaires.

   Un r™le important jouaient Žgalement les guŽrisons, mises en scne pendant les offices et considŽrŽes comme miraculeuses, sans oublier le culte des martyrs et des "hŽros".

 

   Il fallait bien sžr ajouter ˆ cela une lecture littŽrale des textes sacrŽs, ainsi quĠun endoctrinement agressif ˆ chaque Žtape de lĠinitiationÉ

   Les chefs religieux – un par secteur gŽographique – se nommaient eux-mmes les Ç Apocalyptiques È, dĠun ancien mot de la langue hellne qui dŽsignait ceux qui pensaient h‰ter le retour du "Messie" (sauveur divin) en provoquant des guerres, des famines ou des catastrophes en tous genres ! Bref, ils voulaient ainsi accŽlŽrer le cours de lĠhistoire et la venue prochaine de la "Fin des temps" !

 

   Selon une croyance tenace, lĠan Mille Žtait prŽcisŽment lĠune de ces dates o tout pouvait arriverÉ

 

   Ces Ç Apocalyptiques È Žtaient particulirement dangereux pour la paix mondiale, et le gouvernement des Ç Nations-Unies È rŽuni ˆ Durban (les annŽes paires) ou ˆ Canberra (les annŽes impaires), avait fort ˆ faire pour juguler – de manire pacifique – lĠexpansion du mouvement sectaire.

   Mais ces mŽthodes qui Žtaient encore bonnes, il y a un sicle, se heurtaient dŽsormais ˆ la croissance dŽmographie exponentielle des Hollybies, aux conversions en masse, et ˆ lĠinfiltration dĠadeptes ou de "missionnaires" au sein des populations animistes, comme cĠŽtait prŽcisŽment le cas dans la Ç Corne dĠ Afrique È.

   Utilisant les tolŽrances locales pour se marier et avoir beaucoup dĠenfants, les Hollybies devenaient vite majoritaires au sein des diffŽrents groupes ethniques, en seulement deux ou trois gŽnŽrations...

 

   Le rŽsultat Žtait que chaque annŽe des rŽgions entires basculaient dans lĠescarcelle des Hollybies, qui imposaient alors leurs lois et rgles religieuses.

   Ainsi lĠassouvissement de la femme – rŽduite ˆ procrŽer – Žtait obtenu par des contraintes vestimentaires, comme le port de souliers trop petits ou celui de pantalons bouffants en toute saison. Mme si cela les Žliminait largement de la sphre publique o la gente masculine rgnait en ma”tre, le fait de sĠhabiller diffŽremment nĠŽtait pourtant pas peru nŽgativement par la plupart des femmes, car on leur avait inculquŽ lĠidŽe que ces astreintes leur confŽraient un statut spirituel plus ŽlevŽ que chez une majoritŽ dĠhommes...

   Mieux encore, elles pensaient intercŽder directement auprs de la DivinitŽ, pour le plus grand bonheur de lĠensemble de la famille qui bŽnŽficiait ainsi de nombreuses gr‰ces et avantages – comme la diminution sensible du temps ˆ passer au "purgatoire", lĠanti-chambre du Paradis !

 

   Tout cela Žtait bien loin de lĠidŽal dŽmocratique pr™nŽ par les grands Empires la•cs de lĠhŽmisphre sud, o la paritŽ hommes-femmes sĠŽtait imposŽe depuis des dŽcennies ˆ tous les Žchelons du pouvoir. En revanche, dans les pays situŽs autour de lĠŽquateur, les institutions politiques Žtaient de plus en plus minŽes par la montŽe en puissance des groupes sectaires... 

  

   Ainsi, aprs sĠtre longuement appuyŽs sur la tolŽrance des autres pour faire valoir leurs droits ˆ la diffŽrence, les dirigeants religieux des Hollybies – ds lors quĠils Žtaient majoritaires – nĠŽprouvaient aucun scrupule ˆ faire sauter au moyen dĠexplosifs les idoles des cultes polythŽistes anciens, ne tolŽrant gure que les autres monothŽismes, au nom dĠune certaine "solidaritŽ" confessionnelle...

 

   Űl-Tser—r ne pouvait sĠempcher de glousser intŽrieurement. Il est vrai que la croyance en un Dieu unique, ˆ la fois bon et vengeur, dŽmiurge et thaumaturge, immanent et transcendant, crŽait inŽluctablement des liens entre ces religions, mme si leurs textes sacrŽs Žtaient diffŽrents, voire contradictoires !

 

   Au mme moment, le maxi-bus fit une embardŽe. Oź-MŠn eut le plus grand mal ˆ rester sur la route, heureusement assez large en cet endroit, car la vŽgŽtation y Žtait moins dense, sans doute du fait de lĠaltitude.

   En revanche ˆ droite, la piste en latŽrite commenait ˆ longer des zones trs escarpŽes. Il fallait ˆ tout prix garder le contr™le du vŽhicule, sinon lĠescapade sur le bas-c™tŽ pouvait sĠavŽrer fataleÉ

 

   Oź-MŠn nĠŽtait pas seulement un excellent linguiste, mais heureusement pour toute lĠŽquipe, il avait dž na”tre avec un volant entre les mains ! Ses qualitŽs incluaient Žgalement le pilotage dĠaŽroplanes.

   Cette invention relativement rŽcente – elle avait moins dĠun sicle – sĠŽtait vite imposŽe pour les dŽplacements longs et moyens. Les ailes de ces machines volantes souvent gigantesques Žtaient recouvertes de cellules photo-Žlectriques qui fonctionnaient ˆ la lumire solaire, une Žnergie gratuite !

   Mais les yeux rivŽs sur son rŽtroviseur, Oź-MŠn se montrait bien prŽoccupŽ depuis quelques instants.

   La lune augmentait en clartŽ au fur et ˆ mesure que la soirŽe avanait. Le conducteur du maxi-car avait ainsi une bonne visibilitŽ sur le ruban sinueux de la piste, vers lĠarrire Žgalement, dĠautant quĠil nĠy avait plus de la vŽgŽtation que dĠun seul c™tŽ.

 

   Depuis un moment dŽjˆ, Oź-MŠn avait lĠimpression de voir un objet plus clair que la latŽrite qui, insensiblement, se rapprochait dĠeuxÉ

 

 

*

*   *

 

   Ał-Poitoū et HŒ-Dridý sĠŽtaient concertŽs rapidement. Il ne servait ˆ rien de cogner sur les parois de roche ou contre lĠŽpaisse vitre qui donnait sur la mystŽrieuse salle en face dĠeux. Personne nĠentendait – ou ne voulait les entendre.

   Les deux savants se sentaient en pleine frustration. Pam nĠŽtait quĠˆ quelques mtres dĠeux, mais il leur Žtait impossible de la rejoindre, ni mme de lui faire signe, car elle leur tournait le dos. DĠailleurs voyait-elle lĠŽtroite lucarne dans le mur ? On pouvait en douter.

 

   En tout cas, la conversation avec le vieil homme aux cheveux blancs allait bon train, ce quĠon pouvait dŽduire des grands gestes que ce dernier faisait parfois. CĠŽtait visiblement un homme habituŽ ˆ faire dĠŽloquents discours, ˆ la manire dĠun avocat en chaire.

-     Peut-tre le descendant dĠun prŽlat de lĠantique MĠser ? se hasarda ˆ dire HŒ-Dridý.

-     En tout cas, il a lĠair de parler notre langue, car je doute que Pam ait des connaissances suffisantes en Žgyptien ou en grecÉ

-     Cela para”t logique, ˆ moins que les gens qui entretiennent ce poste avancŽ sous les pyramides ne soient tout bonnement de notre Žpoque ?

Il se peut que Pam soit justement en train de demander quĠon vienne ˆ notre rechercheÉ dans les couloirs du temps ! ironisa Ał-Poitoū en esquissant un sourire contraint. Nous ne sommes plus ˆ un anachronisme prs !

 

   Du fait de sa taille et de sa carrure, le professeur en musŽologie Žtait assez mal ˆ lĠaise dans ce rŽseau de galeries basses et Žtroites. Il avait nŽanmoins entrepris dĠexplorer les couloirs situŽs sur sa gauche, laissant ˆ son assistant-archŽologue le soin de parcourir les autres.

 

   Un certain dŽsappointement devait se lire sur son visage anguleux aux hautes pommettes saillantes. Il eut ˆ nouveau un rire qui sonnait faux.

-     Voilˆ plusieurs heures dŽjˆ que nous errons ˆ travers ces souterrains sous le plateau de Gizeh, il me tarde quand mme de rejoindre la surface, ne serait-ce que pour y respirer le bon air de sable chaud sur le plateau des pyramidesÉ

-     Nous ne perdons pas grand-chose dans lĠaffaire, car dehors il doit faire encore nuit noire, rŽpliqua HŒ-Dridý. En tout cas, dĠaprs ce quĠindiquent mes instruments de mesure, lĠair est excellent ici-bas, avec juste un taux dĠhumiditŽ lŽgrement infŽrieur ˆ la normaleÉ Mais heureusement, nous avons assez dĠeau dans nos sacs.

Ce qui importe pour nous, cĠest de retrouver Pam, et le cas ŽchŽant, de faire un brin de causette avec son Žnigmatique interlocuteur... Mais que vois-je ? fit-il en se retournant, malgrŽ lĠexigŸitŽ du passage dans lequel il se trouvait.

 

   Du coin de lĠÏil, il avait observŽ un objet brillant qui un bref instant avait miroitŽ dans la lueur de sa lampe.

‚a alors, cĠest vraiment extraordinaire ! Ne serait-ce pas la croix dĠAnkh que Pam avait trouvŽe prs du Sphinx ?

 

   Le premier moment dĠŽtonnement passŽ, Ał-Poitoū sĠŽtait mis en qute de lĠobjet, en partie enfoncŽ dans une anfractuositŽ de la roche, ce qui nŽcessitait une vŽritable gymnastique de la part du musŽologue. Mais il rŽussit du bout des doigts ˆ rŽcupŽrer la clŽ dĠAnkh, avant de la tendre ˆ HŒ-Dridý qui Žtait venu ˆ la rescousse.

   Celui-ci fit mine de rŽflŽchir.

-     Quelque part dans le "Papyrus des Pyramides", il est Žcrit Ç quĠune entrŽe secrte sĠouvrira sous lĠaction des rayons concentrŽs de lĠAnkh ÈÉ !

Oui, assura Ał-Poitoū, mais il est dommage que le texte nĠen dise pas plus ˆ ce sujet...

 

   Non sans avoir soigneusement inspectŽ les lieux, les deux hommes sĠen retournrent quelques mtres en arrire, jusquĠˆ un endroit o la station debout ne causait plus trop de problme.

   Le lichen phosphorescent verd‰tre donnait ˆ toute cette scne un aspect plut™t surrŽaliste. Devant son ami mŽdusŽ, le chef musŽologue sortit de son sac ˆ dos quelques barres vŽgŽtales quĠil engloutit goulument.

-     Heureusement, nous ne manquons pas de vivres ! ajouta-t-il en mimant la dŽcontraction la plus totale.

-     Pam est toujours lˆ, rŽtorqua lĠarchŽologue aprs un bref regard ˆ travers la vitre. En compagnie du dignitaire localÉ

-     DŽjˆ, nous avons la clŽ dĠAnkh, tout porte ˆ croire que nous dŽcouvrirons aussi le mŽcanisme dĠaccs ˆ cet espace contigu !

En tout cas je ne vois pas la "forme" ou lĠempreinte dans le mur qui permettrait dĠy appliquer la clŽ, comme nous lĠavons dŽjˆ fait !

 

   HŒ-Dridý  faisait bien entendu allusion ˆ lĠŽpisode de la herse, juste avant que le trio ne pŽntre dans la salle au monolithe.

Non, rŽpliqua Ał-Poitoū, tout simplement parce queÉ

 

   Mais un bruit soudain vint interrompre le cours de ses rŽflexions. Cela pouvait faire penser ˆ une meule de pierre que lĠon racle, ou ˆ un tourniquet qui sĠouvre pŽniblement. Ou encore ˆ une lourde dalle que lĠon dŽplace avec peine.

-     Par mes anctres du K—n-G™ ! sĠexclama le musŽologue, avez-vous entendu la mme chose que moi ?

Tout ˆ fait, se pressa dĠacquiescer ce dernier. CĠŽtait trs fort, mais bref... comme si lĠon frottait quelque chose avec force sur la roche !

 

  Les deux savants Žtaient dans lĠexpectative, sĠattendant ˆ ce que le bruit retentisse ˆ nouveau. Quelques minutes sĠŽcoulrent quĠils consacrrent ˆ lĠexamen minutieux des parois et galeries alentour. Rien ne vint troubler le silence. De lĠautre c™tŽ de la lucarne, il ne se passait pas grand chose, sauf quĠˆ un certain moment, lĠhomme aux cheveux blancs tira sur une cordelette qui pendait ˆ ses c™tŽs.

 

   SidŽrŽ, Ał-Poitoū observa alors comment une sorte de robot andro•de ˆ la dŽmarche saccadŽe fit son apparition ˆ gauche du personnage assis...

   Il ne se passa rien de bien spŽcial, jusquĠau moment o lĠautomate repartit dĠo il Žtait venu, entra”nant dans son sillage des bouts de c‰bles qui sĠŽtaient dŽtachŽs du torse et tra”naient ˆ terreÉ

 

-     Voici maintenant que des robots de science-fiction se promnent dans le secteur ! fit le chef musŽologue qui nĠen croyait pas ses yeux.

-     Celui-lˆ ne para”t pas vraiment en Žtat de marcheÉ

-     Sans doute un vieux modle ! Mais je ne savais pas que les anciens Egyptiens disposaient dĠune telle technologieÉ Tout au plus les Romains pouvaient avoir rŽalisŽ de telles prouesses, vers la fin de lĠEmpire, il y a une dizaine de sicles...

-     Oui, fit HŒ-Dridý en Žcho, on a trouvŽ rŽcemment des indices laissant supposer quĠun vaste rŽseau de chemin de fer recouvrait toute lĠEurope ˆ cette Žpoque. Et pour le faire fonctionner, il fallait bien Žvidemment des automatesÉ et de lĠŽlectronique !

En tout cas, lĠintervention de cet andro•de signifie peut-tre que lĠon veut bien sĠintŽresser ˆ nous ?

 

   A travers la lucarne, on pouvait voir maintenant comment Pam et son interlocuteur, assis sur leurs siges, continuaient ˆ discuter. LĠhomme aux cheveux blancs semblait faire toujours les mmes gestes.

-     La scne a lĠair de se rŽpŽter, plaisanta Ał-Poitoū.

-     Vous ne croyez pas si bien dire, rŽpliqua son assistant. JĠai dŽjˆ vu la fois o le gars a tirŽ sur le cordonÉ

-     Ah bon ?

-     CĠŽtait juste avant que vous mĠappeliez pour la croix dĠAnkh. En revanche, je nĠai pas vu la suite, ni lĠarrivŽe du robot !

Attendons doncÉ Pour avoir une petite idŽe, je vais enclencher mon chronomtre !

 

   Aussit™t dit aussit™t fait. Pour meubler le temps, les deux savants examinrent ˆ la loupe tous les dŽtails de la clŽ lĠAnkh. Mais il nĠy avait aucun indice qui pžt les aiguiller sur un quelconque dŽbut dĠexplication.

 

  La dŽcouverte de lĠobjet Žtait-elle en rapport avec le grincement de pierre quĠils avaient entendu quelques minutes auparavant, ou nĠŽtait-ce lˆ que pure co•ncidence ?

-     Tendons lĠoreilleÉ intima Ał-Poitoū

-     Pensez-vous vraiment queÉ

   Mais lĠarchŽologue nĠeut pas le temps de terminer sa phrase. Le mme bruit de raclement avait retenti, faisant sursauter les deux hommes.

 

   Ał-Poitoū jeta un Ïil ˆ son chronomtre.

-     Et maintenant, lĠŽpisode du robot ?

-     PatientonsÉ En principe, dans trois minutes environ.

-     Si cĠest vraiment le cas, quĠest-ce que cela prouverait ?

-     Je ne sais pas exactement, rŽtorqua le chef musŽologue. En tout cas, cela va nous permettre de "chiffrer" les diffŽrentes phases  – si le mme scŽnario se rŽpteÉ

-     En tout cas, ce nĠest pas un film quĠon nous projette de lĠautre c™tŽ de la lucarne, tout est bien rŽelÉ Les personnages sont en chair et en os !

-     On dirait que cette succession de sŽquences porte un messageÉ

-     QuĠest-ce qui vous fait le dire ?

-     CĠest comme si une tranche temporelle dŽfilaitÉ et quĠil nous manquerait juste un petit quelque chose pour aller la rejoindre !

Tout cela me para”t trs obscur ! rŽpliqua HŒ-Dridý, mais attention, voici la scne du cordon qui revientÉ

 

   En effet, lĠon voyait ˆ nouveau le vieil homme tirant sur la cordelette qui pendait depuis le plafond. Ał-Poitoū regarda son chronomtre.

   Et quelques secondes plus tard, le robot boiteux refit son apparition.

   Le chef musŽologue nota le temps au moment o il sĠŽloignait en tra”nant derrire lui cordons et c‰blesÉ

 

-     Voilˆ, fit-il, je pense que nous avons en main tous les paramtres de cette scŽnette... DĠun bout ˆ lĠautre, lĠŽpisode dure exactement neuf minutes et quarante-quatre secondes !

CĠest relativement rapide. Nous allons bient™t pouvoir le confirmer...

Mais le plus curieux, cĠest que le bruit de la pierre quĠon racle se fait entendre trois minutes et quatorze secondes plus tard. Et puis... on a aussi le mme intervalle quand le vieux monsieur tire sur la corde !

Sans tre trs fort en calcul mental, jĠen dŽduis que chacun des ŽvŽnements "majeurs" quĠon voit dans la pice ˆ c™tŽ dŽcoupe le tout en 3 parties Žgales !

-     Oui, 3 fois Ç trois minutes et quatorze secondes ÈÉ Cela ne vous rappelle rien ?

-     Sous la forme dĠune durŽe de temps, rien ! En revanche la "formule" nĠa-t-elle pas un rapport avec leÉ cercle ?

Oui, elle correspond ˆ ce que les mathŽmaticiens appellent le nombre "п" (pi), dĠaprs une lettre de lĠancien alphabet grec. Et la valeur de "п" est ce nombre 3,14 que lĠon dŽcouvre dans ce petit "film" quĠon nous projette en non-stop dans la pice ˆ c™tŽ ! DĠailleurs, nous allons bient™t subir le grincement de pierreÉ

 

   Effectivement, le bruit qui les avait tant frappŽs se fit entendre ˆ la seconde prs. Il parut cette fois un peu moins fort aux deux savants. Impossible ˆ localiser avec prŽcision, et semblait venir de tous les coins et recoins du dŽdale souterrain.

En dŽcouvrant tout ˆ lĠheure la clŽ dĠAnkh, jĠavais pensŽ quĠelle allait suffire ˆ elle seule pour nous ouvrir un passage hors de ce dŽdale souterrain... Peut-tre a-t-elle ŽtŽ laissŽe dans ce but – plus ou moins consciemment – par Pam. Mais quelque chose nĠa pas marchŽ. Ou bien un problme nouveau est apparu, je ne sais...

 

   Le chef musŽologue sĠŽpongea le front. Il commenait en effet ˆ faire rudement chaud dans le rŽseau de galeriesÉ

-     Heureusement pour nous, la "forme" de la clŽ dĠAnkh produit une Žnergie tellement puissante que des ondes de force ont dž tre Žmises vers un systme de contr™le central, lequel a mis en route un programme qui avait ŽtŽ prŽvu ˆ lĠorigine pour ce genre de situationÉ Vous me suivez ?

-     Je vois ˆ peu prs o vous voulez en venir ! Il sĠagirait en quelque sorte dĠun programme de rechange "induit" par la clŽ dĠAnkhÉ

-     Oui, et si mes dŽductions sont bonnes, les trois tranches de la scŽnette quĠon joue sous nos yeuxÉ

-     Attention, bient™t a va tre ˆ nouveau au tour du cordon !

-     É font allusion ˆ la circonfŽrence du cercle. DĠhabitude, la formule est de type "2ı fois R", avec cette valeur de 3,14 pour "п" (pi)É et R pour le rayon, ce qui est ˆ mon avis une indication supplŽmentaire quĠil faut faire tournerÉ

-     É la clŽ dĠAnkh sur elle-mme ! complŽta HŒ-Dridý qui avait tout compris.

Allons-y, reprit le savant australien en posant lĠAnkh ˆ mme le rebord de la lucarne, au moment o on voyait le robot andro•de balancer son torse mŽtallique sur ses jambes grles.

Advienne que pourra !

 

   Il insuffla ˆ la clŽ un mouvement circulaire et, ™ merveille, lĠAnkh se mit ˆ tournoyer de plus en plus viteÉ

   Subitement le sol parut bouger, tandis quĠun bourdonnement sourd se faisait entendre. Tout prs dĠeux, une machine sĠŽtait apparemment mise en marche...

-     Oh, regardez ! fit lĠassistant archŽologue en montrant la vitre. On dirait que tout sĠaccŽlre !

Oui, reprit Ał-Poitoū, le "film" dŽfile de plus en plus rapidementÉ au rythme de lĠAnkh ! Que va-t-il encore se passer ?

 

   LĠattention des deux hommes fut alors attirŽe par un mouvement dans la paroi ˆ gaucheÉ La roche paraissait "bourgeonner" !

   MalgrŽ lĠinjonction muette dĠHŒ-Dridý de ne pas y aller, le chef musŽologue se dirigea vers cet endroit prŽcis et ™ta sans effort une grosse pierre en Žquilibre instable. Derrire, il y avait une sorte de poignŽe en mŽtal que le musŽologue tira ˆ lui sans coup fŽrir.

   Dans un brouhaha indescriptible, un pan entier du mur sĠouvrit dans la roche face ˆ Ał-Poitoū.

 

   Une sorte de niche apparut, et ˆ lĠintŽrieur de celle-ci, une silhouette fŽminine aurŽolŽe de lumire avait fait son apparition... Elle sĠŽlana les bras grand ouverts vers le savant qui avait fait un pas dans sa direction.

 

   Leurs deux corps sĠenlacrent un bref moment, puis Pam sĠŽcria :

-     Professeur, quel bonheur de vous retrouver !

-     Je ne vous le fais pas dire, ma chre ŽtudianteÉ

Revenez vite en arrire, leur cria HŒ-Dridý, restŽ prs de la lucarne o lĠAnkh sĠŽtait arrtŽe de tournoyer.

 

   LĠarchŽologue ne semblait pas trs ˆ lĠaise dans ce genre de situation, dĠautant que le sol et les parois autour de lui commenaient ˆ vibrer de plus en plus fort.

Oui, repartons en direction de la premire salleÉ sĠinquiŽta aussi le chef musŽologue, tout en rŽcupŽrant au passage la clŽ dĠAnkh. Vous nous raconterez aprs, Pam. LĠessentiel cĠest que nous soyons ˆ nouveau tous rŽunis !

 

   Et le trio reprit sa route dans un ensemble concertŽ, sans manifester la moindre panique, mme si leurs cÏurs battaient allgrement la chamade.

 

 

 

 

CHAPITRE  X

 

   Sous son aspect placide et nonchalant, H›l-Ŕo•d nĠen Žtait pas moins homme ˆ se faire respecter.

-     Nous devrions les avoir rejoints dĠici ˆ quelques minutes, fit-il en ne quittant pas des yeux la route o, malgrŽ lĠobscuritŽ de la nuit, lĠon pouvait voir distinctement, au loin, la tache claire formŽe par le maxi-bus des scientifiques de la grotte de Tō-Havěl. Cette fois, ils ne nous Žchapperont pas !

-     Officier, rŽpondit lĠhomme qui tenait le volant, ils sont maintenant ˆ nous !

Evite quand mme les ornires, insista H›l-Ŕo•d en se cramponnant fermement au tableau de bord. De toute faon, nous les tenons, et je nĠai aucune envie de finir dans le prŽcipiceÉ

 

   Les deux hommes ˆ lĠarrire de la jeep faisaient des commentaires de circonstances. On avait beau appartenir ˆ la milice des Hollybies, promis ipso facto – en cas de mort violente – ˆ un avenir radieux dans un paradis sur mesure, on nĠen demeurait pas moins trs attachŽ ˆ passer de nombreuses annŽes encore dans ce bas monde !

 

   H›l-Ŕo•d avait le titre dĠofficier, car il dirigeait lĠunitŽ mobile. Son attachement ˆ la religion Žtait en rapport direct avec le versement rŽgulier dĠune solde consŽquente. En revanche, Goňd-W‡n, le chauffeur de la jeep, faisait partie dĠune famille trs pratiquante, comme lĠindiquait sa tenue vestimentaire passablement ŽtriquŽe, incluant un b‰ton de prires et un bonnet blanc, vissŽ sur le sommet du cr‰ne, quĠon appelait "špunz".

   LĠŽpisode des yunnis quadrupdes, voici quelques heures, avait brivement opposŽ les deux hommes qui avaient dž sĠen remettre ˆ la dŽcision dĠun chef religieux. Ce dernier avait vite donnŽ son aval pour tirer ˆ vue sur les mutants, car ceux-ci Žtaient considŽrŽs plut™t comme des animaux, en accord avec les textes religieux qui stipulaient que Ç la position debout est lĠapanage de lĠhomme et de son crŽateur È    mme si certains singes, comme le pongo, parvenaient ˆ se redresser pendant de courts instants.

   Mais si lĠon devait faire une exception pour les yunnis, il aurait fallu en faire aussi pour tous les primates vivant ˆ lĠŽtat sauvage – ainsi que pour dĠautres animaux, comme le pingouin –, ce qui bien entendu paraissait aberrant !

 

   CĠŽtait tout ˆ fait lĠavis de H›l-Ŕo•d qui, sĠil avait ŽtŽ seul, nĠaurait pas hŽsitŽ ˆ abattre les deux crŽatures, quand en fin dĠaprs-midi elles se trouvaient ˆ portŽe de son fusil...

   Les quatre occupants de la jeep auraient ainsi ŽvitŽ toute cette peine supplŽmentaire. Et notamment, la montŽe risquŽe depuis la plaine littorale par une piste secondaire en trs mauvais Žtat... Tout cela pour intercepter ˆ temps lĠŽquipe des palŽontologues souponnŽe de passer par lĠitinŽraire des monts Baka.

 

   Alors quĠils faisaient route vers le campement des chercheurs, les Hollybies avaient, malgrŽ tout, eu la chance de remarquer assez vite la trace des pneus dans la latŽrite, indiquant que le maxi-bus Žtait dŽjˆ passŽ par lˆÉ

   Vraisemblablement, ils sĠŽtaient croisŽs un peu plus haut. Les savants les avaient sans doute entendu arriver et avaient garŽ leur vŽhicule sur une zone de dŽgagement.

 

   Maintenant la route – de plus en plus dangereuse – gagnait de la hauteur en longeant le grand fossŽ dĠeffondrement appelŽ "Rift" qui caractŽrisait cette rŽgion dĠAfrique orientale.

   DŽsormais dans la ligne de mire des quatre Hollybies, le maxi-bus des scientifiques nĠŽtait plus quĠˆ une cinquantaine de mtres de distance, faisant parfois des embardŽes sur la piste ou roulant sur la vŽgŽtation ˆ gauche, car pour le conducteur il devenait impŽratif de ne pas passer trop prs du bord : il nĠy avait lˆ aucune barrire de sŽcuritŽ, et le ravin Žtait juste en contrebas !

 

   La route en latŽrite sĠŽlargissait parfois et H›l-Ŕo•d guettait chaque manÏuvre suspecte, car il redoutait bien Žvidemment de voir dŽbouler sur eux les deux yunnis ˆ la faveur dĠun ralentissement du car.

   DĠailleurs son fusil Žtait chargŽ et prt ˆ tirer. Mais pour lĠinstant, rien de semblable ne survenait. Le vŽhicule des savants filait plut™t ˆ vive allure, eu Žgard ˆ lĠobscuritŽ et au mauvais Žtat de la routeÉ Oź-MŠn qui conduisait venait dĠailleurs de remettre les pleins phares.

 

-     Ne vaudrait-il pas mieux tirer dans les pneus ?

   La question sĠadressait ˆ Goňd-W‡n, mais celui-ci ne rŽagit pas. Il est vrai que si le maxi-bus devant eux se dŽfaussait brusquement vers la droite, suite ˆ lĠŽclatement dĠun pneu, il pouvait filer droit dans le ravin, et la chute pouvait tre fatale ˆ tous ses occupants.

   Or lĠhomme coiffŽ du "špunz", dŽpositaire du savoir religieux, devait veiller ˆ ce que des vies humaines ne fussent pas intentionnellement mises en dangerÉ

   Par ailleurs, le Chef de district rŽgional des Hollybies avait demandŽ de rapporter le cr‰ne fossile rŽcemment dŽcouvert dans la grotte de Tō-Havěl, sans doute comme butin de guerre ou pice ˆ conviction.

 

   La piste continuait ˆ monter en direction des monts Baka, la visibilitŽ Žtait encore bonne, mais sous la clartŽ de la lune on entrevoyait dans le lointain un ciel menaant, chargŽ de nuages, et sur la droite, on devinait sans peine le profil vertigineux dĠune haute falaise surplombant la plaine alluviale...

   Quelques Žclairs Žtaient visibles fugitivement. Evidemment, plus on montait en altitude, et plus les risques dĠorage devenaient importants.

 

   La jeep – bien plus maniable – se rapprochait rapidement du maxi-bus des savants. Dans la lueur des phares, H›l-Ŕo•d distinguait plusieurs silhouettes ˆ lĠarrire dans lesquelles il reconnaissait entre autres les deux yunnisÉ

-     Au moins, ils ne vont pas les envoyer contre nous, car la seule porte dĠaccs est ˆ lĠavant.

-     Je nĠen suis pas si sžr, rŽtorqua Goňd-W‡n, car sur ce genre de vŽhicule les fentres sĠouvrent de tous les c™tŽs. Le palŽontologue en chef – je crois que son nom est Űl-Tser—r – peut trs bien les envoyer contre nous ˆ tout moment !

-     A cette distance, je ne vais pas les manquer, assura H›l-Ŕo•d en tapotant de la main sur la crosse de son fusil, un MG40 dernier modle.

-     Mais nous roulons quand mme assez vite, remarqua lĠun des deux sbires assis ˆ lĠarrire.

A la faveur dĠun ralentissement, sĠentendÉ

 

   Ces gens-lˆ Žtaient des "vŽtŽro-vaccinŽs", cĠest-ˆ-dire que dans leur prime jeunesse, on leur avait injectŽ – comme ˆ beaucoup dĠadeptes de lĠHollybisme – des produits censŽs les protŽger de maladies bŽnignes, mais aussiÉ un produit lŽtal qui devenait actif vers lĠ‰ge de 50 ans, ˆ moins bien sžr que lĠon se procure ˆ temps lĠantidote ! Celui-ci Žtait conservŽ en sžretŽ dans un coffre au sige de la secte, ˆ Cityville.

 

   En tout cas, lĠeffet obtenu ˆ peu de frais Žtait de demander des individus "vŽtŽro-vaccinŽs" un maximum dĠeux-mmesÉ avant la date fatidique des 50 ans !

   CĠŽtait en quelque sorte un chantage ˆ "...vivra, vivra pas..." !

 

   Mais pour lĠinstant les quatre occupants de la jeep concentraient leur attention sur le vŽhicule qui les prŽcŽdait.

-     LĠidŽal serait de les doubler, puis de les forcer ˆ sĠarrter, murmura H›l-Ŕo•d ˆ lĠintention de son voisin de gauche.

-     La piste nĠest pas assez large en cet endroit, dŽplora ce dernier qui devait garder la ma”trise de son engin en proie ˆ des dŽrapages plus ou moins contr™lŽs, comme aprs le passage de grosses ornires, tout en Žvitant autant que possible les projections de cailloux et de mottes de terre provenant du maxi-bus, mme si pour lĠinstant le pare-brise semblait rŽsister ˆ toutes ces Žpreuves.

Lˆ-bas, il y a une sorte de corniche ! indiqua lĠun des sbires ˆ lĠarrire.

 

   Au mme moment, lĠorage sĠinvitait. Des gouttes dĠeau tide tombaient dŽjˆ dans lĠhabitacle.

-     Zut, il va falloir sĠarrter pour installer la capote, sĠŽcria Goňd-W‡n, sinon on sera vite mouillŽsÉ

Pas question, hurla lĠofficier, nous les tenons sur ce promontoire ! Il faut passer c™tŽ ravin, cĠest lˆ quĠil y a le plus de place, car le conducteur du car est obligŽ de serrer le plus possible ˆ gauche.

 

   Les deux "vŽtŽro-vaccinŽs" ˆ lĠarrire de la jeep nĠŽtaient gure enchantŽs de la tournure que prenaient les ŽvŽnements, et le faisaient savoir ˆ voix haute. En un tournemain, ils furent copieusement trempŽs par la pluie tropicale.

   H›l-Ŕo•d faisait un effort sur lui-mme, tentant de retrouver son sourire sardonique, mais il avait nŽanmoins trs peur et se cramponnait tant quĠil pouvait, alors que le vŽhicule tout-terrain avait dŽjˆ rattrapŽ le car et se trouvait ˆ la hauteur des pneus arrire, sur une piste dŽfoncŽe en surplomb de la falaise.

   Coup sur coup, deux Žclairs tout proches illuminrent la scne de faon dantesque.

-     On se croirait dans un film ! chercha-t-il ˆ plaisanter. JĠai lĠimpression dĠavoir dŽjˆ vu cela au kinŽmascopeÉ

Oui, il sĠagissait dĠune course-poursuite en plein orage, au bord dĠun gouffre, une voiture tentait de dŽpasser lĠautre, les mŽchants avaient ŽtŽ prŽcipitŽs dans le ravin, mais cette fois, cĠest nous les bonsÉ et nous allons gagner !

 

   LĠhomme au "špunz" se cramponnait derrire son volant, hoquetant de plaisir en voyant dŽfiler sur sa gauche les vitres basses du maxi-bus o les silhouettes visiblement terrifiŽes des chercheurs apparaissaient par intermittence ˆ chaque Žclair.  

    Sous la pluie qui redoublait, les deux vŽhicules faillirent mme se heurter une fraction de seconde, ˆ un moment o Goňd-W‡n avait pratiquement rŽussi la manoeuvre de dŽpassement. La jeep fut une fraction de seconde projetŽe en lĠair, comme soulevŽe par une main de gŽant, avant retomber lŽgrement en travers, dans un crissement effrayant des pneus...

 

   Heureusement pour ses occupants, la route Žtait large en cet endroit, et il y avait encore assez de place sur la chaussŽe en latŽrite pour les deux vŽhicules lancŽs ˆ vive allure.

   Mais au loin, la piste semblait se rŽtrŽcir, une fois le promontoire passŽ, elle reprenait son tracŽ sinueux en surplomb de la vallŽe. Il allait falloir faire vite.

 

   Ecrasant la pŽdale dĠaccŽlŽrateur dĠun pied rageur, le conducteur de la jeep actionna son klaxon pour forcer le passage.

-     Attention, hurla H›l-Ŕo•d, il va se rabattre sur nous, freine, freine !!

-     Je fais ce que je peux, il va nous emboutirÉ

   Heureusement, un coup de volant donnŽ ˆ temps permit dĠŽviter le pire, mais lĠinstant dĠaprs, sous la lumire fantasmagorique des phares, le bas-c™tŽ de la route avait fait place ˆ un trou bŽant, la roue avant droite de la jeep ne brassa que de lĠair avant de mordre ˆ nouveau sur le revtement en latŽrite, dans un crissement assourdissant des freins.

 

   En tout cas, le lourd vŽhicule des scientifiques avait pu passer et sĠengouffrait maintenant ˆ fond dans un raidillon en projetant derrire lui pierres et morceaux de terre...

 

   La jeep des Hollybies avait pris quelques de mtres de retard, et Goňd-W‡n se mŽfiait dŽsormais, car il nĠy avait de la place que pour un seul vŽhicule, et devant eux le conducteur du maxi-bus appuyait par intermittence sur ses freins – au risque de se faire emboutir par lĠarrire – afin de montrer aux poursuivants quĠil Žtait bien le ma”tre de la situation !

 

   Sentant lĠŽnervement gagner les deux "vŽtŽro-vaccinŽs", lesquels devaient endurer ˆ la fois les cahots de la piste, la pluie qui sĠabattait en trombe sur eux et aussi les projections de cailloux venant du maxi-bus, H›l-Ŕo•d prit la dŽcision qui sĠimposait ˆ ses yeux.

-     On va leur tirer dessus ! A cet endroit, ce nĠest pas trop risquŽ, ils auront le temps de sĠarrter !

-     Oui, officier, quĠon en finisse une fois pour toutes ! renchŽrit lĠun des sbires.

-     Le ravin nĠest pas trop prs, mme avec un pneu crevŽ, ils pourront facilement se garer sur le bas-c™tŽ...

DĠaccord, mais je vais tenter une ultime tentative de dŽpassement, ˆ une centaine de mtres dĠici lĠendroit sĠy prte ! rŽpondit le conducteur de la jeep, observant au loin les Žclairs qui illuminaient une sorte de petit plateau. Lˆ-haut, il y aura facilement toute la place pour les doubler !

 

   CĠŽtait surtout la pluie qui causait problme, car de vŽritables torrents dĠeau dŽvalaient la pente. Heureusement, la piste en latŽrite Žtait relativement en bon Žtat, et les quatre roues motrices du vŽhicule nĠavaient pas trop de peine ˆ conserver leur pleine puissance. Le danger venait principalement des ornires qui Žtaient maintenant gorgŽes dĠeau – et de ce fait peu visibles.

 

   Le maxi-bus des palŽontologues de Tō-Havěl avait beaucoup plus de mal ˆ avancer, dĠune part parce quĠil Žtait trs chargŽ et aussi parce quĠil nĠavait pas ŽtŽ conu pour rouler sur de telles routes ! Au moment dĠarriver au promontoire, il faillit mme caler, tandis quĠun Žclair lĠenveloppait soudain dĠune grande lumire dĠun blanc intense.

 

-     Par tous les dieux ! jura H›l-Ŕo•d, avant de se raviser que la formule nĠŽtait pas pour plaire aux autres occupants de la jeep. Ils ont ŽtŽ atteints par la foudre !

Pas de problme pour eux, lui rappela son voisin, car lĠhabitacle mettalique sur pneus joue le r™le dĠisolant... Mais maintenant cĠest ˆ nous de jouer !

 

   Il engagea une vitesse, fit hurler le moteur et mordit dŽlibŽrŽment sur la partie droite de la piste, profitant ˆ cet endroit dĠune corniche plus large. Un peu plus loin, cĠŽtait le noir absolu, car la piste sĠincurvait ˆ gauche, laissant tout juste deviner lĠˆ-pic vertigineux...

Il faut y aller ˆ fond ! hurla lĠofficier ˆ lĠintention de son conducteur. CĠest maintenant ou jamais, nous sommes dŽjˆ arrivŽs ˆ mi-hauteurÉ

 

   Sous les encouragements de ses trois coreligionnaires, Goňd-W‡n Žcrasait littŽralement la pŽdale dĠaccŽlŽrateur, dŽpassant irrŽsistiblement le maxi-bus qui peinait dans la montŽe, mme sĠil gardait – ce qui pouvait para”tre Žtonnant – une trajectoire droite, ne sĠopposant en rien ˆ la manoeuvre de dŽpassement des Hollybies...

On les aura, on les auraÉ ! hurlaient en chÏur les deux sbires ˆ lĠarrire de la jeep.

 

   H›l-Ŕo•d ne put sĠempcher de donner une grande tape dans le dos de lĠhomme au "špunz", mais au mme moment, il perut comme un choc et ne put rŽprimer un cri dĠhorreur en voyant que Goňd-W‡n avait reu en plein dans lĠÏil gauche une flŽchette empennŽe de rougeÉ

 

   La jeep vibrait maintenant en traversant une sŽrie dĠornires. Elle faillit percuter le bus au niveau de la calandre avant, et commenait ˆ zigzaguer de faon inquiŽtante.

 

-     Goňd-W‡n, regarde droit devant toi ! hurlait lĠofficier en essayant de soutenir le corps du conducteur qui sĠaffaissait, sans doute dŽjˆ mort...

Prenez-lui le volant ! sĠŽcria encore lĠun des "vŽtŽro-vaccinŽs".

 

   CĠest ce que fit H›l-Ŕo•d, mais la jeep lancŽe ˆ toute vitesse sautait sur le revtement irrŽgulier de la piste, basculant dĠun bord ˆ lĠautre, projetant ses occupants de droite ˆ gauche. Devant eux, cĠŽtait comme un trou noir, car le maxi-bus sĠŽtait arrtŽ et avait coupŽ ses phares.

 

   Puis dĠun coup, il nĠy eut plus de cahots. Bien au contraire, une merveilleuse sensation de calme emplit lĠhabitacle o tous cris avaient cessŽ... Cela dura quelques secondes ˆ peine, puis le socle de la jeep racla ˆ nouveau sur quelque chose de dur, le vŽhicule rebondit dans les airs, il y eut un nouveau bruit de ferraille quĠon entrechoque, puis ˆ la lueur dĠun Žclair chacun des trois survivants put voir lĠab”me qui sĠouvrait sous eux. Il y eut encore un grand choc suivi dĠune longue glissade...

 

   Au bout de quelques instants qui parurent une ŽternitŽ, H›l-Ŕo•d prit conscience quĠil Žtait allongŽ ˆ mme le sol caillouteux. Sans doute avait-il ŽtŽ ŽjectŽ. Autour de lui sĠŽtendait un paysage lunaire.

 

   Cherchant ˆ rassembler ses idŽes, le chef de bord voyait le ciel ŽtoilŽ au-dessus de lui, la lune jouant ˆ cache-cache avec les nuages, et ˆ lĠhorizon, il devinait plus quĠil ne voyait, sous les lueurs de lĠorage qui sĠŽloignait, lĠŽtroite bande c™tire de lĠocŽan...

   Sur sa gauche quelque chose flambait, car il percevait la chaleur des flammes et une odeur dĠhuile bržlŽe. Pensant ˆ ses hommes, il essaya de bouger un bras, puis la tte, mais nĠy parvenait pas.

   Son corps meurtri allait encore beaucoup le faire souffrir, se dit-il avant de fermer dŽfinitivement les yeux...

 

 

 

 

CHAPITRE  XI

 

   Faisant appel ˆ sa mŽmoire, le professeur Ał-Poitoū essayait de se remŽmorer les ŽvŽnements des dernires heures passŽes. Mais lĠessentiel pour lui et HŒ-Dridý avait surtout ŽtŽ la rŽcupŽration rŽussie de lĠŽtudiante Pam-Hehla. Cette dernire marchait maintenant derrire eux dĠun pas assurŽ.

   Le trio attendra dĠtre arrivŽ en surface pour discuter des "zones dĠombre" dans le traitement des informations obtenues. Il fallait aussi dŽcider de ce qui pouvait tre rŽvŽlŽ ˆ la Presse et dans les organes de diffusion mondiaux, car comme la campagne de fouilles avait ŽtŽ largement mŽdiatisŽe, beaucoup de monde devait attendre les archŽologues ˆ leur sortie du tunnel sous le Sphinx...

 

   HŒ-Dridý tenait dans sa main la prŽcieuse boussole, ainsi quĠun altimtre pour sĠassurer quĠils montaient bien vers la surface.

   Pour lĠinstant, tout paraissait impeccable. La direction Žtait bonne et Ał-Poitoū pensait mme reconna”tre certains points du parcours, notamment les marches quĠils avaient empruntŽes en sens inverse, quelques heures auparavant. En revanche, ils ne retrouvrent pas la salle du sarcophage, ni la fameuse herse o ils avaient pour la premire fois utilisŽ ˆ bon escient la clŽ dĠAnkh !

 

   Celle-ci Žtait dans lĠune des poches du savant. Ce nĠŽtait pas pour sa valeur archŽologique quĠil la gardait ainsi, mais plut™t de faon ˆ ce quĠelle resserve en cas de besoinÉ

   Des tunnels, Ał-Poitoū en avait souvent parcouru lors de fouilles, car les civilisations prŽcŽdentes sur Terre avaient -– semble-t-il – souvent eu recours ˆ ce type dĠinstallation, comme ˆ Par-Isis, la ville du nord de Gallia, devenue trs importante ˆ une Žpoque que lĠon situe gŽnŽralement vers la fin de lĠEmpire romain.

 

   Cette citŽ tenait sans doute son nom du culte qui fut jadis rendu ˆ Isis, la vierge noire de lĠAntiquitŽ. Si lĠon en croit la reprŽsentation du blason de la ville (accompagnŽe de la devise "fluctuat nec mergitur"), trouvŽe dans les ruines dĠun b‰timent administratif, cĠest dans un bateau que la dŽesse serait venue un jour, sans doute ˆ partir dĠun pays situŽ plus au nord.

   On sait quĠun grand temple avait ŽtŽ dŽdiŽ ˆ Isis. Les fouilles allaient bon train, mais pour lĠinstant, seules les deux grandes tours entourant le porche ressortaient du sol.

   Quant ˆ lĠimmense nef, elle Žtait tournŽe vers le Soleil levant, symbole du renouveau quotidien. Si lĠon en croit des gravures dŽcouvertes non loin de lˆ dans les souterrains ou catacombes, cet imposant lieu de culte – une "cathŽdrale" – avait ŽtŽ b‰ti pendant la Ç PŽriode intermŽdiaire È dans ce qui Žtait une ”le de la Seine, fleuve par lequel la divinitŽ Žtait arrivŽe en provenance des mers septentrionales.

 

   Un peu plus tard, Isis avait protŽgŽ les habitants de la ville dĠune attaque dĠautres populations nordiques, les Wi-Kinger, preuve de la puissance et de lĠimportance quĠavait cette divinitŽ en Europe occidentale.

   Mais la dŽesse Žtait Žgalement vŽnŽrŽe au pays de MĠser, lĠEgypte des Grecs, car on avait retrouvŽ son nom sur de nombreuses fresques, dans les temples situŽs le long du Nil.

 

   En tout cas, le culte dĠIsis Žtait toujours bien rŽpandu en Gaule ˆ la fin de la Ç PŽriode intermŽdiaire È, lĠŽpoque des savants Champollion et Darwin, et bien plus tard encore, jusquĠˆ ce quĠŽclate la grande bataille dĠArmageddon !

   Beaucoup de lieux-dits portaient son nom et un bon nombre de cathŽdrales avaient ŽtŽ consacrŽes ˆ la divinitŽ tutŽlaire des Par-Isis.

Attendez, professeur, il y a quelque chose qui ne va pas ! La voix dĠHŒ-Dridý se faisait pressante.

 

   Perdu dans ses pensŽes, le chef musŽologue faillit glisser et sĠŽtaler dans la boue. Mais il retrouva son Žquilibre en sĠagrippant ˆ la paroi, mme sĠil fit tomber sa puissante lampe-torche par la mme occasion.

   Celle-ci sĠŽteignit en heurtant le sol, et refusa obstinŽment ensuite de se rallumer.

-     Zut, a cĠest un problmeÉ mais que vouliez-vous dire, HŒ-Dridý ?

-     DŽsolŽ pour la lampe, jĠespre quĠelle va remarcherÉ Oui, je voulais direÉ je viens de faire un nouveau point. Nous nous trouvons sous le Sphinx et marchons en direction du Nil, mais le couloir ne monte plus... Si jĠen crois mes instruments, nous sommes toujours ˆ prs de 40 mtres sous la surface.

-     Les ŽvŽnements des dernires heures ont dŽmontrŽ que des surprises nĠŽtaient jamais exclues, ajouta Pam. Mais si nous poursuivons dans cette direction, nous devrions inŽluctablement arriver ˆ lĠair libre !

-     CĠest aussi mon avis, car le plateau de Gizeh descend en pente douce vers le Nil, reprit Ał-Poitoū. Oui, maisÉ le sol devient de plus en plus boueux ! Il faut espŽrer que la galerie ne va pas tre inondŽe un peu plus loin...

-     Nous sommes pratiquement sous le campement de base, fit remarquer la jeune femme. QuĠen est-il des liaisons radio ?

JĠallais le faire, assura HŒ-Dridý mme sĠil ne semblait pas trs convaincu a priori.

 

   Sans doute aurait-il espŽrŽ une fin dĠaventure plus glorieuse. Pour lĠinstant, leur histoire sĠapparentait plut™t ˆ celle de naufragŽs en mer dont lĠultime espoir Žtait que lĠon capte leurs appels ˆ lĠaide.

   Pam avait compris avant quĠil nĠežt fini de parler.

-     Certes, pour notre gloriole personnelle, cĠest moins palpitant que de revenir par le gouffre o nous Žtions descendus hierÉ sous le crŽpitement des flashs et les hourras des journalistes !

-     Si la liaison radio ne marche pas et si la zone plus loin est inondŽe, nous pourrons toujours tenter de revenir en direction du Sphinx, prŽcisa le chef musŽologue.

   Mais dŽjˆ HŒ-Dridý avait sorti de son sac lĠŽquipement de transmissions et avait procŽdŽ ˆ son assemblage.

-     Oui, je capte un rŽseau, fit-il dĠun ton qui se voulait neutre, mais o perait nŽanmoins une pointe de satisfaction.

-     Voyez lĠŽcran de contr™le ! Nous avons mme une connexion avec le site vidŽo des correspondants de presse ! Cela prouve au moins que nous sommes bien dans la bonne "trame" temporelle, soupira Ał-Poitoū qui apparemment avait encore quelques craintes.

-     Regardez ! fit Pam, il y a mme un Žcran dĠactualitŽsÉ On parle de nous : Ç Des archŽologues ont entrepris lĠexploration des souterrains du plateau de Gizeh ÈÉ

   Mais un autre titre attirait leur attention : Ç On est sans nouvelles de lĠŽquipe de chercheurs de Tō-HavělÉ È.

 

 

 

 

CHAPITRE  XII

 

   LĠaube se levait, Oź-MŠn avait ŽtŽ remplacŽ au volant du maxi-bus par lĠassistant palŽontologue Űg-Tałet. LĠŽquipe de scientifiques avait maintenant franchi le secteur des monts Baka qui culminaient ˆ 6000 m dĠaltitude, et sĠapprtait ˆ redescendre vers la plaine c™tire de Zamibie.

   La plupart des hommes et les quelques femmes ˆ bord Žtaient maintenant assoupis sur leurs siges, aprs les Žmotions de la nuit.

 

   A demi ŽveillŽ, le professeur Űl-Tser—r poussa un grand soupir de soulagement en dŽcouvrant sur la carte quĠils avaient fait le plus gros du chemin. Mais ils Žtaient toujours en pleine fort o tout pouvait encore arriver. ThŽoriquement ils Žtaient sortis du territoire contr™lŽ par les Hollybies, mais lĠŽventualitŽ de tomber sur lĠune de leurs patrouilles nĠŽtait pas exclue.

 

   Tout en scrutant les lieux alentour, Űl-Tser—r enfona ses doigts dans le rembourrement molletonnŽ du sige en repensant ˆ la course-poursuite du dŽbut de soirŽe. Des hommes Žtaient morts !

   Le palŽontologue revoyait comment la jeep de leurs poursuivants avait quittŽ la route, et comme elle Žtait partie dans un long vol planŽ, avant de rebondir plusieurs fois sur les pentes de la falaise. Ils Žtaient descendus du car et tous sĠŽtaient approchŽs du ravin, ne sachant quelle attitude adopter. Le vŽhicule tout-terrain des Hollybies bržlait une centaine de mtres en contrebas, mais ses occupants avaient dž tre ŽjectŽs. De toute faon, on ne pouvait plus rien faire pour eux.

 

   Certes Űl-Tser—r sĠen voulait dĠavoir ordonnŽ de tirer sur le conducteur avec le fusil ˆ gaz prŽvu pour envoyer des flŽchettes anesthŽsiantes sur des animaux, mais avaient-ils vraiment eu le choix ? Les Hollybies Žtaient en mesure de contraindre le car ˆ sĠarrter. Que serait-il advenu sĠils avaient obtempŽrŽ ?

 

   A ses c™tŽs, Oź-MŠn Žcarquillait les yeux et sĠapprtait ˆ dire quelque chose, mais au mme moment le vŽhicule tout entier se mit ˆ vibrer et ˆ dŽcŽlŽrer brutalement, car Űg-Tałet avait actionnŽ les freins de faon intempestive, et la piste mouillŽe en cet endroit et recouverte de feuillages, ne rendait pas cette manÏuvre trs facile...

   Et pour cause, un arbre Žnorme Žtait couchŽ en travers de la route ! Sans doute avait-il ŽtŽ abattu par la foudre quelques heures auparavant, car un peu de fumŽe se mlait ˆ la brume matinale qui se rŽpandait maintenant ˆ travers la fort tropicale.

 

   Dans un bruit de soupapes maltraitŽes et dĠessieux mal huilŽs, le car parvint ˆ sĠarrter ˆ quelques mtres du tronc. Tout lĠair ambiant Žtait envahi dĠeffluves et senteurs dĠhumus, les calaos coassaient ˆ qui mieux mieux, imitŽs par les macaques hurleurs qui, suspendus ˆ des lianes, venaient sĠenquŽrir de ce qui se passaitÉ

-     Arrt commoditŽs, plaisanta Űg-Tałet. Je crains fort que nous ne soyons bloquŽs ici un bon bout de tempsÉ

-     Allons bon, ronchonna le zoologue DĜ-Šlex qui venait juste de sĠassoupir ˆ nouveau. Voilˆ encore une tuile qui nous tombe dessus au moment mme o nous pensions tre tirŽs dĠaffaire !

Impossible de faire demi-tour, commenta ˆ son tour Oź-MŠn, jĠai peur quĠil ne faille dŽbiter lĠarbre sur place avant de pouvoir repartir...

 

   LĠŽquipe disposait en tout cas du matŽriel nŽcessaire. Cet incident Žtait loin dĠtre rare en fort, car ces Žnormes arbres appelŽs moabi, bubinga ou afzŽla nĠavaient souvent que trs peu de terre pour planter leurs racines, et ils sĠŽtalaient de tout leur long sĠils venaient ˆ tre pris dans un tourbillon, ou pire encore, sĠils Žtaient atteints par la foudre !

-     Nous allons Žgalement profiter de cet arrt imprŽvu pour tenter de joindre une station de radiophonie – sans nous faire repŽrer par les Hollybies ! prŽcisa Űl-Tser—r.

Oui, nous ne sommes quĠˆ quelques dizaines de kilomtres ˆ vol dĠoiseau de la ville c™tire de Modiscio. Nous allons pouvoir dŽployer lĠantenne parabolique sur le bas-c™tŽ de la route, tandis quĠune partie de lĠŽquipe sĠoccupera de lĠarbre !

 

   Űg-Tałet donnait ses instructions, tandis DĜ-Šlex mal rŽveillŽ procŽdait ˆ quelques exercices dĠassouplissement. Le zoologue avait sorti une grosse paire de jumelles et voulait observer les macaques hurleurs ˆ proximitŽ de la piste.

   Derrire lui, dĠŽnormes scies lumineuses – qui avaient lĠavantage dĠtre peu bruyantes – Žtaient entrŽes en action sur lĠarbre abattu. Il fallait aux Sara• chargŽs de ce travail beaucoup dĠagilitŽ pour procŽder au dŽbitage des grosses branches, avant de sĠattaquer au tronc lui-mme. A c™tŽ dĠeux, les Pies ˆ la peau blanche et noire avaient dŽlaissŽ leurs totems pour monter avec dextŽritŽ lĠantenne parabolique du poste radio.

   Avec lĠaide de deux kleptons spŽcialisŽs en Žlectronique, ils avaient procŽdŽ aux branchements ; les yeux bleu clair de ces derniers Žtant parfaitement adaptŽs aux conditions locales de lumire, car il faisait encore relativement sombre dans les sous-bois, malgrŽ une aube dŽjˆ bien entamŽe.

 

   Le zoologue DĜ-Šlex, qui appartenait ˆ la mme ethnie Taung que le chef palŽontologue Űl-Tser—r, arborait une belle chevelure rousse quĠil entretenait avec soin, tirant ˆ longueur de journŽe sur les bouclettes pour leur donner de la forme et de la vigueur.

   DĠaprs des Žtudes rŽcentes en palŽogŽnŽtique, le gne codant pour les cheveux roux serait dĠorigine nŽandertalienne(8). Quant ˆ la peau de DĜ-Šlex, elle Žtait dĠune belle couleur brun chocolat, comme cĠest le cas chez beaucoup de populations du sud de lĠAfrique. De taille un peu en dessous de la moyenne, les Taungs utilisaient toujours un langage caractŽristique ˆ base de "clics" et de bruits de bouche, dont on dit quĠil aurait ŽtŽ ˆ lĠorigine des premires langues de lĠhumanitŽ...

(8) Authentique

 

   PlongŽ dans ses pensŽes, les jumelles ˆ la main gauche, DĜ-Šlex ne vit pas tout de suite le petit tre velu adossŽ ˆ un arbre, ˆ quelques mtres seulement de luiÉ 

   Il ne devait gure mesurer plus de 90 cm de haut. Si le reste du corps – ˆ part la couleur rousse – pouvait faire penser ˆ un jeune chimpanzŽ, en revanche le visage totalement imberbe Žtait plut™t celui dĠun pygmŽe, ces petits hommes lŽgendaires des forts impŽnŽtrables du Kōn-G™.

 

   DĜ-Šlex resta quelques instants indŽcis. En sa qualitŽ de zoologue, une chance inestimable sĠoffrait ˆ lui dĠŽtudier le dodū, car il sĠagissait de toute Žvidence de lĠun des reprŽsentants de cette espce mythique. Bien sžr, cĠŽtait un primate, proche parent de lĠhomme. Sans doute nĠavait-il pas de queue, comme le singe pongo que lĠon rencontrait Žgalement au cÏur de ces mmes forts.

   Comme sĠil voulait se montrer, le petit homme velu avana de quelques pas et saisit un fruit ˆ terre. DĜ-Šlex Žtait stupŽfait : le nain velu marchait debout comme un homme, sans ployer les genoux !

 

   Bien sžr, le zoologiste de lĠuniversitŽ de Durban avait dŽjˆ entendu parler de ces hominidŽs trs rares des forts africaines. Selon les contrŽes, ils Žtaient dŽcrits sous des aspects diffŽrents. Ainsi lĠagogwŽ des rŽgions proches de lĠAtlantique Žtait-il plut™t de couleur brun foncŽ et mesurait autour de 1,20 m ; il se rencontrait avec prŽdilection ˆ proximitŽ des lacs ou rivires, tandis que les toulou des hauts-plateaux de lĠintŽrieur du continent Žtaient trapus et de couleur noire.

   Mais on connaissait aussi de vŽritables gŽants, dĠaspect bestial et couverts de longs poils, marchant debout comme lĠhommeÉ

 

   Pour lĠinstant, DĜ-Šlex profitait de cette magnifique occasion dĠobserver un dodū, tout en dŽplorant ne pas avoir dĠappareil photographique, restŽ avec ses effets personnels dans le car.

   Peut-tre lĠhominidŽ avait-il ŽtŽ attirŽ par lĠarbre abattu sur la route, car cela lui procurait lĠoccasion de cueillir des fruits savoureux sans trop de peine.

   Il semblerait aussi que ce fžt la chevelure rouge du Taung qui le mettait en confiance, car le petit homme ˆ fourrure rousse sĠŽtait assis en tailleur et dŽgustait la grosse mangue quĠil avait ramassŽe. Par la mme occasion, DĜ-Šlex put observer ses pieds, en tout point semblables ˆ ceux dĠun humain, ˆ part bien sžr leurs dimensions. Tout juste Žtaient-ils plus larges au niveau des orteils, mais cela rentrait aussi dans la variabilitŽ naturelle de lĠHomo sapiens...

-     En fait, rŽflŽchit ˆ mi-voix le zoologue, ˆ part lĠŽpaisse toison et peut-tre un lŽger prognathisme des m‰choires, rien ne distinguait ce gnome sylvestre dĠtres humains de trs petite taille, comme on en trouvait encore dans certaines populations asiatiques, ˆ proximitŽ de lĠŽquateur.

   NĠen dŽplaise ˆ Űl-Tser—r, le dodū – si cĠen Žtait bien un – lui paraissait bien plus proche de lĠhomme que ne lĠŽtait lĠhominidŽ fossile exhumŽ la veille par lĠŽquipe de la grotte de Tō-Havěl ! Sans doute savait-il aussi parler, encore fallait-il pouvoir faire un brin de causette avec luiÉ

-     Je suis DĜ-Šlex, fit-il ˆ voix haute en se dŽsignant de la main. Et toi, comment tĠappelles-tu ?

   Il montrait du doigt le petit homme. Celui-ci avait dž comprendre son geste, mais continuait impassible ˆ dŽguster son fruit, les yeux mi-clos.

 

   Le zoologiste sĠŽtait Žgalement mis en tailleur, ˆ quelques mtres du dodū. Pendant quelques instants, il flirta avec lĠidŽe dĠaller chercher un fusil ˆ seringue : cet exemplaire de primate sauvage Žtait si rare quĠune telle occasion ne se reprŽsentera jamais plus ! Mais le petit homme lui paraissait si sympathique quĠil ne pouvait se dŽcider ˆ lui tirer dessus, dĠailleurs aurait-il attendu le retour du zoologiste...?

 

   DĜ-Šlex se contenta donc de faire quelques croquis ˆ lĠaide dĠun crayon et du bloc-notes quĠil avait sur lui, tout en poursuivant sa discussion ˆ sens unique avec le dodū. Ce dernier mangeait imperturbable son fruit en se lŽchant les lvres dĠun mouvement rapide de la langue. Puis aprs un dernier regard furtif vers le naturaliste, il se leva, tourna les talons et disparut en quelques secondes dans les sous-bois particulirement denses en cet endroit...

 

   Un peu dŽu, le taung le regarda partir, mais il se consola en pensant que la rencontre avait ŽtŽ voulue par le petit homme qui nĠaurait eu aucune difficultŽ ˆ se dissimuler ˆ son approche. CĠest lui qui avait dŽcidŽ de se montrer, cela paraissait Žvident !

 

   Tout en regagnant la piste o les prŽparatifs allaient bon train pour rŽtablir le contact radio avec lĠinstitut de palŽontologie ˆ Mogascio, le zoologiste prit la dŽcision de ne parler de la rencontre quĠavec Űl-Tser—r. Ils dŽcideront ensemble sĠil fallait publier un article scientifique sur le sujet dans lĠune des revues de rŽfŽrence du Ç continent Sud È. Peut-tre convenait-il Žgalement dĠy associer Pam-Hehla, spŽcialisŽe en anthropologie humaine, et Žlve du mme Űl-Tser—r ?

 

 

 

 

CHAPITRE  XIII

 

   Non loin des Pyramides de Gizeh, une ville nouvelle, Memphis, avait vu le jour sous lĠimpulsion notamment de colons Sara• venus de la rŽgion des Glaciers, au nord de la grande plaine amŽricaine.

   Ce soir-lˆ, une grande rŽception avait ŽtŽ donnŽe, ˆ lĠinitiative de lĠambassadeur des Ç Terres du Sud È. Parmi les invitŽs dĠhonneur il y avait bien entendu les trois archŽologues qui, lĠavant-veille, avaient tentŽ leur mŽmorable exploration des souterrains de Gizeh !

 

   CĠest sous les applaudissements des personnes prŽsentes que le professeur Ał-Poitoū, suivi du docteur HŒ-Dridý et de lĠŽtudiante Pam-Hehla, Žtaient entrŽs dans la salle des Ftes, saluŽs comme il le fallait par lĠambassadeur en titre, ma”tre Guz-Bălek.

   Etaient Žgalement au nombre des invitŽs lĠattachŽ de presse ĞŒ-dich qui avait pris des photos de la descente dans le puits, le prŽsident de la rŽpublique de MĠser, Ał-Mōrši, le maire de Memphis, ainsi que de nombreuses autres personnalitŽs de la rŽgion.

 

   DŽjˆ, le rŽcit de leurs exploits avait fait le tour des rŽdactions mondiales – mme si, pour lĠinstant, il nĠŽtait pas question de rŽvŽler quoi que ce soit au sujet de lĠŽpiscopus Hăkōn, ni sur les installations souterraines ultrasophistiquŽes du plateau de Gizeh !

   Les articles de presse dans le monde entier Žvoquaient principalement la dŽcouverte de nouveaux couloirs, ainsi que celle dĠune technologie ancienne – mais pas particulirement  "avancŽe"...

   Pour les journalistes, comme pour les savants, beaucoup de zones dĠombre subsistaient – quĠil conviendrait plus tard dĠŽclaircirÉ

 

   Quelques minutes auparavant, une salve dĠapplaudissements avait saluŽ une autre excellente nouvelle : lĠŽquipe "perdue" du professeur Űl-Tser—r avait finalement pu rejoindre sans encombre la ville de Mogascio, o elle se trouvait maintenant en sŽcuritŽ !

   DĠailleurs une partie de ses membres devaient rejoindre ds le lendemain le camp dĠAl-İksăndēr, un peu plus au nord par rapport ˆ Memphis, ˆ lĠembouchure du Nil, si leur aŽroplane nĠavait pas trop de retard...

 

   Pam en Žtait encore toute Žmue, mme si ce nĠŽtait dŽsormais plus un secret pour personne... quĠelle Žtait trs attachŽe au professeur Ał-Poitoū, au point de vouloir demander son transfert pour lĠuniversitŽ de Melbourne, sit™t sa thse de doctorat achevŽe !

 

   Par un autre hasard du calendrier, il y avait en ce moment ˆ la Maison de la Culture dĠAustralie(9)  une exposition temporaire consacrŽe aux Ç cr‰nes de cristal È, ces artŽfacts bizarres que lĠon avait retrouvŽs en divers points de la plante, au cours des dernires annŽes.

-     Pam, si mes souvenirs sont bons, Žtait en train de dire Ał-Poitoū aux journalistes, vous vouliez nous dire quelque chose au sujet de ce fameux cr‰ne dans le souterrain, nĠest-ce pas ?

-     Oui, rŽpondit lĠŽtudiante lŽgrement embarrassŽe, a sĠest passŽ dans la grande salle o se trouvait le monolithe en granit !

   En fait, elle ne sĠen souvenait pas vraiment, car elle se trouvait alors plongŽe dans une sorte de transe, mais Pam avait convenu avec le chef musŽologue dĠun scŽnario "arrangŽ", ˆ destination des gens de PresseÉ

 

(9) Autre nom informel pour Ç Empire du continent sud È,

mme sĠil ne dŽsigne que lĠ”le principale.

 

   Alors quĠAł-Poitoū, ˆ nouveau sollicitŽ pour porter un toast devant les notables de Memphis, avait dŽlaissŽ le petit groupe, la jeune femme rŽpondit succinctement :

-     JĠai eu comme une visionÉ peut-tre sĠagissait-il en rŽalitŽ dĠune sorte dĠŽcran plasma en trois dimensions ? En tout cas, le cr‰ne nĠŽtait trs certainement pas rŽel, et une voix venue de nulle part clamait : Ç Voici bien des gŽnŽrations, ce cr‰ne de cristal a ŽtŽ dŽposŽ sous terre ÈÉ Il y en aurait ainsi douze au fond de puits ou dans des souterrains, en divers endroits du monde !

-     Mais cĠest passionnant tout cela ! fit ĞŒ-dich qui sĠŽtait mlŽ au groupe. Ce qui est Žtonnant dans cette histoire, cĠest aussi la valeur symbolique du chiffre "douze". Savez-vous que les Hollybies ont une lŽgende du mme type qui fait Žtat de "douze Messies cachŽs au fond de gouffres" ?

-     DŽjˆ, un Messie qui revient exprs pour la fin du monde, ce nĠest pas si mal ! plaisanta lĠun des journalistes, tandis que les autres rigolaient grassement. Alors, douzeÉ

-     Cela montre en tout cas une certaine constance de lĠesprit humain par-delˆ les gŽnŽrations et les cultures, poursuivit Pam sans se dŽmonter.

-     Vous dites avoir dŽcouvert des salles et des inscriptions, reprit ĞŒ-dich. Avez-vous appris quelque chose de nouveau sur lĠAntiquitŽ grŽco-romaine ?

 

-     Nous ne savons finalement pas grand chose sur ce qui sĠest rŽellement passŽ, voici un millŽnaire ˆ peine : il faut bien lĠavouer, et ce, malgrŽ les "convictions" de la plupart des historiensÉ Nos connaissances se basent surtout sur lĠinterprŽtation de textes dont lĠorigine nĠest pas toujours authentifiŽe. Beaucoup dĠartŽfacts estampillŽs "AntiquitŽ"  – en lĠoccurrence, des statues et des pices de monnaie – sont en circulation chez les collectionneurs et dans les musŽes, malgrŽ leur provenance douteuseÉ sans oublier les autres faux dŽlibŽrŽs !

-     Et lĠarchŽologie dans tout cela ? Elle ne saurait mentirÉ? sĠenquit un journaliste.

-     Non, cĠest vrai, mais par la force de lĠhabitude ou pour dĠobscures raisons politico-religieuses, on peut lui faire dire ˆ peu prs tout ce quĠon veutÉ Il faudrait veiller ˆ une stricte neutralitŽ de la recherche – et de la science en gŽnŽral, mais cĠest loin dĠtre toujours le cas !

-     Pour en revenir aux dŽcouvertes de la veille, dŽtenez-vous enfin les preuves de lĠexistence dĠune grande civilisation – aujourdĠhui disparue – dans le bassin MŽditerranŽen ? demanda un journaliste dont la casquette indiquait quĠil appartenait ˆ la "Durban Gazette".

-     Le professeur Ał-Poitoū pourrait vous en parler beaucoup mieux que moi, car il a procŽdŽ ˆ des fouilles en Gaule. En tout cas, nous avons trouvŽ quelques indices qui montrent que lĠEmpire romain a durŽ plus longtemps quĠon pensaitÉ et quĠil a vraisemblablement ŽtŽ prŽcŽdŽ par une autre grande civilisation dĠenvergure planŽtaire !

-     Les historiens parlent habituellement dĠinvasions barbares qui auraient provoquŽ ou prŽcipitŽ la chute de Rome...

-     Non, non, fit Pam en faisant un geste de la main. Cela semble exclu maintenant : les causes rŽelles de la disparition de la civilisation antique sont plut™t ˆ rechercher dans la rŽpŽtition de cataclysmes dĠorigine cosmique ou tellurique !

-     Un peu comme ce que lĠon nous promet dans les mois ˆ venir, plaisanta ˆ nouveau lĠun des journalistes.

-     Soyons sŽrieux, rŽpliqua ĞŒ-dich. Ce sont lˆ de simples extrapolations ˆ partir de ce que lĠon croit savoir dĠun ancien calendrier chinois qui "sĠarrterait" brutalement en dŽcembre 997... En fait de fin du monde, ce sera plut™t la fin dĠun cycleÉ!

-     Certains disent que cela peut avoir Žgalement un rapport avec les douze cr‰nes de cristal, rŽtorqua le journaliste de la "Durban Gazette". En fait, il existerait un treizime cr‰ne, cachŽ quelque partÉ encore plus secret que les autres. Et quand on lĠaura dŽcouvertÉ certains nous prŽdisent lĠapocalypse !

-     ‚a, nous le verrons bien, assura Pam. En tout cas, lĠEmpire romain a  souffert, vers sa fin, dĠŽvŽnements cataclysmiques dont la science tente maintenant de retrouver les tracesÉ Ainsi a-t-on dŽjˆ envisagŽ : la chute dĠun astŽro•de en mer du Nord, le passage rapprochŽ dĠune comte prs de la Terre, un regain dĠactivitŽ volcanique, des tremblements de terre, un raz-de-marŽe gigantesque submergeant les c™tes de lĠEuropeÉ

-     Eh bien, avec ce que vous nous dŽcrivez lˆ, on nĠaurait vraiment pas voulu vivre ˆ cette Žpoque ! insinua ĞŒ-dich, dĠun air plut™t dŽconfit.

Et je ne vous parle pas dĠune possible inversion des p™les magnŽtiques, de brusques mouvements de lĠŽcorce terrestreÉ ni des consŽquences affreuses que cela a dž avoir sur les populations : famines, guerres, ŽpidŽmiesÉ

 

 

   Sur ces entrefaites, Ał-Poitoū, dŽlaissant les sommitŽs locales, avait rejoint, un verre ˆ la main, le petit groupe, imitŽ en cela par HŒ-Dridý.

-     Oui, jĠai moi-mme fouillŽ ˆ Par-Isis, lĠancienne capitale du pays appelŽ Gallia ou Gaule, encha”na-t-il. Une grande catastrophe a trs certainement eu lieu, voici mille ans ou un peu moinsÉ Sous des dizaines de mtres de sŽdiments, tout ce que lĠon peut encore dŽcouvrir, ce sont des nŽcropoles – ou plut™t ce quĠil en reste – et des rŽseaux de galerie videsÉ Le seul Ždifice important qui semble avoir ŽtŽ prŽservŽ est le grand temple dĠIsis qui se dresse avec ses deux tours, son immense nef et ses arcs-boutants, sur lĠune des ”les de la SeineÉ

-     Comment expliquer cela ? hasarda lĠattachŽ de presse. Les chroniques de lĠŽpoque font Žtat dĠune ville de plusieurs millions dĠhabitants !

-     Oui, cĠest vraiment un mystre... sĠesclaffa Pam en proie ˆ une certaine excitation. Une autre ville comme Rōma, la capitale dĠEmpire, a compltement disparu : on ne conna”t mme pas son emplacement exact ! Pourtant des historiens latins tardifs, comme Boccaccio ou Moravia, nous la dŽcrivent encore pleine de vie, avec ses b‰timents Žnormes comme le ColisŽe, le PanthŽon ou encore le palais du grand Pontife au Vatican !

-     Tout cela a ŽtŽ dŽtruit en lĠespace dĠune seule nuit dĠŽpouvante, comme le rapporte une chronique contemporaineÉ

-     Oui, professeur, mme si son auteur, Pl‡t™n, situe lĠŽpisode ˆ lĠouest de lĠEurafrique, sur la faade ocŽanique – il parle dĠailleurs des Atlantes et de leur capitale Poteid‡™n ! Mais il pourrait bien sĠagir dĠune allŽgorie pour Rōma et ses habitants ! Si la capitale de lĠEmpire romain nĠa pas disparu sous les flots, elle a ŽtŽ ˆ ce point dŽvastŽe par les cataclysmes – avant dĠtre ensevelie sous des mtres de boue – que les gŽographes nĠarrivent mme plus ˆ la localiser !

Mais bien sžr, sĠempressa dĠajouter HŒ-Dridý qui avait des idŽes bien arrtŽes sur le sujet, un peuple appelŽ "Atlantes" a pu exister longtemps avant les Egyptiens – ce serait eux qui ont donnŽ son ancien nom de Kamit au pays dans lequel nous nous trouvons aujourdĠhui.

 

   LĠarchŽologue supposait en effet quĠune civilisation encore plus ancienne – elle aussi engloutie par les ŽlŽments dŽcha”nŽs – avait prŽexistŽ ˆ lĠEmpire romain en MŽditerranŽe... et quĠelle avait prospŽrŽ longtemps avant tous les peuples connus des historiens. HŒ-Dridý pensait aussi ˆ ces immenses pierres levŽes que lĠon retrouvait un peu partout dans le monde et qui Žtaient dŽsignŽes habituellement par le nom grec de "mŽgalithes".

   De toute faon, il nĠŽtait gure concevable – mme si beaucoup de savants comme Űl-Tser—r lĠadmettaient encore – dĠimaginer que depuis la PrŽhistoire, Žpoque o lĠhomme habitait les cavernes et passait pour une brute Žpaisse, lĠhumanitŽ nĠavait fait quĠŽvoluer "linŽairement" vers toujours plus de civilisationÉ

 

   Il fallait bien entendu prendre en compte le fait que de nombreux Žpisodes historiques furent marquŽs par des cataclysmes majeurs, ˆ la suite desquels lĠhomme sĠest retrouvŽ en "rŽgression"  – avant dĠentamer ˆ nouveau sa marche vers le progrs !

 

   Mais Ał-Poitoū avait repris le fil de ses pensŽes et poursuivit :

-     Dans la Gaule dĠantan, le culte dĠIsis Žtait trs rŽpandu, nous le disions tout ˆ lĠheure. Parfois aussi cette divinitŽ Žtait adorŽe sous un autre nom : ƒsus ou YŽsouÉ A moins que nous nous trouvions lˆ en prŽsence dĠun couple divin ? On pense gŽnŽralement que cet Žpisode a co•ncidŽ avec la grande Žpoque des Celtes, ou celle plus tardive des Gallo-Romains, ceux-lˆ mmes qui ont ŽdifiŽ les fameuses "cathŽdrales" dans tout lĠouest de lĠEurope...

-     CĠŽtait donc il y a environ mille ans, comme semblent lĠindiquer les dernires datations ? ajouta lĠun des journalistes prŽsents.

-     Oui, mme si – rappelons-nous ! – les premires estimations faites au sicle dernier Žvoquaient plut™t une Žpoque remontant ˆ deux mille ansÉ Mais les techniques les plus rŽcentes, basŽes sur le rayonnement ŽlectromagnŽtique des roches, ont permis de rŽduire cet intervalleÉ

-     Mille ans de civilisation en plus ou en moins, a doit laisser des traces ! hasarda ĞŒ-dich. Pourtant, les archŽologues du sicle passŽ ont toujours trouvŽ de quoi "remplir" ces sicles imaginaires, dans les couches et dŽblais...?

-     Oui, les historiens pensaient ˆ de multiples dynasties, se basant sur des textes rŽdigŽs en latin ou en grec, mais ces Žpisodes se rapportaient en rŽalitŽ aux ŽpopŽes de hŽros imaginaires : des personnages de lŽgendes ! Et pourtant, les archŽologues pensaient avoir trouvŽ des indices qui accrŽditaient leur existence rŽelle !

-     Comme des pices de monnaie frappŽes ˆ leur effigie ?

-     Oui, mais les analyses du mŽtal ont montrŽ que ces fameuses pices Žtaient de fabrication relativement rŽcente ; on pense donc ˆ des faux tardifs, destinŽs ˆ des musŽes ou aux collectionneursÉ Je crois que Pam y a dŽjˆ fait allusion.

Cela pose un autre problme, intervint HŒ-Dridý, celui du degrŽ de technicitŽ atteint pas les populations dites "barbares" qui ont fait suite ˆ lĠEmpire romain ! En tout cas, on nĠa encore rien retrouvŽ de trs probant ˆ leur sujet...

-     CĠest un grand mystre, admit Ał-Poitoū, encore accentuŽ par de rŽcentes dŽcouvertes dans les glaciers dĠAmŽrique du Nord. Les chercheurs ont analysŽ des bulles de gaz carbonique incluses dans une glace qui remonterait ˆ 4-5 sicles : on constate alors un pic de la quantitŽ de CO² ˆ un moment o historiquement cela nĠavait pas lieu dĠtre !

Ne serait-ce pas liŽ ˆ lĠactivitŽ de volcans ? insinua le journaliste de la "Durban Gazette".

 

   Ał-Poitoū Žtait perplexe. Bien sžr, il ne pouvait pas dŽvoiler tout ce quĠil avait vu et appris la veille dans les souterrains du plateau de Gizeh...

   Au cours de ses discussions avec lĠŽpiscopus, Pam avait cru comprendre quĠil y avait vraiment eu, en Europe et dans le monde, un bref Žpisode de "modernitŽ" – pendant un peu moins de deux sicles – juste avant les grands affrontements que les historiens dŽsignaient gŽnŽralement sous le nom de Ç Bataille de Gog et Magog È.

 

   En tout cas, la pŽninsule arabique – aujourdĠhui un vaste dŽsert – avait jadis ŽtŽ un pays prospre : les archŽologues sud-africains de Durban ont retrouvŽ de nombreuses tombes disposŽes "en Žtoile" autour dĠun point central, sans doute la capitale politico-religieuse de lĠŽpoque. CĠest considŽrŽ par certains comme la preuve quĠil y avait eu dans le monde un regain de civilisation, voici quelques sicles ˆ peineÉ

 

-     Il y a aussi cette fameuse "pierre de Suksan", retrouvŽe non loin du site dĠAl-İksăndēr o nous serons demain, et qui pose bien des problmes ˆ lĠestablishment scientifique, moi y compris !

-     Oui, poursuivit Pam avec un clin dĠÏil entendu. Cette stle en marbre noir prŽsente des inscriptions – ˆ moitiŽ effacŽes – en plusieurs langues, sous la figuration dĠun taureau dans lequel les archŽologues ˆ lĠorigine de la dŽcouverte ont voulu voir une reprŽsentation du dieu celte ƒsus, assimilŽ ˆ lĠApis ŽgyptienÉ

-     Ou alors, cela pouvait tre une allusion au Ç Peuple des Rouges È qui, selon certains textes apocryphes, avait prospŽrŽ ˆ cette Žpoque en Slavonie, autrement dit en Europe centrale, complŽta HŒ-Dridý. On pense quĠil y avait dŽjˆ eu quelques heurts entre ces Slavons et les rŽgimes thŽocratiques dĠAsie !

-     En tout cas, reprit Pam, la partie en vieil-aussish de cette plaque commŽmorative comporte le nom Ç Red Bull ÈÉ Ce qui est Žtonnant, cĠest que ces deux mots soient repris phonŽtiquement dans la partie en sŽmitique – et non pas traduit – idem pour ce qui semble tre du germanique ancien !

-     Et un peu plus bas, la phrase reconstituŽe : Ç It gives you wings È peut vouloir dire : Ç cela va vous donner des ailes È. Cela a ŽtŽ mis en rapport par les archŽologues avec les lŽgendes mŽsopotamiennes, o des taureaux ailŽs Žtaient les gŽnies protecteurs des citŽs antiquesÉ comme ˆ Bagdad ou ˆ Babylone !

-     Mais le problme, reprit Ał-Poitoū, cĠest la suite du texte, tout au moins ce qui nĠa pas ŽtŽ effacŽ par lĠŽrosion ou brisŽ lors de manipulations... On peut y dŽchiffrer quelque chose comme "energy drink", mme si beaucoup dĠexperts persistent ˆ lire "ebony king", une allusion ˆ un mythique "roi dĠŽbne" !

-     Ce qui a fait penser au professeur, continua Pam, que la stle en question nĠavait jamais ŽtŽ ŽrigŽe en lĠhonneur dĠun dieu-taureau, mais quĠil sĠagit trs prosa•quement de laÉ

-     É publicitŽ pour une boisson Žnergisante ! termina le savant devant un auditoire mŽdusŽ. DĠailleurs dans la partie rŽdigŽe en germanique ancien, je peux dŽcouvrir en clair le mot "GetrŠnk", qui signifie effectivement "boisson", mme si ce dŽtail semble avoir ŽchappŽ ˆ mes collgues qui croient dur comme du fer ˆ une plaque votive en lĠhonneur dĠune hypothŽtique divinitŽ Ç Red Bull È... En tout cas, je vais trs certainement en discuter avec le professeur Űl-Tser—r que je reverrai demain !

-     Tout cela nĠest vraiment pas banal, conclut ĞŒ-dich qui avait la chance de participer Žgalement au voyage vers Al-İksăndēr. Je prendrai des photographies de cette stle, si vous le permettez bienÉ

Bien sžr, fit le chef musŽologue, mais ne me f‰chez pas trop avec mes collgues, notre Žtude lˆ-bas sera essentiellement consacrŽe au MausolŽe o reposent les dŽpouilles de la reine Kliop‰trā et de son amant romain Ant—nius !

 

  CĠŽtait le moment quĠavait choisi lĠassistant de fouilles HŒ-Dridý pour dŽployer un panneau en carton quĠil tenait jusque-lˆ enroulŽ. Devant des journalistes trs intŽressŽs, il montra les diffŽrents points forts du site, mis au jour lors de prŽcŽdentes campagnes de fouilles.

-     Il y a notamment cette grande salle hypostyle orientŽe vers lĠouest, poursuivit Ał-Poitoū, dont le pavage reprŽsente un Labyrinthe, ce qui fait penser ˆ une influence celtique, ou tout du moins nord-europŽenne ! Des dallages identiques ont ŽtŽ retrouvŽs ˆ lĠintŽrieur de cathŽdrales, non loin du porche dĠentrŽe, comme pour inciter les croyants ˆ en parcourir le tracŽ avant les offices religieux. Mais ˆ Al-İksăndēr, le Labyrinthe devait plut™t servir ˆ lĠinitiation des futurs adeptes, car le temple et ses dŽpendances nĠŽtaient pas seulement un mausolŽe construit au-dessus dĠune crypte !

-     En tout cas, ajouta Pam, cela confirme quĠil y a bien eu jadis une grande civilisation planŽtaire, antŽrieure aux GrŽco-Romains et aux EgyptiensÉ

 

 

 

*

*   *

 

   Le zoologue DĜ-Šlex Žtait restŽ songeur depuis sa rencontre imprŽvue avec le Dodū dans les monts Bakou, la veille. Dans la salle dĠattente de lĠaŽrogare de Mogascio, la petite Žquipe regroupŽe autour du professeur Űl-Tser—r sĠapprtait ˆ sĠenvoler pour Al-İksăndēr, o un camp de base avait ŽtŽ Žtabli, non loin de lĠembouchure du fleuve Nil.

   LĠaŽroplane ˆ propulsion Žlectrique, un superbe "HB-8" tout neuf, terminait la recharge de ses batteries Žlectriques. Aprs le dŽcollage, et une fois atteint son altitude de croisire de 3000 m, lĠengin volant, dont lĠenvergure atteignait une centaine de mtres, pourra brancher les moteurs de ses six hŽlices sur les panneaux solaires qui recouvraient le dos de ses ailes...

   Prs dĠune cinquantaine de passagers prirent place dans lĠappareil au long fuselage argentŽ. Le vol devait durer entre cinq et six heures, ˆ la vitesse dĠenviron 400 km/h, si la couverture nuageuse en altitude nĠŽtait pas trop Žpaisse.

 

   DĜ-Šlex Žtait toujours admiratif devant les progrs rapides de lĠaviation – un terme qui venait du latin, mais toujours employŽ en aussish, ce que dĠaucuns avanaient comme "preuve" que lĠEmpire romain avait effectivement connu de telles machines volantes !

   Ces auteurs, souvent qualifiŽs dĠ"exotiques", Žtaient la plupart du temps marginalisŽs – sinon dŽcriŽs – par lĠestablishment scientifique qui ne prenait pas au sŽrieux leurs recherches.

 

   En tout cas, cela faisait ˆ peine un sicle que les premiers aŽroplanes de lĠre moderne avaient commencŽ – ou recommencŽ – ˆ voler au-dessus du grand dŽsert australien !

 

   A lĠorigine de cet exploit se trouvaient les frres Lilith qui avaient longuement ŽtudiŽ le vol des oiseauxÉ A force dĠobservations, ils avaient remarquŽ que le profil de leurs ailes Žtait bombŽ. Dans un flux dĠair, cette disposition a pour effet de crŽer une dŽpression sur le dessus : lĠoiseau – ou lĠavion – se trouve aspirŽ vers le hautÉ

   Aprs les premiers essais rŽalisŽs sur des aŽronefs en bois et en tissu, les progrs ont ŽtŽ rapides, surtout quand des moteurs thermiques assez performants furent disponibles pour "booster" les exploits des aviateurs. Par ailleurs, les perspectives dĠune utilisation militaire de ces engins volants avaient incitŽ les ingŽnieurs du Ç continent Sud È ˆ plancher sur des machines de plus en plus remarquablesÉ

 

   MalgrŽ les restrictions imposŽes par la pŽnurie en Žnergie fossile et le passage forcŽ vers lĠŽnergie Žlectrique solaire, de nombreuses lignes aŽriennes avaient ŽtŽ ouvertes, notamment entre lĠAustralie et lĠAfrique subsaharienne.

   Certains de ces gros appareils ˆ huit hŽlices et aux ailes recouvertes de cellules photo-solaires, pouvaient embarquer plusieurs centaines de passagers ! A c™tŽ dĠeux, le "HB-8" ˆ six hŽlices dans lequel avaient pris place les palŽontologues faisait presque figure de nain...

 

   Quelques heures plus tard, lĠŽquipe du professeur Űl-Tser—r survolait le Nil et ses mŽandres. DĜ-Šlex sĠŽtait assis prs de son supŽrieur hiŽrarchique et lui montrait par un hublot un vol groupŽ dĠoiseaux au loin.

-     Ce sont des oies ˆ tte noire, fit-il. Elles se rendent en Europe pour passer lĠŽtŽ et se reproduire.

-     Elles volent haut et vite, remarqua le professeur. Ces oiseaux sont vraiment extraordinaires !

A propos dĠanimaux qui sortent de lĠordinaire, encha”na le zoologiste qui ne voulait pas laisser passer cette occasion de parler du dodū, savez-vous ce qui mĠest arrivŽ quand lĠŽquipe a ŽtŽ bloquŽe par lĠarbre couchŽ sur la piste, dans les monts Baka ?

 

   Űl-Tser—r leva ses sourcils rouges dĠun air interrogateur, puis au bout de quelques instants montra un intŽrt grandissant pour lĠhistoire du primate mystŽrieux. Il ne put quĠapprouver lĠinitiative de DĜ-Šlex dĠen faire para”tre une description dans une revue spŽcialisŽe – avec la participation de Pam-Hehla, si cette dernire Žtait dĠaccord.

   Les deux Taungs restrent de longues minutes ˆ discuter ainsi, alors que lĠaŽroplane amorait sa descente vers Al-İksăndēr.

 

 

 

 

CHAPITRE  XIV

 

   Pam-Hehla sortit de la jeep, les yeux ŽcarquillŽs malgrŽ les lunettes noires qui les protŽgeaient du soleil, car la luminositŽ Žtait particulirement intense ce jour-lˆ.

   Devant lĠŽtudiante en anthropologie sĠŽtendait un vaste chantier de fouilles autour du MausolŽe o reposaient les dŽpouilles de deux des plus cŽlbres amants de lĠAntiquitŽ : Kliop‰trā et Ant—nius.

 

   Un vent chaud soufflait du dŽsert, faisant voleter les bouclettes blondes de la jeune femme. Le climat avait sans doute bien changŽ depuis lĠŽpoque de la grande civilisation Žgyptienne !

-     Par ici !

   Ał-Poitoū avait devancŽ tout le monde, entra”nant Űl-Tser—r ˆ sa suite.

-     Veillez ˆ ne pas glisser, car les ouvriers arrosent le sable avec de lĠeau en permanence, et par endroits il peut y avoir un peu de boueÉ

Oui, poursuivit HŒ-Dridý qui connaissait bien les lieux pour y avoir travaillŽ quelque temps. Il y a encore beaucoup ˆ faire ! Nous sommes sur le point de mettre au jour la voie royale qui reliait jadis ce complexe funŽraire ˆ lĠantique port dĠAl-İksăndēr.

 

   LĠarchŽologue fit lĠappel des participants ˆ cette excursion improvisŽe. En tout, une bonne douzaine de personnes avaient ŽtŽ invitŽes sur le site, dont plusieurs journalistes.

   Pam, toujours trs ŽpatŽe par ce quĠelle voyait, avait embo”tŽ le pas aux deux professeurs qui se dirigeaient dĠun train soutenu vers lĠentrŽe provisoire du MausolŽe. Des pare-vents en plastique, ainsi que de grandes toiles de tente, avaient ŽtŽ dŽployŽs pour protŽger les chercheurs du sable et du soleil, car une partie des fouilles se faisait encore ˆ ciel ouvert.

   De grands trous creusŽs dans le sol sableux menaient vers des cavitŽs souterraines quĠon venait juste de sonder, ou vers des caveaux dŽjˆ explorŽes. Des escabeaux en bois disposŽs ˆ la verticale permettaient aux chercheurs dĠy accŽder.

   InstallŽs sur des pieds tŽlescopiques, deux gros projecteurs Žclairaient lĠaccs provisoire au MausolŽe, o travaillait une Žquipe dĠŽtudiants en archŽologie. DĠailleurs il y avait partout un fatras de fils Žlectriques jonchŽs ˆ mme le sol et reliŽs ˆ un gŽnŽrateur qui vrombissait ˆ plein rŽgime, dŽgageant une chaleur qui sĠajoutait ˆ celle du soleil !

   Mais seuls les journalistes sĠen offusquaient, car les savants des disciplines les plus diverses, prŽsents aujourdĠhui sur le site, avaient apparemment lĠhabitude dĠÏuvrer dans ces conditions extrmes...

 

   Devant eux une faade en granit rose sĠŽlevait de terre, mais la plus grande partie du MausolŽe Žtait encore recouverte de sable et de sŽdiments. Le professeur Ał-Poitoū grimpa le premier sur une Žchelle mŽtallique improvisŽe ˆ la h‰te, et accŽda ˆ une sorte de petite niche.

   Puis le savant pŽnŽtra ˆ quatre pattes dans lĠouverture avant de dŽboucher dans la grande salle hypostyle, caractŽrisŽe par de nombreuses colonnades, qui constituait la partie haute du MausolŽe.

 

   Derrire lui, le petit groupe progressait lentement ˆ la queue-leu-leu, chacun aidant ses voisins comme il le pouvait.

-     Nous devons ici sans cesse improviser, crut devoir sĠexcuser HŒ-Dridý pour expliquer le dŽsordre ambiant. Car nous ne disposons pour lĠinstant que dĠune quantitŽ limitŽe de matŽriel pas toujours bien adaptŽ...

Maintenant que tout le monde peut bien voir la salle hypostyle, poursuivit Ał-Poitoū, nous allons dŽgager le carrelage.

 

   Sur un signe de sa main, des ouvriers en tenue traditionnelle de nomades du dŽsert retirrent une grande b‰che protectrice, posŽe ˆ mme le sol, du type de celles que lĠon peut voir sur les terrains de sport.

   Une fois que tout fut terminŽ, les personnes prŽsentes rŽprimrent ˆ grandĠpeine leur stupŽfaction. Le spectacle Žtait saisissant !

   Long dĠenviron vingt mtres sur dix de large, un grand Labyrinthe noir et blanc Žtait incrustŽ ˆ mme le pavage. La vaste salle elle-mme Žtait ŽclairŽe par deux ouvertures dans la faade, dont celle que le groupe avait empruntŽe.

-     Si lĠon suit ˆ pied le parcours matŽrialisŽ ˆ mme le sol par les carreaux en ivoire, depuis lĠentrŽe du labyrinthe ˆ droite, jusquĠˆ son centre, cela fait une bonne vingtaine de mtres ˆ parcourir... commenta le chef musŽologue.

-     Quant aux structures noires, elles sont en bois dĠŽbne ! ajouta HŒ-Dridý.

-     Mais quelle est la signification de ce labyrinthe ? sĠenquit le photographe ĞŒ-dich en faisant crŽpiter son flash dans la pŽnombre de la pice.

-     En fait, ce nĠest pas vraiment un labyrinthe, car il nĠy a quĠune entrŽe et un seul chemin possible : lĠon ne risque gure de sĠŽgarerÉ Il sĠagit plut™t dĠun symbolisme dont le sens originel sĠest perdu !

-     A mon avis, avana HŒ-Dridý, lĠexplication est de type initiatique : cĠest celle dĠun "parcours rituel" qui remonte ˆ une Žpoque trs ancienne, bien avant les Egyptiens... peut-tre au moment o furent ŽdifiŽs ces fameux mŽgalithes, temples ou "pierres levŽes", que lĠon dŽcouvre un peu partout dans le monde ?

Ou alors, cĠest une allŽgorie des errements et tribulations de lĠ‰me humaine, hasarda Pam, parce que le trajet nĠest pas libre, mais imposŽ par le tracŽ en blanc du carrelageÉ Parcourir le labyrinthe revient donc ˆ exŽcuter un mouvement prŽvu ˆ lĠavance ! Peut-tre est-ce en rapport avec les croyances sur la PrŽdestination ?

 

   Le petit groupe Žcoutait quasi religieusement. Un peu ˆ lĠŽcart, les deux Taungs ˆ la chevelure rouge, Űl-Tser—r et DĜ-Šlex, examinaient avec attention les reprŽsentations anthropomorphiques quĠils venaient de dŽcouvrir sur le linteau dĠune porte, ˆ un endroit o sĠouvrait une galerie descendante, encore plongŽe dans lĠobscuritŽ la plus complte.

 

   Voyant que tout le monde regardait dans cette direction, le chef musŽologue crut nŽcessaire de prŽciser :

-     Oui, cĠest par lˆ que lĠon accde ˆ la crypte, mes chers collgues, mais pour des raisons Žvidentes de sŽcuritŽ nous nĠallons pas pouvoir y descendre en aussi grand nombre. Les couloirs sont en partie inondŽs, et il y a aussi de rŽels risques dĠŽboulement !

Ce sont ces reprŽsentations dĠhomino•des qui nous intŽressent, fit Űl-Tser—r en levant les yeux.

 

   Le palŽontologue regardait aussi avec des sentiments mitigŽs son ex-Žlve Pam qui avait pris la main dĠAł-Poitoū, prŽtextant sĠtre foulŽe la cheville en descendant dĠune marcheÉ

-     A mon avis, il sĠagit de nains, assura HŒ-Dridý qui nĠŽtait pas au courant de lĠŽpisode du dodū ; les pharaons aimaient ˆ sĠentourer de bouffons et de jongleurs, ou encore ils apprŽciaient la compagnie de certains de leurs sujets souffrant de malformations congŽnitales, ceux-lˆ mmes que les Latins appelaient "monstres"...

-     Mais les Egyptiens devaient aussi avoir entendu parler des populations de petite taille qui habitent les grandes forts Žquatoriales de lĠAfrique centrale ? insinua Űl-Tser—r. 

-     Oui, sans doute faites-vous allusion aux PygmŽes et ˆ leur nanisme hŽrŽditaire ? On peut penser que des commerants les avaient ramenŽs en Egypte. Certains dĠentre eux Žtaient prŽsentŽs au palais royal o ils dansaient pour le pharaon.

-     NĠont-ils pas lĠair "velus"É? ajouta DĜ-Šlex en examinant de plus prs certaines figurations.

   Les journalistes prŽsents se montraient trs intŽressŽs, et ĞŒ-dich ne manqua pas de prendre quelques clichŽs en gros plan, dŽlaissant le Labyrinthe, ce qui ne plut pas vraiment ˆ HŒ-Dridý qui ežt prŽfŽrŽ sĠen tenir ˆ de strictes considŽrations archŽologiques, dĠautant que Pam surenchŽrissait :

-     Certaines lŽgendes locales en Afrique font Žtat de petits hommes trs poilus qui vivent toujours dans les grandes forts, comme au K—n-G™, mais Žgalement dans la partie orientale du continent, les monts Baka, par exempleÉ

-     Vous y croyez ? demanda lĠun des journalistes qui prenait fŽbrilement des notes.

-     Cette ethnie naine serait extrmement timide, ne se montrant quĠˆ de rares occasions ! poursuivit la jeune femme.

-     Y a-t-il un rapport avec nos anctres hominiens dont on a retrouvŽ a et lˆ les ossements fossilisŽs ? sĠenquit un deuxime journaliste.

-     A mon avis, poursuivit la jeune femme avec un regard en coin vers Űl-Tser—r, il ne sĠagit pas de primates ancestraux, mais plut™t dĠune lignŽe humaine ayant ŽvoluŽ in situÉ sans doute ˆ partir de lĠhomme de type moderne, Homo sapiens !

CĠest une hypothse parmi dĠautres, reconnut le palŽontologue qui se sentait interpellŽ, mais on peut Žgalement penser ˆ la survivance tardive dĠun rameau dĠhominidŽs anciensÉ

 

   Űl-Tser—r voulut faire intervenir le zoologiste DĜ-Šlex ˆ propos de sa rencontre avec le Dodu, mais ce dernier se contenta de faire un signe convenu de la tte. Sans doute dŽsirait-il dĠabord se concerter avec Pam dans le but de publier une Žtude dans un magazine scientifique. En pareil cas, la discrŽtion Žtait de rigueur !

-     Faites-vous un lien avec le cr‰ne fossile que vous avez rŽcemment dŽcouvert ˆ Tau-Havel ? demanda encore le journaliste qui continuait ˆ prendre des notes.

Pas vraiment, admit Űl-Tser—rÉ Mais ˆ nĠen pas douter, eu Žgard ˆ sa taille et ˆ sa capacitŽ cr‰nienne, nous sommes lˆ en prŽsence dĠun vŽritable anctre de lĠhomme, et non pas dĠun succŽdanŽ rŽcent ! Cette dŽcouverte apporte de lĠeau au moulin des Žvolutionnistes qui se rŽfrent ˆ lĠauteur ancien Charles Darwin...

 

   Pam voulut rŽpliquer, mais Ał-Poitoū lui fit signe de remettre ce dŽbat ˆ plus tard.

Oui, en effet, la reprŽsentation de pygmŽes est un motif frŽquent dans lĠart antique, assura-t-il pour clore la discussion. On les retrouve sur les fresques, les bas-reliefs, les vases peintsÉ

-     LĠauteur grec Hr—dotos affirmait en tout cas quĠil y avait des tribus de nains au niveau des cataractes du Nil supŽrieur. Selon un autre auteur antique, Ktsias, ces derniers mesuraient moins dĠun mtre et Žtaient velus, au point quĠen les caressant, on croyait toucher une fourrureÉ

 

 

*

*   *

 

   Hăkōn lĠepiscopus avait du mal ˆ contenir son agitation. Cela faisait maintenant plusieurs heures quĠil surveillait lĠŽcran en face de lui.

-     Pourvu quĠelle ait bien la croix dĠAnkh sur elle, fit-il en se retournant vers son serviteur andro•de.

   Ce dernier nĠŽtait pas vraiment programmŽ pour commenter ce genre de rŽflexion, aussi se contenta-t-il dĠun simple geste Žvasif ˆ lĠaide du moignon mŽtallique qui lui servait de bras droit...

 

   Le robot nĠavait cesse de ramener des instruments et des cadrans dans la pice exigu‘ qui regorgeait dŽjˆ de c‰bles et de boitiers destinŽs ˆ acheminer le signal Žlectrique vers le moniteur principal.

   Quant ˆ Hăkōn, il nĠavait dĠautre choix que de patienter en espŽrant que tout se pass‰t bien. DĠune main distraite le vieillard manipulait le "rŽgŽnŽrateur de cellules" qui pendait sur sa poitrine. Cet objet hors du temps constituait sans aucun doute la plus grande prouesse technologique de lĠEmpire romain – juste avant sa fin et les grands cataclysmes qui frapprent la plante, voici six ou sept sicles.

 

   A moins bien sžr quĠil ne se fžt agi du legs dĠune civilisation disparue, beaucoup plus ancienne, mais a Hăkōn ne le savait pas, ou ne voulait pas le savoir... Une lŽgende tenace faisait Žtat de douze "rŽgŽnŽrateurs de cellules" dissŽminŽs dans le monde entier, et dĠun treizime thŽoriquement rŽservŽ ˆ lĠempereur de Rome !

 

   Perdu dans ses pensŽes, lĠepiscopus nĠaurait pu dire exactement combien de temps il Žtait restŽ ainsi, lĠÏil rivŽ sur lĠŽcran qui scintillait dĠun blanc laiteux.

-     Parwus !

   Son anxiŽtŽ sĠaccrut encore lorsquĠil perut une vibration aigu‘. Sous le plancher de la salle des machines, un long sifflement avait retenti, tandis quĠun flux dĠŽnergie traversait son corps...

   Hăkōn porta la main au bo”tier sur sa poitrine qui lui paraissait soudainement animŽ dĠune vie propre. De grosses gouttes perlaient sur son front.

 

   Mais il se ressaisit vite et regarda autour de lui.

   ExtŽrieurement, rien nĠavait changŽ dĠaspect, la pice baignait toujours dans la mme clartŽ diffuse venue de nulle part... Et pourtant, il nĠy avait aucun doute possible, quelque chose venait de se produire !

 

   Deux jours auparavant, il avait ŽprouvŽ les mmes sensations.

-     Ankh sĠest enclenchŽe, fit-il dans un souffle, en concentrant ses efforts sur la lecture des cadrans placŽs devant lui.

Ma”tre, sĠexclama lĠandro•de en manÏuvrant un levier ˆ droite du moniteur principal, le contact a ŽtŽ rŽtabli !

 

   RŽprimant ˆ grand peine un grognement de triomphe, Hăkōn sĠempressa dĠeffectuer les connexions qui convenaient.

   Un fond de lumire Žblouissante occupait toujours lĠŽcran, jusquĠau moment o surgirent les silhouettes de plusieurs personnages en tenue de spŽlŽologues. On les voyait maintenant de dos. Un minuscule point lumineux dans le noir de la galerie Žtincelait, puis disparaissait en cadence, sans doute sĠagissait-il de la lampe dĠun garde, laissŽ en faction ˆ lĠentrŽe du tunnel.

Cela correspond bien ˆ la crypte de Kliop‰trā, souffla le vieillard dont les muscles Žtaient encore tendus. Ses yeux bržlaient dĠune fivre inhabituelle.

 

   Parwus confectionna ˆ la h‰te une bande dĠenregistrement ˆ lĠintention de son ma”tre.

-     Voici les dernires minutes de prise de vue, juste avant que le groupe ne sĠengage dans le souterrain...

-     Merci, fit encore lĠŽpiscopus, en dŽcouvrant les images.

 

 

*

*  *

 

   Autour dĠAł-Poitoū, les archŽologues et journalistes nĠŽtaient dŽsormais plus que six, un garde Žtant restŽ en haut du couloir. Quant aux autres participants de lĠexcursion, ils avaient regagnŽ lĠair libre sous la conduite dĠun assistant-fouilleur.

   Etaient prŽsents, en dehors du chef musŽologue : Pam-Hehla, HŒ-Dridý, Űl-Tser—r et DĜ-Šlex, ainsi que les journalistes ĞŒ-dich et Rey-nolđ, celui qui arborait la casquette du journal "Durban Gazette".

 

-     A vos casques, messieurs ! intima Pam qui avait fini dĠenfiler sa combinaison dĠarchŽo-spŽlŽologue.

Oui, complŽta HŒ-Dridý, car certaines pierres de la vožte sont en Žquilibre instableÉ Rien de grave, aucun accident ne sĠest encore jamais produit, mais vous comprendrez quĠil vaut mieux prendre toutes les prŽcautions nŽcessaires !

 

   Aprs avoir parcouru – en courbant lŽgrement le dos pour les plus grands – une cinquantaine de mtres sur un terrain glissant en pente douce, le petit groupe arriva jusquĠˆ une herse qui en fermait le passage.

-     Cela nĠa pas ŽtŽ trs compliquŽ de lĠouvrir, expliqua Ał-Poitoū, mme pour la premire Žquipe parvenue jusquĠici, car vous dŽcouvrez ici-mme la solutionÉ!

   DĠun geste de la main droite, il dŽsignait la vožte et les parois de la galerie. On pouvait y admirer de grands panneaux peints dĠhiŽroglyphes, certains trs colorŽs.

 

-     Encore faut-il savoir lire tous ces signesÉ insinua ĞŒ-dich qui avait disposŽ son appareil photographique sur un trŽpied et prenait des clichŽs des plus belles sŽries dĠidŽogrammes, notamment les cartouches royaux.

Avez-vous assez de lumire ? sĠenquit HŒ-Dridý, sinon je peux augmenter la puissance des ampoules : il y a lˆ un modulateur de dŽbit Žlectrique !

 

   En effet, le souterrain avait ŽtŽ ŽquipŽ de lampes, des deux c™tŽs de la herse. Un peu en contrebas, ˆ une vingtaine de mtres, on pouvait dŽjˆ voir lĠentrŽe du caveau o reposaient la reine Kliop‰trā et Ant—nius, son amant romain.

-     Cela ira, rŽpondit-il, mais je voudrais bien savoir comment vous allez faire pour actionner la herse... Et ensuite, je mettrai en route ma camŽra !

-     CĠest trs simple, nous avons installŽ un systme ˆ poulie qui fonctionne ˆ lĠaide du moteur ˆ essence que vous voyez en dessous du commutateur principalÉ

-     Mais, sĠinterposa Űl-Tser—r, ne vaudrait-il pas mieux utiliser dans ce but laÉ clŽ dĠAnkh que Pam dit avoir trouvŽe ˆ lĠentrŽe de la galerie sous le Sphinx ?

-     Pourquoi pasÉ acquiesa Ał-Poitoū du bout des lvres, en constatant que lĠŽtudiante avait dŽjˆ lĠobjet en main.

Merci de votre accord, cher collgue, je tenais en effet ˆ voir ce mŽcanisme en pleine actionÉ Des "onde de forme", vous disiez ?

 

   Bon grŽ mal grŽ, le chef musŽologue prit son parti de profiter de la prŽsence du petit groupe pour retenter la mme expŽrience que deux jours auparavant, sous le plateau des pyramides. Il prit la clŽ dĠAnkh des mains de Pam et chercha des yeux lĠidŽogramme, ou le dessin qui pouvait lui correspondre...

-     Comment avait fait lĠŽquipe de chercheurs, voici vingt ans ? chuchota-t-il ˆ lĠadresse de son assistant HŒ-Dridý.

-     Ils avaient utilisŽ un appareil gŽnŽrateur de sons, rŽpondit ce dernier. Mais voyons ce que disent les hiŽroglyphesÉ

Oui, commenta Ał-Poitoū pour meubler le temps utilisŽ par HŒ-Dridý ˆ trouver un dessin convenant. Si la levŽe de la herse est possible avec des sons, cela devrait lĠtre Žgalement au moyen dĠun objet adaptŽ, capable dĠŽmettre par lui-mme une Žnergie vibratoire, en fait une vŽritable "onde de forme" dŽclenchant par simple contact le mŽcanisme dĠouvertureÉ

 

   Il toussota plusieurs fois pour sĠŽclaircir la voix, mais aussi pour donner du temps ˆ son assistant, toujours en qute dĠune sŽrie dĠhiŽroglyphes adŽquats. Logiquement, ceux-ci devraient tre situŽs sous la vožte qui, en cet endroit, Žtait sensiblement plus haute quĠailleurs dans le rŽseau souterrain.

-     Si tout marche comme nous lĠespŽrons, la croix dĠAnkh par sa simple forme suffira ˆ Žmettre les ondes qui feront marcher le mŽcanisme dĠouverture, quelque part au dessus de nos ttes.

-     Car la vožte nĠa pas encore fait lĠobjet dĠŽtudes dans ce but ? sĠŽtonna le journaliste de la "Durban Gazette", dŽclenchant par la mme occasion des murmures ŽtonnŽs chez les autres personnes prŽsentes.

-     Non, reprit HŒ-Dridý qui venait de terminer son inspection des hiŽroglyphes. Mais comme me le confiait lĠarchŽologue chef de chantier, la prioritŽ a surtout ŽtŽ donnŽe ˆ dŽgager les structures du MausolŽe en surface. Manque de crŽdit, sans douteÉ

   Levant les yeux vers le plafond de la galerie, il ajouta :

Il y aurait des mtres cubes de roche ˆ dŽblayerÉ sans compter que le mŽcanisme nĠest peut-tre pas lˆ o on le croit !

 

   LĠattention du petit groupe se reporta sur lĠinspection des hiŽroglyphes.

-     QuĠavez-vous trouvŽ lˆ, HŒ-Dridý ? sĠenquit le chef musŽologue.

Ma foi, rŽpliqua ce dernier en poussant un soupir de circonstance, les idŽogrammes semblent muets ˆ ce sujetÉ

 

   Il avait ˆ peine fini de prononcer ces mots quĠun bourdonnement Žtrange rŽsonna autour dĠeux. InterloquŽs, les membres de lĠŽquipe se regardrent, cherchant ˆ comprendreÉ Une machine dissimulŽe quelque part dans la roche sĠŽtait mise en marche.

   Pourtant, au bout de quelques secondes, tout bruit cessa tandis quĠun silence pesant sĠŽtablissait sur lĠassistance...

 

 

*

*   *

 

 

-     Mais que diable se passe-t-il ?

   La transmission avait ŽtŽ coupŽe. Poussant un juron dans une langue quĠil Žtait sans doute le seul ˆ conna”tre, Hăkōn se leva de son sige avant de sĠapprocher de lĠandro•de qui, fŽbrilement, revŽrifiait encore ses appareils.

 

-     Nous ne recevons plus lĠonde porteuseÉ En tout cas, la panne ne vient pas de nous !

-     Ankh ne fonctionne pas comme il le faudrait, reprit lĠŽpiscopus. Peut-tre est-ce en rapport avec le franchissement de la herse ? SĠil y a un problme, cela devrait appara”tre sur nos capteurs...

Je vais aller voir, promit le robot en quittant ˆ nouveau la salle de commandement.

 

   RestŽ seul, Hăkōn se remŽmora les ŽvŽnements des deux jours passŽs.

   Tout avait dŽbutŽ par une premire alarme quand les trois archŽologues avaient pŽnŽtrŽ dans la salle souterraine o se trouvait le monolithe de granit, ˆ peu de distance du grand Sphinx.

 

   En fait, les instruments de contr™le avaient dŽjˆ dŽtectŽ lĠintrusion des archŽologues au moment de leur passage sous la herse, mais lĠandro•de Parwus nĠavait pas relayŽ lĠinformation, prŽfŽrant laisser dormir son ma”tre.

Ankh sĠŽtait enclenchŽe ! se souvint le vieillard. Et ce nĠŽtait pas nĠimporte quelle reproduction de la clŽ, mais celle quĠutilisait jadis le Grand Prtre de Ptah !

 

   LĠŽpiscopus se leva pour aller se servir un verre de "xolt", un lŽger euphorisant, tout en poursuivant son dialogue solitaire.

 

Mais comment cette Pam a-t-elle fait pour trouver lĠAnkh ?

 

   Cela avait son importance, car sans cette clŽ, le trio aurait dž rebrousser chemin : Ał-Poitoū, HŒ-Dridý et Pam-Hehla ne seraient jamais arrivŽs jusquĠˆ la salle du monolithe ! Et la jeune femme nĠaurait pas dialoguŽ avec luiÉ QuĠallait-elle faire maintenant de toutes ces rŽvŽlations ?

 

Et comment se fait-il quĠelle ne savait rien de la "civilisation des touristes" ?, comme Hăkōn lĠappelait.

 

   A une Žpoque, en effet, qui avait durŽ moins dĠun sicle, tout le plateau de Gizeh avait ŽtŽ envahi par des milliers de gens, venus soit en chameau, soit en vŽhicule autotractŽ, pour contempler les Pyramides et le Sphinx ! DĠaprs les Žmissions de radio et de tŽlŽvision qui furent alors captŽes par la station, toute la plante aurait connu un grand rush industriel et technologique, le nombre des humains avait crž de faon exponentielle jusquĠˆ atteindre les 7 ou 8 milliards dĠindividusÉ

 

   Puis dĠun coup, plus rien !

   Il avait fallu attendre ces derniers mois pour revoir des "gens de la surface" en train de prospecter sur le plateauÉ Ensuite, tout sĠŽtait accŽlŽrŽ, il y a deux jours, quand Pam et les deux archŽologues Žtaient parvenus jusquĠˆ la salle du monolithe – gr‰ce ˆ la clŽ dĠAnkh.

 

   Maintenant lĠŽtudiante se trouvait avec un petit groupe de chercheurs et de journalistes dans le MausolŽe dĠune reine dĠEgypte qui avait vŽcu peu avant la fin de lĠEmpire romain...

 

   La clŽ dĠAnkh servait de relais pour la retransmission des images.

   Bien sžr, la coupure qui venait de survenir avait rŽveillŽ en lui de bien mauvais souvenirs. Comme ce jour funeste de dŽcembre 2012 o toute communication avec Rōma avait ŽtŽ rompueÉ

 

   Mais dŽjˆ Parwus revenait.

-     Tu as mis tout ce temps pour vŽrifier quelques circuits ? apostropha Hăkōn lĠandro•de qui marchait en tra”nant derrire lui lĠune de ses jambes mŽtalliques qui menaait de se dŽtacher...

-     Ca y est, fit lĠautomate de sa voix bien huilŽe. Je suis arrivŽ ˆ rŽtablir le contact radiomŽtrique et ˆ rŽactiver la machine qui devrait permettre, dĠici quelques minutes, lĠouverture de la herse sous le MausolŽe !

Bravo, rŽpondit Hăkōn, visiblement soulagŽ. On va enfin pouvoir lancer la sŽquence avec lĠhologramme du 13me cr‰neÉ!

 

   Et dĠun geste bien prŽcis de la main, il fit sauter le scellŽ dĠune sorte de disquette en mŽtal, avant dĠintroduire celle-ci dans la fente correspondante du moniteur devant lui.

 

Ad majorem Imperii gloriam !  souffla-t-il en prenant une pose bien ŽtudiŽe.

 

 

 

 

CHAPITRE  XV

 

   Ał-Poitoū manipulait assez gauchement la croix dĠAnkh. Il avait dŽjˆ essayŽ de la plaquer contre la herse, puis contre la paroi, mais rien nĠy faisait... Devinant la moquerie gagner progressivement les deux journalistes de lĠŽquipe, il voulut restaurer son prestige dĠhomme de science en prŽcisant :

-     Nos recherches sur les "ondes de forme" et la connaissance quĠen avaient les Anciens, en sont encore ˆ leur tout dŽbut. Cela explique ces divers t‰tonnementsÉ

-     Paralllement, nous Žtudions les textes Žcrits qui nous ont ŽtŽ transmis depuis prs dĠun millŽnaire, ajouta HŒ-Dridý. Mais beaucoup dĠentre eux ont ŽtŽ bržlŽs lors de lĠincendie de la fameuse Bibliothque dĠAl-İksăndēr, non loin dĠici !

-     De tous ces manuscrits, il ne reste malheureusement pas grand chose. Certains textes auraient pu nous en dire long sur le vŽritable niveau de connaissance scientifique quĠavaient atteint les AnciensÉ soupira Pam-Hehla. On pense notamment que cette fameuse Bibliothque contenait les clŽs essentielles de lĠalchimie, cette science qui donnait le secret de la fabrication de lĠor et de lĠargent, ou leur "transmutation" ˆ partir dĠautres mŽtaux !

-     Si certains documents ont survŽcu jusquĠˆ notre Žpoque, intervint ĞŒ-dich qui semblait en savoir long dans ce domaine, cĠest probablement parce quĠils ont ŽtŽ cachŽs par des groupes dĠinitiŽs, voulant sĠopposer ainsi ˆ lĠobscurantisme religieux, pour qui de tels recueils Žtaient lĠÏuvre du Diable !

-     Oui, reprit Ał-Poitoū, heureusement que face ˆ la destruction du Savoir, des hommes ŽclairŽs ont toujours su faire face aux intolŽrants et fanatiques se rŽclamant dĠune foi ou des prŽceptes dĠun livre "supranaturel"É

-     Un autre exemple du pouvoir de nuisance des religions – ds quĠelles atteignent une certaine dimension politique – nous est fourni en ce moment par les communautŽs de Hollybies dans le mondeÉ intervint le journaliste de la "Durban Gazette".

-     Je ne vous le fais pas dire ! ajouta Űl-Tser—r qui avait fait des expŽriences rapprochŽes en ce domaineÉ

-     Bien entendu, reconnut Pam, cette critique concerne les groupes de pouvoir structurŽs, et nĠa rien ˆ voir avec la dŽmarche personnelle de celui ou celle qui dŽsire durant sa vie terrestre accŽder ˆ un plus haut degrŽ de spiritualitŽÉ La vision de ces gens nĠest pas "apocalyptique", mais participe bien au contraire au Salut du genre humain tout entier !

La majoritŽ des cataclysmes qui freinent la marche en avant de lĠhumanitŽ – et provoque la fin des civilisations – provient quand mme de facteurs externes ˆ notre TerreÉsans aucun doute dĠorigine cosmique ! rŽtorqua Ał-Poitoū qui venait de faire tomber la clŽ dĠAnkh.

 

   Avec un juron de circonstance, il se baissa pour ramasser la relique, mais retira vite sa main, car lĠAnkh sĠŽtait mise ˆ vibrerÉ

-     Diantre, sĠŽcria HŒ-Dridý interloquŽ, peut-tre vaut-il mieux ne pas y toucher ?

-     Oui, attendons de voir ce qui va arriver, suggŽra le chef musŽologue.

Le bourdonnement ˆ lĠintŽrieur de la vožte a repris, fit remarquer Pam. CĠest sans doute le prŽlude ˆÉ

 

   Un grincement suivi de cliquetis mŽtalliques lĠinterrompit. CĠŽtait comme si lĠon remontait un seau rempli dĠeau dĠun vieux puits campagnard. La herse Žtait en train de se soulever, puis elle se rabattit sous la vožte, dans une position haute qui permettait le passage de la petite Žquipe.

-     Tiens, ajouta encore la jeune femme, ce nĠest pas tout ˆ fait le mme systme quĠˆ Gizeh !

-     Oui, ici la herse se rabat et nĠest pas "avalŽe" par la roche, prŽcisa Ał-Poitoū. On dirait que ce dispositif est plus simple ici, par rapport ˆ celui que nous avons "expŽrimentŽ" sous le plateau des Pyramides, moins sans doute pour des raisons de technicitŽ que pour des problmes pŽcuniersÉ De toute faon, nous nous trouvons sous ce MausolŽe ˆ une Žpoque plus tardive, par rapport au site de Gizeh : peut-tre certains savoirs de la Haute-AntiquitŽ sĠŽtaient-ils dŽjˆ perdus ? En tout cas, la clŽ dĠAnkh a encore marchŽ, preuve des liens qui existaient entre la civilisation des Pyramides et lĠEgypte grŽco-romaine des PtolŽmŽeÉ

-     Qui en aurait doutŽ ? insinua ĞŒ-dich.

Je voulais souligner quĠune technologie aussi sophistiquŽe avait pu se maintenir trs longtemps dans la rŽgion – et cela, sans que le savoir-faire des premiers peuples du Nil ne perde ! rŽtorqua le savant en faisant signe au petit groupe de continuer ˆ avancer.

 

   Quelques instants plus tard, tout le monde avait rejoint le caveau qui abritait les sarcophages richement dŽcorŽs de la reine dĠEgypte Kliop‰trā et dĠAnt—nius, le gŽnŽral romain.

 

 

*

*  *

 

   Dans son laboratoire souterrain, le vieillard aux longs cheveux blancs paraissait soucieux. Sur lĠŽcran redevenu net, on voyait maintenant les six hommes et la jeune femme en train de sĠextasier devant lĠantique tombeau, sans se douter quĠils Žtaient observŽs.

    Mais sur un autre moniteur, lĠŽpiscopus surveillait Žgalement la progression dĠun curseur rougeÉ

 

   Il eut un sourire forcŽ en direction de lĠandro•de.

-     CĠest cet appareil qui indique la quantitŽ dĠŽnergie relayŽe par la croix dĠAnkh, fit-il en se levant de son sige. Mais sais-tu exactement ce qui va se passer quand lĠaiguille parviendra en haut de lĠŽcran ?

Non, rŽpondit lĠandro•de. En tout cas, ce mŽcanisme correspond Žgalement au dispositif de protection qui nous isole par rapport au monde extŽrieur en nous projetant dans un espace-temps dŽcalŽ de quelques secondesÉ

 

   Parwus fit la moue, autant que cela fžt possible pour un automate, au demeurant fort endommagŽ par lĠusure des sicles.

Tout cela ne risque-t-il pas de faire imploser le systme ?

 

   En se rasseyant ˆ sa place, le vieil homme eut un geste qui se voulait rassurant.

Nous devons prendre ce risque, cĠest le seul moyen de faire parvenir assez dĠŽnergie au MausolŽe dĠAl-İksăndēr ! Car il va en falloir beaucoup pour que le 13me cr‰ne se matŽrialiseÉ

 

  Il eut un nouveau geste, Žvasif celui-lˆ.

En espŽrant aussi que cette Pam-Hehla ait bien les prŽdispositions psychiques requises pour cette nouvelle "vision" !

 

 

*

*  *

 

      Les murs de la chambre funŽraire – ainsi que son plafond – Žtaient ornŽs de multiples reprŽsentations graphiques, gravures et hiŽroglyphes. De part et dĠautre des deux sarcophages, des tablettes basses en bois dĠacacia Žtaient disposŽes, portant les offrandes des parfums, ainsi que des vases de nourriture pour lĠ‰me des dŽfunts.

 

   Cet endroit avait sans doute ŽtŽ un lieu de plerinage pour les Egyptiens de lĠAntiquitŽ, car le culte des rois et des reines tenait une place primordiale dans cette sociŽtŽ, mme si Grecs et Romains avaient tentŽ eux aussi dĠexporter leurs propres dieux.

 

   Les catafalques Žtaient de granit rose, et leur pourtour garni de nombreux bas-reliefs relataient les faits et gestes des deux amants en scnes multicolores, o des pierres prŽcieuses Žtaient ench‰ssŽes, ainsi que des perles, des mosa•ques ŽmaillŽes et des verres de couleur.

 

   Comme dans beaucoup de tombes dans lĠEgypte ancienne, des reprŽsentations picturales dĠIsis et Osiris Žtaient mises bien en Žvidence sur le plafond vožtŽ surplombant les deux dŽpouilles.

 

   HŒ-Dridý profita de la solennitŽ de lĠinstant pour citer quelques phrases de circonstance.

-     Le "Necronomicon", un ouvrage Žcrit en grec ancien dont seuls quelques extraits nous sont parvenus, commence par ce couplet : Ç NĠest pas mort qui peut reposer Žternellement ; et par des puissances inconnues mme la mort peut mourirÉ È.

-     DĠaprs ce que nous savons, expliqua Ał-Poitoū de manire plus prosa•que, Ant—nius Žtait lĠamant de la reine dĠEgypte Kliop‰trā et, quand il apprit la fausse nouvelle du suicide de cette dernire, il se donna lui-mme la mort en se jetant sur son ŽpŽeÉ DŽpitŽe, Kliop‰trā mettra ensuite fin ˆ ses jours en se faisant mordre par un serpent venimeux !

-     Cette morsure Žtait censŽe lui confŽrer lĠimmortalitŽ, prŽcisa Pam. CĠŽtait sans doute prŽfŽrable ˆ du poisonÉ

Pour peu que lĠhistoire qui nous a ŽtŽ transmise soit authentique ! ajouta HŒ-Dridý.

 

   LĠassistant archŽologue ne se priva pas de faire un speech complet sur la vie de Kliop‰trā, parlant aussi brivement de cette Žpoque qui vit lĠexpansion de lĠEmpire romain en Orient.

 

   Pam-Hehla lĠŽcoutait dĠune manire distraite. Elle connaissait bien le sujet.

   Mais depuis quelques instants dŽjˆ, une dŽsagrŽable sensation lĠenvahissait. Son regard se portait tout naturellement sur les tombes dans lesquelles reposaient les corps embaumŽs de Kliop‰trā et dĠAnt—nius, et soudain elle crut les apercevoir par transparence, ce qui bien sžr Žtait trs surprenant !

 

   La jeune femme se secoua. CĠŽtait comme si elle Žtait sous lĠemprise de forces mystŽrieuses. Elle demanda doucement ˆ ses compagnons placŽs ˆ c™tŽ :

Voyez-vous ce que je vois ?

 

Mais personne ne semblait tre en mesure de lui rŽpondre.

   Peu ˆ peu, une Žtrange torpeur lĠenvahissait.

   Toujours trs ŽtonnŽe, Pam-Hehla sentait ˆ ses c™tŽs la prŽsence du professeur Ał-Poitoū qui, reprenant lĠinitiative, proposait au petit groupe dĠaller admirer un peu plus loin la Ç grotte au couloir lumineux ÈÉ

 

-     Ces souterrains ne manquent pas de mĠintriguer, sĠentendit-elle dire, mais je ne comprends pas dĠo vient cette lueur ?

-     A mon avis, vous tes ˆ nouveau la proie dĠhallucinations visuelles, ma chre Pam. Il nĠy a ici que des algues phosphorescentes qui ont Žlu domicile sur la paroi des galeries et qui brillent sous la lumire de nos lampes frontalesÉ

-     Mais je vois rŽellement quelque chose lˆ-bas, tout au fond, reprit la jeune femme sans se dŽmonter, faisant quelques pas dans cette direction.

Peut-tre certains dĠentre nous sont-ils plus sensibles que dĠautres ˆ lĠemprise de lĠhypnose ! se hasarda ˆ dire Ał-Poitoū, dans lĠintention dĠexpliquer ce qui se passait ˆ Űl-Tser—r et aux journalistes.

 

 

   LĠenvironnement lugubre du caveau y Žtait sans doute Žgalement pour quelque choseÉ

Ne vous inquiŽtez pas, chre enfant, lui chuchota ˆ lĠoreille le gŽant australien qui tenait ˆ rŽconforter sa compagne. Nous allons vous suivre tout doucementÉ

 

   En sortant du caveau mortuaire, le groupe sĠengageait alors sur sa gauche dans un couloir lŽgrement descendant qui – selon les indications de HŒ-Dridý – devait aboutir aprs une cinquantaine de mtres ˆ un cul-de-sac...

   De lĠaveu mme de lĠarchŽologue, cela voulait dire que le tunnel Žtait inachevŽ. En tout cas, deux colonnades de cuivre incrustŽes dans la roche en marquaient ostensiblement lĠentrŽe.

 

   ArrivŽs au delˆ dĠun certain point, tous virent le cr‰ne.

   Il paraissait flotter ˆ un mtre de hauteur. Sa couleur Žtait celle du quartz rose ; il Žmettait une lueur qui sĠinscrivait dans un halo bleutŽ de forme vaguement triangulaire.

Bien sžr, tout cela nĠest pas rŽel ! sĠexclama Ał-Poitoū qui avait repris la tte du petit groupe.

 

   Le cheminement dans la galerie Žtait aisŽ, mme pour le chef musŽologue, car le conduit tapissŽ dĠalgues phosphorescentes faisait prs de deux mtres de hauteur, et Žtait assez large pour permettre ˆ trois personnes de progresser de front.

   A sa droite et ˆ sa gauche marchaient HŒ-Dridý et le zoologue DĜ-Šlex.

 

   Les trois savants nĠŽtaient plus quĠˆ une dizaine de mtres de lĠapparition.

-     Laissez passer Pam devant ! intima Ał-Poitoū ˆ ses collgues.

Pensez-vous que ce soit vraiment prudent ? souffla Űl-Tser—r qui avait saisi lĠŽtudiante par lĠŽpaule et cherchait ˆ la retenir.

 

   De toute faon, celle-ci sĠŽtait dŽgagŽe et avanait dŽjˆ. Visiblement dans un Žtat second, elle rejoignit en quelques pas lĠendroit de lĠapparition. Ses cinq compagnons se tenaient ˆ plusieurs mtres derrire elle.

 

   Pam tendit la main droite vers le cr‰ne cristallin, mais celle-ci le traversa comme si de rien nĠŽtaitÉ Il sĠagissait bien dĠun hologramme !

   LĠexpŽrience Žtait ˆ ce point satisfaisante quĠelle voulut essayer autre chose.

 

   Sur le front et les joues de la jeune femme, de grosses gouttes de transpiration perlaient. Ses yeux se plissrent involontairement au moment o elle tenta dĠempoigner le cr‰ne des deux mains.

CĠest Žtrange, dit-elle tout haut. Je sens comme une rŽsistance !

 

   Puis elle se tut, car tout cela dŽpassait son entendement. Chacun ˆ leur tour, ses compagnons la dŽvisagrent, non sans effarement. Pam revint alors sur ses pas. Une acre odeur dĠozone remplissait la galerie.

   Ał-Poitoū Žtait livide.

-     Vous nous avez causŽ une de ces frayeurs !

Reculez-vousÉ se ravisa-t-elle. Le charme agit encore !

 

   DĠun geste rapide, la jeune femme remit la croix dĠAnkh dans lĠune de ses poches. La clŽ fit encore entendre un son plaintif, comme un diapason...

 

 

CHAPITRE  XVI

 

   De tout temps, les potes lĠont chantŽ : la musique des sphres et des formes est omniprŽsente dans lĠuniversÉ Les ondes ŽlectromagnŽtiques produisent des vibrations et parfois une mŽlodie. Pour qui sait y prter attention, mme les Žtoiles pulsantes font entendre leurs chants ! Ces Žtranges mŽlopŽes se rŽptent dans les prires psalmodiŽes par certains groupes humains.

 

   Le couloir dans la roche sous le MausolŽe donnait lĠimpression de sĠtre sensiblement Žlargi. Les algues phosphorescentes incrustŽes dans la paroi, illuminaient magiquement lĠendroit.

   AidŽ dĠune loupe, DĜ-Šlex sĠŽtait mis ˆ examiner la structure de cet enchevtrement bizarre de filaments verd‰tres. Ses compagnons marchaient a et lˆ, sans but apparent bien prŽcis...

 

   On se serait cru sur la scne dĠun thމtre surrŽaliste !

 

   ProstrŽ dans un coin, HŒ-Dridý semblait rŽciter des formules magiques, dĠautres diront, des incantationsÉ mais en fait, aucun son ne sortait de ses lvres !

   Tout Žtait irrŽel, lĠun des journalistes prenait des notes sur un calepin. Arpentant le sol, Űl-Tser—r faisait mine de dŽlimiter un pŽrimtre de recherche pour ses fouilles. Le palŽontologue avait sorti de sa trousse un pinceau et un scalpel.

 

   Un peu plus loin, Ał-Poitoū recherchait sa compagne du regard, quand il la trouva seule, lĠAnkh ˆ la main, mais les yeux dans le vague...

   LĠonde-pensŽe en provenance de lĠesprit cristallin sĠŽtait brusquement tarie, dĠo ce regard Žtrange o se reflŽtait une grande tristesse.

 

-     Hello, Pam, que faites-vous lˆ ? Vous ne voulez donc pas venir avec nous ? On nous attend ˆ Al-İksăndēr ! Rappelez-vous, nous avons ŽtŽ invitŽs au Centre Universitaire pour la grande soirŽe des archŽologues !

-     Je sais, fit-elle. Justement, je rangeais mes affaires.

Vous nĠavez pas lĠair en grande formeÉ

 

   LĠŽtudiante sourit distraitement, lui confiant quĠelle souffrait encore dĠune violente migraine.

Mais a va mieux ! susurra-t-elle.

   Avant quĠelle nĠait pu esquisser un geste, le chef musŽologue lĠavait saisie par la taille et lĠembrassait.

L‰chez-moi, protesta-t-elle, vous me faites mal !

   Mais cĠŽtait bien sžr pour la forme... Esquissant un sourire mouillŽ de quelques larmes, Pam se blottit contre la robuste poitrine du gŽant australien.

 

   HŒ-Dridý qui sĠapprochait du duo toussota discrtement, puis changea de direction, choisissant dĠaller rejoindre ĞŒ-dich qui sĠŽvertuait ˆ prendre des photos de ses compagnons qui sĠadonnaient ˆ des activitŽs imaginaires...

 

   Comme tous les autres, il sĠŽtait depuis longtemps aperu du tendre penchant quĠŽprouvait le chef musŽologue pour la jeune femme.

   Ce dernier qui avait dĠhabitude une grande facultŽ dĠŽlocution, ne trouvait pas pour lĠinstant les mots quĠil convenait de dire en ce genre de situation. Timide et hŽsitant, lĠindex sur les lvres, il fit signe ˆ son assistant de ne rien faire qui pžt troubler la sŽrŽnitŽ de lĠinstant...

 

   Un peu plus loin, Rey-nolđ, le journaliste qui arborait la casquette de la "Durban Gazette" fit alors tout haut une rŽflexion qui parut Žtonner les personnes prŽsentes.

-     Mais o est donc passŽ le cr‰ne ?

On dirait quĠil sĠest volatilisŽ, constata ĞŒ-dich en rangeant le trŽpied de sa camŽra dans une grande housse en plastique noir. Heureusement que jĠai pu prendre quelques photos, sinon personne ne va jamais nous croire !

 

   Tout ˆ leurs pensŽes, les six hommes et la jeune femme refirent en sens inverse le chemin quĠils avaient parcouru dans les souterrains du MausolŽe.

   Une dizaine de minutes plus tard, saluŽs par le garde restŽ en faction, le petit groupe sĠapprtait ˆ refaire surface dans la pŽnombre feutrŽe de la salle du Labyrinthe.

 

   Ce faisant, ils rŽintŽgraient le monde du rŽel. Mais pour combien de temps encore ?

 

 

*

*   *

 

NĠaie donc pas cet air crispŽ, fit Hăkōn dĠune voix quĠil voulait convaincante. Ce ne sont lˆ que quelques vibrationsÉ

 

   DĠun geste de son moignon de main droite, lĠandro•de dŽsignait un cadran sur lequel dŽfilaient ˆ toute vitesse des chiffres lumineux.

-     Quelque chose ne va pas. Nous recevons un trop-plein dĠŽnergie en retour !

-     Elle a remis lĠAnkh dans sa poche... Attendons que le groupe rejoigne la salle du Labyrinthe ! CĠest alors que lĠon saura si tout peut se dŽrouler comme prŽvuÉ

-     Oui, rŽpliqua le robot, docile. Il nĠempche que nous commenons ˆ tre rudement secouŽs.

Fichtre, tu as raison ! Mais cĠest juste comme un lŽger sŽisme. Il y en a souvent sur le plateau, et les instruments sont prŽvus pour tenir le coupÉ

 

   Un long silence sĠensuivit, durant lequel aucune pensŽe cohŽrente ne vint ˆ lĠesprit de Hăkōn, prŽoccupŽ plus quĠil nĠen laissait para”tre par lĠŽvolution de la situation.

   LĠŽpiscopus ne pouvait quĠespŽrer que la clŽ dĠAnkh jou‰t bien son r™le en redistribuant ˆ bon escient lĠŽnergie vers le systme de gestion des informations.

 

   Sous le MausolŽe de Kliop‰trā et Ant—nius, se trouvait en effet un ancien centre de transmissions de lĠEmpire romain. CĠest ce qui restait, aprs tous ces sicles, de la Ç mŽmoire È de cette antique civilisation. Les donnŽes y Žtaient stockŽes dans des archives numŽriques quĠil convenait maintenant de rŽactiverÉ

 

   Hăkōn ne savait pas tout sur les systmes informatiques qui avaient ŽtŽ installŽs lˆ-bas par les instances scientifiques de lĠEmpire, bien avant quĠil ne reoive son initiation comme Žpiscopus.

   Sans doute ignorait-il encore beaucoup de faits historiques en rapport avec les dŽbuts de lĠEmpire romain, au-delˆ des clichŽs habituels, comme lĠhistoire lŽgendaire de ses fondateurs Romulūs et RēmusÉ

 

   Une question quĠil se posait souvent concernait la ou les civilisations qui avaient prŽcŽdŽ lĠEmpire. On lui avait toujours dit – et cĠest ce quĠon trouvait dans les livres dĠHistoire que chacun pouvait lire ˆ lĠŽcole ou dans les bibliothques – que des tribus barbares rŽgnaient auparavant sur lĠEurope. Sans cesse en train de guerroyer les unes contre les autres, elles pratiquaient le nomadisme, changeant frŽquemment de territoires de chasse.

 

   Quant aux origines de lĠhomme proprement dit, on les situait gŽnŽralement – faute de mieux - dans les cavernes de lĠre Tertiaire, ˆ lĠŽpoque o de gros animaux quadrupdes habitaient la Terre...

 

   Mais dĠautres explications "avaient cours" dans les cercles dĠinitiŽs, et Hăkōn lui-mme savait par ses investigations personnelles sous le plateau des Pyramides, quĠˆ un certain moment une grande civilisation – qui nĠŽtait pas encore lĠEmpire romain – sĠŽtait dŽveloppŽe ˆ la surface de la planteÉ Le site de Gizeh avait alors ŽtŽ, en quelque sorte, le "nombril" du monde, au centre gŽographique des terres immergŽes !

 

   Son regard se reporta vers lĠŽcran en face de lui sur lequel on voyait le petit groupe autour dĠAł-Poitoū rejoindre la salle du Labyrinthe.

 

La transmission des connaissances fait partie des attributions liŽes ˆ ma charge dĠŽpiscopus, rŽpŽta pour la Žnime fois de la journŽe le vieillard, dont les blancs sourcils broussailleux sĠŽtaient brusquement froncŽs, signe dĠune Žmotion intense.

 

   Ces paroles nĠŽtaient pas vraiment destinŽes ˆ lĠandro•de qui avait depuis longtemps pris lĠhabitude des monologues parfois incohŽrents de son ma”tre. Ce dernier poursuivit dĠailleurs en abordant un autre sujet.

 

-     Tu peux me croire, Parwus. CĠest un cerveau – et pas seulement lĠimage dĠun cr‰ne – qui sĠest matŽrialisŽ tout ˆ lĠheure au fond de la galerieÉ Il contient en lui toute la mŽmoire de lĠhumanitŽ !

-     Est-il composŽ de substance organiqueÉ ? se contenta de rŽpondre le robot dont les circuits Žlectroniques Žtaient soumis ˆ rude Žpreuve.

Oui, fit Hăkōn aprs un court temps de rŽflexion. Bien sžr, il sĠagit dĠun contact psychique, mais ˆ lĠorigine, il y a bien dž exister un vŽritable cerveau !

 

   Un choc violent et le dŽclenchement dĠun signal dĠalarme firent bondir le vieillard hors de son sige.

-     Ca se g‰te, mais bon, cela ne devrait plus durer trop longtemps ! De toute faon, nous ne pouvons rien faireÉ

   Hăkōn nĠavait dĠautre recours que de patienter, en espŽrant bient™t pouvoir reprendre le contr™le des ŽvŽnements.

 

 

 

 

 

*

*   *

 

   Dans la grande salle hypostyle, une vive controverse avait ŽclatŽ entre les deux Žminents savants.

   Űl-Tser—r soutenait que lĠEmpire romain et sa province Žgyptienne avaient ŽtŽ la premire et seule grande civilisation ˆ avoir prospŽrŽ sur lĠensemble de la plante, aprs la pŽriode quĠon appelait PrŽhistoire (lĠŽpoque des chasseurs-cueilleurs, puis celle des premires implantations humaines permanentes).

 

 

Rappel de la chronologie historique dŽpeinte dans ce livre

 

          "PŽriode intermŽdiaire" et fin de lĠempire Romain : il y a 10 sicles

          Guerre de Gog et Magog : il y a 5 sicles

          Inondations catastrophiques en AmŽrique du Nord : il y a 3 sicles

          (lĠEurope est recouverte dĠune vaste toundra)

          Empire des Ç Terres du Sud È : depuis 2 sicles

 

LĠaction se passe en lĠan de rŽfŽrence 997

(ou 2555 aprs la fondation de Rome)

 

 

   A lĠopposŽ, Ał-Poitoū partait du principe que des catastrophes rŽpŽtŽes avaient ŽmaillŽ lĠhistoire de lĠhumanitŽ. Plusieurs grandes civilisations se seraient ainsi succŽdŽes sur Terre....

 

   Voici dix sicles - ou beaucoup moins selon les historiens du courant "rŽcentiste", lĠEmpire romain avait ŽtŽ prŽcipitŽ dans sa perte par une sŽrie dĠŽpisodes cataclysmiques. Ensuite, il y a eu ce que les historiens ont appelŽ la Ç Guerre de Gog et Magog È, voici 5 sicles environ.

 

-     Mais tous ces racontards ˆ propos de prŽtendus cataclysmes cosmiques nĠont pas lieu dĠtre, Žructa Űl-Tser—r, visiblement hors de lui. Le ciel au dessus de nos ttes est stable et lĠa toujours ŽtŽÉ Les astres cŽlestes sont bien ancrŽs dans leurs trajectoires depuis des centaines de millŽnaires, pourquoi voulez-vous que lĠun de ces gros cailloux vienne percuter la Terre ?

De nombreuses traces dĠimpacts dĠastŽro•des existent sur tout le pourtour du globe, vous ne pouvez pas le nier !

 

   Űl-Tser—r esquissa un geste de lassitude, avant de se dŽtourner ostensiblement de la discussion.

 

-     Professeur Ał-Poitoū, tes-vous certain de ce que vous affirmez au sujet de la pŽriode jusquĠˆ la Ç guerre de Gog et Magog È ? sĠinterposa Rey-nolđ, le journaliste de la "Durban Gazette".

Oui, cĠest sžr quĠil y a eu alors un conflit majeur entre lĠOccident et lĠOrient, menant ˆ lĠanŽantissement rŽciproque et simultanŽ des deux civilisations, comme le soulignent la plupart des livres dĠHistoire, mais quelque chose est Žgalement venu du ciel – au sens propre sĠentendÉ

 

 

   Il sĠŽpongea le front et poursuivit :

 Rien ˆ voir avec une intervention divine, comme le soutiennent les Hollybies et dĠautres groupements monothŽistes, mais en lĠoccurrence, cĠest un astŽro•de qui a surgi de lĠespace interplanŽtaire !

-     Cela se serait passŽ il y a quelques sicles ˆ peine, poursuivit HŒ-Dridý qui semblait convaincu de la justesse des thses dĠAł-Poitoū. Peu de temps aprs la tragique fin de lĠEmpire romain, si lĠon en croit les historiens "rŽcentistes"É

Lˆ, je ne vous suis plus du tout ! explosa littŽralement Űl-Tser—r soucieux dĠassumer jusquĠau bout son r™le de dŽfenseur de la science officielle.

 

   Le ton de la discussion Žtait montŽ dĠun cran. Bien entendu, le palŽo-anthropologue nĠŽtait pas au courant des rŽvŽlations de lĠavant-veille dans les souterrains du plateau des Pyramides.

   Űl-Tser—r voulait encore sĠaventurer sur le terrain controversŽ des datations absolues – effectuŽes depuis quelques annŽes au moyen dĠisotopes radioactifs, mais jugŽes peu fiables par de nombreux chercheurs – quand son attention se reporta sur Pam.

 

Laissez-moi parcourir la voie secrte de lĠinitiation, sĠexclama tout haut la jeune femme en se postant derechef devant la premire case du Labyrinthe, matŽrialisŽe sur le sol de la salle hypostyle par une grande plaque dĠivoire blanche.

 

   Elle tenait lĠAnkh ˆ nouveau dans la main. Ał-Poitoū eut un geste dĠimpuissance. Sans doute avait-il espŽrŽ que le groupe ressort”t du MausolŽe sans pŽripŽtie nouvelle... Mais dĠun autre c™tŽ, il savait Žgalement que leur qute de vŽritŽ devait se poursuivre jusquĠˆ lĠŽtape ultime qui apporterait de prometteuses rŽvŽlations !

   Tout cela avait commencŽ quand Pam Žtait entrŽe en contact avec lĠhologramme dans la galerie aux parois phosphorescentes.

 

-     Le 13me cr‰ne, lui souffla HŒ-Dridý ˆ lĠoreille. Selon de trs vieilles prophŽties, sa dŽcouverte apporterait la connaissance des origines de lĠhomme et celle du destin de lĠhumanitŽ...

-     Mais pourquoi cette allusion au nombre Ç 13 È ? demanda encore le journaliste de la "Durban Gazette".

Oui, sĠimmisa ĞŒ-dich. Personnellement, jĠai fait le dŽcompte et je ne trouve que Ç 11 È cr‰nes de cristalÉ En voici dĠailleurs la liste !

 

   Il sortit une grande feuille de la housse de son appareil photographique.

 

-     Un premier cr‰ne de cristal a ŽtŽ dŽcouvert au sud de la grande ”le dĠAlbion, puis un deuxime lors de fouilles ˆ proximitŽ de lĠantique citŽ des Pār-Isis.

   Son regard se tourna vers Ał-Poitoū qui nĠŽtait pas Žtranger ˆ cette trouvaille. DĠailleurs le musŽologue opina ostensiblement du chef.

 

Un troisime cr‰ne a ŽtŽ mis au jour ˆ lĠest de lĠEurope, un autre ˆ lĠintŽrieur dĠun tertre tartare en SibŽrie occidentaleÉ poursuivit le photographe-cinŽaste. Un cinquime appelŽ "atlante" a ŽtŽ retrouvŽ sur une ”le de lĠAtlantique, puis deux autres en AmŽrique centraleÉ cela fait sept.

 

 

 

   Il reprit son souffle.

-     Un tout rŽcemment dans le sud de Gallia, un autre dans la rŽgion des Grands Lacs amŽricains, puis encore lĠun de ces cr‰nes au Thibēt, un autre ˆ Canberra en AustralieÉ Si je sais bien compter, cela nous fait onze cr‰nes !

-     Rajoutez celui qui nous est apparu dans la premire salle visitŽe sous les pyramides, voici deux jours, et cela fait douze, sĠempressa dĠajouter HŒ-DridýÉ Auquel il faut ajouter lĠapparition holographique de tout ˆ lĠheure. Le compte est bon ! On a donc bien treize cr‰nes...

Oui, vu comme cela, acquiesa ĞŒ-dich, a peut marcher ! Nous devons nous attendre aujourdĠhui mme ˆ quelques sensationnelles rŽvŽlationsÉ

 

   Sa voix se voulait ironique, mais comme tous les autres membres de la petite Žquipe, il ne quittait plus des yeux la silhouette svelte de Pam-Hehla qui marchait le long du tracŽ blanc du Labyrinthe. Bient™t elle allait atteindre la dernire case...

 

*

*   *

 

   LĠŽpiscopus prit conscience en lui dĠun sentiment de rŽelle impuissance.

   Sur sa poitrine, le bo”tier mŽtallique du "rŽgŽnŽrateur de cellules" pulsait furieusement. Le vieil homme enleva le couvercle et en observa les mŽcanismes. Tout paraissait normal, mme si un faible grŽsillement se faisait toujours entendre.

   CĠest cet appareil qui le reliait ˆ la vie, songeait-il.

 

   Sans doute un rayonnement Žmis par lĠun des instruments Žlectroniques du laboratoire avait-il interfŽrŽ un instant avec le bo”tier, mais lĠheure Žtait ˆ des prŽoccupations plus pressantes : en effet, les vibrations dans la salle de contr™le sĠintensifiaient et le sol semblait par intermittence se dŽrober sous ses piedsÉ

 

   Hăkōn reporta son attention sur lĠŽcran en face de lui.

   Tout dĠun coup, une sorte de masse gazeuse verd‰tre se mit ˆ emplir tout son champ de vision. CĠest tout juste sĠil pouvait encore voir quelques mches de la chevelure dĠor de la jeune femme. Celle-ci Žtait parvenue pratiquement au centre du Labyrinthe...

 

-     Par les grands dieux de lĠOlympe, fit-il ˆ lĠadresse de son robot andro•de. Que se passe-t-il encore ?

Ma”tre, il semblerait que le plasma biologique ˆ lĠintŽrieur des postes vidŽo et des instruments de transmission soit en train de fondreÉ Cela vient sans aucun doute du rayonnement qui nous enveloppe et des nombreuses secousses !

 

   LĠautomate eut une sorte de rictus, amplifiŽ par une fissure qui venait de sĠouvrir dans le prolongement de sa bouche artificielle...

Moi-mme, je commence ˆ avoir des problmes au niveau de mon systme OS-X ! confia-t-il de sa voix mŽtallique qui avait pris pour la circonstance un timbre pathŽtique.

 

   Tout dĠun coup, alors quĠils sĠŽtaient levŽs pour procŽder ˆ des rŽglages, lĠhomme et le robot furent violemment projetŽs sur le carrelage de la salle de contr™le.

   Ce qui se passa ensuite fut proprement ahurissant.

 

CHAPITRE  XVII

 

   Sous lĠaction des rayons de lĠAnkh, une trappe venait de sĠouvrir...

   Au milieu de la grande salle du Labyrinthe, une entrŽe secrte Žtait apparue, permettant ˆ une personne seule de descendre un escalier en pierre jusquĠˆ une profondeur estimŽe ˆ trois mtres. De la lumire blanche et crue jaillissait dĠune sorte de crypte en contre-bas.

 

   Avant de sĠy engager, Pam fit un signe au professeur Ał-Poitoū qui la rejoignit en quelques grandes enjambŽes – sans passer par la case dŽpart – ce qui lui valut une rŽflexion courroucŽe de la part de la jeune femme ! Mais le chef musŽologue nĠen eut cure et entra ˆ sa suite dans le trou bŽant.

   Le rŽduit dans lequel ils pŽnŽtraient avait une forme carrŽe et mesurait environ 4 m de long sur 4 m de large. Il semblait avoir ŽtŽ taillŽ dans du marbre rose ; les murs Žtaient nus, le sol uni et lisse.

 

   Entre les mains de Pam, la clŽ dĠAnkh se remit ˆ trŽpider, comme si elle avait une existence propre. Le savant et son Žtudiante allaient se concerter sur la conduite ˆ tenir quand ils remarqurent au dessus de leurs ttes un miroir fixŽ au plafond qui rŽflŽchissait leurs silhouettes...

 

   Mais en quelques secondes, leurs corps et leurs vtements devinrent transparents, laissant seulement voir le contenu de leurs poches et la clŽ dĠAnkh que la jeune femme tenait fermement ˆ la main...

   Le professeur ne parut mme pas surpris. CĠest tout juste sĠil avait jetŽ un coup dĠoeil ˆ la scne.

 

-     Est-ce que nous sommes en danger ici ? demanda Pam dont le visage rŽflŽtait un certain trouble.

-     Pas du tout, rassurez-vous ! Il ne sĠagit que dĠune projection. Rien de bien extraordinaire, mme si cette technologie mĠest tout ˆ fait inconnue...

En tout cas, cĠest gŽnial ! poursuivit lĠŽtudiante qui semblait avoir recouvrŽ tous ses esprits.

 

   Elle eut un geste large de la main.

Nous avons autour de nous la preuve tangible quĠune grande civilisation technologique a autrefois prŽcŽdŽ la n™tre !

Peut-tre ne vivons-nous quĠune sorte de rve ŽveillŽ, insinua Al-Poitou. Quand nous remonterons en surface, il se pourrait que tout disparaisse... comme tout ˆ lĠheure, lĠhologramme du cr‰ne de cristal !

Mais les archŽologues et techniciens de lĠŽquipe dĠAl-İksăndēr  pourront venir ˆ leur tour Žtudier ces stupŽfiants mŽcanismes ?

SĠils ne sĠŽvanouissent pas ˆ tout jamais... ! reprit le savant qui se frottait le dos, endolori aprs ses nombreuses escapades ˆ travers les couloirs et souterrains, depuis lĠavant-veille sous le plateau des Pyramides.

 

   Cela se voyait ˆ lĠŽcran : la peau noire dĠŽbne du gŽant australien avait ŽtŽ soumise ˆ rude Žpreuve depuis plusieurs jours. Son torse nu portait les traces de multiples ecchymoses.

Mazette, fit-il en sĠauto-contemplant – sans oublier de jeter un coup dĠoeil aux formes gŽnŽreuses de sa compagne, dŽvoilŽes par le mme ingŽnieux dispositif...

Taisez-vous, jĠai cru entendre quelque chose ! chuchota la jeune femme qui avait les mains moites et le coeur battant.

En effet, confirma le savant, on dirait lĠappel dĠun cor au loin, ou dĠun olifant...! Cela rŽsonne Žtrangement au fond de cette cave.

 

   Mais le plus Žtonnant restait ˆ venir. Au dessus dĠeux, leur image avait ŽtŽ remplacŽe par une scne bien Žtrange : on pouvait voir deux hommes somptueusement habillŽs de parures Žtincelantes qui, dans la lumire de lĠaube naissante, Žtaient penchŽs sur un coffret fermŽ dont ils essayaient dĠouvrir la serrure...

Aźţlăn, fit lĠun des deux, nous avons ˆ parler sŽrieusement entre nous.

 

   Le second hocha la tte. Sa coiffe de plumes dĠun vert irisŽ avec des touches dĠor, de bleu et de rouge, resplendissait sur le fond plut™t terne de lĠŽcran dont la perspective sĠŽlargissait.

Oui, Yěsoū, rŽpondit le deuxime personnage vtu dĠune robe traditionnelle en lin. Cette clŽ semble tre la bonne.

Ouvrons le coffre, rŽpliqua-t-il.

 

   Ils sĠexprimaient en aussish. Tout au moins, cĠest ce que crurent dĠabord Pam et Ał-Poitoū, mais les lvres des deux personnages remuaient souvent ˆ contre-sens des paroles, comme dans un mauvais doublage...

 

Nous ne percevons que leur onde-pensŽe, expliqua le chef musŽologue qui suivait maintenant avec attention tout ce qui se passait sur lĠŽcran.

 

   Il invita sa compagne ˆ sĠaccroupir pour mieux observer la scne qui Žtait projetŽe sur le plafond de la crypte.

 

*

*   *

 

   En dŽpit des problmes quĠil rencontrait, Hăkōn persŽvŽrait dans sa volontŽ de rŽtablir entirement la communication visiophonique.

   Ses doigts tapotaient fŽbrilement sur le clavier qui le reliait au cerveau Žlectronique de la pice dĠˆ-c™tŽ. Ainsi espŽrait-il maintenir le contact entre lui, le MausolŽe dĠAl-İksăndēr et lĠimage qui sĠŽtait formŽe sous la salle du Labyrinthe.

 

Aźţlăn et Yěsoū ! soupira-t-il, les deux fondateurs de lĠEmpire ! Bien avant les personnages – sans doute inventŽs trs tardivement – de Romulūs et Rēmus... !

 

   LĠŽpiscopus les devinait, plus quĠil ne les voyait, sur le seul Žcran de contr™le restŽ pratiquement intact, mme sĠil Žtait toujours lĠobjet de sŽrieuses perturbations. Une sorte de protoplasme de couleur oliv‰tre masquait la majeure partie de lĠimage.

 

   Revtus dĠhabits honorifiques, les antiques pontifes prŽsidaient ˆ lĠouverture du coffre censŽ renfermer tous les secrets de lĠhumanitŽ...

 

Selon une lŽgende, commenta-t-il pour lui-mme, ce serait en fait une femme, appelŽe Pandra, qui a ŽtŽ ˆ lĠorigine des premires rŽvŽlations...

 

   Hăkōn frissonna malgrŽ la chaleur qui rŽgnait en ce moment dans la pice. Quelque chose dĠincomprŽhensible venait encore troubler la retransmission !

   Une sorte de peur lĠenvahit et ses doigts nerveux abaissrent un disjoncteur. Sans conviction, il se leva et tendit une main tremblante vers un bo”tier de commande fixŽ au mur, mais le sol trembla une nouvelle fois et le vieillard dut se rasseoir.

 

  Une sensation brutale de solitude lĠŽpouvanta. Du poing, il martela le clavier qui lui servait ˆ communiquer avec le cerveau Žlectronique.

 

Ma”tre, sĠinterposa le robot, vous allez dŽclencher une autre alarme et provoquer la rupture du systme qui nous approvisionne en Žnergie !

 

   La pice, brusquement, fut plongŽe dans la plus complte obscuritŽ. Heureusement, cela ne dura que quelques instants.

 

JĠaurais voulu Žviter tous ces... f‰cheux incidents, dit-il comme sĠil devait des excuses ˆ son andro•de. Mais il faut se rendre ˆ lĠŽvidence ! Quelque chose a attaquŽ nos composants biologiques... Une sorte de parasite ? Tous nos systmes Žlectroniques semblent avoir ŽtŽ atteints !

 

   LĠŽpiscopus pensa tout de suite ˆ son bien le plus prŽcieux : le "rŽgŽnŽrateur de cellules" ! Mais beaucoup dĠappareils et moniteurs de la salle de contr™le – sans oublier le gros cerveau Žlectronique de la pice dĠˆ-c™tŽ – contenaient Žgalement du plasma dĠorigine organique !

    Et sans doute aussi les micro-processeurs qui animaient lĠandro•de Parwus, lequel sĠaffairait toujours ˆ vŽrifier mŽticuleusement ce quĠaffichaient les cadrans...

 

Si nous savions exactement comment procŽder, nous pourrions dŽbrancher une partie des commutateurs et Žviter la production incontr™lŽe de cette masse cellulaire qui envahit tous nos instruments !

 

   Les yeux de Hăkōn se posrent avec anxiŽtŽ sur sa poitrine o pendait la breloque ˆ lĠeffigie de CŽsar. Son regard Žtait Žtrange.

 

   Pendant ce temps, la tempŽrature continuait ˆ monter rapidement dans la pice et lorsquĠelle eut atteint un certain niveau, un dispositif prŽ-programmŽ dŽclencha automatiquement lĠouverture de panneaux dans la paroi, ˆ travers lesquels des volutes de couleur oliv‰tre envahirent la salle, avant de sĠagglutiner aux murs sous la forme de grosses cloques...

 

   Les ŽvŽnements dŽpassaient les bornes du vraisemblable. Une seule explication sĠimposait : aprs avoir longtemps sommeillŽ au cÏur des structures Žlectroniques du plateau de Gizeh, un organisme multicellulaire venait de se rŽveiller, et ses spores se dissŽminaient de partout...

 

   Les traits crispŽs, le visage rougi par la chaleur et par la colre, lĠŽpiscopus lana un coup dĠÏil hargneux sur la gelŽe visqueuse qui apparaissait a et lˆ sur les appareils.

   Les aiguilles oscillaient de plus en plus sur les cadrans, et lĠÏil mme Žlectronique dĠun robot comme Parwus nĠarrivait plus ˆ suivre leurs mouvements  dŽsordonnŽs.

 

Mais quĠest-ce que cĠest encore que a ? hurla le vieillard en profŽrant un juron en latin.

 

   Nul langage humain ne pouvait donner un nom ˆ la chose qui se mouvait sur le carrelage, une masse gŽlatineuse verd‰tre, grosse comme un cr‰ne humain, qui avanait lentement ˆ lĠaide de tentacules...

 

   Hăkōn sentait tournoyer maladivement son esprit dŽjˆ brisŽ.

   La perspective dĠtre confrontŽ ˆ cette crŽature suscitait chez lui une rŽpulsion et un dŽgožt Žvidents.

AnŽantis-moi a ! hurla-t-il ˆ lĠadresse de son robot.

 

   Parwus marqua une certaine hŽsitation, comme sĠil cherchait ˆ relancer les circuits dŽfaillants de sa mŽmoire Žlectronique, puis il hocha son cr‰ne de ferraille – ou ce quĠil en restait – et balbutia dĠune voix cahotante :

Mais je... jĠai reu des consignes de ne jamais mĠen prendre ˆ des tres vivants !

CĠŽtait au moment de ta fabrication ! rŽtorqua le vieillard. Or nous sommes maintenant devant un cas de force majeure... et puis, la bestiole est constituŽe de gŽlatine !

CĠest aussi une matire organique, constata le robot, tout comme la substance qui est en train de sĠattaquer au plasma de nos installations...

Passons ! Tu crois que ce protozoaire gŽant peut se reproduire ?

Je ne sais pas, mais toutes ces cellules vont se multiplier jusquĠˆ ce que la pice entire finisse par tre recouverte dĠune Žpaisse couche de matire gluante...

Ce que tu viens de me dire ne me para”t gure rassurant !

 

   Mais dans lĠimpossibilitŽ de rŽagir efficacement, lĠhomme et le robot ne pouvaient quĠassister ˆ la destruction de ce qui, pendant des centaines dĠannŽes, avait ŽtŽ ˆ la fois leur lieu de vie et leur poste de travail...

 

 

*

*   *

 

Allons-nous enfin savoir la vŽritŽ ?

En tout cas, la mise en scne para”t trs symbolique, car autant que je puisse le voir, il nĠy a rien dans le coffre ! sĠŽtonna Ał-Poitoū.

A part ce qui pourrait ressembler ˆ une clŽ dĠAnkh... remarqua la jeune femme, ˆ laquelle aucun dŽtail nĠŽchappait.

 

   LĠun des personnages, celui qui se faisait appeler Aźţlăn, eut un geste large en direction de la ligne dĠhorizon o lĠon voyait se profiler quelques temples et de grandes pyramides.

Cela pourrait tre le plateau de Gizeh, avana Pam. Mais ˆ une Žpoque trs ancienne, car lĠon aperoit de grandes forts, des parcs et mme des pices dĠeau...

Et le Nil sur la gauche, complta le chef musŽologue. Mais Žcoutons ce que va dire le Grand Prtre.

 

   En effet, celui-ci avait commencŽ ˆ parler, sĠadressant ˆ un auditoire invisible. Au mme moment, lĠonde-pensŽe parvenait aux deux archŽologues accroupis dans la crypte :

 

   Ç Ces rŽflexions sont le fruit de recherches et dĠexamens minutieux. Je crois quĠelles approchent beaucoup de la vŽritŽ...

   Ç Voici bien des millions dĠannŽes, les plantes du systme solaire sont entrŽes en contact avec des masses organiques apportŽes de lĠextŽrieur par les comtes. Ces astres chevelus ont amenŽ en mme temps lĠeau et les sels minŽraux.

   Ç Enfouis dans le sol ou au fond des ocŽans, des corps vivants microscopiques se sont dŽveloppŽs, soumis aux contraintes de leur environnement, de la nutrition, de la locomotion et de la reproduction. Puis ces organismes ont grandi et ŽvoluŽ. Certains dĠentre eux, ˆ lĠaspect de gros vers, ont dŽveloppŽ une colonne vertŽbrale, ainsi quĠun cerveau globulaire et une tte osseuse pour le protŽger. Ce sont ces animalcules marins qui furent ˆ lĠorigine de lĠhomme et des vertŽbrŽs... È.

 

Tout a, cĠest un peu la thŽorie des "germes de vie"... Au tout dŽbut existaient des crŽatures structurŽes dŽjˆ intelligentes, malgrŽ leur relative "primitivitŽ" ! murmura Ał-Poitoū ˆ lĠadresse de sa compagne.

Oui, assura-t-elle, cĠest aussi la thse qui a ŽtŽ professŽe par divers Žvolutionnistes post-darwiniens, voici un peu plus dĠun sicle... Une faon de voir les choses ˆ laquelle je souscris entirement... nĠen dŽplaise ˆ mon ma”tre de thse, le professeur Űl-Tser—r ! ajouta-t-elle avec un clin dĠoeil complice.

 

   Mais leur attention ˆ tous les deux se reporta vite vers le plafond de la crypte o le deuxime pontife appelŽ Yěsoū avait pris la "parole", montrant ostentoirement une croix dĠAnkh en tout point semblable ˆ celle que la jeune femme tenait en main :

 

   Ç Voici la vertbre initiale, partie intŽgrante du pilier Djeb, la reprŽsentation symbolique de la colonne vertŽbrale qui a permis le dŽveloppement de la station debout chez les lointains anctres aquatiques de lĠhomme !

   Ç Sa forme idŽale a toujours fait lĠadmiration des scientifiques, cĠest gr‰ce ˆ la colonne vertŽbrale que la bipŽdie sĠest maintenue chez nous autres humains, que nos mains ont pu servir ˆ faonner et ˆ actionner des outils...

   Ç Quant au gros cerveau, juchŽ tout naturellement au sommet de la colonne vertŽbrale, il a bien entendu permis lĠessor de la technologie et de la spiritualitŽ chez les nombreuses civilisations terrestres qui se sont succŽdŽ au cours des ‰ges...

   Ç LĠidŽe premire des hommes a longtemps ŽtŽ dĠatteindre la Lune et les autres plantes, mais aprs quelques essais qui avaient plut™t une valeur politique ou symbolique, les grandes civilisations ont prŽfŽrŽ se tourner vers lĠexploration mŽthodique de notre plante, ou bien, elles ont investi dans la protection active de lĠenvironnement !

   Ç La rŽpŽtition de catastrophes dans le passŽ intriguait toujours les scientifiques qui en recherchaient la cause principale dans lĠimpact dĠastres venus du cosmos. Mais il apparut vite que les civilisations prŽcŽdentes – par leurs excs – avaient Žgalement eu leur part de responsabilitŽ, notamment en prŽcipitant lĠextinction des espces animales et vŽgŽtales È.

 

   Survinrent alors des images montrant – comme dans un film dĠactualitŽs – quelques grandes rŽalisations technologiques et architecturales de lĠŽpoque, mais aussi les vues saisissantes de gros animaux – des mammouths ? – pris au pige dĠŽlŽments dŽcha”nŽs, mais aussi tuŽs par des chasseurs et exhibŽs comme trophŽes !

 

   Ç Voici plusieurs dizaines de sicles, encha”na le personnage dŽnommŽ Aźţlăn, un astŽro•de venu du fin fond de lĠespace a percutŽ le nord-est du continent asiatique. DĠautres dŽbris sont tombŽs en mer. Le rŽsultat fut quĠune grande partie de la Terre a connu des annŽes de froid intense et fut recouverte dĠune Žnorme chape de glace...

   Ç Mais les populations du sud de la plante ne furent gure atteintes par le cataclysme et continurent ˆ dŽvelopper commerce et industrie, tandis quĠen Europe les rares survivants nĠavaient dĠautre choix que de se terrer dans les cavernes en attendant des jours meilleurs... È.

 

   Sur lĠŽcran on voyait des hommes affublŽs de peaux de btes, peinant pour allumer un feu. Sans doute sĠagissait-il dĠune reconstitution, car certains souriaient en regardant la camŽra, tandis que dĠautres sĠŽvertuaient ˆ grogner, tels des animaux, comme si on leur avait appris ˆ jouer ce r™le...

 

Oui, on a dŽcouvert dans le sud de Gallia de nombreuses grottes qui ont ŽtŽ habitŽes durant la pŽriode appelŽe "PrŽhistoire" par les historiens...

En fait, complŽta Pam-Hehla, loin de constituer un Žpisode ancien de notre histoire Žvolutive, ce passage obligŽ de lĠhomme dans les cavernes aurait ŽtŽ simplement une rŽgression temporaire, rendue inŽvitable dans lĠhŽmisphre nord par lĠacculturation des humains et lĠavancŽe des glaciers !

Ah, si Űl-Tser—r pouvait voir tout a ! fit encore le savant australien en manipulant fŽbrilement un petit appareil photographique. Mais je doute que les clichŽs que je prends depuis quelques minutes soient dĠassez bonne qualitŽ pour le convaincre...

Il pensera que cĠest du cinŽma ! Et en cela il nĠaura pas tout ˆ fait tort... remarqua la jeune femme.

Pour en revenir ˆ ce quĠon nous projette ˆ lĠŽcran, tout cela montre bien que notre passŽ Žtait trs diffŽrent de ce quĠon lit dans les bouquins ! Les deux personnages que lĠon voit reprŽsentent – si jĠai bien compris – les dignitaires dĠun Empire planŽtaire qui a prŽcŽdŽ lĠEmpire romain...

A moins quĠils nĠen aient ŽtŽ aussi les fondateurs ? insinua Pam qui commenait ˆ avoir sa petite idŽe sur la question.

Mais Žcoutons ce que le Grand Prtre se prŽpare encore ˆ nous dire...

 

   Ç ChoquŽe par le dŽsastre qui sĠŽtait abattu sur elle, lĠHumanitŽ sĠest longtemps consolŽe dans lĠattente dĠun Messie, ˆ travers une qute spirituelle axŽe sur la croyance en un seul Dieu, ˆ la fois vengeur et salvateur !

   Ç Bien sžr, il faut savoir reconna”tre que les grandes catastrophes dĠorigine cosmique sont les seuls et uniques dŽclencheurs des religions monothŽistes... Ce type dĠŽvŽnement brutal et imprŽvisible a pour consŽquence dĠimposer aux survivants une stratŽgie mentale de survie !

 

   Celui que se faisait appeler Aźţlăn fit une courte pause avant de reprendre :

 

   Ç Comme tous les rescapŽs pensent que les calamitŽs vont se reproduire – en beaucoup plus fort –, la seule faon dĠŽviter une nouvelle tragŽdie consiste pour eux ˆ sacrifier ce quĠils ont de plus cher pour calmer la colre de la divinitŽ  – offensŽe par les hommes et leurs "mauvaises actions"... Et cĠest bien souvent soi-mme que lĠon offrait en faisant don de sa propre vie !

   Ç Car chez les survivants, lĠattente dĠune catastrophe imminente restait toujours vive. Ces derniers sont prompts ˆ culpabiliser et ˆ dŽvelopper des peurs irraisonnŽes pour le lendemain, malgrŽ leur foi dans un Messie dont le retour inaugurerait une re de paix, et lĠordre naturel ne serait plus troublŽ...

   Ç Aprs lĠŽpidŽmie de pestilence consŽcutive aux bouleversements dans lĠatmosphre, survient une ŽpidŽmie "spirituelle" qui se propage rapidement sur lĠensemble de la plante : les gens vivent alors un Žpisode de foi intense... È.

 

   Aźţlăn fit un signe ˆ Yěsoū qui encha”na :

 

   Ç Avant le prochain changement dĠŽpoque, la vŽritŽ sera rŽvŽlŽe. On retrouvera des documents, des indices... Puis les humains devront changer beaucoup leurs habitudes. Un retour ˆ la nature sĠimpose !

   Ç La croyance au "progrs" permettant ˆ la longue de sĠaffranchir de toute contrainte aliŽnante nĠest quĠaffabulation, car les sociŽtŽs deviennent de plus en plus agressives, les dirigeants sĠaccrochent au pouvoir et fomentent des guerres, tandis que des gŽnŽrations perverties par lĠapp‰t du gain, lĠintolŽrance religieuse ou des rapports commerciaux dŽbridŽs, font en sorte que la venue dĠun "monde meilleur" se trouve perpŽtuellement remise en question... È.

 

   Le Grand Prtre eut un geste large de la main, brandissant la croix dĠAnkh aux quatre coins de lĠhorizon.

 

   Ç Certes, il faut toujours croire en lĠhomme... et en la survie de lĠhumanitŽ, malgrŽ les terribles dŽsastres naturels qui la menacent et qui peuvent survenir dĠun jour ˆ lĠautre : passage rapprochŽ de comte, chute dĠastŽro•de, inversion des p™les magnŽtiques ou glissement des plaques tectoniques...

   Mme une civilisation qui se targue dĠavoir rŽsolu les derniers mystres de la biologie nĠest pas systŽmatiquement en mesure de sĠadapter ˆ tout changement du milieu ambiant, loin sĠen faut ! Mais la vie procde ainsi par sŽries de cycles, chaque pŽriode de lĠexistence humaine a son dŽcor psychologique propre, offrant des solutions applicables ˆ une situation donnŽe ! È.

 

   A ce moment, lĠonde-pensŽe sĠinterrompit. Pam-Hehla en Žprouva une sensation de tristesse infinie.

   P‰le, mais Žnergique, elle se tourna vers son compagnon qui Žtait plongŽ dans ses pensŽes.

Maintenant, je comprends... Mais en lĠabsence de preuves tangibles des menaces qui psent sur lĠhumanitŽ, il nĠy a paradoxalement aucune raison pour que les autoritŽs politiques modifient intelligemment leur comportement.

Cela vaut aussi pour des savants comme Űl-Tser—r qui ne dŽmordent pas de leurs positions conservatrices !

   Aprs un silence, le chef musŽologue ajouta :

Des ŽvŽnements peuvent surgir qui les feront un jour changer dĠaltitude – sĠil nĠest pas dŽjˆ trop tard !

 

 

*

*   *

  

   Livide, lĠŽpiscopus sentait dĠabondantes gouttes de sueur recouvrir son front et ses tempes. Il commenait ˆ suffoquer, car lĠatmosphre dŽjˆ confinŽe de la salle se remplissait de poussire et devenait franchement irrespirable.

   Parwus, le robot, semblait relativement ŽpargnŽ par ces tracasseries, mme si ses mŽcanismes internes p‰tissaient des fines particules qui pŽnŽtraient de plus en plus nombreuses ˆ travers les orifices de son enveloppe mŽtallique, menaant de perturber durablement son fonctionnement.

   Bien entendu lĠhomme et lĠautomate Žtaient beaucoup plus prŽoccupŽs par le hideux organisme vert dont les cellules prolifŽraient autour dĠeux.

 

   Dans la salle de contr™le, les secousses avaient pour lĠinstant cessŽ, mais le plancher gardait un angle inquiŽtant par rapport ˆ lĠhorizontale, et de nombreux dŽbris jonchaient le sol.

   En proie ˆ une violente quinte de toux, Hăkōn regardait lĠandro•de avec un air plut™t amer qui en disait long sur ses Žtats dĠ‰me.

 

Le gŽnŽrateur thermoŽlectrique ˆ dioxyde de plutonium est en perte de puissance ! fit encore laconiquement ce dernier.

Hein ? se mit ˆ hurler lĠŽpiscopus, car des dŽflagrations sourdes se faisaient entendre dans la pice dĠˆ c™tŽ. QuĠest-ce que tu dis ?

Nous allons bient™t manquer dĠŽnergie !

On ne peut pas remettre la retransmission dĠimages ˆ plus tard, il faut activer le systme de secours qui nous relie ˆ la grande Pyramide de "Knout" !

 

   Tout en maniant fŽbrilement une mini-camŽra quĠil plaait devant lui, Hăkōn procŽda aux ultimes rŽglages. Au mme moment, une violente explosion Žbranla le laboratoire, anŽantissant dĠun coup le dispositif infra-temporel qui permettait de maintenir un lŽger dŽcalage entre le temps dans la base souterraine, et lĠextŽrieur...

 

   LĠŽpiscopus Žtait conscient que sĠil persŽvŽrait dans ses intentions, il pouvait provoquer un formidable court-circuit qui dŽtruirait une bonne partie du plateau de Gizeh !

   Levant les bras au ciel en signe dĠimpuissance, il eut un soupir de lassitude.

Juste au moment o nous allions atteindre notre but ! grommela-t-il en sĠacharnant sur un cadran miniaturisŽ quĠil portait ˆ son poignet, comme un bracelet-montre.

 

   A ce moment, la lampe rouge du visiophone clignota. LĠŽcran sĠŽclaira, la communication avec le MausolŽe Žtait rŽtablie.

 

 

*

*    *

 

   On pouvait maintenant voir au plafond un globe bleu‰tre qui semblait perdu dans lĠespace...

 

   Les deux hauts dignitaires Aźţlăn et Yěsoū sĠen Žtaient allŽs aprs avoir, de manire trs thމtrale, pointŽ un index en direction de lĠastre solaire.

   Puis lĠimage avait basculŽ, montrant des vues spectaculaires du cosmos : galaxies-spirales, essaims dĠŽtoiles et bolides traversant le vide interstellaire !

   Ces dernires minutes, le professeur Ał-Poitoū Žtait restŽ muet, perdu dans ses pensŽes. Tout juste leva-t-il la tte quand Pam, trs Žmue, sĠŽcria :

La Terre !

 

 

   Jetant au chef musŽologue un regard ravi, elle ajouta :

Ces gens-lˆ connaissaient la navigation interstellaire ! Sans doute Žtaient-ils dŽjˆ allŽs sur la Lune ?

 

   Quelques dizaines dĠannŽes auparavant, les techniciens du Ç continent Sud È avaient lancŽ ˆ partir du dŽsert australien une sŽrie de sondes ˆ destination du satellite naturel de la Terre. Celles-ci sĠy Žtaient posŽes en douceur et avaient retransmis des images sur lesquelles on avait cru voir des artŽfacts mŽtalliques, et mme des empreintes de pas !

 

   Bien sžr, lĠon avait alors criŽ ˆ lĠExtraterrestre... A moins que ces vestiges et traces nĠeussent ŽtŽ laissŽs par des astronautes venus de la Terre ?

   En tout Žtat de cause, les investigations sur la Lune avaient vite ŽtŽ arrtŽes par les dirigeants politiques du Ç continent Sud È, car jugŽes sans intŽrt – et bien trop cožteuses !

 

   Peut-tre aussi les chefs de gouvernement ne voulaient-ils pas confronter lĠhumanitŽ avec ce qui avait ŽtŽ son passŽ proche... et laisser les gens vivre sur Terre dans la croyance quĠils Žtaient la premire grande civilisation technologique, juste aprs que leurs anctres fussent sortis des cavernes et de la supposŽe "barbarie" qui aurait ŽtŽ de rgle jusquĠˆ la fin de lĠEmpire romain...

 

Maintenant, nous savons tout – ou presque – de notre Histoire ! reprit la jeune femme.

En tes-vous si sžre ? rŽpliqua Ał-Poitoū.

 

   Son rire sonore rŽsonnait Žtrangement dans la crypte.

Nous nĠavons pas appris grand chose sur ce qui sĠest rŽellement passŽ durant le dernier millŽnaire – autrement dit, hier ! Certains textes apocryphes nous parlent dĠun deuxime Age dĠor, juste aprs lĠEmpire romain... Et puis, nous ne connaissons toujours pas les raisons profondes qui ont prŽsidŽ au dŽclenchement de la Ç bataille de Gog et Magog È, voici cinq sicles ou un peu moins ? Qui Žtaient rŽellement les protagonistes ? Nos historiens parlent de combattants vtus de haillons et brandissant de longues piques...

Bien sžr, cĠest lĠiconographie traditionnelle qui les reprŽsentent ainsi ! A lĠŽpoque, il nĠy avait pas encore de reporters-photo comme ĞŒ-dich, quoique...

Oui, Pam, nous ne sommes sžrs de rien : il se pourrait effectivement que, quelques sicles seulement aprs le dŽclin de Rōma, lĠhumanitŽ – profitant de conditions climatiques idŽales et autres circonstances favorables – ait rapidement dŽveloppŽ une civilisation de haute technologie, avec machines volantes et ordinateurs ! Je me demande parfois si certaines figures historiques que lĠon place habituellement dans lĠEmpire romain ne dateraient pas – en rŽalitŽ – de cette pŽriode ?

Et vice-versa... Sans oublier que certains auteurs veulent drastiquement rŽduire lĠintervalle de cinq sicles quĠil y a entre la fin de lĠEmpire et la Ç guerre de Gog et Magog È !

Une seule personne au monde pourrait nous renseigner, poursuivit la jeune femme, mais...

 

   Elle ne termina pas sa phrase. Au mme moment, lĠimage ˆ lĠŽcran de la Terre se mit ˆ tanguer, ˆ vaciller, comme si la plante devait faire face ˆ dĠimpŽtueuses intempŽries, puis elle se dŽforma.

   Devant Pam et Ał-Poitoū mŽdusŽs, le globe terrestre se transforma en une boule multicolore qui tournoyait sur elle-mme, puis vira au vert glauque, avant dĠexploser, tel un protoplasme fantasque !

 

   Il leur semblait maintenant voir au centre de lĠŽcran un visage... celui dĠun vieillard aux longs cheveux blancs, dont la bouche se tordait en un rictus forcŽ, comme sĠil Žprouvait du mal ˆ parler. Une apparition dĠun autre monde...

 

 

 

 

CHAPITRE  XVIII

 

   Au moment mme o Hăkōn pensait avoir rŽtabli le contact avec le MausolŽe dĠAl-İksăndēr, un court-circuit sĠŽtait produit qui avait mis le feu au revtement en plastique du grand poste vidŽo, dŽgageant dans lĠatmosphre confinŽe du laboratoire dĠŽpaisses volutes noires...

   Fort heureusement, lĠandro•de placŽ non loin de lˆ sut rŽagir avec diligence en dirigeant vers lĠappareil en feu un jet de mousse ignifugeante.

Ne me bouche pas lĠoeil de la camŽra ! fulmina lĠŽpiscopus de sa voix ŽraillŽe.

 

   Sa gorge lui faisait mal, mais il savait que le temps Žtait comptŽ. Les secousses avaient repris, menaant de briser les appareils encore intacts de la salle de contr™le.

Tu deviens de plus en plus maladroit, Parwus ! Regarde, tu en as flanquŽ la moitiŽ par terre...!

 

   En rŽalitŽ sous son air bourru, le vieil homme se faisait beaucoup de soucis, et les mouvements de plus en plus dŽsordonnŽs – comme dŽrŽglŽs – de lĠautomate ne prŽsageaient rien de bon... Apparemment, les dŽlicats circuits de son cerveau Žlectronique avaient dŽjˆ ŽtŽ atteints par le mystŽrieux parasite vert...

 

   Dans le laboratoire souterrain, les ŽvŽnements se prŽcipitaient.

   Quelques instants auparavant, une nouvelle sŽrie dĠexplosions avait ŽbranlŽ lĠensemble des installations du plateau de Gizeh.

 

   Levant les bras au ciel en signe dĠimpuissance, le vieillard aux longs cheveux blancs jeta vers lĠandro•de un coup dĠoeil hargneux.

Juste au moment o nous allions enfin rŽussir... grommela-t-il.

Ma”tre, insista le robot, allez-y... parlez !!  On vous voit ˆ lĠŽcran...

 

   Hăkōn ne se fit pas prier deux fois, dĠautant quĠil distinguait ˆ nouveau clairement sur son moniteur les silhouettes du savant australien et de sa compagne.

   Aprs avoir manifestŽ une certaine hŽsitation, comme sĠil Žprouvait une certaine peine ˆ concentrer son esprit, lĠŽpiscopus prit la parole :

 

Ceci nĠest pas un enregistrement ! Je vous parle depuis le site des Pyramides.

 

   Sur lĠŽcran, il vit les deux personnages se concerter, Pam-Hehla lui fit un signe amical de la main, et lĠhomme ˆ ses c™tŽs – sans aucun doute le professeur Ał-Poitoū – dit quelques mots que lĠŽpiscopus put entendre assez distinctement malgrŽ les bruits qui rŽsonnaient autour de lui.

 

Bonjour, Hăkōn ! – ou bonsoir, je ne sais plus exactement... Heureux de faire votre connaissance... cette fois en direct !

Oui, rŽpondit doucement le vieillard, nous sommes bien dans la mme tranche temporelle !

 

  Il serrait fort contre lui le "rŽgŽnŽrateur de cellules", sans doute pressentait-il quĠil ne lui restait plus trs longtemps ˆ vivre...

 

Venons-en directement ˆ ce que vous dŽsirez savoir, fit-il, car je ne sais pas combien de temps mon systme de retransmission va encore tenir ! Parwus et moi devons faire face ˆ quelques petits problmes techniques...

Nous vous Žcoutons, fit Ał-Poitoū en prenant dŽlicatement sa compagne par lĠŽpaule. Comme vous vous en doutez, nous sommes trs intŽressŽs par la... chronologie des dix sicles ŽcoulŽs !

Tout sĠest passŽ comme vous le supposez, ˆ quelques importants dŽtails prs...

Nos historiens parlent dĠun Empire romain entrŽ en dŽcadence, voici une dizaine de sicles, puis tombant sous lĠassaut des hordes barbares !

 

   Hăkōn faillit sĠŽtouffer, et ce nĠŽtait pas seulement ˆ cause des volutes de fumŽe qui avaient envahi son laboratoire. Aprs sĠtre raclŽ plusieurs fois la gorge de manire peu discrte, il reprit :

Non, non, les hordes barbares, cĠŽtait bien aprs, au moment o il y a eu cette suite de conflits que vous dŽsignez sous le nom gŽnŽrique de Ç guerre de Gog et Magog È !

Mais cĠest tout rŽcent... cela date dĠˆ peine cinq sicles !

Voire seulement de trois... ! renchŽrit Pam qui nĠavait pas oubliŽ sa premire discussion avec lĠŽpiscopus.

 

   Le vieil homme eut lĠair songeur, tout au moins Žtait-ce lĠimpression quĠil donnait ˆ lĠŽcran, alors que son visage se dŽcomposait par intermittence, avant dĠtre restituŽ sous forme de petits cubes colorŽs...

 

Tout ce que je peux dire, poursuivit-il, cĠest que dans lĠintervalle entre la fin de lĠEmpire romain et la Ç guerre de Gog et Magog È, il a existŽ sur Terre une grande civilisation technologique : leurs Žmissions de radio et de tŽlŽvision ont couvert lĠensemble de la plante !

 

   Ał-Poitoū nĠen demeurait pas moins sceptique.

Bizarre que lĠon nĠen retrouve pas la trace dans les vestiges archŽologiques... Bien sžr il y a eu, juste aprs, ces tsunamis et inondations qui ont dŽvastŽ tout lĠhŽmisphre nord ! Beaucoup de mŽtropoles ont pu tre ensevelies sous des dizaines de mtres de boue, comme en Gaule la grande citŽ des Pār-Isis !

A ce sujet, certains astronomes ont mis en cause le passage rapprochŽ dĠune comte dans lĠatmosphre terrestre, avana Pam.

Oui, jĠavais enregistrŽ cet ŽvŽnement, se souvint Hăkōn, il a mme plu ˆ verse pendant plusieurs jours dĠaffilŽe sur le plateau de Gizeh ! En fait, toute cette eau provenait de la comte...

Ainsi, une nouvelle fois, fut balayŽe une civilisation qui Žtait arrivŽe ˆ des sommets de technologie ! ajouta la jeune femme. Ensuite, les survivants ont gagnŽ lĠhŽmisphre austral qui avait ŽtŽ relativement ŽpargnŽ par les cataclysmes... Le Ç continent Sud È est devenu lĠEtat dominant... Et cela nous mne tout droit ˆ la situation actuelle !

LĠhistoire de lĠhumanitŽ nĠest finalement quĠune suite dĠŽpisodes catastrophiques entrecoupŽs de pŽriodes de "progrs" ! sĠesclaffa le savant australien. Avec pour consŽquence, de grandes rŽgressions... quand il ne faut pas repartir carrŽment de zŽro, comme cela fut le cas de lĠ"homme des cavernes" au sud de lĠEurope, voici quelques milliers dĠannŽes !

 

   LĠŽpiscopus ˆ lĠŽcran paraissait las, autant que lĠon pouvait en juger. Il eut un regard sur le c™tŽ.

Parwus ! tonna le vieil homme avant dĠapostropher le robot en latin.

   Mais la rŽprimande cessa vite.

JĠai un problme avec mon andro•de... confia-t-il encore ˆ Pam et au professeur Ał-Poitoū. Il... il ne bouge plus ! Pire, tous les systmes Žlectroniques fonctionnant au plasma biologique sont en train de se dŽgrader dans la pice !

Pouvons-nous faire quelque chose pour vous ? hasarda le chef musŽologue qui sĠinquiŽtait aussi des nombreuses secousses qui au mme moment Žbranlaient le rŽduit dans lequel le duo avait pris place sous le Labyrinthe.

 

   BouleversŽe, Pam ne put sĠempcher de pousser un cri dĠhorreur, car lĠimage de lĠŽpiscopus avait soudain disparu, remplacŽe par celle dĠun animalcule repoussant aux pseudopodes verd‰tres... Celui-lˆ mme qui parasitait lĠinstallation souterraine du plateau de Gizeh !

 

   DĠaprs le son, on devinait que lĠŽpiscopus sĠen prenait ˆ son robot, et quĠil essayait aussi, tant bien que mal, de remettre un peu dĠordre dans son laboratoire.

   Cette agitation fŽbrile dura environ une demi-minute, puis lĠimage assez dŽformŽe du vieillard rŽapparut.

 

Les civilisations sont mortelles... avana la jeune femme pour relancer la discussion.

   Aucun muscle ne bougea sur le visage encadrŽ par lĠŽcran, puis un rauquement jaillit encore de la bouche de Hăkōn qui disparut lentement du champ de vision, tandis quĠune sorte de substance oliv‰tre jaillie de nulle part lĠenveloppait...

 

   LĠancien dignitaire de lĠEmpire romain finit par sĠŽcrouler, entrainant dans sa dŽgringolade la masse protoplasmique.

 

BontŽ divine ! sĠexclama Pam en percevant le bruit sourd dĠune chute sur le carrelage.

Sic transit gloria mundi ! sĠentendit-elle encore rŽpondre.

 

   Puis tout sĠarrta et lĠimage disparut, faisant place ˆ nouveau ˆ la pierre polie.

   Pam, bouleversŽe par ce quĠelle venait de voir, ne rŽagit quĠˆ grand-peine aux injections pressantes dĠAł-Poitoū :

Remontons vite ! Qui sait combien de temps encore cet endroit va rester intact !

 

   Des tremblements secouaient la roche sous le MausolŽe, tandis que le sol se dŽrobait sous leurs pieds au fur et ˆ mesure quĠils gravissaient la dizaine de marches de lĠescalier en pierre.

 

   Une fois parvenus hors de la cavitŽ, ils sĠaffalrent sur les cases en mosa•que du Labyrinthe, avant de se diriger vers le petit groupe de scientifiques et de journalistes qui les attendaient toujours, ˆ proximitŽ de lĠissue provisoire de la salle.

Mais que sĠest-il passŽ ? sĠŽcria HŒ-Dridý. Enfin, vous voilˆ ! H‰tons-nous de sortir du MausolŽe, nous nĠavons perdu que trop de temps ! Tout le secteur est sens dessus dessous...

 

  Űl-Tser—r fut parmi les premiers ˆ rejoindre Ał-Poitoū et la jeune femme.

Quoi que vous dŽclariez maintenant, je maintiens mon opinion sur la chronologie du dernier millŽnaire ! fit-il dĠemblŽe.

   Cela faisait partie de son personnage, aussi personne ne sĠen offusqua, mais le palŽontologue sĠempressa dĠajouter :

Au nom de tous, je voudrais vous dire combien nous sommes heureux de vous revoir vivants ! Avez-vous remarquŽ que la terre a tremblŽ ?

Oui, nous lĠavons ressenti Žgalement. Mais pas de danger, lĠŽdifice est solide ! assura Ał-Poitoū, non sans jeter un regard interrogateur en direction de son assistant HŒ-Dridý.

Le MausolŽe en a vu dĠautres, approuva ce dernier, mais il serait sage de partir vite dĠici...

 

   DĠailleurs, un grondement de tonnerre venant des souterrains autour du caveau de Kliop‰trā et dĠAnt—nius ne fit que confirmer ce point de vue.

 

   Sans panique apparente, le petit groupe gagna lĠextŽrieur o il fut accueilli avec soulagement par les archŽologues et les techniciens participant ˆ la campagne de fouilles. Tous Žtaient dans un Žtat dĠextrme surexcitation retenant leur souffle et sĠenquŽrant de ce qui sĠŽtait passŽ.

 

Succs complet, mes amis ! sĠŽcria le chef musŽologue devant les photographes et reporters. Nous avons appris beaucoup de choses...

 

   Un peu gnŽe de se trouver ainsi le point de mire, Pam-Hehla commenta ses dernires aventures en se servant dĠune allŽgorie :

 

Le Labyrinthe... Il suffisait de suivre le Labyrinthe ! A chaque Žtape de sa progression, lĠhistoire de lĠhumanitŽ se dessinait... Et au bout, nous avons vŽcu la grande initiation !

 

   DŽsormais au centre de lĠeffervescence gŽnŽrale, la jeune femme Žtait pressŽe de questions par les journalistes et les Žtudiants en archŽologie.

   Ce faisant, elle ne pouvait sĠempcher de penser au contact quĠelle avait eu, au fond de la galerie, avec lĠesprit de cet tre cristallin, aprs quĠelle eut touchŽ lĠhologramme du cr‰ne...

 

Quel dommage... reprit HŒ-Dridý en secouant la tte avec regret. Je pense aussi ˆ ce laboratoire surgi des profondeurs de lĠhistoire, sous le plateau de Gizeh, et trs certainement dŽtruit au moment o je vous parle ! Nous en aurons bient™t confirmation, jĠen ai peur...

 

   Avisant Űl-Tser—r qui paraissait grommeler dans son coin, Pam lui dit doucement :

Allons, professeur, ne vous f‰chez pas ! Nous saurons tenir compte de vos objections...

ModŽrez vos propos enthousiastes ˆ la Presse, ma chre ! Vous nĠtes pas sans savoir que certains Žtats de stress provoquent des visions colorŽes ! On croit voir des choses extraordinaires... Peut-tre pensez-vous aussi que des pouvoirs secrets dorment en chacun dĠentre nous ?

 

   ĞŒ-dich prenait des photos sous tous les angles, suivi comme son ombre par le journaliste Rey-nolđ, de la "Durban Gazette".

En tout cas, je nĠaurais jamais pensŽ que pareille chose fžt possible, gloussa le gros homme.

   Sans doute faisait-il allusion au cr‰ne quĠils avaient vu au fond du couloir souterrain.

 

   Mme Űl-Tser—r ne trouvait rien ˆ redire ici...Visiblement, le palŽo-anthropologue nĠavait quĠune seule envie, cĠŽtait que cette agitation cesse...

 

Ma parole ! protesta-t-il dĠun ton vexŽ. Ne me regardez pas tous comme cela, ce nĠest pas moi le fautif...! Dans les prochains jours, le travail des scientifiques va consister justement ˆ vŽrifier les dires de nos trois amis et ˆ sonder le plateau de Gizeh ˆ la recherche de cavitŽs...

 

   Prenant ˆ partie son ancien directeur de thse, la jeune femme sĠŽcria, emportŽe par lĠŽmotion :

Pensez-vous vraiment que vous mĠempcherez de raconter ce que je sais ?

QuĠy a-t-il ? sĠenquit le savant australien qui avait entendu les Žclats de voix.

DĠaccord, cĠest entendu...! fit Űl-Tser—r en sĠadressant directement ˆ Ał-Poitoū. NĠayez aucune crainte ˆ ce sujet, je nĠessayerai pas de censurer vos propos ! Mais comment imaginer que des civilisations que lĠon considre gŽnŽralement comme primitives aient eu des connaissances que nous ne possŽdons que depuis moins de cent ans ?

Quand elles nĠŽtaient pas en avance sur nous... rectifia Pam.

A mon avis, sĠil y a eu dĠautres grandes civilisations dans le passŽ, il nĠest en revanche pas possible quĠelles aient dŽveloppŽ une technologie supŽrieure ˆ la n™tre... LĠŽvolution de la lignŽe humaine ne peut se faire que vers davantage de progrs !

CĠest cela mme, ironisa-t-elle. Dans lĠhistoire de la vie, peu dĠtres pensants prennent dĠeux-mmes lĠinitiative de rŽgresser... Mais lĠhomme a Žgalement une dimension cosmique !  Et ˆ ce titre, il subit son environnement planŽtaire et doit faire face aux cataclysmes dĠoutre-espace...

Oui, et de quel secteur de la galaxie proviendra le prochain gros caillou qui...

 

   Sentant monter un accs de colre, Űl-Tser—r sĠinterrompit et demanda abruptement :

Pourquoi lĠhumanitŽ continuerait-elle ˆ chercher et ˆ crŽer, si un jour elle est appelŽe ˆ dispara”tre...?

Il y a beaucoup de choses que nous ne parvenons pas ˆ comprendre... admit Pam-Hehla.

Mes amis, observa Ał-Poitoū dĠun ton qui se voulait conciliant. Notre mission dans les prochains jours consistera ˆ informer le monde de ce que nous avons vu et appris. Les recherches sur la chronologie des derniers millŽnaires ne font que commencer, mais nous partons sur de bonnes bases !

 

   En acceptant la main tendue, Űl-Tser—r Žvitait aussi de relancer le gŽant australien sur des sujets prtant ˆ controverse...

Parfait ! approuva Pam. Et surtout nĠoubliez pas, messieurs les professeurs, il est trs important de ne pas juger les ŽvŽnements qui viennent de se dŽrouler ˆ la lumire de nos conceptions habituelles... et dogmatiques ! Laissons simplement parler notre bon sens !

 

   Ał-Poitoū entra”na la jeune femme un peu ˆ lĠŽcart.

A quoi bon vous tourmenter, Pam. Nous devons nous montrer patients...

   Elle se serra Žtroitement contre lui. Dans sa tte dŽfilaient les scnes tragiques des deux derniers jours, et surtout lĠagonie du vieillard Hăkōn retranchŽ ˆ Gizeh dans son laboratoire souterrain.

Oui, soupira-t-elle... Mais nous venons dĠassister ˆ quelque chose de si affreux !

 

   Elle secoua la tte comme si elle voulait se convaincre elle-mme.

Il faut nous rendre ˆ lĠŽvidence. SĠil y a une clŽ au mystre de nos origines, elle est en nous ! sĠexclama-t-elle en ressortant la croix dĠAnkh de lĠune de ses poches.

Et puis, renchŽrit Al-Poitou en prenant ˆ son tour la relique, nous pouvons tre sžrs que la part la plus difficile de la destinŽe de lĠhomme est en avant, et non pas en arrire, comme beaucoup semblent encore penser...

 

   A perte de vue, le paysage environnant baignait dans un halo de lumire dorŽe. Le soleil se couchait et le crŽpuscule nĠallait pas tarder ˆ recouvrir la plaine alluviale.

 

Oui, Al, murmura-t-elle, il nous a fallu bien du courage pour surmonter toutes ces Žpreuves.

 

   Sous la chevelure bouclŽe, le fin visage de la jeune femme rŽvŽlait sa force de caractre et sa luciditŽ.

 

Chre Pam, nous oublierons ces longues heures dĠangoisse, croyez-moi... Des moments magnifiques sĠouvrent maintenant ˆ nous !

 

   Lanant au savant un regard langoureux, la jeune femme se contenta dĠajouter :

Oui !

 

- FIN -

 

TerminŽ le 30 aožt 2012