Les hŽritiers de lÕAnkh

 

- roman dÕanticipation -

 

par Franois de SARRE

 

 

 

CHAPITRE  PREMIER

 

 

   Quand il fut dŽcidŽ de remonter le treuil, lÕobscuritŽ avait gagnŽ lÕensemble du plateau.

    Ał-Poitoū, chef musŽologue, ne savait plus trop quelle option choisir. De deux choses lÕune, ou bien il tentait, ˆ la lumire vacillante des lampes, de descendre dans le gouffre qui sÕouvrait ˆ ses pieds, ou bien il remettait toute lÕaffaire au lendemain !

 

   Son regard croisa celui du responsable des fouilles, HŒ-Dridý.

-     Je descends ! sÕexclama-t-il en allumant sa lampe frontale.

JÕassure lՎchelle de corde, rŽpondit aussit™t son subalterne avec un sourire entendu.

 

   Le rond de lumire jaun‰tre fouillait dans les profondeurs, de part et dÕautre du trou bŽantÉ Les deux ouvriers aux rŽels talents dÕacrobates qui avaient hissŽ le treuil nÕavaient gure progressŽ que dÕune dizaine de mtres pendant la journŽe, mais ils avaient fini par localiser et par dŽgager lÕentrŽe de la galerie sous le Sphinx.

   Vue dÕen haut, la cavitŽ Žtait impressionnante, mme si un palier rocheux en contrebas pouvait servir ˆ reposer les pieds du musŽologue et lui permettre de prendre un peu dÕappui.

 

   Ał-Poitoū haussa les Žpaules, comme sÕil voulait conjurer le sort qui sÕacharnait contre lui. Toute la journŽe, le vent de sable avait soufflŽ sur le dŽsert, dŽjouant les plans des archŽologues qui exploraient le site des Pyramides.

 

   Le savant jeta un dernier regard vers la cohorte de journalistes qui patientaient ˆ une vingtaine de mtres, derrire un cordon de sŽcuritŽ installŽ ˆ la h‰te. Les appareils photographiques crŽpitaient de mille lueurs.

   Finalement, il y allait aussi de sa rŽputation dÕhomme de science et de baroudeur intrŽpide. NÕavait-il pas ŽtŽ le premier ˆ pŽnŽtrer dans la grande nŽcropole gauloise des Pār-Isis ? Selon Julius-CŽsar, Žcrivain et Pontifex Maximus romain, dont les Žcrits avaient ŽtŽ consignŽs dans le codex Ē De Bello Gallico Č, les tombes du Pre-Lachaise (orthographe dՎpoque !) dataient de la pŽriode dite Ē intermŽdiaire Č : elles Žtaient donc bien postŽrieures aux conqutes de Rome. Mais selon certains experts, le passage du codex en question aurait pu tre rajoutŽ au texte initial par un copiste tardifÉ

 

   Ce qui Žtonnait les chercheurs, cÕest que les tombes dŽcouvertes Žtaient orientŽes nord-sud dans leur grande majoritŽ, au-lieu de pointer vers le sud-est, comme cՎtait le cas pour les autres nŽcropoles, apparemment plus rŽcentes, qui avaient ŽtŽ retrouvŽes dans cette mme rŽgion de lÕantique Gallia.

   Sur ce site antique des Pār-Isis, le professeur Ał-Poitoū avait notamment mis au jour les caveaux des savants Champollion et Lamarck, pensant y trouver des indices concrets quant ˆ la localisation des temples de Kamit (lÕancien nom de lÕEgypte), ˆ proximitŽ du fleuve Nil en MŽditerranŽe orientaleÉ

 

   Mais une voix au timbre pressant arracha brusquement le savant ˆ ses pensŽes.

-     Eh ! Attendez une minute ! cria un gros homme en rŽprimant ˆ grand peine un juron.

-     Oui, ĞŒ-dich, jÕallais veiller ˆ ce que vous preniez aussi des photos de ma descente dans le gouffre !

   Le gros homme grommela une sorte de remerciement, tout en poursuivant lÕinstallation dÕune minuscule camŽra sur une sorte dՎnorme trŽpied.

 

   Cette fois, il fallait y aller. Ał-Poitoū prit une grande inspiration et posant avec prŽcaution ses pieds sur les barreaux de lՎchelle mobile, il entreprit soigneusement de descendre, saluant de sa main libre la foule des chercheurs, journalistes et badauds.

   Le chef musŽologue jeta un dernier regard vers lÕextŽrieur. Au nord, le dŽsert Žtait parsemŽ dÕoasis, ˆ lÕendroit mme o sՎtendait jadis une ville gigantesque, la mythique Qahir, dont les vestiges affleuraient a et lˆ, de part et dÕautre des mŽandres que dessinait le Nil dans sa course impŽtueuse vers la mer.

 

   LՎnorme masse de la Grande Pyramide, ˆ quelques centaines de mtres derrire Ał-Poitoū et les journalistes, masquait les Žtoiles vers lÕouest, et la lune en son croissant dŽclinant, nÕallait pas tarder ˆ passer prs du sommet o jadis se dressait le pyramidion. Depuis bien des sicles, le revtement calcaire avait disparu, et la partie haute de la pyramide avait servi de camp ou dÕabri aux tribus nomades, ˆ une Žpoque o le sable et les boues du Nil avaient pratiquement recouvert tout lՎdifice ; il en allait de mme de la pyramide voisine, sensiblement de mme taille, que la Tradition attribuait au roi Kh‰fr, qui aurait rŽgnŽ sur le pays de Kamit, voici fort longtemps.

 

-     Professeur !

   La voix venait dÕen-dessous. Une jeune femme blonde dont les cheveux courts et bouclŽs ornaient un visage Žnergique, le sourire aux lvres, mal accoutrŽe dans sa combinaison Žtanche dotŽe dÕune ample capuche, sortait de lÕombre. LՎclat de sa lampe frontale Žtait ce quÕon distinguait le mieux dans lÕobscuritŽ presque totale.

Oui, fit Ał-Poitoū vaguement surpris, se souvenant de la prŽsence de lՎtudiante qui avait ŽtŽ laissŽe en faction devant lÕentrŽe du passage secret sous le Sphinx.

 

   LÕantique monument Žtait encore profondŽment enfoui sous les sables dÕune gigantesque dune, mais son aspect Žtait connu gr‰ce ˆ de nombreuses gravures sur des plats de cŽramique ou sur les vases que lÕon avait dŽcouverts ˆ proximitŽ. Ainsi savait-on que le monstre lŽonin possŽdait une tte humaine.

 

   Quand lÕexplorateur la rejoignit, Pam-Hehla se tenait au niveau de la patte postŽrieure gauche du Sphinx, la seule ˆ avoir ŽtŽ dŽblayŽe compltement, malgrŽ les difficultŽs liŽes ˆ cette excavation. Des mesures ˆ ondes ultra-courtes avaient dŽterminŽ quÕun rŽseau de tunnels existait ˆ seulement quelques mtres de lˆ.

 

 

   La prospection nÕen Žtait quՈ ses dŽbuts. Certains experts souponnaient mme quÕune vŽritable citŽ souterraine se dissimulait sous le plateau des Pyramides. DÕailleurs, des piliers de temples retrouvŽs ˆ Memphis, non loin de lˆ, offraient un rŽcit de la prŽhistoire Žgyptienne gravŽ dans la pierre, et lÕon pouvait notamment y dŽcouvrir le plan supposŽ des galeries de communication sous le Sphinx, entre les pyramides et de grandes cavernes amŽnagŽes dans la roche. Les Žgyptologues Žtaient en droit dÕespŽrer que parois et plafonds Žtaient tapissŽs dÕhiŽroglyphes, cette Žcriture sacrŽe quÕavait ŽtudiŽe Champollion, le savant gallo-romain bien connuÉ

 

   Evidemment, les avis divergeaient sur la manire dont les anciens b‰tisseurs de Kamit avaient ŽclairŽ galeries et tombes. Certains archŽologues pensaient ˆ des miroirs ancrŽs au fond de puits qui rŽflŽchissaient la lumire du soleil, dÕautres pensaient plus prosa•quement ˆ lՎlectricitŽ. Ce mot "Žlectron" (ήλεκτρον) Žtait dÕorigine hellne et avait dÕabord servi ˆ dŽsigner le combustible des piles.

   Tout ce qui venait de lÕantique civilisation nilotique Žtait encore entachŽ de bien des mystres... Les fouilles ne progressaient que lentement, parce que lÕargent faisait dŽfaut, mais aussi en raison du manque dÕintŽrt du grand public.

   Ał-Poitoū en Žtait conscient, cÕest pourquoi il avait jouŽ le jeu mŽdiatique, et tenu ˆ ce que les grands magazines du Ē continent Sud Č fussent prompts ˆ relayer lÕinformation en diffusant moult images. Dans ce cas prŽcis, lՎtudiante en archŽo-anthropologie devenait un atout incontournable, car elle Žtait trs photogŽniqueÉ

 

-     Tout va bien, Pam ? Je pensais que vous Žtiez remontŽe avec les deux ouvriers. Vous savez, on a bien failli vous laisser en basÉ

-     Cela ne mÕaurait pas dŽplu, murmura la jeune femme comme pour elle-mme, il fait meilleur ici quÕau village de tentes. Pas de vent de sable bržlant, ni dՎtudiants farceurs qui viennent vous glisser un scorpion dans la trousse de toiletteÉ

Maintenant, vous allez devoir supporter la prŽsence de votre cuistre de professeur, car nous sommes sans doute ici ensemble pour plusieurs heures !

 

   Ał-Poitoū avisa lÕentrŽe de la galerie sous la patte du Sphinx quÕavaient dŽgagŽe les ouvriers, et y projeta le faisceau dÕune puissante lampe-torche quÕil tenait ˆ la main.

-     Vous nÕavez sans doute pas rŽsistŽ ˆ la curiositŽ dÕen explorer quelques mtres, ou me trompŽ-je ?

-     Non, je vous ai attendu, fit-elle sans trop chercher ˆ convaincre le savant ; dÕailleurs, jÕai trouvŽ ceciÉ

   Sous la clartŽ de sa lampe frontale, Pam montrait un objet de quelques centimtres de long, percŽ dÕun trou ovale, apparemment un pendentif.

Une croix dÕAnkh, sÕesclaffa le musŽologue. On lÕappelle ainsi dÕaprs un terme de lÕancienne langue de MÕser qui signifie "vie"É On en trouve de toutes les Žpoques, manufacturŽes dans diffŽrents alliagesÉ

 

   Certaines de ces croix en laiton, serties de verre colorŽ, proviendraient dÕAsie orientale, car on peut lire, au dos de beaucoup dÕentre elles, la mention "Made in China"É Les historiens et spŽcialistes de la pŽriode ont cru bon de devoir Žchafauder des thŽories sur les possibles contacts, ˆ lՎpoque antique, entre les deux contrŽes pourtant si ŽloignŽes lÕune de lÕautreÉ

-     Savez-vous ˆ quoi une telle croix mÕa toujours fait penser ? sÕinterrogea lՎtudiante en faisant sauter lÕobjet de faon irrŽvŽrencieuse dans le creux de sa main.

-     Pour les rois de Kamit, cՎtait la clŽ de la connaissance des mystres du mondeÉ mais pour le bon peuple, cՎtait simplement une croix percŽe qui pouvait servir de porte-bonheur !

-     Je viens de lÕanthropologie physique, poursuivit la jeune femme en faisant tournicoter la relique entre ses doigts et en lՎclairant sous tous les angles. Je pense ˆ un ŽlŽment constitutif du squelette humain !

-     Je vois ce que vous voulez insinuer, fit Ał-Poitoū en faisant mine de se t‰ter le dos en dessous du sac de route quÕil portait. Cela ressemble bougrement ˆ une vertbreÉ avec un gros trou au milieu pour la moelle Žpinire, les prolongements osseux de part et dÕautre, et la partie "Žpineuse" vers le haut, celle quÕon peut palper sous la peau lorsquÕon y promne la main.

-     Tout juste ! Et lÕempilement de toute une sŽrie de croix dÕAnkh forme un rachis, une colonne vertŽbraleÉ

Le "pilier Djed"É complŽta le musŽologue qui en possŽdait quelques figurations chez lui : la colonne vertŽbrale dÕOsiris !

 

   Mais dŽjˆ il avait pŽnŽtrŽ dans la galerie par lՎtroite ouverture, suivi comme son ombre par la jeune femme. Le mythe dÕIsis et dÕOsiris Žtait connu gr‰ce aux Žcrits dÕauteurs tardifs, retrouvŽs notamment sur le site archŽologique dÕAl-Iksăndēr dans des cylindres scellŽs, ˆ mme la vase du Nil.

-     Tout cela me para”t de bon augure, plaisanta-t-il malgrŽ lÕexigŸitŽ du conduit, le plafond bas, et une poussire tenace qui sÕinfiltrait sous les paupires des deux explorateurs.

-     Professeur, pensez-vous vraiment que ce tunnel puisse nous mener jusquՈ la pyramide de Kh‰fr ?

   Ał-Poitoū sÕappuya sur la paroi pour souffler un peu, aprs quelques minutes de cheminement, car non seulement il faisait chaud, mais le tunnel descendait de faon abrupte et lÕair y devenait de moins en moins respirable. Avant de rŽpondre, il jeta un coup dÕĻil ˆ la boussole quÕil tenait au poignet.

-     Cela nÕen prend pas vraiment la direction, mme si nous sommes dŽjˆ bien engagŽs sous le plateau rocheux. Je pense plut™t que nous allons dŽboucher dans une salle au nord du Sphinx.

LÕhistorien romain Ammianūs Marcēllinus en a parlŽ dans ses Žcrits ; les murs de cette salle seraient couverts dÕinscriptionsÉ

 

   Pour dÕautres auteurs, comme Hr—dotos HalicarnssŽos, le Sphinx avait ŽtŽ construit par le roi (pharaon) Kh‰fr, tout comme la pyramide la plus proche, mais cet Žcrivain grec ne fait nulle rŽfŽrence ˆ des galeries ou ˆ une salle souterraine. En revanche, Hr—dotos a dŽcrit des coquillages fossiles dans la roche du Plateau des Pyramides, et il en avait dŽduit que la mer recouvrait autrefois les lieux. CÕest lui aussi qui a Žcrit que lÕEgypte (comme il lÕappelait) avait ŽtŽ un don du ciel, et probablement le Ē grenier ˆ blŽ Č des peuples hellŽnistiques qui habitaient sur les deux rives de la mer MŽditerranŽe.

 

   Ał-Poitoū voulut encore ajouter quelque chose, quand soudain un bruit venant de derrire le fit sursauter. Du regard, il intima ˆ lՎtudiante lÕordre de ne pas bouger, mais lÕexpression inquite sur son visage se transforma vite en un sourire dŽtendu, quand il reconnut dans un halo de lumire la silhouette trapue de son collaborateur, HŒ-Dridý. Celui-ci faillit dÕailleurs sՎtaler ˆ terre en arrivant jusquՈ eux, tant la pente Žtait raideÉ et le sol recouvert dÕune pellicule dÕargile glissante qui ne facilitait gure la descente : il fallait constamment se cramponner des deux mains aux parois lisses de la galerie.

-     Je pensais tre plus utile ici quÕen haut, fit-il en contr™lant ˆ grand peine sa respiration qui Žtait devenue sifflante.

-     Mais oui, rŽpondit le musŽologue, un brin narquois. Tout se passe bien en surface ?

Le vent est compltement tombŽ, ainsi que lÕintŽrt des journalistes, dÕailleursÉ commenta le chef des fouilles dÕun air dŽsabusŽ. JÕai donc laissŽ quelques ouvriers ˆ lÕentrŽe du puits, et jÕen ai profitŽ pour venir vous rejoindre !

 

   HŒ-Dridý faisait partie des Žgyptologues ("spŽcialistes de lÕancienne Kamit") qui auraient prŽfŽrŽ que lÕon recherch‰t en prioritŽ la tte du Sphinx...

   Selon certains calculs, celle-ci devait se trouver ˆ une vingtaine de mtres de lÕentrŽe du puits qui avait ŽtŽ creusŽ en surface, sensiblement au mme niveau, mais malencontreusement sous une grosse butte de boue et de sable agglomŽrŽs. Il aurait sans doute fallu de longues semaines de terrassement pour y parvenir. CÕest pour cela quÕAł-Poitoū avait privilŽgiŽ lÕexploration des galeries que lÕon avait dŽtectŽes au sonar, ˆ la verticale des pattes arrire de la gigantesque statue et sous sa "queue".

 

   On a estimŽ que voici prs de cinq cents ans, le sable avait repris possession des lieux, ensevelissant le Sphinx, les temples et les demeures des prtres, ainsi quÕune bonne partie des pyramides. Dans le mme temps, la ville voisine de Qahira semblait avoir ŽtŽ vidŽe de ses habitants, dŽtruite par un cataclysme dont on ignorait toujours la teneur et lÕampleurÉ

 

-     Avez-vous une idŽe de la profondeur o nous sommes par rapport ˆ la patte droite du Sphinx ? sÕenquit Pam-Hehla qui faisait mine dՎtudier la structure des roches de la paroi, tandis que les deux hommes discutaient entre eux.

-     Je vais vous dire cela tout de suite, rŽpondit HŒ-Dridý en extirpant de lÕune de ses poches un cadran graduŽ, reliŽ ˆ un systme de radioguidage. Si lÕappareil fonctionne bien, nous sommes ˆ 50 m de la surface, donc ˆ environ 30 m sous le Sphinx.

Et nous nous dirigeons en ce moment plut™t vers le nord-est, complŽta Ał-Poitoū aprs un bref regard sur sa boussole. Autrement dit, nous progressons en direction de la Grande Pyramide, celle que les Anciens appelaient aussi "Knout".

 

   Tout comme celle de Kh‰fr, plus petite de quelques mtres, mais nettement moins volumineuse, la Grande Pyramide avait servi ˆ de multiples usages pendant lÕAntiquitŽ. Encore aux trois-quarts recouvertes par le sable et par une espce de boue compacte quÕon nommait "khՙff" dans la rŽgion, les deux pyramides nÕavaient encore gure ŽtŽ ŽtudiŽes ˆ ce jour, il y en aurait dÕailleurs prs dÕune centaine dÕautres, cachŽes sous les dunes alentour. Pour une majoritŽ de chercheurs, les pyramides avaient servi de greniers ˆ grain (cÕest le sens premier du mot grec ¹υραμίς), ˆ lՎpoque des premires dynasties de Kamit, ou bien encore elles avaient ŽtŽ de gigantesques rŽservoirs ˆ eauÉ

 

   DÕailleurs, parmi les textes rŽcupŽrŽs dans les cylindres dÕAl-Iksăndēr, il y avait aussi un document en langue arabe qui rapportait la construction dՎdifices de ce type, trois sicles avant le DŽluge :

 

   Ē Saurid Ibn Sahloūk, roi dÕEgypte, fit un rve : une grande catastrophe avait frappŽ la Terre, les hommes Žtaient couchŽs sur le sol, les Žtoiles tombaient les unes sur les autres avec un bruit terrible. Le roi n'en souffla mot ˆ son entourage, mais s'Žtant rŽveillŽ avec une telle peur, il rassembla les grands prtres de toutes les provinces de l'Egypte, cent trente en tout, dont le chef Žtait Aklim˜n.

   Ē Lorsqu'il leur exposa toute l'affaire, ils mesurrent l'altitude des Žtoiles et, faisant leur pronostic, prŽdirent un DŽluge. Le roi demanda : "Atteindra-t-il notre pays ? ". Ils rŽpondirent : "Oui, et il le dŽtruira". Mais comme il restait encore un certain nombre d'annŽes ˆ attendre, il donna lÕordre de construire pendant ce temps des pyramides aux caves vožtŽes. Il remplit celles-ci de talismans, d'objets Žtranges, de richesses, de trŽsors, mais aussi dÕinstruments en fer, de modles de vaisseaux en argile, dÕarmes qui ne rouillaient pas et de verreries quÕon pouvait plier sans les briser Č.

   Malheureusement, la suite nÕa pas ŽtŽ consignŽe dans le manuscrit. En tout Žtat de cause, lÕhypothse dÕun DŽluge ne faisait pas lÕunanimitŽ auprs de la communautŽ scientifique, bien que lÕon retrouv‰t des rŽcits similaires dans dÕautres textes antiques.

 

   Entretemps le groupe Žtait parvenu jusquՈ un coude dans la galerie. HŒ-Dridý qui marchait en tte sÕarrta net, sa lampe frontale jouant avec les ombres, ce qui donnait ˆ la scne une allure fantasmagorique.

-     Une herse ! fit-il. Le passage est fermŽ !

-     Mince, alorsÉ sÕexclama Ał-Poitoū dŽcontenancŽ. VŽrifions sÕil nÕy a pas une serrure, un loquetÉ

-     Non, reprit lÕarchŽologue aprs un rapide examen de la grille. Si mŽcanisme dÕouverture il y a, il nÕest en tout cas pas apparentÉ On dirait mme que les barreaux font corps avec la roche !

-     Une sorte de grs dur, me semble-t-il, ajouta Pam. Ce serait vraiment bte dՐtre bloquŽs iciÉ

-     Il doit bien y avoir une solution, grommela le chef musŽologue dŽpitŽ.

-     Trouvons-la vite, renchŽrit HŒ-Dridý aprs un coup dÕĻil ˆ lÕun de ses instruments, car lÕair me para”t de plus en plus irrespirable.

-     QuoiqueÉ remarqua la jeune femme, de temps en temps je sens un courant frais passer le long de mes joues. Cela voudrait dire quÕil y a quelque part un appel dÕairÉ de lÕautre c™tŽ de la grille !

Oui, mais comment passer lÕobstacle ? questionna le professeur en poursuivant lÕinspection des barreaux de sa main droite gantŽe.

 

   Il rŽflŽchit quelques instants.

Quelque chose de similaire est arrivŽe ˆ une Žquipe dÕarchŽologues sur le site dÕAl-İksăndēr, quand ils ont retrouvŽ le tombeau de la mythique reine Kliop‰trāÉ Laissez-moi rŽflŽchirÉ

 

   Ał-Poitoū faisait allusion ˆ un ŽvŽnement qui remontait ˆ une vingtaine dÕannŽes en arrire, alors que des explorateurs du Ē continent Sud Č avaient commencŽ lÕinspection dÕune zone aride en plein dŽsert. Mais ˆ lՎpoque antique, le niveau de la MŽditerranŽe Žtait sensiblement plus haut, et la mer avait encore dž lŽcher les fondations du temple o furent retrouvŽes les dŽpouilles de la reine et de son amant Ant—nius.

   LÕaccs ˆ la crypte o ils reposaient Žtait Žgalement barrŽ par une sorte de herse, mais les chercheurs eurent par bonheur la possibilitŽ de lire sur la paroi une sŽrie dÕhiŽroglyphes accompagnant les cartouches royaux. De lՎtude de ces signes ressortait quÕune vibration – ou un son – Žtait ˆ mme de dŽclencher le mŽcanisme dÕouvertureÉ

 

   On savait par ailleurs que certains objets Žtaient capables dՎmettre une Žnergie vibratoire, vŽritable "onde de forme", susceptible de dŽclencher un dispositif ŽlectromagnŽtique par simple contact.

 

-     Pam, la croix dÕAnkhÉ les Anciens lÕappelaient aussi la "clŽ" dÕAnkhÉ

-     Oui, sՎcria la jeune femme en ouvrant lÕune des poches de sa combinaison. La vertbre sacrŽe dÕOsiris va nous ouvrir la porte vers la salle de la ConnaissanceÉ!

-     Lˆ dans le mur, il y a comme une encoche qui pourrait nous servir, fit en Žcho HŒ-Dridý. Mais le mŽcanisme marche-t-il encore ?

En tout cas, quelle chance dÕavoir retrouvŽ cet objet, sans doute perdu ou oubliŽ par quelque prtre de lՎpoque antique !

 

   Ał-Poitoū saisit fŽbrilement la croix dÕAnkh que lui tendait Pam et la plaqua sur lÕempreinte ˆ mme le mur. Elle sÕy adaptait parfaitement.

   Le suspense dura encore quelques secondesÉ Puis avec un grincement insoutenable, la herse se leva pour dispara”tre vers le haut, comme avalŽe par la roche !

   La voie Žtait libre...

 

-     Ce qui est incroyable, commenta le chef musŽologue, cÕest que ce mŽcanisme fonctionne encore, aprs tous ces milliers dÕannŽesÉ

-     Peut-tre les galeries et salles sont-elles toujours habitŽes ?, avana Pam. Ou du moins, entretenuesÉ mais par quels mystŽrieux personnages ?

En tout cas, ceux qui ont jadis construit les pyramides et sculptŽ le Sphinx possŽdaient un savoir-faire qui laisse encore pantois aujourdÕhui, complŽta HŒ-Dridý, quand on se reprŽsente la masse des blocs de pierre acheminŽsÉ mme sÕil semblerait depuis de rŽcentes analyses physico-chimiques quÕau moins une partie de ces pierres aient ŽtŽ coulŽs sur place, au moyen de coffrages ajustŽs au centimtre prs !

 

   Les maons de lՎpoque auraient mŽlangŽ du sable ou de la poudre de pierre ˆ un liant, avant de dŽlayer la prŽparation ainsi obtenue, puis de sÕen servir pour remplir un moule ˆ lÕemplacement dŽsirŽ sur la pyramide. La pierre Žtant ainsi reconstituŽe, il nÕy avait plus quՈ dŽmoulerÉ

-     Il fallait bien, poursuivit Ał-Poitoū en faisant signe ˆ ses deux compagnons de reprendre leur marche ˆ travers lՎtroit boyau, que les parois fussent solides et tout ˆ fait Žtanches si, comme je le pense personnellement, les pyramides Žtaient de gigantesques rŽservoirs dÕeau !

-     Un revtement de calcaire blanc recouvrait tous ces blocs de pierre ajustŽs les uns aux autres. On en voit encore la trace prs du sommet de la pyramide qui est la plus proche du Sphinx. Mais pour en revenir ˆ la croix dÕAnkh  – Pam avait vite remis la prŽcieuse ic™ne dans lÕune de ses poches – et ˆ ce mystŽrieux mŽcanisme, jÕai peut-tre une idŽe.

Dites voirÉ ˆ ce stade toutes les tentatives dÕexplication sont bonnes ˆ prendre, etÉ

 

   Mais HŒ-Dridý qui cheminait en tte ne termina pas sa phrase ; il resta quelques instants interloquŽ, avant de reprendre sa progression.

-     Des marches, fit-il.

-     En bŽton, me semble-t-il, complŽta le chef musŽologue. En tout cas, elles nÕont pas ŽtŽ taillŽes dans la roche. Peut-tre arrivons-nous ˆ destination ? Il sՎpongeait le front ˆ lÕaide dÕun mouchoir. JÕai lÕimpression quÕil fait diantrement chaud iciÉ Mais que vouliez-vous dire, Pam ?

-     Ce nÕest bien sžr quÕune hypothse, encha”na la jeune femme, mais selon certains physiciens, des Žnergies puissantes peuvent na”tre ˆ partir de formes particulires : il sÕagirait dans ce cas dÕun phŽnomne de nature ŽlectromagnŽtique.

-     Ainsi la croix dÕAnkh dans la mouture sur la paroi de la galerie suffisait ˆ elle seule ˆ dŽclencher lÕenvoi dՎnergie sous forme dÕondesÉ lesquelles auraient mis en route le mŽcanisme dÕouverture, termina Ał-Poitoū. Certains chercheurs un peu marginaux pensent mme que toute lÕarchitecture, la statuaire ou encore le graphisme des objets les plus courants dans lÕAntiquitŽ, obŽissaient ˆ ces lois dՎmissions dÕondes de forceÉ Tout Žtait calculŽ pour gŽnŽrer un Žquilibre idŽal, ou encore pour produire une Žnergie gratuiteÉ simplement ˆ partir dÕondes de forme !

-     Nous ne connaissons pas grand chose de cette civilisation de Kamit, qui nÕen finit pas de nous Žtonner ! Si nous possŽdions le secret des Žmissions dՎnergie par la forme, nous pourrions Žconomiser une bonne partie de notre ŽlectricitŽ !

-     Quand je pense quÕil y a des chercheurs, comme Űl-Tser—r, de lÕuniversitŽ du Cap, qui estiment que les Egyptiens nՎtaient pas trs avancŽs dans leurs connaissancesÉ En effet, selon ces savants qui se targuent de science objective, la progression de lÕhumanitŽ nÕavait pu tre que "linŽaire"É dŽbutant au stade des cavernes et des grottes ornŽes pour aboutir ˆ notre civilisation actuelle !

-     Oui, et ce monsieur ne serait-il pas par hasard votre directeur de thse, Pam ?

En tout cas, cÕest lÕun des anthropologues les plus Žminents du moment, un spŽcialiste dans lՎtude des humains fossiles au sud du grand dŽsert borŽal. Je vais dÕailleurs le rejoindre ds demain sur un site de fouilles qui se trouve ˆ proximitŽ de lÕocŽan Indien.

 

   Ał-Poitoū acquiesait en hochant la tte. En gros, les chercheurs universitaires et les savants dÕinstitutions privŽes se divisaient en deux clans, chacun ayant une approche radicalement diffŽrente des grands sujets historiques. Les uns pensaient que lÕhistoire de lÕhumanitŽ se faisait par paliers, avec des Žpisodes de progrs et des pŽriodes de rŽcession causŽes par de grands cataclysmes planŽtairesÉ Les autres niaient la rŽalitŽ de tels ŽvŽnements : ˆ les en croire, lÕhomme aurait ŽvoluŽ en droite ligne ˆ partir des "singeo•des" primitifs que lÕon dŽterrait a et lˆ dans les couches gŽologiquesÉ

 

   Ce faisant, HŒ-Dridý Žtait parvenu au bas des marches de la galerie, suivi par ses deux compagnons. Devant eux le couloir sՎlargissait sensiblement.

   Plus personne ne parlait. Une sorte dÕentrŽe semblait se dessiner ˆ peu de distance dans la roche. Deux colonnettes en mŽtal cuivrŽ flanquaient de part et dÕautre ce qui ressemblait ˆ un porche. Les trois archŽologues sÕen approchrent quasi religieusement. Avec un ensemble parfait, leurs lampes fouillrent lÕobscuritŽ dÕune crypte au plafond vožtŽ, qui devait mesurer une quinzaine de mtres de longueur, sur environ dix de large.

 

   Ils Žtaient arrivŽs dans une pice vide ˆ lÕexception dÕun grand sarcophage en pierre, lui aussi compltement vide, comme ils purent vite sÕen assurer.

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE  II

 

   La vue vers lÕextŽrieur, depuis la grotte en lŽger surplomb, Žtait saisissante. Dans la brume cÕest tout juste si lÕon apercevait au loin, par delˆ les grandes terres ocre rouge o poussaient les acacias sauvages, le ruban bleutŽ de cet ocŽan que les gŽographes appelaient toujours "indien", du nom dÕun mythique peuple dÕAsie du sud.

   La caverne perchŽe qui dominait la plaine alluviale abritait lÕun des plus importants gisements prŽhistoriques au monde.

   A ce jour, les fouilles avaient rŽvŽlŽ plus dÕune centaine de fragments dÕos fossiles, ainsi que des silex taillŽs et des bifaces, mais aprs sept ans dÕun travail acharnŽ au milieu des sŽdiments dŽposŽs par les multiples transgressions marines, lՎquipe de chercheurs venait enfin de dŽcouvrir un cr‰ne complet de lÕoccupant des lieuxÉ

 

   LÕair songeur, Űl-Tser—r se dŽtourna du magnifique paysage pour scruter ˆ lÕintŽrieur de la grotte o ouvriers et Žtudiants procŽdaient aux diffŽrentes mensurations dÕusage. Cela prenait du temps, car il fallait respecter un strict protocole de fouilles. La mise au jour de restes dÕhominiens fossiles ne se faisait quÕaprs lÕenlvement mŽticuleux de la gangue terreuse qui les recouvrait. Chaque trouvaille rŽpertoriŽe, que ce fžt un morceau dÕos long, une vertbre ou un silex taillŽ, Žtait dÕabord laissŽe en place, photographiŽe, puis positionnŽe dans lÕespace ˆ lÕaide dÕun systme ˆ trois coordonnŽes : largeur, longueur et hauteur.

 

-     Professeur ! murmura lÕun des Žtudiants, un grand gaillard en tenue kaki avec casque de feutre. Nous allons enfin pouvoir sortir le cr‰ne de son pŽrimtreÉ

   Sa voix Žtait ˆ peine audible, sans doute pour ne pas troubler la solennitŽ de lÕinstant.

-     Merci, Űg-Tałet. Nous allons bient™t pouvoir tenir cette petite merveille entre nos mainsÉ

   Les vestiges prŽhistoriques retrouvŽs dans la grotte de Tō-Havěl permettaient de reconstituer fidlement la vie et lÕenvironnement dÕun campement dÕhommes anciens  – ou ne sÕagissait-il pas plut™t de primates bipdes apparentŽs ˆ lÕhommeÉ?  Le dŽbat Žtait encore loin dՐtre tranchŽ.

 

   En tout cas le cr‰ne rŽcemment exhumŽ, gure plus gros quÕun pamplemousse, prŽsentait des caractres anatomiques quÕon avait dŽjˆ retrouvŽs en maints endroits sur le continent africain, ˆ savoir :

 

-     un front fuyant,

-     un gros bourrelet osseux au dessus des orbites oculaires,

-     une m‰choire avancŽe

et une bo”te cr‰nienne rŽduite.

 

   Sans doute son cerveau Žtait-il bien plus petit en proportion de celui des populations actuelles.

 

   Le lieu de fouilles Žtait idŽalement situŽ, non loin de lՎquateur, dans ce pays verdoyant et sauvage quՎtait la Zamibie, un peu au sud de ce que les Anciens appelaient la "Corne de lÕAfrique".

   Űl-Tser—r faisait partie des anthropologues qui thŽorisaient une ascendance simienne de lÕhomme, ˆ la diffŽrence dÕun bon nombre de savants de lÕEmpire des Terres du Sud (appelŽ aussi "continent Sud") qui privilŽgiaient, quant ˆ eux, lÕidŽe de lÕexistence passŽe de singes bipdes – notamment ici, ˆ Tō-Havěl.

   En grommelant intŽrieurement, il pestait contre son Žlve, Pam-Hehla, qui au mme moment se trouvait sur le plateau des Pyramides avec des confrres archŽologues. Elle nÕavait rien trouvŽ de mieux que de mettre en doute son concept de filiation de lÕhomme par le Morotopithecus, et cela dans lÕun des plus gros tirages de la c™te Est, la Ē Durban Gazette Č !

 

   Quant ˆ son vieux collgue Ał-Poitoū, il Žtait mondialement connu pour les recherches quÕil avait menŽes sur la pŽriode dite "intermŽdiaire", voici une dizaine de sicles.

   Le continent europŽen, maintenant peu peuplŽ – car recouvert dÕune steppe aride sur une grande partie de sa surface – Žtait alors verdoyantÉ

   Mais les tŽmoins muets de cette antique Žpoque de gloire restaient sans conteste les fameuses Ē cathŽdrales Č.

   Ce nom provenait du grec "‡‡ ŒŠ–‡" signifiant "sige bas", une allusion sans doute au pouvoir des chefs religieux – alors que la Ē basilique Č Žtait le domicile du roi hŽrŽditaire.

 

   On avait retrouvŽ en Europe occidentale beaucoup de ces imposants Ždifices enfouis sous plusieurs mtres de sŽdiments. Leur plan de base nՎtait pas sans rappeler la croix Ankh de la tradition Žgyptienne...

   En revanche, on se perdait en conjectures quant ˆ la signification des motifs religieux qui sÕaffichaient sur les porches et colonnades, tels que : coqs, lions, aigles, dragons et autres animaux extraordinairesÉ De mystŽrieux rites avaient dž sÕy dŽrouler jadis, en rapport sans doute avec le rythme des saisons. En tout cas, les cathŽdrales Žtaient ostensiblement tournŽes vers lÕest, dans la direction du soleil levant !

 

   Le professeur fut interrompu dans ses rŽflexions par les cris dÕenthousiasme des Žtudiants zamibiens, ˆ quelques mtres en dessous de lui. Űg-Tałet lÕavait prŽcŽdŽ sur lÕescabeau qui permettait dÕaccŽder au niveau infŽrieur des fouilles. Il braquait une Žnorme lampe-torche dans la pŽnombre.

-     La voici, cette petite merveille, sՎcria-t-il en Žclairant le fossile par le haut.

-     Oui, fit en Žcho lÕun des assistants, soulevant dŽlicatement la relique ˆ laquelle adhŽraient encore quelques crožtes pierreuses. Le voilˆ enfin, notre anctre ˆ tous !

Mettez-le dans un panier, on va le remonter en pleine lumire, ordonna Űl-Tser—r dans le brouhaha ambiant.

 

   LÕanthropologue ne tenait pas ˆ trop prolonger la discussion sur lÕancestralitŽ du fossile, ni ˆ discourir sur son Žventuelle identification comme "Pre" de telle ou telle nationÉ Plusieurs ethnies se c™toyaient ici dans la grotte, dont des Pies ˆ la peau blanche et noire, des kleptons au teint clair, des Sara• aux yeux bridŽs, et lui-mme, un Taung dÕAfrique du Sud, ˆ la longue chevelure flamboyante !

 

   ArrivŽ devant lÕentrŽe de la grotte, Űl-Tser—r, qui entretemps avait rŽcupŽrŽ le cr‰ne, le dŽposa quasi religieusement sur une tablette de briques servant de socle, puis aprs avoir reculŽ de quelques pas, le contemplait avec dŽlectation dans un silence ˆ peine troublŽ par les rumeurs de la savane alentour, calaos et macaques hurleurs.

 

   - Plus je le regarde, et plus je le trouve humainÉ confiait-il sereinement ˆ son assistant.

   Űg-Tałet se garda bien de faire un commentaire. Laissant le savant ą ses contemplations, il sÕen retourna auprs des fouilleurs qui avaient commencŽ ˆ ranger leur matŽriel en prŽvision de la nuit.

Plus je le contemple, et plus je lui trouve lÕair humainÉ soliloquait toujours le palŽontologue en pleine crise dÕauto-persuasion.

 

   Il nÕy avait gure que les longs cris plaintifs des renards volants pour lui rŽpondre. Ces grandes chauves-souris appelŽes aussi diacoptres, venues autrefois du sud-est asiatique, avaient dŽveloppŽ dans la rŽgion zamibienne des caractŽristiques Žtonnantes.

   Ainsi les m‰les possŽdaient-ils de longues mamelles et pouvaient produire du lait(1), car leurs glandes mammaires Žtaient fonctionnelles !

(1) Authentique

 

   Quant aux femelles, elles avaient pris lÕhabitude de se nourrir du sang des mammifres, sÕattaquant de prŽfŽrence au bŽtail, mais ne dŽdaignant pas de mordre aussi des humains si lÕon ne prenait pas les prŽcautions nŽcessaires : dans la pratique, il valait mieux ne pas dormir seul en brousse !

   Tandis que les femelles vaquaient en qute de protŽines pour nourrir leur embryon in utero, les pres chauves-souris restaient dans les grottes et sÕoccupaient de la portŽe prŽcŽdente en dispensant leur laitÉ

 

   Chez tous les m‰les de mammifres, lÕhomme y compris, non seulement les tŽtons sont apparents, mais des glandes mammaires rudimentaires existent encore. Cela avait donnŽ lieu ˆ la spŽculation que chez les mammifres ancestraux les deux sexes allaitaientÉ et que cÕest seulement au cours de lՎvolution rŽcente que cette fonction avait ŽtŽ perdue par lÕhomme "masculin" !

 

  La question des origines de lÕespce humaine divisait toujours la communautŽ scientifique, alors que divers groupes dÕinfluence ou Ē lobbies Č se formaient a et lˆ, ne rel‰chant pas la pression sur les politiques afin quÕils adoptassent des positions en accord avec les grands courants religieux du moment.

   Űl-Tser—r pensait ˆ Pam-Hehla, son Žtudiante qui avait dŽcouvert une vertbre presque entire dÕhominidŽ dans cette mme grotte, quelques semaines auparavant. Ce fossile Žtait restŽ pour lÕinstant dans sa gangue pierreuse, car lÕattention et lÕintŽrt des fouilleurs sՎtaient vite reportŽs sur le cr‰ne que lÕon venait aujourdÕhui de dŽgager. Mais la pice trouvŽe par la jeune femme Žtait en ce sens Žtonnante (il sÕagissait dÕune 7me vertbre dorsale) quÕelle Žtait en tout point semblable ˆ celle dÕun humain contemporain, ce qui bien sžr ne cadrait pas du tout avec la thŽorie dÕune ascendance ˆ partir du singe, que le professeur en palŽoanthropologie prŽconisait par ailleurs.

 

   En tout cas, cette vertbre ne correspondait pas au cr‰ne de type plut™t simien quÕil tenait entre ses mainsÉ

   Soit celle-ci provenait dÕun homme vŽritable qui avait vŽcu ˆ la mme Žpoque dans la caverne, soit (comme lÕavait soutenu Pam-Hehla), lÕanatomie de la vertbre montrait que le primate fossile de la grotte Žtait issu dÕune lignŽe originelle de bipdes.

   Dans ce cas, le Morotopithecus nÕavait pas ŽvoluŽ vers lÕhomme de type moderne, mais ˆ lÕinverse, il Žtait en train de sÕen Žloigner !

 

   Les fouilles devaient se poursuivre un certain temps encore. Comme les continents septentrionaux, Europe ou AmŽrique du Nord, avaient ŽtŽ autrefois recouverts par une Žnorme calotte glaciaire, les recherches se concentraient surtout sur la frange Žquatoriale du globe terrestre.

 

   Ē LÕhomme est un primate tropical Č Žcrivait dŽjˆ Charles Darwin, un Žrudit autodidacte de la "PŽriode intermŽdiaire", dont les Žcrits avaient ŽtŽ retrouvŽs ˆ Al-Iksăndēr, mais aussi sous le tumulus de Melbourne prospectŽ par lՎquipe du professeur B—-Kæppēs, voici une vingtaine dÕannŽes. En lÕoccurrence, il sÕagissait des vestiges dÕune trs ancienne bibliothque renfermant de nombreux feuillets plastifiŽs et enfermŽs dans des cassettes en cuir, le tout ŽparpillŽ aujourdÕhui dans des cendres volcaniques.

 

   Darwin, malgrŽ son positionnement en lÕan 858 ab urbe condita, Žcrivait non pas en latin, mais dans une langue appelŽe "english", considŽrŽe comme une forme archa•que de lÕaustralien ou aussish, toujours parlŽ par un bon tiers de la population mondiale.

   Avec un peu dÕentra”nement, on pouvait mme lire sans trop de difficultŽs son ouvrage majeur, intitulŽ "De lÕorigine des espces". Ce Britannique (du nom de lÕancien archipel Britannia, au nord de lÕEurope, aujourdÕhui sous les eaux) insistait ˆ lՎpoque sur la variabilitŽ des lignŽes animales : une vŽritable clŽ pour comprendre lՎvolution des espces !

 

   Darwin se dŽmarquait ainsi dÕAristotŽls, le MacŽdonien qui avait Žtabli des classifications rigides, qualifiant lÕhomme de "bipde sans plumes", ˆ la diffŽrence des oiseaux, autres bipdesÉ mais "ˆ plumes", ceux-lˆ !

 

   En revanche, on ne possŽdait que de rares extraits de ses Žcrits postŽrieurs, consacrŽs essentiellement ˆ la descendance humaine.

   Darwin se montrait lÕardent partisan dÕune Žvolution des lignŽes dÕhomino•des au cours des res gŽologiques. Mais il ne donnait pas vŽritablement la solution de lՎnigme, et ne se rŽfŽrait pas aux pices fossiles retrouvŽes en son temps.

   Par recoupement avec dÕautres documents de la mme Žpoque, on pouvait cependant penser que des restes dÕhominidŽs anciens avaient ŽtŽ dŽcouverts au nord de la MŽditerranŽe, en particulier ceux attribuŽs ˆ "NŽandertal", une sorte dÕhomme spŽcialisŽ, ˆ lÕaspect robuste et massif.

 

   Bien que ce type de cr‰ne prŽsent‰t des traits simiens, il ne sÕagissait pas ˆ proprement parler dÕun cha”non Žvolutif Ē entre le singe et lÕhomme Č. Mais comme lÕEurope occidentale nÕavait ŽtŽ que trs peu rŽ-explorŽe depuis le retrait des glaciers, on nÕavait ˆ ce jour retrouvŽ que des fossiles fragmentaires de ces nŽandertaliens.

   Heureusement, quelques dessins Žtaient parvenus jusquÕaux palŽontologues contemporains qui pensaient gŽnŽralement que NŽandertal(2) appartenait ˆ une espce humaine distincte de la n™tre, un peu comme le fossile de Tō-Havěl et quelques autres. Mais peut-tre y avait-il eu quelques mŽtissages en Europe ou en Asie, comme semblait le montrer une rŽcente Žtude des acides nuclŽiques extraits de la substance osseuse.

(2) Ou Neanderthal, selon la graphie de lՎpoque

 

   La question qui se posait Žtait de savoir pourquoi lÕhomme de NŽandertal sՎtait Žteint ? Sans doute fut-il exterminŽ par lÕHomo sapiens (un nom remontant au naturaliste de langue latine Carolus Linnaeus, probablement un officier de lÕarmŽe romaine stationnŽ dans le nord de lÕEurope, comme attestŽ par lÕhistorien Tacitūs).

 

   Il y avait aussi les partisans du "catastrophisme" qui croyaient que cet homme – qui nÕen Žtait pas vraiment un – avait disparu au cours dÕun cataclysme planŽtaire, en mme temps que les peuples de la "Premire AntiquitŽ", les MŽgalithiques, ceux-lˆ mmes qui avaient ŽrigŽ dՎnormes constructions en pierre sur tout le pourtour du globe terrestre.

   Certains archŽologues allaient jusquՈ penser que les fameuses cathŽdrales pouvaient Žgalement provenir de cette ŽpoqueÉ

 

   Les GrŽco-romains plus tardifs avaient dŽveloppŽ des mythes qui corroboraient une vision catastrophiste du monde. Ainsi Zeus, leur dieu suprme, aurait dŽcha”nŽ un "DŽluge" pour Žradiquer toute vie sur Terre. Mais Gadu, dieu des eaux et protecteur de lÕhomme, avait pris soin auparavant de choisir un couple et quelques autres humains, et leur avait intimŽ lÕordre de Ē construire une barque et dÕy dŽposer une graine pour chaque crŽature vivante Č. Puis les eaux envahirent les continents, et lÕhumanitŽ correspondant ˆ la "Premire AntiquitŽ" fut dŽtruite. LÕembarcation conduite par Deucalion put nŽanmoins accoster au sommet dÕune montagne, et ses occupants survŽcurent.

 

   Il sÕagissait bien entendu dÕune lŽgende. A moins que de tels cataclysmes – ˆ intervalles plus ou moins rŽguliers – ne fussent vŽritablement responsables de la disparition des grandes civilisations mondiales, comme il y a dix sicles lÕEmpire romain, mme si pour la plupart des historiens, cet ŽvŽnement tragique Žtait plut™t liŽ ˆ des guerres et ˆ des pandŽmies...

 

 

SchŽma de la chronologie historique dŽpeinte dans ce livre :

 

          "PŽriode intermŽdiaire" et fin de lÕempire Romain : il y a 10 sicles

          Guerre de Gog et Magog : il y a 5 sicles

          Inondations catastrophiques en AmŽrique du Nord : il y a 3 sicles

          (lÕEurope est recouverte dÕune vaste toundra)

          Empire des Ē Terres du Sud Č : depuis 2 sicles

 

LÕaction se passe en lÕan de rŽfŽrence 997

(ou 2555 aprs la fondation de Rome)

 

 

   Parmi les documents surprenants qui Žtaient parvenus aux chercheurs, il y avait un parchemin rŽdigŽ en ancien "aussish" qui relatait comment un certain "prŽsident Bush" de la ConfŽdŽration amŽricaine avait averti son homologue europŽen Chirac dÕune menace en cours(3)  :

(3) Authentique

 

   Ē Comme les prophŽties lÕavaient annoncŽ, les chefs de guerre Gog et Magog se sont prŽparŽs ˆ envahir les dernires parcelles du territoire sous contr™le de lÕEmpireÉ Il fallait impŽrativement envoyer des renforts de troupes dans cette rŽgion moyen-orientale de lÕEurasie Č.

 

   Le dŽnommŽ Bush ajoutait que cette confrontation Žtait voulue par le dieu God, et quՈ la fin du conflit un "New Age" planŽtaire allait pouvoir sÕinstaurer...

   On pense gŽnŽralement que cette Ē Guerre de Gog et Magog Č ravagea une bonne partie du globe. Au lieu dÕun ‰ge dÕor, ce fut la dŽsolationÉ

   Autour de la MŽditerranŽe, lÕEmpire (un reliquat de lÕEmpire romain ?) fut dŽtruit. Quant ˆ lÕAmŽrique du Nord, elle eut ˆ subir – suite ˆ une conjonction stellaire nŽfaste – des inondations catastrophiques ! Les populations locales se replirent en grand nombre vers les terres australes qui avaient ŽtŽ majoritairement ŽpargnŽes.

 

   Mais Űl-Tser—r fut dŽrangŽ dans ses rŽflexions par lÕirruption soudaine dÕŰg-Tałet qui lui apportait tout excitŽ un poste-tŽlŽphone ˆ ondes centimŽtriques.

   Le directeur de recherches tira ˆ lui un tabouret et porta lÕappareil ˆ son oreille. La liaison Žtait mauvaise, le haut-parleur crachotait.

-     Allo, ici Űl-Tser—r, je parle depuis la grotte de Tō-Havěl, vous mÕentendez ?

-     Service de sŽcuritŽ ! fit une voix quÕil ne connaissait pas.

-     Oui, jՎcouteÉ

Un engin automobile non identifiŽ fait route vers votre campement. Veuillez vous assurer que ses occupants nÕont pas dÕintentions hostiles ˆ votre Žgard !

 

  La voix dans lՎcouteur fit une pause, avant de poursuivre en dŽtachant lentement les syllabes.

-     Nous avons de bonnes raisons de croire quÕil sÕagit de "Hollybies"É

-     Je ne vois rien depuis lÕentrŽe de la grotte, assura calmement Űl-Tser—r, tout en observant la mimique alarmŽe dÕŰg-Tałet et les visages dŽconfits des autres fouilleurs venus sÕenquŽrir de ce qui se passait.

-     Avez-vous des armes ? sÕenquit au tŽlŽphone lÕagent de sŽcuritŽ.

Non, rŽpondit le professeur aprs un bref instant de silence. A part nos fusils tŽlescopiques ˆ gaz pour la capture dՎchantillons de fauneÉ Mais pourquoi nÕintervenez-vous pas ?

 

  La communication Žtait devenue franchement inaudible. Űl-Tser—r crut comprendre que le vŽhicule tout-terrain des gardes avait ŽtŽ sabotŽ. Il reposa lՎcouteur. DŽsormais, cՎtait ˆ eux seuls de sÕassumer et de se prendre en charge.

   - Nous avons des explosifs, nous allons faire sauter la grotte ! dit le savant dÕune voix sourde en serrant fort contre soi le petit cr‰ne fossile.

 

 

 

CHAPITRE  III

 

   Ał-Poitoū fut le premier ˆ rompre le silence. Dans la grande salle souterraine o le trio avait pŽnŽtrŽ, le regard du chef musŽologue Žtait irrŽsistiblement attirŽ par le grand pan de mur ˆ sa gauche. On y voyait une belle reprŽsentation de lÕAnkh, la partie ansŽe vers le haut, magnifiquement colorŽe avec les teintes laquŽes que lÕon connaissait aussi dÕautres monuments Žgyptiens. Des rayons stylisŽs de couleur dorŽe fluorescente fusaient de part et dÕautre de lÕemblme antique.

-     Nous voici donc dans la crypte, le "saint des saints" !

-     Peut-tre des cŽrŽmonies secrtes dÕinitiation se dŽroulaient-elles iciÉ? fit en Žcho HŒ-Dridý. Mais pourquoi ce sarcophage vide ?

En tout cas, il y a de lÕeau pas loin, observa Pam-Hehla en levant les yeux vers le plafond bas et vožtŽ. Je viens de recevoir plusieurs gouttesÉ

 

   CՎtait Žtonnant, car au dessus dÕeux il nÕy avait thŽoriquement quÕune roche relativement dure – celle du plateau de Gizeh – et du sable ˆ la surface.

   La jeune femme inspectait avec sa lampe lÕensemble de la salle qui devait faire une vingtaine de mtres de long, sur dix de large. Seul le mur sur lequel se trouvait la croix dÕAnkh surdimensionnŽe avait ŽtŽ peint, les autres parois Žtaient nues ou revtues dÕun enduit vert foncŽ.

Bizarre, reprit-elle, on ne voit pas ici les cartouches usuels, ni les hiŽroglyphes qui accompagnent dÕhabitude ce genre de signe.

 

   Dans lÕart Žgyptien, la croix dÕAnkh Žtait frŽquemment utilisŽe pour la peinture des tombes, associŽe ˆ une divinitŽ comme Osiris, qui faisait don de la "vie Žternelle" au dŽfunt. Mais ici les rayons semblaient Žmaner de lÕAnkh, tel un soleil resplendissant...

 

   Un peu dŽcontenancŽ, le professeur Ał-Poitoū inspectait le sarcophage de forme rectangulaire, ou plut™t le cŽnotaphe sans couvercle, car aucune dŽpouille nÕy avait jamais reposŽ : la salle souterraine nՎtait pas un tombeau !

   Le musŽologue avait Žteint sa lampe. On devinait, plus que lÕon ne distinguait, sa longue silhouette svelte. La peau noire de lÕAustralien, comme de lÕanthracite, le faisait se confondre avec lÕobscuritŽ ambiante, propriŽtŽ quÕil utilisait souvent – sÕaidant en cela dÕhabits sombres – pour "dispara”tre" aux yeux des personnes prŽsentesÉ

   Car Ał-Poitoū Žtait originaire du Ē continent Sud Č, majoritairement peuplŽ de Noirs, situŽ de lÕautre c™tŽ de la Terre par rapport ˆ lÕEgypte.

 

   HŒ-Dridý avait juste la peau un peu moins sombre, il Žtait issu dÕun peuplement Sara• en marge du grand glacier nord-amŽricain. Seule Pam lÕAfricaine tranchait au sein du trio, avec son teint rose et les boucles blondes qui dŽpassaient de sa capucheÉ

   En effet, il arrivait assez souvent quÕau sein de populations ˆ la peau plut™t foncŽe, non loin de lՎquateur, naquissent des individus au teint p‰le que lÕon appelait des kleptons, ou parfois des albinos, mme si ce dernier terme paraissait vieilli.

-     QuÕavions-nous espŽrŽ trouver ici ? Une vaste bibliothque de parchemins et des murs gravŽs dÕhiŽroglyphes ? remarqua-t-elle. La croix dÕAnkh intŽgrŽe au mur reprŽsente la vie Žternelle, la force vitale infinieÉ Peut-tre recle-t-elle Žgalement un mŽcanisme secret ?

-     Je me posais la mme question, approuva HŒ-Dridý en suivant du doigt le tracŽ harmonieux de lÕAnkh sur la paroi.

-     Mais nous ne sommes malheureusement pas dans un roman bon marchŽ o il suffirait dÕappuyer sur lÕun des ŽlŽments du motif pour voir sÕouvrir un passage secret ! insinua le chef musŽologue dÕun ton ironique, en mme temps quÕil rallumait sa lampe frontale.

-     CÕest clair, rŽpliqua la jeune femme, mais rŽflŽchissons. Il y a forcŽment une autre issue ˆ cette pice. Les gens qui ont creusŽ la galerie sous le Sphinx ne se sont pas donnŽ toute cette peine, seulement pour y placer un cŽnotaphe ? Ce qui est Žtonnant, poursuivit-elle, cÕest quÕil nÕy ait ni gravure ni inscription. Cela nÕa rien ˆ voir avec les sarcophages si richement dŽcorŽs quÕon a exhumŽs ˆ Qahira, voici quelques annŽes, dans ce qui semble avoir ŽtŽ un ancien musŽe ou entrep™tÉ

-     En tout cas, rien ne nous dit que la salle elle-mme avait prŽsentŽ cet aspect dans lÕAntiquitŽÉ Des structures qui ont aujourdÕhui disparu servaient sans doute ˆ rendre lÕensemble plus agrŽable ˆ contempler : draperies colorŽes, cloisons et panneaux en bois. Quant ˆ ce que je nommerai plut™t un monolithe, Žtant donnŽ quÕil est en granit rouge – excessivement lourd –  et que sa largeur ne permettait gure de le charrier ˆ travers lՎtroite galerieÉ il est trs certainement arrivŽ ici par un autre chemin !

 

- Je suis dÕaccord avec vous, professeur. DÕautres voies dÕaccs mnent ˆ cette salle, sans parler des conduits nŽcessaires ˆ lÕaŽrationÉ

 

  Pam sortit une bougie de sa sacoche, lÕalluma et observa comment la flamme se comportait. A son grand Žtonnement celle-ci Žtait verte, ce qui – comme le trio pouvait le constater – contrastait Žtrangement avec la lumire blanche des torches Žlectriques.

-     ‚a alors ! sÕexclama-t-elle. Quelle est encore cette magie ?

Nous voici maintenant avec une lueur verteÉ confirma HŒ-Dridý en se rapprochant de lՎtudiante. Normalement la flamme dÕune bougie est jaune orange, ce qui correspond ˆ sa tempŽrature : un peu plus de mille degrŽs.

 

   Il se gratta la tte pour rŽflŽchir – aprs avoir ŽcartŽ le capuchon de son anorak qui le gnait – cherchant son inspiration dans le regard du chef musŽologue qui se tenait toujours coi prs du monolithe.

-     La lumire qui aurait dž tre orange nous appara”t verte ˆ cause dÕun dŽcalage artificiellement crŽŽ dans la longueur dÕonde des particules qui la composentÉ

-     En clair, intervint Ał-Poitoū, cela veut dire quÕun flux de particules ŽlectromagnŽtiques traverse cette pice et interfre avec le rayonnement de la bougie, ce qui a pour effet de provoquer ce changement de couleur !

Oui, reprit Pam, ce doit tre un puissant champ magnŽtique, dÕailleurs nÕentendez-vous pas comme un bruit derrire la paroi ?

 

   En se rapprochant de la reprŽsentation de lÕAnkh, le vert de la flamme devenait encore plus foncŽ, plus saturŽÉ

   On percevait nettement des vibrations. De toute Žvidence, une machine venait de se mettre en route de lÕautre c™tŽ du mur.

-     Etonnant ! sՎcria lՎtudiante qui ne quittait plus des yeux la bougie. On dirait quÕil y a un appel dÕairÉ Lˆ, cela vient du sarcophage !

-     Oui, confirma Ał-Poitoū, la flamme vacille comme siÉ

   Le chef musŽologue sÕinterrompait, car un autre phŽnomne bizarre venait dÕattirer son attention.

 

   Une sorte de boule lumineuse de la grosseur dÕun poing Žtait apparue au-dessus du monolithe – ou peut-tre y Žtait-elle cachŽe, et ils ne lÕavaient pas remarquŽe ?

   Elle semblait contenir en elle toutes les couleurs de lÕarc-en-ciel. Ał-Poitoū qui en Žtait le plus proche aurait mme jurŽ quÕelle pulsaitÉ

-     Attention ! fit-il en reculant jusquՈ la paroi.

On diraitÉ sՎcria Pam en se protŽgeant les yeux du revers de son coude gauche. On dirait un cr‰ne dÕenfantÉ

 

   Au mme moment, une odeur ‰cre et soufrŽe se rŽpandait dans la crypte, comme ˆ proximitŽ dÕun poste de soudure. HŒ-Dridý nÕen menait pas large. Tirant lÕanthropologue par la manche, il amora un repli stratŽgique en direction du porche par lequel le trio avait pŽnŽtrŽ, quelques minutes auparavant.

Non ! protesta Pam restŽe devant le monolithe.

 

   Sous la lumire grle de la chose – qui ressemblait de plus en plus ˆ un cr‰ne translucide – on voyait battre les paupires de la jeune femme, extrmement vite, puis Pam ouvrit tout grand ses yeux dont la prunelle bleue scintillait de manire surprenante. Ał-Poitoū sՎtait rapprochŽ dÕelle, mais le chef musŽologue eut subitement la dŽsagrŽable sensation que lՎtudiante ne le voyait pasÉ

   DÕun geste il fit signe ˆ son assistant dÕappeler par radiophonie le campement de base. Celui-ci lÕavait dŽjˆ devancŽ, mais en portant lՎcouteur ˆ lÕoreille il ne perut aucune tonalitŽ. LÕappareil paraissait hors dՎtat de fonctionner.

 

   CÕest ˆ ce moment que la jeune femme se mit ˆ parler dÕun ton Žtrangement monocorde, sa voix Žtait lugubre.

-     Je suis lՐtre de cristalÉ

-     Pam, que dites-vous ? Que vous arrive-t-il ? lana le chef musŽologue, visiblement inquiet de la tournure que prenaient les ŽvŽnements.

-     Voici bien des gŽnŽrations, ce cr‰ne a ŽtŽ dŽposŽ sous terre, comme en maints autres lieux ; douze ils sont ˆ observer lÕhumanitŽ, cachŽs au fond de puitsÉ

   SidŽrŽ, Ał-Poitoū regardait lÕapparition fantasmagorique qui flottait toujours au dessus du monolithe, puis ses yeux se reportrent sur Pam.

 

   Pour lÕavoir ŽtudiŽ dans ses cours de psychotomie, il lui revenait en mŽmoire que, dans certains cas, une personne au naturel trs sensible pouvait ressentir la fluiditŽ ŽnergŽtique dÕune structure, avoir des visions et mme entrer en contact avec des entitŽs dÕautres dimensions.

   Un vŽritable phŽnomne de captation psychiqueÉ

   Mais dŽjˆ la jeune femme sՎtait remise ˆ parler sur le mme ton monocorde ˆ vous glacer le sang dans les veines.

 

 

 

CHAPITRE  IV

 

      Un cri strident, terrifiant, se modulant en un long hurlement grave les fit tous sursauter.

-     Un renard-volant ! sÕexclama Űl-Tser—r. Peut-tre lÕavons-nous dŽrangŽ ? A moins que ce ne soient dŽjˆ les Hollybies...?

-     En tout cas, cela venait de la gauche, ˆ flanc de falaise ! complŽta lÕassistant de fouilles Űg-Tałet.

Trs bien, reprit le palŽontologue en manipulant fŽbrilement un boitier noir‰tre muni dÕune longue antenne flexible. Dirigeons-nous vers la droite, dans la direction du camp de base...

 

   CՎtait en lÕoccurrence un village de tentes ˆ lÕorŽe dÕune fort dÕacacias Žpineux, habitŽ par les Žtudiants et les aides-fouilleurs. Il allait leur falloir encore une bonne dizaine de minutes pour y arriver en empruntant le sentier escarpŽ qui descendait vers la plaine alluviale.

   Le professeur Űl-Tser—r et ses assistants ne passaient habituellement pas la nuit sur place, mais utilisaient un vŽhicule tout-terrain pour se rendre jusquՈ la petite ville la plus proche, distante dÕune dizaine de kilomtres. Ils y retrouvaient notamment un certain confort.

 

   Tout en dŽvalant la pente, le palŽontologue appuyait vainement sur les boutons de son boitier. Mais aucune explosion ne retentissait. Les Hollybies allaient avoir beau jeu de saccager la grotte, sÕen prenant goulument ˆ ce symbole dÕune science quÕils ha•ssaient – quand ils ne lÕutilisaient pas pour "prouver" la vŽracitŽ de leurs textes sacrŽs !

 

   Űl-Tser—r avait sauvŽ lÕessentiel, le petit cr‰ne, encore fallait-il que lՎquipe Žchapp‰t ˆ ses poursuivants qui ne manqueraient pas de dŽtruire le fossile sÕil venait ˆ tomber entre leurs mains.

   En pareilles circonstances, les Hollybies ne faisaient pas de quartier, tout juste Žpargnaient-ils la vie humaine. Ce mouvement sectaire issu de la frange extrŽmiste de lÕEglise du CrŽateur, culte monothŽiste apparu quelques sicles auparavant, Žtait actif sur tous les continents de la plante.

 

   Non loin de la petite ville, ˆ une vingtaine de kilomtres, il y avait un ch‰teau-fort habitŽ par des hommes-pies. Les ethnologues avaient longtemps cru que le site Žtait ancien, alors quÕil ne sÕagissait en rŽalitŽ que dÕune reconstitution rŽcente, montŽe de toutes pices par un riche chef de tribu.

   Il y a quelques semaines, les Hollybies avaient investi les lieux, profitant de la dŽsaffection et du recul vers la mer de lÕarmŽe zamibienne. Ils avaient installŽ des haut-parleurs en diffŽrents points du ch‰teau et du village en contrebas, pour la diffusion de messages religieux rŽpŽtitifs et les appels quotidiens ˆ la prire. Les indignes rŽcalcitrants avaient ŽtŽ attachŽs ˆ des poteaux o ils devaient attendre immobiles que tout se passeÉ

   Aucun mal ne leur Žtait fait, certes, mais il leur Žtait expressŽment "recommandŽ" dÕabandonner la foi polythŽiste locale et traditionnelle qui Žtait la leur, et de se convertir ˆ la religion hollybienne o tr™nait un dieu unique et tout-puissant, crŽateur des mondes jusquÕaux confins les plus ŽloignŽs de lÕunivers visible ou invisibleÉ

 

   La peur au ventre, Űl-Tser—r et le petit groupe traversaient au pas de course un bosquet dÕacacias tandis quÕune gazelle bongo les observait.

   LÕanimal reniflait bruyamment des narines, et frappant le sol moussu de ses sabots effilŽs, estimait la direction du vent avant de sÕen prendre aux feuillages de lÕarbre le plus proche. Se sachant menacŽ, lÕacacia se mettait de lui-mme ˆ produire une substance qui le rendait toxiqueÉ envoyant par la mme occasion dans lÕair un gaz pour prŽvenir les arbres voisins(4) ! Ceux-ci avertis, libŽraient aussit™t le mme alcalo•de dans leur sve. Mais la gazelle le savait et sÕefforait de brouter "contre le vent", prenant ainsi les vŽgŽtaux par surprise !

(4) Authentique

 

   Au camp de base, lÕeffervescence Žtait ˆ son comble. Les Žtudiants se bousculaient pour trouver une place dans le bus de lÕInstitut, prt ˆ partir pour rejoindre le littoral et la sŽcuritŽ garantie par lÕarmŽe zamibienne.

   Mais Űl-Tser—r nÕeut gure le temps dÕintervenir pour rŽtablir un semblant dÕordre.

   Dans le crissement strident de pneus surchauffŽs, un gros combi tout-terrain venait de faire irruption dans le camp en soulevant une Žpaisse poussire de latŽrite rouge.

   La mimique du premier occupant qui en sortit ne laissait gure planer de doute sur les intentions du personnage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*

*  *

 

   Le visage de Pam-Hehla Žtait livide. Ses lvres remuaient, mais sa voix paraissait dŽcalŽe par rapport au mince filet de paroles que lÕon entendaitÉ CՎtait comme dans un mauvais playback.

 

De lÕautre c™tŽ du fleuve sacrŽ sÕouvre la route pour quÕ Aźţlăn rejoigne son peuple, car cÕest en son nom que jÕai b‰ti ce sanctuaire.

 

   SidŽrŽs, les deux archŽologues assistrent comment la partie avant du sarcophage Žtait en train de dispara”tre dans le sol, tandis que lÕarrire sÕentrouvrait. De la lumire en jaillit.

 

   Pendant ce temps, le petit cr‰ne flottant dans lÕair sՎtait insensiblement transformŽ en un nuage ros‰tre dÕo sortaient des dŽcharges Žlectriques. Un sifflement accompagnait cette Žtrange mutation. Puis dÕun coup, on nÕentendit plus rien.

   Des marches Žtaient visibles sous la lumire crue qui sortait de dessous le monolithe. Devant ses compagnons interloquŽs, la jeune femme sÕengagea dans le rŽduit.

 

   Aprs quelques secondes dÕhŽsitation, Ał-Poitoū fit un pas dans sa direction pour lÕen empcher, mais le cĻur nÕy Žtait pas, dÕautant que son assistant faisait de grands signes pour lÕen dissuader.

-     Le pige risque de se refermer sur nous, fit-il en un souffle.

-     Pourquoi serait-ce un pige ? Qui aurait intŽrt ˆ nous retenir prisonniers ?

Ce mŽcanisme est peut-tre purement automatique, et depuis bien longtemps, plus personne ne se trouve aux commandesÉ Si nous sommes bloquŽs dans ce trou, personne ne viendra jamais nous en sortir !

 

   Cet argument parut porter. Le chef musŽologue prit le temps de rŽflŽchir. Puis il eut un signe indiquant sa montre, ce qui en clair voulait dire quÕils avaient suffisamment attendu.

-     A mon avis, le mŽcanisme est programmŽ pour que le battant ne se referme pasÉ tant quÕil y a quelquÕun ˆ lÕintŽrieur !

-     Admettons. Au point o nous en sommes, nous pouvons essayer de suivre Pam...

-     EspŽrons Žgalement ne pas faire de mauvaises rencontres, ajouta le chef musŽologue en Žteignant sa lampe et en sÕengageant sur les marches, aprs un dernier regard lancŽ dans la salle qui replongeait dans les tŽnbres.

  

 

*

*  *

 

   A peu de distance de lˆ, une sonnerie venait de retentir.

   LÕendroit ressemblait ˆ sÕy mŽprendre ˆ un cabinet de dentiste, avec son sige inclinŽ, reliŽ ˆ une multitude dÕinstruments par dՎtranges c‰bles... Une sorte de robot andro•de sՎtait mis en mouvement et se penchait sur un vieillard aux longs cheveux blancs et bouclŽs, allongŽ en face de lui.

-     Bonjour, ma”tre !

-     OuiÉ quelle heure est-il ?

Nous sommes en lÕan de gr‰ce 2555 aprs la fondation de Rome, si la date indiquŽe sur mon Žcran de contr™le est bonne : mardi, jour de Mars, quatrime aprs les Ides dÕOctobreÉ

 

   Le vieil homme fit mine de chasser une mouche imaginaire, tout en relevant ˆ moitiŽ son buste. DÕun regard rapide, il avisa lՎtroite pice sans fentre o il avait reposŽ une partie de lÕaprs-midi. De la lumire semblait venir de nulle part.

Parwus, souffla-t-il, je ne te demandais pas la date, mais lÕheure !

Il fait nuit noire ˆ lÕextŽrieur, la soirŽe est dŽjˆ bien entamŽe. Ma”tre...? Je voulais vous dire...

Tu nÕes pas programmŽ pour me poser des questions ! Donne-moi plut™t un bol de "xolt" !

 

   Le bras mŽtallique du robot se dŽplia avec un ronronnement sourd, soulevant une sorte de cache dans la paroi et en retirant un gros gobelet en carton dÕo sՎlevait un peu de vapeur. Il le tendit ˆ lՎpiscopus qui avait rajustŽ sa toge dÕun revers de la main.

-     Ma”treÉ ?

-     Que me veux-tu encore ? ronchonna lÕhomme aux cheveux blancs, tout en portant le breuvage encore bržlant ˆ ses lvres.

-     Il y a un problme, quelquÕun a pŽnŽtrŽ dans la salle des machinesÉ

-     Zut, fit lՎpiscopus en manquant sՎtrangler. Tu ne pouvais pas me le dire plus t™t ?

Ma”tre, poursuivit le robot sans se dŽpartir de son calme, il sÕagit mme de trois personnesÉ voici quelques minutes ˆ peine. Vous les avez en lŽger diffŽrŽ sur le moniteur en face de vous.

 

   Maintenant, Hăkōn pouvait voir comment deux hommes et une femme se tenaient prs du grand monolithe prs de la salle des machines ; les interfŽrences orangŽes de la retransmission ne permettaient pas de distinguer leurs traits, mais vu leurs accoutrements, il sÕagissait de gens de la "surface".

   A un moment, le personnage fŽminin reconnaissable ˆ sa stature et aux mches blondes qui dŽpassaient de sous sa capuche, se glissa sous le sarcophage, puis disparut, alors que de la lumire jaillissait du passage souterrain.

MaisÉ sÕexclama lՎpiscopus, comment se fait-il quÕelle ait trouvŽ lÕaccs aux galeries ?

 

   DÕune main fŽbrile, il manĻuvrait un levier sur lÕaccoudoir ˆ gauche de son sige. La scne sur lՎcran parut se rapprocher. On voyait distinctement des marches et un couloir.

   Les deux hommes semblaient hŽsiter sur la conduite ˆ tenir. Ils faisaient de grands gestes et leurs lvres bougeaient. Puis lÕun dÕeux fit mine de passer ˆ travers le conduit, tandis que lÕautre voulait lÕen empcher...

 

   Hăkōn soupirait. Il nÕarrivait pas ˆ brancher la bo”te vocale.

-     Tu as une idŽe du langage quÕils peuvent parler ? demanda-t-il au robot qui disposait peut-tre des connexions adŽquates.

-     A mon avis, cÕest de lÕaussish, ces gens-lˆ viennent du groupe dÕarchŽologues qui prospectent en ce moment sur le plateau.

Tu veux dire la langue du roi Arthur, le lŽgendaire souverain de Kaamelot ?

 

   Le vieil homme se retourna vers lÕandro•de qui faisait semblant de rŽflŽchir ˆ la question en prenant une mimique bien ŽtudiŽe. En rŽalitŽ, sa mŽmoire Žlectronique faisait le tour des circuits encore intacts ˆ la recherche dՎventuelles informations.

   Pendant ce temps, les deux archŽologues, lÕun grand et noir, lÕautre trapu au teint plus clair, sՎtaient finalement engouffrŽs tous les deux dans le conduit et descendaient ˆ reculons dans ce qui semblait tre une cage dÕescalier trs Žtroite.

  

*

*  *

 

   Aprs quelques dizaines de mtres dÕune progression rapide, les savants avaient atteint le local exigu dÕo provenait la lumire.

-     PamÉ ? sÕenquit Ał-Poitoū dÕune voix qui se voulait assurŽe, imitŽ en cela par HŒ-Dridý qui Žtait en train dÕinspecter les lieux.

   GuidŽs par la clartŽ, les deux archŽologues Žtaient arrivŽs dans ce qui paraissait tre une salle de prire ou de recueillement, formant un carrŽ dÕenviron 5 mtres de c™tŽ aux murs irrŽguliers. Peut-tre sÕagissait-il dÕune ancienne grotte naturelle, car des stalactites Žtaient visibles aux encoignures, sous un plafond plut™t bas.

-     Ce nÕest certes pas la salle aux Žnormes cristaux dont parlent les "Textes du Sarcophage"É !

-     Vous faites sans doute allusion ˆ ce quÕavait Žcrit Hr—dotos en son temps, prŽcisa le chef musŽologue.

DÕaprs ce rŽcit, Ē sept sages, les survivants dÕun dŽluge cataclysmique, Žtaient venus dÕune ”le engloutie par lÕocŽanÉ Č. Ce sont eux qui selon la tradition auraient dressŽ les plans des diffŽrents temples, salles et galeries souterraines de Gizeh !

 

   Mais ce qui frappait le plus les archŽologues Žtait lՎnorme lampe ˆ incandescence qui tr™nait au dessus du porche. InsŽrŽe dans un ch‰ssis en verre ovale, une longue et mince spirale dÕun demi-mtre de long brillait puissamment, mais curieusement nÕaveuglait pas, comme on ežt ŽtŽ en droit de sÕattendre. Il Žtait tout ˆ fait possible de fixer cette Žnorme lampe du regard sans tre obligŽ de cligner des yeux.

-     Quelle peut tre donc la source dՎnergie employŽe ?

-     Sans doute provient-elle de panneaux solaires, ou alors des "ondes de formes" dont nous parlions tout ˆ lÕheure, suggŽra Ał-Poitoū. En tout cas, si nous rejoignons la surface, on aura au moins la preuve que les Egyptiens connaissaient lՎlectricitŽÉ et quÕils se servaient de lampes ˆ filaments incandescents pour sՎclairer !

-     Qui en aurait doutŽ, aprs ce que nous avons vu depuis un peu plus dÕune heure ?

-     Il y a toujours quelques experts en Histoire ancienne qui prŽtendent que les Egyptiens construisaient leurs nŽcropoles souterraines en dŽviant et en dirigeant la lumire du soleil ˆ lÕaide de miroirs vers le fond des galeries quÕils creusaient !

Tout cela ne nous fait pas revenir PamÉ La pice semble vide, et cette fois, pas de mŽcanisme en vueÉ

 

   Le chef musŽologue jeta un regard inquiet vers son assistant.

-     Les textes du Sarcophage font Žtat dÕun "objet scellŽ qui luit dans les tŽnbres", reprit ce dernier.

-     Cela pourrait indiquer quÕil sÕagit ici dÕune chambre funŽraire dŽdiŽe ˆ Osiris, une sorte de tombe symbolique dŽdiŽe au dieu des dŽfunts. Tous les objets qui sÕy trouvaient ˆ lÕorigine ont ŽtŽ transportŽs ailleurs. Mais pourquoi ?

-     VoyonsÉ en tant que chef des fouilles sur le plateau de Gizeh, je me suis longuement penchŽ sur lÕhistoire du Sphinx, dÕautant que jÕavais privilŽgiŽ un moment lÕexcavation de la partie supŽrieure du monument, autrement dit, de sa tteÉ

-     Je sais, murmura Ał-Poitoū lŽgrement agacŽ, o voulez-vous en venir ?

-     Dans lÕAntiquitŽ, le personnage du Sphinx Žtait connu comme poseur de devinettes, la plus cŽlbre dÕentre elles Žtant celle que citent a lÕenvi les philosophes grecs : Ē Quel est lÕanimal qui marche ˆ quatre pattes dans sa prime jeunesse, puis sur deux jambes, et enfin sur trois pieds Č ?

-     Bien sžr, cÕest lÕhommeÉaux trois grandes Žtapes de sa vie ! La dernire Žtant celle o, vieillard, il doit sÕaider dÕune canne pour marcher !

-     Trs justeÉMme si lÕon est loin de tout savoir sur les Egyptiens, on peut penser quÕils Žtaient trs friands de cette sorte dՎnigmes ou de devinettes. Il suffit dÕailleurs de regarder leurs hiŽroglyphes, beaucoup consistent en des rŽbusÉ

-     Tout ˆ fait dÕaccord, acquiesa Ał-Poitoū, mais vous savez, je suis plut™t un spŽcialiste de la Ē PŽriode intermŽdiaire Č en Gaule, voici dix sicles !

-     Ce ne sont peut-tre que des lŽgendes, rŽtorqua HŒ-Dridý, mais certains historiens vont jusquՈ prŽtendre que les derniers empereurs de Rome ont ni plus ni moins employŽ lÕarme nuclŽaire contre leurs ennemisÉ

-     Cela expliquerait que lÕon ne retrouve pratiquement plus aucune trace des grandes civilisations dÕEurope ou dÕAmŽrique du Nord ! Bien sžr, il y a Žgalement eu un peu plus tard la fameuse Ē bataille dÕArmageddon Č, puis lÕexplosion du super-volcan de Yellowstone, dans les sicles qui ont suivi.

Personnellement, jÕadhre plut™t ˆ lÕhypothse dÕun seul et unique cataclysme cosmique, par exemple, un impact de comteÉ Aprs de grandes inondations et la destruction dÕune bonne partie de lÕhumanitŽ, le souvenir dÕun Ē Age dÕOr Č antŽrieur sÕest peu ˆ peu estompŽ chez les survivants, jusquՈ dispara”tre compltementÉ

 

   Le chef musŽologue faisait la moue. DÕun geste de la main, il fit signe de revenir aux prŽoccupations du moment. Une certaine impatience le gagnait.

-     Je crois que cÕest aussi lÕopinion de Pam. Mais que vouliez-vous me dire au sujet des devinettes Žgyptiennes ? Comment cela pourrait-il aider ˆ retrouver notre amie ?

-     Ma foi, poursuivit HŒ-Dridý, la solution de lՎnigme se trouve peut-tre dans un simple jeu de motsÉ RŽcapitulons : nous nous sommes servis de lÕAnkh pour pŽnŽtrer jusquÕici, puis nous avons vu ce cr‰ne flottant, ensuite il y a eu lÕouverture du sarcophage et les marches qui descendaient vers la lumireÉ et enfin cette ancienne grotte dŽdiŽe au culte dÕOsiris, dans laquelle nous nous trouvons !

-     Je ne vois pas en quoi tout cela pourrait nous tre dÕune quelconque aide !

OuiÉ hŽsita lÕassistant.

 

   Mais il nÕeut pas le loisir de finir sa phrase. En proie ˆ une excitation soudaine, Ał-Poitoū poussa un juron, et, frappant du poing dans le creux de lÕautre main, il sÕesclaffa en Žcarquillant ses grands yeux noirs.

-     By Jove, pourquoi nÕy ai-je pas songŽ plus t™t ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE  V

 

   Les Hollybies semblaient bien dŽcidŽs ˆ investir le campement des scientifiques sans leur laisser le moindre temps pour rŽagir.

   Mais au moment mme o le premier dÕentre eux sortait du vŽhicule tout-terrain, un fusil ˆ la main, deux younis dŽbouchrent de lÕune des cases, causant la stupŽfaction et un moment de flottement parmi les agresseurs.

   Űl-Tser—r se souvenait maintenant de la prŽsence de ces deux reprŽsentants de la tribu locale des Kantha. Ils avaient la particularitŽ de passer le plus clair de leur temps – quand ils ne dormaient pas – ˆ quatre pattesÉ !

 

   DŽcrit par les mŽdecins ˆ lÕorigine comme une maladie liŽe ˆ une mutation gŽnique, ce "syndrome" consistait en une marche habituelle sur les quatre membres(5) , les jambes tendues, avec appui sur les paumes des mains. Ceux quÕon appelait les younis ne pouvaient se mettre debout que pour de courts instants, avant de retomber sur leurs mains. Mme ˆ lՉge adulte, leur langage restait celui dÕun petit enfant. MalgrŽ ce qui pouvait ressembler ˆ un handicap physique, les younis Žtaient trs agiles, rapides et redoutŽs ˆ juste titre lors dՎchauffourŽes, car ils mordaient et griffaient sans retenue.

   Au fil du temps, les gŽnŽrations de younis sՎtaient succŽdŽ, formant une sous-population de la tribu des Kantha. Au sein de la sociŽtŽ tribale, ils se rendaient utiles en effectuant de petits travaux dÕentretien, ou dÕautres t‰ches rŽpŽtitivesÉ

(5) Authentique

 

   Les deux younis, un frre et une sĻur, Žtaient devenus un sujet de prŽdilection pour les recherches dÕŰl-Tser—r (qui avait publiŽ sur eux un article de rŽfŽrence dans Ē lÕInternational Journal of Neuroscience Č), car le savant y voyait la confirmation dÕune Žtape antŽrieure dans lՎvolution humaine, en lÕoccurrence le passage dÕun mode de locomotion quadrupde, ˆ celui plus ŽlaborŽ de la bipŽdie humaineÉ

   Un palŽontologue comme Űl-Tser—r Žtait bien entendu sourd aux arguments de ceux – en majoritŽ, des biologistes animaliers – qui prŽtendaient lÕinverse, voyant dans le cas des younis plut™t le dŽveloppement vers un stade spŽcialisŽ, voire "ultra-humain", dÕautant que certains dŽveloppaient avec lՉge des excroissances osseuses sur le front – qui nՎtaient pas sans rappeler les cornes de bovidŽs !

 

   Le syndrome prŽsentŽ par les younis serait ainsi non pas la rŽsurgence dÕun caractre "prŽ-humain" (une sorte dՎvolution rŽgressive), mais bien au contraire un exemple de formation dÕune "lignŽe Žvolutive nouvelle"É

   Mais pour le moment, lÕheure nՎtait pas aux rŽflexions philosophico-scientifiques.

 

   SÕencourageant mutuellement ˆ renfort de grands cris, les deux younis se prŽcipitrent vers le groupe de Hollybies qui ne savaient quelle attitude adopter. Le problme se posait notamment pour celui qui semblait tre le chef – lÕhomme au fusil –, car leur tirer dessus signifiait quÕils ne les considŽraient pas comme humainsÉ Or pour ce faire, il ežt dÕabord fallu lÕavis dÕun dignitaire religieux, seul habilitŽ ˆ prendre ce genre de dŽcision.

   Dans le doute, les quatre Hollybies rŽintŽgrrent leur vŽhicule et sÕen retournrent par le mme chemin dÕo ils Žtaient arrivŽs.

 

   Űl-Tser—r et ses Žtudiants poussrent un ouf ! de soulagement, tout en prenant conscience que le rŽpit ne saurait tre que de courte durŽe. Sit™t pris lÕavis dÕun ma”tre en chaire ou dÕun prŽdicateur local, les Hollybies allaient revenir, soit pour exŽcuter les younis, soit pour tenter de les capturer avec des filets – avant de sÕen prendre ˆ lÕensemble du groupe !

 

   Le frre et la sĻur sՎtaient joints ˆ lՎquipe et commentaient dans leur vocabulaire pauvre en mots les ŽvŽnements qui venaient de se dŽrouler. LÕassistant de fouilles Űg-Tałet, originaire de cette rŽgion de Zamibie, connaissait leur dialecte et les fŽlicitait avec de grands gestes pour leur intervention.

-     Nous devons nous mettre vite en sžretŽ avant quÕils ne reviennent, exhorta Űl-Tser—r qui voulait nŽanmoins se montrer rassurant.

-     Heureusement que nos amis younis Žtaient lˆ, ajouta son assistant. Ainsi ils ont contribuŽ au sauvetage du cr‰ne de lÕhominien qui a peut-tre ŽtŽ leur lointain anctreÉ

-     Oui, cÕest dans le bon ordre des choses, complŽta un Žtudiant, celui-lˆ mme qui avait dŽcouvert la prŽsence du gne mutant des younis au niveau du 17me chromosome.

   CՎtait un phŽnomne dŽjˆ ŽtudiŽ chez le singe troglodyte du K—n-G™, rŽputŽ proche des anctres du genre humain.

-     Űg-Tałet, essayez de reprendre contact avec les gardes du Parc national, cÕest notre seule chance ! assura le professeur de palŽontologie.

CÕest ce que je vais tenter de faire, promit lÕassistant en remerciant le ciel de lÕimmixtion des deux "quadrupdes".

 

   DÕaprs des recherches rŽcentes, lՎvolution globale des espces vivantes consistait en "sauts soudains", plus quÕen changements graduels, constants, comme on lÕavait longtemps imaginŽ. Dans le cas du syndrome des younis, ce point de vue paraissait correct, car cela suggŽrait quÕun ensemble nouveau de caractres complexes pouvait appara”tre brusquement.

   En effet, dÕun point de vue gŽnŽtique, la mutation dÕun seul gne en amont suffisait pour enclencher le processus... Ce gne activait "en cascade" dÕautres groupements de gnes (rŽpartis sur un ou plusieurs chromosomes) qui allaient tre responsables des modifications anatomiques et morphologiques.

 

   En tout cas, il ne sÕagissait en aucun cas dÕune Žvolution rŽcessive, ni "rŽgressive", mais dÕune spŽcialisation, comme disent les zoologistes.

   Toujours est-il que les younis eux-mmes ne se posaient pas ce genre de question et continuaient ˆ marcher ˆ quatre pattesÉ

 

 

 

*

*  *

 

   Quand Pam sՎveilla de ce qui paraissait une longue torpeur, sa premire prŽoccupation fut pour ses deux compagnons.

-     Professeur Ał-Poitoū, docteur HŒ-Dridý ! hurla-t-elle vainement, mais seul lՎcho des murs lui rŽpondait.

   Les murs de la pice faiblement ŽclairŽe dans laquelle se tenait la jeune femme Žtaient recouverts dÕun enduit verd‰tre ; une colonne se dressait en son milieu, dans un coin il y avait comme un genre dÕautel en briquettes rouges. On nÕavait pas du tout lÕimpression dՐtre dans une cave ˆ des dizaines de mtres sous terreÉ Des objets hŽtŽroclites jonchaient le sol, on pouvait y voir des vases brisŽs, des rouleaux de tissu, des rideaux ou des tapisseries, jetŽs ple-mle sur le sol carrelŽ, ornŽ de motifs gris bleu. La jeune femme Žtait assise sur les marches dÕun escalier en bois qui ne semblait mener nulle part, car lÕobscuritŽ le dissimulait ˆ mi-chemin.

 

   Bizarrement, Pam ne se posait pas dÕemblŽe la question de la provenance de la lumire qui rŽgnait dans le rŽduit. CՎtait comme si la clartŽ du jour passait ˆ travers quelque soupirail cachŽ et se diffusait de manire uniforme ˆ travers la pice.

   Peut-tre Žtait-ce aussi ˆ mettre sur le compte de la somnolence, mais la jeune femme mit un certain temps ˆ rŽaliser que tout prs dÕelle, ˆ 2-3 mtres en bas de lÕescalier, se dressait un Žtrange empilement de ferraille, adossŽ ˆ lÕunique pilier de la salle souterraine.

 

   Au bout dÕun moment, Pam crut mme reconna”tre une forme vaguement humaine. En tout cas, dans lÕenchevtrement des pices mŽtalliques, des tiges et des ressorts, il y avait ce qui pouvait ˆ la limite passer pour une "tte", avec des yeux en grillage et une bouche mal dessinŽe au milieu des soudures de rivets et autres bobinages de circuits ŽlectriquesÉ Quant au tronc ou aux membres, nÕen parlons pas !

 

   Alors quÕelle tentait de rassembler le meilleur de ses capacitŽs intellectuelles, lՎtudiante en anthropologie ne fut finalement pas si ŽtonnŽe dÕentendre une voix mŽtallique sortir de lÕamas de bo”tes et de baguettes dŽglinguŽesÉ

   Pam tendit lÕoreille dans cette direction, mais les sons qui lui parvenaient Žtaient incomprŽhensibles. Le langage Žtait modulŽ, certes, mais ce nՎtait pas de lÕaussish. Ce nՎtait pas non plus une langue sŽmitique, comme celles qui Žtaient encore pratiquŽes dans cette rŽgion de lÕAfrique.

 

   Le "robot" (ainsi pouvait-on appeler lÕandro•de) donna lÕimpression de rŽflŽchir un court instant, puis il reprit de sa voix synthŽtique monocorde, cette fois dans la langue internationale :

-     Je te salue, mon nom est Parwus et je suis trs honorŽ de faire votre connaissanceÉ

Bonjour, fit Pam lŽgrement dŽcontenancŽe. VousÉ tu as appris notre langue il y a longtemps ?

 

   Sa faon de sÕexprimer Žtait prŽcieuse et archa•que. Elle rappelait ˆ la jeune femme les textes anciens que lÕon faisait rab‰cher aux Žcoliers, comme le "Robin Hood" des premiers auteurs anglais, originaires de la province Albion de lÕEmpire romain.

-     Difficile de te rŽpondre, le circuit correspondant aux informations personnelles est dŽgradŽÉ

En tout cas, je comprends trs bien ce que tu dis !

 

   Lentement, la jeune femme prenait conscience du ridicule de la situationÉ Elle avait fait la rencontre dÕun robot parlant une sorte dÕaussish archa•que, dans un endroit inconnu, vraisemblablement situŽ sous le Sphinx et les grandes pyramides dÕEgypte !

-     Mon nom est Pam-Hehla, Žtudiante en anthropologie ˆ lÕuniversitŽ de Durban, fit-elle, mais je suis originaire de la rŽgion du K—n-G™, sous lՎquateur. Actuellement je poursuis des recherches archŽologiques sur le plateau de Gizeh.

Oui, rŽpondit le robot comme si cela lui paraissait tout ˆ fait naturel. Je tÕai vue sur lՎcran en compagnie de tes amisÉ

 

   LՎvocation de ses compagnons fit sur Pam lÕeffet dÕune douche glacŽe. Elle frissonna et demanda dÕune voix sourde :

-     Que leur est-il arrivŽ ? Pourquoi ne sont-ils pas ˆ mes c™tŽs ?

-     CÕest sans doute parce quÕils nÕont pas encore trouvŽ cette pice, fit lÕautomate avec sa logique dŽsarmante. Alors que toi, tu y es entrŽe sans difficultŽÉ

-     Je ne mÕen souviens plus. Que sÕest-il rŽellement passŽ ? JÕai lÕimpression dÕavoir dormi toute une nuit.

-     Non, seulement une dizaine de minutes, rŽtorqua lÕandro•de. Tes amis ne sont pas loin, pour ce qui est de la distance, mais juste un peu dŽcalŽs dans le temps !

-     Tu veux dire quÕils ne sont pas dans le mme espace-tempsÉ ?

-     Par rapport ˆ eux, cÕest nous qui sommes en avance !

QuÕest-ce que tu entends par lˆ ?

 

   Pam Žtait tout Žbahie, se demandant quelle attitude adopter vis-ˆ-vis du robot qui esquissait un geste Žvasif au moyen du manchon mŽtallique qui lui servait de bras droit.

   La jeune femme avait lÕimpression de se trouver mlŽe ˆ un scŽnario digne des meilleurs films de science-fiction, avec des tranches temporelles dŽphasŽesÉ Mais peut-tre se faisait-elle du souci pour pas grand chose ?

 

   Parvus avait repris :

-     Tes compagnons ont un peu de retard sur nous, peut-tre sauront- ils dŽcouvrir le chemin dans la paroi et nous rejoindre ?

-     DÕaccord, mais ce qui mÕintŽresserait Žgalement dÕapprendre, cÕest qui tÕa construit et quelle est ta fonction ?

-     Je suis un robot de 3me gŽnŽration et je suis ici pour servir mon ma”tre, lՎpiscopus Hăkōn.

-     Et ce monsieur vit toujours dans le secteur ? ajouta Pam qui avait de la peine ˆ contenir son trouble.

Oui, il est vieux, mais lÕautoritŽ suprme lui a demandŽ de rester dans ce secteur afin de surveiller le plateau.

 

   LÕautomate se souleva du sol quelques instants, prenant une mine affligŽe ; il y avait mme ce qui paraissait tre de lՎmotion dans sa voix !

-     Sans doute la relve ne viendra-t-elle pasÉ

Parce que dÕautres personnes devaient venir vous remplacer ? avana Pam en feignant dՐtre surprise. Mais dÕo seraient-elles venues, il nÕy a ici que sable et dŽsertÉ

 

   LÕandro•de semblait avoir quelque peine ˆ rŽpondre, il se limita ˆ bredouiller quelques mots en latin que Pam ne comprit pas. Celle-ci dŽcida cependant dÕen savoir un peu plus sur le mystŽrieux peuple qui avait construit ce rŽseau de souterrains.

-     Sais-tu si ce sont les anctres de lՎpiscopus qui ont installŽ cette base ?

Avant le dŽbut de lÕEmpire, il y avait dŽjˆ ces galeries, ces machines et les pyramides pour recueillir lÕeau de pluie qui Žtait ensuite redistribuŽe aux gens du plateau alentour. JÕai entendu le dire plusieurs fois...

 

   Parvus refit un geste large de lÕun de ses moignons mŽtalliques.

En lÕan 800, nos lŽgions avaient conquis tout le pays de Kamit, ainsi que la Libye, et mme la CyrŽna•queÉ

 

  Une lumire sÕalluma dans lÕesprit de Pam : Empire, Žpiscopus, lŽgionsÉ Tout cela rappelait fortÉ la Rome antique !

-     Dis-moi, Parwus, quel a ŽtŽ le dernier empereur romain ?

-     Constantinus Benedictus, XVIme du nomÉ

-     Tiens, je ne lÕai pas sur ma liste, celui-lˆ. De quand ˆ quand a-t-il rŽgnŽ ?

-     De 2005 ˆ 2012É

   Pam chercha ˆ Žvaluer la tranche temporelle. Encore faudrait-il savoir de quelle re il sÕagissait ?

-       Aprs la fondation de Rome(6) , bien sžr ! sÕempressa dÕajouter lÕandro•deÉ

 

(6) En latin : ab urbe condita

 

 

 

CHAPITRE  VI

 

   Ał-Poitoū avait lÕair songeur. Aprs un bref moment dÕexcitation, son visage exprimait plut™t la perplexitŽ.

   A ses c™tŽs HŒ-Dridý soupirait.

-     Et pourtant, cÕest bien lˆ que rŽside la solution de lՎnigme ! reprit le chef musŽologue, les yeux mi-clos. Le cr‰ne fĻtal que nous avons vu dans la salle au monolithe Žvoque ˆ la fois le passŽ et lÕavenir de lÕespce humaine, mais aussi le devenir de chaque individu. CÕest un peu lՎquivalent du dieu romain Janus.

-     Oui, Janus reprŽsentŽ avec deux visages, lÕun regardant vers le passŽ, et lÕautre vers lÕavenir. Qui plus est, Janus Žtait aussi le dieu des portes, cÕest dÕailleurs pratiquement le mme mot, "janua", en latin !

-     Selon la tradition, cette divinitŽ dŽtenait deux clŽs, lÕune en argent qui ouvrait la voie terrestre, appelŽe aussi "descendante"É

-     Dans laquelle nous nous trouvons, ajouta HŒ-Dridý. Et une clŽ dÕor qui ouvre la porte des cieuxÉ CÕest la voie "ascendante" !

-     Autrement dit, si nous revenons en arrire, nous devrions retrouver le bon cheminÉ ˆ la croisŽe du "carrefour des temps".

‚a me para”t logique, de toute faon cÕest la seule possibilitŽ qui nous reste ˆ explorer.

 

   Leur voix rŽsonnait de faon sche, bizarrement rŽflŽchie par les parois de lՎtrange caverne. Les deux hommes hochrent la tte et repassrent en silence sous le porche o Žtait juchŽe lÕampoule Žlectrique gŽante.

   Brusquement celle-ci sՎteignit. Il ne subsistait tout juste quÕun peu de lumire verd‰tre provenant des zones fluorescentes situŽes sur le pourtour du "tube".

 

   Ał-Poitoū et HŒ-Dridý durent rallumer leurs lampes frontales, car ˆ lÕextŽrieur, les tŽnbres les plus totales les attendaientÉ

   Mais les deux archŽologues nÕavaient pas dÕautre choix que de remonter le corridor choix, car il leur fallait ˆ tout prix reprendre contact avec Pam-Hehla, et un repli vers la salle au sarcophage sÕimposait, si cՎtait encore possibleÉ

 

Recherchons sur les parois ce qui pourrait tre la reprŽsentation dÕune clŽ dÕor ! suggŽra le chef musŽologue qui marchait en tte, sÕaidant dÕune lampe-torche pour fouiller lÕobscuritŽ.

Oui, acquiesa son assistant, en toute logique cela devrait ressembler ˆ une clŽ dÕAnkh... !

 

*

*  *

 

   A quelques milliers de kilomtres plus au sud, les prŽparatifs allaient bon train. Mme avec lÕaide des autres chercheurs – le zoologue DŲ-Šlex, lÕethnologue Af-Ra•t et le linguiste Oź-MŠn – lÕopŽration se rŽvŽlait dŽlicate. Le professeur Űl-Tser—r sՎtait rŽsignŽ ˆ un repli tactique, en veillant ˆ ne laisser sur place que ce qui ne pouvait pas tre emportŽ.

   Il fallait prendre en prioritŽ les caisses dՎchantillons, les protocoles de fouilles et un peu dÕintendance pour la routeÉ

 

   Le maxi-bus fut vite plein ˆ craquer, dÕautant quÕil fallait assurer le transport dÕune trentaine de personnes sur des pistes en latŽrite pas toujours trs praticables. Par chance, c™tŽ Žnergie, les batteries solaires du vŽhicule avaient ŽtŽ prŽcautionneusement rechargŽes durant la journŽe.

 

   Les scientifiques Žtudiaient la carte de la rŽgion. LÕassistant de fouilles Űg-Tałet – qui connaissait bien cette rŽgion de Zamibie pour y tre nŽ – allait tre dÕune prŽcieuse utilitŽ pour lՎquipe. En tout cas, une ultime tentative de prise de contact radiophonique avec les gardes du parc national sՎtait soldŽe par un Žchec. Sans doute leurs installations Žtaient-elles dŽjˆ aux mains des HollybiesÉ

   Plus question de tergiverser, il fallait partir. La voix du palŽontologue se faisait pressante.

-     LÕessentiel est de sauver notre matŽriel, mais aussi dՎchapper ˆ ces fanatiques lancŽs ˆ nos trousses !

-     Il nous faut passer par les montagnes Baka avant de rejoindre la c™teÉ Si nous y parvenons, nous serons en sŽcuritŽ ! proposa Űg-Tałet.

Comme son supŽrieur faisait la moue, il sÕempressa dÕajouter :

Je sais que cÕest risquŽ, mais cÕest le seul moyen dՎchapper aux Hollybies, car ils contr™lent trs certainement les accs les plus directs qui mnent vers le littoral.

 

   Le petit groupe sÕaffairait autour du maxi-bus. Bien sžr, les deux younis allaient venir avec eux ; il y avait aussi de nombreux Pies qui avaient enfilŽ pour lÕoccasion leurs masques de bovins ; les Sara• chantaient pour sÕencourager mutuellement, les Taungs et les kleptons dÕAfrique occidentale, dans leur r™le de chefs dՎquipe, veillaient ˆ ce que tout se pass‰t bien.

 

   LÕaprs-midi allait bient™t toucher ˆ sa fin, les calaos et les macaques hurleurs commenaient ˆ donner de la voix, lÕair ambiant se chargeait dÕhumiditŽ et une mince brume se rŽpandait aux environs.

   MalgrŽ la moiteur tide de la soirŽe, Űl-Tser—r se prit ˆ frissonner. La perspective de passer par les monts Baka ne lÕenthousiasmait gure. CՎtait en grande partie un territoire inexplorŽ, et il y circulait dՎtranges histoires sur des crŽatures fantastiques. La fort de montagne Žtait aussi le domaine de prŽdilection dÕun gnome aux pouvoirs magiques, le DoduÉ

 

   Au mme moment, son assistant vint lui faire signe que tout Žtait prt et quÕils allaient pouvoir partir. Advienne que pourra ! pensa le palŽontologue avant de monter dans le lourd vŽhicule qui dŽmarrait cahin-caha.

 

 

 

 

 

CHAPITRE  VII

 

   Sous le plateau des pyramides ˆ Gizeh, Pam-Hehła avait ŽtŽ conduite par lÕandro•de dans ce qui pouvait ressembler ˆ une grande pice dÕapparat, mme si, ˆ part quelques siges, aucun meuble nՎtait visible.

   Le sol, les murs et le plafond Žtaient en pierre massive, une sorte de calcaire ocre qui ne laissait appara”tre ni craquelures, ni bosses. Comme dans le rŽduit o elle se trouvait prŽcŽdemment, il y avait dans un angle une sorte de colonnade antique et un escalier vŽtuste en bois dÕacacia qui montait ˆ lՎtage supŽrieur...

 

   Tout dÕun coup, lՎtudiante en anthropologie prit conscience que deux yeux la contemplaient.

   Pendant quelques instants, elle demeura immobile, fascinŽe par lÕapparition fantasmagorique, en lÕoccurrence une forme vaguement ronde et translucide qui flottait dans la pice ˆ quelques dizaines de centimtres de sa tte.

   De cette masse ros‰tre provenait le "regard", peut-tre une emprise hypnotiqueÉ Pam pensa ˆ une matŽrialisation en 3D, une sorte dÕhologramme.

 

   Mais brusquement le charme se brisa, la bulle se dŽgonfla aprs avoir  rayonnŽ un court instant de couleurs chatoyantes et irisŽes, de la mme faon quÕune bulle de savon Žclate aprs avoir ŽtŽ touchŽe par un rayon de soleil.

   En tout cas, lÕattention de la jeune femme avait ŽtŽ habilement dŽtournŽe, car Hakon, lՎpiscopus – le vrai – avait fait soudainement son apparition sur lÕun des siges prŽsents.

   Son regard Žtait scrutateur et vindicatif, comme sÕil incarnait ˆ lui seul tous les millŽnaires passŽs de lÕhŽgŽmonie romaine en Europe et ailleurs dans le mondeÉ

 

 

 

*

*   *

 

   Tout en se cramponnant dÕune main au ch‰ssis du maxi-bus, Űg-Tałet sՎvertuait ˆ maintenir ouverte la carte gŽographique de la rŽgion des monts Baka (qui culminaient ˆ plus de 6000 mtres dÕaltitude). La piste forestire quÕils allaient emprunter longeait le versant oriental du massif montagneux, face ˆ lÕocŽan.

 

   Heureusement, lՎquipe de palŽontologues de lÕuniversitŽ de Durban disposait de cartes prŽcises. Leur origine demeurait en grande partie controversŽe, tout juste savait-on quÕelles avaient ŽtŽ dŽcouvertes au cours de fouilles archŽologiques, menŽes voici un peu plus dÕun sicle, dans ce qui paraissait tre les vestiges dÕun palais de la Ē PŽriode intermŽdiaire Č, sur le site dÕės-Tanbūl en Asie mineure. Cette ancienne mŽgapole se situait au niveau dÕun dŽtroit formŽ par lՎcoulement dÕun grand lac dÕeau douce dans la mer MŽditerranŽe, au sud-est de lÕEurope.

   Tout ce que lÕon savait, cÕest que les derniers empereurs romains y avaient probablement habitŽ. LÕEmpire sՎtendait alors sur tous les continents de la Terre et, ˆ cette Žpoque, des cartes dÕune extrme prŽcision avaient ŽtŽ tracŽes par les cartographes qui sՎtaient rendus en Chine, et jusquՈ lÕextrme sud de la plante, ˆ un moment o lÕAntarctique Žtait encore libre de glacesÉ

 

   Bien sžr, les savants se perdaient en conjectures sur les raisons exactes du changement climatique brutal qui affecta, il y a dix sicles environ, lÕensemble du globe, faisant dispara”tre cette grande civilisation planŽtaire et causant vraisemblablement la mort de centaines de millions dՐtres humains.

 

   Mais lÕheure Žtait maintenant ˆ des prŽoccupations beaucoup plus terre-ˆ-terre. Le soleil allait se coucher et pour lՎquipe de scientifiques, il devenait impŽratif de mettre une bonne distance entre eux et leurs poursuivants.

 

   Ils roulrent ainsi une demi-heure environ ˆ travers la jungle humide et chaude avant quÕil ne f”t compltement nuit. A flanc de colline, la piste serpentait entre les grands arbres de la fort, mordant dans la latŽrite rouge qui recouvrait toute la rŽgion. Il fallait simplement espŽrer ne pas tomber sur un gros tronc couchŽ en travers de la route...

   Sur le c™tŽ droit ˆ la faveur dÕune ouverture dans la sylve tropicale occasionnŽe par un gros orage et lÕincendie qui sÕen Žtait ensuivi, on pouvait voir sporadiquement au loin le miroitement de lÕocŽan, ˆ une bonne vingtaine de kilomtres de distance.

 

   Le zoologue DŲ-Šlex fit remarquer ˆ lÕensemble de lՎquipe la prŽsence aux abords de la route de singes appelŽs "pongos", ceux-lˆ mme qui selon certains anthropologues seraient trs semblables aux anctres de lÕhomme. Ils avaient pour habitude de marcher ˆ quatre pattes, les jambes ployŽes, sur leurs doigts repliŽs. Avant de regagner les "nids" quÕils construisaient ˆ faible hauteur dans les arbres, ils erraient tels des fant™mes velus dans lÕair pesant du soir...

 

   Pour Darwin, le naturaliste de la Ē PŽriode intermŽdiaire Č, ce grand singe rŽpondait au nom de "troglodyte" et vivait dans les grandes forts du K—n-G™. Pour nombre de scientifiques, dont Űl-Tser—r faisait lui-mme partie, lÕanthropo•de, qui pouvait atteindre une taille de 1,50 mtre, avait au cours des derniers sicles singulirement Žlargi son aire de distribution, puisquÕon le dŽcouvrait maintenant en Afrique orientale. Cela sՎtait sans doute passŽ ˆ la faveur dÕun changement local du climat – dans cette rŽgion de grands lacs qui sՎtait appelŽe Abyssinie pendant lÕAntiquitŽ grŽco-romaine.

 

   CÕest sur de vastes sites fossilifres, soumis ˆ une Žrosion perpŽtuelle, quÕon avait retrouvŽ les anctres supposŽs de ces "pongos", de petits tres, autour dÕun mtre, moins bien adaptŽs ˆ lÕarboricolisme, mais peut-tre mieux ˆ une marche bipde dans la savane arborŽe...

   Quelques palŽontologues entrŽs en dissidence – comme Pam-Hehla – pensaient mme que ces "prŽ-pongos" (ou australopithques) Žtaient directement issus de lÕascendance humaine, autrement dit, que leurs anctres avaient jadis ŽtŽ plus humains que simiensÉ

 

   Űl-Tser—r eut une pensŽe courroucŽe pour son Žlve quÕil imaginait toujours au campement des pyramides, ˆ cette heure sans doute en train de faire la fte avec dÕautres Žtudiants !

   Mais son attention se reporta bien vite sur la route et les ŽvŽnements du moment, car ˆ travers la fentre ouverte, un bruit de moteur lointain venait dÕattirer lÕattention des fuyards...

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE  VIII

 

   Le tunnel avait brusquement changŽ dÕaspect : les marches dans la roche avaient laissŽ la place au sol lisse dÕun boyau Žtroit, ˆ travers lequel les deux savants ne pouvaient progresser quÕen courbant le dos.

   De petits points lumineux, apparemment une sorte de lichen ou dÕalgue, formaient par endroit de vŽritables plaques diffusant une lumire verd‰tre plut™t douce...

   Quelques instants auparavant, HŒ-Dridý et Ał-Poitoū avaient effectivement remarquŽ ˆ environ 50 cm de hauteur lÕempreinte dÕune clŽ dÕAnkh, juste avant un embranchement, ˆ peu de distance de la salle au monolithe. Perplexes, ils sՎtaient engagŽs dans le sombre couloir qui sÕoffrait ˆ eux, dŽplorant ne pas avoir sur eux la croix dÕAnkh qui avait dŽjˆ "servi" pour la herse, une demi-heure plus t™t. En effet, Pam avait dž la garder dans lÕune de ses poches...

 

   Le chef musŽologue examinait avec curiositŽ les parois en sÕaidant de sa lampe-torche. Froids au toucher, les corpuscules lumineux Žmettaient une clartŽ suffisante pour assurer un Žclairage substantiel du couloir. Mais ils sՎteignaient ˆ leur passage, comme si une main invisible actionnait un genre de commutateur.

-     Peut-tre nos vibrations quand nous marchons dŽsactivent-elles les cellules qui sont ˆ lÕorigine de cette lumire ? avana le chef musŽologue.

Nous avons quelques exemples dans le monde animal, ajouta HŒ-Dridý, en lÕoccurrence les vers luisants de nos chaudes nuits dՎtŽÉ Quand on se rapproche, la lumire quÕils Žmettent sՎteint, car les insectes peroivent nos pas.

 

   A la fin du tunnel se dessinait maintenant un escalier raide et exigu. Ał-Poitoū y grimpa et sÕarrta indŽcis. En face de lui sÕouvrait une lucarne. A droite et ˆ gauche, des galeries latŽrales Žtaient plongŽes dans lÕobscuritŽ la plus totale. Mais le chef musŽologue avait son attention fixŽe sur lÕouverture dans la paroi.

 

   Au premier plan de son champ de vision, il y avait une grande pice sans la moindre dŽcoration. Tout juste voyait-on sur le mur dÕen face ce qui pouvait ressembler ˆ une colonnade antique, et sur lÕun des c™tŽs un escalier en colimaon qui paraissait monter nulle part. A cet endroit, et lˆ seulement, le plancher de couleur ocre Žtait remplacŽ par une mosa•que de carreaux blancs et noirs...

   Deux personnages, assis dans de profonds siges, lui tournaient le dos. LÕun dÕeux Žtait apparemment un vieillard, lÕautre ne pouvait tre que Pam, aisŽment reconnaissable ˆ sa chevelure dÕor et ˆ ses bouclettes !

   Ał-Poitoū fit la grimace. A qui que ce fžt quÕelle parla, cela nÕavait pour lui pas plus dÕimportance que de trouver un moyen qui lui perm”t de pŽnŽtrer dans la piceÉ

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*

*   *

 

   Profitant dÕun arrt du maxi-bus, lÕun des assistants dÕŰl-Tser—r tendit lÕoreille par la portire et ne put que confirmer les craintes du palŽontologue : il y avait bien un vŽhicule ˆ moteur qui venait ˆ leur rencontre, sur la mme route forestire mais dans lÕautre sens !

   Sans doute sÕagissait-il de lÕune des jeeps tout-terrain utilisŽes par les HollybiesÉ

   A la diffŽrence du vŽhicule des chercheurs ŽquipŽ dÕun moteur Žlectrique, celui des religieux fonctionnait selon le principe thermique, cÕest pourquoi il Žtait relativement bruyant. Dans ce cas particulier, cela avait lÕavantage quÕon les entendait venir de loin !

 

   Utiliser un carburant fossile comme le pŽtrole de roche, Žtait considŽrŽ comme un non-sens par la plupart des gouvernements du globe, car cela revenait ˆ dilapider les ressources planŽtaires et ˆ dŽtruire des Žcosystmes.

   Mais lÕidŽologie des Hollybies Žtait plut™t axŽe sur le principe que Ē lÕhomme devait disposer de la Nature comme bon lui semblait, car cՎtait un don divin Č... Les chefs politico-religieux ne sÕencombraient pas de prŽjugŽs, si cela se faisait au dŽtriment de leurs ambitions hŽgŽmoniques.

 

   Űl-Tser—r rŽflŽchit quelques instants ˆ la situation. Avant lÕarrivŽe des poursuivants, il serait possible de dissimuler le maxi-bus et ses occupants dans une sorte de clairire qui se devinait sur leur gauche.

   LÕobscuritŽ devenue totale devait favoriser cette manĻuvre et permettre ˆ lՎquipe de chercheurs de guetter sans trop dÕapprŽhension le passage des Hollybies !

 

   Bien entendu, ils se tenaient prts ˆ redŽmarrer, car nonobstant leur fanatisme, les occupants de la jeep nÕen Žtaient pas moins dÕexcellents pisteurs, et ne manqueraient pas t™t ou tard de remarquer les traces de pneu du bus sur la pisteÉ

 

 

 

 

CHAPITRE  IX

 

   Hăkōn lՎpiscopus sÕexprimait dans le mme aussish archa•que que son robot. Il sՎtait excusŽ au tout dŽbut de ne pas avoir la ma”trise totale de ce langage quÕil appelait "british", et quÕil disait avoir appris ˆ lÕoccasion dÕun stage en pays dÕAlbion, alors quÕil nՎtait encore que jeune centurion...

 

   Pam Žtait perplexe et ne dŽtachait pas son regard de lՎtrange mŽdaillon en argent qui pendait sur la poitrine du vieillard, au bout dÕune longue cha”ne du mme mŽtal. Le bijou lui-mme Žtait plut™t Žpais, bombŽ sur le dessus comme une soucoupe. LÕon y discernait pour seul motif une tte de CŽsar finement ciselŽe et coiffŽe dÕun rameau de laurier.

 

   DÕun strict point de vue de chronologie historique, ce que disait le Romain ne cadrait pas toujours avec ce que Pam savait de lՎpoque en  question. Et tout comme lÕavait fait lÕandro•de, Hăkōn se dŽclarait sereinement dans lÕattente dÕune hypothŽtique relve... Le souci majeur de lՎpiscopus restait le bon Žtat de marche des installations dՎcoute sur le plateau de Gizeh.

   Mais lÕEmpire romain nÕexistait plus depuis dix sicles !

 

   Pour la plupart des historiens, cÕest une sŽrie dՎvŽnements cataclysmiques qui avait mis fin au grand Empire mondial : ŽpidŽmies de peste, famines, invasions de peuples appelŽs "barbares", mais aussi Žruptions volcaniques ou encore lÕimpact dÕune comte dans lÕAtlantique-nord, selon quelques savants dissidents.

 

   Les effets avaient ŽtŽ dŽvastateurs en Europe occidentale, et depuis cette Žpoque troublŽe, plus aucune grande civilisation digne de ce nom nÕavait jamais pu rena”tre... Un peu plus tard, aprs un Žpisode belliqueux appelŽ Ē guerre de Gog et Magog Č, de nombreuses rŽgions autour de la MŽditerranŽe avaient ŽtŽ recouvertes de boue et de sŽdiments, tandis quÕau mme moment les survivants Žtaient contraints de se rŽfugier sur dÕautres continents.

 

   Les fouilles nÕavaient commencŽ que tout rŽcemment ˆ une grande Žchelle, sur lÕinitiative notamment du professeur Ał-Poitoū qui avait prospectŽ lÕancienne citŽ des Pār-Isis, au centre de la Gaule.

   Pam ne put sÕempcher dÕavoir une pensŽe Žmue pour son supŽrieur et ami. Sans doute essayait-il en ce moment de parvenir jusquՈ elleÉ?

 

-     Ce que je nÕarrive pas ˆ comprendre, reprit lՎpiscopus, cÕest pourquoi tu dis ne pas conna”tre notre capitale, Rōma ?

Je nÕy suis encore jamais allŽe, rŽpondit Žvasivement Pam qui ne savait au juste que rŽpondre.

 

   En effet, les historiens du Ē continent Sud Č, tout comme leurs homologues dÕAmŽrique, dÕAfrique ou dÕAsie, se perdaient en conjectures sur lÕemplacement rŽel de la ville antique. Certains la situaient au milieu de la "botte" italienne, dÕautres beaucoup plus au nord. Tout ce que lÕon savait par les textes, cÕest quÕelle avait ŽtŽ construite sur sept collines, quÕun fleuve – le Tibre – la traversait et quÕelle Žtait situŽe non loin de la mer MŽditerranŽe...

 

   Mais sans doute lՎpiscopus nՎtait-il pas dupe. Son regard se faisait vague et sa voix Žtait moins assurŽe quÕauparavant.

-     JÕobserve depuis des annŽes ce qui se passe en surface, fit-il, et je crains fort que de sŽrieuses destructions ne soient intervenues dans un passŽ rŽcent – voici quelques sicles ˆ peine !

Oui, le pourtour de la mer MŽditerranŽe a ŽtŽ particulirement touchŽ, ainsi quÕune bonne partie de lÕAsie Žgalement, se contenta dÕajouter Pam.

 

   LÕemploi par Hăkōn de lÕexpression "dans un passŽ rŽcent" Žtait assez surrŽaliste, mais Pam nÕinsista pas. Sans doute le vieillard vivait-il dans son propre monde... Peut-tre mme avait-il perdu toute notion du temps qui passe ?

   Mais cela nÕexpliquait pas son grand ‰ge.

 

   Elle prit le parti de le lui demander directement.

-     Si la relve Žtait venue vous remplacer, vous auriez sans doute pu gožter aux joies dÕune retraite mŽritŽe, depuis le temps que vous occupez ce poste.

-     Cela fait longtemps que les annŽes nÕont plus dÕemprise sur moi, et je le dois avant tout ˆ ce bijou technologique, ajouta-t-il en faisant sauter le mŽdaillon ˆ lÕeffigie de CŽsar dans le creux de sa main droite.

   LՎpiscopus soupira. LՎclat de ses grands yeux noirs semblait avoir perdu en intensitŽ.

-     Tous les postes avancŽs de lÕEmpire ont reu un exemplaire de ce "rŽgŽnŽrateur de cellules" – en mme temps quÕun robot de 3me gŽnŽration. Mais un grand problme sÕest posŽ voici cinq sicles quand le contact radio avait ŽtŽ interrompu avec RomeÉ sans doute en raison des guerres et des cataclysmes qui sŽvissaient ˆ lՎpoque sur lÕensemble de la plante ?

Voici cinq siclesÉ fit la jeune femme en Žcho.

 

   Cela ne cadrait pas du tout avec ce quÕelle avait appris dans les livres dÕhistoire.

-     Mais depuis quand exactement nÕy a-t-il plus eu de relve, poursuivit-elle ?

-     Parwus pourrait te le dire avec prŽcision, souffla le vieil homme en cherchant dÕune main ˆ chasser une mouche imaginaire.

-     Nous sommes en lÕan 2555, reprit Pam qui tenait cette indication de lÕandro•de. Le dernier empereur romain a ŽtŽ Constantin Benedictus, mort en 2012É

Oui, prŽcisa Hakon, cՎtait mme un 21 dŽcembre ! JՎtais en pleine communication avec Rome quand lՎcran sÕest subitement brouillŽ. Au mme moment, la terre a tremblŽ, comme cela arrive ici de temps en temps sur le plateau des pyramides.

 

   LՎpiscopus nÕarrivait quՈ grand-peine ˆ contenir son Žmotion. Ce jour-lˆ, une catastrophe dÕampleur inŽgalŽe avait dž frapper lÕensemble de la plante – et en particulier lÕhŽmisphre nord.

-     Tout sÕest mis ˆ bouger, poursuivit-il, le grand gŽnŽrateur dÕondes de forme qui Žtait connectŽ ˆ la pyramide "Knout" est mme tombŽ en panne, pour la premire fois depuis des millŽnaires ! Mais le pire restait ˆ venir, soupira-t-il. Pendant des mois, puis de longues annŽes, tout contact avec le poste central de Rome a cessŽ – ainsi quÕavec les autres stations de lÕEmpire, partout ailleurs dans le mondeÉ

Et cela perdure jusquՈ nos jours, donc depuis 543 annŽesÉ complŽta Pam qui commenait ˆ comprendre la fonction de lՎtrange breloque sur la poitrine du vieillard.

 

   Une pensŽe chemina en elle, alors que Parwus venait dÕentrer et dialoguait – sans doute en latin – avec son ma”tre. Certes, ce dernier pouvait effectivement tre trs ‰gŽ, prŽservŽ par quelque mystŽrieuse technologie, mais la fin de lÕEmpire romain ne remontait pas ˆ cinq sicles et demi, mais ˆ prs du double !

 

   Les travaux des archŽologues – notamment dÕAł-Poitoū, reconnu comme un spŽcialiste de la Ē PŽriode intermŽdiaire Č – Žtaient formels : lÕultime bataille dÕArmageddon avait opposŽ les forces de Gog et Magog aux armŽes occidentales, voici cinq sicles... Mais cՎtait longtemps aprs la fin de lÕEmpire romain !

   Ou alors, les deux ŽvŽnements nÕen faisaient-ils quÕun ?  En tout cas, il semblait quÕil y ežt de sŽrieux problmes de chronologie pour le dernier millŽnaire...

 

   CՎtait vraiment navrant, surtout que la plante toute entire sÕapprtait, dans quelques annŽes, ˆ cŽlŽbrer lÕan Mille de la chronologie universelle, ou anno domini(7)  !

 

(7) Une allusion ˆ la rŽincarnation du dernier empereur romain, appelŽe Dominus,

 qui aurait vŽcu dans le sud de la Gaule aprs lÕanŽantissement de lÕEmpire.

  

Sur ces entrefaites, Hăkōn avait actionnŽ un cordon de chanvre qui pendait du plafond. Ses blancs sourcils broussailleux Žtaient froncŽs.

-     Vos amis sont dans la pice dՈ-c™tŽ, confia-t-il ˆ Pam.

   Mais en dŽcouvrant sa mine rŽjouie il sÕempressa dÕajouter : 

-       Le problme, cÕest quÕils nÕont pas actionnŽ le bon code ! De ce fait, ils se trouvent dŽcalŽs temporellement par rapport ˆ nousÉ mais rassurez-vous, simplement de quelques secondes !

 

 

 

*

*   *

 

   LՎtrange jeep des Hollybies Žtait passŽe en vrombissant sans remarquer le maxi-bus dissimulŽ sur le bas-c™tŽ de la piste, derrire un talus idŽalement recouvert dÕalos et de fougres.

   Ils roulaient tous feux Žteints, sans doute espŽraient-ils de la sorte surprendre les scientifiques. De toute faon, ses quatre occupants se doutaient bien que le vŽhicule des savants nÕallait pas prendre la route du littoral, passŽe depuis quelques heures sous le contr™le des chefs religieux.

 

   Oź-MŠn qui avait repris le volant du maxi-bus sÕempressa de manĻuvrer et de reprendre la direction des monts Baka.

SÕils nÕallument pas leurs phares, remarqua-t-il, cÕest bon pour nous, car ils ne verront pas tout de suite la trace de nos pneus dans la latŽrite...

 

   La clartŽ de la lune suffisait en effet juste ˆ entrevoir la piste qui sÕouvrait dans la vŽgŽtation luxuriante, telle une longue cicatrice ocre.

-     Ne tardons pas, fit Űl-Tser—r dÕun ton qui se voulait rassurant. Au plus tard en arrivant au camp, dans une demi-heure, ils sÕapercevront que nous ne sommes plus lˆ ; pour lÕaller-retour comptons le double, ou un peu moins, car ils sont plus rapides que nousÉ Cela nous fait moins dÕune heure dÕavance !

Notre chance, rajouta Oź-MŠn, cÕest que les Hollybies soient si peu soucieux de la prŽservation de lÕenvironnement, car ils sՎvertuent ˆ pomper le "petrol oil" ou huile de roche, pourtant si nŽcessaire au bon fonctionnement de la plante ! Ils pillent ainsi sans vergogne le sous-sol des petits royaumes quÕils contr™lent sur tout le pourtour de lÕocŽan Indien. Et ces engins ˆ moteur thermique font beaucoup de bruit, heureusement pour nous !

 

   A nouveau le maxi-bus avait repris la route, comme englouti par la nuit. Oź-MŠn nÕutilisait quÕun seul phare fixŽ sur le devant de la carlingue. CՎtait assez pour bien voir la piste, mme si cela ne suffisait pas toujours ˆ Žviter les ornires qui sՎtaient formŽes ˆ lÕoccasion des grandes pluies dՎquinoxe.

   Mais les scientifiques et autres membres de lՎquipe de fouille Žtaient prŽvenusÉ Chacun sÕagrippait du mieux quÕil le pouvait ˆ son sige, et ˆ tout ce qui paraissait suffisamment arrimŽ. Le tout Žtait de ne pas se cogner la tte au plafond du bus, ou sur les parois de lÕhabitacle !

 

   Les Hollybies Žtaient sans doute mieux lotis, ˆ quatre dans leur vŽhicule de type "tout terrain", apte ˆ naviguer mme sur les lacs ou les rivires gr‰ce ˆ son profil hydrodynamique et ˆ une petite hŽlice judicieusement disposŽe en "poupe"...

 

   Sans tre historien, Űl-Tser—r connaissait bien la faon dont cette foi monothŽiste – ˆ lÕorigine, un schisme de lÕune des grandes religions mondiales, lÕEglise du CrŽateur, – sՎtait rŽpandue.

   A la diffŽrence des polythŽismes anciens qui mettaient lÕaccent sur la tradition, les rŽcits mythologiques et lÕadoration dÕidoles, lÕHollybisme misait sur une simplification des rites, aux liturgies rŽduites ˆ leur portion congrue, mais aussi sur la rŽpŽtition et les contraintes, quÕelles fussent cultuelles, vestimentaires ou alimentaires.

   Un r™le important jouaient Žgalement les guŽrisons, mises en scne pendant les offices et considŽrŽes comme miraculeuses, sans oublier le culte des martyrs et des "hŽros".

 

   Il fallait bien sžr ajouter ˆ cela une lecture littŽrale des textes sacrŽs, ainsi quÕun endoctrinement agressif ˆ chaque Žtape de lÕinitiationÉ

   Les chefs religieux – un par secteur gŽographique – se nommaient eux-mmes les Ē Apocalyptiques Č, dÕun ancien mot de la langue hellne qui dŽsignait ceux qui pensaient h‰ter le retour du "Messie" (sauveur divin) en provoquant des guerres, des famines ou des catastrophes en tous genres ! Bref, ils voulaient ainsi accŽlŽrer le cours de lÕhistoire et la venue prochaine de la "Fin des temps" !

 

   Selon une croyance tenace, lÕan Mille Žtait prŽcisŽment lÕune de ces dates o tout pouvait arriverÉ

 

   Ces Ē Apocalyptiques Č Žtaient particulirement dangereux pour la paix mondiale, et le gouvernement des Ē Nations-Unies Č rŽuni ˆ Durban (les annŽes paires) ou ˆ Canberra (les annŽes impaires), avait fort ˆ faire pour juguler – de manire pacifique – lÕexpansion du mouvement sectaire.

   Mais ces mŽthodes qui Žtaient encore bonnes, il y a un sicle, se heurtaient dŽsormais ˆ la croissance dŽmographie exponentielle des Hollybies, aux conversions en masse, et ˆ lÕinfiltration dÕadeptes ou de "missionnaires" au sein des populations animistes, comme cՎtait prŽcisŽment le cas dans la Ē Corne dÕ Afrique Č.

   Utilisant les tolŽrances locales pour se marier et avoir beaucoup dÕenfants, les Hollybies devenaient vite majoritaires au sein des diffŽrents groupes ethniques, en seulement deux ou trois gŽnŽrations...

 

   Le rŽsultat Žtait que chaque annŽe des rŽgions entires basculaient dans lÕescarcelle des Hollybies, qui imposaient alors leurs lois et rgles religieuses.

   Ainsi lÕassouvissement de la femme – rŽduite ˆ procrŽer – Žtait obtenu par des contraintes vestimentaires, comme le port de souliers trop petits ou celui de pantalons bouffants en toute saison. Mme si cela les Žliminait largement de la sphre publique o la gente masculine rgnait en ma”tre, le fait de sÕhabiller diffŽremment nՎtait pourtant pas peru nŽgativement par la plupart des femmes, car on leur avait inculquŽ lÕidŽe que ces astreintes leur confŽraient un statut spirituel plus ŽlevŽ que chez une majoritŽ dÕhommes...

   Mieux encore, elles pensaient intercŽder directement auprs de la DivinitŽ, pour le plus grand bonheur de lÕensemble de la famille qui bŽnŽficiait ainsi de nombreuses gr‰ces et avantages – comme la diminution sensible du temps ˆ passer au "purgatoire", lÕanti-chambre du Paradis !

 

   Tout cela Žtait bien loin de lÕidŽal dŽmocratique pr™nŽ par les grands Empires la•cs de lÕhŽmisphre sud, o la paritŽ hommes-femmes sՎtait imposŽe depuis des dŽcennies ˆ tous les Žchelons du pouvoir. En revanche, dans les pays situŽs autour de lՎquateur, les institutions politiques Žtaient de plus en plus minŽes par la montŽe en puissance des groupes sectaires... 

  

   Ainsi, aprs sՐtre longuement appuyŽs sur la tolŽrance des autres pour faire valoir leurs droits ˆ la diffŽrence, les dirigeants religieux des Hollybies – ds lors quÕils Žtaient majoritaires – nՎprouvaient aucun scrupule ˆ faire sauter au moyen dÕexplosifs les idoles des cultes polythŽistes anciens, ne tolŽrant gure que les autres monothŽismes, au nom dÕune certaine "solidaritŽ" confessionnelle...

 

   Űl-Tser—r ne pouvait sÕempcher de glousser intŽrieurement. Il est vrai que la croyance en un Dieu unique, ˆ la fois bon et vengeur, dŽmiurge et thaumaturge, immanent et transcendant, crŽait inŽluctablement des liens entre ces religions, mme si leurs textes sacrŽs Žtaient diffŽrents, voire contradictoires !

 

   Au mme moment, le maxi-bus fit une embardŽe. Oź-MŠn eut le plus grand mal ˆ rester sur la route, heureusement assez large en cet endroit, car la vŽgŽtation y Žtait moins dense, sans doute du fait de lÕaltitude.

   En revanche ˆ droite, la piste en latŽrite commenait ˆ longer des zones trs escarpŽes. Il fallait ˆ tout prix garder le contr™le du vŽhicule, sinon lÕescapade sur le bas-c™tŽ pouvait sÕavŽrer fataleÉ

 

   Oź-MŠn nՎtait pas seulement un excellent linguiste, mais heureusement pour toute lՎquipe, il avait dž na”tre avec un volant entre les mains ! Ses qualitŽs incluaient Žgalement le pilotage dÕaŽroplanes.

   Cette invention relativement rŽcente – elle avait moins dÕun sicle – sՎtait vite imposŽe pour les dŽplacements longs et moyens. Les ailes de ces machines volantes souvent gigantesques Žtaient recouvertes de cellules photo-Žlectriques qui fonctionnaient ˆ la lumire solaire, une Žnergie gratuite !

   Mais les yeux rivŽs sur son rŽtroviseur, Oź-MŠn se montrait bien prŽoccupŽ depuis quelques instants.

   La lune augmentait en clartŽ au fur et ˆ mesure que la soirŽe avanait. Le conducteur du maxi-car avait ainsi une bonne visibilitŽ sur le ruban sinueux de la piste, vers lÕarrire Žgalement, dÕautant quÕil nÕy avait plus de la vŽgŽtation que dÕun seul c™tŽ.

 

   Depuis un moment dŽjˆ, Oź-MŠn avait lÕimpression de voir un objet plus clair que la latŽrite qui, insensiblement, se rapprochait dÕeuxÉ

 

 

*

*   *

 

   Ał-Poitoū et HŒ-Dridý sՎtaient concertŽs rapidement. Il ne servait ˆ rien de cogner sur les parois de roche ou contre lՎpaisse vitre qui donnait sur la mystŽrieuse salle en face dÕeux. Personne nÕentendait – ou ne voulait les entendre.

   Les deux savants se sentaient en pleine frustration. Pam nՎtait quՈ quelques mtres dÕeux, mais il leur Žtait impossible de la rejoindre, ni mme de lui faire signe, car elle leur tournait le dos. DÕailleurs voyait-elle lՎtroite lucarne dans le mur ? On pouvait en douter.

 

   En tout cas, la conversation avec le vieil homme aux cheveux blancs allait bon train, ce quÕon pouvait dŽduire des grands gestes que ce dernier faisait parfois. CՎtait visiblement un homme habituŽ ˆ faire dՎloquents discours, ˆ la manire dÕun avocat en chaire.

-     Peut-tre le descendant dÕun prŽlat de lÕantique MÕser ? se hasarda ˆ dire HŒ-Dridý.

-     En tout cas, il a lÕair de parler notre langue, car je doute que Pam ait des connaissances suffisantes en Žgyptien ou en grecÉ

-     Cela para”t logique, ˆ moins que les gens qui entretiennent ce poste avancŽ sous les pyramides ne soient tout bonnement de notre Žpoque ?

Il se peut que Pam soit justement en train de demander quÕon vienne ˆ notre rechercheÉ dans les couloirs du temps ! ironisa Ał-Poitoū en esquissant un sourire contraint. Nous ne sommes plus ˆ un anachronisme prs !

 

   Du fait de sa taille et de sa carrure, le professeur en musŽologie Žtait assez mal ˆ lÕaise dans ce rŽseau de galeries basses et Žtroites. Il avait nŽanmoins entrepris dÕexplorer les couloirs situŽs sur sa gauche, laissant ˆ son assistant-archŽologue le soin de parcourir les autres.

 

   Un certain dŽsappointement devait se lire sur son visage anguleux aux hautes pommettes saillantes. Il eut ˆ nouveau un rire qui sonnait faux.

-     Voilˆ plusieurs heures dŽjˆ que nous errons ˆ travers ces souterrains sous le plateau de Gizeh, il me tarde quand mme de rejoindre la surface, ne serait-ce que pour y respirer le bon air de sable chaud sur le plateau des pyramidesÉ

-     Nous ne perdons pas grand-chose dans lÕaffaire, car dehors il doit faire encore nuit noire, rŽpliqua HŒ-Dridý. En tout cas, dÕaprs ce quÕindiquent mes instruments de mesure, lÕair est excellent ici-bas, avec juste un taux dÕhumiditŽ lŽgrement infŽrieur ˆ la normaleÉ Mais heureusement, nous avons assez dÕeau dans nos sacs.

Ce qui importe pour nous, cÕest de retrouver Pam, et le cas ŽchŽant, de faire un brin de causette avec son Žnigmatique interlocuteur... Mais que vois-je ? fit-il en se retournant, malgrŽ lÕexigŸitŽ du passage dans lequel il se trouvait.

 

   Du coin de lÕĻil, il avait observŽ un objet brillant qui un bref instant avait miroitŽ dans la lueur de sa lampe.

‚a alors, cÕest vraiment extraordinaire ! Ne serait-ce pas la croix dÕAnkh que Pam avait trouvŽe prs du Sphinx ?

 

   Le premier moment dՎtonnement passŽ, Ał-Poitoū sՎtait mis en qute de lÕobjet, en partie enfoncŽ dans une anfractuositŽ de la roche, ce qui nŽcessitait une vŽritable gymnastique de la part du musŽologue. Mais il rŽussit du bout des doigts ˆ rŽcupŽrer la clŽ dÕAnkh, avant de la tendre ˆ HŒ-Dridý qui Žtait venu ˆ la rescousse.

   Celui-ci fit mine de rŽflŽchir.

-     Quelque part dans le "Papyrus des Pyramides", il est Žcrit Ē quÕune entrŽe secrte sÕouvrira sous lÕaction des rayons concentrŽs de lÕAnkh ČÉ !

Oui, assura Ał-Poitoū, mais il est dommage que le texte nÕen dise pas plus ˆ ce sujet...

 

   Non sans avoir soigneusement inspectŽ les lieux, les deux hommes sÕen retournrent quelques mtres en arrire, jusquՈ un endroit o la station debout ne causait plus trop de problme.

   Le lichen phosphorescent verd‰tre donnait ˆ toute cette scne un aspect plut™t surrŽaliste. Devant son ami mŽdusŽ, le chef musŽologue sortit de son sac ˆ dos quelques barres vŽgŽtales quÕil engloutit goulument.

-     Heureusement, nous ne manquons pas de vivres ! ajouta-t-il en mimant la dŽcontraction la plus totale.

-     Pam est toujours lˆ, rŽtorqua lÕarchŽologue aprs un bref regard ˆ travers la vitre. En compagnie du dignitaire localÉ

-     DŽjˆ, nous avons la clŽ dÕAnkh, tout porte ˆ croire que nous dŽcouvrirons aussi le mŽcanisme dÕaccs ˆ cet espace contigu !

En tout cas je ne vois pas la "forme" ou lÕempreinte dans le mur qui permettrait dÕy appliquer la clŽ, comme nous lÕavons dŽjˆ fait !

 

   HŒ-Dridý  faisait bien entendu allusion ˆ lՎpisode de la herse, juste avant que le trio ne pŽntre dans la salle au monolithe.

Non, rŽpliqua Ał-Poitoū, tout simplement parce queÉ

 

   Mais un bruit soudain vint interrompre le cours de ses rŽflexions. Cela pouvait faire penser ˆ une meule de pierre que lÕon racle, ou ˆ un tourniquet qui sÕouvre pŽniblement. Ou encore ˆ une lourde dalle que lÕon dŽplace avec peine.

-     Par mes anctres du K—n-G™ ! sÕexclama le musŽologue, avez-vous entendu la mme chose que moi ?

Tout ˆ fait, se pressa dÕacquiescer ce dernier. CՎtait trs fort, mais bref... comme si lÕon frottait quelque chose avec force sur la roche !

 

  Les deux savants Žtaient dans lÕexpectative, sÕattendant ˆ ce que le bruit retentisse ˆ nouveau. Quelques minutes sՎcoulrent quÕils consacrrent ˆ lÕexamen minutieux des parois et galeries alentour. Rien ne vint troubler le silence. De lÕautre c™tŽ de la lucarne, il ne se passait pas grand chose, sauf quՈ un certain moment, lÕhomme aux cheveux blancs tira sur une cordelette qui pendait ˆ ses c™tŽs.

 

   SidŽrŽ, Ał-Poitoū observa alors comment une sorte de robot andro•de ˆ la dŽmarche saccadŽe fit son apparition ˆ gauche du personnage assis...

   Il ne se passa rien de bien spŽcial, jusquÕau moment o lÕautomate repartit dÕo il Žtait venu, entra”nant dans son sillage des bouts de c‰bles qui sՎtaient dŽtachŽs du torse et tra”naient ˆ terreÉ

 

-     Voici maintenant que des robots de science-fiction se promnent dans le secteur ! fit le chef musŽologue qui nÕen croyait pas ses yeux.

-     Celui-lˆ ne para”t pas vraiment en Žtat de marcheÉ

-     Sans doute un vieux modle ! Mais je ne savais pas que les anciens Egyptiens disposaient dÕune telle technologieÉ Tout au plus les Romains pouvaient avoir rŽalisŽ de telles prouesses, vers la fin de lÕEmpire, il y a une dizaine de sicles...

-     Oui, fit HŒ-Dridý en Žcho, on a trouvŽ rŽcemment des indices laissant supposer quÕun vaste rŽseau de chemin de fer recouvrait toute lÕEurope ˆ cette Žpoque. Et pour le faire fonctionner, il fallait bien Žvidemment des automatesÉ et de lՎlectronique !

En tout cas, lÕintervention de cet andro•de signifie peut-tre que lÕon veut bien sÕintŽresser ˆ nous ?

 

   A travers la lucarne, on pouvait voir maintenant comment Pam et son interlocuteur, assis sur leurs siges, continuaient ˆ discuter. LÕhomme aux cheveux blancs semblait faire toujours les mmes gestes.

-     La scne a lÕair de se rŽpŽter, plaisanta Ał-Poitoū.

-     Vous ne croyez pas si bien dire, rŽpliqua son assistant. JÕai dŽjˆ vu la fois o le gars a tirŽ sur le cordonÉ

-     Ah bon ?

-     CՎtait juste avant que vous mÕappeliez pour la croix dÕAnkh. En revanche, je nÕai pas vu la suite, ni lÕarrivŽe du robot !

Attendons doncÉ Pour avoir une petite idŽe, je vais enclencher mon chronomtre !

 

   Aussit™t dit aussit™t fait. Pour meubler le temps, les deux savants examinrent ˆ la loupe tous les dŽtails de la clŽ lÕAnkh. Mais il nÕy avait aucun indice qui pžt les aiguiller sur un quelconque dŽbut dÕexplication.

 

  La dŽcouverte de lÕobjet Žtait-elle en rapport avec le grincement de pierre quÕils avaient entendu quelques minutes auparavant, ou nՎtait-ce lˆ que pure co•ncidence ?

-     Tendons lÕoreilleÉ intima Ał-Poitoū

-     Pensez-vous vraiment queÉ

   Mais lÕarchŽologue nÕeut pas le temps de terminer sa phrase. Le mme bruit de raclement avait retenti, faisant sursauter les deux hommes.

 

   Ał-Poitoū jeta un Ļil ˆ son chronomtre.

-     Et maintenant, lՎpisode du robot ?

-     PatientonsÉ En principe, dans trois minutes environ.

-     Si cÕest vraiment le cas, quÕest-ce que cela prouverait ?

-     Je ne sais pas exactement, rŽtorqua le chef musŽologue. En tout cas, cela va nous permettre de "chiffrer" les diffŽrentes phases  – si le mme scŽnario se rŽpteÉ

-     En tout cas, ce nÕest pas un film quÕon nous projette de lÕautre c™tŽ de la lucarne, tout est bien rŽelÉ Les personnages sont en chair et en os !

-     On dirait que cette succession de sŽquences porte un messageÉ

-     QuÕest-ce qui vous fait le dire ?

-     CÕest comme si une tranche temporelle dŽfilaitÉ et quÕil nous manquerait juste un petit quelque chose pour aller la rejoindre !

Tout cela me para”t trs obscur ! rŽpliqua HŒ-Dridý, mais attention, voici la scne du cordon qui revientÉ

 

   En effet, lÕon voyait ˆ nouveau le vieil homme tirant sur la cordelette qui pendait depuis le plafond. Ał-Poitoū regarda son chronomtre.

   Et quelques secondes plus tard, le robot boiteux refit son apparition.

   Le chef musŽologue nota le temps au moment o il sՎloignait en tra”nant derrire lui cordons et c‰blesÉ

 

-     Voilˆ, fit-il, je pense que nous avons en main tous les paramtres de cette scŽnette... DÕun bout ˆ lÕautre, lՎpisode dure exactement neuf minutes et quarante-quatre secondes !

CÕest relativement rapide. Nous allons bient™t pouvoir le confirmer...

Mais le plus curieux, cÕest que le bruit de la pierre quÕon racle se fait entendre trois minutes et quatorze secondes plus tard. Et puis... on a aussi le mme intervalle quand le vieux monsieur tire sur la corde !

Sans tre trs fort en calcul mental, jÕen dŽduis que chacun des ŽvŽnements "majeurs" quÕon voit dans la pice ˆ c™tŽ dŽcoupe le tout en 3 parties Žgales !

-     Oui, 3 fois Ē trois minutes et quatorze secondes ČÉ Cela ne vous rappelle rien ?

-     Sous la forme dÕune durŽe de temps, rien ! En revanche la "formule" nÕa-t-elle pas un rapport avec leÉ cercle ?

Oui, elle correspond ˆ ce que les mathŽmaticiens appellent le nombre "п" (pi), dÕaprs une lettre de lÕancien alphabet grec. Et la valeur de "п" est ce nombre 3,14 que lÕon dŽcouvre dans ce petit "film" quÕon nous projette en non-stop dans la pice ˆ c™tŽ ! DÕailleurs, nous allons bient™t subir le grincement de pierreÉ

 

   Effectivement, le bruit qui les avait tant frappŽs se fit entendre ˆ la seconde prs. Il parut cette fois un peu moins fort aux deux savants. Impossible ˆ localiser avec prŽcision, et semblait venir de tous les coins et recoins du dŽdale souterrain.

En dŽcouvrant tout ˆ lÕheure la clŽ dÕAnkh, jÕavais pensŽ quÕelle allait suffire ˆ elle seule pour nous ouvrir un passage hors de ce dŽdale souterrain... Peut-tre a-t-elle ŽtŽ laissŽe dans ce but – plus ou moins consciemment – par Pam. Mais quelque chose nÕa pas marchŽ. Ou bien un problme nouveau est apparu, je ne sais...

 

   Le chef musŽologue sՎpongea le front. Il commenait en effet ˆ faire rudement chaud dans le rŽseau de galeriesÉ

-     Heureusement pour nous, la "forme" de la clŽ dÕAnkh produit une Žnergie tellement puissante que des ondes de force ont dž tre Žmises vers un systme de contr™le central, lequel a mis en route un programme qui avait ŽtŽ prŽvu ˆ lÕorigine pour ce genre de situationÉ Vous me suivez ?

-     Je vois ˆ peu prs o vous voulez en venir ! Il sÕagirait en quelque sorte dÕun programme de rechange "induit" par la clŽ dÕAnkhÉ

-     Oui, et si mes dŽductions sont bonnes, les trois tranches de la scŽnette quÕon joue sous nos yeuxÉ

-     Attention, bient™t a va tre ˆ nouveau au tour du cordon !

-     É font allusion ˆ la circonfŽrence du cercle. DÕhabitude, la formule est de type "2¹ fois R", avec cette valeur de 3,14 pour "п" (pi)É et R pour le rayon, ce qui est ˆ mon avis une indication supplŽmentaire quÕil faut faire tournerÉ

-     É la clŽ dÕAnkh sur elle-mme ! complŽta HŒ-Dridý qui avait tout compris.

Allons-y, reprit le savant australien en posant lÕAnkh ˆ mme le rebord de la lucarne, au moment o on voyait le robot andro•de balancer son torse mŽtallique sur ses jambes grles.

Advienne que pourra !

 

   Il insuffla ˆ la clŽ un mouvement circulaire et, ™ merveille, lÕAnkh se mit ˆ tournoyer de plus en plus viteÉ

   Subitement le sol parut bouger, tandis quÕun bourdonnement sourd se faisait entendre. Tout prs dÕeux, une machine sՎtait apparemment mise en marche...

-     Oh, regardez ! fit lÕassistant archŽologue en montrant la vitre. On dirait que tout sÕaccŽlre !

Oui, reprit Ał-Poitoū, le "film" dŽfile de plus en plus rapidementÉ au rythme de lÕAnkh ! Que va-t-il encore se passer ?

 

   LÕattention des deux hommes fut alors attirŽe par un mouvement dans la paroi ˆ gaucheÉ La roche paraissait "bourgeonner" !

   MalgrŽ lÕinjonction muette dÕHŒ-Dridý de ne pas y aller, le chef musŽologue se dirigea vers cet endroit prŽcis et ™ta sans effort une grosse pierre en Žquilibre instable. Derrire, il y avait une sorte de poignŽe en mŽtal que le musŽologue tira ˆ lui sans coup fŽrir.

   Dans un brouhaha indescriptible, un pan entier du mur sÕouvrit dans la roche face ˆ Ał-Poitoū.

 

   Une sorte de niche apparut, et ˆ lÕintŽrieur de celle-ci, une silhouette fŽminine aurŽolŽe de lumire avait fait son apparition... Elle sՎlana les bras grand ouverts vers le savant qui avait fait un pas dans sa direction.

 

   Leurs deux corps sÕenlacrent un bref moment, puis Pam sՎcria :

-     Professeur, quel bonheur de vous retrouver !

-     Je ne vous le fais pas dire, ma chre ŽtudianteÉ

Revenez vite en arrire, leur cria HŒ-Dridý, restŽ prs de la lucarne o lÕAnkh sՎtait arrtŽe de tournoyer.

 

   LÕarchŽologue ne semblait pas trs ˆ lÕaise dans ce genre de situation, dÕautant que le sol et les parois autour de lui commenaient ˆ vibrer de plus en plus fort.

Oui, repartons en direction de la premire salleÉ sÕinquiŽta aussi le chef musŽologue, tout en rŽcupŽrant au passage la clŽ dÕAnkh. Vous nous raconterez aprs, Pam. LÕessentiel cÕest que nous soyons ˆ nouveau tous rŽunis !

 

   Et le trio reprit sa route dans un ensemble concertŽ, sans manifester la moindre panique, mme si leurs cĻurs battaient allgrement la chamade.

 

 

 

 

CHAPITRE  X

 

   Sous son aspect placide et nonchalant, H›l-Ŕo•d nÕen Žtait pas moins homme ˆ se faire respecter.

-     Nous devrions les avoir rejoints dÕici ˆ quelques minutes, fit-il en ne quittant pas des yeux la route o, malgrŽ lÕobscuritŽ de la nuit, lÕon pouvait voir distinctement, au loin, la tache claire formŽe par le maxi-bus des scientifiques de la grotte de Tō-Havěl. Cette fois, ils ne nous Žchapperont pas !

-     Officier, rŽpondit lÕhomme qui tenait le volant, ils sont maintenant ˆ nous !

Evite quand mme les ornires, insista H›l-Ŕo•d en se cramponnant fermement au tableau de bord. De toute faon, nous les tenons, et je nÕai aucune envie de finir dans le prŽcipiceÉ

 

   Les deux hommes ˆ lÕarrire de la jeep faisaient des commentaires de circonstances. On avait beau appartenir ˆ la milice des Hollybies, promis ipso facto – en cas de mort violente – ˆ un avenir radieux dans un paradis sur mesure, on nÕen demeurait pas moins trs attachŽ ˆ passer de nombreuses annŽes encore dans ce bas monde !

 

   H›l-Ŕo•d avait le titre dÕofficier, car il dirigeait lÕunitŽ mobile. Son attachement ˆ la religion Žtait en rapport direct avec le versement rŽgulier dÕune solde consŽquente. En revanche, Goňd-W‡n, le chauffeur de la jeep, faisait partie dÕune famille trs pratiquante, comme lÕindiquait sa tenue vestimentaire passablement ŽtriquŽe, incluant un b‰ton de prires et un bonnet blanc, vissŽ sur le sommet du cr‰ne, quÕon appelait "špunz".

   LՎpisode des yunnis quadrupdes, voici quelques heures, avait brivement opposŽ les deux hommes qui avaient dž sÕen remettre ˆ la dŽcision dÕun chef religieux. Ce dernier avait vite donnŽ son aval pour tirer ˆ vue sur les mutants, car ceux-ci Žtaient considŽrŽs plut™t comme des animaux, en accord avec les textes religieux qui stipulaient que Ē la position debout est lÕapanage de lÕhomme et de son crŽateur Č    mme si certains singes, comme le pongo, parvenaient ˆ se redresser pendant de courts instants.

   Mais si lÕon devait faire une exception pour les yunnis, il aurait fallu en faire aussi pour tous les primates vivant ˆ lՎtat sauvage – ainsi que pour dÕautres animaux, comme le pingouin –, ce qui bien entendu paraissait aberrant !

 

   CՎtait tout ˆ fait lÕavis de H›l-Ŕo•d qui, sÕil avait ŽtŽ seul, nÕaurait pas hŽsitŽ ˆ abattre les deux crŽatures, quand en fin dÕaprs-midi elles se trouvaient ˆ portŽe de son fusil...

   Les quatre occupants de la jeep auraient ainsi ŽvitŽ toute cette peine supplŽmentaire. Et notamment, la montŽe risquŽe depuis la plaine littorale par une piste secondaire en trs mauvais Žtat... Tout cela pour intercepter ˆ temps lՎquipe des palŽontologues souponnŽe de passer par lÕitinŽraire des monts Baka.

 

   Alors quÕils faisaient route vers le campement des chercheurs, les Hollybies avaient, malgrŽ tout, eu la chance de remarquer assez vite la trace des pneus dans la latŽrite, indiquant que le maxi-bus Žtait dŽjˆ passŽ par lˆÉ

   Vraisemblablement, ils sՎtaient croisŽs un peu plus haut. Les savants les avaient sans doute entendu arriver et avaient garŽ leur vŽhicule sur une zone de dŽgagement.

 

   Maintenant la route – de plus en plus dangereuse – gagnait de la hauteur en longeant le grand fossŽ dÕeffondrement appelŽ "Rift" qui caractŽrisait cette rŽgion dÕAfrique orientale.

   DŽsormais dans la ligne de mire des quatre Hollybies, le maxi-bus des scientifiques nՎtait plus quՈ une cinquantaine de mtres de distance, faisant parfois des embardŽes sur la piste ou roulant sur la vŽgŽtation ˆ gauche, car pour le conducteur il devenait impŽratif de ne pas passer trop prs du bord : il nÕy avait lˆ aucune barrire de sŽcuritŽ, et le ravin Žtait juste en contrebas !

 

   La route en latŽrite sՎlargissait parfois et H›l-Ŕo•d guettait chaque manĻuvre suspecte, car il redoutait bien Žvidemment de voir dŽbouler sur eux les deux yunnis ˆ la faveur dÕun ralentissement du car.

   DÕailleurs son fusil Žtait chargŽ et prt ˆ tirer. Mais pour lÕinstant, rien de semblable ne survenait. Le vŽhicule des savants filait plut™t ˆ vive allure, eu Žgard ˆ lÕobscuritŽ et au mauvais Žtat de la routeÉ Oź-MŠn qui conduisait venait dÕailleurs de remettre les pleins phares.

 

-     Ne vaudrait-il pas mieux tirer dans les pneus ?

   La question sÕadressait ˆ Goňd-W‡n, mais celui-ci ne rŽagit pas. Il est vrai que si le maxi-bus devant eux se dŽfaussait brusquement vers la droite, suite ˆ lՎclatement dÕun pneu, il pouvait filer droit dans le ravin, et la chute pouvait tre fatale ˆ tous ses occupants.

   Or lÕhomme coiffŽ du "špunz", dŽpositaire du savoir religieux, devait veiller ˆ ce que des vies humaines ne fussent pas intentionnellement mises en dangerÉ

   Par ailleurs, le Chef de district rŽgional des Hollybies avait demandŽ de rapporter le cr‰ne fossile rŽcemment dŽcouvert dans la grotte de Tō-Havěl, sans doute comme butin de guerre ou pice ˆ conviction.

 

   La piste continuait ˆ monter en direction des monts Baka, la visibilitŽ Žtait encore bonne, mais sous la clartŽ de la lune on entrevoyait dans le lointain un ciel menaant, chargŽ de nuages, et sur la droite, on devinait sans peine le profil vertigineux dÕune haute falaise surplombant la plaine alluviale...

   Quelques Žclairs Žtaient visibles fugitivement. Evidemment, plus on montait en altitude, et plus les risques dÕorage devenaient importants.

 

   La jeep – bien plus maniable – se rapprochait rapidement du maxi-bus des savants. Dans la lueur des phares, H›l-Ŕo•d distinguait plusieurs silhouettes ˆ lÕarrire dans lesquelles il reconnaissait entre autres les deux yunnisÉ

-     Au moins, ils ne vont pas les envoyer contre nous, car la seule porte dÕaccs est ˆ lÕavant.

-     Je nÕen suis pas si sžr, rŽtorqua Goňd-W‡n, car sur ce genre de vŽhicule les fentres sÕouvrent de tous les c™tŽs. Le palŽontologue en chef – je crois que son nom est Űl-Tser—r – peut trs bien les envoyer contre nous ˆ tout moment !

-     A cette distance, je ne vais pas les manquer, assura H›l-Ŕo•d en tapotant de la main sur la crosse de son fusil, un MG40 dernier modle.

-     Mais nous roulons quand mme assez vite, remarqua lÕun des deux sbires assis ˆ lÕarrire.

A la faveur dÕun ralentissement, sÕentendÉ

 

   Ces gens-lˆ Žtaient des "vŽtŽro-vaccinŽs", cÕest-ˆ-dire que dans leur prime jeunesse, on leur avait injectŽ – comme ˆ beaucoup dÕadeptes de lÕHollybisme – des produits censŽs les protŽger de maladies bŽnignes, mais aussiÉ un produit lŽtal qui devenait actif vers lՉge de 50 ans, ˆ moins bien sžr que lÕon se procure ˆ temps lÕantidote ! Celui-ci Žtait conservŽ en sžretŽ dans un coffre au sige de la secte, ˆ Cityville.

 

   En tout cas, lÕeffet obtenu ˆ peu de frais Žtait de demander des individus "vŽtŽro-vaccinŽs" un maximum dÕeux-mmesÉ avant la date fatidique des 50 ans !

   CՎtait en quelque sorte un chantage ˆ "...vivra, vivra pas..." !

 

   Mais pour lÕinstant les quatre occupants de la jeep concentraient leur attention sur le vŽhicule qui les prŽcŽdait.

-     LÕidŽal serait de les doubler, puis de les forcer ˆ sÕarrter, murmura H›l-Ŕo•d ˆ lÕintention de son voisin de gauche.

-     La piste nÕest pas assez large en cet endroit, dŽplora ce dernier qui devait garder la ma”trise de son engin en proie ˆ des dŽrapages plus ou moins contr™lŽs, comme aprs le passage de grosses ornires, tout en Žvitant autant que possible les projections de cailloux et de mottes de terre provenant du maxi-bus, mme si pour lÕinstant le pare-brise semblait rŽsister ˆ toutes ces Žpreuves.

Lˆ-bas, il y a une sorte de corniche ! indiqua lÕun des sbires ˆ lÕarrire.

 

   Au mme moment, lÕorage sÕinvitait. Des gouttes dÕeau tide tombaient dŽjˆ dans lÕhabitacle.

-     Zut, il va falloir sÕarrter pour installer la capote, sՎcria Goňd-W‡n, sinon on sera vite mouillŽsÉ

Pas question, hurla lÕofficier, nous les tenons sur ce promontoire ! Il faut passer c™tŽ ravin, cÕest lˆ quÕil y a le plus de place, car le conducteur du car est obligŽ de serrer le plus possible ˆ gauche.

 

   Les deux "vŽtŽro-vaccinŽs" ˆ lÕarrire de la jeep nՎtaient gure enchantŽs de la tournure que prenaient les ŽvŽnements, et le faisaient savoir ˆ voix haute. En un tournemain, ils furent copieusement trempŽs par la pluie tropicale.

   H›l-Ŕo•d faisait un effort sur lui-mme, tentant de retrouver son sourire sardonique, mais il avait nŽanmoins trs peur et se cramponnait tant quÕil pouvait, alors que le vŽhicule tout-terrain avait dŽjˆ rattrapŽ le car et se trouvait ˆ la hauteur des pneus arrire, sur une piste dŽfoncŽe en surplomb de la falaise.

   Coup sur coup, deux Žclairs tout proches illuminrent la scne de faon dantesque.

-     On se croirait dans un film ! chercha-t-il ˆ plaisanter. JÕai lÕimpression dÕavoir dŽjˆ vu cela au kinŽmascopeÉ

Oui, il sÕagissait dÕune course-poursuite en plein orage, au bord dÕun gouffre, une voiture tentait de dŽpasser lÕautre, les mŽchants avaient ŽtŽ prŽcipitŽs dans le ravin, mais cette fois, cÕest nous les bonsÉ et nous allons gagner !

 

   LÕhomme au "špunz" se cramponnait derrire son volant, hoquetant de plaisir en voyant dŽfiler sur sa gauche les vitres basses du maxi-bus o les silhouettes visiblement terrifiŽes des chercheurs apparaissaient par intermittence ˆ chaque Žclair.  

    Sous la pluie qui redoublait, les deux vŽhicules faillirent mme se heurter une fraction de seconde, ˆ un moment o Goňd-W‡n avait pratiquement rŽussi la manoeuvre de dŽpassement. La jeep fut une fraction de seconde projetŽe en lÕair, comme soulevŽe par une main de gŽant, avant retomber lŽgrement en travers, dans un crissement effrayant des pneus...

 

   Heureusement pour ses occupants, la route Žtait large en cet endroit, et il y avait encore assez de place sur la chaussŽe en latŽrite pour les deux vŽhicules lancŽs ˆ vive allure.

   Mais au loin, la piste semblait se rŽtrŽcir, une fois le promontoire passŽ, elle reprenait son tracŽ sinueux en surplomb de la vallŽe. Il allait falloir faire vite.

 

   Ecrasant la pŽdale dÕaccŽlŽrateur dÕun pied rageur, le conducteur de la jeep actionna son klaxon pour forcer le passage.

-     Attention, hurla H›l-Ŕo•d, il va se rabattre sur nous, freine, freine !!

-     Je fais ce que je peux, il va nous emboutirÉ

   Heureusement, un coup de volant donnŽ ˆ temps permit dՎviter le pire, mais lÕinstant dÕaprs, sous la lumire fantasmagorique des phares, le bas-c™tŽ de la route avait fait place ˆ un trou bŽant, la roue avant droite de la jeep ne brassa que de lÕair avant de mordre ˆ nouveau sur le revtement en latŽrite, dans un crissement assourdissant des freins.

 

   En tout cas, le lourd vŽhicule des scientifiques avait pu passer et sÕengouffrait maintenant ˆ fond dans un raidillon en projetant derrire lui pierres et morceaux de terre...

 

   La jeep des Hollybies avait pris quelques de mtres de retard, et Goňd-W‡n se mŽfiait dŽsormais, car il nÕy avait de la place que pour un seul vŽhicule, et devant eux le conducteur du maxi-bus appuyait par intermittence sur ses freins – au risque de se faire emboutir par lÕarrire – afin de montrer aux poursuivants quÕil Žtait bien le ma”tre de la situation !

 

   Sentant lՎnervement gagner les deux "vŽtŽro-vaccinŽs", lesquels devaient endurer ˆ la fois les cahots de la piste, la pluie qui sÕabattait en trombe sur eux et aussi les projections de cailloux venant du maxi-bus, H›l-Ŕo•d prit la dŽcision qui sÕimposait ˆ ses yeux.

-     On va leur tirer dessus ! A cet endroit, ce nÕest pas trop risquŽ, ils auront le temps de sÕarrter !

-     Oui, officier, quÕon en finisse une fois pour toutes ! renchŽrit lÕun des sbires.

-     Le ravin nÕest pas trop prs, mme avec un pneu crevŽ, ils pourront facilement se garer sur le bas-c™tŽ...

DÕaccord, mais je vais tenter une ultime tentative de dŽpassement, ˆ une centaine de mtres dÕici lÕendroit sÕy prte ! rŽpondit le conducteur de la jeep, observant au loin les Žclairs qui illuminaient une sorte de petit plateau. Lˆ-haut, il y aura facilement toute la place pour les doubler !

 

   CՎtait surtout la pluie qui causait problme, car de vŽritables torrents dÕeau dŽvalaient la pente. Heureusement, la piste en latŽrite Žtait relativement en bon Žtat, et les quatre roues motrices du vŽhicule nÕavaient pas trop de peine ˆ conserver leur pleine puissance. Le danger venait principalement des ornires qui Žtaient maintenant gorgŽes dÕeau – et de ce fait peu visibles.

 

   Le maxi-bus des palŽontologues de Tō-Havěl avait beaucoup plus de mal ˆ avancer, dÕune part parce quÕil Žtait trs chargŽ et aussi parce quÕil nÕavait pas ŽtŽ conu pour rouler sur de telles routes ! Au moment dÕarriver au promontoire, il faillit mme caler, tandis quÕun Žclair lÕenveloppait soudain dÕune grande lumire dÕun blanc intense.

 

-     Par tous les dieux ! jura H›l-Ŕo•d, avant de se raviser que la formule nՎtait pas pour plaire aux autres occupants de la jeep. Ils ont ŽtŽ atteints par la foudre !

Pas de problme pour eux, lui rappela son voisin, car lÕhabitacle mettalique sur pneus joue le r™le dÕisolant... Mais maintenant cÕest ˆ nous de jouer !

 

   Il engagea une vitesse, fit hurler le moteur et mordit dŽlibŽrŽment sur la partie droite de la piste, profitant ˆ cet endroit dÕune corniche plus large. Un peu plus loin, cՎtait le noir absolu, car la piste sÕincurvait ˆ gauche, laissant tout juste deviner lՈ-pic vertigineux...

Il faut y aller ˆ fond ! hurla lÕofficier ˆ lÕintention de son conducteur. CÕest maintenant ou jamais, nous sommes dŽjˆ arrivŽs ˆ mi-hauteurÉ

 

   Sous les encouragements de ses trois coreligionnaires, Goňd-W‡n Žcrasait littŽralement la pŽdale dÕaccŽlŽrateur, dŽpassant irrŽsistiblement le maxi-bus qui peinait dans la montŽe, mme sÕil gardait – ce qui pouvait para”tre Žtonnant – une trajectoire droite, ne sÕopposant en rien ˆ la manoeuvre de dŽpassement des Hollybies...

On les aura, on les auraÉ ! hurlaient en chĻur les deux sbires ˆ lÕarrire de la jeep.

 

   H›l-Ŕo•d ne put sÕempcher de donner une grande tape dans le dos de lÕhomme au "špunz", mais au mme moment, il perut comme un choc et ne put rŽprimer un cri dÕhorreur en voyant que Goňd-W‡n avait reu en plein dans lÕĻil gauche une flŽchette empennŽe de rougeÉ

 

   La jeep vibrait maintenant en traversant une sŽrie dÕornires. Elle faillit percuter le bus au niveau de la calandre avant, et commenait ˆ zigzaguer de faon inquiŽtante.

 

-     Goňd-W‡n, regarde droit devant toi ! hurlait lÕofficier en essayant de soutenir le corps du conducteur qui sÕaffaissait, sans doute dŽjˆ mort...

Prenez-lui le volant ! sՎcria encore lÕun des "vŽtŽro-vaccinŽs".

 

   CÕest ce que fit H›l-Ŕo•d, mais la jeep lancŽe ˆ toute vitesse sautait sur le revtement irrŽgulier de la piste, basculant dÕun bord ˆ lÕautre, projetant ses occupants de droite ˆ gauche. Devant eux, cՎtait comme un trou noir, car le maxi-bus sՎtait arrtŽ et avait coupŽ ses phares.

 

   Puis dÕun coup, il nÕy eut plus de cahots. Bien au contraire, une merveilleuse sensation de calme emplit lÕhabitacle o tous cris avaient cessŽ... Cela dura quelques secondes ˆ peine, puis le socle de la jeep racla ˆ nouveau sur quelque chose de dur, le vŽhicule rebondit dans les airs, il y eut un nouveau bruit de ferraille quÕon entrechoque, puis ˆ la lueur dÕun Žclair chacun des trois survivants put voir lÕab”me qui sÕouvrait sous eux. Il y eut encore un grand choc suivi dÕune longue glissade...

 

   Au bout de quelques instants qui parurent une ŽternitŽ, H›l-Ŕo•d prit conscience quÕil Žtait allongŽ ˆ mme le sol caillouteux. Sans doute avait-il ŽtŽ ŽjectŽ. Autour de lui sՎtendait un paysage lunaire.

 

   Cherchant ˆ rassembler ses idŽes, le chef de bord voyait le ciel ŽtoilŽ au-dessus de lui, la lune jouant ˆ cache-cache avec les nuages, et ˆ lÕhorizon, il devinait plus quÕil ne voyait, sous les lueurs de lÕorage qui sՎloignait, lՎtroite bande c™tire de lÕocŽan...

   Sur sa gauche quelque chose flambait, car il percevait la chaleur des flammes et une odeur dÕhuile bržlŽe. Pensant ˆ ses hommes, il essaya de bouger un bras, puis la tte, mais nÕy parvenait pas.

   Son corps meurtri allait encore beaucoup le faire souffrir, se dit-il avant de fermer dŽfinitivement les yeux...

 

 

 

 

CHAPITRE  XI

 

   Faisant appel ˆ sa mŽmoire, le professeur Ał-Poitoū essayait de se remŽmorer les ŽvŽnements des dernires heures passŽes. Mais lÕessentiel pour lui et HŒ-Dridý avait surtout ŽtŽ la rŽcupŽration rŽussie de lՎtudiante Pam-Hehla. Cette dernire marchait maintenant derrire eux dÕun pas assurŽ.

   Le trio attendra dՐtre arrivŽ en surface pour discuter des "zones dÕombre" dans le traitement des informations obtenues. Il fallait aussi dŽcider de ce qui pouvait tre rŽvŽlŽ ˆ la Presse et dans les organes de diffusion mondiaux, car comme la campagne de fouilles avait ŽtŽ largement mŽdiatisŽe, beaucoup de monde devait attendre les archŽologues ˆ leur sortie du tunnel sous le Sphinx...

 

   HŒ-Dridý tenait dans sa main la prŽcieuse boussole, ainsi quÕun altimtre pour sÕassurer quÕils montaient bien vers la surface.

   Pour lÕinstant, tout paraissait impeccable. La direction Žtait bonne et Ał-Poitoū pensait mme reconna”tre certains points du parcours, notamment les marches quÕils avaient empruntŽes en sens inverse, quelques heures auparavant. En revanche, ils ne retrouvrent pas la salle du sarcophage, ni la fameuse herse o ils avaient pour la premire fois utilisŽ ˆ bon escient la clŽ dÕAnkh !

 

   Celle-ci Žtait dans lÕune des poches du savant. Ce nՎtait pas pour sa valeur archŽologique quÕil la gardait ainsi, mais plut™t de faon ˆ ce quÕelle resserve en cas de besoinÉ

   Des tunnels, Ał-Poitoū en avait souvent parcouru lors de fouilles, car les civilisations prŽcŽdentes sur Terre avaient -– semble-t-il – souvent eu recours ˆ ce type dÕinstallation, comme ˆ Par-Isis, la ville du nord de Gallia, devenue trs importante ˆ une Žpoque que lÕon situe gŽnŽralement vers la fin de lÕEmpire romain.

 

   Cette citŽ tenait sans doute son nom du culte qui fut jadis rendu ˆ Isis, la vierge noire de lÕAntiquitŽ. Si lÕon en croit la reprŽsentation du blason de la ville (accompagnŽe de la devise "fluctuat nec mergitur"), trouvŽe dans les ruines dÕun b‰timent administratif, cÕest dans un bateau que la dŽesse serait venue un jour, sans doute ˆ partir dÕun pays situŽ plus au nord.

   On sait quÕun grand temple avait ŽtŽ dŽdiŽ ˆ Isis. Les fouilles allaient bon train, mais pour lÕinstant, seules les deux grandes tours entourant le porche ressortaient du sol.

   Quant ˆ lÕimmense nef, elle Žtait tournŽe vers le Soleil levant, symbole du renouveau quotidien. Si lÕon en croit des gravures dŽcouvertes non loin de lˆ dans les souterrains ou catacombes, cet imposant lieu de culte – une "cathŽdrale" – avait ŽtŽ b‰ti pendant la Ē PŽriode intermŽdiaire Č dans ce qui Žtait une ”le de la Seine, fleuve par lequel la divinitŽ Žtait arrivŽe en provenance des mers septentrionales.

 

   Un peu plus tard, Isis avait protŽgŽ les habitants de la ville dÕune attaque dÕautres populations nordiques, les Wi-Kinger, preuve de la puissance et de lÕimportance quÕavait cette divinitŽ en Europe occidentale.

   Mais la dŽesse Žtait Žgalement vŽnŽrŽe au pays de MÕser, lÕEgypte des Grecs, car on avait retrouvŽ son nom sur de nombreuses fresques, dans les temples situŽs le long du Nil.

 

   En tout cas, le culte dÕIsis Žtait toujours bien rŽpandu en Gaule ˆ la fin de la Ē PŽriode intermŽdiaire Č, lՎpoque des savants Champollion et Darwin, et bien plus tard encore, jusquՈ ce quՎclate la grande bataille dÕArmageddon !

   Beaucoup de lieux-dits portaient son nom et un bon nombre de cathŽdrales avaient ŽtŽ consacrŽes ˆ la divinitŽ tutŽlaire des Par-Isis.

Attendez, professeur, il y a quelque chose qui ne va pas ! La voix dÕHŒ-Dridý se faisait pressante.

 

   Perdu dans ses pensŽes, le chef musŽologue faillit glisser et sՎtaler dans la boue. Mais il retrouva son Žquilibre en sÕagrippant ˆ la paroi, mme sÕil fit tomber sa puissante lampe-torche par la mme occasion.

   Celle-ci sՎteignit en heurtant le sol, et refusa obstinŽment ensuite de se rallumer.

-     Zut, a cÕest un problmeÉ mais que vouliez-vous dire, HŒ-Dridý ?

-     DŽsolŽ pour la lampe, jÕespre quÕelle va remarcherÉ Oui, je voulais direÉ je viens de faire un nouveau point. Nous nous trouvons sous le Sphinx et marchons en direction du Nil, mais le couloir ne monte plus... Si jÕen crois mes instruments, nous sommes toujours ˆ prs de 40 mtres sous la surface.

-     Les ŽvŽnements des dernires heures ont dŽmontrŽ que des surprises nՎtaient jamais exclues, ajouta Pam. Mais si nous poursuivons dans cette direction, nous devrions inŽluctablement arriver ˆ lÕair libre !

-     CÕest aussi mon avis, car le plateau de Gizeh descend en pente douce vers le Nil, reprit Ał-Poitoū. Oui, maisÉ le sol devient de plus en plus boueux ! Il faut espŽrer que la galerie ne va pas tre inondŽe un peu plus loin...

-     Nous sommes pratiquement sous le campement de base, fit remarquer la jeune femme. QuÕen est-il des liaisons radio ?

JÕallais le faire, assura HŒ-Dridý mme sÕil ne semblait pas trs convaincu a priori.

 

   Sans doute aurait-il espŽrŽ une fin dÕaventure plus glorieuse. Pour lÕinstant, leur histoire sÕapparentait plut™t ˆ celle de naufragŽs en mer dont lÕultime espoir Žtait que lÕon capte leurs appels ˆ lÕaide.

   Pam avait compris avant quÕil nÕežt fini de parler.

-     Certes, pour notre gloriole personnelle, cÕest moins palpitant que de revenir par le gouffre o nous Žtions descendus hierÉ sous le crŽpitement des flashs et les hourras des journalistes !

-     Si la liaison radio ne marche pas et si la zone plus loin est inondŽe, nous pourrons toujours tenter de revenir en direction du Sphinx, prŽcisa le chef musŽologue.

   Mais dŽjˆ HŒ-Dridý avait sorti de son sac lՎquipement de transmissions et avait procŽdŽ ˆ son assemblage.

-     Oui, je capte un rŽseau, fit-il dÕun ton qui se voulait neutre, mais o perait nŽanmoins une pointe de satisfaction.

-     Voyez lՎcran de contr™le ! Nous avons mme une connexion avec le site vidŽo des correspondants de presse ! Cela prouve au moins que nous sommes bien dans la bonne "trame" temporelle, soupira Ał-Poitoū qui apparemment avait encore quelques craintes.

-     Regardez ! fit Pam, il y a mme un Žcran dÕactualitŽsÉ On parle de nous : Ē Des archŽologues ont entrepris lÕexploration des souterrains du plateau de Gizeh ČÉ

   Mais un autre titre attirait leur attention : Ē On est sans nouvelles de lՎquipe de chercheurs de Tō-HavělÉ Č.

 

 

 

 

CHAPITRE  XII

 

   LÕaube se levait, Oź-MŠn avait ŽtŽ remplacŽ au volant du maxi-bus par lÕassistant palŽontologue Űg-Tałet. LՎquipe de scientifiques avait maintenant franchi le secteur des monts Baka qui culminaient ˆ 6000 m dÕaltitude, et sÕapprtait ˆ redescendre vers la plaine c™tire de Zamibie.

   La plupart des hommes et les quelques femmes ˆ bord Žtaient maintenant assoupis sur leurs siges, aprs les Žmotions de la nuit.

 

   A demi ŽveillŽ, le professeur Űl-Tser—r poussa un grand soupir de soulagement en dŽcouvrant sur la carte quÕils avaient fait le plus gros du chemin. Mais ils Žtaient toujours en pleine fort o tout pouvait encore arriver. ThŽoriquement ils Žtaient sortis du territoire contr™lŽ par les Hollybies, mais lՎventualitŽ de tomber sur lÕune de leurs patrouilles nՎtait pas exclue.

 

   Tout en scrutant les lieux alentour, Űl-Tser—r enfona ses doigts dans le rembourrement molletonnŽ du sige en repensant ˆ la course-poursuite du dŽbut de soirŽe. Des hommes Žtaient morts !

   Le palŽontologue revoyait comment la jeep de leurs poursuivants avait quittŽ la route, et comme elle Žtait partie dans un long vol planŽ, avant de rebondir plusieurs fois sur les pentes de la falaise. Ils Žtaient descendus du car et tous sՎtaient approchŽs du ravin, ne sachant quelle attitude adopter. Le vŽhicule tout-terrain des Hollybies bržlait une centaine de mtres en contrebas, mais ses occupants avaient dž tre ŽjectŽs. De toute faon, on ne pouvait plus rien faire pour eux.

 

   Certes Űl-Tser—r sÕen voulait dÕavoir ordonnŽ de tirer sur le conducteur avec le fusil ˆ gaz prŽvu pour envoyer des flŽchettes anesthŽsiantes sur des animaux, mais avaient-ils vraiment eu le choix ? Les Hollybies Žtaient en mesure de contraindre le car ˆ sÕarrter. Que serait-il advenu sÕils avaient obtempŽrŽ ?

 

   A ses c™tŽs, Oź-MŠn Žcarquillait les yeux et sÕapprtait ˆ dire quelque chose, mais au mme moment le vŽhicule tout entier se mit ˆ vibrer et ˆ dŽcŽlŽrer brutalement, car Űg-Tałet avait actionnŽ les freins de faon intempestive, et la piste mouillŽe en cet endroit et recouverte de feuillages, ne rendait pas cette manĻuvre trs facile...

   Et pour cause, un arbre Žnorme Žtait couchŽ en travers de la route ! Sans doute avait-il ŽtŽ abattu par la foudre quelques heures auparavant, car un peu de fumŽe se mlait ˆ la brume matinale qui se rŽpandait maintenant ˆ travers la fort tropicale.

 

   Dans un bruit de soupapes maltraitŽes et dÕessieux mal huilŽs, le car parvint ˆ sÕarrter ˆ quelques mtres du tronc. Tout lÕair ambiant Žtait envahi dÕeffluves et senteurs dÕhumus, les calaos coassaient ˆ qui mieux mieux, imitŽs par les macaques hurleurs qui, suspendus ˆ des lianes, venaient sÕenquŽrir de ce qui se passaitÉ

-     Arrt commoditŽs, plaisanta Űg-Tałet. Je crains fort que nous ne soyons bloquŽs ici un bon bout de tempsÉ

-     Allons bon, ronchonna le zoologue DŲ-Šlex qui venait juste de sÕassoupir ˆ nouveau. Voilˆ encore une tuile qui nous tombe dessus au moment mme o nous pensions tre tirŽs dÕaffaire !

Impossible de faire demi-tour, commenta ˆ son tour Oź-MŠn, jÕai peur quÕil ne faille dŽbiter lÕarbre sur place avant de pouvoir repartir...

 

   LՎquipe disposait en tout cas du matŽriel nŽcessaire. Cet incident Žtait loin dՐtre rare en fort, car ces Žnormes arbres appelŽs moabi, bubinga ou afzŽla nÕavaient souvent que trs peu de terre pour planter leurs racines, et ils sՎtalaient de tout leur long sÕils venaient ˆ tre pris dans un tourbillon, ou pire encore, sÕils Žtaient atteints par la foudre !

-     Nous allons Žgalement profiter de cet arrt imprŽvu pour tenter de joindre une station de radiophonie – sans nous faire repŽrer par les Hollybies ! prŽcisa Űl-Tser—r.

Oui, nous ne sommes quՈ quelques dizaines de kilomtres ˆ vol dÕoiseau de la ville c™tire de Modiscio. Nous allons pouvoir dŽployer lÕantenne parabolique sur le bas-c™tŽ de la route, tandis quÕune partie de lՎquipe sÕoccupera de lÕarbre !

 

   Űg-Tałet donnait ses instructions, tandis DŲ-Šlex mal rŽveillŽ procŽdait ˆ quelques exercices dÕassouplissement. Le zoologue avait sorti une grosse paire de jumelles et voulait observer les macaques hurleurs ˆ proximitŽ de la piste.

   Derrire lui, dՎnormes scies lumineuses – qui avaient lÕavantage dՐtre peu bruyantes – Žtaient entrŽes en action sur lÕarbre abattu. Il fallait aux Sara• chargŽs de ce travail beaucoup dÕagilitŽ pour procŽder au dŽbitage des grosses branches, avant de sÕattaquer au tronc lui-mme. A c™tŽ dÕeux, les Pies ˆ la peau blanche et noire avaient dŽlaissŽ leurs totems pour monter avec dextŽritŽ lÕantenne parabolique du poste radio.

   Avec lÕaide de deux kleptons spŽcialisŽs en Žlectronique, ils avaient procŽdŽ aux branchements ; les yeux bleu clair de ces derniers Žtant parfaitement adaptŽs aux conditions locales de lumire, car il faisait encore relativement sombre dans les sous-bois, malgrŽ une aube dŽjˆ bien entamŽe.

 

   Le zoologue DŲ-Šlex, qui appartenait ˆ la mme ethnie Taung que le chef palŽontologue Űl-Tser—r, arborait une belle chevelure rousse quÕil entretenait avec soin, tirant ˆ longueur de journŽe sur les bouclettes pour leur donner de la forme et de la vigueur.

   DÕaprs des Žtudes rŽcentes en palŽogŽnŽtique, le gne codant pour les cheveux roux serait dÕorigine nŽandertalienne(8). Quant ˆ la peau de DŲ-Šlex, elle Žtait dÕune belle couleur brun chocolat, comme cÕest le cas chez beaucoup de populations du sud de lÕAfrique. De taille un peu en dessous de la moyenne, les Taungs utilisaient toujours un langage caractŽristique ˆ base de "clics" et de bruits de bouche, dont on dit quÕil aurait ŽtŽ ˆ lÕorigine des premires langues de lÕhumanitŽ...

(8) Authentique

 

   PlongŽ dans ses pensŽes, les jumelles ˆ la main gauche, DŲ-Šlex ne vit pas tout de suite le petit tre velu adossŽ ˆ un arbre, ˆ quelques mtres seulement de luiÉ 

   Il ne devait gure mesurer plus de 90 cm de haut. Si le reste du corps – ˆ part la couleur rousse – pouvait faire penser ˆ un jeune chimpanzŽ, en revanche le visage totalement imberbe Žtait plut™t celui dÕun pygmŽe, ces petits hommes lŽgendaires des forts impŽnŽtrables du Kōn-G™.

 

   DŲ-Šlex resta quelques instants indŽcis. En sa qualitŽ de zoologue, une chance inestimable sÕoffrait ˆ lui dՎtudier le dodū, car il sÕagissait de toute Žvidence de lÕun des reprŽsentants de cette espce mythique. Bien sžr, cՎtait un primate, proche parent de lÕhomme. Sans doute nÕavait-il pas de queue, comme le singe pongo que lÕon rencontrait Žgalement au cĻur de ces mmes forts.

   Comme sÕil voulait se montrer, le petit homme velu avana de quelques pas et saisit un fruit ˆ terre. DŲ-Šlex Žtait stupŽfait : le nain velu marchait debout comme un homme, sans ployer les genoux !

 

   Bien sžr, le zoologiste de lÕuniversitŽ de Durban avait dŽjˆ entendu parler de ces hominidŽs trs rares des forts africaines. Selon les contrŽes, ils Žtaient dŽcrits sous des aspects diffŽrents. Ainsi lÕagogwŽ des rŽgions proches de lÕAtlantique Žtait-il plut™t de couleur brun foncŽ et mesurait autour de 1,20 m ; il se rencontrait avec prŽdilection ˆ proximitŽ des lacs ou rivires, tandis que les toulou des hauts-plateaux de lÕintŽrieur du continent Žtaient trapus et de couleur noire.

   Mais on connaissait aussi de vŽritables gŽants, dÕaspect bestial et couverts de longs poils, marchant debout comme lÕhommeÉ

 

   Pour lÕinstant, DŲ-Šlex profitait de cette magnifique occasion dÕobserver un dodū, tout en dŽplorant ne pas avoir dÕappareil photographique, restŽ avec ses effets personnels dans le car.

   Peut-tre lÕhominidŽ avait-il ŽtŽ attirŽ par lÕarbre abattu sur la route, car cela lui procurait lÕoccasion de cueillir des fruits savoureux sans trop de peine.

   Il semblerait aussi que ce fžt la chevelure rouge du Taung qui le mettait en confiance, car le petit homme ˆ fourrure rousse sՎtait assis en tailleur et dŽgustait la grosse mangue quÕil avait ramassŽe. Par la mme occasion, DŲ-Šlex put observer ses pieds, en tout point semblables ˆ ceux dÕun humain, ˆ part bien sžr leurs dimensions. Tout juste Žtaient-ils plus larges au niveau des orteils, mais cela rentrait aussi dans la variabilitŽ naturelle de lÕHomo sapiens...

-     En fait, rŽflŽchit ˆ mi-voix le zoologue, ˆ part lՎpaisse toison et peut-tre un lŽger prognathisme des m‰choires, rien ne distinguait ce gnome sylvestre dՐtres humains de trs petite taille, comme on en trouvait encore dans certaines populations asiatiques, ˆ proximitŽ de lՎquateur.

   NÕen dŽplaise ˆ Űl-Tser—r, le dodū – si cÕen Žtait bien un – lui paraissait bien plus proche de lÕhomme que ne lՎtait lÕhominidŽ fossile exhumŽ la veille par lՎquipe de la grotte de Tō-Havěl ! Sans doute savait-il aussi parler, encore fallait-il pouvoir faire un brin de causette avec luiÉ

-     Je suis DŲ-Šlex, fit-il ˆ voix haute en se dŽsignant de la main. Et toi, comment tÕappelles-tu ?

   Il montrait du doigt le petit homme. Celui-ci avait dž comprendre son geste, mais continuait impassible ˆ dŽguster son fruit, les yeux mi-clos.

 

   Le zoologiste sՎtait Žgalement mis en tailleur, ˆ quelques mtres du dodū. Pendant quelques instants, il flirta avec lÕidŽe dÕaller chercher un fusil ˆ seringue : cet exemplaire de primate sauvage Žtait si rare quÕune telle occasion ne se reprŽsentera jamais plus ! Mais le petit homme lui paraissait si sympathique quÕil ne pouvait se dŽcider ˆ lui tirer dessus, dÕailleurs aurait-il attendu le retour du zoologiste...?

 

   DŲ-Šlex se contenta donc de faire quelques croquis ˆ lÕaide dÕun crayon et du bloc-notes quÕil avait sur lui, tout en poursuivant sa discussion ˆ sens unique avec le dodū. Ce dernier mangeait imperturbable son fruit en se lŽchant les lvres dÕun mouvement rapide de la langue. Puis aprs un dernier regard furtif vers le naturaliste, il se leva, tourna les talons et disparut en quelques secondes dans les sous-bois particulirement denses en cet endroit...

 

   Un peu dŽu, le taung le regarda partir, mais il se consola en pensant que la rencontre avait ŽtŽ voulue par le petit homme qui nÕaurait eu aucune difficultŽ ˆ se dissimuler ˆ son approche. CÕest lui qui avait dŽcidŽ de se montrer, cela paraissait Žvident !

 

   Tout en regagnant la piste o les prŽparatifs allaient bon train pour rŽtablir le contact radio avec lÕinstitut de palŽontologie ˆ Mogascio, le zoologiste prit la dŽcision de ne parler de la rencontre quÕavec Űl-Tser—r. Ils dŽcideront ensemble sÕil fallait publier un article scientifique sur le sujet dans lÕune des revues de rŽfŽrence du Ē continent Sud Č. Peut-tre convenait-il Žgalement dÕy associer Pam-Hehla, spŽcialisŽe en anthropologie humaine, et Žlve du mme Űl-Tser—r ?

 

 

 

 

CHAPITRE  XIII

 

   Non loin des Pyramides de Gizeh, une ville nouvelle, Memphis, avait vu le jour sous lÕimpulsion notamment de colons Sara• venus de la rŽgion des Glaciers, au nord de la grande plaine amŽricaine.

   Ce soir-lˆ, une grande rŽception avait ŽtŽ donnŽe, ˆ lÕinitiative de lÕambassadeur des Ē Terres du Sud Č. Parmi les invitŽs dÕhonneur il y avait bien entendu les trois archŽologues qui, lÕavant-veille, avaient tentŽ leur mŽmorable exploration des souterrains de Gizeh !

 

   CÕest sous les applaudissements des personnes prŽsentes que le professeur Ał-Poitoū, suivi du docteur HŒ-Dridý et de lՎtudiante Pam-Hehla, Žtaient entrŽs dans la salle des Ftes, saluŽs comme il le fallait par lÕambassadeur en titre, ma”tre Guz-Bălek.

   Etaient Žgalement au nombre des invitŽs lÕattachŽ de presse ĞŒ-dich qui avait pris des photos de la descente dans le puits, le prŽsident de la rŽpublique de MÕser, Ał-Mōrši, le maire de Memphis, ainsi que de nombreuses autres personnalitŽs de la rŽgion.

 

   DŽjˆ, le rŽcit de leurs exploits avait fait le tour des rŽdactions mondiales – mme si, pour lÕinstant, il nՎtait pas question de rŽvŽler quoi que ce soit au sujet de lՎpiscopus Hăkōn, ni sur les installations souterraines ultrasophistiquŽes du plateau de Gizeh !

   Les articles de presse dans le monde entier Žvoquaient principalement la dŽcouverte de nouveaux couloirs, ainsi que celle dÕune technologie ancienne – mais pas particulirement  "avancŽe"...

   Pour les journalistes, comme pour les savants, beaucoup de zones dÕombre subsistaient – quÕil conviendrait plus tard dՎclaircirÉ

 

   Quelques minutes auparavant, une salve dÕapplaudissements avait saluŽ une autre excellente nouvelle : lՎquipe "perdue" du professeur Űl-Tser—r avait finalement pu rejoindre sans encombre la ville de Mogascio, o elle se trouvait maintenant en sŽcuritŽ !

   DÕailleurs une partie de ses membres devaient rejoindre ds le lendemain le camp dÕAl-İksăndēr, un peu plus au nord par rapport ˆ Memphis, ˆ lÕembouchure du Nil, si leur aŽroplane nÕavait pas trop de retard...

 

   Pam en Žtait encore toute Žmue, mme si ce nՎtait dŽsormais plus un secret pour personne... quÕelle Žtait trs attachŽe au professeur Ał-Poitoū, au point de vouloir demander son transfert pour lÕuniversitŽ de Melbourne, sit™t sa thse de doctorat achevŽe !

 

   Par un autre hasard du calendrier, il y avait en ce moment ˆ la Maison de la Culture dÕAustralie(9)  une exposition temporaire consacrŽe aux Ē cr‰nes de cristal Č, ces artŽfacts bizarres que lÕon avait retrouvŽs en divers points de la plante, au cours des dernires annŽes.

-     Pam, si mes souvenirs sont bons, Žtait en train de dire Ał-Poitoū aux journalistes, vous vouliez nous dire quelque chose au sujet de ce fameux cr‰ne dans le souterrain, nÕest-ce pas ?

-     Oui, rŽpondit lՎtudiante lŽgrement embarrassŽe, a sÕest passŽ dans la grande salle o se trouvait le monolithe en granit !

   En fait, elle ne sÕen souvenait pas vraiment, car elle se trouvait alors plongŽe dans une sorte de transe, mais Pam avait convenu avec le chef musŽologue dÕun scŽnario "arrangŽ", ˆ destination des gens de PresseÉ

 

(9) Autre nom informel pour Ē Empire du continent sud Č,

mme sÕil ne dŽsigne que lՔle principale.

 

   Alors quÕAł-Poitoū, ˆ nouveau sollicitŽ pour porter un toast devant les notables de Memphis, avait dŽlaissŽ le petit groupe, la jeune femme rŽpondit succinctement :

-     JÕai eu comme une visionÉ peut-tre sÕagissait-il en rŽalitŽ dÕune sorte dՎcran plasma en trois dimensions ? En tout cas, le cr‰ne nՎtait trs certainement pas rŽel, et une voix venue de nulle part clamait : Ē Voici bien des gŽnŽrations, ce cr‰ne de cristal a ŽtŽ dŽposŽ sous terre ČÉ Il y en aurait ainsi douze au fond de puits ou dans des souterrains, en divers endroits du monde !

-     Mais cÕest passionnant tout cela ! fit ĞŒ-dich qui sՎtait mlŽ au groupe. Ce qui est Žtonnant dans cette histoire, cÕest aussi la valeur symbolique du chiffre "douze". Savez-vous que les Hollybies ont une lŽgende du mme type qui fait Žtat de "douze Messies cachŽs au fond de gouffres" ?

-     DŽjˆ, un Messie qui revient exprs pour la fin du monde, ce nÕest pas si mal ! plaisanta lÕun des journalistes, tandis que les autres rigolaient grassement. Alors, douzeÉ

-     Cela montre en tout cas une certaine constance de lÕesprit humain par-delˆ les gŽnŽrations et les cultures, poursuivit Pam sans se dŽmonter.

-     Vous dites avoir dŽcouvert des salles et des inscriptions, reprit ĞŒ-dich. Avez-vous appris quelque chose de nouveau sur lÕAntiquitŽ grŽco-romaine ?

 

-     Nous ne savons finalement pas grand chose sur ce qui sÕest rŽellement passŽ, voici un millŽnaire ˆ peine : il faut bien lÕavouer, et ce, malgrŽ les "convictions" de la plupart des historiensÉ Nos connaissances se basent surtout sur lÕinterprŽtation de textes dont lÕorigine nÕest pas toujours authentifiŽe. Beaucoup dÕartŽfacts estampillŽs "AntiquitŽ"  – en lÕoccurrence, des statues et des pices de monnaie – sont en circulation chez les collectionneurs et dans les musŽes, malgrŽ leur provenance douteuseÉ sans oublier les autres faux dŽlibŽrŽs !

-     Et lÕarchŽologie dans tout cela ? Elle ne saurait mentirÉ? sÕenquit un journaliste.

-     Non, cÕest vrai, mais par la force de lÕhabitude ou pour dÕobscures raisons politico-religieuses, on peut lui faire dire ˆ peu prs tout ce quÕon veutÉ Il faudrait veiller ˆ une stricte neutralitŽ de la recherche – et de la science en gŽnŽral, mais cÕest loin dՐtre toujours le cas !

-     Pour en revenir aux dŽcouvertes de la veille, dŽtenez-vous enfin les preuves de lÕexistence dÕune grande civilisation – aujourdÕhui disparue – dans le bassin MŽditerranŽen ? demanda un journaliste dont la casquette indiquait quÕil appartenait ˆ la "Durban Gazette".

-     Le professeur Ał-Poitoū pourrait vous en parler beaucoup mieux que moi, car il a procŽdŽ ˆ des fouilles en Gaule. En tout cas, nous avons trouvŽ quelques indices qui montrent que lÕEmpire romain a durŽ plus longtemps quÕon pensaitÉ et quÕil a vraisemblablement ŽtŽ prŽcŽdŽ par une autre grande civilisation dÕenvergure planŽtaire !

-     Les historiens parlent habituellement dÕinvasions barbares qui auraient provoquŽ ou prŽcipitŽ la chute de Rome...

-     Non, non, fit Pam en faisant un geste de la main. Cela semble exclu maintenant : les causes rŽelles de la disparition de la civilisation antique sont plut™t ˆ rechercher dans la rŽpŽtition de cataclysmes dÕorigine cosmique ou tellurique !

-     Un peu comme ce que lÕon nous promet dans les mois ˆ venir, plaisanta ˆ nouveau lÕun des journalistes.

-     Soyons sŽrieux, rŽpliqua ĞŒ-dich. Ce sont lˆ de simples extrapolations ˆ partir de ce que lÕon croit savoir dÕun ancien calendrier chinois qui "sÕarrterait" brutalement en dŽcembre 997... En fait de fin du monde, ce sera plut™t la fin dÕun cycleÉ!

-     Certains disent que cela peut avoir Žgalement un rapport avec les douze cr‰nes de cristal, rŽtorqua le journaliste de la "Durban Gazette". En fait, il existerait un treizime cr‰ne, cachŽ quelque partÉ encore plus secret que les autres. Et quand on lÕaura dŽcouvertÉ certains nous prŽdisent lÕapocalypse !

-     ‚a, nous le verrons bien, assura Pam. En tout cas, lÕEmpire romain a  souffert, vers sa fin, dՎvŽnements cataclysmiques dont la science tente maintenant de retrouver les tracesÉ Ainsi a-t-on dŽjˆ envisagŽ : la chute dÕun astŽro•de en mer du Nord, le passage rapprochŽ dÕune comte prs de la Terre, un regain dÕactivitŽ volcanique, des tremblements de terre, un raz-de-marŽe gigantesque submergeant les c™tes de lÕEuropeÉ

-     Eh bien, avec ce que vous nous dŽcrivez lˆ, on nÕaurait vraiment pas voulu vivre ˆ cette Žpoque ! insinua ĞŒ-dich, dÕun air plut™t dŽconfit.

Et je ne vous parle pas dÕune possible inversion des p™les magnŽtiques, de brusques mouvements de lՎcorce terrestreÉ ni des consŽquences affreuses que cela a dž avoir sur les populations : famines, guerres, ŽpidŽmiesÉ

 

 

   Sur ces entrefaites, Ał-Poitoū, dŽlaissant les sommitŽs locales, avait rejoint, un verre ˆ la main, le petit groupe, imitŽ en cela par HŒ-Dridý.

-     Oui, jÕai moi-mme fouillŽ ˆ Par-Isis, lÕancienne capitale du pays appelŽ Gallia ou Gaule, encha”na-t-il. Une grande catastrophe a trs certainement eu lieu, voici mille ans ou un peu moinsÉ Sous des dizaines de mtres de sŽdiments, tout ce que lÕon peut encore dŽcouvrir, ce sont des nŽcropoles – ou plut™t ce quÕil en reste – et des rŽseaux de galerie videsÉ Le seul Ždifice important qui semble avoir ŽtŽ prŽservŽ est le grand temple dÕIsis qui se dresse avec ses deux tours, son immense nef et ses arcs-boutants, sur lÕune des ”les de la SeineÉ

-     Comment expliquer cela ? hasarda lÕattachŽ de presse. Les chroniques de lՎpoque font Žtat dÕune ville de plusieurs millions dÕhabitants !

-     Oui, cÕest vraiment un mystre... sÕesclaffa Pam en proie ˆ une certaine excitation. Une autre ville comme Rōma, la capitale dÕEmpire, a compltement disparu : on ne conna”t mme pas son emplacement exact ! Pourtant des historiens latins tardifs, comme Boccaccio ou Moravia, nous la dŽcrivent encore pleine de vie, avec ses b‰timents Žnormes comme le ColisŽe, le PanthŽon ou encore le palais du grand Pontife au Vatican !

-     Tout cela a ŽtŽ dŽtruit en lÕespace dÕune seule nuit dՎpouvante, comme le rapporte une chronique contemporaineÉ

-     Oui, professeur, mme si son auteur, Pl‡t™n, situe lՎpisode ˆ lÕouest de lÕEurafrique, sur la faade ocŽanique – il parle dÕailleurs des Atlantes et de leur capitale Poteid‡™n ! Mais il pourrait bien sÕagir dÕune allŽgorie pour Rōma et ses habitants ! Si la capitale de lÕEmpire romain nÕa pas disparu sous les flots, elle a ŽtŽ ˆ ce point dŽvastŽe par les cataclysmes – avant dՐtre ensevelie sous des mtres de boue – que les gŽographes nÕarrivent mme plus ˆ la localiser !

Mais bien sžr, sÕempressa dÕajouter HŒ-Dridý qui avait des idŽes bien arrtŽes sur le sujet, un peuple appelŽ "Atlantes" a pu exister longtemps avant les Egyptiens – ce serait eux qui ont donnŽ son ancien nom de Kamit au pays dans lequel nous nous trouvons aujourdÕhui.

 

   LÕarchŽologue supposait en effet quÕune civilisation encore plus ancienne – elle aussi engloutie par les ŽlŽments dŽcha”nŽs – avait prŽexistŽ ˆ lÕEmpire romain en MŽditerranŽe... et quÕelle avait prospŽrŽ longtemps avant tous les peuples connus des historiens. HŒ-Dridý pensait aussi ˆ ces immenses pierres levŽes que lÕon retrouvait un peu partout dans le monde et qui Žtaient dŽsignŽes habituellement par le nom grec de "mŽgalithes".

   De toute faon, il nՎtait gure concevable – mme si beaucoup de savants comme Űl-Tser—r lÕadmettaient encore – dÕimaginer que depuis la PrŽhistoire, Žpoque o lÕhomme habitait les cavernes et passait pour une brute Žpaisse, lÕhumanitŽ nÕavait fait quՎvoluer "linŽairement" vers toujours plus de civilisationÉ

 

   Il fallait bien entendu prendre en compte le fait que de nombreux Žpisodes historiques furent marquŽs par des cataclysmes majeurs, ˆ la suite desquels lÕhomme sÕest retrouvŽ en "rŽgression"  – avant dÕentamer ˆ nouveau sa marche vers le progrs !

 

   Mais Ał-Poitoū avait repris le fil de ses pensŽes et poursuivit :

-     Dans la Gaule dÕantan, le culte dÕIsis Žtait trs rŽpandu, nous le disions tout ˆ lÕheure. Parfois aussi cette divinitŽ Žtait adorŽe sous un autre nom : ƒsus ou YŽsouÉ A moins que nous nous trouvions lˆ en prŽsence dÕun couple divin ? On pense gŽnŽralement que cet Žpisode a co•ncidŽ avec la grande Žpoque des Celtes, ou celle plus tardive des Gallo-Romains, ceux-lˆ mmes qui ont ŽdifiŽ les fameuses "cathŽdrales" dans tout lÕouest de lÕEurope...

-     CՎtait donc il y a environ mille ans, comme semblent lÕindiquer les dernires datations ? ajouta lÕun des journalistes prŽsents.

-     Oui, mme si – rappelons-nous ! – les premires estimations faites au sicle dernier Žvoquaient plut™t une Žpoque remontant ˆ deux mille ansÉ Mais les techniques les plus rŽcentes, basŽes sur le rayonnement ŽlectromagnŽtique des roches, ont permis de rŽduire cet intervalleÉ

-     Mille ans de civilisation en plus ou en moins, a doit laisser des traces ! hasarda ĞŒ-dich. Pourtant, les archŽologues du sicle passŽ ont toujours trouvŽ de quoi "remplir" ces sicles imaginaires, dans les couches et dŽblais...?

-     Oui, les historiens pensaient ˆ de multiples dynasties, se basant sur des textes rŽdigŽs en latin ou en grec, mais ces Žpisodes se rapportaient en rŽalitŽ aux ŽpopŽes de hŽros imaginaires : des personnages de lŽgendes ! Et pourtant, les archŽologues pensaient avoir trouvŽ des indices qui accrŽditaient leur existence rŽelle !

-     Comme des pices de monnaie frappŽes ˆ leur effigie ?

-     Oui, mais les analyses du mŽtal ont montrŽ que ces fameuses pices Žtaient de fabrication relativement rŽcente ; on pense donc ˆ des faux tardifs, destinŽs ˆ des musŽes ou aux collectionneursÉ Je crois que Pam y a dŽjˆ fait allusion.

Cela pose un autre problme, intervint HŒ-Dridý, celui du degrŽ de technicitŽ atteint pas les populations dites "barbares" qui ont fait suite ˆ lÕEmpire romain ! En tout cas, on nÕa encore rien retrouvŽ de trs probant ˆ leur sujet...

-     CÕest un grand mystre, admit Ał-Poitoū, encore accentuŽ par de rŽcentes dŽcouvertes dans les glaciers dÕAmŽrique du Nord. Les chercheurs ont analysŽ des bulles de gaz carbonique incluses dans une glace qui remonterait ˆ 4-5 sicles : on constate alors un pic de la quantitŽ de CO² ˆ un moment o historiquement cela nÕavait pas lieu dՐtre !

Ne serait-ce pas liŽ ˆ lÕactivitŽ de volcans ? insinua le journaliste de la "Durban Gazette".

 

   Ał-Poitoū Žtait perplexe. Bien sžr, il ne pouvait pas dŽvoiler tout ce quÕil avait vu et appris la veille dans les souterrains du plateau de Gizeh...

   Au cours de ses discussions avec lՎpiscopus, Pam avait cru comprendre quÕil y avait vraiment eu, en Europe et dans le monde, un bref Žpisode de "modernitŽ" – pendant un peu moins de deux sicles – juste avant les grands affrontements que les historiens dŽsignaient gŽnŽralement sous le nom de Ē Bataille de Gog et Magog Č.

 

   En tout cas, la pŽninsule arabique – aujourdÕhui un vaste dŽsert – avait jadis ŽtŽ un pays prospre : les archŽologues sud-africains de Durban ont retrouvŽ de nombreuses tombes disposŽes "en Žtoile" autour dÕun point central, sans doute la capitale politico-religieuse de lՎpoque. CÕest considŽrŽ par certains comme la preuve quÕil y avait eu dans le monde un regain de civilisation, voici quelques sicles ˆ peineÉ

 

-     Il y a aussi cette fameuse "pierre de Suksan", retrouvŽe non loin du site dÕAl-İksăndēr o nous serons demain, et qui pose bien des problmes ˆ lÕestablishment scientifique, moi y compris !

-     Oui, poursuivit Pam avec un clin dÕĻil entendu. Cette stle en marbre noir prŽsente des inscriptions – ˆ moitiŽ effacŽes – en plusieurs langues, sous la figuration dÕun taureau dans lequel les archŽologues ˆ lÕorigine de la dŽcouverte ont voulu voir une reprŽsentation du dieu celte ƒsus, assimilŽ ˆ lÕApis ŽgyptienÉ

-     Ou alors, cela pouvait tre une allusion au Ē Peuple des Rouges Č qui, selon certains textes apocryphes, avait prospŽrŽ ˆ cette Žpoque en Slavonie, autrement dit en Europe centrale, complŽta HŒ-Dridý. On pense quÕil y avait dŽjˆ eu quelques heurts entre ces Slavons et les rŽgimes thŽocratiques dÕAsie !

-     En tout cas, reprit Pam, la partie en vieil-aussish de cette plaque commŽmorative comporte le nom Ē Red Bull ČÉ Ce qui est Žtonnant, cÕest que ces deux mots soient repris phonŽtiquement dans la partie en sŽmitique – et non pas traduit – idem pour ce qui semble tre du germanique ancien !

-     Et un peu plus bas, la phrase reconstituŽe : Ē It gives you wings Č peut vouloir dire : Ē cela va vous donner des ailes Č. Cela a ŽtŽ mis en rapport par les archŽologues avec les lŽgendes mŽsopotamiennes, o des taureaux ailŽs Žtaient les gŽnies protecteurs des citŽs antiquesÉ comme ˆ Bagdad ou ˆ Babylone !

-     Mais le problme, reprit Ał-Poitoū, cÕest la suite du texte, tout au moins ce qui nÕa pas ŽtŽ effacŽ par lՎrosion ou brisŽ lors de manipulations... On peut y dŽchiffrer quelque chose comme "energy drink", mme si beaucoup dÕexperts persistent ˆ lire "ebony king", une allusion ˆ un mythique "roi dՎbne" !

-     Ce qui a fait penser au professeur, continua Pam, que la stle en question nÕavait jamais ŽtŽ ŽrigŽe en lÕhonneur dÕun dieu-taureau, mais quÕil sÕagit trs prosa•quement de laÉ

-     É publicitŽ pour une boisson Žnergisante ! termina le savant devant un auditoire mŽdusŽ. DÕailleurs dans la partie rŽdigŽe en germanique ancien, je peux dŽcouvrir en clair le mot "GetrŠnk", qui signifie effectivement "boisson", mme si ce dŽtail semble avoir ŽchappŽ ˆ mes collgues qui croient dur comme du fer ˆ une plaque votive en lÕhonneur dÕune hypothŽtique divinitŽ Ē Red Bull Č... En tout cas, je vais trs certainement en discuter avec le professeur Űl-Tser—r que je reverrai demain !

-     Tout cela nÕest vraiment pas banal, conclut ĞŒ-dich qui avait la chance de participer Žgalement au voyage vers Al-İksăndēr. Je prendrai des photographies de cette stle, si vous le permettez bienÉ

Bien sžr, fit le chef musŽologue, mais ne me f‰chez pas trop avec mes collgues, notre Žtude lˆ-bas sera essentiellement consacrŽe au MausolŽe o reposent les dŽpouilles de la reine Kliop‰trā et de son amant romain Ant—nius !

 

  CՎtait le moment quÕavait choisi lÕassistant de fouilles HŒ-Dridý pour dŽployer un panneau en carton quÕil tenait jusque-lˆ enroulŽ. Devant des journalistes trs intŽressŽs, il montra les diffŽrents points forts du site, mis au jour lors de prŽcŽdentes campagnes de fouilles.

-     Il y a notamment cette grande salle hypostyle orientŽe vers lÕouest, poursuivit Ał-Poitoū, dont le pavage reprŽsente un Labyrinthe, ce qui fait penser ˆ une influence celtique, ou tout du moins nord-europŽenne ! Des dallages identiques ont ŽtŽ retrouvŽs ˆ lÕintŽrieur de cathŽdrales, non loin du porche dÕentrŽe, comme pour inciter les croyants ˆ en parcourir le tracŽ avant les offices religieux. Mais ˆ Al-İksăndēr, le Labyrinthe devait plut™t servir ˆ lÕinitiation des futurs adeptes, car le temple et ses dŽpendances nՎtaient pas seulement un mausolŽe construit au-dessus dÕune crypte !

-     En tout cas, ajouta Pam, cela confirme quÕil y a bien eu jadis une grande civilisation planŽtaire, antŽrieure aux GrŽco-Romains et aux EgyptiensÉ

 

 

 

*

*   *

 

   Le zoologue DŲ-Šlex Žtait restŽ songeur depuis sa rencontre imprŽvue avec le Dodū dans les monts Bakou, la veille. Dans la salle dÕattente de lÕaŽrogare de Mogascio, la petite Žquipe regroupŽe autour du professeur Űl-Tser—r sÕapprtait ˆ sÕenvoler pour Al-İksăndēr, o un camp de base avait ŽtŽ Žtabli, non loin de lÕembouchure du fleuve Nil.

   LÕaŽroplane ˆ propulsion Žlectrique, un superbe "HB-8" tout neuf, terminait la recharge de ses batteries Žlectriques. Aprs le dŽcollage, et une fois atteint son altitude de croisire de 3000 m, lÕengin volant, dont lÕenvergure atteignait une centaine de mtres, pourra brancher les moteurs de ses six hŽlices sur les panneaux solaires qui recouvraient le dos de ses ailes...

   Prs dÕune cinquantaine de passagers prirent place dans lÕappareil au long fuselage argentŽ. Le vol devait durer entre cinq et six heures, ˆ la vitesse dÕenviron 400 km/h, si la couverture nuageuse en altitude nՎtait pas trop Žpaisse.

 

   DŲ-Šlex Žtait toujours admiratif devant les progrs rapides de lÕaviation – un terme qui venait du latin, mais toujours employŽ en aussish, ce que dÕaucuns avanaient comme "preuve" que lÕEmpire romain avait effectivement connu de telles machines volantes !

   Ces auteurs, souvent qualifiŽs dÕ"exotiques", Žtaient la plupart du temps marginalisŽs – sinon dŽcriŽs – par lÕestablishment scientifique qui ne prenait pas au sŽrieux leurs recherches.

 

   En tout cas, cela faisait ˆ peine un sicle que les premiers aŽroplanes de lՏre moderne avaient commencŽ – ou recommencŽ – ˆ voler au-dessus du grand dŽsert australien !

 

   A lÕorigine de cet exploit se trouvaient les frres Lilith qui avaient longuement ŽtudiŽ le vol des oiseauxÉ A force dÕobservations, ils avaient remarquŽ que le profil de leurs ailes Žtait bombŽ. Dans un flux dÕair, cette disposition a pour effet de crŽer une dŽpression sur le dessus : lÕoiseau – ou lÕavion – se trouve aspirŽ vers le hautÉ

   Aprs les premiers essais rŽalisŽs sur des aŽronefs en bois et en tissu, les progrs ont ŽtŽ rapides, surtout quand des moteurs thermiques assez performants furent disponibles pour "booster" les exploits des aviateurs. Par ailleurs, les perspectives dÕune utilisation militaire de ces engins volants avaient incitŽ les ingŽnieurs du Ē continent Sud Č ˆ plancher sur des machines de plus en plus remarquablesÉ

 

   MalgrŽ les restrictions imposŽes par la pŽnurie en Žnergie fossile et le passage forcŽ vers lՎnergie Žlectrique solaire, de nombreuses lignes aŽriennes avaient ŽtŽ ouvertes, notamment entre lÕAustralie et lÕAfrique subsaharienne.

   Certains de ces gros appareils ˆ huit hŽlices et aux ailes recouvertes de cellules photo-solaires, pouvaient embarquer plusieurs centaines de passagers ! A c™tŽ dÕeux, le "HB-8" ˆ six hŽlices dans lequel avaient pris place les palŽontologues faisait presque figure de nain...

 

   Quelques heures plus tard, lՎquipe du professeur Űl-Tser—r survolait le Nil et ses mŽandres. DŲ-Šlex sՎtait assis prs de son supŽrieur hiŽrarchique et lui montrait par un hublot un vol groupŽ dÕoiseaux au loin.

-     Ce sont des oies ˆ tte noire, fit-il. Elles se rendent en Europe pour passer lՎtŽ et se reproduire.

-     Elles volent haut et vite, remarqua le professeur. Ces oiseaux sont vraiment extraordinaires !

A propos dÕanimaux qui sortent de lÕordinaire, encha”na le zoologiste qui ne voulait pas laisser passer cette occasion de parler du dodū, savez-vous ce qui mÕest arrivŽ quand lՎquipe a ŽtŽ bloquŽe par lÕarbre couchŽ sur la piste, dans les monts Baka ?

 

   Űl-Tser—r leva ses sourcils rouges dÕun air interrogateur, puis au bout de quelques instants montra un intŽrt grandissant pour lÕhistoire du primate mystŽrieux. Il ne put quÕapprouver lÕinitiative de DŲ-Šlex dÕen faire para”tre une description dans une revue spŽcialisŽe – avec la participation de Pam-Hehla, si cette dernire Žtait dÕaccord.

   Les deux Taungs restrent de longues minutes ˆ discuter ainsi, alors que lÕaŽroplane amorait sa descente vers Al-İksăndēr.

 

 

 

 

CHAPITRE  XIV

 

   Pam-Hehla sortit de la jeep, les yeux ŽcarquillŽs malgrŽ les lunettes noires qui les protŽgeaient du soleil, car la luminositŽ Žtait particulirement intense ce jour-lˆ.

   Devant lՎtudiante en anthropologie sՎtendait un vaste chantier de fouilles autour du MausolŽe o reposaient les dŽpouilles de deux des plus cŽlbres amants de lÕAntiquitŽ : Kliop‰trā et Ant—nius.

 

   Un vent chaud soufflait du dŽsert, faisant voleter les bouclettes blondes de la jeune femme. Le climat avait sans doute bien changŽ depuis lՎpoque de la grande civilisation Žgyptienne !

-     Par ici !

   Ał-Poitoū avait devancŽ tout le monde, entra”nant Űl-Tser—r ˆ sa suite.

-     Veillez ˆ ne pas glisser, car les ouvriers arrosent le sable avec de lÕeau en permanence, et par endroits il peut y avoir un peu de boueÉ

Oui, poursuivit HŒ-Dridý qui connaissait bien les lieux pour y avoir travaillŽ quelque temps. Il y a encore beaucoup ˆ faire ! Nous sommes sur le point de mettre au jour la voie royale qui reliait jadis ce complexe funŽraire ˆ lÕantique port dÕAl-İksăndēr.

 

   LÕarchŽologue fit lÕappel des participants ˆ cette excursion improvisŽe. En tout, une bonne douzaine de personnes avaient ŽtŽ invitŽes sur le site, dont plusieurs journalistes.

   Pam, toujours trs ŽpatŽe par ce quÕelle voyait, avait embo”tŽ le pas aux deux professeurs qui se dirigeaient dÕun train soutenu vers lÕentrŽe provisoire du MausolŽe. Des pare-vents en plastique, ainsi que de grandes toiles de tente, avaient ŽtŽ dŽployŽs pour protŽger les chercheurs du sable et du soleil, car une partie des fouilles se faisait encore ˆ ciel ouvert.

   De grands trous creusŽs dans le sol sableux menaient vers des cavitŽs souterraines quÕon venait juste de sonder, ou vers des caveaux dŽjˆ explorŽes. Des escabeaux en bois disposŽs ˆ la verticale permettaient aux chercheurs dÕy accŽder.

   InstallŽs sur des pieds tŽlescopiques, deux gros projecteurs Žclairaient lÕaccs provisoire au MausolŽe, o travaillait une Žquipe dՎtudiants en archŽologie. DÕailleurs il y avait partout un fatras de fils Žlectriques jonchŽs ˆ mme le sol et reliŽs ˆ un gŽnŽrateur qui vrombissait ˆ plein rŽgime, dŽgageant une chaleur qui sÕajoutait ˆ celle du soleil !

   Mais seuls les journalistes sÕen offusquaient, car les savants des disciplines les plus diverses, prŽsents aujourdÕhui sur le site, avaient apparemment lÕhabitude dÕĻuvrer dans ces conditions extrmes...

 

   Devant eux une faade en granit rose sՎlevait de terre, mais la plus grande partie du MausolŽe Žtait encore recouverte de sable et de sŽdiments. Le professeur Ał-Poitoū grimpa le premier sur une Žchelle mŽtallique improvisŽe ˆ la h‰te, et accŽda ˆ une sorte de petite niche.

   Puis le savant pŽnŽtra ˆ quatre pattes dans lÕouverture avant de dŽboucher dans la grande salle hypostyle, caractŽrisŽe par de nombreuses colonnades, qui constituait la partie haute du MausolŽe.

 

   Derrire lui, le petit groupe progressait lentement ˆ la queue-leu-leu, chacun aidant ses voisins comme il le pouvait.

-     Nous devons ici sans cesse improviser, crut devoir sÕexcuser HŒ-Dridý pour expliquer le dŽsordre ambiant. Car nous ne disposons pour lÕinstant que dÕune quantitŽ limitŽe de matŽriel pas toujours bien adaptŽ...

Maintenant que tout le monde peut bien voir la salle hypostyle, poursuivit Ał-Poitoū, nous allons dŽgager le carrelage.

 

   Sur un signe de sa main, des ouvriers en tenue traditionnelle de nomades du dŽsert retirrent une grande b‰che protectrice, posŽe ˆ mme le sol, du type de celles que lÕon peut voir sur les terrains de sport.

   Une fois que tout fut terminŽ, les personnes prŽsentes rŽprimrent ˆ grandÕpeine leur stupŽfaction. Le spectacle Žtait saisissant !

   Long dÕenviron vingt mtres sur dix de large, un grand Labyrinthe noir et blanc Žtait incrustŽ ˆ mme le pavage. La vaste salle elle-mme Žtait ŽclairŽe par deux ouvertures dans la faade, dont celle que le groupe avait empruntŽe.

-     Si lÕon suit ˆ pied le parcours matŽrialisŽ ˆ mme le sol par les carreaux en ivoire, depuis lÕentrŽe du labyrinthe ˆ droite, jusquՈ son centre, cela fait une bonne vingtaine de mtres ˆ parcourir... commenta le chef musŽologue.

-     Quant aux structures noires, elles sont en bois dՎbne ! ajouta HŒ-Dridý.

-     Mais quelle est la signification de ce labyrinthe ? sÕenquit le photographe ĞŒ-dich en faisant crŽpiter son flash dans la pŽnombre de la pice.

-     En fait, ce nÕest pas vraiment un labyrinthe, car il nÕy a quÕune entrŽe et un seul chemin possible : lÕon ne risque gure de sՎgarerÉ Il sÕagit plut™t dÕun symbolisme dont le sens originel sÕest perdu !

-     A mon avis, avana HŒ-Dridý, lÕexplication est de type initiatique : cÕest celle dÕun "parcours rituel" qui remonte ˆ une Žpoque trs ancienne, bien avant les Egyptiens... peut-tre au moment o furent ŽdifiŽs ces fameux mŽgalithes, temples ou "pierres levŽes", que lÕon dŽcouvre un peu partout dans le monde ?

Ou alors, cÕest une allŽgorie des errements et tribulations de lՉme humaine, hasarda Pam, parce que le trajet nÕest pas libre, mais imposŽ par le tracŽ en blanc du carrelageÉ Parcourir le labyrinthe revient donc ˆ exŽcuter un mouvement prŽvu ˆ lÕavance ! Peut-tre est-ce en rapport avec les croyances sur la PrŽdestination ?

 

   Le petit groupe Žcoutait quasi religieusement. Un peu ˆ lՎcart, les deux Taungs ˆ la chevelure rouge, Űl-Tser—r et DŲ-Šlex, examinaient avec attention les reprŽsentations anthropomorphiques quÕils venaient de dŽcouvrir sur le linteau dÕune porte, ˆ un endroit o sÕouvrait une galerie descendante, encore plongŽe dans lÕobscuritŽ la plus complte.

 

   Voyant que tout le monde regardait dans cette direction, le chef musŽologue crut nŽcessaire de prŽciser :

-     Oui, cÕest par lˆ que lÕon accde ˆ la crypte, mes chers collgues, mais pour des raisons Žvidentes de sŽcuritŽ nous nÕallons pas pouvoir y descendre en aussi grand nombre. Les couloirs sont en partie inondŽs, et il y a aussi de rŽels risques dՎboulement !

Ce sont ces reprŽsentations dÕhomino•des qui nous intŽressent, fit Űl-Tser—r en levant les yeux.

 

   Le palŽontologue regardait aussi avec des sentiments mitigŽs son ex-Žlve Pam qui avait pris la main dÕAł-Poitoū, prŽtextant sՐtre foulŽe la cheville en descendant dÕune marcheÉ

-     A mon avis, il sÕagit de nains, assura HŒ-Dridý qui nՎtait pas au courant de lՎpisode du dodū ; les pharaons aimaient ˆ sÕentourer de bouffons et de jongleurs, ou encore ils apprŽciaient la compagnie de certains de leurs sujets souffrant de malformations congŽnitales, ceux-lˆ mmes que les Latins appelaient "monstres"...

-     Mais les Egyptiens devaient aussi avoir entendu parler des populations de petite taille qui habitent les grandes forts Žquatoriales de lÕAfrique centrale ? insinua Űl-Tser—r. 

-     Oui, sans doute faites-vous allusion aux PygmŽes et ˆ leur nanisme hŽrŽditaire ? On peut penser que des commerants les avaient ramenŽs en Egypte. Certains dÕentre eux Žtaient prŽsentŽs au palais royal o ils dansaient pour le pharaon.

-     NÕont-ils pas lÕair "velus"É? ajouta DŲ-Šlex en examinant de plus prs certaines figurations.

   Les journalistes prŽsents se montraient trs intŽressŽs, et ĞŒ-dich ne manqua pas de prendre quelques clichŽs en gros plan, dŽlaissant le Labyrinthe, ce qui ne plut pas vraiment ˆ HŒ-Dridý qui ežt prŽfŽrŽ sÕen tenir ˆ de strictes considŽrations archŽologiques, dÕautant que Pam surenchŽrissait :

-     Certaines lŽgendes locales en Afrique font Žtat de petits hommes trs poilus qui vivent toujours dans les grandes forts, comme au K—n-G™, mais Žgalement dans la partie orientale du continent, les monts Baka, par exempleÉ

-     Vous y croyez ? demanda lÕun des journalistes qui prenait fŽbrilement des notes.

-     Cette ethnie naine serait extrmement timide, ne se montrant quՈ de rares occasions ! poursuivit la jeune femme.

-     Y a-t-il un rapport avec nos anctres hominiens dont on a retrouvŽ a et lˆ les ossements fossilisŽs ? sÕenquit un deuxime journaliste.

-     A mon avis, poursuivit la jeune femme avec un regard en coin vers Űl-Tser—r, il ne sÕagit pas de primates ancestraux, mais plut™t dÕune lignŽe humaine ayant ŽvoluŽ in situÉ sans doute ˆ partir de lÕhomme de type moderne, Homo sapiens !

CÕest une hypothse parmi dÕautres, reconnut le palŽontologue qui se sentait interpellŽ, mais on peut Žgalement penser ˆ la survivance tardive dÕun rameau dÕhominidŽs anciensÉ

 

   Űl-Tser—r voulut faire intervenir le zoologiste DŲ-Šlex ˆ propos de sa rencontre avec le Dodu, mais ce dernier se contenta de faire un signe convenu de la tte. Sans doute dŽsirait-il dÕabord se concerter avec Pam dans le but de publier une Žtude dans un magazine scientifique. En pareil cas, la discrŽtion Žtait de rigueur !

-     Faites-vous un lien avec le cr‰ne fossile que vous avez rŽcemment dŽcouvert ˆ Tau-Havel ? demanda encore le journaliste qui continuait ˆ prendre des notes.

Pas vraiment, admit Űl-Tser—rÉ Mais ˆ nÕen pas douter, eu Žgard ˆ sa taille et ˆ sa capacitŽ cr‰nienne, nous sommes lˆ en prŽsence dÕun vŽritable anctre de lÕhomme, et non pas dÕun succŽdanŽ rŽcent ! Cette dŽcouverte apporte de lÕeau au moulin des Žvolutionnistes qui se rŽfrent ˆ lÕauteur ancien Charles Darwin...

 

   Pam voulut rŽpliquer, mais Ał-Poitoū lui fit signe de remettre ce dŽbat ˆ plus tard.

Oui, en effet, la reprŽsentation de pygmŽes est un motif frŽquent dans lÕart antique, assura-t-il pour clore la discussion. On les retrouve sur les fresques, les bas-reliefs, les vases peintsÉ

-     LÕauteur grec Hr—dotos affirmait en tout cas quÕil y avait des tribus de nains au niveau des cataractes du Nil supŽrieur. Selon un autre auteur antique, Ktsias, ces derniers mesuraient moins dÕun mtre et Žtaient velus, au point quÕen les caressant, on croyait toucher une fourrureÉ

 

 

*

*   *

 

   Hăkōn lÕepiscopus avait du mal ˆ contenir son agitation. Cela faisait maintenant plusieurs heures quÕil surveillait lՎcran en face de lui.

-     Pourvu quÕelle ait bien la croix dÕAnkh sur elle, fit-il en se retournant vers son serviteur andro•de.

   Ce dernier nՎtait pas vraiment programmŽ pour commenter ce genre de rŽflexion, aussi se contenta-t-il dÕun simple geste Žvasif ˆ lÕaide du moignon mŽtallique qui lui servait de bras droit...

 

   Le robot nÕavait cesse de ramener des instruments et des cadrans dans la pice exigu‘ qui regorgeait dŽjˆ de c‰bles et de boitiers destinŽs ˆ acheminer le signal Žlectrique vers le moniteur principal.

   Quant ˆ Hăkōn, il nÕavait dÕautre choix que de patienter en espŽrant que tout se pass‰t bien. DÕune main distraite le vieillard manipulait le "rŽgŽnŽrateur de cellules" qui pendait sur sa poitrine. Cet objet hors du temps constituait sans aucun doute la plus grande prouesse technologique de lÕEmpire romain – juste avant sa fin et les grands cataclysmes qui frapprent la plante, voici six ou sept sicles.

 

   A moins bien sžr quÕil ne se fžt agi du legs dÕune civilisation disparue, beaucoup plus ancienne, mais a Hăkōn ne le savait pas, ou ne voulait pas le savoir... Une lŽgende tenace faisait Žtat de douze "rŽgŽnŽrateurs de cellules" dissŽminŽs dans le monde entier, et dÕun treizime thŽoriquement rŽservŽ ˆ lÕempereur de Rome !

 

   Perdu dans ses pensŽes, lÕepiscopus nÕaurait pu dire exactement combien de temps il Žtait restŽ ainsi, lÕĻil rivŽ sur lՎcran qui scintillait dÕun blanc laiteux.

-     Parwus !

   Son anxiŽtŽ sÕaccrut encore lorsquÕil perut une vibration aigu‘. Sous le plancher de la salle des machines, un long sifflement avait retenti, tandis quÕun flux dՎnergie traversait son corps...

   Hăkōn porta la main au bo”tier sur sa poitrine qui lui paraissait soudainement animŽ dÕune vie propre. De grosses gouttes perlaient sur son front.

 

   Mais il se ressaisit vite et regarda autour de lui.

   ExtŽrieurement, rien nÕavait changŽ dÕaspect, la pice baignait toujours dans la mme clartŽ diffuse venue de nulle part... Et pourtant, il nÕy avait aucun doute possible, quelque chose venait de se produire !

 

   Deux jours auparavant, il avait ŽprouvŽ les mmes sensations.

-     Ankh sÕest enclenchŽe, fit-il dans un souffle, en concentrant ses efforts sur la lecture des cadrans placŽs devant lui.

Ma”tre, sÕexclama lÕandro•de en manĻuvrant un levier ˆ droite du moniteur principal, le contact a ŽtŽ rŽtabli !

 

   RŽprimant ˆ grand peine un grognement de triomphe, Hăkōn sÕempressa dÕeffectuer les connexions qui convenaient.

   Un fond de lumire Žblouissante occupait toujours lՎcran, jusquÕau moment o surgirent les silhouettes de plusieurs personnages en tenue de spŽlŽologues. On les voyait maintenant de dos. Un minuscule point lumineux dans le noir de la galerie Žtincelait, puis disparaissait en cadence, sans doute sÕagissait-il de la lampe dÕun garde, laissŽ en faction ˆ lÕentrŽe du tunnel.

Cela correspond bien ˆ la crypte de Kliop‰trā, souffla le vieillard dont les muscles Žtaient encore tendus. Ses yeux bržlaient dÕune fivre inhabituelle.

 

   Parwus confectionna ˆ la h‰te une bande dÕenregistrement ˆ lÕintention de son ma”tre.

-     Voici les dernires minutes de prise de vue, juste avant que le groupe ne sÕengage dans le souterrain...

-     Merci, fit encore lՎpiscopus, en dŽcouvrant les images.

 

 

*

*  *

 

   Autour dÕAł-Poitoū, les archŽologues et journalistes nՎtaient dŽsormais plus que six, un garde Žtant restŽ en haut du couloir. Quant aux autres participants de lÕexcursion, ils avaient regagnŽ lÕair libre sous la conduite dÕun assistant-fouilleur.

   Etaient prŽsents, en dehors du chef musŽologue : Pam-Hehla, HŒ-Dridý, Űl-Tser—r et DŲ-Šlex, ainsi que les journalistes ĞŒ-dich et Rey-nolđ, celui qui arborait la casquette du journal "Durban Gazette".

 

-     A vos casques, messieurs ! intima Pam qui avait fini dÕenfiler sa combinaison dÕarchŽo-spŽlŽologue.

Oui, complŽta HŒ-Dridý, car certaines pierres de la vožte sont en Žquilibre instableÉ Rien de grave, aucun accident ne sÕest encore jamais produit, mais vous comprendrez quÕil vaut mieux prendre toutes les prŽcautions nŽcessaires !

 

   Aprs avoir parcouru – en courbant lŽgrement le dos pour les plus grands – une cinquantaine de mtres sur un terrain glissant en pente douce, le petit groupe arriva jusquՈ une herse qui en fermait le passage.

-     Cela nÕa pas ŽtŽ trs compliquŽ de lÕouvrir, expliqua Ał-Poitoū, mme pour la premire Žquipe parvenue jusquÕici, car vous dŽcouvrez ici-mme la solutionÉ!

   DÕun geste de la main droite, il dŽsignait la vožte et les parois de la galerie. On pouvait y admirer de grands panneaux peints dÕhiŽroglyphes, certains trs colorŽs.

 

-     Encore faut-il savoir lire tous ces signesÉ insinua ĞŒ-dich qui avait disposŽ son appareil photographique sur un trŽpied et prenait des clichŽs des plus belles sŽries dÕidŽogrammes, notamment les cartouches royaux.

Avez-vous assez de lumire ? sÕenquit HŒ-Dridý, sinon je peux augmenter la puissance des ampoules : il y a lˆ un modulateur de dŽbit Žlectrique !

 

   En effet, le souterrain avait ŽtŽ ŽquipŽ de lampes, des deux c™tŽs de la herse. Un peu en contrebas, ˆ une vingtaine de mtres, on pouvait dŽjˆ voir lÕentrŽe du caveau o reposaient la reine Kliop‰trā et Ant—nius, son amant romain.

-     Cela ira, rŽpondit-il, mais je voudrais bien savoir comment vous allez faire pour actionner la herse... Et ensuite, je mettrai en route ma camŽra !

-     CÕest trs simple, nous avons installŽ un systme ˆ poulie qui fonctionne ˆ lÕaide du moteur ˆ essence que vous voyez en dessous du commutateur principalÉ

-     Mais, sÕinterposa Űl-Tser—r, ne vaudrait-il pas mieux utiliser dans ce but laÉ clŽ dÕAnkh que Pam dit avoir trouvŽe ˆ lÕentrŽe de la galerie sous le Sphinx ?

-     Pourquoi pasÉ acquiesa Ał-Poitoū du bout des lvres, en constatant que lՎtudiante avait dŽjˆ lÕobjet en main.

Merci de votre accord, cher collgue, je tenais en effet ˆ voir ce mŽcanisme en pleine actionÉ Des "onde de forme", vous disiez ?

 

   Bon grŽ mal grŽ, le chef musŽologue prit son parti de profiter de la prŽsence du petit groupe pour retenter la mme expŽrience que deux jours auparavant, sous le plateau des pyramides. Il prit la clŽ dÕAnkh des mains de Pam et chercha des yeux lÕidŽogramme, ou le dessin qui pouvait lui correspondre...

-     Comment avait fait lՎquipe de chercheurs, voici vingt ans ? chuchota-t-il ˆ lÕadresse de son assistant HŒ-Dridý.

-     Ils avaient utilisŽ un appareil gŽnŽrateur de sons, rŽpondit ce dernier. Mais voyons ce que disent les hiŽroglyphesÉ

Oui, commenta Ał-Poitoū pour meubler le temps utilisŽ par HŒ-Dridý ˆ trouver un dessin convenant. Si la levŽe de la herse est possible avec des sons, cela devrait lՐtre Žgalement au moyen dÕun objet adaptŽ, capable dՎmettre par lui-mme une Žnergie vibratoire, en fait une vŽritable "onde de forme" dŽclenchant par simple contact le mŽcanisme dÕouvertureÉ

 

   Il toussota plusieurs fois pour sՎclaircir la voix, mais aussi pour donner du temps ˆ son assistant, toujours en qute dÕune sŽrie dÕhiŽroglyphes adŽquats. Logiquement, ceux-ci devraient tre situŽs sous la vožte qui, en cet endroit, Žtait sensiblement plus haute quÕailleurs dans le rŽseau souterrain.

-     Si tout marche comme nous lÕespŽrons, la croix dÕAnkh par sa simple forme suffira ˆ Žmettre les ondes qui feront marcher le mŽcanisme dÕouverture, quelque part au dessus de nos ttes.

-     Car la vožte nÕa pas encore fait lÕobjet dՎtudes dans ce but ? sՎtonna le journaliste de la "Durban Gazette", dŽclenchant par la mme occasion des murmures ŽtonnŽs chez les autres personnes prŽsentes.

-     Non, reprit HŒ-Dridý qui venait de terminer son inspection des hiŽroglyphes. Mais comme me le confiait lÕarchŽologue chef de chantier, la prioritŽ a surtout ŽtŽ donnŽe ˆ dŽgager les structures du MausolŽe en surface. Manque de crŽdit, sans douteÉ

   Levant les yeux vers le plafond de la galerie, il ajouta :

Il y aurait des mtres cubes de roche ˆ dŽblayerÉ sans compter que le mŽcanisme nÕest peut-tre pas lˆ o on le croit !

 

   LÕattention du petit groupe se reporta sur lÕinspection des hiŽroglyphes.

-     QuÕavez-vous trouvŽ lˆ, HŒ-Dridý ? sÕenquit le chef musŽologue.

Ma foi, rŽpliqua ce dernier en poussant un soupir de circonstance, les idŽogrammes semblent muets ˆ ce sujetÉ

 

   Il avait ˆ peine fini de prononcer ces mots quÕun bourdonnement Žtrange rŽsonna autour dÕeux. InterloquŽs, les membres de lՎquipe se regardrent, cherchant ˆ comprendreÉ Une machine dissimulŽe quelque part dans la roche sՎtait mise en marche.

   Pourtant, au bout de quelques secondes, tout bruit cessa tandis quÕun silence pesant sՎtablissait sur lÕassistance...

 

 

*

*   *

 

 

-     Mais que diable se passe-t-il ?

   La transmission avait ŽtŽ coupŽe. Poussant un juron dans une langue quÕil Žtait sans doute le seul ˆ conna”tre, Hăkōn se leva de son sige avant de sÕapprocher de lÕandro•de qui, fŽbrilement, revŽrifiait encore ses appareils.

 

-     Nous ne recevons plus lÕonde porteuseÉ En tout cas, la panne ne vient pas de nous !

-     Ankh ne fonctionne pas comme il le faudrait, reprit lՎpiscopus. Peut-tre est-ce en rapport avec le franchissement de la herse ? SÕil y a un problme, cela devrait appara”tre sur nos capteurs...

Je vais aller voir, promit le robot en quittant ˆ nouveau la salle de commandement.

 

   RestŽ seul, Hăkōn se remŽmora les ŽvŽnements des deux jours passŽs.

   Tout avait dŽbutŽ par une premire alarme quand les trois archŽologues avaient pŽnŽtrŽ dans la salle souterraine o se trouvait le monolithe de granit, ˆ peu de distance du grand Sphinx.

 

   En fait, les instruments de contr™le avaient dŽjˆ dŽtectŽ lÕintrusion des archŽologues au moment de leur passage sous la herse, mais lÕandro•de Parwus nÕavait pas relayŽ lÕinformation, prŽfŽrant laisser dormir son ma”tre.

Ankh sՎtait enclenchŽe ! se souvint le vieillard. Et ce nՎtait pas nÕimporte quelle reproduction de la clŽ, mais celle quÕutilisait jadis le Grand Prtre de Ptah !

 

   LՎpiscopus se leva pour aller se servir un verre de "xolt", un lŽger euphorisant, tout en poursuivant son dialogue solitaire.

 

Mais comment cette Pam a-t-elle fait pour trouver lÕAnkh ?

 

   Cela avait son importance, car sans cette clŽ, le trio aurait dž rebrousser chemin : Ał-Poitoū, HŒ-Dridý et Pam-Hehla ne seraient jamais arrivŽs jusquՈ la salle du monolithe ! Et la jeune femme nÕaurait pas dialoguŽ avec luiÉ QuÕallait-elle faire maintenant de toutes ces rŽvŽlations ?

 

Et comment se fait-il quÕelle ne savait rien de la "civilisation des touristes" ?, comme Hăkōn lÕappelait.

 

   A une Žpoque, en effet, qui avait durŽ moins dÕun sicle, tout le plateau de Gizeh avait ŽtŽ envahi par des milliers de gens, venus soit en chameau, soit en vŽhicule autotractŽ, pour contempler les Pyramides et le Sphinx ! DÕaprs les Žmissions de radio et de tŽlŽvision qui furent alors captŽes par la station, toute la plante aurait connu un grand rush industriel et technologique, le nombre des humains avait crž de faon exponentielle jusquՈ atteindre les 7 ou 8 milliards dÕindividusÉ

 

   Puis dÕun coup, plus rien !

   Il avait fallu attendre ces derniers mois pour revoir des "gens de la surface" en train de prospecter sur le plateauÉ Ensuite, tout sՎtait accŽlŽrŽ, il y a deux jours, quand Pam et les deux archŽologues Žtaient parvenus jusquՈ la salle du monolithe – gr‰ce ˆ la clŽ dÕAnkh.

 

   Maintenant lՎtudiante se trouvait avec un petit groupe de chercheurs et de journalistes dans le MausolŽe dÕune reine dÕEgypte qui avait vŽcu peu avant la fin de lÕEmpire romain...

 

   La clŽ dÕAnkh servait de relais pour la retransmission des images.

   Bien sžr, la coupure qui venait de survenir avait rŽveillŽ en lui de bien mauvais souvenirs. Comme ce jour funeste de dŽcembre 2012 o toute communication avec Rōma avait ŽtŽ rompueÉ

 

   Mais dŽjˆ Parwus revenait.

-     Tu as mis tout ce temps pour vŽrifier quelques circuits ? apostropha Hăkōn lÕandro•de qui marchait en tra”nant derrire lui lÕune de ses jambes mŽtalliques qui menaait de se dŽtacher...

-     Ca y est, fit lÕautomate de sa voix bien huilŽe. Je suis arrivŽ ˆ rŽtablir le contact radiomŽtrique et ˆ rŽactiver la machine qui devrait permettre, dÕici quelques minutes, lÕouverture de la herse sous le MausolŽe !

Bravo, rŽpondit Hăkōn, visiblement soulagŽ. On va enfin pouvoir lancer la sŽquence avec lÕhologramme du 13me cr‰neÉ!

 

   Et dÕun geste bien prŽcis de la main, il fit sauter le scellŽ dÕune sorte de disquette en mŽtal, avant dÕintroduire celle-ci dans la fente correspondante du moniteur devant lui.

 

Ad majorem Imperii gloriam !  souffla-t-il en prenant une pose bien ŽtudiŽe.

 

 

 

 

CHAPITRE  XV

 

   Ał-Poitoū manipulait assez gauchement la croix dÕAnkh. Il avait dŽjˆ essayŽ de la plaquer contre la herse, puis contre la paroi, mais rien nÕy faisait... Devinant la moquerie gagner progressivement les deux journalistes de lՎquipe, il voulut restaurer son prestige dÕhomme de science en prŽcisant :

-     Nos recherches sur les "ondes de forme" et la connaissance quÕen avaient les Anciens, en sont encore ˆ leur tout dŽbut. Cela explique ces divers t‰tonnementsÉ

-     Paralllement, nous Žtudions les textes Žcrits qui nous ont ŽtŽ transmis depuis prs dÕun millŽnaire, ajouta HŒ-Dridý. Mais beaucoup dÕentre eux ont ŽtŽ bržlŽs lors de lÕincendie de la fameuse Bibliothque dÕAl-İksăndēr, non loin dÕici !

-     De tous ces manuscrits, il ne reste malheureusement pas grand chose. Certains textes auraient pu nous en dire long sur le vŽritable niveau de connaissance scientifique quÕavaient atteint les AnciensÉ soupira Pam-Hehla. On pense notamment que cette fameuse Bibliothque contenait les clŽs essentielles de lÕalchimie, cette science qui donnait le secret de la fabrication de lÕor et de lÕargent, ou leur "transmutation" ˆ partir dÕautres mŽtaux !

-     Si certains documents ont survŽcu jusquՈ notre Žpoque, intervint ĞŒ-dich qui semblait en savoir long dans ce domaine, cÕest probablement parce quÕils ont ŽtŽ cachŽs par des groupes dÕinitiŽs, voulant sÕopposer ainsi ˆ lÕobscurantisme religieux, pour qui de tels recueils Žtaient lÕĻuvre du Diable !

-     Oui, reprit Ał-Poitoū, heureusement que face ˆ la destruction du Savoir, des hommes ŽclairŽs ont toujours su faire face aux intolŽrants et fanatiques se rŽclamant dÕune foi ou des prŽceptes dÕun livre "supranaturel"É

-     Un autre exemple du pouvoir de nuisance des religions – ds quÕelles atteignent une certaine dimension politique – nous est fourni en ce moment par les communautŽs de Hollybies dans le mondeÉ intervint le journaliste de la "Durban Gazette".

-     Je ne vous le fais pas dire ! ajouta Űl-Tser—r qui avait fait des expŽriences rapprochŽes en ce domaineÉ

-     Bien entendu, reconnut Pam, cette critique concerne les groupes de pouvoir structurŽs, et nÕa rien ˆ voir avec la dŽmarche personnelle de celui ou celle qui dŽsire durant sa vie terrestre accŽder ˆ un plus haut degrŽ de spiritualitŽÉ La vision de ces gens nÕest pas "apocalyptique", mais participe bien au contraire au Salut du genre humain tout entier !

La majoritŽ des cataclysmes qui freinent la marche en avant de lÕhumanitŽ – et provoque la fin des civilisations – provient quand mme de facteurs externes ˆ notre TerreÉsans aucun doute dÕorigine cosmique ! rŽtorqua Ał-Poitoū qui venait de faire tomber la clŽ dÕAnkh.

 

   Avec un juron de circonstance, il se baissa pour ramasser la relique, mais retira vite sa main, car lÕAnkh sՎtait mise ˆ vibrerÉ

-     Diantre, sՎcria HŒ-Dridý interloquŽ, peut-tre vaut-il mieux ne pas y toucher ?

-     Oui, attendons de voir ce qui va arriver, suggŽra le chef musŽologue.

Le bourdonnement ˆ lÕintŽrieur de la vožte a repris, fit remarquer Pam. CÕest sans doute le prŽlude ˆÉ

 

   Un grincement suivi de cliquetis mŽtalliques lÕinterrompit. CՎtait comme si lÕon remontait un seau rempli dÕeau dÕun vieux puits campagnard. La herse Žtait en train de se soulever, puis elle se rabattit sous la vožte, dans une position haute qui permettait le passage de la petite Žquipe.

-     Tiens, ajouta encore la jeune femme, ce nÕest pas tout ˆ fait le mme systme quՈ Gizeh !

-     Oui, ici la herse se rabat et nÕest pas "avalŽe" par la roche, prŽcisa Ał-Poitoū. On dirait que ce dispositif est plus simple ici, par rapport ˆ celui que nous avons "expŽrimentŽ" sous le plateau des Pyramides, moins sans doute pour des raisons de technicitŽ que pour des problmes pŽcuniersÉ De toute faon, nous nous trouvons sous ce MausolŽe ˆ une Žpoque plus tardive, par rapport au site de Gizeh : peut-tre certains savoirs de la Haute-AntiquitŽ sՎtaient-ils dŽjˆ perdus ? En tout cas, la clŽ dÕAnkh a encore marchŽ, preuve des liens qui existaient entre la civilisation des Pyramides et lÕEgypte grŽco-romaine des PtolŽmŽeÉ

-     Qui en aurait doutŽ ? insinua ĞŒ-dich.

Je voulais souligner quÕune technologie aussi sophistiquŽe avait pu se maintenir trs longtemps dans la rŽgion – et cela, sans que le savoir-faire des premiers peuples du Nil ne perde ! rŽtorqua le savant en faisant signe au petit groupe de continuer ˆ avancer.

 

   Quelques instants plus tard, tout le monde avait rejoint le caveau qui abritait les sarcophages richement dŽcorŽs de la reine dÕEgypte Kliop‰trā et dÕAnt—nius, le gŽnŽral romain.

 

 

*

*  *

 

   Dans son laboratoire souterrain, le vieillard aux longs cheveux blancs paraissait soucieux. Sur lՎcran redevenu net, on voyait maintenant les six hommes et la jeune femme en train de sÕextasier devant lÕantique tombeau, sans se douter quÕils Žtaient observŽs.

    Mais sur un autre moniteur, lՎpiscopus surveillait Žgalement la progression dÕun curseur rougeÉ

 

   Il eut un sourire forcŽ en direction de lÕandro•de.

-     CÕest cet appareil qui indique la quantitŽ dՎnergie relayŽe par la croix dÕAnkh, fit-il en se levant de son sige. Mais sais-tu exactement ce qui va se passer quand lÕaiguille parviendra en haut de lՎcran ?

Non, rŽpondit lÕandro•de. En tout cas, ce mŽcanisme correspond Žgalement au dispositif de protection qui nous isole par rapport au monde extŽrieur en nous projetant dans un espace-temps dŽcalŽ de quelques secondesÉ

 

   Parwus fit la moue, autant que cela fžt possible pour un automate, au demeurant fort endommagŽ par lÕusure des sicles.

Tout cela ne risque-t-il pas de faire imploser le systme ?

 

   En se rasseyant ˆ sa place, le vieil homme eut un geste qui se voulait rassurant.

Nous devons prendre ce risque, cÕest le seul moyen de faire parvenir assez dՎnergie au MausolŽe dÕAl-İksăndēr ! Car il va en falloir beaucoup pour que le 13me cr‰ne se matŽrialiseÉ

 

  Il eut un nouveau geste, Žvasif celui-lˆ.

En espŽrant aussi que cette Pam-Hehla ait bien les prŽdispositions psychiques requises pour cette nouvelle "vision" !

 

 

*

*  *

 

      Les murs de la chambre funŽraire – ainsi que son plafond – Žtaient ornŽs de multiples reprŽsentations graphiques, gravures et hiŽroglyphes. De part et dÕautre des deux sarcophages, des tablettes basses en bois dÕacacia Žtaient disposŽes, portant les offrandes des parfums, ainsi que des vases de nourriture pour lՉme des dŽfunts.

 

   Cet endroit avait sans doute ŽtŽ un lieu de plerinage pour les Egyptiens de lÕAntiquitŽ, car le culte des rois et des reines tenait une place primordiale dans cette sociŽtŽ, mme si Grecs et Romains avaient tentŽ eux aussi dÕexporter leurs propres dieux.

 

   Les catafalques Žtaient de granit rose, et leur pourtour garni de nombreux bas-reliefs relataient les faits et gestes des deux amants en scnes multicolores, o des pierres prŽcieuses Žtaient ench‰ssŽes, ainsi que des perles, des mosa•ques ŽmaillŽes et des verres de couleur.

 

   Comme dans beaucoup de tombes dans lÕEgypte ancienne, des reprŽsentations picturales dÕIsis et Osiris Žtaient mises bien en Žvidence sur le plafond vožtŽ surplombant les deux dŽpouilles.

 

   HŒ-Dridý profita de la solennitŽ de lÕinstant pour citer quelques phrases de circonstance.

-     Le "Necronomicon", un ouvrage Žcrit en grec ancien dont seuls quelques extraits nous sont parvenus, commence par ce couplet : Ē NÕest pas mort qui peut reposer Žternellement ; et par des puissances inconnues mme la mort peut mourirÉ Č.

-     DÕaprs ce que nous savons, expliqua Ał-Poitoū de manire plus prosa•que, Ant—nius Žtait lÕamant de la reine dÕEgypte Kliop‰trā et, quand il apprit la fausse nouvelle du suicide de cette dernire, il se donna lui-mme la mort en se jetant sur son ŽpŽeÉ DŽpitŽe, Kliop‰trā mettra ensuite fin ˆ ses jours en se faisant mordre par un serpent venimeux !

-     Cette morsure Žtait censŽe lui confŽrer lÕimmortalitŽ, prŽcisa Pam. CՎtait sans doute prŽfŽrable ˆ du poisonÉ

Pour peu que lÕhistoire qui nous a ŽtŽ transmise soit authentique ! ajouta HŒ-Dridý.

 

   LÕassistant archŽologue ne se priva pas de faire un speech complet sur la vie de Kliop‰trā, parlant aussi brivement de cette Žpoque qui vit lÕexpansion de lÕEmpire romain en Orient.

 

   Pam-Hehla lՎcoutait dÕune manire distraite. Elle connaissait bien le sujet.

   Mais depuis quelques instants dŽjˆ, une dŽsagrŽable sensation lÕenvahissait. Son regard se portait tout naturellement sur les tombes dans lesquelles reposaient les corps embaumŽs de Kliop‰trā et dÕAnt—nius, et soudain elle crut les apercevoir par transparence, ce qui bien sžr Žtait trs surprenant !

 

   La jeune femme se secoua. CՎtait comme si elle Žtait sous lÕemprise de forces mystŽrieuses. Elle demanda doucement ˆ ses compagnons placŽs ˆ c™tŽ :

Voyez-vous ce que je vois ?

 

Mais personne ne semblait tre en mesure de lui rŽpondre.

   Peu ˆ peu, une Žtrange torpeur lÕenvahissait.

   Toujours trs ŽtonnŽe, Pam-Hehla sentait ˆ ses c™tŽs la prŽsence du professeur Ał-Poitoū qui, reprenant lÕinitiative, proposait au petit groupe dÕaller admirer un peu plus loin la Ē grotte au couloir lumineux ČÉ

 

-     Ces souterrains ne manquent pas de mÕintriguer, sÕentendit-elle dire, mais je ne comprends pas dÕo vient cette lueur ?

-     A mon avis, vous tes ˆ nouveau la proie dÕhallucinations visuelles, ma chre Pam. Il nÕy a ici que des algues phosphorescentes qui ont Žlu domicile sur la paroi des galeries et qui brillent sous la lumire de nos lampes frontalesÉ

-     Mais je vois rŽellement quelque chose lˆ-bas, tout au fond, reprit la jeune femme sans se dŽmonter, faisant quelques pas dans cette direction.

Peut-tre certains dÕentre nous sont-ils plus sensibles que dÕautres ˆ lÕemprise de lÕhypnose ! se hasarda ˆ dire Ał-Poitoū, dans lÕintention dÕexpliquer ce qui se passait ˆ Űl-Tser—r et aux journalistes.

 

 

   LÕenvironnement lugubre du caveau y Žtait sans doute Žgalement pour quelque choseÉ

Ne vous inquiŽtez pas, chre enfant, lui chuchota ˆ lÕoreille le gŽant australien qui tenait ˆ rŽconforter sa compagne. Nous allons vous suivre tout doucementÉ

 

   En sortant du caveau mortuaire, le groupe sÕengageait alors sur sa gauche dans un couloir lŽgrement descendant qui – selon les indications de HŒ-Dridý – devait aboutir aprs une cinquantaine de mtres ˆ un cul-de-sac...

   De lÕaveu mme de lÕarchŽologue, cela voulait dire que le tunnel Žtait inachevŽ. En tout cas, deux colonnades de cuivre incrustŽes dans la roche en marquaient ostensiblement lÕentrŽe.

 

   ArrivŽs au delˆ dÕun certain point, tous virent le cr‰ne.

   Il paraissait flotter ˆ un mtre de hauteur. Sa couleur Žtait celle du quartz rose ; il Žmettait une lueur qui sÕinscrivait dans un halo bleutŽ de forme vaguement triangulaire.

Bien sžr, tout cela nÕest pas rŽel ! sÕexclama Ał-Poitoū qui avait repris la tte du petit groupe.

 

   Le cheminement dans la galerie Žtait aisŽ, mme pour le chef musŽologue, car le conduit tapissŽ dÕalgues phosphorescentes faisait prs de deux mtres de hauteur, et Žtait assez large pour permettre ˆ trois personnes de progresser de front.

   A sa droite et ˆ sa gauche marchaient HŒ-Dridý et le zoologue DŲ-Šlex.

 

   Les trois savants nՎtaient plus quՈ une dizaine de mtres de lÕapparition.

-     Laissez passer Pam devant ! intima Ał-Poitoū ˆ ses collgues.

Pensez-vous que ce soit vraiment prudent ? souffla Űl-Tser—r qui avait saisi lՎtudiante par lՎpaule et cherchait ˆ la retenir.

 

   De toute faon, celle-ci sՎtait dŽgagŽe et avanait dŽjˆ. Visiblement dans un Žtat second, elle rejoignit en quelques pas lÕendroit de lÕapparition. Ses cinq compagnons se tenaient ˆ plusieurs mtres derrire elle.

 

   Pam tendit la main droite vers le cr‰ne cristallin, mais celle-ci le traversa comme si de rien nՎtaitÉ Il sÕagissait bien dÕun hologramme !

   LÕexpŽrience Žtait ˆ ce point satisfaisante quÕelle voulut essayer autre chose.

 

   Sur le front et les joues de la jeune femme, de grosses gouttes de transpiration perlaient. Ses yeux se plissrent involontairement au moment o elle tenta dÕempoigner le cr‰ne des deux mains.

CÕest Žtrange, dit-elle tout haut. Je sens comme une rŽsistance !

 

   Puis elle se tut, car tout cela dŽpassait son entendement. Chacun ˆ leur tour, ses compagnons la dŽvisagrent, non sans effarement. Pam revint alors sur ses pas. Une acre odeur dÕozone remplissait la galerie.

   Ał-Poitoū Žtait livide.

-     Vous nous avez causŽ une de ces frayeurs !

Reculez-vousÉ se ravisa-t-elle. Le charme agit encore !

 

   DÕun geste rapide, la jeune femme remit la croix dÕAnkh dans lÕune de ses poches. La clŽ fit encore entendre un son plaintif, comme un diapason...

 

 

CHAPITRE  XVI

 

   De tout temps, les potes lÕont chantŽ : la musique des sphres et des formes est omniprŽsente dans lÕuniversÉ Les ondes ŽlectromagnŽtiques produisent des vibrations et parfois une mŽlodie. Pour qui sait y prter attention, mme les Žtoiles pulsantes font entendre leurs chants ! Ces Žtranges mŽlopŽes se rŽptent dans les prires psalmodiŽes par certains groupes humains.

 

   Le couloir dans la roche sous le MausolŽe donnait lÕimpression de sՐtre sensiblement Žlargi. Les algues phosphorescentes incrustŽes dans la paroi, illuminaient magiquement lÕendroit.

   AidŽ dÕune loupe, DŲ-Šlex sՎtait mis ˆ examiner la structure de cet enchevtrement bizarre de filaments verd‰tres. Ses compagnons marchaient a et lˆ, sans but apparent bien prŽcis...

 

   On se serait cru sur la scne dÕun thŽ‰tre surrŽaliste !

 

   ProstrŽ dans un coin, HŒ-Dridý semblait rŽciter des formules magiques, dÕautres diront, des incantationsÉ mais en fait, aucun son ne sortait de ses lvres !

   Tout Žtait irrŽel, lÕun des journalistes prenait des notes sur un calepin. Arpentant le sol, Űl-Tser—r faisait mine de dŽlimiter un pŽrimtre de recherche pour ses fouilles. Le palŽontologue avait sorti de sa trousse un pinceau et un scalpel.

 

   Un peu plus loin, Ał-Poitoū recherchait sa compagne du regard, quand il la trouva seule, lÕAnkh ˆ la main, mais les yeux dans le vague...

   LÕonde-pensŽe en provenance de lÕesprit cristallin sՎtait brusquement tarie, dÕo ce regard Žtrange o se reflŽtait une grande tristesse.

 

-     Hello, Pam, que faites-vous lˆ ? Vous ne voulez donc pas venir avec nous ? On nous attend ˆ Al-İksăndēr ! Rappelez-vous, nous avons ŽtŽ invitŽs au Centre Universitaire pour la grande soirŽe des archŽologues !

-     Je sais, fit-elle. Justement, je rangeais mes affaires.

Vous nÕavez pas lÕair en grande formeÉ

 

   LՎtudiante sourit distraitement, lui confiant quÕelle souffrait encore dÕune violente migraine.

Mais a va mieux ! susurra-t-elle.

   Avant quÕelle nÕait pu esquisser un geste, le chef musŽologue lÕavait saisie par la taille et lÕembrassait.

L‰chez-moi, protesta-t-elle, vous me faites mal !

   Mais cՎtait bien sžr pour la forme... Esquissant un sourire mouillŽ de quelques larmes, Pam se blottit contre la robuste poitrine du gŽant australien.

 

   HŒ-Dridý qui sÕapprochait du duo toussota discrtement, puis changea de direction, choisissant dÕaller rejoindre ĞŒ-dich qui sՎvertuait ˆ prendre des photos de ses compagnons qui sÕadonnaient ˆ des activitŽs imaginaires...

 

   Comme tous les autres, il sՎtait depuis longtemps aperu du tendre penchant quՎprouvait le chef musŽologue pour la jeune femme.

   Ce dernier qui avait dÕhabitude une grande facultŽ dՎlocution, ne trouvait pas pour lÕinstant les mots quÕil convenait de dire en ce genre de situation. Timide et hŽsitant, lÕindex sur les lvres, il fit signe ˆ son assistant de ne rien faire qui pžt troubler la sŽrŽnitŽ de lÕinstant...

 

   Un peu plus loin, Rey-nolđ, le journaliste qui arborait la casquette de la "Durban Gazette" fit alors tout haut une rŽflexion qui parut Žtonner les personnes prŽsentes.

-     Mais o est donc passŽ le cr‰ne ?

On dirait quÕil sÕest volatilisŽ, constata ĞŒ-dich en rangeant le trŽpied de sa camŽra dans une grande housse en plastique noir. Heureusement que jÕai pu prendre quelques photos, sinon personne ne va jamais nous croire !

 

   Tout ˆ leurs pensŽes, les six hommes et la jeune femme refirent en sens inverse le chemin quÕils avaient parcouru dans les souterrains du MausolŽe.

   Une dizaine de minutes plus tard, saluŽs par le garde restŽ en faction, le petit groupe sÕapprtait ˆ refaire surface dans la pŽnombre feutrŽe de la salle du Labyrinthe.

 

   Ce faisant, ils rŽintŽgraient le monde du rŽel. Mais pour combien de temps encore ?

 

 

*

*   *

 

NÕaie donc pas cet air crispŽ, fit Hăkōn dÕune voix quÕil voulait convaincante. Ce ne sont lˆ que quelques vibrationsÉ

 

   DÕun geste de son moignon de main droite, lÕandro•de dŽsignait un cadran sur lequel dŽfilaient ˆ toute vitesse des chiffres lumineux.

-     Quelque chose ne va pas. Nous recevons un trop-plein dՎnergie en retour !

-     Elle a remis lÕAnkh dans sa poche... Attendons que le groupe rejoigne la salle du Labyrinthe ! CÕest alors que lÕon saura si tout peut se dŽrouler comme prŽvuÉ

-     Oui, rŽpliqua le robot, docile. Il nÕempche que nous commenons ˆ tre rudement secouŽs.

Fichtre, tu as raison ! Mais cÕest juste comme un lŽger sŽisme. Il y en a souvent sur le plateau, et les instruments sont prŽvus pour tenir le coupÉ

 

   Un long silence sÕensuivit, durant lequel aucune pensŽe cohŽrente ne vint ˆ lÕesprit de Hăkōn, prŽoccupŽ plus quÕil nÕen laissait para”tre par lՎvolution de la situation.

   LՎpiscopus ne pouvait quÕespŽrer que la clŽ dÕAnkh jou‰t bien son r™le en redistribuant ˆ bon escient lՎnergie vers le systme de gestion des informations.

 

   Sous le MausolŽe de Kliop‰trā et Ant—nius, se trouvait en effet un ancien centre de transmissions de lÕEmpire romain. CÕest ce qui restait, aprs tous ces sicles, de la Ē mŽmoire Č de cette antique civilisation. Les donnŽes y Žtaient stockŽes dans des archives numŽriques quÕil convenait maintenant de rŽactiverÉ

 

   Hăkōn ne savait pas tout sur les systmes informatiques qui avaient ŽtŽ installŽs lˆ-bas par les instances scientifiques de lÕEmpire, bien avant quÕil ne reoive son initiation comme Žpiscopus.

   Sans doute ignorait-il encore beaucoup de faits historiques en rapport avec les dŽbuts de lÕEmpire romain, au-delˆ des clichŽs habituels, comme lÕhistoire lŽgendaire de ses fondateurs Romulūs et RēmusÉ

 

   Une question quÕil se posait souvent concernait la ou les civilisations qui avaient prŽcŽdŽ lÕEmpire. On lui avait toujours dit – et cÕest ce quÕon trouvait dans les livres dÕHistoire que chacun pouvait lire ˆ lՎcole ou dans les bibliothques – que des tribus barbares rŽgnaient auparavant sur lÕEurope. Sans cesse en train de guerroyer les unes contre les autres, elles pratiquaient le nomadisme, changeant frŽquemment de territoires de chasse.

 

   Quant aux origines de lÕhomme proprement dit, on les situait gŽnŽralement – faute de mieux - dans les cavernes de lՏre Tertiaire, ˆ lՎpoque o de gros animaux quadrupdes habitaient la Terre...

 

   Mais dÕautres explications "avaient cours" dans les cercles dÕinitiŽs, et Hăkōn lui-mme savait par ses investigations personnelles sous le plateau des Pyramides, quՈ un certain moment une grande civilisation – qui nՎtait pas encore lÕEmpire romain – sՎtait dŽveloppŽe ˆ la surface de la planteÉ Le site de Gizeh avait alors ŽtŽ, en quelque sorte, le "nombril" du monde, au centre gŽographique des terres immergŽes !

 

   Son regard se reporta vers lՎcran en face de lui sur lequel on voyait le petit groupe autour dÕAł-Poitoū rejoindre la salle du Labyrinthe.

 

La transmission des connaissances fait partie des attributions liŽes ˆ ma charge dՎpiscopus, rŽpŽta pour la Žnime fois de la journŽe le vieillard, dont les blancs sourcils broussailleux sՎtaient brusquement froncŽs, signe dÕune Žmotion intense.

 

   Ces paroles nՎtaient pas vraiment destinŽes ˆ lÕandro•de qui avait depuis longtemps pris lÕhabitude des monologues parfois incohŽrents de son ma”tre. Ce dernier poursuivit dÕailleurs en abordant un autre sujet.

 

-     Tu peux me croire, Parwus. CÕest un cerveau – et pas seulement lÕimage dÕun cr‰ne – qui sÕest matŽrialisŽ tout ˆ lÕheure au fond de la galerieÉ Il contient en lui toute la mŽmoire de lÕhumanitŽ !

-     Est-il composŽ de substance organiqueÉ ? se contenta de rŽpondre le robot dont les circuits Žlectroniques Žtaient soumis ˆ rude Žpreuve.

Oui, fit Hăkōn aprs un court temps de rŽflexion. Bien sžr, il sÕagit dÕun contact psychique, mais ˆ lÕorigine, il y a bien dž exister un vŽritable cerveau !

 

   Un choc violent et le dŽclenchement dÕun signal dÕalarme firent bondir le vieillard hors de son sige.

-     Ca se g‰te, mais bon, cela ne devrait plus durer trop longtemps ! De toute faon, nous ne pouvons rien faireÉ

   Hăkōn nÕavait dÕautre recours que de patienter, en espŽrant bient™t pouvoir reprendre le contr™le des ŽvŽnements.

 

 

 

 

 

*

*   *

 

   Dans la grande salle hypostyle, une vive controverse avait ŽclatŽ entre les deux Žminents savants.

   Űl-Tser—r soutenait que lÕEmpire romain et sa province Žgyptienne avaient ŽtŽ la premire et seule grande civilisation ˆ avoir prospŽrŽ sur lÕensemble de la plante, aprs la pŽriode quÕon appelait PrŽhistoire (lՎpoque des chasseurs-cueilleurs, puis celle des premires implantations humaines permanentes).

 

 

Rappel de la chronologie historique dŽpeinte dans ce livre

 

          "PŽriode intermŽdiaire" et fin de lÕempire Romain : il y a 10 sicles

          Guerre de Gog et Magog : il y a 5 sicles

          Inondations catastrophiques en AmŽrique du Nord : il y a 3 sicles

          (lÕEurope est recouverte dÕune vaste toundra)

          Empire des Ē Terres du Sud Č : depuis 2 sicles

 

LÕaction se passe en lÕan de rŽfŽrence 997

(ou 2555 aprs la fondation de Rome)

 

 

   A lÕopposŽ, Ał-Poitoū partait du principe que des catastrophes rŽpŽtŽes avaient ŽmaillŽ lÕhistoire de lÕhumanitŽ. Plusieurs grandes civilisations se seraient ainsi succŽdŽes sur Terre....

 

   Voici dix sicles - ou beaucoup moins selon les historiens du courant "rŽcentiste", lÕEmpire romain avait ŽtŽ prŽcipitŽ dans sa perte par une sŽrie dՎpisodes cataclysmiques. Ensuite, il y a eu ce que les historiens ont appelŽ la Ē Guerre de Gog et Magog Č, voici 5 sicles environ.

 

-     Mais tous ces racontards ˆ propos de prŽtendus cataclysmes cosmiques nÕont pas lieu dՐtre, Žructa Űl-Tser—r, visiblement hors de lui. Le ciel au dessus de nos ttes est stable et lÕa toujours ŽtŽÉ Les astres cŽlestes sont bien ancrŽs dans leurs trajectoires depuis des centaines de millŽnaires, pourquoi voulez-vous que lÕun de ces gros cailloux vienne percuter la Terre ?

De nombreuses traces dÕimpacts dÕastŽro•des existent sur tout le pourtour du globe, vous ne pouvez pas le nier !

 

   Űl-Tser—r esquissa un geste de lassitude, avant de se dŽtourner ostensiblement de la discussion.

 

-     Professeur Ał-Poitoū, tes-vous certain de ce que vous affirmez au sujet de la pŽriode jusquՈ la Ē guerre de Gog et Magog Č ? sÕinterposa Rey-nolđ, le journaliste de la "Durban Gazette".

Oui, cÕest sžr quÕil y a eu alors un conflit majeur entre lÕOccident et lÕOrient, menant ˆ lÕanŽantissement rŽciproque et simultanŽ des deux civilisations, comme le soulignent la plupart des livres dÕHistoire, mais quelque chose est Žgalement venu du ciel – au sens propre sÕentendÉ

 

 

   Il sՎpongea le front et poursuivit :

 Rien ˆ voir avec une intervention divine, comme le soutiennent les Hollybies et dÕautres groupements monothŽistes, mais en lÕoccurrence, cÕest un astŽro•de qui a surgi de lÕespace interplanŽtaire !

-     Cela se serait passŽ il y a quelques sicles ˆ peine, poursuivit HŒ-Dridý qui semblait convaincu de la justesse des thses dÕAł-Poitoū. Peu de temps aprs la tragique fin de lÕEmpire romain, si lÕon en croit les historiens "rŽcentistes"É

Lˆ, je ne vous suis plus du tout ! explosa littŽralement Űl-Tser—r soucieux dÕassumer jusquÕau bout son r™le de dŽfenseur de la science officielle.

 

   Le ton de la discussion Žtait montŽ dÕun cran. Bien entendu, le palŽo-anthropologue nՎtait pas au courant des rŽvŽlations de lÕavant-veille dans les souterrains du plateau des Pyramides.

   Űl-Tser—r voulait encore sÕaventurer sur le terrain controversŽ des datations absolues – effectuŽes depuis quelques annŽes au moyen dÕisotopes radioactifs, mais jugŽes peu fiables par de nombreux chercheurs – quand son attention se reporta sur Pam.

 

Laissez-moi parcourir la voie secrte de lÕinitiation, sÕexclama tout haut la jeune femme en se postant derechef devant la premire case du Labyrinthe, matŽrialisŽe sur le sol de la salle hypostyle par une grande plaque dÕivoire blanche.

 

   Elle tenait lÕAnkh ˆ nouveau dans la main. Ał-Poitoū eut un geste dÕimpuissance. Sans doute avait-il espŽrŽ que le groupe ressort”t du MausolŽe sans pŽripŽtie nouvelle... Mais dÕun autre c™tŽ, il savait Žgalement que leur qute de vŽritŽ devait se poursuivre jusquՈ lՎtape ultime qui apporterait de prometteuses rŽvŽlations !

   Tout cela avait commencŽ quand Pam Žtait entrŽe en contact avec lÕhologramme dans la galerie aux parois phosphorescentes.

 

-     Le 13me cr‰ne, lui souffla HŒ-Dridý ˆ lÕoreille. Selon de trs vieilles prophŽties, sa dŽcouverte apporterait la connaissance des origines de lÕhomme et celle du destin de lÕhumanitŽ...

-     Mais pourquoi cette allusion au nombre Ē 13 Č ? demanda encore le journaliste de la "Durban Gazette".

Oui, sÕimmisa ĞŒ-dich. Personnellement, jÕai fait le dŽcompte et je ne trouve que Ē 11 Č cr‰nes de cristalÉ En voici dÕailleurs la liste !

 

   Il sortit une grande feuille de la housse de son appareil photographique.

 

-     Un premier cr‰ne de cristal a ŽtŽ dŽcouvert au sud de la grande ”le dÕAlbion, puis un deuxime lors de fouilles ˆ proximitŽ de lÕantique citŽ des Pār-Isis.

   Son regard se tourna vers Ał-Poitoū qui nՎtait pas Žtranger ˆ cette trouvaille. DÕailleurs le musŽologue opina ostensiblement du chef.

 

Un troisime cr‰ne a ŽtŽ mis au jour ˆ lÕest de lÕEurope, un autre ˆ lÕintŽrieur dÕun tertre tartare en SibŽrie occidentaleÉ poursuivit le photographe-cinŽaste. Un cinquime appelŽ "atlante" a ŽtŽ retrouvŽ sur une ”le de lÕAtlantique, puis deux autres en AmŽrique centraleÉ cela fait sept.

 

 

 

   Il reprit son souffle.

-     Un tout rŽcemment dans le sud de Gallia, un autre dans la rŽgion des Grands Lacs amŽricains, puis encore lÕun de ces cr‰nes au Thibēt, un autre ˆ Canberra en AustralieÉ Si je sais bien compter, cela nous fait onze cr‰nes !

-     Rajoutez celui qui nous est apparu dans la premire salle visitŽe sous les pyramides, voici deux jours, et cela fait douze, sÕempressa dÕajouter HŒ-DridýÉ Auquel il faut ajouter lÕapparition holographique de tout ˆ lÕheure. Le compte est bon ! On a donc bien treize cr‰nes...

Oui, vu comme cela, acquiesa ĞŒ-dich, a peut marcher ! Nous devons nous attendre aujourdÕhui mme ˆ quelques sensationnelles rŽvŽlationsÉ

 

   Sa voix se voulait ironique, mais comme tous les autres membres de la petite Žquipe, il ne quittait plus des yeux la silhouette svelte de Pam-Hehla qui marchait le long du tracŽ blanc du Labyrinthe. Bient™t elle allait atteindre la dernire case...

 

*

*   *

 

   LՎpiscopus prit conscience en lui dÕun sentiment de rŽelle impuissance.

   Sur sa poitrine, le bo”tier mŽtallique du "rŽgŽnŽrateur de cellules" pulsait furieusement. Le vieil homme enleva le couvercle et en observa les mŽcanismes. Tout paraissait normal, mme si un faible grŽsillement se faisait toujours entendre.

   CÕest cet appareil qui le reliait ˆ la vie, songeait-il.

 

   Sans doute un rayonnement Žmis par lÕun des instruments Žlectroniques du laboratoire avait-il interfŽrŽ un instant avec le bo”tier, mais lÕheure Žtait ˆ des prŽoccupations plus pressantes : en effet, les vibrations dans la salle de contr™le sÕintensifiaient et le sol semblait par intermittence se dŽrober sous ses piedsÉ

 

   Hăkōn reporta son attention sur lՎcran en face de lui.

   Tout dÕun coup, une sorte de masse gazeuse verd‰tre se mit ˆ emplir tout son champ de vision. CÕest tout juste sÕil pouvait encore voir quelques mches de la chevelure dÕor de la jeune femme. Celle-ci Žtait parvenue pratiquement au centre du Labyrinthe...

 

-     Par les grands dieux de lÕOlympe, fit-il ˆ lÕadresse de son robot andro•de. Que se passe-t-il encore ?

Ma”tre, il semblerait que le plasma biologique ˆ lÕintŽrieur des postes vidŽo et des instruments de transmission soit en train de fondreÉ Cela vient sans aucun doute du rayonnement qui nous enveloppe et des nombreuses secousses !

 

   LÕautomate eut une sorte de rictus, amplifiŽ par une fissure qui venait de sÕouvrir dans le prolongement de sa bouche artificielle...

Moi-mme, je commence ˆ avoir des problmes au niveau de mon systme OS-X ! confia-t-il de sa voix mŽtallique qui avait pris pour la circonstance un timbre pathŽtique.

 

   Tout dÕun coup, alors quÕils sՎtaient levŽs pour procŽder ˆ des rŽglages, lÕhomme et le robot furent violemment projetŽs sur le carrelage de la salle de contr™le.

   Ce qui se passa ensuite fut proprement ahurissant.

 

CHAPITRE  XVII

 

   Sous lÕaction des rayons de lÕAnkh, une trappe venait de sÕouvrir...

   Au milieu de la grande salle du Labyrinthe, une entrŽe secrte Žtait apparue, permettant ˆ une personne seule de descendre un escalier en pierre jusquՈ une profondeur estimŽe ˆ trois mtres. De la lumire blanche et crue jaillissait dÕune sorte de crypte en contre-bas.

 

   Avant de sÕy engager, Pam fit un signe au professeur Ał-Poitoū qui la rejoignit en quelques grandes enjambŽes – sans passer par la case dŽpart – ce qui lui valut une rŽflexion courroucŽe de la part de la jeune femme ! Mais le chef musŽologue nÕen eut cure et entra ˆ sa suite dans le trou bŽant.

   Le rŽduit dans lequel ils pŽnŽtraient avait une forme carrŽe et mesurait environ 4 m de long sur 4 m de large. Il semblait avoir ŽtŽ taillŽ dans du marbre rose ; les murs Žtaient nus, le sol uni et lisse.

 

   Entre les mains de Pam, la clŽ dÕAnkh se remit ˆ trŽpider, comme si elle avait une existence propre. Le savant et son Žtudiante allaient se concerter sur la conduite ˆ tenir quand ils remarqurent au dessus de leurs ttes un miroir fixŽ au plafond qui rŽflŽchissait leurs silhouettes...

 

   Mais en quelques secondes, leurs corps et leurs vtements devinrent transparents, laissant seulement voir le contenu de leurs poches et la clŽ dÕAnkh que la jeune femme tenait fermement ˆ la main...

   Le professeur ne parut mme pas surpris. CÕest tout juste sÕil avait jetŽ un coup dÕoeil ˆ la scne.

 

-     Est-ce que nous sommes en danger ici ? demanda Pam dont le visage rŽflŽtait un certain trouble.

-     Pas du tout, rassurez-vous ! Il ne sÕagit que dÕune projection. Rien de bien extraordinaire, mme si cette technologie mÕest tout ˆ fait inconnue...

En tout cas, cÕest gŽnial ! poursuivit lՎtudiante qui semblait avoir recouvrŽ tous ses esprits.

 

   Elle eut un geste large de la main.

Nous avons autour de nous la preuve tangible quÕune grande civilisation technologique a autrefois prŽcŽdŽ la n™tre !

Peut-tre ne vivons-nous quÕune sorte de rve ŽveillŽ, insinua Al-Poitou. Quand nous remonterons en surface, il se pourrait que tout disparaisse... comme tout ˆ lÕheure, lÕhologramme du cr‰ne de cristal !

Mais les archŽologues et techniciens de lՎquipe dÕAl-İksăndēr  pourront venir ˆ leur tour Žtudier ces stupŽfiants mŽcanismes ?

SÕils ne sՎvanouissent pas ˆ tout jamais... ! reprit le savant qui se frottait le dos, endolori aprs ses nombreuses escapades ˆ travers les couloirs et souterrains, depuis lÕavant-veille sous le plateau des Pyramides.

 

   Cela se voyait ˆ lՎcran : la peau noire dՎbne du gŽant australien avait ŽtŽ soumise ˆ rude Žpreuve depuis plusieurs jours. Son torse nu portait les traces de multiples ecchymoses.

Mazette, fit-il en sÕauto-contemplant – sans oublier de jeter un coup dÕoeil aux formes gŽnŽreuses de sa compagne, dŽvoilŽes par le mme ingŽnieux dispositif...

Taisez-vous, jÕai cru entendre quelque chose ! chuchota la jeune femme qui avait les mains moites et le coeur battant.

En effet, confirma le savant, on dirait lÕappel dÕun cor au loin, ou dÕun olifant...! Cela rŽsonne Žtrangement au fond de cette cave.

 

   Mais le plus Žtonnant restait ˆ venir. Au dessus dÕeux, leur image avait ŽtŽ remplacŽe par une scne bien Žtrange : on pouvait voir deux hommes somptueusement habillŽs de parures Žtincelantes qui, dans la lumire de lÕaube naissante, Žtaient penchŽs sur un coffret fermŽ dont ils essayaient dÕouvrir la serrure...

Aźţlăn, fit lÕun des deux, nous avons ˆ parler sŽrieusement entre nous.

 

   Le second hocha la tte. Sa coiffe de plumes dÕun vert irisŽ avec des touches dÕor, de bleu et de rouge, resplendissait sur le fond plut™t terne de lՎcran dont la perspective sՎlargissait.

Oui, Yěsoū, rŽpondit le deuxime personnage vtu dÕune robe traditionnelle en lin. Cette clŽ semble tre la bonne.

Ouvrons le coffre, rŽpliqua-t-il.

 

   Ils sÕexprimaient en aussish. Tout au moins, cÕest ce que crurent dÕabord Pam et Ał-Poitoū, mais les lvres des deux personnages remuaient souvent ˆ contre-sens des paroles, comme dans un mauvais doublage...

 

Nous ne percevons que leur onde-pensŽe, expliqua le chef musŽologue qui suivait maintenant avec attention tout ce qui se passait sur lՎcran.

 

   Il invita sa compagne ˆ sÕaccroupir pour mieux observer la scne qui Žtait projetŽe sur le plafond de la crypte.

 

*

*   *

 

   En dŽpit des problmes quÕil rencontrait, Hăkōn persŽvŽrait dans sa volontŽ de rŽtablir entirement la communication visiophonique.

   Ses doigts tapotaient fŽbrilement sur le clavier qui le reliait au cerveau Žlectronique de la pice dՈ-c™tŽ. Ainsi espŽrait-il maintenir le contact entre lui, le MausolŽe dÕAl-İksăndēr et lÕimage qui sՎtait formŽe sous la salle du Labyrinthe.

 

Aźţlăn et Yěsoū ! soupira-t-il, les deux fondateurs de lÕEmpire ! Bien avant les personnages – sans doute inventŽs trs tardivement – de Romulūs et Rēmus... !

 

   LՎpiscopus les devinait, plus quÕil ne les voyait, sur le seul Žcran de contr™le restŽ pratiquement intact, mme sÕil Žtait toujours lÕobjet de sŽrieuses perturbations. Une sorte de protoplasme de couleur oliv‰tre masquait la majeure partie de lÕimage.

 

   Revtus dÕhabits honorifiques, les antiques pontifes prŽsidaient ˆ lÕouverture du coffre censŽ renfermer tous les secrets de lÕhumanitŽ...

 

Selon une lŽgende, commenta-t-il pour lui-mme, ce serait en fait une femme, appelŽe Pandra, qui a ŽtŽ ˆ lÕorigine des premires rŽvŽlations...

 

   Hăkōn frissonna malgrŽ la chaleur qui rŽgnait en ce moment dans la pice. Quelque chose dÕincomprŽhensible venait encore troubler la retransmission !

   Une sorte de peur lÕenvahit et ses doigts nerveux abaissrent un disjoncteur. Sans conviction, il se leva et tendit une main tremblante vers un bo”tier de commande fixŽ au mur, mais le sol trembla une nouvelle fois et le vieillard dut se rasseoir.

 

  Une sensation brutale de solitude lՎpouvanta. Du poing, il martela le clavier qui lui servait ˆ communiquer avec le cerveau Žlectronique.

 

Ma”tre, sÕinterposa le robot, vous allez dŽclencher une autre alarme et provoquer la rupture du systme qui nous approvisionne en Žnergie !

 

   La pice, brusquement, fut plongŽe dans la plus complte obscuritŽ. Heureusement, cela ne dura que quelques instants.

 

JÕaurais voulu Žviter tous ces... f‰cheux incidents, dit-il comme sÕil devait des excuses ˆ son andro•de. Mais il faut se rendre ˆ lՎvidence ! Quelque chose a attaquŽ nos composants biologiques... Une sorte de parasite ? Tous nos systmes Žlectroniques semblent avoir ŽtŽ atteints !

 

   LՎpiscopus pensa tout de suite ˆ son bien le plus prŽcieux : le "rŽgŽnŽrateur de cellules" ! Mais beaucoup dÕappareils et moniteurs de la salle de contr™le – sans oublier le gros cerveau Žlectronique de la pice dՈ-c™tŽ – contenaient Žgalement du plasma dÕorigine organique !

    Et sans doute aussi les micro-processeurs qui animaient lÕandro•de Parwus, lequel sÕaffairait toujours ˆ vŽrifier mŽticuleusement ce quÕaffichaient les cadrans...

 

Si nous savions exactement comment procŽder, nous pourrions dŽbrancher une partie des commutateurs et Žviter la production incontr™lŽe de cette masse cellulaire qui envahit tous nos instruments !

 

   Les yeux de Hăkōn se posrent avec anxiŽtŽ sur sa poitrine o pendait la breloque ˆ lÕeffigie de CŽsar. Son regard Žtait Žtrange.

 

   Pendant ce temps, la tempŽrature continuait ˆ monter rapidement dans la pice et lorsquÕelle eut atteint un certain niveau, un dispositif prŽ-programmŽ dŽclencha automatiquement lÕouverture de panneaux dans la paroi, ˆ travers lesquels des volutes de couleur oliv‰tre envahirent la salle, avant de sÕagglutiner aux murs sous la forme de grosses cloques...

 

   Les ŽvŽnements dŽpassaient les bornes du vraisemblable. Une seule explication sÕimposait : aprs avoir longtemps sommeillŽ au cĻur des structures Žlectroniques du plateau de Gizeh, un organisme multicellulaire venait de se rŽveiller, et ses spores se dissŽminaient de partout...

 

   Les traits crispŽs, le visage rougi par la chaleur et par la colre, lՎpiscopus lana un coup dÕĻil hargneux sur la gelŽe visqueuse qui apparaissait a et lˆ sur les appareils.

   Les aiguilles oscillaient de plus en plus sur les cadrans, et lÕĻil mme Žlectronique dÕun robot comme Parwus nÕarrivait plus ˆ suivre leurs mouvements  dŽsordonnŽs.

 

Mais quÕest-ce que cÕest encore que a ? hurla le vieillard en profŽrant un juron en latin.

 

   Nul langage humain ne pouvait donner un nom ˆ la chose qui se mouvait sur le carrelage, une masse gŽlatineuse verd‰tre, grosse comme un cr‰ne humain, qui avanait lentement ˆ lÕaide de tentacules...

 

   Hăkōn sentait tournoyer maladivement son esprit dŽjˆ brisŽ.

   La perspective dՐtre confrontŽ ˆ cette crŽature suscitait chez lui une rŽpulsion et un dŽgožt Žvidents.

AnŽantis-moi a ! hurla-t-il ˆ lÕadresse de son robot.

 

   Parwus marqua une certaine hŽsitation, comme sÕil cherchait ˆ relancer les circuits dŽfaillants de sa mŽmoire Žlectronique, puis il hocha son cr‰ne de ferraille – ou ce quÕil en restait – et balbutia dÕune voix cahotante :

Mais je... jÕai reu des consignes de ne jamais mÕen prendre ˆ des tres vivants !

CՎtait au moment de ta fabrication ! rŽtorqua le vieillard. Or nous sommes maintenant devant un cas de force majeure... et puis, la bestiole est constituŽe de gŽlatine !

CÕest aussi une matire organique, constata le robot, tout comme la substance qui est en train de sÕattaquer au plasma de nos installations...

Passons ! Tu crois que ce protozoaire gŽant peut se reproduire ?

Je ne sais pas, mais toutes ces cellules vont se multiplier jusquՈ ce que la pice entire finisse par tre recouverte dÕune Žpaisse couche de matire gluante...

Ce que tu viens de me dire ne me para”t gure rassurant !

 

   Mais dans lÕimpossibilitŽ de rŽagir efficacement, lÕhomme et le robot ne pouvaient quÕassister ˆ la destruction de ce qui, pendant des centaines dÕannŽes, avait ŽtŽ ˆ la fois leur lieu de vie et leur poste de travail...

 

 

*

*   *

 

Allons-nous enfin savoir la vŽritŽ ?

En tout cas, la mise en scne para”t trs symbolique, car autant que je puisse le voir, il nÕy a rien dans le coffre ! sՎtonna Ał-Poitoū.

A part ce qui pourrait ressembler ˆ une clŽ dÕAnkh... remarqua la jeune femme, ˆ laquelle aucun dŽtail nՎchappait.

 

   LÕun des personnages, celui qui se faisait appeler Aźţlăn, eut un geste large en direction de la ligne dÕhorizon o lÕon voyait se profiler quelques temples et de grandes pyramides.

Cela pourrait tre le plateau de Gizeh, avana Pam. Mais ˆ une Žpoque trs ancienne, car lÕon aperoit de grandes forts, des parcs et mme des pices dÕeau...

Et le Nil sur la gauche, complta le chef musŽologue. Mais Žcoutons ce que va dire le Grand Prtre.

 

   En effet, celui-ci avait commencŽ ˆ parler, sÕadressant ˆ un auditoire invisible. Au mme moment, lÕonde-pensŽe parvenait aux deux archŽologues accroupis dans la crypte :

 

   Ē Ces rŽflexions sont le fruit de recherches et dÕexamens minutieux. Je crois quÕelles approchent beaucoup de la vŽritŽ...

   Ē Voici bien des millions dÕannŽes, les plantes du systme solaire sont entrŽes en contact avec des masses organiques apportŽes de lÕextŽrieur par les comtes. Ces astres chevelus ont amenŽ en mme temps lÕeau et les sels minŽraux.

   Ē Enfouis dans le sol ou au fond des ocŽans, des corps vivants microscopiques se sont dŽveloppŽs, soumis aux contraintes de leur environnement, de la nutrition, de la locomotion et de la reproduction. Puis ces organismes ont grandi et ŽvoluŽ. Certains dÕentre eux, ˆ lÕaspect de gros vers, ont dŽveloppŽ une colonne vertŽbrale, ainsi quÕun cerveau globulaire et une tte osseuse pour le protŽger. Ce sont ces animalcules marins qui furent ˆ lÕorigine de lÕhomme et des vertŽbrŽs... Č.

 

Tout a, cÕest un peu la thŽorie des "germes de vie"... Au tout dŽbut existaient des crŽatures structurŽes dŽjˆ intelligentes, malgrŽ leur relative "primitivitŽ" ! murmura Ał-Poitoū ˆ lÕadresse de sa compagne.

Oui, assura-t-elle, cÕest aussi la thse qui a ŽtŽ professŽe par divers Žvolutionnistes post-darwiniens, voici un peu plus dÕun sicle... Une faon de voir les choses ˆ laquelle je souscris entirement... nÕen dŽplaise ˆ mon ma”tre de thse, le professeur Űl-Tser—r ! ajouta-t-elle avec un clin dÕoeil complice.

 

   Mais leur attention ˆ tous les deux se reporta vite vers le plafond de la crypte o le deuxime pontife appelŽ Yěsoū avait pris la "parole", montrant ostentoirement une croix dÕAnkh en tout point semblable ˆ celle que la jeune femme tenait en main :

 

   Ē Voici la vertbre initiale, partie intŽgrante du pilier Djeb, la reprŽsentation symbolique de la colonne vertŽbrale qui a permis le dŽveloppement de la station debout chez les lointains anctres aquatiques de lÕhomme !

   Ē Sa forme idŽale a toujours fait lÕadmiration des scientifiques, cÕest gr‰ce ˆ la colonne vertŽbrale que la bipŽdie sÕest maintenue chez nous autres humains, que nos mains ont pu servir ˆ faonner et ˆ actionner des outils...

   Ē Quant au gros cerveau, juchŽ tout naturellement au sommet de la colonne vertŽbrale, il a bien entendu permis lÕessor de la technologie et de la spiritualitŽ chez les nombreuses civilisations terrestres qui se sont succŽdŽ au cours des ‰ges...

   Ē LÕidŽe premire des hommes a longtemps ŽtŽ dÕatteindre la Lune et les autres plantes, mais aprs quelques essais qui avaient plut™t une valeur politique ou symbolique, les grandes civilisations ont prŽfŽrŽ se tourner vers lÕexploration mŽthodique de notre plante, ou bien, elles ont investi dans la protection active de lÕenvironnement !

   Ē La rŽpŽtition de catastrophes dans le passŽ intriguait toujours les scientifiques qui en recherchaient la cause principale dans lÕimpact dÕastres venus du cosmos. Mais il apparut vite que les civilisations prŽcŽdentes – par leurs excs – avaient Žgalement eu leur part de responsabilitŽ, notamment en prŽcipitant lÕextinction des espces animales et vŽgŽtales Č.

 

   Survinrent alors des images montrant – comme dans un film dÕactualitŽs – quelques grandes rŽalisations technologiques et architecturales de lՎpoque, mais aussi les vues saisissantes de gros animaux – des mammouths ? – pris au pige dՎlŽments dŽcha”nŽs, mais aussi tuŽs par des chasseurs et exhibŽs comme trophŽes !

 

   Ē Voici plusieurs dizaines de sicles, encha”na le personnage dŽnommŽ Aźţlăn, un astŽro•de venu du fin fond de lÕespace a percutŽ le nord-est du continent asiatique. DÕautres dŽbris sont tombŽs en mer. Le rŽsultat fut quÕune grande partie de la Terre a connu des annŽes de froid intense et fut recouverte dÕune Žnorme chape de glace...

   Ē Mais les populations du sud de la plante ne furent gure atteintes par le cataclysme et continurent ˆ dŽvelopper commerce et industrie, tandis quÕen Europe les rares survivants nÕavaient dÕautre choix que de se terrer dans les cavernes en attendant des jours meilleurs... Č.

 

   Sur lՎcran on voyait des hommes affublŽs de peaux de btes, peinant pour allumer un feu. Sans doute sÕagissait-il dÕune reconstitution, car certains souriaient en regardant la camŽra, tandis que dÕautres sՎvertuaient ˆ grogner, tels des animaux, comme si on leur avait appris ˆ jouer ce r™le...

 

Oui, on a dŽcouvert dans le sud de Gallia de nombreuses grottes qui ont ŽtŽ habitŽes durant la pŽriode appelŽe "PrŽhistoire" par les historiens...

En fait, complŽta Pam-Hehla, loin de constituer un Žpisode ancien de notre histoire Žvolutive, ce passage obligŽ de lÕhomme dans les cavernes aurait ŽtŽ simplement une rŽgression temporaire, rendue inŽvitable dans lÕhŽmisphre nord par lÕacculturation des humains et lÕavancŽe des glaciers !

Ah, si Űl-Tser—r pouvait voir tout a ! fit encore le savant australien en manipulant fŽbrilement un petit appareil photographique. Mais je doute que les clichŽs que je prends depuis quelques minutes soient dÕassez bonne qualitŽ pour le convaincre...

Il pensera que cÕest du cinŽma ! Et en cela il nÕaura pas tout ˆ fait tort... remarqua la jeune femme.

Pour en revenir ˆ ce quÕon nous projette ˆ lՎcran, tout cela montre bien que notre passŽ Žtait trs diffŽrent de ce quÕon lit dans les bouquins ! Les deux personnages que lÕon voit reprŽsentent – si jÕai bien compris – les dignitaires dÕun Empire planŽtaire qui a prŽcŽdŽ lÕEmpire romain...

A moins quÕils nÕen aient ŽtŽ aussi les fondateurs ? insinua Pam qui commenait ˆ avoir sa petite idŽe sur la question.

Mais Žcoutons ce que le Grand Prtre se prŽpare encore ˆ nous dire...

 

   Ē ChoquŽe par le dŽsastre qui sՎtait abattu sur elle, lÕHumanitŽ sÕest longtemps consolŽe dans lÕattente dÕun Messie, ˆ travers une qute spirituelle axŽe sur la croyance en un seul Dieu, ˆ la fois vengeur et salvateur !

   Ē Bien sžr, il faut savoir reconna”tre que les grandes catastrophes dÕorigine cosmique sont les seuls et uniques dŽclencheurs des religions monothŽistes... Ce type dՎvŽnement brutal et imprŽvisible a pour consŽquence dÕimposer aux survivants une stratŽgie mentale de survie !

 

   Celui que se faisait appeler Aźţlăn fit une courte pause avant de reprendre :

 

   Ē Comme tous les rescapŽs pensent que les calamitŽs vont se reproduire – en beaucoup plus fort –, la seule faon dՎviter une nouvelle tragŽdie consiste pour eux ˆ sacrifier ce quÕils ont de plus cher pour calmer la colre de la divinitŽ  – offensŽe par les hommes et leurs "mauvaises actions"... Et cÕest bien souvent soi-mme que lÕon offrait en faisant don de sa propre vie !

   Ē Car chez les survivants, lÕattente dÕune catastrophe imminente restait toujours vive. Ces derniers sont prompts ˆ culpabiliser et ˆ dŽvelopper des peurs irraisonnŽes pour le lendemain, malgrŽ leur foi dans un Messie dont le retour inaugurerait une re de paix, et lÕordre naturel ne serait plus troublŽ...

   Ē Aprs lՎpidŽmie de pestilence consŽcutive aux bouleversements dans lÕatmosphre, survient une ŽpidŽmie "spirituelle" qui se propage rapidement sur lÕensemble de la plante : les gens vivent alors un Žpisode de foi intense... Č.

 

   Aźţlăn fit un signe ˆ Yěsoū qui encha”na :

 

   Ē Avant le prochain changement dՎpoque, la vŽritŽ sera rŽvŽlŽe. On retrouvera des documents, des indices... Puis les humains devront changer beaucoup leurs habitudes. Un retour ˆ la nature sÕimpose !

   Ē La croyance au "progrs" permettant ˆ la longue de sÕaffranchir de toute contrainte aliŽnante nÕest quÕaffabulation, car les sociŽtŽs deviennent de plus en plus agressives, les dirigeants sÕaccrochent au pouvoir et fomentent des guerres, tandis que des gŽnŽrations perverties par lÕapp‰t du gain, lÕintolŽrance religieuse ou des rapports commerciaux dŽbridŽs, font en sorte que la venue dÕun "monde meilleur" se trouve perpŽtuellement remise en question... Č.

 

   Le Grand Prtre eut un geste large de la main, brandissant la croix dÕAnkh aux quatre coins de lÕhorizon.

 

   Ē Certes, il faut toujours croire en lÕhomme... et en la survie de lÕhumanitŽ, malgrŽ les terribles dŽsastres naturels qui la menacent et qui peuvent survenir dÕun jour ˆ lÕautre : passage rapprochŽ de comte, chute dÕastŽro•de, inversion des p™les magnŽtiques ou glissement des plaques tectoniques...

   Mme une civilisation qui se targue dÕavoir rŽsolu les derniers mystres de la biologie nÕest pas systŽmatiquement en mesure de sÕadapter ˆ tout changement du milieu ambiant, loin sÕen faut ! Mais la vie procde ainsi par sŽries de cycles, chaque pŽriode de lÕexistence humaine a son dŽcor psychologique propre, offrant des solutions applicables ˆ une situation donnŽe ! Č.

 

   A ce moment, lÕonde-pensŽe sÕinterrompit. Pam-Hehla en Žprouva une sensation de tristesse infinie.

   P‰le, mais Žnergique, elle se tourna vers son compagnon qui Žtait plongŽ dans ses pensŽes.

Maintenant, je comprends... Mais en lÕabsence de preuves tangibles des menaces qui psent sur lÕhumanitŽ, il nÕy a paradoxalement aucune raison pour que les autoritŽs politiques modifient intelligemment leur comportement.

Cela vaut aussi pour des savants comme Űl-Tser—r qui ne dŽmordent pas de leurs positions conservatrices !

   Aprs un silence, le chef musŽologue ajouta :

Des ŽvŽnements peuvent surgir qui les feront un jour changer dÕaltitude – sÕil nÕest pas dŽjˆ trop tard !

 

 

*

*   *

  

   Livide, lՎpiscopus sentait dÕabondantes gouttes de sueur recouvrir son front et ses tempes. Il commenait ˆ suffoquer, car lÕatmosphre dŽjˆ confinŽe de la salle se remplissait de poussire et devenait franchement irrespirable.

   Parwus, le robot, semblait relativement ŽpargnŽ par ces tracasseries, mme si ses mŽcanismes internes p‰tissaient des fines particules qui pŽnŽtraient de plus en plus nombreuses ˆ travers les orifices de son enveloppe mŽtallique, menaant de perturber durablement son fonctionnement.

   Bien entendu lÕhomme et lÕautomate Žtaient beaucoup plus prŽoccupŽs par le hideux organisme vert dont les cellules prolifŽraient autour dÕeux.

 

   Dans la salle de contr™le, les secousses avaient pour lÕinstant cessŽ, mais le plancher gardait un angle inquiŽtant par rapport ˆ lÕhorizontale, et de nombreux dŽbris jonchaient le sol.

   En proie ˆ une violente quinte de toux, Hăkōn regardait lÕandro•de avec un air plut™t amer qui en disait long sur ses Žtats dՉme.

 

Le gŽnŽrateur thermoŽlectrique ˆ dioxyde de plutonium est en perte de puissance ! fit encore laconiquement ce dernier.

Hein ? se mit ˆ hurler lՎpiscopus, car des dŽflagrations sourdes se faisaient entendre dans la pice dՈ c™tŽ. QuÕest-ce que tu dis ?

Nous allons bient™t manquer dՎnergie !

On ne peut pas remettre la retransmission dÕimages ˆ plus tard, il faut activer le systme de secours qui nous relie ˆ la grande Pyramide de "Knout" !

 

   Tout en maniant fŽbrilement une mini-camŽra quÕil plaait devant lui, Hăkōn procŽda aux ultimes rŽglages. Au mme moment, une violente explosion Žbranla le laboratoire, anŽantissant dÕun coup le dispositif infra-temporel qui permettait de maintenir un lŽger dŽcalage entre le temps dans la base souterraine, et lÕextŽrieur...

 

   LՎpiscopus Žtait conscient que sÕil persŽvŽrait dans ses intentions, il pouvait provoquer un formidable court-circuit qui dŽtruirait une bonne partie du plateau de Gizeh !

   Levant les bras au ciel en signe dÕimpuissance, il eut un soupir de lassitude.

Juste au moment o nous allions atteindre notre but ! grommela-t-il en sÕacharnant sur un cadran miniaturisŽ quÕil portait ˆ son poignet, comme un bracelet-montre.

 

   A ce moment, la lampe rouge du visiophone clignota. LՎcran sՎclaira, la communication avec le MausolŽe Žtait rŽtablie.

 

 

*

*    *

 

   On pouvait maintenant voir au plafond un globe bleu‰tre qui semblait perdu dans lÕespace...

 

   Les deux hauts dignitaires Aźţlăn et Yěsoū sÕen Žtaient allŽs aprs avoir, de manire trs thŽ‰trale, pointŽ un index en direction de lÕastre solaire.

   Puis lÕimage avait basculŽ, montrant des vues spectaculaires du cosmos : galaxies-spirales, essaims dՎtoiles et bolides traversant le vide interstellaire !

   Ces dernires minutes, le professeur Ał-Poitoū Žtait restŽ muet, perdu dans ses pensŽes. Tout juste leva-t-il la tte quand Pam, trs Žmue, sՎcria :

La Terre !

 

 

   Jetant au chef musŽologue un regard ravi, elle ajouta :

Ces gens-lˆ connaissaient la navigation interstellaire ! Sans doute Žtaient-ils dŽjˆ allŽs sur la Lune ?

 

   Quelques dizaines dÕannŽes auparavant, les techniciens du Ē continent Sud Č avaient lancŽ ˆ partir du dŽsert australien une sŽrie de sondes ˆ destination du satellite naturel de la Terre. Celles-ci sÕy Žtaient posŽes en douceur et avaient retransmis des images sur lesquelles on avait cru voir des artŽfacts mŽtalliques, et mme des empreintes de pas !

 

   Bien sžr, lÕon avait alors criŽ ˆ lÕExtraterrestre... A moins que ces vestiges et traces nÕeussent ŽtŽ laissŽs par des astronautes venus de la Terre ?

   En tout Žtat de cause, les investigations sur la Lune avaient vite ŽtŽ arrtŽes par les dirigeants politiques du Ē continent Sud Č, car jugŽes sans intŽrt – et bien trop cožteuses !

 

   Peut-tre aussi les chefs de gouvernement ne voulaient-ils pas confronter lÕhumanitŽ avec ce qui avait ŽtŽ son passŽ proche... et laisser les gens vivre sur Terre dans la croyance quÕils Žtaient la premire grande civilisation technologique, juste aprs que leurs anctres fussent sortis des cavernes et de la supposŽe "barbarie" qui aurait ŽtŽ de rgle jusquՈ la fin de lÕEmpire romain...

 

Maintenant, nous savons tout – ou presque – de notre Histoire ! reprit la jeune femme.

En tes-vous si sžre ? rŽpliqua Ał-Poitoū.

 

   Son rire sonore rŽsonnait Žtrangement dans la crypte.

Nous nÕavons pas appris grand chose sur ce qui sÕest rŽellement passŽ durant le dernier millŽnaire – autrement dit, hier ! Certains textes apocryphes nous parlent dÕun deuxime Age dÕor, juste aprs lÕEmpire romain... Et puis, nous ne connaissons toujours pas les raisons profondes qui ont prŽsidŽ au dŽclenchement de la Ē bataille de Gog et Magog Č, voici cinq sicles ou un peu moins ? Qui Žtaient rŽellement les protagonistes ? Nos historiens parlent de combattants vtus de haillons et brandissant de longues piques...

Bien sžr, cÕest lÕiconographie traditionnelle qui les reprŽsentent ainsi ! A lՎpoque, il nÕy avait pas encore de reporters-photo comme ĞŒ-dich, quoique...

Oui, Pam, nous ne sommes sžrs de rien : il se pourrait effectivement que, quelques sicles seulement aprs le dŽclin de Rōma, lÕhumanitŽ – profitant de conditions climatiques idŽales et autres circonstances favorables – ait rapidement dŽveloppŽ une civilisation de haute technologie, avec machines volantes et ordinateurs ! Je me demande parfois si certaines figures historiques que lÕon place habituellement dans lÕEmpire romain ne dateraient pas – en rŽalitŽ – de cette pŽriode ?

Et vice-versa... Sans oublier que certains auteurs veulent drastiquement rŽduire lÕintervalle de cinq sicles quÕil y a entre la fin de lÕEmpire et la Ē guerre de Gog et Magog Č !

Une seule personne au monde pourrait nous renseigner, poursuivit la jeune femme, mais...

 

   Elle ne termina pas sa phrase. Au mme moment, lÕimage ˆ lՎcran de la Terre se mit ˆ tanguer, ˆ vaciller, comme si la plante devait faire face ˆ dÕimpŽtueuses intempŽries, puis elle se dŽforma.

   Devant Pam et Ał-Poitoū mŽdusŽs, le globe terrestre se transforma en une boule multicolore qui tournoyait sur elle-mme, puis vira au vert glauque, avant dÕexploser, tel un protoplasme fantasque !

 

   Il leur semblait maintenant voir au centre de lՎcran un visage... celui dÕun vieillard aux longs cheveux blancs, dont la bouche se tordait en un rictus forcŽ, comme sÕil Žprouvait du mal ˆ parler. Une apparition dÕun autre monde...

 

 

 

 

CHAPITRE  XVIII

 

   Au moment mme o Hăkōn pensait avoir rŽtabli le contact avec le MausolŽe dÕAl-İksăndēr, un court-circuit sՎtait produit qui avait mis le feu au revtement en plastique du grand poste vidŽo, dŽgageant dans lÕatmosphre confinŽe du laboratoire dՎpaisses volutes noires...

   Fort heureusement, lÕandro•de placŽ non loin de lˆ sut rŽagir avec diligence en dirigeant vers lÕappareil en feu un jet de mousse ignifugeante.

Ne me bouche pas lÕoeil de la camŽra ! fulmina lՎpiscopus de sa voix ŽraillŽe.

 

   Sa gorge lui faisait mal, mais il savait que le temps Žtait comptŽ. Les secousses avaient repris, menaant de briser les appareils encore intacts de la salle de contr™le.

Tu deviens de plus en plus maladroit, Parwus ! Regarde, tu en as flanquŽ la moitiŽ par terre...!

 

   En rŽalitŽ sous son air bourru, le vieil homme se faisait beaucoup de soucis, et les mouvements de plus en plus dŽsordonnŽs – comme dŽrŽglŽs – de lÕautomate ne prŽsageaient rien de bon... Apparemment, les dŽlicats circuits de son cerveau Žlectronique avaient dŽjˆ ŽtŽ atteints par le mystŽrieux parasite vert...

 

   Dans le laboratoire souterrain, les ŽvŽnements se prŽcipitaient.

   Quelques instants auparavant, une nouvelle sŽrie dÕexplosions avait ŽbranlŽ lÕensemble des installations du plateau de Gizeh.

 

   Levant les bras au ciel en signe dÕimpuissance, le vieillard aux longs cheveux blancs jeta vers lÕandro•de un coup dÕoeil hargneux.

Juste au moment o nous allions enfin rŽussir... grommela-t-il.

Ma”tre, insista le robot, allez-y... parlez !!  On vous voit ˆ lՎcran...

 

   Hăkōn ne se fit pas prier deux fois, dÕautant quÕil distinguait ˆ nouveau clairement sur son moniteur les silhouettes du savant australien et de sa compagne.

   Aprs avoir manifestŽ une certaine hŽsitation, comme sÕil Žprouvait une certaine peine ˆ concentrer son esprit, lՎpiscopus prit la parole :

 

Ceci nÕest pas un enregistrement ! Je vous parle depuis le site des Pyramides.

 

   Sur lՎcran, il vit les deux personnages se concerter, Pam-Hehla lui fit un signe amical de la main, et lÕhomme ˆ ses c™tŽs – sans aucun doute le professeur Ał-Poitoū – dit quelques mots que lՎpiscopus put entendre assez distinctement malgrŽ les bruits qui rŽsonnaient autour de lui.

 

Bonjour, Hăkōn ! – ou bonsoir, je ne sais plus exactement... Heureux de faire votre connaissance... cette fois en direct !

Oui, rŽpondit doucement le vieillard, nous sommes bien dans la mme tranche temporelle !

 

  Il serrait fort contre lui le "rŽgŽnŽrateur de cellules", sans doute pressentait-il quÕil ne lui restait plus trs longtemps ˆ vivre...

 

Venons-en directement ˆ ce que vous dŽsirez savoir, fit-il, car je ne sais pas combien de temps mon systme de retransmission va encore tenir ! Parwus et moi devons faire face ˆ quelques petits problmes techniques...

Nous vous Žcoutons, fit Ał-Poitoū en prenant dŽlicatement sa compagne par lՎpaule. Comme vous vous en doutez, nous sommes trs intŽressŽs par la... chronologie des dix sicles ŽcoulŽs !

Tout sÕest passŽ comme vous le supposez, ˆ quelques importants dŽtails prs...

Nos historiens parlent dÕun Empire romain entrŽ en dŽcadence, voici une dizaine de sicles, puis tombant sous lÕassaut des hordes barbares !

 

   Hăkōn faillit sՎtouffer, et ce nՎtait pas seulement ˆ cause des volutes de fumŽe qui avaient envahi son laboratoire. Aprs sՐtre raclŽ plusieurs fois la gorge de manire peu discrte, il reprit :

Non, non, les hordes barbares, cՎtait bien aprs, au moment o il y a eu cette suite de conflits que vous dŽsignez sous le nom gŽnŽrique de Ē guerre de Gog et Magog Č !

Mais cÕest tout rŽcent... cela date dՈ peine cinq sicles !

Voire seulement de trois... ! renchŽrit Pam qui nÕavait pas oubliŽ sa premire discussion avec lՎpiscopus.

 

   Le vieil homme eut lÕair songeur, tout au moins Žtait-ce lÕimpression quÕil donnait ˆ lՎcran, alors que son visage se dŽcomposait par intermittence, avant dՐtre restituŽ sous forme de petits cubes colorŽs...

 

Tout ce que je peux dire, poursuivit-il, cÕest que dans lÕintervalle entre la fin de lÕEmpire romain et la Ē guerre de Gog et Magog Č, il a existŽ sur Terre une grande civilisation technologique : leurs Žmissions de radio et de tŽlŽvision ont couvert lÕensemble de la plante !

 

   Ał-Poitoū nÕen demeurait pas moins sceptique.

Bizarre que lÕon nÕen retrouve pas la trace dans les vestiges archŽologiques... Bien sžr il y a eu, juste aprs, ces tsunamis et inondations qui ont dŽvastŽ tout lÕhŽmisphre nord ! Beaucoup de mŽtropoles ont pu tre ensevelies sous des dizaines de mtres de boue, comme en Gaule la grande citŽ des Pār-Isis !

A ce sujet, certains astronomes ont mis en cause le passage rapprochŽ dÕune comte dans lÕatmosphre terrestre, avana Pam.

Oui, jÕavais enregistrŽ cet ŽvŽnement, se souvint Hăkōn, il a mme plu ˆ verse pendant plusieurs jours dÕaffilŽe sur le plateau de Gizeh ! En fait, toute cette eau provenait de la comte...

Ainsi, une nouvelle fois, fut balayŽe une civilisation qui Žtait arrivŽe ˆ des sommets de technologie ! ajouta la jeune femme. Ensuite, les survivants ont gagnŽ lÕhŽmisphre austral qui avait ŽtŽ relativement ŽpargnŽ par les cataclysmes... Le Ē continent Sud Č est devenu lÕEtat dominant... Et cela nous mne tout droit ˆ la situation actuelle !

LÕhistoire de lÕhumanitŽ nÕest finalement quÕune suite dՎpisodes catastrophiques entrecoupŽs de pŽriodes de "progrs" ! sÕesclaffa le savant australien. Avec pour consŽquence, de grandes rŽgressions... quand il ne faut pas repartir carrŽment de zŽro, comme cela fut le cas de lÕ"homme des cavernes" au sud de lÕEurope, voici quelques milliers dÕannŽes !

 

   LՎpiscopus ˆ lՎcran paraissait las, autant que lÕon pouvait en juger. Il eut un regard sur le c™tŽ.

Parwus ! tonna le vieil homme avant dÕapostropher le robot en latin.

   Mais la rŽprimande cessa vite.

JÕai un problme avec mon andro•de... confia-t-il encore ˆ Pam et au professeur Ał-Poitoū. Il... il ne bouge plus ! Pire, tous les systmes Žlectroniques fonctionnant au plasma biologique sont en train de se dŽgrader dans la pice !

Pouvons-nous faire quelque chose pour vous ? hasarda le chef musŽologue qui sÕinquiŽtait aussi des nombreuses secousses qui au mme moment Žbranlaient le rŽduit dans lequel le duo avait pris place sous le Labyrinthe.

 

   BouleversŽe, Pam ne put sÕempcher de pousser un cri dÕhorreur, car lÕimage de lՎpiscopus avait soudain disparu, remplacŽe par celle dÕun animalcule repoussant aux pseudopodes verd‰tres... Celui-lˆ mme qui parasitait lÕinstallation souterraine du plateau de Gizeh !

 

   DÕaprs le son, on devinait que lՎpiscopus sÕen prenait ˆ son robot, et quÕil essayait aussi, tant bien que mal, de remettre un peu dÕordre dans son laboratoire.

   Cette agitation fŽbrile dura environ une demi-minute, puis lÕimage assez dŽformŽe du vieillard rŽapparut.

 

Les civilisations sont mortelles... avana la jeune femme pour relancer la discussion.

   Aucun muscle ne bougea sur le visage encadrŽ par lՎcran, puis un rauquement jaillit encore de la bouche de Hăkōn qui disparut lentement du champ de vision, tandis quÕune sorte de substance oliv‰tre jaillie de nulle part lÕenveloppait...

 

   LÕancien dignitaire de lÕEmpire romain finit par sՎcrouler, entrainant dans sa dŽgringolade la masse protoplasmique.

 

BontŽ divine ! sÕexclama Pam en percevant le bruit sourd dÕune chute sur le carrelage.

Sic transit gloria mundi ! sÕentendit-elle encore rŽpondre.

 

   Puis tout sÕarrta et lÕimage disparut, faisant place ˆ nouveau ˆ la pierre polie.

   Pam, bouleversŽe par ce quÕelle venait de voir, ne rŽagit quՈ grand-peine aux injections pressantes dÕAł-Poitoū :

Remontons vite ! Qui sait combien de temps encore cet endroit va rester intact !

 

   Des tremblements secouaient la roche sous le MausolŽe, tandis que le sol se dŽrobait sous leurs pieds au fur et ˆ mesure quÕils gravissaient la dizaine de marches de lÕescalier en pierre.

 

   Une fois parvenus hors de la cavitŽ, ils sÕaffalrent sur les cases en mosa•que du Labyrinthe, avant de se diriger vers le petit groupe de scientifiques et de journalistes qui les attendaient toujours, ˆ proximitŽ de lÕissue provisoire de la salle.

Mais que sÕest-il passŽ ? sՎcria HŒ-Dridý. Enfin, vous voilˆ ! H‰tons-nous de sortir du MausolŽe, nous nÕavons perdu que trop de temps ! Tout le secteur est sens dessus dessous...

 

  Űl-Tser—r fut parmi les premiers ˆ rejoindre Ał-Poitoū et la jeune femme.

Quoi que vous dŽclariez maintenant, je maintiens mon opinion sur la chronologie du dernier millŽnaire ! fit-il dÕemblŽe.

   Cela faisait partie de son personnage, aussi personne ne sÕen offusqua, mais le palŽontologue sÕempressa dÕajouter :

Au nom de tous, je voudrais vous dire combien nous sommes heureux de vous revoir vivants ! Avez-vous remarquŽ que la terre a tremblŽ ?

Oui, nous lÕavons ressenti Žgalement. Mais pas de danger, lՎdifice est solide ! assura Ał-Poitoū, non sans jeter un regard interrogateur en direction de son assistant HŒ-Dridý.

Le MausolŽe en a vu dÕautres, approuva ce dernier, mais il serait sage de partir vite dÕici...

 

   DÕailleurs, un grondement de tonnerre venant des souterrains autour du caveau de Kliop‰trā et dÕAnt—nius ne fit que confirmer ce point de vue.

 

   Sans panique apparente, le petit groupe gagna lÕextŽrieur o il fut accueilli avec soulagement par les archŽologues et les techniciens participant ˆ la campagne de fouilles. Tous Žtaient dans un Žtat dÕextrme surexcitation retenant leur souffle et sÕenquŽrant de ce qui sՎtait passŽ.

 

Succs complet, mes amis ! sՎcria le chef musŽologue devant les photographes et reporters. Nous avons appris beaucoup de choses...

 

   Un peu gnŽe de se trouver ainsi le point de mire, Pam-Hehla commenta ses dernires aventures en se servant dÕune allŽgorie :

 

Le Labyrinthe... Il suffisait de suivre le Labyrinthe ! A chaque Žtape de sa progression, lÕhistoire de lÕhumanitŽ se dessinait... Et au bout, nous avons vŽcu la grande initiation !