A la Croisée des Mondes

- Roman récentiste d’anticipation -

par  François de SARRE

 

- CHAPITRE I -

 Cela avait le mérite d’être clair. Ał-Poitoū jeta un regard furtif par dessus son épaule pour observer l’aide de camp qui prenait visiblement tout son temps...

- Mais il n’est pas question d’aller plus vite que la lumière ! rétorqua le militaire sur un ton de désinvolture.

- Je n’en demandais pas tant… bougonna le savant qui ne goûtait visiblement pas à ce genre de plaisanterie.

- Professeur ! s'étrangla à moitié l’aide de camp. J’ai été chargé par le conseil de guerre de vous accompagner dans cette démarche ; ce n'est pas à moi de vous mettre la pression !

- En ce sens, vous n’êtes pas pire que Pam, ma tendre épouse, qui est toujours en train de me stresser pour un rien…

Le savant lui faisait maintenant face. Ses yeux se posèrent avec fixité sur l'aide de camp, mais celui-ci soutint ce regard étrange.

- Bon, qu’en est-il de votre mal de crâne ? reprit Ał-Poitoū en réajustant ses lunettes. Y a-t-il un possible rapport entre cette migraine et notre expérience ? Vous me répondez, Ben ?

La voix du chef muséologue se faisait pressante. Pour respecter les conditions de l'expérience, l’aide de camp Ben-Çaløf ne devait justement rien dire à ce sujet. Quant à la finalité de l’expérimentation, elle ne devait être révélée qu’à la fin de la série de tests...

A l'extérieur du casernement, le soleil s'était levé sur la base militaire de Mogascio, en Zamibie, dans cette région en bord de mer que les Anciens appelaient la "Corne d'Afrique".

Ał-Poitoū, en tant que scientifique renommé – une sommité reconnue en archéologie – ne pouvait que se plier aux conditions du protocole de recherche. Il était à la fois le cobaye et la tête pensante, l’ignorant et le savant, celui qui avait appelé de ses vœux cette série d'expériences et celui qui en subissait maintenant les contraintes !
Ainsi, il ne savait pas quel sujet d’expérimentation avait été inscrit à l'ordre du jour...

- Bon, récapitulons, fit le géant australien de sa voix grave. Nous voulions nous concentrer sur ce qui arrive à l’onde-pensée quand elle interfère avec un champ gamma, n’est-ce pas ?

- Dans un premier temps, rien ne s'est passé, hasarda l’aide de camp. A croire que ce type de particule défie toutes les lois de la physique…

- Pas de commentaire, Ben-Çaløf, car cela signifierait que vous affichez un parti pris, donc ma propre vision du phénomène risque d’en être altérée !

- Si tel était le cas, je ferais un bien piètre expérimentateur. Aussi ne vous en dirai-je pas davantage…

L’œil toujours rivé sur l'écran du moniteur où se dessinaient de bien étranges courbes, l’aide de camp commençait à se sentir mal à l'aise dans sa tenue militaire étriquée. Il soupira en levant les yeux vers le savant, qui, à quelques mètres de lui, derrière une vitre grillagée, était vêtu d'une ample blouse blanche. Un vêtement immaculé qui contrastait avec la noirceur de sa peau d’ébène.

- Creusons le problème ! fit ce dernier d’un ton qui se voulait jovial. En tant qu’archéologue et muséologue, j’en connais un rayon… Au fait, quelle profession avez-vous exercé dans le civil, Ben ?

- Quelle… ? s’esclaffa ce dernier légèrement décontenancé. Mais je suis militaire de carrière !

- Oui… réfléchit le professeur en se grattant le haut du crâne, satisfait de l'effet obtenu. Je voulais parler de votre spécialité ! Vous avez sans doute suivi des études universitaires avant d’embrasser le métier des armes ?

- J'ai quelques semestres de biophysique à mon actif, reprit l’aide de camp. C’est peut-être la raison pour laquelle mes supérieurs m’ont demandé de participer à ce type d’expérience.

- Donc, si c’est le cas, vous êtes effectivement la personne idéale pour mener à bien ce genre d’expérimentation, fit encore le savant australien en titillant nerveusement les multiples fils qui reliaient sa calotte crânienne au générateur d’ondes placé en face de lui.

- Oui, soupira encore le militaire, en activant ce qui semblait être le boîtier d'un modulateur de fréquence.

Mais ce qu’aucun des deux ne savait, c’est que l'étude en cours n'était que la partie d’un vaste programme de recherche, incluant des expériences sur les capacités cognitives des plantes, sur la présence du psychisme dans la matière, et aussi sur sa possible transmission à travers ce qu’on appelait « l’espace-temps », un domaine encore peu étudié de la physique – si l’on faisait abstraction de recherches menées quelques siècles auparavant par des savants de la « Période intermédiaire », dont les écrits n’étaient parvenus que sous forme de fragments…

 Mais ça, c’est une autre histoire !, comme se plaisait à rappeler Ał-Poitoū, quand il se lançait dans de longues diatribes sur la chronologie de l'Histoire "restituée" en compagnie de ses collègues ou étudiants !

 

- CHAPITRE  II -

  

Pam-Hehla essuya d’un geste machinal de la main les gouttes de sueur qui perlaient sous ses boucles blondes. La jeune femme ne se lassait pas de regarder au loin le profil magique du rivage en train d'émerger de la brume matinale.

C’est encore tôt, songeait-elle. Sous cette latitude tropicale, le vent mettait un certain temps à se lever, puis à dissiper les épaisses volutes de condensation qui s’élevaient de la mer, plus chaude que l’air ambiant !

Pam connaissait bien la Zamibie, cette contrée de la "Corne d’Afrique", pour avoir participé à diverses campagnes de fouilles préhistoriques dans le secteur.
Mais la situation géopolitique faisait que l’intérieur des terres – et notamment la chaîne des monts Baka, si riche en fossiles – n'était plus que partiellement accessible à cause de la présence de nombreux groupes d’insurgés...

Heureusement, le littoral était resté sous le contrôle de la Fédération des « Terres du Sud » et de ce fait, une activité scientifique normale pouvait encore s’y dérouler.

- Il est à peine 6 heures du matin… Pensez-vous qu'elles vont venir ?

- En tout cas, la mer est très calme aujourd'hui , on aura tout le loisir de les observer – si elles sont bien au rendez-vous !

Celui qui avait parlé en premier était un petit homme à la peau tannée par le soleil, sans doute un Saraï, originaire de la région des Grands Lacs de l'Amérique du Nord. Auparavant, il avait fait partie de l’équipe du professeur Űl-Tserór, un paléontologue sud-africain spécialisé dans l’étude des primates fossiles à caractères humains...

Pam poursuivit :

- Ma foi, mon cher Huğ, comme dirait mon mari, le professeur Ał-Poitoū, "les conditions paraissent propices", mais attendons de voir la suite… Ces créatures marines que nous voulons observer ont leur rythme de vie, leurs petites habitudes… Elles ne vont pas se montrer simplement pour nous faire plaisir !

- Oui, reprit l’assistant en baissant le plus possible le son de sa voix, c’est déjà formidable si elles existent encore, puisque sur les côtes d'autres continents, elles ont disparu depuis fort longtemps !

- Les anciennes chroniques datant de l’Empire romain en parlent, en tout cas...

Pam-Hehla fit mine de réfléchir, tout en se demandant s’il fallait ou non poursuivre la conversation sur ce point – au demeurant, scabreux –  car sa conception de la chronologie historique divergeait sensiblement du credo officiel. Même si de bonnes preuves archéologiques militaient maintenant en faveur de périodes de civilisations plus brèves au cours du millénaire écoulé, les livres d’Histoire accessibles aux peuples de la Terre n’avaient pas changé une ligne de leurs textes sur le déclin de l’Empire romain, ou sur son positionnement dans le temps !
Pas question non plus de parler ouvertement d’une certaine « Période intermédiaire » qui a existé voici quelques siècles, et que l’archéologie officielle faisait semblant de ne pas connaître... C'est pourtant à cette époque qu'un pic de connaissance avait été atteint, comme le montrent divers indices archéologiques, ou certaines allusions dans les textes historiques évoquant des technologies que les scientifiques du temps présent [ N.d.A: Les personnages de ce roman sont censés avoir vécu dans notre futur] commençaient tout juste à (re)découvrir ! Le poids des institutions était en effet tel que toute remise en cause de l'Histoire établie nécessitait du temps – et beaucoup d’opiniâtreté – de la part des chercheurs qui s'investissaient dans cette controverse.

 Pam préféra en rester au sujet du jour – ou plutôt, du matin – ne fût-ce que pour éviter que la concentration des deux observateurs ne faiblît.
Tirant de son étui une paire de puissantes jumelles, la jeune femme se mit à scruter la zone du ressac, où la marée montante commençait à déferler à coup de vaguelettes chargées d’écume blanchâtre.

- C’est dans ce secteur qu’ellesdevraient apparaître, fit Pam à l’attention de son assistant. D’abord, on devrait voir les battements de leur queue – qu’ellesont semblable ou presque à celle des dauphins…

- Mais à la différence de ces derniers, elles n’ont pas de nageoire dorsale !

- Tu as tout compris, dit-elle d’une voix si basse que Huğ-Sachëm ne pouvait pas vraiment entendre.

Et en haussant sensiblement le ton :

- Ce sont des mammifères marins, tout comme les dauphins, mais ils n’appartiennent pas au même ordre zoologique. En fait…

Mais l’attention de la jeune femme fut à nouveau accaparée par le mouvement des vagues sur la plage de galets. À côté d’un gros rocher entouré par la mer, à une dizaine de mètres du rivage, quelque chose de gros avait bougé. Et ce n’était sans doute pas un poisson…

- En voici une ! fit Pam-Hehla très excitée en réajustant ses jumelles. Je crois que nous n’allons pas être déçus !

 

- CHAPITRE  III -

 

Comment se fait-il que des groupes d'oiseaux arrivent à voler ensemble, ou des bancs de poissons à nager en parfaite synchronisation ?

Ce genre de problème récurrent préoccupait beaucoup les zoologistes qui se posaient des questions sur les interactions entre espèces animales et leur environnement. Il leur fallait aussi résoudre le problème du rayonnement de l’énergie psychique à l'extérieur du corps ! Pour les savants à l’esprit plutôt matérialiste, la conscience – au sens large du terme – n’était ni plus ni moins qu’un épiphénomène du cerveau qui se manifestait quand la complexité de cet organe augmentait au cours de l’évolution. Pour d'autres chercheurs un peu marginaux, la conscience rayonnait aussi au-delà du cerveau physique, organe des sens et de la régulation corporelle, de l’intellect et des propriétés mentales liées à l’émotion...

« Mais pourquoi tout ce culte du secret autour des expériences en cours ? », se demandait Ał-Poitoū, alors que Ben, l’aide de camp, procédait à une série de réglages sur les appareils placés en face de lui (mais dissimulés à la vue du savant australien). Il est vrai que de tout temps les militaires ont été réputés pour classer "top secret" leurs dossiers, dès lors que cela leur procurait un certain avantage – notamment budgétaire – sur les autorités civiles...

- Des particules d’énergie psychique servent-elles à transmettre la conscience en dehors du corps physique ? Et dans ce cas, ont-elles une masse ?

- Je note votre réflexion dans le protocole, professeur ! Mais d’après ce que nous savons de la physique des particules, ces dernières ne peuvent pas avoir de masse si leur rayonnement se fait à la vitesse de la lumière…

- Car cette masse se dilaterait à l’infini ! C’est pourquoi il serait illusoire de vouloir fabriquer des vaisseaux spatiaux qui aillent plus vite que la lumière… compléta Ał-Poitoū.

- C'est du moins la théorie qui prévaut actuellement ! se permit d'ajouter prudemment l'aide de camp...

L’expérience se poursuivait de façon plutôt décontractée. Or c’est à ce moment que devait intervenir une tierce personne – qui n’était connue ni du chef muséologue, ni de Ben-Çaløf, mais qui disposait d'appareils de mesure sophistiqués. Le but recherché était pour ainsi dire d'entrer en résonance – quelque part à la surface du globe – avec l’esprit d’un autre individu, de la même façon que l'on pouvait se brancher sur une émission de radio en laissant aller le curseur de sélection des fréquences !

Les perspectives d’une telle expérience pouvaient être militaires, en ce sens qu’une forme de transmission de pensée – pour peu qu’elle s’avérât fiable – eût été en mesure de remplacer, le cas échéant, les ondes radiophoniques que l’ennemi était susceptible de brouiller…

Ał-Poitoū commençait à transpirer. Pourtant, cela ne faisait guère que quelques minutes qu’il se concentrait au maximum.
Dans le protocole d'expérience, il avait été question d’un personnage féminin. Bien sûr, le savant ne devait pas penser à Pam-Hehla, sa compagne. C'est pourquoi il était très peu convaincu qu’il allait se passer quelque chose...
Pourtant, il fut surpris l’espace d’un éclair par la vision d'une image très nette : celle d’un être aquatique qui nageait entre deux eaux.

Des bulles d’air s’échappaient de sa bouche. Dans l’onde-pensée qui lui parvenait, il était question de nourriture. L’image d’une grosse crevette grise s’imposait à lui comme un mets succulent…

*
*  *

Non loin de la base militaire, dans une crique ouverte sur l'océan, Pam et son assistant contemplaient le gros bouillonnement d’eau qui indiquait, à quelques dizaines de mètres d'eux, la présence d’une créature assez grande – 2 mètres environ – plutôt longiforme... Et surtout, respirant de l’air atmosphérique – à la différence des poissons !

- Là, elle souffle ! dit une voix.

Le personnage qui s'était joint à eux était un Taung d’Afrique du Sud, à l’opulente chevelure rousse. En l'occurrence, il s'agissait d'un zoologiste du nom de Dÿ-Šlex qui avait déjà travaillé en Zamibie quelques mois auparavant avec l'équipe du professeur Űl-Tserór – le paléontologue de réputation mondiale qui avait été également le directeur de thèse de Pam-Hehla.

- Nous allons bientôt voir apparaître la tête, soupira Huğ qui se sentait progressivement gagné non seulement par l’émotion, mais aussi par les crampes, car il était assis sur ses talons, dans une position assez inconfortable...

Mais il voulait surtout ne pas faire le moindre bruit.

- Est-ce Bark, la grande femelle ? Ou bien la plus petite, à peine pubère, que l'on avait déjà observée, reconnaissable à ses mamelons bien fermes…?

- D’après la taille, c’est plutôt notre amie Bark, estima la jeune femme qui avait gardé en main les jumelles. Mais à cause de la brume côtière qui persistait, cet avantage n’en était pas vraiment un.

- Voilà, soupira le zoologiste, nous allons bientôt savoir…

La créature marine était maintenant tout à fait visible, grâce à la transparence de l’eau en cet endroit. Sa peau était glabre, pas du tout écailleuse, de teinte plutôt grise, autant qu’il était possible d’en juger.

- Si elle prend appui avec ses avant-bras sur les galets de la berge, elle va être obligée de relever la tête !

- C’est vraiment une très belle apparition, jugea l’assistant Huğ. A quel ordre zoologique appartient cette admirable bête ? La question était évidemment posée à Dÿ-Šlex, le spécialiste en la matière.

La classification des mammifères – incluant l’homme – remontait à un système phylogénétique qui avait été mis en place par un naturaliste de la fin de l’Empire romain, mais dont la particularité était d’avoir vécu, loin de la capitale Romā, dans les hautes latitudes que constituait alors la Scandinavie... Son nom avait été retransmis, comme celui d'autres penseurs antiques, par des textes provenant de la « Période intermédiaire ». Carolus Linnaeus (ou Linné), puisque c’est de lui dont il s’agit, avait créé en 1758 [N.d.A: Dans le contexte de l'ouvrage, il s'agit de l'an 1758 après la fondation de Rome (chronologie AUC)] l’ordre des "Siréniformes", comprenant plusieurs espèces, dont le Dugong ou , qui fréquentait les eaux chaudes de la mer Rouge, entre le continent africain et la péninsule arabique.

- Nom de genre : Trichechus ; nom d’espèce : indicus… Sa distribution est actuellement limitée à cette portion de l’océan Indien, mais il y a fort à parier que les naturalistes de l’Antiquité connaissaient également cette espèce en Méditerranée !

- Les anciens Grecs en parlent dans leurs épopées et mythes. Ces créatures marines auraient notamment eu le pouvoir d’ensorceler les marins… ajouta Pam. Mon mari, le professeur Ał-Poitoū, possède dans sa bibliothèque un ouvrage en grec intitulé « Odysseus » qui mentionne de telles rencontres, même si dans ce cas, il s'agissait plutôt de créatures ailées, mi-femmes mi-oiseaux…

- Donc rien à voir avec ce que nous avons sous les yeux !

- Le terme scientifique de "sirènes" leur va pourtant très bien, puisque étymologiquement, il désigne la fusion des deux jambes et de leurs pieds en une seule nageoire caudale, comme chez les dauphins ou les baleines.

- Mais la grande différence avec ces derniers – à part la tête – réside dans la position pectorale des mamelons chez la femelle, comme chez l’homme – ou plutôt la femme !

- La créature avait positionné son corps fusiforme le long d’un gros rocher à moitié immergé. A côté d’elle, on distinguait maintenant de longues feuilles d’une algue brunâtre, sans doute du varech, qui accompagnait le mouvement de va-et-vient des vagues...

- Elle broute !

- C’est effectivement ce que l’on peut dire, car la nourriture de cet animal est essentiellement composée d’algues qu’il va brouter sur les berges, et en profondeur à une bonne dizaine de mètres…

- Oui, reprit Dÿ-Šlex, car les "sirènes" sont d’inoffensifs herbivores qui passent le plus clair de leur temps à arracher au substrat rocheux la nourriture végétale dont ils ont besoin.

- En tout cas, ce sont des animaux magnifiques… Ca y est ! Elle lève la tête ! On devrait enfin voir sa face…

Mais celui qui croyait voir apparaître le fin visage d’une créature "homérique" de rêve allait sans doute être gravement déçu, car à défaut de bouche finement dessinée, il y avait un mufle bestial : on pouvait presque dire un "groin" !

- Oui, c’est bien Bark, la grande femelle, s’esclaffa Dÿ-Šlex au comble de l’excitation.

Et à l’adresse de son assistant il ajouta :

- Mets en route le cinématographe, ainsi que le capteur de sons ! Nous allons tenter de nous en rapprocher...

- Elle est vraiment très belle, remarqua encore Pam, même si l’on se demande comment les marins de l’Antiquité ont bien pu succomber au charme de ce qui n’était – après tout – qu’une grosse vache marine !

- Sans doute les récits les concernant ont-ils été enjolivés ? Il est vrai que dans certains cas, la vue de cet animal aux seins de femme, en position verticale dans l’eau, devait paraître sublime aux naufragés sur une embarcation de fortune, après de longs jours passés en mer, sous l’effet de la soif et de la déshydratation – comme la vision d'une femme fatale venue leur apporter une dernière jouissance…

Le zoologiste ne termina pas sa phrase, car quelque chose d’autre venait d’apparaître dans son champ de vision, à quelques dizaines de mètres à droite du dugong.
Le nouvel arrivant semblait plus petit – et surtout d'allure plus frêle – que le premier animal... Dÿ-Šlex fit un signe à Pam qui avait commencé à se redresser.
Peut-être s’agissait-il de la jeune femelle qui avait déjà été aperçue en compagnie de Bark ?

Mais lorsque Pam-Hehla porta les jumelles à ses yeux, elle ne put réprimer un cri de stupeur.

 

- CHAPITRE  IV -

 

Dans le silence de la caverne, le gnome à fourrure venait de lâcher une injure qui – n’en doutons pas – aurait offusqué bien des oreilles chastes. Mais l’heure n’était pas aux grands sentiments.

- Je me suis encore pris les pieds dans l’un de ces maudits terriers de rongeur ! proféra tout haut celui qui ressemblait lui-même à un gros raton bipède...

Il n’y avait personne pour lui répondre. Et ce n'était sûrement pas le propriétaire du terrier, s’il se trouvait dans les parages, qui aurait pu éventuellement lier conversation avec Gooky (car tel était le nom de l’être à fourrure). En effet, les lapins n’ont jamais été très réputés pour leur faculté à parler…

- Par mes ancêtres ! J’aurais mieux fait de m’assurer que ma lampe électrique fonctionnait correctement… Même avec l’entraînement que j’ai reçu au camp militaire, je ne suis pas vraiment à l’aise dans le noir complet !

Sans doute faisait-il allusion à ses facultés extrasensorielles. En gros, une sorte d’écholocation, mais qui fonctionnait plutôt sur la base de l’énergie psi, et non pas sur l'émission d'ultrasons, comme c'était le cas, par exemple, des chauves-souris. Gooky avait toujours été un grand mystère pour l'ensemble des scientifiques qui l’avaient examiné. Rien d'étonnant, en fin de compte, qu'il se fût retrouvé par la suite dans une structure militaire classée "top secret", dont il avait pourtant réussi à s’échapper... C’est dans ces circonstances de semi-captivité qu’il avait acquis la maîtrise de l’aussish, la langue principale parlée sur Terre – en fait, un dérivé de l’anglais, tel qu'on le pratiquait depuis la fin de la « Période intermédiaire » – et qui avait peu à peu remplacé le latin dans les écoles et universités. Cela avait beaucoup étonné les chercheurs australiens de le voir parler leur langue. Gooky s’en était longtemps amusé. Mais bon, il fallait bien qu’il parlât quelque chose, car son larynx et ses cordes vocales étaient disposés comme chez tout être humain… Mais était-il vraiment humain ? Pour les militaires associés au programme de recherche, Gooky pouvait être une sorte de mutant, plutôt qu’un hybride… Son ADN était pratiquement le même que celui d’un Homo sapiens classique, à la différence près qu’il était réparti sur 48 chromosomes, et non sur 46, comme c’est normalement le cas.

Cela suggérait qu’un ensemble nouveau de caractères complexes avait pu apparaître chez lui brusquement... Les biologistes savent en effet que la mutation d’un seul gène en amont peut suffire à enclencher un processus de transformation physique radicale, car ce gène est susceptible d'activer "en cascade" d’autres gènes (répartis sur un ou plusieurs chromosomes) induisant de profondes modifications anatomiques et morphologiques ! En aucun cas il ne s'agissait d’une évolution récessive ou "régressive", mais plutôt d'une spécialisation, comme disent les zoologues...

Mais pour en revenir à la situation présente, cela faisait maintenant plusieurs semaines que le "gnome à fourrure", comme les participants au programme de recherche l’avaient appelé, s’était enfui de la base ultra-secrète de Rho-Dan, non loin de Sydney. Après s’être accroché sous un camion qui faisait route vers le nord de l’île-continent, Gooky avait rejoint cet endroit : une sorte de haute falaise dominant le bush, percée de nombreuses grottes naturelles qui avaient dû servir aux populations locales aborigènes, il y a fort longtemps. Pas de problème pour survivre, car Gooky avait en quelque sorte été entraîné à cela… Sa dentition à grosses molaires lui permettait de venir à bout des plus coriaces tubercules qu’il trouvait alentour. Mais c’étaient surtout les insectes qui constituaient le gros de son alimentation.

En sortant ce soir-là de la caverne, Gooky voulut tenter une expérience, malgré la nuit noire sans lune. Sans doute n'en était-il lui-même pas vraiment conscient, mais le gnome à fourrure désirait prendre contact avec de possibles congénères… En effet, il était intimement persuadé qu'il n'était pas le seul représentant de son espèce sur Terre ! Il s’était ainsi retrouvé à l’extérieur de la grotte, bien décidé à mener à bien une nouvelle tentative de contact télépathique. Son passage dans l’armée lui avait fait acquérir le goût de l'expérimentation. Et il ne se décourageait pas, même si les premiers essais n'avaient pas été très concluants… Et pour cause, il était toujours seul au monde !

*
*  *

Ał-Poitoū n’avait pas seulement la réputation d’être entêté, il l’était aussi ! Ainsi balaya-t-il vite toute fatigue quand il se rendit compte que Ben-Çaløf, l’aide de camp à quelques mètres de lui, affichait sa volonté d'abréger l’expérimentation – ce qu’il avait tout le droit de faire.

- Non, non ! fit le savant australien en secouant fermement le grillage métallique qui créait autour de lui ce que les physiciens appellent une "cage de Faraday". Je me sens en pleine forme, nous allons poursuivre le protocole jusqu’au point que nous avions décidé d’atteindre en commençant cette série d’expériences !

- Vraiment ? essaya de se justifier l’assistant. Cela fait déjà une bonne vingtaine de minutes que vous essayez de joindre un hypothétique contact par la seule force de votre pensée…

- Nous sommes actuellement près de 3 milliards de Terriens, répartis sur cinq continents, il y aura quand même au moins un humain parmi cette multitude pour établir un contact – ne serait-ce que par jeu ? Quand vous étiez petit, Ben, n’avez-vous pas fait des essais de télépathie avec vos petits camarades de classe ? C’était bien sûr avant que ne se généralise l’emploi des téléphones portatifs – un signe de progrès pour certains, un signe inquiétant de dépendance technologique pour d’autres…

L’aide de camp ne répondit pas, préoccupé qu’il était par l'examen de ses écrans de contrôle. C’est juste à ce moment qu’un appel retentit en provenance d’un téléphone cellulaire. Comme Ał-Poitoū ne devait rien savoir de la teneur du message, une interférence sonore intervint, en l’occurrence un long bourdonnement grave qui rendait toute compréhension impossible pour le directeur du Muséum d'archéologie de Melbourne.

- Allô, Ben ! s’enquit le technicien qui se trouvait dans une base militaire voisine, à quelques kilomètres de distance à peine. Il y a un signal gamma en progression, sur la fréquence de 0,12 micro hertz ! Vois-tu une activité anormale sur l’encéphalogramme de Bodo ?

C’était le nom de code pour Ał-Poitoū. Pour que les conditions scientifiques de l’expérience soient remplies, il fallait impérativement que ce troisième participant ne connût point le nom du "cobaye", ni d’ailleurs le but réel de l’expérimentation. Tout au plus savait-il qu’il lui fallait surveiller l’activité psi dans le secteur, et notamment détecter l’intrusion d’ondes-pensée étrangères aux participants de l’expérience. Pour lui, "Bodo" était une signature psychique, un ensemble de paramètres qu'il voyait s'afficher sur un écran face à lui…

Ce n’était point chose aisée, car les interférences avec d’autres ondes – électromagnétiques celles-là – étaient nombreuses… Depuis une dizaine d’années, au moins dans des régions comme le sud-est de l'Australie, ou encore l'Afrique, l’essor de la téléphonie mobile avait compliqué la tâche des expérimentateurs militaires dans le domaine de la recherche psi, car désormais une bonne partie de la Terre baignait dans une "salade" constante d’ondes qui s’étaient surajoutées au rayonnement cosmique en provenance du Soleil et de l'espace intersidéral !

 Pour certains observateurs et philosophes, c’était le signe précurseur d’une mutation à venir de l’espèce humaine – avec des conséquences biologiques imprévisibles… Alors que pour d’autres chercheurs, comme Ał-Poitoū, on était plutôt en présence de "cycles" : ce que beaucoup prenaient pour un essor technologique n’était en fait que l'Histoire qui se répétait...
En tout cas, le souvenir de cataclysmes passés était là pour rappeler à l’humanité qu’elle était soumise – bien malgré elle – à des fluctuations et à des réajustements périodiques au sein du vaste écosystème planétaire !

Et ce qu'on appelait la marche en avant du "progrès", depuis plusieurs siècles, était due essentiellement aux excellentes conditions météorologiques qui prévalaient sur le globe... Ce sont elles finalement qui favorisaient le développement exponentiel des connaissances humaines – et toutes les avancées technologiques !
De surcroît, aucun cataclysme cosmique majeur, ni grande guerre planétaire, n’avaient freiné ni réduit à néant l'essor de la civilisation mondiale depuis au moins deux siècles...

L’homme en venait à oublier que sa destinée tenait parfois à pas grand-chose, et qu’un gros astéroïde ou une comète faisait peut-être déjà route vers la Terre pour venir la percuter... Et même les meilleures techniques spatiales du moment ne parviendraient pas à faire dévier un tel bolide de sa trajectoire fatale !

Ał-Poitoū cherchait à se concentrer au maximum. La pensée de sa femme Pam-Hehla s’imposait souvent à son esprit, mais il essayait à contre-cœur de chasser cette image, parce qu'il fallait que le savant s'en tienne strictement au protocole. Pour une éventuelle prise de contact télépathique, son correspondant devait être anonyme – et se manifester de façon impromptue !
Quelques dizaines de minutes auparavant, il avait reçu comme un bref message d’une créature qui apparemment se trouvait dans l’eau. Puis le contact avait été rompu...

Alors que le savant faisait une nouvelle fois le vide dans ses pensées, quelque chose se produisit. C’était comme s’il avait été propulsé dans l’espace interstellaire ! Ał-Poitoū eut la vision d’étoiles de tailles diverses défilant à toute allure… puis il fut redirigé vers une planète bleue, la Terre peut-être ? Il survola l'immensité océane, puis se retrouva au fond d'un trou ou d'une sombre caverne...
Interloqué, l’Australien perçut une onde-pensée qui lui disait quelque chose du genre : « M’entendez-vous ? ». Un court instant, il prit peur, car il ne sentait plus son corps physique… Cela dura quelques longues secondes, puis Ał-Poitoū se retrouva dans le laboratoire, derrière la vitre grillagée de son réduit. Dans la pénombre de la pièce, il distinguait Ben-Çaløf assis à son poste, quelques mètres devant lui. Apparemment rien n’avait changé…

- Ben, appela-t-il, avez-vous constaté une anomalie ?

- Non, Sir...

- Je viens de faire un trip dans l’espace… ou quelque chose de ce genre !

L’aide de camp était plutôt sceptique. Bien entendu, Ał-Poitoū pouvait avoir inventé cette expérience de "sortie du corps" afin de tester le dispositif. Il en avait parfaitement le droit.
Sans doute les deux hommes allaient-ils devoir attendre la fin de l’expérimentation en cours, et le rapport du troisième intervenant – celui qui était inconnu à tous les deux – pour essayer d'en savoir plus à ce sujet. Sur son chronomètre digital, Ał-Poitoū nota encore le moment où cela s’était produit. Il avait distinctement "entendu" quelqu’un ou quelque chose lui parler. Mais alors, pourquoi ce périple dans le vide intersidéral, puis cette plongée dans un gouffre souterrain ?

- Nous allons arrêter ici cette série d’expériences… Je voudrais parler avec ma femme !

- Sortez d’abord de la cage de Faraday. Je préviens le scientifique en charge du dispositif. Nous nous reverrons demain matin.

- C’est d’accord, fit le chef muséologue qui était déjà en train de composer le numéro de Pam.

Mais celle-ci restait injoignable. Sans doute se trouvait-elle trop éloignée d’une antenne-relais – ou bien avait-elle tout simplement coupé son téléphone cellulaire…

*
*  *

 La jeune femme et le zoologiste se regardèrent d’un air stupéfait. Elle lui repassa sans mot dire les jumelles.

- On dirait que cette créature s'est mise une feuille de varech sur la tête ! Ce n’est pas la couleur habituelle chez les dugongs… chuchota-t-elle.

- Et regardez le profil du visage, pas de prognathisme marqué des mâchoires ! On dirait presque une figure humaine… Voyez, elle nage maintenant en position verticale, comme le font parfois les phoques.

- En tout cas, elle a les mamelons bien visibles en position pectorale. Ce n’est donc pas un pinnipède, mais un sirénidé !

Les deux scientifiques se repassèrent une nouvelle fois les jumelles.

- Vous disiez sirénidé ? Je dirais plutôt "primate marin", précisa le zoologiste.

- Ou bien…"sirène" tout court ! compléta Pam, consciente de l’effet que cela produisait.

- Dans ce cas-là, ce serait quelque chose de totalement inconnu de la science !

- À part certains témoignages de l’Antiquité, et les récits mythologiques qui s’y rattachent… quand ceux-ci ne se rapportent pas à des dugongs !

Dÿ-Šlex reprit après un instant de réflexion :

- Non, il y a aussi le témoignage d’un naturaliste contemporain de Darwin qui s’appelait Steller, un "Germain" comme on disait à cette époque. Mais il parlait plutôt d'un singe aquatique...

 - En tout cas, ce qui compte maintenant, c’est de ne pas rater nos photos et nos vidéos. Qui sait si l’occasion se reproduira un jour ?

Le zoologiste joignit le geste à la parole et braqua sa caméra vers l’apparition. Pam et son assistant prirent également un bon nombre de clichés.
La créature, quant à elle, nageait maintenant, à une vingtaine de mètres du rivage, dans la direction de la femelle dugong qui n’avait pratiquement pas bougé.

- Ils, ou plutôt elles, se connaissent indubitablement… Oh, voyez-vous tous les deux ce que je vois ?

La "sirène" venait de faire une sorte de culbute en s'approchant d'une zone où la profondeur ne devait guère excéder un mètre, et sa nageoire caudale était apparue brièvement... Elle ressemblait beaucoup à celle d'un dauphin. Maintenant on pouvait voir aussi que sa tête s’ornait d’une sorte de chevelure aux reflets brun jaune. Ce que Pam avait pris tout d’abord pour une feuille de varech... Le reste du corps était plutôt d'un vert tirant sur le gris, avec la partie ventrale plus claire.

- Savoir ce qu’elle mange ? s’enquit l’assistant de prises de vue.

- Cela pourrait être des coquillages, qu’elle gobe après les avoir détachés du rocher … ? Ou des petits crustacés ? hasarda le zoologue. Je ne sais pas pourquoi, mais je vois mal cette créature se repaître de plantes marines, comme le ferait un dugong !

- Là, nous péchons par anthropomorphisme, insinua la jeune femme. Mais il est vrai que, dépourvue de mufle bestial, notre "sirène" n’a pas vraiment une tête à brouter du varech !

Pam s’était levée en riant doucement de la petite plaisanterie qu’elle venait de faire. Les deux créatures avaient de toute façon depuis belle lurette repéré le petit groupe, et ne semblaient guère effarouchées. C’était comme si elles ignoraient parfaitement les trois humains…

- Ce qui est vraiment étonnant, poursuivit Dÿ-Šlex, c’est qu’un animal marin de cette taille ait pu rester inconnu durant tout ce temps, et surtout depuis le début de ce siècle, alors que de nombreux navires croisent les océans, sans parler des observations aériennes…

- Vu l’immensité du domaine maritime, si ces "sirènes" voulaient rester cachées, ce serait facile pour elles !

- Les observations de dugongs ne sont déjà pas très nombreuses. C’est d’ailleurs pour cela que nous sommes là… fit encore observer Dÿ-Šlex. Et pourtant, c’est un animal balourd qui ne prend pas beaucoup de précautions... Mais ce qui l’a sans doute sauvé de l’extinction, c’est que sa chair n’est pas particulièrement bonne à manger, ni facile à commercialiser !

Pam ne se lassait pas de photographier la "sirène", avant qu’elle ne disparaisse derrière un gros rocher. Puis les reflets de l’eau empêchèrent toute observation. Sans doute gagnait-elle le large, en compagnie de la femelle , se dissimulant derrière elle, ou nageant juste un peu en retrait.

- Voilà, c’est fini, soupira le zoologiste. Sans doute avons-nous pu prendre quelques bons clichés qui permettront de décrire scientifiquement ce "primate marin" ! D’un point de vue évolutif, je me demande comment il va falloir le classer… Aucun fossile ne viendra nous aider ! Est-ce un grand singe descendu des arbres, et  qui s'est ensuite aventuré dans l’océan ?

- Je crois avoir ma petite idée sur le sujet, assura Pam tout en gardant une moue dubitative.

Mais ce que la jeune femme ne pouvait pas savoir, c'est que des essais effectués par les forces navales des « Terres du Sud » pour expérimenter un sonar sous-marin avaient déjà conduit à la découverte d'au moins un être similaire – sans doute tué par les ultra-sons. Il s'était échoué avec des dauphins et des petites baleines sur une plage au nord de l'Australie...
En fait, l'histoire avait été promptement escamotée, afin de ne pas compromettre la South Navy auprès de l'opinion publique, et les rares témoins avaient été priés de se taire !

 

- CHAPITRE  V -

 

Le ciel étoilé luisait de mille feux, car l'air était très pur en cet endroit du bush australien. Le gnome à fourrure s’était assis en tailleur, méditant dans la nuit calme. Derrière lui se trouvait l’entrée de la grotte où il avait élu domicile. A l’aide des ongles de sa main droite qu’il avait longs et recourbés, telles des griffes, il se grattait consciencieusement la nuque. Certes, son corps était particulièrement velu, mais ce qui le distinguait surtout d’un être humain "normal", c’était bien sûr sa longue queue qui touchait presque à terre, s’évasant singulièrement comme celle d’un castor... Évidemment, ses jambes étaient relativement courtes, même si le tronc était bien proportionné, ainsi que la tête et les membres supérieurs.

Si d’aventure Gooky avait voulu se fondre dans la foule sans se faire remarquer, cela n’aurait guère été possible, même s'il eut pris la précaution d'enfiler une longue redingote. Il faut dire aussi que sa taille n’excédait guère le mètre... Ajoutons pour terminer que son nez était plutôt effilé, ce qui lui donnait de faux airs de rongeur sur-dimensionné ! On comprendra aisément pourquoi le "gnome à fourrure" ne pouvait pas passer incognito… Pourtant, malgré son profil "animal", Gooky était d’une intelligence nettement supérieure à la moyenne. Il vivait intensément ses émotions, et le sentiment d’être « seul au monde » avait bien entendu durablement perturbé son psychisme, le prédisposant à cette "fugue", même s’il s’était lié d’amitié avec plusieurs membres du personnel de la base militaire de Rho-Dan. Ce qui lui manquait dans son petit monde, c’était de rencontrer un véritable alter ego...!

En haussant les épaules, le gnome à fourrure s’apprêtait à regagner l’intérieur de la grotte. Il contempla encore une fois le firmament étoilé au-dessus de lui, quand quelque chose d’insolite le fit sursauter.
C’était un sourd grondement qui venait des profondeurs de la Terre. Ou du moins, c’était l’impression que cela donnait, car le sol ne tremblait pas autour de lui, comme cela eût été le cas s’il s’était agi d’un séisme. Il lui fallut un certain temps pour réaliser que cela provenait de l'intérieur même de la caverne... Mais le plus curieux pour le petit humanoïde était la sensation que quelque chose fouillait dans son cerveau… Gooky se gratta le haut du crâne, faisant pression d'un doigt sur son front, comme s’il voulait ainsi éliminer toute intrusion étrangère.

- M’entendez-vous ?  se surprit-il à crier.

Mais seul le glapissement d'un dingo lui répondit. Avisant l’entrée de la grotte, le gnome décida quand même de rentrer "chez lui", là où il dormait depuis quelques soirs déjà. C’était sa couche, en quelque sorte. Pour y arriver, il lui fallait traverser une grande salle dans l’obscurité la plus complète – là où les lapins avaient élu domicile – puis grimper sur un surplomb où il était enfin tranquille… Gooky restait interloqué à la pensée que quelqu’un – ou quelque chose – voulait entrer contact avec lui ! La sensation éprouvée avait un rapport avec l’élément liquide, mais aussi avec le soleil.... Compte tenu de ce fait, le mystérieux "interlocuteur" pouvait se trouver à un autre endroit de la Terre, où il faisait déjà (ou encore) jour...

- Mais bon, pas la peine de me lancer dans des calculs savants ! se dit le gnome en lui-même.

Ce n’était sans doute qu’une impression, renforcée par le stress lié au grondement de l'écorce terrestre qu'il avait perçu. Peut-être s'est-il effectivement agi d’un tremblement de terre ? Ou alors, d'un coup de mine, même si cela paraissait très peu probable, si tard dans la soirée. Et puis, y avait-il vraiment des exploitations minières dans la région ? En tout cas, dans la grotte, rien n’avait bougé. Il sembla pourtant à Gooky que la grande salle avec les terriers de lapins était en partie éclairée… D’ailleurs, sur la gauche, la lueur provenait indubitablement de l’une des chatières visibles au bas de la paroi ! Cela n’avait pas été le cas, les soirs précédents... Le gnome en frissonna. Son corps velu aux allures de castor bipède n’était recouvert que d'une mince salopette percée d’un trou pour laisser passer la queue. En principe, Gooky n’avait pas de problèmes majeurs de thermorégulation. Malgré l’humidité ambiante, et une température n’excédant guère les dix-huit degrés, il n’avait pas froid, et pouvait même dormir sur la roche nue, protégé seulement du sol par une toile en plastique. Son éducation paramilitaire, en tout cas, lui avait donné le sens de la mesure du risque. Et comme aucun danger ne semblait provenir de cette mystérieuse lueur, il pensa que le mieux était encore d’aller voir… Ce ne fut d'ailleurs pas sans mal, car l’entrée de la chatière ne mesurait guère qu'une trentaine de centimètres, dans son diamètre le plus large. Mais Gookyétait rompu à ce genre d’exercice... Il passa la tête la première à travers l'ouverture, et ce qu’il vit ne manqua pas de l’étonner singulièrement !

*
*   *

Depuis quelques minutes déjà, le trio avait regagné le Centre de recherche océanographique, non loin du centre historique de Mogascio, la capitale de la Zamibie. Cela faisait plaisir de retrouver la civilisation, après de longues heures passées à arpenter le littoral de l’océan Indien, le sac à dos rempli de matériel souvent lourd – et fragile à transporter ! Heureusement, tout s’était très bien passé, il n’y avait pas eu de casse, et les clichés avaient déjà été retransmis, via les réseaux hertziens, au Centre principal de recherche d’Al-İksăndēr, à environ 2000 km plus au nord, sur le bord de la Méditerranée.    C’est là que voici quelques mois, Pam, originaire du Kôn-Gō, avait fait la connaissance du zoologue Dÿ-Šlex. Ce dernier avait rejoint le groupe de paléontologues de la grotte de Tō-Havěl, où la jeune femme était également active. Mais les scientifiques avaient dû se résoudre à fuir le chantier de fouilles après qu'il eut été investi par un groupe d'ultra-religieux, les Hollybies. Et c’est au cours d’une mémorable course-poursuite à travers les monts Baka que le zoologiste avait vécu une rencontre rapprochée avec un petit primate bipède que les légendes autochtones connaissaient sous le nom de "dodu". Pam et Dÿ-Šlex avaient alors décidé de rédiger sur le sujet une publication dans une revue spécialisée. Mais aujourd'hui, c'est plutôt la rencontre du matin avec la "sirène" qui tenait le haut de l’affiche, d’autant que le trio disposait de matériel photo de cet événement unique !

Pour l’instant, la vie trépidante dans le centre historique de Mogascio monopolisait leur attention. La nuit venait de tomber, même s’il était à peine 18 heures, et une chaleur moite enveloppait les ruelles faiblement éclairées par la lumière des échoppes des marchands de tissus ou d’épices. Bien sûr, le but de cette escapade était de trouver un petit restaurant où les trois chercheurs allaient pouvoir se rassasier. Ce fut rapidement chose faite, et devant des plats succulents, les commentaires sur les observations du matin allaient bon train. Les trois scientifiques ne s'inquiétaient pas outre mesure des autres convives parfois bruyants, ni des passants qui déambulaient dans la rue, ou entraient dans le restaurant au milieu de l’effervescence générale. Ils eussent néanmoins été bien inspirés de prêter davantage attention à deux personnages dont les visages étaient largement dissimulés par des coiffes de tissu, un usage local qui trouvait son origine dans les grandes tempêtes de sable qui balayaient parfois la côte et les grandes plaines de Zamibie durant la saison sèche. C’est à ce moment que le "handy" (téléphone cellulaire) de Pam se mit à sonner furieusement. À l’autre bout de la ligne, il y avait son mari, le professeur Ał-Poitoū.

- Oui, fit-elle, nous sommes dans la taverne « El-Hissan », tu te souviens, nous y étions déjà allés, voici trois soirs...

La voix qu’on entendait faiblement sortir de l’écouteur sembla confirmer ce propos.

- Alors, à tout à l’heure, nous ne bougerons pas d’ici ! ajouta Pam avant de "raccrocher".

Ce dialogue ne passa pas inaperçu des deux hommes assis quelques tables plus loin qui échangèrent un regard entendu. L’un d’eux sortit de sa poche un mini-téléphone qu’il actionna d’un déclic. Sans doute, une sorte de code vis-à-vis de son correspondant. De sa main restée libre, il retira de sa sacoche un objet de forme ronde dont la fonction paraissait encore bien mystérieuse…

 

- CHAPITRE  VI -

 

Dans la tente traditionnelle transformée en chapelle votive, les préparatifs allaient bon train. Dzung-Té était le chef d'une fraction locale des Hollybies en Zamibie, responsable du culte et de la propagation de la foi, notamment pour la ville de Mogascio et ses environs. Plutôt petit de taille, sa peau était brun clair, car il était issu d'un peuplement Saraï en provenance de la région des grands glaciers nord-américains. C'était d'ailleurs le cas de la plupart des responsables de cette Église, même s'ils se sentaient parfaitement intégrés dans leurs pays d'accueil, en Afrique ou ailleurs.

- Nos hommes, Lou-Raï et Gorb-Ĕla, sont sur place, fit-il à l'adresse d'un petit groupe composé d'une dizaine de personnes, tous des membres du clan des Hazbim, une sorte d'élite de la région.

Ils étaient revêtus de longues toges blanches qui n'étaient pas sans rappeler celles que portaient, de nombreux siècles auparavant, les dignitaires de l'Empire romain – ainsi qu'on peut le voir dans les illustrations de livres d'histoire. Ils s'exprimaient dans une langue qui par certains aspects rappelait celle des pères fondateurs de la civilisation méditerranéenne, au nord de l'Afrique.

- Mes frères, poursuivit Dzung-Té, en utilisant l'idiome local, vous venez dans le village voisin de perpétrer ce qu'on appelle un autodafé, autrement dit, un acte de foi... Par là-même, et par le miracle du feu qui purifie tout, vous avez apporté la bénédiction divine sur vous-mêmes et vos proches !

Des murmures d'approbation se faisaient entendre sous la tente. Certains des membres de l'assemblée avaient un téléphone portable rivé à leur oreille, et retransmettaient intégralement à leurs familles le discours du chef religieux. Selon certaines historiettes locales, d'importants troubles se seraient produits dans la région, il y a bien longtemps, quand de grands cataclysmes avaient entraîné la fin de l'Empire romain. C'est de cette époque – ou un peu plus tard – que dataient les premiers autodafés. Tout au long de l'histoire de l'humanité, les pouvoirs politiques et religieux se sont servis des autodafés... La méthode utilisée était simple : en brûlant les livres et autres documents écrits, on effaçait toute référence au passé – et par la même occasion, on coupait l'herbe sous les pieds à d'éventuels dissidents ou contradicteurs. C'était aussi la grande époque des bûchers et des chasses aux  "sorcières", ces femmes réputées communiquer avec le Diable...

Bien sûr, ce n'était plus vraiment le cas aujourd'hui, car les Hollybies vouaient un respect total à l'être humain et ne toléraient aucun homicide, sauf bien sûr en cas de légitime défense – ou par extrême nécessité ! Mais comme leur idéologie était axée sur le principe que "l’homme pouvait disposer de la Nature comme bon lui semblait, car c'était un don divin...", les sources de conflit étaient nombreuses avec des ouailles récalcitrantes à prétention écologiste, ou avec les représentants d'autres religions vouant un culte à cette même Nature.

Le Hollybisme, en tant que foi monothéiste très stricte, avait pris son essor voici un peu plus d'un siècle : à l'origine, c'était un schisme de l’une des grandes religions mondiales, l’Église du Créateur.
Les chefs religieux – un par secteur géographique – se nommaient eux-mêmes les « Apocalyptiques », d’un ancien mot de la langue hellène qui désignait ceux qui voulaient hâter le retour du "Messie" (sauveur divin) en provoquant des guerres, des famines ou des catastrophes en tous genres... De cette façon, ces ultra-religieux cherchaient à accélérer le cours de l’histoire et à précipiter la venue de la "Fin des temps" qu'ils espéraient la plus proche possible ! Bien entendu, sur un plan géopolitique, cela pouvait constituer à long terme une menace; mais pour l'heure, les grands pays laïcs et séculiers de l'hémisphère Sud n'en avaient pas réellement pris conscience. En revanche, ce qui était nouveau, c'est que dorénavant les Hollybies s'attaquaient ouvertement aux savants, et à la science en général – quand celle-ci n'était pas en accord avec leurs dogmes...

*
*  *

La lumière semblait venir des entrailles de la Terre. Après y avoir introduit la tête, Gooky était parvenu à faire rentrer tout son corps dans la chatière, mais ce ne fut point chose aisée.

- C'est limite ! dit-il pour lui-même. Quelques centimètres de moins en largeur, et je ne passais plus ! Mais d’où vient cet éclairage…?

En tout cas, la chatière se prolongeait sur plusieurs mètres, avant de bifurquer sur la droite, en légère pente. La lumière était toujours perceptible de façon diffuse, et paraissait venir d'en-bas.

- Peut-être y a-t-il en profondeur une ancienne mine ? Cela expliquerait également le bruit d’explosion que j’ai entendu, songea le gnome à fourrure. Mais que pourrait-on extraire en un pareil endroit ? Et pourquoi ce soir, et pas les jours précédents ?

En tout cas, aucun écriteau sur la route n’avait signalé une telle exploitation. Peut-être s’agissait-il d’un minerai excessivement rare, ou bien le site était-il tenu secret par les autorités locales ?

- En rapport avec les militaires ? pensa-t-il encore.

Ce faisant, il était parvenu au niveau du coude vers la droite. Effectivement, l'étroit boyau se transformait en une sorte de galerie d'environ un mètre de diamètre, plutôt pentue, qui paraissait descendre jusque dans les profondeurs de la Terre… Même pour quelqu’un qui avait la corpulence d’un enfant de 9-10 ans, ce n’était pas ce qu’on faisait de mieux...
Mais le plus curieux était que le conduit – vraisemblablement naturel à l'origine – paraissait avoir été aménagé par la main de l'homme, même de façon sommaire.
Mais alors, par qui... et dans quel but ? Gooky fit la moue. En tout cas, la lueur provenait bien d’en bas.

*
*   *

Le professeur Ał-Poitoū affichait depuis toujours une réputation de savant distrait qui ne semblait plus devoir le quitter...
Étant donné que certaines des recherches auxquelles il participait étaient en rapport avec l'espace-temps, ou avec la relativité du temps, cela avait pu déteindre sur son personnage dans la vie quotidienne, car il lui arrivait facilement de se tromper d'une heure ou deux en allant à un rendez-vous ! De façon tout à fait impromptue, il venait d'avoir à nouveau un "flash" – comme un genre de contact télépathique – avec le même être aquatique que quelques heures auparavant...
Pendant une vingtaine de secondes, Ał-Poitoū s'était senti engagé dans un tourbillon qui l'avait entraîné dans une sorte de paysage sous-marin tout à fait inconnu – et très certainement imaginaire !
L'espace d'un instant, il eut la vision d'une créature féminine d'une douceur infinie et d'une beauté extrême. Puis son regard se porta machinalement sur sa montre... C'est alors qu'il remarqua qu'il était déjà en retard !

- Zut, pensa-t-il, je vais encore manquer mon rendez-vous avec Pam et son équipe de chercheurs !

- Ah bon ?  sembla faire l'apparition...

- Je devais venir pour 19 heures, et il est déjà près de 21 heures. Comment ai-je pu commettre pareille bévue...

Ał-Poitoū se ressaisit vite et hâta le pas à travers les ruelles étroites de la vieille ville de Mogascio, car il ne voulait pas être trop en retard. En lui-même, il pensait que c'était vraiment étrange d'avoir eu ce contact télépathique avec un être aquatique, de façon aussi inopinée, mais ses pensées furent vite accaparées par le présent, car il venait d'arriver devant la taverne « El-Hissan ». Après avoir salué Pam, il se tourna vers les deux autres personnes présentes.

- Bonsoir professeur, fit Dÿ-Šlex, nous nous sommes déjà rencontrés au Mausolée d’Al-İksăndēr, il y a quelques mois !

- Ah oui, je me souviens ! Pam m'a également beaucoup parlé de vos travaux...

L'assistant-paléontologue, chargé du matériel technique et des prises de vue, se leva à son tour.

- Et vous êtes sans doute Huğ-Sachem ?

La poignée de main était chaleureuse. Tout le monde s'assit et, après avoir commandé quelques plats et boissons, le petit groupe se mit à parler de façon volubile, discutant bien évidemment des événements du jour et de cette fameuse rencontre – réelle celle-là – avec la "sirène", ou du moins avec un humanoïde marin de type encore inconnu !

Ał-Poitoū se grattait ostensiblement le lobe de l'oreille gauche. Tout cela n'était pas sans évoquer en lui un souvenir précis... Mais il choisit de ne pas en parler ce soir-là, afin de respecter les conditions de secret imposées par l'expérience à laquelle il participait dans le laboratoire militaire de "Sanaa Galbeed", à quelques kilomètres au sud de la vieille ville.

Tout près des scientifiques, malgré le brouhaha ambiant et la musique aiguë des fifres, les deux personnages au visage largement dissimulés par leurs châles rituels ne perdaient pas un mot de la discussion en cours. L'un avait des lunettes noires et une épaisse moustache, l'autre affichait un visage plutôt glabre... Assis à une table voisine, ils se faisaient plutôt discrets. Un observateur attentif aurait pu constater qu'ils étaient tous deux reliés par une oreillette à une boîte ronde de couleur grise, incontestablement une sorte de capteur ou d'amplificateur de sons...

- Tu vois, Gorb-Ĕla, ça a l'air de marcher. Nous pouvons remercier notre chef Dzung-Té de nous avoir confié ce magnifique appareil d'écoute. Nos savants et techniciens ont fait là du bon travail !

- Oui, Lou-Raï, acquiesça celui qui n'avait pas de lunettes.

De l'index, il montrait des coupures de presse récentes.

- C'est bien le professeur Ał-Poitoū qui est là avec sa femme. Ils ne passent pas inaperçus ! précisa-t-il encore en dévoilant des dents impeccablement blanches. Un géant noir australien et une petite blonde du Kôn-Gō !

- Le type à côté de lui, celui qui a les cheveux roux, ça doit être le zoologue Dÿ-Šlex, quant au quatrième, je ne sais pas...

- C'est l'assistant Huğ-Sachem ! Mais écoutons ce qu'ils disent...

Justement, Ał-Poitoū se raclait la gorge avant de parler. Le professeur exerçait une autorité évidente sur les autres, mais son ton demeurait toujours très cordial. D'un œil distrait, il contemplait le cube de glace qui, semblable à un iceberg en miniature, flottait dans son verre rempli d'eau minérale. Le savant était sobre...

- Dans le sud-est asiatique, lors de récentes fouilles de routine, des archéologues australiens ont récemment mis au jour des states sédimentaires contenant des sacs en plastique... Certains étaient à demi-calcinés, d'autres renfermaient encore des résidus de produits alimentaires...

Ał-Poitoū regarda autour de lui pour voir l'effet que produisaient ses paroles. Mais personne ne broncha.

- L'étude a été publiée dans le magazine "Nature & Science", renchérit-il. Cette découverte implique pas mal de choses...

- Ah bon ? fit le technicien qui était en train de visionner une nouvelle fois leur rencontre matinale avec la "sirène" sur l'écran de sa caméra numérique.

Mais voyant que sa réflexion n'était pas forcément appropriée, il crut bon de bredouiller quelques mots pour essayer de se faire pardonner.

- Ne cherchez pas d'excuses, Huğ ! Votre réaction est tout à fait normale. Il faut dire aussi que je n'avais pas encore développé toute ma pensée...

- Moi, je pense savoir ! intervint Pam-Hehla qui avait compris où son mari voulait en venir.

- Les plastiques en décomposition ont-ils fourni des indications sur l'âge des strates ? interrogea le zoologue Dÿ-Šlex qui avait également une formation de paléontologue.

- Oui, enchaîna la jeune femme en réajustant d'une main sa coiffure mise à mal par le ventilateur au-dessus de leurs têtes. Le plastique que l'on utilise pour confectionner les sacs est une invention relativement nouvelle. Je dirais même qu'elle a moins d'un siècle...

- C'est exact, Pam, les "élastomères", ou fibres de polychlorures, sont sorties des éprouvettes des chimistes voici 70 ans environ, et il aura fallu attendre encore une dizaine d'années pour qu'apparaissent les applications les plus courantes : sacs, sachets, bouteilles...

Al-Poitou eut un geste large de sa main qui tenait le verre, manquant en même temps d'éclabousser ses voisins.

- Pour en revenir au site asiatique, la pollution de l'environnement par les déchets de matière plastique a dû être impressionnante !

- Mais combien de temps faut-il pour que de tels sacs, une fois rejetés dans la nature, se désagrègent ? questionna  Huğ-Sachem. Deux cents ans... ? Trois cents ans... ?

Devant la moue impassible du chef muséologue, le technicien-cinéaste poursuivit son énumération :

- Quatre cents... ? Cinq cents... ? Non, ce n'est pas vrai...

- Si, si, environ cinq cents ans !!

- Serait-ce donc l'âge estimé des strates ? supputa Pam.

- Les chercheurs tablent effectivement sur 500 ans... En effet, la couche sédimentaire située juste au-dessus contient des débris de poterie que l'on peut dater par la méthode de l'irradiation des cristaux. Et l'on obtient à peu près cet âge...

- Professeur, insista le jeune technicien d'un ton timide, mais décidé. Voici cinq siècles, les gens ne connaissaient pas encore les matières plastiques ! Est-on sûr qu'il ne s'agit pas de dépôts d'origine moderne qui ont été déplacés récemment ?

- Dans une zone inhabitée, loin de toute agglomération d'importance...? En cet endroit, ce ne sont que vastes étendues herbeuses, depuis des siècles ! Seule la présence d'anciens temples en ruine avait incité, voici quelques mois, des chercheurs australiens à venir fouiller sur le site... Les déchets de plastiques ont été trouvés à proximité de ce qui ressemble à un canal aménagé. Tout porte à croire qu'ils y ont été apportés dans des barges, avant d'être entreposés, puis en partie brûlés...

Cette démonstration théorique ne semblait nullement avoir ébranlé Huğ-Sachem. Quant à Dÿ-Šlex, il paraissait un peu sceptique. Il n'y avait que Pam pour applaudir des deux mains.

- Oui, fit-elle, voici une excellente preuve archéologique que voici environ cinq siècles, une civilisation technologique assez comparable à la nôtre avait vraiment existé...!

- On pourrait l'appeler la "civilisation des sacs en plastique", ma foi... ironisa Ał-Poitoū.

- Sachant qu'une telle matière est plutôt toxique, poursuivit Dÿ-Šlex à moitié convaincu, on pourrait même aller jusqu'à imaginer que le déclin de cette civilisation fut en partie imputable au plastique ! Surtout si les gens de l'époque conservaient les aliments et les liquides dans de tels sacs...

- D'après certaines analyses, on sait que les plastiques peuvent être responsables d'une baisse de la fertilité chez ceux qui les utilisent ! renchérit Pam-Hehla. C'est pourquoi depuis quelques années déjà, on évite généralement d'y mettre de la nourriture !

Ał-Poitoū eut un regard étrange en direction de son épouse.

- Je n'irais personnellement pas jusqu'à penser que l'utilisation de sacs en plastique ait pu conduire toute une civilisation à sa perte... Sans doute y a-t-il eu au même moment – à l'échelle planétaire – des événements concomitants qui ont précipité les choses ?

Il eut à nouveau un geste large de la main.

- Selon les thèses "récentistes" que je professe, poursuivit-il, un cataclysme d'ampleur mondiale a très certainement eu lieu, voici cinq siècles environ [N.d.A: Cela correspondrait grosso modo à notre époque contemporaine] . Certains peuples en ont gardé la trace dans leurs mythes et légendes, même si l'Histoire officielle n'en fait nullement mention !

- La fameuse bataille de « Gog et Magog », souffla Pam. Selon certaines traditions, elle se serait effectivement déroulée voici près de cinq siècles !

Quelques tables plus loin, l'homme aux lunettes noires eut un brusque sursaut. C'était le moment qu'il attendait...

 

- CHAPITRE  VII -

 

Plus Gooky avançait, et plus sa stupéfaction grandissait. Après s'être extirpé de l'étroite galerie descendante, longue d'une vingtaine de mètres, il avait fini par s'engager dans une sorte de tunnel un peu plus large, mais qui continuait à s'enfoncer au plus profond de l'écorce terrestre...
Après environ dix minutes de cheminement, le petit humanoïde tout interloqué franchit le seuil d'une vaste salle souterraine ornée de nombreuses stalactites qui pendaient du plafond, tandis que des colonnes torsadées de stalagmites aux reflets argentés montaient du sol  boueux. La lumière était diffuse et provenait apparement de fentes aménagées dans les parois de calcaire luisant. Sans doute y avait-il une autre caverne contiguë à celle où avait pénétré Gooky ?

Le gnome à fourrure eut alors une étrange révélation, au moment même où il avisait une sorte d'ouverture en forme de porche, à l'autre extrémité de la salle souterraine.
Sur sa gauche, ostensiblement éclairée par un halo verdâtre d'algues luminescentes, il y avait dans la roche une sorte de sculpture qui ressemblait à un fossile de poisson, avec le corps et les arêtes, la tête, les nageoires et la queue...
Gooky s'en approcha, examina attentivement la pierre gravée qu'il avait d'abord prise pour un artefact naturel. Mais d'après ce qu'il voyait maintenant, c'était plutôt l’œuvre d'un artiste troglodyte, exécutée au ciseau et au burin, révélant une forme d'art que l'on ne s'attendait certainement pas à trouver à plusieurs dizaines de mètres sous terre !

Tout autour du bas-relief, les parois rocheuses et la voûte de la "cathédrale" étaient incrustées de cristaux d'aragonite à l'apparence de petites étoiles. A quelques mètres de distance, une sorte de vasque s'ouvrait dans le sol de la grotte, remplie d'une eau limpide et verdâtre, sans doute à cause de la présence d'algues bioluminescentes. Gooky se pencha pour boire de cette eau, et remarquant des larves d'insectes, saisit aussi l'occasion d'apaiser sa faim, même s'il avait l'impression de violer quelque peu l'intimité de cet écosystème, resté dissimulé à la vue des humains depuis des siècles, voire des millénaires...

Après s'être reposé quelques minutes, le gnome à fourrure poursuivit sa progression dans cet étrange monde souterrain. La galerie – creusée ou aménagée dans la roche calcaire – qui se présentait maintenant à lui était plus grande, plus haute, et d'un accès relativement aisé. Gooky ne fut guère surpris de constater que ses parois étaient recouvertes de symboles géométriques et de figures variées, peintes par des artistes inconnus. Il y avait aussi par endroits ce qui ressemblait à une croix ansée d'inspiration égyptienne... Gooky découvrait également des animaux stylisés, rappelant la mégafaune qui avait peuplé l'Australie, quelques milliers d'années auparavant : kangourous géants, Diprotodons, varans monstrueux et félins marsupiaux aux dents de sabre ! Mais au détour d'un coude de la galerie, le petit humanoïde resta pendant quelques secondes tout ébaubi, car ce qui s'offrait à ses yeux n'avait plus grand chose à voir avec une simple représentation pariétale...

*
*   *

 Lou-Raï, l'homme aux lunettes noires, se leva d'un bond, bousculant son compagnon dont le regard était toujours aussi peu expressif, puis il se rassit en veillant à ne pas trop attirer l'attention des autres personnes dans la taverne. Ce n'était pas le moment de se faire remarquer !
Il héla le garçon pour se faire apporter un nouveau plat de pâtes locales, puis proféra à voix basse.

- Il l'a dit... il l'a dit !

- Quoi ? maugréa Gorb-Ĕla. Tu veux parler de cette histoire de sacs en plastique ?

- Non, pas ça ! bougonna Lou-Raï en laissant échapper un soupir de mécontentement.

Toisant son compagnon d'un air qui en disait long sur ce qu'il pensait, il haussa le ton.

- Nous sommes ici pour surveiller ce petit groupe de savants et aussi pour prévenir Dzung-Té s'il se passait quelque chose d'important...

Réajustant ses lunettes, Lou-Raï haussa les épaules. Puis il articula en remuant les lèvres de façon exagérée :

- La "Bataille de Gog et Magog" ! Il en est question également dans nos manuels religieux... !

- Ce sont d'anciens chefs de guerre, n'est-ce pas ?

- Oui et non... en tout cas, c'étaient de grands saints ! fit Lou-Ray en levant les yeux comme s'il devait implorer le Ciel. Ils ont vécu dans les temps qui ont suivi le Déluge... "Gog", que l'on appelle aussi "Ya'jouge" était le chef suprême d'une coalition de peuples unis contre les "Forces du Mal" ! Mais voyons d'abord ce que va dire le professeur Ał-Poitoū...

Malgré le brouhaha ambiant et les bruits de circulation qui montaient de la rue, les deux comparses entendaient parfaitement à travers leurs oreillettes ce que disait le savant australien.

- Il y a eu trois guerres de "Gog et Magog" qui se sont succédé en l'espace de quelques dizaines d'années... On le sait par les légendes des peuples nord-américains.

- Voici 5-6 siècles, poursuivit Pam, un grand Empire, dont l'un des dirigeants se serait nommé "Bush", aurait même appelé de ses vœux la troisième et dernière grande bataille, celle qui fit rage quelques décennies plus tard dans les Marches d'Asie !

- En gros, "Gog" représentait l'Occident, et "Magog" l'Orient ! Ou encore, "Gog" était la pensée matérialiste et le progrès technique, en lutte contre "Magog", symbolisant les forces conservatrices et une certaine morale religieuse...

- La plupart du temps quand elles sont mentionnées, ces deux entités sont dépeintes comme puissantes et terribles. Dans les récits qui ont été retransmis, elles sont associées à des périodes de grands troubles et à des conflits armés !

- Peut-être s'agit-il aussi d'une entité à double visage ? Je crois que les Romains avaient quelque chose dans ce genre, évoqua Dÿ-Šlex.

A peu de distance du quatuor, les traits de Lou-Raï s'étaient figés. Il ne put s'empêcher de proférer d'une voix sourde :

- Mais qu'est-ce qu'ils racontent ? Ce n'est pas du tout qui est écrit dans nos livres ! Où vont-ils chercher tout cela ?

- Peut-être ont-ils trouvé cela en étudiant d'anciens manuscrits ? hasarda Gorb-Ĕla.

Lou-Raï lui décocha un regard réprobateur.

- C'est justement ce qu'on leur reproche à tous ces gens, grogna-t-il. La vérité est dans nos textes révélés, et nulle part ailleurs ! Donc pas besoin d'aller s'enquérir à droite ou à gauche... A force de chercher à justifier leur "science", ces savants vont semer la discorde sur Terre...

- Voyant que Gorb-Èla voulait ajouter quelque chose, il lui fit signe de se taire.

- Chut ! Écoutons ce qu'ils disent...

 

- CHAPITRE  VIII -

 

Tel un appel lointain émanant d'un passé fabuleux, une musique cristalline résonnait dans la grande salle souterraine.
Ce n'était pas sans rappeler un orgue électronique. D'une manière étrange, le son s'amplifiait et changeait de tonalité en parcourant les colonnes de stalagmites torsadées...
Puis tout sembla se figer et un silence total s'abattit sur les lieux, perturbé seulement par le clapotis des gouttes d'eau qui tombaient par intermittence du plafond de la grotte. Gooky venait de pénétrer dans ce que les spéléologues appelaient habituellement une "cathédrale"... Les parois et la voûte, dont la hauteur devait atteindre une bonne vingtaine de mètres, étaient constituées de basalte bleu gris, tandis que le sol caillouteux était recouvert de grandes plaques d'argile brunâtre. Et toujours cette lumière qui semblait provenir de nulle part... Quelque animal avait certainement dû passer dans les parages, laissant des traces qui pouvaient s'apparenter à celles d'un quadrupède de type canin. Gooky resta un instant perplexe, perdu dans ses réflexions.

- Allons jeter un coup d'œil du côté où a résonné cette étrange musique, se dit-il en lui-même. Apparemment, cela doit venir de la gauche, là où il y a ces grosses colonnes calcaires...

Le gnome à fourrure parvint ainsi jusqu'à une petite butte argileuse d'où il pouvait distinguer, à quelques mètres, ce qui ressemblait à un abreuvoir. Des stalagmites fusiformes façonnées par l'écoulement des eaux semblaient y prendre racine. C'étaient sans doute ces concrétions qui produisaient le son modulé, perçu peu auparavant. En quelque sorte, il s'agissait d'un "lithophone" naturel...
On pouvait aussi s'imaginer quelqu'un assis à terre devant cet instrument de musique improvisé, frappant les stalactites au moyen de baguettes en bois... Les sons ainsi émis n'auraient guère été différents de ceux que Gooky avait entendus en pénétrant dans la "cathédrale" souterraine !

Mais quelque chose, juste à côté, retenait l'attention de l'humanoïde au profil de castor bipède. Posée au sommet d'une stalagmite tronquée, il y avait une sorte de statuette féline, ou plutôt une figuration d'homme à tête de lion, d'une vingtaine de centimètres de hauteur ! Plus étonnant encore, en se plaçant dans l'axe entre le "lithophone" et la statuette, Gooky pouvait voir sur la paroi basaltique de la caverne une silhouette démesurée du même personnage léonin, dessinée à l'aide d'une craie blanche et de fusains noirs, puis agrémentée de touches de couleur ocre... Sans doute l'artiste avait-il utilisé l'ombre projetée de la statuette sur le mur pour peindre la fresque pariétale... Il suffisait au préalable de placer une source de lumière – un feu de bois, par exemple – en arrière de la figurine, puis de colorier l'ombre projetée sur la paroi !

- Pourquoi une telle représentation ? se demandait le gnome à fourrure.

Mais il y avait autre chose qui le turlupinait.

- Ces gens étaient-ils si petits pour se faufiler à travers ce dédale de chatières ? A moins, bien sûr, qu'ils ne soient parvenus jusqu'ici par un autre chemin...

Autant de questions qui demeuraient évidemment sans réponses. Comme il convenait tout de même de prendre une initiative, Gooky se surprit à envoyer un message télépathique "vers l'extérieur", avec le secret espoir d'entrer à nouveau en relation avec le mystérieux correspondant de tout à l'heure, celui qui se trouvait apparemment de l'autre côté du globe... Mais aucun contact ne put être établi.

Déçu, Gooky revint quelques mètres en arrière vers l'endroit où il avait aperçu les traces du quadrupède. En tout cas, les griffes n'étaient pas visibles sur les empreintes. Sans doute s'agissait-il vraiment d'un chien, ou d'un dingo, comme ceux que l'on voyait parfois dans le bush alentour, non loin de l'entrée du réseau souterrain.
Le petit humanoïde choisit également ce moment pour faire le point. Il pouvait s'orienter dans l'espace grâce à un organe situé en arrière de sa rétine. D'autres cellules électromagnétiques très sensibles tapissaient également ses fosses nasales, un peu comme chez les oiseaux migrateurs. Mais ce fut son sens plus trivial de l'odorat qui vint l'avertir d'un possible danger. En effet des effluves animales étaient venues chatouiller ses narines... C'était comme s'il s'approchait d'une ménagerie ou d'un parc zoologique !
Sans doute ces odeurs avaient-elle été apportées par la circulation d'air à l'intérieur du réseau de galeries. Mais une dizaine de secondes auparavant, il n'avait pourtant rien senti.

- Qu'est-ce qui a donc changé ? s'étonna le gnome à fourrure, sur le qui-vive, jetant des regards furtifs autour de lui.

La curiosité aidant, il se dirigea vers l'endroit d'où semblait provenir l'odeur.

*
*  *

A la taverne « El-Hissan », la discussion entre les quatre scientifiques allait bon train. Huğ-Sachem venait de poser la question sur la fiabilité des sources historiques que l'on pouvait trouver dans le folklore des peuples.

- C'est bien cela ! reprit Pam qui était aussi ethnologue de formation. Si l'on étudie attentivement les chroniques, notamment nord-américaines, on remarque une concordance remarquable des dates de déclins de civilisations – qu'elles soient liées ou non à des circonstances climatiques désastreuses... Et ça nous ramène à la même époque, voici 5 siècles environ !

- En plus, cela correspond très bien à l'épisode de "Gog et Magog" au Moyen-Orient ! confirma Ał-Poitoū.

- Cette époque fut aussi celle de la disparition mystérieuse des grands Empires légendaires de l'époque, comme la Confédération américaine, aussi appelée "Stars & Stripes", du nom de la bannière étoilée qui lui servait d'emblème...

A moins qu'il ne s'agissait que de mythes ? Nul historien ne pouvait le dire avec certitude, car les vestiges archéologiques étaient plutôt maigres. Sur le continent nord-américain, ils semblent d'ailleurs surtout se rapporter à une civilisation de chasseurs-cueilleurs – les Amérindiens – qui ont laissé de nombreuses représentations picturales sur les parois des cavernes, ou au fond de profonds canyons...

 

Schéma de la chronologie historique
dépeinte dans ce livre

Fin de l'Empire romain et "Période intermédiaire" : il y a 8 siècles
Guerre de Gog et Magog : il y a 5 siècles
Inondations catastrophiques en Amérique du Nord : il y a 3 siècles
(l’Europe est recouverte d’une vaste toundra)
Confédération des « Terres du Sud » : depuis 2 siècles

L’action se passe en l’an calendaire de référence 997
(ou 2556 après la fondation de Rome)

 

Quant à cette fameuse "Guerre de Gog et Magog", on pense généralement qu'elle ravagea non seulement le Moyen-Orient, mais aussi une grande partie de l'Europe.
Autour de la mer Méditerranée, une « Union Européenne » –  qui a pu avoir été un reliquat de l'Empire romain – fut également détruite. Quant à l'Amérique du Nord, si elle n'eut pas à proprement parler à subir de conflits armés sur son sol, elle devint vite la proie d'inondations catastrophiques qui rayèrent toutes ses villes de la carte. Les populations autochtones se replièrent en grand nombre vers les terres australes qui avaient été relativement épargnées par les intempéries ou les guerres... En fait, il semblerait que la moitié au moins de l'humanité ait alors péri au cours de circonstances désastreuses !

- Pour ce qui est de l'Europe, certains historiens ont pensé à des épidémies, remarqua Pam. On a même parlé de "peste noire", par analogie avec un épisode similaire que l'on situe généralement à la fin de l'Empire romain...

- Oui, insinua Dÿ-Šlex, mais des épidémies, ou une guerre au Moyen-Orient, ne provoquent pas de séismes, ni de destructions majeures dans le reste du monde !

- Vous avez raison, admit Ał-Poitoū. Peut-être faut-il donc envisager un événement plus violent, plus inouï... comme le passage rapproché d'une comète !

 Le savant australien parut réfléchir quelques secondes, puis il poursuivit sa démonstration devant Dÿ-Šlex et Huğ-Sachem plutôt interloqués :

- Une comète est un petit astre errant du Système solaire, composé essentiellement de glace et de poussière. Il y en aurait plusieurs centaines de millions sur des orbites elliptiques instables, autour du Soleil, qui peuvent les conduire à proximité de la Terre, au risque de la percuter... Ce sont les comètes qui ont apporté une bonne partie de l'eau contenue dans nos océans. Sans qu'il y eût forcément impact, certains de ces astres ont pu traverser l'atmosphère terrestre, y déversant de grandes quantités d'eau...

- ...qui ont provoqué des pluies diluviennes, comme le rapportent de nombreux textes de l'époque, compléta Pam.

- Oui, d'où aussi les récits de Déluges ! Par ailleurs, les documents anciens parlent souvent de "pestilence", traduisez "puanteur", qui aurait sévi lors de ces événements cataclysmiques. Or, nous savons maintenant que les comètes sentent très mauvais ! C'est dû à l'hydrogène sulfuré que renferme la chevelure de ces astres errants...

- En tout cas, le passage rapproché de tels bolides interplanétaires, et les calamités qui se sont ensuivi, expliquent de façon plausible les fins de civilisation un peu partout dans le monde ! acquiesça Pam en hochant gravement la tête.  

Ainsi en allait-il en Asie méridionale de la mystérieuse cité d'Angkor, avec ses dizaines d'imposants temples longtemps oubliés dans la jungle...
Il y a peut-être moins d'un demi-millénaire, une vie sociale et commerciale intense s'y déroulait. Sans doute des centaines de milliers – voire des millions de personnes – habitaient cette région, aujourd'hui recouverte par la forêt tropicale. D'autres exemples d'implantations anciennes sont connus du nord de la Chine. Ce sont présentement de vastes steppes froides, parsemées de lacs gelés et d'étendues arides et glacées !

De l'autre côté de l'océan Pacifique, une civilisation désignée sous le nom de "Mayas" avait possédé la connaissance de cycles répétitifs dans l'histoire du Cosmos. A la fin de chacun d'entre eux survenait inévitablement la destruction du monde précédent... Et de tels événements étaient reliés par les anciens Mayas à la chute d'objets célestes sur notre planète, ou à leur passage rapproché dans l'atmosphère !

A la jonction géographique entre l'Europe et l'Asie, une gigantesque métropole existait autrefois, un grand port ouvert sur plusieurs mers qui occupait une position stratégique sur la voie commerciale menant vers Romā, Lugdunum ou Pār-Isis. C'est par là que passaient les grandes caravanes de marchands en provenance d'Arabie ou du sous-continent indien. Un fabuleux temple, Haghia Sophia, dont il ne reste actuellement plus que des vestiges, conférait à ce lieu une importante signification religieuse.

- Bien sûr, les historiens affirment qu'il s'agissait là d'un empire local qu'ils ont appelé "Byzantin", du nom qu'il avait dans les chroniques romaines tardives... ironisa Al-Poitou.

- Mais on cherchera vainement dans les ruines où l'on fouille actuellement une quelconque référence à cet Empire ! continua Pam. En fait, il semble s'être agi d'un peuple tout à fait différent, dont l'écriture était certes latine, mais qui usait d'une langue que les archéologues, s'ils savent la lire, ne comprennent pas !

- Oui, approuva le savant australien. Un cas similaire est documenté d'une région située non loin de l'antique ville de Romā, où vivait le peuple des Étrusques. Certains historiens y voient d'ailleurs un lien direct avec cette civilisation du Bosphore, mais à mon avis au moins 500 ans séparent les deux cultures... et ce n'est pas une épidémie de peste qui a causé leur déclin, comme on le lit généralement !

Après avoir toisé du regard ses compagnons, Ał-Poitoū soupira :

- C'est toujours la même chose : lorsqu'on invente une faribole et qu'on la répète sans cesse dans les livres et les manuels, elle finit par devenir "vérité historique" !

Dÿ-Šlex avait aussi sa petite idée sur le sujet, mais il s'était bien gardé d'interrompre l'éminent savant. Sortant un feuillet d'un classeur qu'il avait posé devant lui, le zoologue profita d'une pause dans la discussion pour lire quelques lignes qu'il présenta comme un texte d'inspiration aztèque, du nom d'un ancien peuple méso-américain :

   « Quatre fois le monde fut détruit...

   « La première fois, le soleil s'éteignit et un froid mortel s'abattit sur la Terre. Seul un couple humain put s'échapper et perpétuer l'espèce.

   « La deuxième fois, un vent magique souffla de l'ouest, et tous les hommes, sauf deux encore, furent transformés en singes.

   « La troisième fois, ce fut le feu qui accomplit l’œuvre de destruction. Les rayons d'un soleil gigantesque firent flamber la planète, tandis que les coups de foudre répondaient aux rugissements des volcans déchaînés. Il y eut deux rescapés, et l'homme ne mourut pas.

   « Enfin vint le quatrième cataclysme, celui de l'eau. Le ciel tomba sur la Terre et ce fut le déluge. Tout disparut sous les flots, étoiles, soleils et planètes. L'obscurité s'étendit sur l'abîme. Mais l'homme survivait toujours... ».

   Un profond silence avait envahi la tablée, juste troublé par le ronronnement des ventilateurs au plafond, et par le brouhaha de la rue toute proche. Même pour les autres personnes présentes dans la taverne « El-Hissan », le temps semblait être suspendu...

- C'est tout à fait la description des grands épisodes catastrophiques qui ont émaillé l'histoire de notre humanité ! reconnut Pam.

- Oui, reprit le zoologiste, et cela me paraît plus ancien que les textes qui nous sont connus de l'Antiquité gréco-romaine. J'en ai pris connaissance au moment où je menais mes recherches sur l'histoire évolutive des primates, car il y est question d'hommes se transformant en singes ! Bien sûr, ce n'est sans doute pas à prendre au pied de la lettre...

A quelques mètres de là, les deux personnages en tenue traditionnelle zamibienne qui épiaient les conversations des savants se regardèrent à nouveau d'un air qui en disait long sur ce qu'ils pensaient ! Celui qui s'appelait Gorb-Ĕla eut un geste d'incompréhension.

- C'est quoi encore cette histoire de gens qui se changent en singes ?

- En tout cas, Dzung-Té va être content ! Après l'allusion tronquée à la bataille de "Gog et Magog", voilà qui tombe à pic pour alimenter la polémique... Nous allons discréditer ces savants auprès de la population !

Sous le coup de l'émotion, les lunettes noires avaient glissé du nez de Lou-Raï, dévoilant fugitivement des yeux gris clair dans la lumière glauque des ampoules à basse consommation de la taverne.

- Bientôt, nous serons les plus nombreux à Mogascio, et la capitale de la Zamibie tombera tel un fruit mûr dans notre escarcelle !

À toutes fins utiles, le petit boîtier électronique qu'utilisaient les deux Zamibiens avait également été pourvu d'un enregistreur, au cas où la diffusion vers Dzung-Té n'aurait pas été très bonne. Ainsi, les propos irrévérencieux tenus par les quatre scientifiques allaient être retransmis dans leur intégralité au chef de la section locale des Hollybies qui pourra juger par lui-même.

- C'est à nos frères d'intervenir, car...

Il ne put terminer sa phrase. Une forte explosion venait de retentir près de la taverne. Des cris fusaient de toute part. Lou-Raï coupa le contact du sonotone et enfonça prestement le bouton rouge du boîtier-émetteur qui le reliait directement à Dzung-Té.

- Bon sang, qu'est-ce que ça peut bien signifier...?

L'homme aux lunettes noires se leva d'un bond, et après avoir laissé un peu d'argent sur la table, quitta prestement les lieux en entraînant Gorb-Ĕla dans son sillage.

 

- CHAPITRE  IX -

 

L'eau ruisselait le long de ses flancs et de sa poitrine galbée, tandis que la sirène nageait en direction de la caverne dont l'entrée se situait sous la mer, à une cinquantaine de mètres en contre-bas.
Akona arrêta quelques instants sa progression pour observer sur sa droite un grand poisson au profil hydrodynamique, sans doute un thon en quête de sa proie favorite, le calmar...
Rien à craindre de ce côté-là. Le danger pouvait seulement venir de certains dauphins ou épaulards, véloces prédateurs longs d'une dizaine de mètres... Mais cela faisait longtemps qu'on n'en avait plus signalé dans le secteur.

Ce faisant, la sirène – mais mieux valait l'appeler "jaopraya", le nom  sous lequel les représentants de ce peuple océanique se désignaient eux-mêmes – la jaopraya, donc, réajustait sa chevelure couleur varech. Dans l'eau, cela n'occasionnait guère de problème d'avoir les cheveux longs, car il était facile de les laisser flotter librement autour de soi, sans que cela ne constitue la moindre gêne...
En revanche, à l'air libre, ce ne devait point être chose aisée... Akona se demandait comment les muang-nok, autrement dit "les habitants de la surface", faisaient pour ne pas s'empêtrer dans leurs cheveux, qu'ils portaient parfois assez longs !

Voici quelques heures à peine, elle avait observé l'une de ces créatures – une femme blonde à la peau très claire – qui l'observait depuis la plage à l'aide d'un instrument bizarre. Même si cette muang-nok s'évertuait à nouer ses cheveux vers l'arrière, ceux-ci devaient souvent la gêner... Comment faisait-elle pour bien voir devant elle ?

Selon les théories admises par les savants du peuple Jaopraya, ces créatures terrestres (les hommes, en l'occurrence !)seraient apparues, voici quelques millions d'années, à la faveur de l'assèchement d'une mer continentale. Leur nageoire caudale se serait alors scindée en deux parties, permettant la marche à terre, tout en garantissant des mains libres pour la saisie ou la manipulation d'objets. Ainsi seraient nés les premiers êtres humains non-aquatiques !

En tout cas, ils avaient gardé la chevelure qui, dans les temps anciens, était sans doute utilisée pour capturer de petits poissons et autres animalcules marins, tel un filet déployé sous l'eau... À terre, cet apanage capillaire ne pouvait guère servir qu'à la reconnaissance mutuelle, et peut-être aussi à se protéger des ardeurs du soleil ?

Akona n'en savait trop rien. Elle reprit sa progression vers l'entrée de la caverne. Bien sûr, la jaopraya pouvait rester une bonne demi-heure sous l'eau sans respirer, mais il lui fallait encore effectuer un difficile trajet à travers un étroit boyau inondé. Elle savait aussi où trouver des coquillages appétissants qu'elle décollait de la paroi rocheuse à l'aide de ses ongles qu'elle avait particulièrement longs et robustes...

Autre événement étrange : alors qu'elle se trouvait en surface, remplissant d'air ses poumons à la faveur d'une culbute, quelque chose s'était introduit dans son esprit, une sorte d'image virtuelle... qui n'avait rien à voir avec son environnement habituel, ni avec la présence à ses côtés de la grosse femelle woua qu'elle avait l'habitude de retrouver à chacune de ses escapades hors de la caverne !

Non, l'espace d'un instant, elle avait éprouvé comme une sensation de flotter dans l'espace intersidéral – loin de toute contingence aquatique ! Et puis Akona s'était soudain retrouvée dans une grand bâtisse blanche bardée d'antennes...
C'est alors qu'elle avait "vu" un être humain, comme ceux que l'on observe parfois sur les rivages des mers, ou à bord de bateaux.
Assis sur une chaise, celui-ci semblait l'observer silencieusement. La pièce était plongée dans une semi-obscurité. Ses yeux et la couleur de sa peau étaient noirs. Elle ne put en "voir" plus. Mais l'espace d'une fraction de seconde, un contact télépathique avait été établi...

Une fois arrivée dans la caverne, Akona interpella en langage jaopraya l'une de ses congénères. Il faisait clair en cet endroit, car une sorte d'aven s'ouvrait au plafond, laissant entrevoir le ciel bleu. L'eau y était translucide, et les sirènes aimaient s'y baigner. Voici quelques millénaires, la grotte avait dû être occupée par des muang-nok, car des représentations pariétales de scènes de chasse étaient visibles par endroits sur les parois de la grotte. Mais cela faisait longtemps qu'aucun de ces étranges bipèdes n'était venu s'aventurer en ces lieux...

- Sans doute allons-nous devoir partir d'ici, fit-elle en rassemblant sa chevelure qui flottait en surface.

- Elle aspira goulûment une bouffée d'air, imitée en cela par plusieurs de ses compagnes.

- Pourquoi cela ? s'enquit la créature qui était la plus proche d'elle.

Ses lèvres ne remuaient pas. En fait, la communication se faisait au moyen de vibrations du larynx, dans une gamme très riche de modulations, allant des ultra-sons aux infra-sons. Il s'agissait en tout cas bel et bien d'un véritable langage, avec sa syntaxe, son vocabulaire varié et ses expressions idiomatiques, voire ses dialectes...

- Oui, reprit Akona, j'ai été observée par un groupe d'humains sur la plage. Ils avaient des appareils de visée, comme ceux que nos savants utilisent parfois pour pister les gros calmars.

- Ah bon ? Je ne pensais pas qu'ils possédaient une telle technologie.

- Si, si ! Bien sûr, il y a eu récemment une sorte de "passage à vide" – qui a duré plusieurs siècles – des peuples en surface, mais souvenons-nous : une grande civilisation technologique avait existé peu auparavant. Et comme ils le font toujours, leurs savants ont expérimenté des armes de destruction massive... Certes, elles étaient dirigées contre d'éventuels ennemis, mais elles ont également causé la mort d'un grand nombre d'entre nous !

- Oui, commenta Akona, ça s'est passé du côté de la Grande Mer. A cette époque, la puissance dominante en Amérique du Nord contrôlait tout ce secteur océanique...

- Ce qui est sûr, c'est que depuis une centaine d'années les bipèdes humains réapparaissent toujours plus nombreux sur nos côtes ! Et l'équipement qu'ils utilisent est de plus en plus sophistiqué !

- Il va falloir en informer notre Grand Conseil. Cela peut constituer une menace pour nous... dans les prochaines décennies !

- La jeune sirène ne croyait pas si bien dire. Car même si la nouvelle n'était pas parvenue jusqu'au petit monde des jaopraya dans ce secteur du globe, des expériences avec sonar et ultra-sons avaient déjà été effectuées par les forces navales des « Terres du Sud », conduisant à la mort de dizaines de dauphins qui s'étaient échoués sur une plage au nord de l'Australie, et parmi eux se trouvait également un être humanoïde...

Akona réfléchissait, tout en prenant un malin plaisir à déployer sa longue chevelure dans l'eau tiède de la vasque. D'après ce qu'on lui avait dit, il y avait eu, quelques siècles auparavant, une succession de grandes guerres chez les humains de surface, puis plus rien...
Certains savants du peuple Jaopraya avaient aussi évoqué des impacts d'astéroïdes, ou la chute de débris de comètes à l'intérieur des terres. Mais finalement, personne n'en savait trop rien ! Ce qui comptait pour Akona et ses amies, c'était que les îles océaniques où vivaient habituellement les jaopraya avaient alors été épargnées !

*
*   *

A plusieurs milliers de kilomètres de là, dans la semi-obscurité de la grande salle souterraine, Gooky se revoyait quelques années en arrière, alors qu'il participait à divers tests d'aptitude et d'orientation avec des animaux dressés. Il avait donc une certaine expérience en la matière.
Mais pour en revenir au mystérieux quadrupède dont il avait croisé la piste, celui-ci était apparemment passé sous le même porche de pierre que lui, laissant ses empreintes dans la glaise humide et gluante.
Une fois franchi ce seuil, le sol devenait plus sec, mais la forte odeur de bétail était tout aussi prégnante.

Au début, la galerie allait en se rétrécissant, mais après quelques mètres, elle s'élargissait à nouveau. Des cavités étaient visibles sur la gauche, ressemblant à autant de petits caveaux...
Et toujours cette lumière diffuse qui provenait ici des lichens sur les parois.

En pénétrant dans la première niche, Gooky constata avec surprise que le plafond et les murs avaient été recouverts d'une sorte d'enduit blanc. Quelqu'un était donc venu récemment et s'était donné la peine, non seulement d'y apposer cette couche d'enduit, mais également d'en polir et lustrer la surface !
En revanche, le sol était tel qu'on pouvait aussi le découvrir dans le couloir. C'était pratiquement le plancher de grotte à l'état brut, comme il avait été façonné par les eaux au long des millénaires écoulés.

Dans la deuxième niche, il y avait une sorte de cuvette creusée dans la roche. De l'eau s'écoulait par une rigole. Le petit humanoïde au profil de castor bipède dut se pencher pour voir ce qui ressemblait à une sorte d'abreuvoir plein à ras bord. La surface était "hantée" de nombreux et fugitifs reflets... Gooky mit un certain temps pour comprendre que c'étaient des poissons à l'intérieur de la vasque qui produisaient cet effet ! Longs d'une vingtaine de centimètres, ils créaient dans la niche des jeux de lumière à chaque mouvement saccadé de leurs corps serpentiformes.
Comme l'un d'eux se rapprochait de la surface en ondulant, Gooky put également entrevoir sa tête ornée de barbillons translucides.

- Tiens, pensa-t-il, ça me rappelle les poissons-chats qu'il y avait dans le bassin près de la cantine, à la base de Rho-Dan... Mais ceux-là étaient noirs. Le cuistot me disait qu'ils étaient immangeables, et qu'ils étaient juste là pour la décoration !

A ce moment précis, l'un des poissons sortit la tête de l'eau et dévoila ses mâchoires. Le spectacle était plutôt effrayant, même si l'animal en lui-même ne pouvait pas constituer un danger pour Gooky.

- Je n'y mettrai pas les doigts, ironisa-t-il.

Effectivement, la face de ce poisson semblait sortie tout droit d'un film de science-fiction mettant en action des créatures extraterrestres ! Quatre demi-rangées de dents acérées étaient nettement visibles, la mâchoire inférieure faisait saillie, et la partie avant de la tête rappelait le museau d'un chien dingo, ce qui était vraiment bizarre pour un animal aquatique... En revanche, les yeux n'étaient pas visibles, ou alors ils étaient recouverts par la peau, autant que Gooky pouvait en juger dans la semi-obscurité blafarde du caveau.
Puis l'animal avait plongé, montrant une queue longue et effilée, avant de rejoindre ses congénères un peu plus bas sous l'eau.

- Mais que mangent-ils ? Probablement des larves d'insectes ou de petits crustacés...

En tout cas, cela n'expliquait pas pourquoi ils étaient cinq ou six dans un bassin si petit... On aurait dit un aquarium ou quelque chose de ce genre ! Ce qui paraissait sûr, c'est que les poissons ne pouvaient pas être venus par l'eau de la rigole... Peut-être avaient-ils été introduits sous forme d'alevins ?
Cela ne semblait pas impossible. On pouvait aussi penser que quelqu'un venait régulièrement leur donner à manger...

Gooky recula d'un pas et ressortit de la niche, non sans jeter des regards inquiets à droite et à gauche. Il lui semblait maintenant évident que le réseau souterrain était habité !
Puis le petit humanoïde avisa la troisième niche, et ce n'est pas sans une certaine appréhension qu'il en franchit le seuil... Ce qu'il vit alors le figea sur place.   

 

- CHAPITRE  X -

 

Les bulles en plastique n'étaient là que pour simuler la disposition des atomes. Elles paraissaient flotter en apesanteur, mais en réalité, des attracteurs électromagnétiques les maintenaient en place...
Ał-Poitoū en avait déjà vu de semblables dans les salles de classe ou dans les ateliers pour étudiants en chimie.
Mais la pièce où il se trouvait maintenant servait surtout à recevoir les hôtes de marque. Elle était située dans la base militaire de "Sanaa Galbeed" au même étage que le laboratoire où avaient lieu les expériences sur la télépathie. Cette conférence improvisée avait permis de réunir également son épouse Pam-Hehla, l'aide de camp Ben-Çaløf, ainsi que deux membres du staff de chercheurs militaires directement impliqués dans le projet, sans oublier le général Djĕ-Bēl, chef de garnison, qui occupait également un poste ministériel dans le gouvernement zamibien.

Ce dernier était en train de lire les journaux locaux. Il y était question de l'explosion qui, la veille, avait jeté le trouble dans le centre-ville de Mogascio. Une bombe avait été dissimulée dans une automobile, à proximité d'un marché très fréquenté. Fort heureusement, il n'y avait eu que quelques blessés légers parmi la population.
On y parlait aussi d'un autre fait divers très significatif. Dans une petite ville au nord de la Zamibie, un commando de Hollybies fanatiques avait détruit des vestiges archéologiques, en l'occurrence des statuettes de l'époque couchitique, car elles étaient pour eux "religieusement non conformes"... Sans doute voulaient-ils faire table rase du passé ? Mais aujourd'hui l'ordre du jour était essentiellement consacré aux expériences en cours sur la transmission de pensée.

- Prenez donc place, professeur Ał-Poitoū ! fit le général en invitant du geste les autres personnes présentes à s'asseoir également. Vous reconnaissez donc avoir fait l'objet de contacts télépathiques...?

- C'est en page 18 du rapport, précisa Ben-Çaløf en montrant ostensiblement un feuillet aux bords perforés qu'il venait d'extraire d'une sorte d'imprimante multifonctions.

Le général Djĕ-Bēl eut un signe de tête, enjoignant par là-même le savant australien à rapporter brièvement les faits. Celui-ci s'exécuta de bonne grâce, parlant du contact qu'il avait eu avec un être aquatique, et aussi de cette sensation de flotter, ou encore de l'envie qu'il avait éprouvée de déguster de petits animaux marins... Puis quelques minutes plus tard, il avait eu l'impression de voyager dans l'espace, avant de se retrouver au fond d'un caverne, au moment même où une onde-pensée lui intimait : « M’entendez-vous ? ».
Et enfin, alors qu'il avait quitté le labo et qu'il marchait dans la rue, le chef muséologue avait également eu cette vision étrange d'une créature féminine de rêve dans les profondeurs océaniques !

Des questions furent posées, notamment sur l'aspect physique de la créature, mais le chef muséologue les esquiva, insistant sur le fait qu'il s'agissait essentiellement de sensations. Par ailleurs, comme se dépêcha d'expliquer Pam-Hehla, le même jour, elle avait eu sa propre observation, non loin de là au bord de mer, d'une sorte de primate marin à l'aspect de "sirène", donc une description par Ał-Poitoū pouvait éventuellement être biaisée...

- Cela n'explique pas le "trip" dans l'espace, intervint l'un des participants au programme militaire.

- Non, admit Ał-Poitoū, à moins de chercher une équivalence métaphysique entre le milieu océanique et l'espace intersidéral...

- Ou bien, s'immisça Pam, y a-t-il une relation pragmatique que nous ignorons encore ?

- Quand bien même arriverons-nous un jour à le savoir, ce qui me paraît intéressant ici, c'est que tout a été enregistré, intervint Ben-Çaløf en brandissant à nouveau son feuillet aux bords perforés. Il y a eu un signal gamma sur la fréquence de 0,12 micro hertz, et au même moment, une activité inhabituelle sur l'encéphalogramme du professeur, sous la forme d'ondes lentes bilatérales...

- En quelque sorte, il y a eu action et réaction ! s'esclaffa le général Djĕ-Bēl, tout heureux de placer ici l'une des ses expressions favorites.

L'assistance ne put qu'approuver. L'un des ingénieurs présents ajouta même quelques considérations techniques.

- Nous mobiliserons tous les savants de la Confédération, s'il le faut ! poursuivit alors le chef de garnison. De telles communications entre télépathes constitueront sans nul doute un moyen efficace dans l'avenir pour transmettre des ordres sans craindre que l'ennemi ne les intercepte – ou ne brouille les émissions radiophoniques...

- Je crains, général, enchaîna à son tour Ał-Poitoū sur un ton qu'il voulait persuasif, que le moment n'est pas venu d'envisager des applications militaires aux expériences en cours sur la télépathie... Cela doit rester du ressort de la science !

Leur regards se croisèrent.

- Nos recherches concernent en premier lieu des observations de physique pure. Elles permettront de peaufiner les modèles actuels de particules élémentaires : fermions, bosons... C'est un domaine scientifique où subsistent bien des mystères...  

Après s'être discrètement raclé la gorge, le chef muséologue poursuivit :

- Même si ce cas de contact télépathique peut paraître surprenant, il ne faudrait pas trop anticiper sur d'éventuelles applications pratiques... Les perceptions extrasensorielles découlent d'un ensemble de phénomènes pour lesquels nous n'avons pas encore trouvé d'explications satisfaisantes. Mais on peut déjà admettre qu'un cerveau humain est susceptible de développer une énergie suffisante pour influencer, à des milliers de kilomètres de distance, un autre cerveau humain ! On peut aussi imaginer que ce que nous appelons communément la conscience se situe pour une bonne part en dehors de nous...

- En tout cas, ce que les neurophysiciens sont en passe de découvrir, compléta Pam, c'est que non seulement la conscience, mais aussi la mémoire est susceptible d'être "stockée" ailleurs que dans notre cerveau, lequel fonctionnerait alors comme une sorte d'interface !

Et la jeune femme ajouta également :

- Les spécialistes des sciences cognitives pensent que le cortex cérébral a une double organisation : histologique, avec six couches de neurones, et fonctionnelle avec les cellules gliales qui paraissent coder des informations pour des activités cérébrales très spécifiques... mais dont nous ignorons pratiquement tout !

Ben-Çaløf qui avait patiemment laissé parler Pam intervint pour préciser, après avoir compulsé ses notes :

- Les fonctions cognitives organisent et contrôlent les actes volontaires d'une personne. Elles regroupent le langage, le comportement inné, la reconnaissance visuelle et les fonctions exécutives...

- Oui, même si le cerveau est constitué de cellules organiques, de l'énergie y circule également, qui peut aussi se manifester à l'extérieur du corps humain. Sous forme de vibrations, par exemple ! De l'information peut alors être transmise...

En effet, au sens où l'entend la physique, l'énergie ne peut ni se créer, ni disparaître. Elle change simplement de forme !

- Cette connaissance ouvre la porte à toutes sortes de développements ultérieurs ! dit en conclusion Ał-Poitoū. Sans nul doute, il peut arriver que nous nous projetions "ailleurs" par la pensée. Le tout, c'est d'y parvenir sciemment... C'est bien là toute la difficulté !

  Après une brève collation prise en début d'après-midi, le petit groupe se dirigea vers la salle où les expériences sur la télépathie avaient lieu habituellement.

*
*   *

Dès qu'il eut franchi le seuil de la troisième niche, Gooky fut une nouvelle fois saisi par la puanteur animale qui y régnait. Mais ce qui le cloua littéralement sur place, ce fut la vision très réaliste d'une sculpture d'éléphant ! Elle lui faisait face et semblait le menacer...
Longue d'environ un mètre, et pratiquement aussi haute, la figuration en pierre était d'un réalisme parfait. Les défenses blanches, légèrement incurvées, étaient aussi vraies que nature. En s'approchant, Gooky se prit à penser qu'elles étaient en ivoire véritable. Les larges oreilles pouvaient avoir été faites dans une sorte de plastique. Quant à la peau, elle était douce au toucher. Les petits yeux noirs en verre poli paraissaient surveiller l'entrée de la niche, défiant toute intrusion impromptue...

Cela faisait quelque temps déjà qu'il n'y avait plus d'éléphants sur Terre, aussi cette représentation avait de quoi surprendre ! En revanche, les objets en ivoire jouaient toujours un rôle important dans la vie quotidienne de nombreuses populations humaines, car on découvrait régulièrement des dépouilles momifiées de ces pachydermes, dans les steppes nordiques, ou encore sous forme d'amas d'ossements en Afrique centrale !

Pour les scientifiques, plusieurs espèces avaient coexisté, certaines encore à l'époque historique. Les savants se perdaient en conjectures sur les raisons de leur disparition. Sans doute, les bouleversements climatiques y étaient-ils pour quelque chose, mais beaucoup de chercheurs insistaient sur le rôle probable – sinon certain – de l'homme dans ces extinctions. Ainsi, voici quelques siècles à peine, c'est bien le commerce d'ivoire qui aurait provoqué la disparition des pachydermes – et de façon connexe, celle de nombreuses autres espèces de grands mammifères...

Ce qui intriguait beaucoup Gooky, c'était l'odeur – ou plutôt la puanteur – dans la niche... Elle semblait provenir de la sculpture elle-même. En tout cas, son origine paraissait assez mystérieuse ! L'odeur bestiale qui emplissait la niche pouvait avoir été fabriquée artificiellement, mais Gooky ne savait pas si c'était techniquement possible. Ou alors, autre hypothèse, même si cela paraissait incroyable : certains de ces animaux géants seraient encore vivants, quelque part à l'intérieur du réseau de cavernes !

Et puis, s'il y avait dans les cavités souterraines cette représentation d'un animal disparu – et c'était le cas de l'éléphant, même si sa disparition était très récente – peut-être y avait-il y d'autres figurations, d'espèces plus anciennes ? C'est en tout cas ce que se demandait l'humanoïde à fourrure en revenant dans le couloir.

- Puisque je suis là, autant y aller voir ? fit-il tout haut.

Mais à ce moment précis, Gooky perçut du bruit en provenance du fond du tunnel... Tous ses sens en éveil, il avança de quelques pas, puis se figea. Ce qu'il entendait était, à n'en pas douter, les échos étrangement déformés dans ce dédale de galeries souterraines, de voix humaines !

 

- CHAPITRE  XI -

 

Une forme vaporeuse, éthérée, d'apparence vaguement humaine, se tordait dans tous les sens. Elle était enveloppée d'un halo de couleur verdâtre. La créature en question flottait entre deux eaux, non loin de la grotte sous-marine où les Jaopraya avaient élu domicile...
Il s'agissait d'un "blob" : un être assez rare qui vit habituellement au fond des mers. Parfois il se présentait sous la forme d'une seule cellule, mais il pouvait aussi atteindre les dimensions d'un monstre !
Impossible à classer en biologie, le "blob" évoluait à la lisière entre plantes, animaux et champignons... Même avec l'aide de l'une de ses compagnes, il avait fallu plusieurs minutes à Akona pour régler correctement le compteur encéphalique. Elle en vérifia aussitôt le fonctionnement. Cet appareil était censé exciter les fibres nerveuses du "blob".

- Cela me paraît très conforme à ce que nous voulons faire, fit celle qu'un observateur terrestre aurait volontiers qualifié de "sirène"...

Après quelques ultimes vérifications, Akona fit signe que la joute cérébrale pouvait commencer. Elle ne prit même pas la peine de réagir aux injonctions d'encouragement de ses amies, ce qui était assez inhabituel chez elle.

Ainsi débuta un étrange combat psychique ! Même si, pour les Jaopraya,il ne s'agissait que d'un jeu, cette lutte avait pour but de dominer l'animalcule géant, de rentrer dans son système nerveux, jusqu'à ce qu'en toute dernière extrémité, le "blob" n'eût d'autre recours que de se rétracter mentalement, de s'avouer vaincu... et de regagner les abysses !

Mais soudain, Akona constata avec effroi qu'elle n'arrivait plus à se concentrer. Son esprit était comme inerte. Affolée, elle débrancha le compteur encéphalique, parant au plus pressé, pensant ainsi remédier au problème. Mais la sensation que son cerveau était en train de se liquéfier persista... La jeune jaopraya sentit qu'elle plongeait dans un gouffre sans fond. Puis il y eut une sorte de flottement, accompagné de soubresauts violents. Elle émit un appel de détresse, trop faible, auquel ses compagnes effarouchées tentèrent de répondre – mais en vain !

Que pouvaient-elles faire ?
La jeune "sirène" comprit vite que plus personne ne pouvait l'aider dans cette lutte qu'elle devait désormais mener seule. Sans oublier que les minutes qu'elle passait sous l'eau étaient également comptées pour elle, malgré les étonnantes capacités pulmonaires du peuple des Jaopraya. Et cela pouvait vite devenir un problème, car il lui fallait aussi nager plusieurs dizaines de mètres pour regagner la surface.

Akona fit appel à ses dernières réserves d'énergie pour faire face à l'agression mentale du "blob". Au même moment, elle se sentit une nouvelle fois aspirée vers le bas, tandis qu'une sensation d'impuissance totale l'envahissait.
En fait, une formidable attraction s'exerçait sur elle. Elle avait l'impression de se dédoubler. Des souvenirs qu'elle ne connaissait même pas resurgissaient de ses cellules nerveuses. La même chose était déjà arrivée la veille...

Brusquement, la jaopraya eut l'impression de voir à travers les yeux d'un humain de surface, un muang-nok, comme disait le peuple des eaux.
Elle réprima à grand peine le sentiment de nausée qui l'envahissait. Si ahurissant que cela puisse paraître, un dialogue s'engagea au niveau télépathique.

- Je crois qu'on se connaît ! fit-elle en rassemblant ses dernières forces mentales.

L'homme paraissait navré. C'est tout juste s'il ne s'excusait pas.

- Désolé, on n'a pas terminé tous les branchements ! Mais je crois que ça va quand même fonctionner. Encore quelques réglages...

- Le "blob" m'a surprise au moment où je ne m'y attendais pas...

- Il ne faut pas abandonner la partie tant qu'elle n'est pas définitivement perdue !

- C'est préférable, acquiesça Akona.

Il y avait autre chose, également une présence humaine, mais différente, dans la semi-obscurité d'une grotte... L'injonction qui émanait de cet être apparemment troglodyte était plutôt du genre «Tiens bon ! ». Bref, l'entité mystérieuse lui prodiguait des encouragements...

En tout cas, il se passa effectivement quelque chose, comme si les trois esprits se conjuguaient ! Akona éprouva comme une véritable jouissance la montée en puissance de ses facultés cognitives. Elle sentit que l'étreinte cérébrale du "blob" faiblissait, en même temps que des vagues d'excitation atteignaient son cerveau...
Akona frémissait de peur et de fatigue, mais l'espoir renaissait. Sous le coup de l'émotion, elle se cabra, portant ses mains palmées aux tempes. Chaque cellule de son corps semblait douée d'une intelligence propre et combattait fébrilement l'intrusion étrangère !

Puis il y eut une sorte d'apothéose. Akona aurait juré que l'eau tout autour d'elle s'était mise à bouillir... Ce n'était bien sûr qu'une illusion ! En tout cas, la présence fluidique du "blob" avait soudainement disparu. D'un violent coup de rein actionnant sa nageoire caudale, la jaopraya se propulsa alors en direction de la surface, distante encore d'une vingtaine de mètres.
Elle aspira avec empressement une goulée d'air, puis se laissa entraîner vers une plage voisine par ses amies venues la secourir.

*
*  *

Pam-Hehla avait du mal à contenir son agitation. C'était la première fois qu'elle assistait à une expérience de télépathie où son mari jouait une part active...
La jeune anthropologue avait reçu la permission de rester, mais les responsables du programme lui avaient demandé de ne pas intervenir de façon directe dans les dialogues.

Du coin de l’œil, le professeur Ał-Poitoū surveillait les préparatifs. Il avait pris place dans la cage de Faraday, mais hésitait encore à s'asseoir avant d'y être invité par un membre de l'équipe technique. Quant au général Djĕ-Bēl, il avait déjà quitté la pièce après s'être excusé, prétextant un rendez-vous urgent...

- Nous allons commencer par le réglage encéphalique, fit Ben-Çaløf. Si vous voulez bien prendre place, professeur, et coiffer le casque muni d'électrodes...

- Je crois que l'idéal aujourd'hui serait de nous concentrer sur la fréquence de 0,12 microhertz, proposa l'un des deux ingénieurs.

- Oui, acquiesça l'aide de camp. C'est dans ce registre que nous avons noté hier la progression d'un signal gamma... juste avant la première prise de contact !

Comme personne n'ajoutait de commentaire, le deuxième ingénieur actionna le commutateur du clavier de télécommande. Il obtint ainsi sur l'écran une image relativement nette des ondes psi qu'émettait le cerveau d'Ał-Poitoū, alors que le savant australien commençait à se concentrer.

- Quelqu'un a-t-il une suggestion à faire ? fit encore Ben-Çaløf en regardant autour de lui.

- A-t-on prévenu la cellule psychologique de la base militaire annexe ? demanda encore le chef muséologue.

C'était là que se trouvait une équipe de contrôle qui intervenait de façon indépendante. Pour respecter les conditions d'expérimentation en "double aveugle", les noms de ces scientifiques n'étaient pas connus des membres du premier groupe autour d'Ał-Poitoū – que l'on avait surnommé "Bodo" pour les besoins de la cause.

- C'est fait, répondit l'un des deux ingénieurs. Ils sont en ce moment devant leurs appareils...

- Alors, tout est parfait ! C'est quand vous le voulez, professeur ! Continuez à vous concentrer...

Plus qu'il ne voulait le laisser paraître, Ał-Poitoū était anxieux.

- Il y a un signal gamma en progression sur la fréquence de 0,12 microhertz ! signala Ben-Çaløf sans lever les yeux de son écran.

- C'est vraiment très fort, ajouta l'un des deux ingénieurs en se penchant par dessus son épaule. Ce qu'il faudrait, c'est que le professeur soit en parfaite synchronisation !

- Oui, s'exclama ce dernier, je...

Mais au même moment, il laissa malencontreusement tomber à terre l'une des électrodes qui le reliait au pupitre de commande.

- Ne bouge pas, je viens t'aider ! s'écria Pam après un bref regard en direction de Ben-Çaløf, toujours occupé à brancher des fiches sur le moniteur de son ordinateur.

La jeune femme entra dans la cage de Faraday par le petit portillon et se baissa pour ramasser l'électrode, levant les yeux vers son mari qui gardait un visage impassible. Elle nota avec étonnement que des gouttes de sueur perlaient sur son front. Puis une sorte de rictus déforma son visage, alors qu'il murmurait, sans doute à l'attention des techniciens :

- Désolé, on n'a pas terminé tous les branchements ! Mais je crois que ça va quand même fonctionner. Encore quelques réglages...

Pam qui avait l'habitude des expérimentations, comprit qu'elle ne devait pas intervenir directement. Elle se contenta de remettre l'électrode en place sous l’œil plutôt amusé de son mari.

De façon apparemment décalée, celui-ci eut alors cette réflexion bizarre :

- Il ne faut pas abandonner la partie tant qu'elle n'est pas définitivement perdue !

La jeune femme comprit qu'il se passait quelque chose d'inhabituel au niveau télépathique. Elle prit la main de son mari pendant quelques secondes, puis voyant que l'expression de son visage redevenait normale, Pam ressortit de la cage de Faraday, toujours par le petit portillon, sous le regard légèrement courroucé de Ben-Çaløf. Mais l'aide de camp ne souffla mot, tout occupé à lire ses instruments. Il avait de la peine à se persuader que ce qu'il voyait sur l'écran correspondait bien à quelque chose de réel.

- Par mes aïeux ! s'esclaffa-t-il. L'onde gamma n'a jamais été aussi forte ! On peut même dire qu'elle "crève" l'écran...

Les deux techniciens s'étaient rapprochés. Au même moment, le téléphone sonna. C'était la base annexe. Ben-Çaløf décrocha, mais la conversation qu'il mena fut automatiquement brouillée par un bourdonnement grave qui couvrait ses paroles et celles de son interlocuteur.
A l'expression de son visage, on pouvait néanmoins deviner que les nouvelles étaient plutôt bonnes.

- Vous voyez, professeur, que cela méritait le dérangement ! fit-il. Qu'avez-vous ressenti ?

- C'était à nouveau l'être aquatique... Il s'est passé quelque chose d'assez grave. J'ai dû parler à voix haute pour l'encourager, n'est-ce pas ? Ce dont je m'excuse...

- Tout a été enregistré. Mais encore une fois, qu'avez-vous "vu" ?

- La créature a sans doute eu un problème, répéta Ał-Poitoū. L'eau paraissait bouillonner tout autour... Il y avait quelque chose de très grand, cela ressemblait à ces algues longues de plusieurs mètres que l'on voit de temps en temps au large des côtes australiennes. Et puis il y avait aussi quelqu'un d'autre... également présent !

- Oui, sans doute l'un de ces êtres aquatiques venu à la rescousse ? insinua l'un des techniciens qui s'était approché du grillage de la "cage de Faraday" derrière lequel était assis le chef muséologue.

- Pas du tout, fit ce dernier. C'était plutôt un contact mental... venant d'ailleurs ! Un instant, j'ai eu la vision d'un petit homme très poilu au fond d'un gouffre... quelque part sous terre !

- C'est noté, ajouta Ben-Çaløf, très professionnel. Nous allons en rester là pour aujourd'hui. Si j'ai bien compris, professeur, vous pensez avoir établi un contact avec le même être aquatique qu'hier, une "sirène", si je ne m'abuse ?

- Oui, tout étonnant que cela puisse paraître !

Ał-Poitoū chercha du regard son épouse qui s'était placée légèrement en retrait. Ce qu'ils étaient en train de vivre était tout bonnement fascinant ! Mais s'agissait-il de la même créature marine ?

- Je sais que je ne devrais pas prononcer le nom de "sirène", poursuivit l'aide de camp, soucieux de respecter le protocole.

Perplexe, il se gratta la nuque.

- Tout cela me fait penser... Oui, je me souviens d'un dossier que j'avais vu un jour sur le bureau du général Pat-Lōm, à Sydney. Il y était également question d'une "sirène"... échouée sur une plage au nord de l'Australie !

- Que dites-vous ? s'enquit promptement Pam. Êtes-vous sûr qu'il s'agissait bien d'une "sirène" ?

Ben-Çaløf eut un moment d'hésitation.

- Je ne devrais pas en parler ! Sans doute le dossier a-t-il été classé "Top secret" par ma hiérarchie... Mais autant que je m'en souvienne, il y était effectivement question de l'échouage d'une créature humanoïde sur une plage, suite à des manœuvres en mer de la Southern Navy !

Il réfléchit encore quelques instants.

- Je crois que les autorités militaires australiennes avaient voulu tester un nouveau sonar... Cela avait causé – involontairement – la mort d'une bonne dizaine de dauphins ou autres cétacés, et parmi eux, il y avait un mammifère marin dont le visage était plutôt humain... Il avait des membres antérieurs tel un phoque, mais aussi de véritables mains palmées... Et puis une nageoire caudale... Oui, comme une "sirène", ma foi !

L'aide de camp faisait de grands gestes, s'évertuant à dessiner dans l'air le corps fusiforme de la créature marine.

- Dans le dossier, il y avait un croquis, fit-il encore.

- Qu'a-t-on fait du corps ? demanda Pam, au comble de l'excitation.

- Je n'en sais trop rien, balbutia Ben-Çaløf. Il faudrait poser la question au général Pat-Lōm, mais si possible, sans lui dire que l'information vient de moi !

La jeune femme ne savait pas trop quoi penser. Son mari lui vint aussitôt en aide.

- Ce soir, je reste à Mogascio, fit-il, car je donne une conférence à la Bibliothèque municipale, mais il est prévu que je prenne ensuite l'avion pour Sydney...

Après avoir sollicité auprès des deux ingénieurs la permission de retirer son casque à électrodes et de sortir de la cage de Faraday, Ał-Poitoū poursuivit :

- Dès mon arrivée en Australie, je contacterai les autorités militaires. Je connais très bien le général Pat-Lōm, actuellement chef de la base de Rho-Dan. Il me permettra sans doute d'accéder au dossier, si j'en fais la demande !

Et à l'adresse de sa femme, il ajouta :

- Bien sûr, cette démarche doit rester discrète. Tu n'en diras rien au zoologue Dÿ-Šlex, si vous retournez dans le secteur où...

- Oui, ne t'en fais pas, Ał, j'avais compris !

En effet, Pam devait passer encore quelques jours en Zamibie. Elle avait déjà exprimé son intention de revenir sur les lieux où avait eu lieu la rencontre avec la "sirène"...

- Bien, fit le chef muséologue, après avoir interrogé du regard l'aide de camp Ben-Çaløf. Je crois que ces messieurs ont de quoi faire pour dépouiller les résultats... Quant à moi, je vais me préparer pour la conférence de ce soir !

Et en affichant un large sourire, Ał-Poitoū prit son épouse par la taille.

- Nous rentrons à l'hôtel !

*
*   *

A des milliers de kilomètres de là, Gooky observait un étrange phénomène. Une sorte de brume colorée s'était formée sous la voûte rocheuse du conduit souterrain. Sans doute s'agissait-il d'un système de purification ou d'humidification de l'air... Cela paraissait étrange à plusieurs centaines de mètres sous terre. En tout cas, il ne faisait plus de doute que le réseau de cavernes était habité !

D'ailleurs, la partie la plus reculée du couloir résonnait maintenant de bruits de voix. Difficile de savoir s'il s'agissait d'une ou de plusieurs personnes.

Gooky recula à grand regret vers la grande salle où se trouvait le "lithophone". En effet, sa prime intention avait été d'aller voir ce qu'il y avait dans les autres niches...
Un moment, il voulut se réfugier dans l'une d'entre elles, mais de toute façon, cela n'aurait eu pour effet que de retarder la rencontre... Autant essayer d'entrer tout de suite en contact avec les autochtones ! Et puis, le petit humanoïde pensait aussi qu'aucun danger ne le menaçait directement.

Mais un autre événement vint le troubler. L'espace d'un instant, Gooky ressentit la même chose qu'auparavant, à l'extérieur de la grotte. Un nouveau contact télépathique ! Cela ne dura que quelques secondes. Le gnome à fourrure comprit vite que quelque chose n'allait pas. Son mystérieux correspondant aquatique était apparemment en train de se noyer... Il lui envoya une onde-pensée : « Tiens bon ! », et lui prodigua aussi quelques encouragements mentaux.

Mais son attention fut vite accaparée par ce qui se passait à proximité de lui. Les voix se rapprochaient. A une vingtaine de mètres, des ombres étaient en mouvement... Ils étaient deux, finalement. En l'apercevant, ils s'arrêtèrent de parler et se tinrent cois, immobiles. Gooky surveillait attentivement leurs réactions. L'un était très grand, à la peau plutôt claire. L'autre était de taille moyenne, au teint cuivré ocre. Un instant, les deux hommes hésitèrent. Puis ils s'avancèrent d'un pas lent.

- Mon nom est Borry, et voici G'lione, dit le plus grand d'une voix sans timbre.

- Qui vous envoie ? fit le plus petit.

Bien sûr, ils s'exprimaient en aussish, ce qui n'était pas surprenant, même si leur langue courante était différente, comme Gooky avait cru l'entendre, peu auparavant.
Étonnamment, ils ne semblaient pas s'offusquer outre mesure de l'aspect pour le moins inhabituel du petit "gnome à fourrure"...

- Je m'appelle Gooky, répondit ce dernier. Personne ne m'envoie, je me suis égaré dans ces grottes... en poursuivant un lapin !

Ce pieux mensonge était destiné à rendre plus plausible sa découverte du réseau souterrain – et à ne pas dire que c'était en fait la simple curiosité qui l'avait poussé à pénétrer dans ce dédale de galeries...
L'argument parut porter, en tout cas le dénommé G'lione ne chercha pas à en savoir davantage.

- Puisque tu es là, enchaîna-t-il, nous allons te faire visiter nos installations ! A moins que tu ne sois pressé de revenir en surface ?

- Non, pas vraiment... Je suis seul, et de plus, je pense que dehors il fait encore nuit !

- Ah, très bien, poursuivit le dénommé Borry. Nous allons d'abord continuer à progresser dans ce couloir, puis nous descendrons des escaliers, et d'ici une demi-heure environ nous arriverons à Varouna.

- Oui, c'est le nom de notre ville dans la région, précisa G'lione.

Et devant l'air un peu dubitatif de Gooky, il ajouta :

- Nous sommes les descendants des Véryls, un peuple qui a élu domicile dans les profondeurs de la Terre, voici des dizaines de milliers d'années...!

- Et ensuite, je pourrai retourner en surface...? s'enquit le gnome à fourrure qui se posait quand même la question essentielle de sa survie.

Les deux troglodytes se regardèrent en feignant un certain étonnement.

- Ne crains rien, Gooky, nous recevons parfois la visite de gens de surface, mais quand ils rentrent chez eux, ils ne se souviennent généralement plus de ce qu'ils ont vu... Ou alors ils ont tellement peur de ne pas être crus qu'ils ne soufflent mot à personne de leurs aventures sous terre !

- Nous te faisons donc confiance, et notre technologie veillera aussi à ce que tout se passe bien ! ajouta Borry d'une manière assez énigmatique.

Gooky, qui n'était pas né de la dernière pluie, perçut une certaine menace dans ces propos. Un instant, il envisagea la possibilité de faire demi-tour et de s'échapper en courant – sans doute était-il beaucoup plus rapide et leste que les deux hommes en face de lui... Mais l'envie d'en apprendre davantage l'emporta finalement. Et puis, le petit humanoïde à l'aspect de gros rongeur bipède avait pleine confiance en ses facultés paranormales !

- C'est entendu, dit-il simplement en se grattant ostensiblement le haut du crâne.

Les deux troglodytes le regardèrent d'un air plutôt amusé. Puis ils lui firent signe de les suivre vers le fond de la galerie. Un brouillard de plus en plus épais continuait à se former, et l'on commençait à moins bien distinguer l'entrée des différentes alvéoles.

- L'eau se condense ici de façon naturelle, expliqua G'lione. Quant à la température, elle est maintenue constante autour de 70° Fahrenheit, comme vous dites en Australie !

- C'est plutôt chaud, remarqua Gooky en observant comment les volutes de brume s'engouffraient dans les niches qui, apparemment, avaient été creusées par l'homme.

Bien sûr, une question lui brûlait les lèvres. Mais Borry enchaîna à son tour :

- Dans ce secteur se trouve l'une de nos réserves alimentaires. Par exemple, nous cultivons ici quelques légumes, fit-il en indiquant une cavité qui s'ouvrait à gauche.

Sur une sorte de tamis, on pouvait voir de grosses carottes empilées. Sans doute étaient-elles cultivées de manière artificielle, sans utiliser le moindre substrat terreux.

- Le plus difficile pour nous, soupira-t-il, c'est de recréer de bonnes conditions d'éclairage ! Toute l'énergie lumineuse autour de nous vient de cette algue phosphorescente que l'on voit un peu partout, et qui a colonisé l'ensemble du réseau souterrain.

- Ce ne fut pas une mince affaire, poursuivit G'lione en faisant de grands gestes avec ses bras. Voici quelques millénaires, nos savants ont réussi cette prouesse de biogénique, car cette sorte d'algue n'existe pas vraiment à l'état naturel...

- La nature ne demande qu'a être aidée ! renchérit Borry.

- Et comment faites-vous pour l'élevage des animaux domestiques ? questionna Gooky. A part les poissons que j'ai vus tout à l'heure ?

- Oui, l'apport en protéines animales... Hormis quelques bacs en pisciculture, et d'autres utilisés pour des coquillages, nous n'avons ni bovins ni poulets, car ce ne serait pas très rentable de les produire.

- Également pour des considérations éthiques ! ajouta G'lione qui semblait le plus porté des deux sur l'écologie et la défense des animaux.

Après avoir tourné sur la droite, le petit groupe avait maintenant atteint une sorte de plate-forme cimentée. Plusieurs galeries s'ouvraient dans la paroi. Cette fois, ce n'étaient plus des conduits naturels aménagés, mais de véritables couloirs souterrains avec des escaliers qui semblaient descendre dans les entrailles de la Terre... Gooky posa encore une question qui lui brûlait les lèvres depuis un certain temps déjà.

- Quand j'étais dans la grande salle où les concrétions calcaires jouaient une musique étrange, j'ai aperçu les empreintes d'un animal dans l'argile, et puis j'ai senti une odeur de bétail...

- Oui, acquiesça Borry, pour les traces au sol, c'était sans doute un dingo !

- Eux aussi arrivent parfois dans le réseau de galeries en poursuivant des lapins, rétorqua le plus petit des deux troglodytes non sans faire preuve d'un certain sens de l'humour... Quant aux effluves bestiales, elles provenaient vraisemblablement de l'enclos du Diprotodon !

- Du... quoi ? fit Gooky en écho.

- C'est son nom en aussish, pourtant ! Le Diprotodon est un animal australien qui a disparu depuis longtemps en surface, du fait de la chasse intensive qui a été menée par l'homme.

- L'animal s'apparente à un gros wombat, comme on en voit, je crois, encore dans vos montagnes, mais au lieu de mesurer un mètre de long, et de peser quelques dizaines de kilogrammes, le Diprotodon atteint plus de trois mètres de long... Il fait deux mètres en hauteur, et affiche un poids d'environ trois tonnes !

- Ce sont les mensurations d'un éléphant de taille moyenne, ajouta G'lione en descendant les marches de l'escalier situé le plus à droite.

- A propos d'éléphant, j'ai vu tout à l'heure la niche où se trouvait la sculpture d'un animal de ce genre, et c'est là que ça sentait très fort !

- Ah oui, sourit Borry, il s'agit en fait de la représentation d'un Stégodon, un pachyderme qui vivait autrefois dans diverses îles au nord de l'Australie. Lui aussi fut exterminé, mais pas par des hommes tels que nous, plutôt par les pygmées qui habitaient autrefois ces îles...

- Quant à l'odeur forte que tu as sentie, ajouta G'lione, elle venait effectivement du Diprotodon – qui devait se trouver de l'autre côté de la paroi !

- Ah très bien... Mais pour en revenir à ces pygmées, leur taille était-elle à peu près comme la mienne ?

- Oui, mais ils étaient plutôt amphibies, d'après les descriptions que nous en avons ! Ils vivaient dans les estuaires et au bord des lacs. On les appelait "hobbits"...

- Ils te ressemblaient assez, Gooky, car ils étaient très poilus, mais eux... n'avaient pas de queue !

- Ah bon, fit le gnome à fourrure, visiblement très déçu...

Puis il pensa à un détail qui l'intriguait depuis quelque temps déjà. S'arrêtant de descendre les marches de l'escalier, il se tourna vers les deux troglodytes qui étaient restés un peu plus haut.

- Ce que l'on entend là, c'est un bruit de moteur ?

- Oui, répondit Dorry, ce sont les souffleries qui font parvenir l'air de la surface à notre ville souterraine.

- Mais alors, d'où tirez-vous cette énergie ?

Gooky se rendit vite compte qu'il avait posé une question qui ne plaisait pas... Borry montrait un visage renfrogné, et G'lione secouait la tête.

- Nous te le dirons en temps utile ! fut la seule réponse qu'il obtint.

 

                              - CHAPITRE XII                       

 

Juché sur un siège métallique, Ał-Poitoū faisait face aux journalistes et aux étudiants qui étaient venus assister à sa conférence sur la « Chronologie restituée ». Bien sûr, il n'allait pas y être question des expériences sur la télépathie qui avaient lieu à la base militaire, non loin de là... L'invitation émanait de la Maison de la Culture de Mogascio, et la conférence elle-même avait été organisée avec le concours de la municipalité et des instances universitaires de la région. Le chef muséologue et directeur du Muséum d'archéologie de Melbourne jouait sur son terrain. Il avait d'ailleurs commencé en faisant allusion à ses recherches archéologiques en Europe, dans le pays qu'on appelait autrefois Gallia.

Comme le rappelait Ał-Poitoū, lui-même avait dirigé, quelques années auparavant, des fouilles sur le site d'un immense sanctuaire autrefois dédié à la déesse Isis. Une très grande ville s'était étendue tout autour, dont on retrouvait progressivement les vestiges ensevelis sous d'énormes épaisseurs de boue. Sans doute un grand cataclysme s'était-il alors produit, vers la fin de la « Période intermédiaire », engloutissant toute la région sous des dizaines de mètres de sédiments, aujourd'hui transformés en un dur substrat calcaire qu'il fallait patiemment creuser à l'aide de pelles et de pioches... Mais Ał-Poitoū désirait centrer aujourd'hui sa réflexion sur la critique de la chronologie historique – et plus précisément de l'histoire des deux derniers millénaires, telle qu'on la concevait habituellement !
Le nouveau domaine de recherche avait été appelé "récentisme" par les historiens (encore minoritaires) ou archéologues qui soutenaient ce concept d'une chronologie courte.

Ainsi, pour les historiens d'école, la fin de l'Empire romain avait été fixée à un peu plus de 1500 ans dans le passé, alors que pour les "récentistes" moins de 1000 années s'étaient écoulées depuis cet épisode historique ! Par ailleurs, le groupe de chercheurs autour d'Ał-Poitoū préconisait que des cataclysmes récents, comme le passage rapproché de comètes, avaient – au moins à deux reprises – détruit des civilisations florissantes, comme l'Empire romain, et dans un passé plus proche, un mystérieux Empire mondial... L'hypothèse d'une vaste guerre planétaire avait également été évoquée. Pour certains observateurs, une civilisation de haute technologique avait prospéré, voici 5 siècles à peine, non seulement autour de la Méditerranée, mais aussi en Amérique et ailleurs dans le monde !

Mais ce qui distinguait le plus la pensée "récentiste" du credo habituel était la constatation que ce qu'on appelait Histoire (incluant le progrès des sciences) ne suivait pas une progression linéaire, mais comportait des phases de régression, qui faisaient suite aux déclins brutaux des sociétés humaines... A chaque fois, il fallait plusieurs siècles pour "remonter la pente" et revenir au niveau précédent de développement technologique et de connaissances ! Bien sûr, cela pouvait paraître logique, mais l'inertie étant ce qu'elle était dans les instances universitaires et les académies, la plupart des historiens campaient toujours sur de vieux schémas qu'ils considéraient comme définitivement acquis... Devant une assemblée a priori sceptique, voire légèrement hostile à ses thèses, Ał-Poitoū poursuivit son raisonnement.

- Voici quelques siècles, des colons sont venus de l'hémisphère Nord pour aller s'établir dans ce qui allait bientôt devenir la confédération des « Terres du Sud ». Et c'est depuis cette époque que les chroniques historiques ont été "figées" dans nos manuels scolaires, ainsi que dans les monographies de nos doctes académiciens...

Passant une main entre ses cheveux légèrement argentés, le chef muséologue jugea un court instant de l'effet obtenu sur l'assistance, puis il reprit son discours :

- Le problème, c'est que plus personne ne remet en cause cet enseignement ! Cette histoire de l'humanité et des civilisations, on l’apprend par cœur à l’école, pendant la phase où le cerveau est encore malléable... Ensuite, ces notions restent pour la vie, sans qu'on songe à les remettre en question !

L'une des personnes qui se trouvait au premier rang redressa ostensiblement la tête, puis leva le doigt avant de demander :

- Pensez-vous que de possibles mensonges historiques puissent être entérinés à jamais ?

Ał-Poitoū le regarda avec un réel intérêt.

- Oui, Monsieur le maire, le savoir qu'on apprend à l'école ou sur les bancs de l'université se transforme vite en un "dogme" quasi religieux... Au fur et à mesure que l'on grandit, de la petite enfance à l’âge adulte, les mensonges inculqués deviennent des "vérités" ! Ou bien, si l'on a l'esprit scientifique, on les nommera pudiquement "paradigmes"... En tout cas, ils entrent dans les encyclopédies, d'où ils seront très difficiles à déloger !

- D'autres questions furent posées par des personnes présentes dans la salle.

- Comment expliquez-vous qu'une grande civilisation comme l'Empire romain ait pu décliner et disparaître, consécutivement à de simples catastrophes naturelles ?

- Ce qu'il faut bien voir, c'est qu'après un cataclysme la société – ou ce qu'il en reste – est complètement déstabilisée. Les gens sont désemparés, de grandes épidémies peuvent se déclarer... Au moment du passage rapproché d'une comète, par exemple, de gigantesques raz-de-marée dévastent les zones littorales, détruisant les villes ou les ensevelissant sous la boue ! Plus à l'intérieur des terres, tout n'est que ruines, les survivants hébétés ne songent qu'à leur survie immédiate...

- Cela suffit-il ensuite à falsifier l'Histoire ?

- Oui, car deux cas de figure peuvent se présenter. Ou bien le nouveau pouvoir politico-religieux va faire table rase du passé, car il cherchera une légitimité en faisant remonter le plus loin possible ses origines, même si cela conduit à réécrire l'Histoire... Ou bien encore, tout souvenir d'une grande civilisation antérieure disparaîtra, car les gens ne vont plus retransmettre ces informations au-delà de quelques générations !

- Si tout cela est établi, qu'est-ce que ça va changer concrètement à notre façon de concevoir l'Histoire ?

- Les encyclopédistes considèrent eux-mêmes qu'à la fin de l'Empire romain, il y a eu en Europe continentale des "Âges sombres" où la régression a été totale... Quel en fut la cause ? On évoque généralement les invasions barbares ! N'est-ce pas un peu simpliste ? Il a dû se passer quelque chose d'infiniment plus grave, comme un grand cataclysme planétaire... ou le passage rapproché d'une comète, que sais-je ? En tout cas, il faut cesser de considérer l'histoire des civilisations comme un "long fleuve tranquille" !

 

Schéma de la chronologie historique
dépeinte dans ce livre

Fin de l'Empire romain et "Période intermédiaire" : il y a 8 siècles
Guerre de Gog et Magog : il y a 5 siècles
Inondations catastrophiques en Amérique du Nord : il y a 3 siècles
(l’Europe est recouverte d’une vaste toundra)
Confédération des « Terres du Sud » : depuis 2 siècles

L’action se passe en l’an calendaire de référence 997
(ou 2556 après la fondation de Rome)

Ał-Poitoū vint encore à parler des différentes ères historiques. Ainsi, le calendrier AUC (Ab Urbe Condita), surtout en usage dans les Marches d'Asie et au sein de certains mouvements sectaires comme les Hollybies, en était déjà à l'an 2556. Quant au calendrier AD (anno domini) de la Confédération des « Terres du Sud », il indiquait seulement la date 997. Notamment en Australie, les commémorations pour l'An 1000 donnaient lieu en ce moment à de fiévreuses préparations, même si tout le monde était conscient du caractère arbitraire de cette date. D'après les manuels scolaires, elle commémorait un événement sans doute légendaire : la naissance de Dominus, réincarnation du dernier empereur romain, censé avoir vécu dans le sud de la Gaule au moment où l'Empire romain commençait à décliner...

Après avoir fait projeter à l'écran un récapitulatif chronologique de sa conception de l'Histoire, le chef muséologue déclara :

- À mon avis, voici 5 ou 6 siècles, il y a eu sur Terre le développement d'une grande civilisation mondiale...

Au milieu des murmures de l'assistance, le savant australien poursuivit sa démonstration :

- Là où nos historiens pensent que les gens voyageaient dans des diligences tractées par des chevaux, ou traversaient les mers dans de grands bateaux à voile, en fait, ils disposaient de moyens et d'une technologie assez semblables aux nôtres !

- Et pour ce qui est des guerres, ils ne se contentaient pas du feu grégeois, comme on le voit dans les reconstitutions filmées, mais détenaient un véritable arsenal atomique ! insinua Pam qui s'était levée brièvement.

- Était-ce cette fameuse guerre de "Gog et Magog", citée en marge de nos manuels scolaires ? intervint Dÿ-Šlex qui jusqu'à présent s'était limité à écouter les débats.

- Mais c'est très récent, tout ça, à peine quelques siècles ! remarqua le maire de Mogascio.

Quelqu'un de l'assistance ajouta :

- Oui, on sait qu'il y a eu de graves intempéries par la suite, notamment des inondations catastrophiques en Amérique du Nord qui ont forcé les populations à émigrer vers les « Terres du Sud », il y a environ trois siècles !

- Professeur, quelle est votre opinion sur ces dernières catastrophes ?  Sont-elles également d'origine cosmique ? insista le maire.

- Peut-être, car certaines villes comme Pār-Isis ont été ensevelies sous des mètres de sédiments ! Mais je pense aussi à un dérèglement climatique, à l'échelle de la planète toute entière... Les relevés moléculaires à partir de carottes arctiques montrent que cela correspond à un pic de gaz carbonique et de méthane : deux gaz à effet de serre... Bien sûr, leur accumulation dans l'atmosphère, liée à une élévation constante de la température sur la planète, a dû prendre au moins un siècle !

- Si tout cela s'avère exact, cela semble étayer votre thèse d'une grande civilisation technologique, antérieure à ces événements !

- Alors que le déclin et la fin de l'Empire romain, voici huit à neuf siècles, résulteraient plutôt de la chute en mer d'un astéroïde, ou du passage rapproché d'une comète...

- Où sont les preuves de ce que vous avancez ?

- L'Europe actuelle est recouverte en grande partie de vastes forêts de conifères, de lacs souvent gelés et de marécages... C'est ce qu'on appelle la taïga, d'après un mot d'origine sibérienne, ou encore toundra. Les températures annuelles moyennes sont souvent négatives. Peu d'animaux peuvent faire face aux durs hivers : élans, caribous, ours, loups et quelques gros félins adaptés à ce type de climat, comme le tigre des neiges. Et l'homme est totalement absent de ces régions, sauf sur le pourtour méditerranéen !

Après avoir bu une gorgée d'eau, Ał-Poitoū reprit :

- Personnellement, j'ai participé aux fouilles archéologiques sur le site antique de Pār-Isis, dans ce qu'on appelait autrefois la Gaule ou Gallia. Bien sûr, beaucoup de vestiges datent de l'Empire romain, comme l'antique temple d'Isis... Pour en avoir vu des images, tout le monde connaît les deux tours jumelles, hautes de près de 70 mètres...

Sur un signe du chef muséologue, une photo aérienne du site fut projetée sur l'écran, à gauche de l'estrade.

- Une partie de la nef, longue de plus de 120 mètres, et quelques arcs-boutants ont aussi été dégagés. Le travail avance lentement car les sédiments fluviaux qui ont recouvert l'ensemble du site ont considérablement durci... Mais pour en revenir à ce que nous disions, quelques instants auparavant, il n'y a pas que le temple d'Isis qu'on a mis au jour ! L'équipe d'archéologues avec laquelle j'ai travaillé a également mis en évidence une structure métallique, à quelques kilomètres de là, qui semble beaucoup plus récente !

- Comment peut-on en être si sûr ? fit une voix dans l'assistance.

- La technologie employée n'est pas celle de l'Empire romain... se contenta de répondre Ał-Poitoū.

Bien sûr, le savant australien ne pouvait pas tout révéler, notamment ce qu'il avait appris sous le Mausolée d'Al-İksăndēr, car il n'avait pas de pièces archéologiques pour le justifier.
Devant quelques signes d'impatience du public, il ajouta néanmoins :

- On a retrouvé enchâssé dans la roche un gros câble électrique, composé d'une gaine de plastique dur, et de plusieurs fils conducteurs en cuivre... Bien sûr, ce métal était connu des anciens Romains, mais ceux-ci ne s'en servaient pas pour cet usage !

Et le chef muséologue insista :

- Dans l'état actuel de nos connaissances, les Romains n'étaient pas arrivés à ce stade de technologie au moment du déclin de leur Empire... En outre, l'analyse isotopique a révélé que ce cuivre était différent de celui qui compose les objets archéologiques dont l'origine est romaine, comme les lampes à huile retrouvées au sud de la péninsule italienne, ou certaines pièces de monnaie !

- Mais cela ne permet toujours pas de dater cette civilisation très sophistiquée qui aurait vécu dans un passé proche, avant de disparaître prématurément... sans laisser de traces ! émit l'une des personnes dans la salle.

Quelques rires isolés fusèrent. Ał-Poitoū demanda alors que l'on projette sur l'écran une série de photos montrant des vestiges de cette superstructure métallique. Sur une autre photographie, on distinguait une sorte de fresque colorée qui semblait avoir été peinte sur un support en bois.
L'assistance médusée pouvait alors voir une grande tour à trois étages, reposant sur quatre pieds, au bord d'un fleuve. Malgré l'état de détérioration avancée du tableau, des embarcations étaient visibles sur le plan d'eau, et le long des berges, on distinguait des véhicules à traction automobile...

- Cette représentation picturale miraculeusement préservée, représentant la tour métallique dans son état originel, a été retrouvée entre deux feuillets de schiste, près du grand temple d'Isis ! Mais bien sûr, ce qui a le plus intéressé les chercheurs, en dehors de la scène dépeinte, cela fut la possibilité de dater quelques-uns des pigments naguère utilisés...

Le chef muséologue poursuivit ses explications.

- Tout récemment en effet, des chercheurs de l'Université de Durban, à qui l'on avait confié la pièce archéologique, ont pu faire un prélèvement de peinture sur un coin de la fresque, suffisant pour procéder à une mesure de carbone 14. Sur le support en bois, un échantillon fut également prélevé. En effet, les deux datations auraient pu être différentes, puisque le bois pouvait provenir d'un arbre plus ancien que le tableau – et que les pigments carbonés utilisés. En tout cas, les dates radiocarbone concordent et sont de l'ordre de 500 ans environ, avec une marge d'erreur de ± 30 ans... Cela a donc permis aux scientifiques de situer cette représentation picturale assez précisément dans le temps !

Ał-Poitoū prit une grande inspiration avant de déclarer :

- Autrement dit, voici environ cinq siècles, cette grande tour métallique se dressait au cœur de la ville antique de Par-Isis !

Et il ajouta dans le brouhaha général :

- Je ne sais même pas si à l'aide des technologies modernes, il serait possible d'élever aujourd'hui une telle tour !

 *
*   *

Dans l'océan au large des côtes zamibiennes, le crépuscule était tombé depuis quelques minutes déjà. La surface de la mer était balayée de vaguelettes d'écume rougeâtre, tandis que le soleil plongeait sous l'horizon.

- Ce que nous avons pris pour un organisme primitif n'en était pas vraiment un !

Akona regarda avec attention son amie qui nageait à ses côtés. Elle était irritée, même si elle s'efforçait de n'en rien laisser paraître.

- Oui, Wayna, ces créatures des profondeurs n'ont de cesse d'évoluer jusqu'à former un assemblage parfait de cellules ! Et cela vaut aussi pour les ganglions nerveux. Il faudra faire beaucoup plus attention lors de prochaines rencontres...

- En fait, ces amibes géantes n'appartiennent pas au sous-groupe des animalcules primitifs ! Ce sont des organismes doués d'une certaine forme d'intelligence... Ils sont parvenus pratiquement au même niveau d'évolution que nous – ou que les humains de surface !

- Peut-être nos savants se trompent-ils, et nous ne descendons pas d'un poisson primitif, mais – comme le "blob" – de germes de vie qui ont jadis été enfouis au plus profond des océans...?

Les yeux d'Akona se mirent à briller dans la semi-obscurité, comme si elle réfléchissait intensément, mais elle ne répondit pas. La nuit était presque complète maintenant, et les deux jaopraya cherchaient la compagnie de dauphins pour passer avec eux les prochaines heures.

- Je crois qu'il y en a quelques-uns non loin d'ici, j'ai entendu leurs chants et leurs cris, reprit Wayna.

- Mon combat avec le "blob" a provoqué dans mon cerveau une paralysie des centres auditifs, remarqua Akona en faisant la grimace. En fait, je n'entends presque plus rien, surtout dans la gamme des ultra-sons. Mais quand tu parles, ça va, car je perçois encore assez bien les sons graves...

Les deux femmes océaniques avaient refait surface et gardaient la tête hors de l'eau en nageant. Au dessus d'elles, la lune était pleine. L'astre brillait tel un luminaire au-dessus de l'océan. Mais d'ici quelques heures, quand la lune allait à son tour disparaître sous l'horizon, il allait faire nuit noire.

- On peut les voir s'approcher, sur notre gauche. Ils sont peut-être cinq ou six, et viennent vers nous...

- Oui, Wayna, ce sont nos amis de l'autre soir. Ils sont gentils, mais parfois un peu facétieux, ajouta-t-elle en souriant.

- Tu crois qu'ils vont permettre que nous nous agrippions à leur nageoire caudale ?

- Je leur demanderai...

Le petit groupe de dauphins arriva bientôt à leur hauteur. Certains d'entre eux jouaient à bondir par dessus les vagues, tandis que d'autres se tenaient en équilibre sur leurs queues, montrant leur rostre blanchâtre et ouvrant toute grande leur gueule garnie de nombreuses dents, dans un geste d'amitié, bien sûr ! L'un d'eux poussait des petits cris aigus en faisant claquer sa langue.

- C'est Tumler, reconnut Akona. Comprends-tu ce qu'il veut nous dire ?

- Il nous souhaite la bienvenue ! En tout cas, nous allons rester avec lui et ses amis, jusqu'au petit matin !

Et après un long conciliabule dans la gamme des ultra-sons, le dauphin prêta sa nageoire caudale à Wayna qui s'en saisit d'une main, faisant signe à Akona de faire de même puisqu'il y avait assez de place pour toutes les deux.

- Apparemment, ils ont assisté de loin à ton combat mental avec le "blob", confia-t-elle.

- C'est sûr que ça n'est pas passé inaperçu... commenta cette dernière en refrénant à grand peine un petit rire nerveux – façon jaopraya, c'est-à-dire sans desserrer les mâchoires !

- C'est bizarre, je crois que Tumler me parle aussi de la femme blonde qui était sur la plage, hier matin.

- Il la connaît ?

- Oui, car il est né au Delphinarium de Mogascio. C'est là qu'il a vécu plusieurs années, avant qu'on ne le rende à l'océan... Cette dame était l'une des scientifiques qui venait régulièrement assister aux expériences de dressage. Elle s'intéressait également à l'écologie des mammifères marins.

- Cette femme muang-nok ne passe pas inaperçue, c'est sûr... Elle est facilement reconnaissable avec sa chevelure blonde et bouclée. Et puis, les autres scientifiques que l'on voit au Delphinarium  sont surtout des hommes !

Après un instant de réflexion, elle ajouta :

- Je ne sais pas pourquoi, mais quelque chose me dit que cette muang-nok était également présente tout à l'heure quand j'étais vraiment mal en point, au moment de mon combat avec le "blob"...

- Tu m'as pourtant dit que tu avais "vu" un grand homme noir dont le crâne était bardé d'électrodes, et aussi une sorte de nain velu qui se tenait la tête entre les mains, apparemment dans une galerie sous la terre ?

- Oui, mais l'espace d'un instant, j'ai également eu la vision de cette femme blonde qui s'est précipitée vers le savant, comme pour lui prêter main forte...

- Peut-être est-il son mari ?

- En tout cas, cela s'est révélé très efficace, car c'est à ce moment que mon esprit a réussi à se libérer de l'emprise du "blob" !

- Je crois que tu dois à ces humains de surface une fière chandelle...

Sur ces entrefaites, le dauphin nommé Tumler avait ralenti sa nage, imité en cela par ses congénères, car le groupe était arrivé près d'un gros rocher, une sorte de récif émergeant de l'océan, à quelques encablures du rivage.

- C'est sans doute là que nous allons passer la nuit, fit Akona en lâchant la queue du cétacé. Je vais voir si je ne trouve pas quelques coquillages à déguster...

Imitée en cela par Wayna, elle se laissa glisser le long du rocher, jusqu'à plusieurs mètres de profondeur. Autour des deux jaopraya, les dauphins s'étaient répartis en cercle pour sécuriser l'endroit, car même si une moitié de leur cerveau restait active quand ils sommeillaient (l'autre partie étant "inactivée"), mieux valait prendre un maximum de précautions !

Ainsi, les dauphins ne dormaient pour ainsi dire que d'un œil... Ils flottaient en surface, une nageoire pectorale hors de l'eau, changeant toutes les vingt minutes environ d'hémisphère cérébral... et de côté ! Ce faisant, ils en profitaient pour respirer [N.d.A: authentique]. Quant aux "sirènes", qui étaient des primates et non point des cétacés, elles préféraient garder la tête hors de l'eau en se cramponnant à un substrat rocheux, comme le récif qu'avaient choisi ce soir-là leurs amis. Elles respiraient alors tout à fait normalement, et dormaient habituellement par tranches d'une demi-heure. Même pour les dauphins, le danger pouvait venir de certaines orques, ou de calmars géants, ou encore d'humains trop curieux, voire agressifs, à bord de bateaux de pêche... De toute façon, l'un d'eux faisait le guet. Il pouvait ainsi rester complètement éveillé pendant plusieurs heures, avant de passer le relais à l'un de ses congénères. Pour Akona et Wayna, la nuit s'annonçait calme. Et pourtant, un péril insoupçonné les menaçait...

*
*   *

Dans la cité souterraine, l'atmosphère était si bien conditionnée que la température s'y maintenait en permanence autour d'une vingtaine de degrés. Si cela n'avait pas été le cas, il aurait fait beaucoup plus chaud, compte tenu de la profondeur et du confinement de l'air ! Gooky et les deux troglodytes, après avoir descendu l'escalier pendant une dizaine de minutes, étaient parvenus sur une sorte de rebord rocheux, une sorte d'échauguette, d'où il suffisait de se pencher pour contempler en contrebas, dans une sorte de demi-pénombre, la ville de Varouna, avec son dédale de petites rues et de maisonnées à un ou deux étage. Sans doute plusieurs milliers d'habitants pouvaient-ils y vivre, sur un espace d'environ un kilomètre carré.

- Il y a plusieurs niveaux, expliqua G'lione. On ne voit ici que le premier. Les autres se situent en dessous. On y accède à partir de ces tours rondes que l'on voit en différents endroits...

Le silence le plus absolu semblait régner. Peut-être les habitants étaient-ils encore couchés ? Mais Borry anticipa la question que s'apprêtait à poser Gooky :

- Pour nous, c'est encore tôt le matin. Mais les rues vont bientôt s'animer...

Ils parvinrent bientôt au niveau même de la ville de Varouna. Tous les vingt mètres environ, des réverbères se dressaient, et Gooky pouvait voir que les Véryls utilisaient des ampoules à basse consommation assez semblables à celles que l'on pouvait voir dans les rues de Sydney, ou encore à la base de Rho-Dan.

- Oui, admit G'lione qui avait suivi le regard du gnome à fourrure, nous vivons ici en autarcie complète, mais il nous arrive quand même d'aller faire nos courses en surface... Certains d'entre nous habitent aussi vos villes, incognito, bien sûr !

- Nous nous adaptons à votre technologie pour certains côtés pratiques... Mais le système de production d'énergie que nous exploitons est tout à fait original ! Nous en reparlerons un peu plus tard.

- Car il y a d'autres cités du même genre dans le monde ? s'enquit Gooky, alors que le trio pénétrait dans l'une des maisonnées.

A l'intérieur, dans un local d'environ 20 m² de superficie, plusieurs habitants de la cité souterraine étaient attablés, apparemment en train de prendre leur petit déjeuner.
Occupés à saluer les personnes présentes et à rassembler quelques chaises, ni Berry ni G'lione ne répondirent à la dernière question du gnome à fourrure. La langue qu'ils utilisaient était tout à fait inconnue à Gooky. Ses consonances étaient plutôt rauques. Comme le petit hominoïde le remarqua tout de suite, on y roulait les "r", comme dans certains parlers sémitiques du nord de l'Afrique. Il y avait aussi des sons gutturaux qui manquaient en aussish, la langue parlée dans l'ensemble de la Confédération des « Terres du Sud ». Bizarrement, personne ne semblait véritablement prêter attention à Gooky dont l'aspect physique devait pourtant intriguer... Mais peut-être les troglodytes se contentaient-ils des quelques explications que G'lione leur donnait ? Ou bien avaient-ils déjà été prévenus de quelque mystérieuse façon ? En tout cas, le gnome à fourrure put bientôt convenablement se rassasier, et boire ce qui ressemblait à un ersatz de café. Les galettes qu'on lui présentait étaient délicieuses, et Gooky qui n'avait guère mangé que des insectes depuis un certain nombre de jours, fit honneur à la table et aux mets qu'on lui apportait !

- D'ici environ une heure, je vais te présenter à notre qihadi, le chef de notre cité souterraine, lui fit part Borry.

- A moins que tu ne désires dormir ? compléta G'lione.

- Je me sens en pleine forme ! assura Gooky. Surtout après cet excellent repas !

- Notre mode de vie te plaît-il ?

- Comment faites-vous pour vous passer de soleil ? Tu as pourtant le teint plutôt hâlé ? s'étonna-t-il en montrant les avant-bras de G'lione.

Et se retournant vers les troglodytes attablés, Gooky vit que certains affichaient un beau bronzage. Mais d'autres, à l'instar de Berry, étaient plus clairs de peau.

- En fait, répondit l'un des troglodytes qui était venu s'asseoir à leur table, les colorations de peau sont individuelles – elles dépendent du taux de mélanine de chacun... Mais il est vrai que nous nous exposons régulièrement aux rayons UV, à défaut de ceux du soleil... Et puis, nous mangeons aussi beaucoup de poisson !

- Oui, j'ai vu un bac d'élevage...

- Ces poissons-là sont plutôt pour la décoration ou pour la recherche scientifique, intervint G'lione. Nous avons, à d'autres niveaux de notre cité, de véritables fermes piscicoles où nous "produisons" des espèces de poissons sélectionnées pour leur teneur en vitamine D et en oméga-3 !

- Nous avons aussi des laboratoires où nous produisons directement des protéines animales à partir de cellules cultivées in vitro, comme vous le dites...  Mais vous en n'êtes pas encore là !

- Cette technique est très ancienne, car nous la tenons d'une civilisation qui a vécu sur Terre voici près de 10.000 ans, ajouta celui qui répondait au nom de Libé. Il faut dire aussi que nous n'avons pas vraiment le choix... À part aller chasser en surface les kangourous, ou les dromadaires qui sont devenus très nombreux dans la région !

- Ah, insinua Gooky, cela fait donc plusieurs milliers d'années que vous habitez cette cité souterraine ?

- Ça, c'est le qihadi qui choisira de te le dévoiler, s'il le juge bon !

Et celui qu'on appelait Libé ajouta :

- Si tu veux, étranger, tu peux te promener alentour... Tu es libre de faire ce que tu veux, mais reviens d'ici une trentaine de minutes. Nous aurons sans doute d'intéressantes choses à te raconter !

 

- CHAPITRE XIII -

 

Dans la grande salle municipale de Mogascio, au premier étage de la mairie, les personnes qui avaient assisté à la conférence commençaient à se lever, moins pour quitter les lieux que pour aller voir ce qu'on proposait à la vente : affichettes, livres ou brochures. Quelques stands avaient en effet été mis en place, simplement séparés par des panneaux en contreplaqué. On y trouvait notamment des ouvrages sur l'archéologie et la paléontologie. Ał-Poitoū avait déjà rangé ses notes dans un gros classeur.

- J'en ai maintenant terminé avec cet exposé sur la « Révision de la Chronologie ». J'espère que mes explications ne vous ont pas paru trop fastidieuses ! Comme vous avez pu le constater, de nombreux points demeurent encore dans l'ombre, ou requièrent des informations complémentaires... Bien sûr, il est délicat d'assener des certitudes, surtout dans un domaine aussi sensible que l'Histoire ! Néanmoins, mes conclusions devraient être de nature à relancer activement le débat sur la chronologie...

Ał-Poitoū salua l'auditoire, avant de reprendre quelques instants le micro en main.

- La démarche scientifique est ainsi faite d'hypothèses et de suppositions qu'il faut constamment soumettre au débat... Et ce n'est pas mon épouse, l'anthropologue Pam-Hehla, qui me contredira puisqu'elle est confrontée aux mêmes problèmes dans son domaine de recherche : l'histoire évolutive de l'homme !

Il en profita pour faire applaudir la jeune femme qui s'était levée au premier rang. Dehors, il faisait nuit noire. On n'entendait que très peu de bruits venant de la rue, car depuis l'attentat de la veille, tout le centre de Mogascio avait été placé sous couvre-feu partiel. Celui-ci avait été revendiqué par les Hollybies, mais il s'agissait apparemment d'un groupe dissident qui avait inclus dans sa charte le recours à la violence – se référant apparemment à certains passages "guerriers" de leur Livre Saint... Pour ce groupuscule très sectaire, c'était amplement suffisant pour justifier un tel comportement !

Bien sûr, cela changeait tout. Et les autorités zamibiennes se montraient très préoccupées par cette altération du contexte géopolitique, car il leur fallait maintenant se préparer au pire, c'est-à-dire à des attentats aveugles, perpétrés dans les lieux publics de cette ville africaine densément peuplée ! Mais les restrictions de circulation ne concernaient pour l'instant que les véhicules automobiles ou hippomobiles. Les piétons étaient toujours libres de vaquer à leurs occupations ou de s'adonner à leurs distractions favorites, comme bon leur semblait, et ce malgré l'heure tardive ! Pam rejoignit son mari qui était entouré de plusieurs journalistes. Les lampes-flash des appareils-photo crépitaient. Discrètement, elle le tira par le manche de sa veste.

- Ał, tu as vu ? Je crois que ce sont les mêmes deux types que l'autre soir...

Le chef muséologue jeta un regard alentour, mais il devait en même temps répondre aux questions qu'on lui posait.

- En es-tu sûre, Pam ? fit-il à voix basse.

- Je ne suis pas anthropologue pour rien, insista cette dernière. J'ai une bonne mémoire des visages, et ces deux gars étaient assis hier derrière nous dans la taverne, quand nous discutions avec Dÿ-Šlex et Huğ-Sachem !

Profitant d'une intervention du maire de Mogascio qui avait pris la parole pour remercier de leur présence plusieurs de ses administrés, la jeune femme poursuivit :

- Ils ont été les premiers à s'en aller quand il y a eu l'explosion dans la rue ! Comme s'ils avaient quelque chose à voir là-dedans... Et à mon avis, ils nous espionnaient !

Ał-Poitoū prenait très au sérieux les suspicions de sa femme et observait à son tour les deux individus en question. Comme beaucoup de gens dans l'assistance, ceux-ci portaient la tenue traditionnelle zamibienne. Si l'un était plutôt élancé, affichant un visage glabre, l'autre dissimulait le sien derrière de grosses lunettes noires et exhibait une épaisse moustache que n'aurait pas reniée un acteur de film historique... Certes, il n'y avait pas de problème majeur de sécurité pour les participants à la conférence, car tout le monde était passé sous un portail électronique qui aurait détecté d'éventuelles armes, ou des explosifs dissimulés sous les amples vêtements locaux ! Comme les deux individus restaient en retrait, sans faire mine de partir, ni de s'associer à un groupe de discussion, Pam n'y tint plus, et avant que son mari ne pût la retenir, se dirigea vers le duo.

- Bonjour Messieurs, fit-elle en arborant un large sourire. Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà vus, tout récemment...?

Les deux hommes parurent légèrement décontenancés, notamment le plus jeune qui avait de la peine à dissimuler un certain embarras, voire un léger effroi... Mais celui qui avait une moustache bien fournie se ressaisit vite et bredouilla quelques mots en aussish avec un fort accent régional :

- Oui... non... que... Oh ! Oui, je crois... C'était dans la vieille ville, n'est-ce pas ?

- A qui ai-je l'honneur de parler ? insista Pam qui voulait profiter au maximum de l'effet de surprise.

- Je suis Lou-Raï, et voici Gorb-Ĕla, fit l'homme en désignant son ami imberbe.

- L'autre soir, vous étiez juste derrière nous à la taverne « El-Hissan » ! C'était comme si vous nous écoutiez...  Êtes-vous à ce point intéressés par nos recherches sur la chronologie historique ?

- Mais oui, rétorqua sans hésiter le moustachu. C'est bien pour cela que nous sommes venus assister à la conférence du professeur Ał-Poitoū !

- A la bonne heure ! fit Pam toujours souriante. Mais quelque chose me dit qu'on vous a un peu forcé la main... Ce sont vos supérieurs hiérarchiques qui vous ont envoyés ?

Pour éviter que ne s'installe un long silence, elle prit la peine d'insister en regardant droit dans les yeux l'homme le plus jeune.

- Qui vous a demandé d'épier nos conversations, l'autre soir à la taverne ?

Gorb-Ĕla voulut répondre quelque chose, mais son compagnon choisit prudemment de prendre les devants.

- Nous faisons effectivement partie d'un groupement religieux, reconnut-il, mais nous nous intéressons, mon ami et moi, à tout ce qui a trait à l'Histoire, ou encore aux avancées de la science...

- Nous sommes membres de l’Église du Créateur, admit Gorb-Ĕla, après un regard rapide en direction de son ami moustachu.

Sans doute était-ce convenu entre les deux. Pam se contenta pour le moment de cette explication. L'Église du Créateur était l'une des trois grandes religions mondiales. Elle comptait près de huit cents millions de fidèles, surtout dans l'hémisphère austral, mais aussi en Amérique du Nord. Bien sûr, la scientifique n'était pas dupe. Sans nul doute, les deux hommes devaient être des Hollybies, ces membres d'une secte ultra-radicale qui pratiquaient un prosélytisme forcené un peu partout dans le monde. Comme leur mouvement avait été à l'origine un schisme de l'Église du Créateur, ils pouvaient très bien se réclamer d'elle !

En tout cas, cette communauté religieuse dont les adeptes étaient tenus à un monothéisme très strict avaient, entre autres, gardé une référence à l'Empire romain, puisqu'ils avaient adopté le calendrier AUC qui datait les années depuis la fondation de la ville antique de Romā, voici pas moins de 2556 ans ! Et si la plupart des peuples de la planète avaient officiellement adopté le calendrier AD (anno domini) des « Terres du Sud », certains pays africains ou asiatiques, ainsi que la région des Grands Lacs nord-américains, utilisaient l'ère "romaine" AUC pour tous les aspects de leur vie courante...

- Y a-t-il des points de désaccord entre ce qu'enseignent vos préceptes religieux, et ce que vous avez entendu ce soir au cours de la conférence ? poursuivit la jeune femme qui voulait essayer d'en savoir davantage sur la démarche réelle des deux Zamibiens.

- Pour être francs, oui... ! rétorqua Lou-Raï. Cela se rapporte surtout à la guerre de « Gog et Magog » ! Nos chroniques en parlent également, mais elles situent cet événement de façon différente...

- Oui, c'était l'un de nos sujets de discussion, hier soir à la taverne ! reconnut Pam. Mais aujourd'hui, le débat était plus général et portait essentiellement sur la chronologie du dernier millénaire et sur les découvertes archéologiques s'y rapportant... Sans oublier l'éventualité d'une civilisation technologique florissante, en Europe et ailleurs dans le monde, voici 5 à 6 siècles ! Qu'en pensez-vous ?

- Nos chefs religieux ont émis des doutes sur la pertinence de certaines de vos conclusions ! se décida enfin à dire l'homme aux lunettes noires. En outre, beaucoup se sentent stigmatisés par vos recherches, car cela augmente le ressentiment des fidèles... qui ne savent plus trop que penser ! Il y a comme un malaise...

Pam regardait du coin de l’œil son mari qui se trouvait à une dizaine de mètres, toujours en pleine discussion avec les journalistes. Il lui fit signe qu'il en avait encore pour quelques minutes avant de parvenir à la rejoindre. La jeune femme continua donc seule son dialogue avec les deux Hollybies.

- Je ne parlais pas du point de vue des Églises, mais de vos convictions personnelles ! s'enquit-elle.

- Nous ne faisons pas la différence... répliqua Gorb-Ĕla.

Le regard bleu de Pam se porta sur l'homme au visage glabre. C'est sur le ton de la confidence qu'elle ajouta :

- Et votre liberté de penser, qu'en faites-vous ?

Pam savait pertinemment qu'elle avait abordé un point sensible... Elle poursuivit son questionnement :

- Est-ce qu'il vous arrive de vous poser des questions en dehors du strict contexte de votre obédience religieuse ? Car suivre à la lettre les préceptes qu'on vous impose, n'est-ce finalement pas exclure l'autre, celui qui ne partage pas vos convictions ? Voir en lui quelqu'un de tout à fait différent, voire un ennemi potentiel ?

Lou-Raï se contenta de hocher la tête d'un air un peu gêné. Au bout de quelques instants il rétorqua :

- Pour parler de nos points de désaccord, il y a aussi tout ce qui concerne les origines du monde ! Ainsi, il est écrit dans nos textes sacrés que l'homme a été façonné par le Créateur à partir de la glaise... Or nous savons que vous recherchez des fossiles de singes en prétendant que ce sont nos ancêtres !

- Ah non ! Ça, c'est la démarche du professeur Űl-Tserór... se défendit la jeune femme. Vous savez, celui qui a fouillé en Zamibie, voici quelques années !

- Oui, j'y étais... je connais la grotte de Tō-Havěl ! s'esclaffa mal à propos celui des deux qui avait le visage glabre.

- C'est ça, pendant que tu y es, dis-lui aussi que c'est Dzung-Té qui nous a envoyés, et que nous avons fait sauter la grotte et tout ce qu'elle contenait !

Lou-Raï s'était exprimé dans la langue locale zamibienne, mais Pam en avait très bien saisi le sens. Elle n'en laissa rien paraître.

- Ah, très bien ! Mais vous savez, j'ai toujours été en litige avec le professeur Űl-Tserór, notamment à propos du petit crâne retrouvé sur le site de Tō-Havěl!

La jeune femme savait maintenant qu'elle avait effectivement deux Hollybies en face d'elle, mais de cela elle n'en avait pas vraiment douté...
En tout cas, elle n'arrivait pas à se persuader qu'il s'agissait de dangereux terroristes. Les deux hommes paraissaient tout à fait inoffensifs. Exaltés, certes, mais ne présentant pas un danger réel...
Sans doute n'y avait-il aucun rapport entre eux et ceux qui, la veille, avaient déposé une bombe près du marché. Et cela, même s'ils appartenaient à la même obédience !

- Comme vous le savez peut-être, poursuivit-elle avec calme, je ne pense pas non plus que ce fossile soit un ancêtre de l'homme. Pour moi, les humains – tels que nous – ont une origine beaucoup plus ancienne !

- Ah, très bien ! fit celui qui avait une moustache noire, visiblement soulagé par la tournure que prenait la discussion.

- Quant aux dinosaures, ils ont vraisemblablement été les contemporains des premiers hommes...

Les visages de Gorb-Ĕla et de Lou-Raï étaient soudainement devenus tout à fait radieux.

- C'est exactement ce qui est écrit dans nos livres... insista ce dernier. Les dinosaures ont été créés juste une "journée" avant les humains !

Mais Pam secoua la tête avec un sourire désolé.

- Non, non, ce que la science postule, c'est que les dinosaures descendent de formes antérieures bipèdes, tout comme nous ! Et si nous avons une ascendance commune, nous nous sommes forcément rencontrés... Sans doute avons-nous habité les mêmes régions ?

Une lueur de contrariété passa dans les yeux gris de Lou-Raï qui ne semblait plus tout à fait d'accord ! C'est à ce moment qu' Ał-Poitoū parvint à rejoindre le groupe des trois.

- Voyons, Pam, tu ne vas pas quand même pas t'embarquer dans des discussions religieuses ? dit-il après avoir brièvement salué du regard les deux Hollybies.

- Non, non ! démentit promptement l'homme à la grosse moustache. Nous autres Zamibiens détestons les controverses !

- Car nous sommes des gens raisonnables ! compléta Gorb-Ĕla.

- Oh, bien sûr, mais pourquoi avoir commencé un tel débat ? s'enquit le chef muséologue.

- C'est moi qui ai d'abord soulevé la question, reconnut Pam. Nos deux amis n'ont fait qu'exprimer leur point de vue.

Ał-Poitoū ne put s'empêcher de tiquer en entendant le terme "amis". Il fronça les sourcils, mais il comprenait aussi que son épouse jouait la carte du consensus, sans doute pour essayer d'en savoir davantage sur les deux personnages qui lui faisaient face...

- Pourquoi ne demandes-tu pas qui les a envoyés ici ?

- Si, si, c'est fait ! Nous comparions justement nos points de vue. Sans doute avons-nous aussi à apprendre de leurs traditions séculaires ? Et puis, comme ils ont une façon bien spéciale de compter les années, cela pourrait également nous intéresser ?

- On ne peut quand même pas dire que la critique de la chronologie historique fasse partie de leurs revendications !

- Si, car comme l'a déclaré l'un de nos dirigeants : "L'histoire est un océan de mensonges" ! se défendit Lou-Raï. Tout ce qui est enseigné dans les manuels scolaires sur l'histoire de l'humanité est faux d'un bout à l'autre...

- D'accord avec vous, mais il convient de ne pas user d'un ton aussi péremptoire ! insista Pam. Une place doit être ménagée au débat...

Les deux Zamibiens se regardèrent, pensant tous les deux la même chose.

- Ah, oui ! Mais nous bénéficions de l'inspiration divine ! affirma Lou-Raï. En tout cas, nous mettons en garde nos fidèles contre toutes dérives possibles – qui ne peuvent être que d'inspiration satanique !

- Nous sommes des gens raisonnables, répéta une nouvelle fois Gorb-Ĕla.

Pam ne put s'empêcher d'ajouter :

- D'accord, mais vous n'hésitez pas à brûler des livres, comme on a pu le voir aux informations télévisées...

- Et comme l'a dit l'un de nos philosophes : Là où l'on brûle des livres, on finit par brûler des hommes ! fit à son tour Ał-Poitoū. À toutes les époques, l'humanité on a été confronté à ce genre de problème...

- Oui, qu'en pensez-vous ?

Alors que le jeune Gorb-Ĕla baissait les yeux comme un enfant pris en faute, l'homme aux lunettes noires réagit plus vivement. Sa moustache noire se mit à tressauter comme si elle était prise de convulsions.

- Pourquoi nous posez-vous toutes ces questions ?

- Mais nous voulions simplement avoir votre avis ! Ne vous semble-t-il pas logique...

Elle s'interrompit brusquement car son mari s'était avancé d'un pas, toisant les deux Hollybies du haut de ses presque deux mètres.

- Pour en revenir au débat de ce soir, que pensez-vous de l'existence de cette civilisation "intercalaire" qui, voici six siècles environ, a connu un essor technologique inégalé depuis l'Empire romain ?

- Nous en avons maintenant la preuve concrète, même s'il faudra encore attendre les résultats des fouilles en cours ! ajouta succinctement Pam qui ne désirait pas révéler tout ce qu'elle avait appris, quelques mois auparavant en Égypte.

Mais la réflexion de la jeune femme se heurta à un silence résigné.

- Rien n'est juste dans toutes ces histoires ! grommela Lou-Raï.

- Tiens ! Et pourquoi donc ? fit encore Pam en prenant un air légèrement courroucé.

- Encore une fois, c'est une affaire de logique ! insista le savant australien en haussant sensiblement le son de sa voix.

- Hum... tout cela est très étrange ! nota encore Gorb-Ĕla qui semblait soudain s'intéresser aux revues archéologiques exposées dans un stand voisin.

 Ał-Poitoū gardait en réserve un argument qui pouvait détracter les explications embarrassée des deux Hollybies.

- La science peut beaucoup de choses, combattre les virus et les menaces d'outre-espace, mais on ne connaît pas encore de protection contre les épidémies psychiques, infiniment plus dévastatrices que les pires catastrophes de la Nature !

 Cela eut au moins pour effet de troubler Lou-Raï qui, l'air passablement ébranlé, emboîta le pas à son coreligionnaire qui était en train de faire le tour des stands. Le chef muséologue n'était bien entendu pas dupe. Il n'était finalement pas mécontent d'avoir apporté la contradiction auprès des membres du mouvement sectaire... Quelque chose l'intriguait et l'inquiétait en même temps. Mais il choisit pour l'instant de ne pas relancer les deux Hollybies, car d'autres personnes dans la salle souhaitaient sans doute lui parler. C'est d'une voix forte qu'il dit à Lou-Raï qui s'éloignait :

- J'arrête de donner des explications, car au final, les gens ne comprennent que ce qu'ils veulent bien comprendre !

Le savant se prit néanmoins à penser que l'Église du Créateur offrait un réel avantage par ses concepts de Millénium et de Jugement dernier. À la différence d'autres dogmes, elle préparait les esprits aux idées d'évolution organique et de progrès scientifique !
En revanche, sous sa forme exacerbée du Hollybisme, elle constituait une réaction du psychisme humain, face au traumatisme résultant de catastrophes inexpliquées – même si cela pouvait conduire à terme à l'auto-destruction du genre humain...
Et selon un concept emprunté à la psychiatrie, les effets de cataclysmes passés pourraient "s'additionner" dans le psychisme collectif de l'humanité, faisant en sorte que le traumatisme devenait chaque fois plus fort, et les réactions d'autant plus violentes... Ce phénomène de compensation psychique pouvait expliquer les agissements extrêmes des groupements sectaires !

Ał-Poitoū réfléchissait que c'était bien une preuve, à la fois pour le catastrophisme, s'opposant à la vision classique du "long fleuve tranquille"... et validant aussi une succession de grandes civilisations dans le passé qui ont pris fin brutalement à cause d'événements cataclysmiques ! Mais au moment où il s'apprêtait à saluer un groupe de personnes qui venaient à sa rencontre, il se passa quelque chose d'incroyable. Ał-Poitoū laissa tomber à terre le dossier qu'il avait gardé en main. En l'espace de quelques secondes, il paraissait avoir vieilli de plusieurs années.

*
*   *

Gooky, heureux du temps libre qu'on lui avait octroyé, déambulait sereinement à travers les ruelles de la cité souterraine. Très décontracté, il s'extasiait devant tout ce qu'il voyait, observant également le va-et-vient des Véryls qui vaquaient à leurs occupations matinales. De par ses lectures antérieures, le gnome à fourrure se doutait que le mode de vie troglodyte avait pris – selon l'époque et les endroits – des formes assez variées, s'adaptant aux conditions locales et à l'histoire des peuples qui ont voulu vivre de façon temporaire ou permanente dans ces vastes ensembles souterrains...

Gooky se rappelait aussi avoir lu quelque part dans une revue de vulgarisation scientifique que des sondages archéologiques en Europe et en Asie mineure avaient révélé la présence sous terre de nombreux tunnels, salles ou galeries... En général, ces installations se trouvaient sous les villages préhistoriques que les archéologues mettaient actuellement au jour dans les vastes zones glacées de l'Eurasie, inoccupées par l'homme et parsemées de grandes forêts de conifères, que l'on nommait toundras. Apparemment, cela n'avait pas toujours été le cas. Le climat avait sans doute profondément changé depuis plusieurs siècles ! Mais certaines occupations troglodytes pouvaient remonter à bien plus longtemps...

Par endroits, même si des cavités naturelles ou grottes avaient été utilisées par ces anciens peuples, beaucoup de tunnels ont dû être creusés à la force des poignets. Souvent, ceux-ci étaient larges d'à peine 70 cm, juste de quoi permettre à des personnes de stature moyenne de se faufiler ! On trouvait aussi sous terre des chambres et des lieux de stockage, ainsi que les parties communes où ces gens séjournaient quand ils n'étaient pas dans leurs zones "privées".

Pourquoi ce désir d'aller vivre sous terre ? Les scientifiques pensaient généralement que c'était pour se protéger des prédateurs, ou des attaques d'autres peuplades. Mais d'autres encore, comme un savant australien nommé Ał-Poitoū, estimaient que c'était plutôt parce que les conditions à l'extérieur s'étaient à ce point dégradées – et pas forcément à cause du froid ou des intempéries – qu'il était devenu impossible d'y mener une vie normale...

Gooky ne se souvenait plus des termes exacts, mais il lui semblait avoir lu quelque part que cela pouvait être en raison de radiations venues de l'espace ! De grands chamboulements dans l'atmosphère, consécutivement au passage rapproché d'une comète ou d'un astéroïde, auraient forcé les hommes à s'enterrer, car les rayons cosmiques et les UV du Soleil – pour une raison ou pour une autre – arrivaient jusqu'au sol, avec toutes les conséquences qui l'on peut imaginer ! Et cela a pu durer plusieurs siècles, obligeant les hommes à aller vivre sous terre... En tout cas, Gooky était sûr que ce qu'il voyait autour de lui dans la cité troglodyte n'avait pas été creusé à la va-vite pour se protéger d'un soudain péril en surface... Ces installations étaient faites pour durer ! Elles attestaient de la présence ancienne d'une véritable civilisation "intraterrestre".

- En allant maintenant sur la gauche, je devrais revenir à mon point de départ... pensa-t-il en pressant le pas.

Un groupe de cavernicoles l'attendait effectivement. Celui qui s'appelait Libé vint à sa rencontre :

- Ah, voici notre ami ! Le qihadi de la cité souterraine de Varouna t'attends déjà dans sa résidence.

En fait, il s'agissait d'une maisonnée en tout point semblable aux autres. Elle se dressait, à peu de distance de là, dans une ruelle étroite. Le quatuor constitué par G'lione, Borry, Libé et Gooky, n'eut qu'à franchir le seuil de la porte pour pénétrer dans une vaste pièce où, sur une sorte d'estrade, siégeait le dirigeant local.
Devant lui, il y avait une dizaine de chaises encore vides. Au mur, on pouvait voir des photos et des gravures représentant des paysages de surface, et aussi quelques animaux et plantes. L'endroit était agréable et – ce qui surprit Gooky – très bien éclairé par des tubes lumineux fixés au plafond.
Deux femmes, répondant aux noms de Raps et Lanas, étaient également présentes dans la pièce. Tout le monde s'assit, et un peu plus tard, quelques techniciens vinrent aussi se joindre au petit groupe.    Après une rapide présentation et quelques politesses d'usage, Valroz le qihadi  prit la parole en exhibant un large sourire :

- Comme cela, c'est en poursuivant un lapin que tu as trouvé l'entrée à notre cité souterraine ? fit-il.

- Oui, hésita un instant le gnome à fourrure, il faut dire aussi que j'habitais depuis quelques jours dans la même grotte qu'eux ! Ils avaient creusé là leurs terriers... Et puis hier soir, comme ma lampe de poche ne fonctionnait plus, j'ai été plongé dans le noir, et j'ai vu qu'une chatière était éclairée...

- Ah, je comprends mieux ! Tu as donc vu de la lumière, alors que cela n'avait pas été le cas les nuits précédentes ?

Le qihadi qui était assis dans son fauteuil de fonction, se leva un instant et actionna une télécommande posée sur un petit meuble près de lui. Un écran mural s'alluma.
Le dignitaire était vêtu comme tous les troglodytes d'une sorte de chemise large et d'un pantalon bouffant, de couleur grise ou beige, mais à la différence des autres, il portait aussi une étole argentée en bandoulière.

- Oui, d'habitude c'était l'obscurité complète, car mon gîte se trouve assez loin de l'entrée de la grotte ! Donc, il y a eu cette lumière, et quelques minutes auparavant, alors que j'étais encore à l'extérieur, j'ai entendu comme une explosion souterraine... J'ai même cru à un tremblement de terre !

- Ah, s'esclaffa G'lione, cela correspond sans doute au sondage auquel nous avons procédé, hier soir, dans le sous-sol !

- Et c'est ce qui a, par réaction, provoqué une montée en puissance des algues bioluminescentes sur les parois des galeries... compléta Borry.

Les cinq Véryls s'entretinrent quelques instants dans leur langue aux consonances gutturales, puis le qihadi reprit la parole et s'adressa à Gooky :

- Excuse notre curiosité, mais pourquoi te trouvais-tu dans le secteur, alors que généralement, il n'y a nul humain alentour, à cinquante kilomètres à la ronde ?

Le gnome à fourrure ne se fit pas prier pour raconter dans le détail ce qui s'était passé depuis sa fuite de la base militaire de Rho-Dan. A la demande des troglodytes, il en vint aussi à parler de lui-même et de ses capacités sensitives hors du commun. Cela eut le mérite de le rendre plutôt sympathique aux yeux des Véryls qui, sans doute, ne portaient pas les humains de surface particulièrement dans leurs cœurs...

- Sachant que quelques images bien choisies valent mieux qu'un long discours, voici pour toi, Gooky, un petit film qui va te raconter l'histoire de notre peuple...

Et après avoir fait l'obscurité dans la pièce, le dignitaire précisa :  

- Sache d'abord que nous fûmes obligés de nous cacher dans des villes souterraines à cause d'une grande guerre qui avait jadis mis à feu et à sang l'ensemble de la planète ! Disons que cela s'est passé, il y a 10.000 ans, mais cela n'a guère d'importance, sinon pour vos archéologues et paléontologues qui jonglent allègrement avec les dizaines de milliers d'années ! Mais regardons d'abord notre film...

Et à l'attention du gnome à fourrure, il ajouta :

-  Oui, Gooky, c'est sous-titré en aussish, ne t'en fais pas !

Les premières images montraient de grands espaces souterrains qui visiblement avaient été aménagés ; on y voyait des arbres, des ruisseaux, des sentiers moussus, et aussi quelques maisons plutôt coquettes, ainsi que de belles terrasses ; il y avait également des parcelles plantées d'arbustes et agrémentées de parterres fleuris. En arrière-plan, on distinguait l'éclat d'innombrables lampes qui apportaient non seulement la lumière, mais aussi l'énergie nécessaire à la photosynthèse des plantes. Et l'on voyait aussi très distinctement le grand toit rocheux en forme de dôme qui recouvrait, à près de 20 mètres de hauteur, tout cet environnement troglodyte...

- Ce film n'a pas été tourné ici, commenta la femme qui s'appelait Raps en prenant pour la première fois la parole.

- Oui, compléta Lanas. Cet endroit que l'on appelle Shambdaa se trouve sous le massif montagneux himalayen...

On voyait une sorte de brume artificielle qui flottait à mi-hauteur au-dessus des espaces verts. Puis apparut dans une autre séquence une véritable ville souterraine, avec ses maisonnées et ses rues se coupant à angle droit.

- Depuis ton arrivée dans notre ville, Gooky, tu as constaté le rôle important que nous accordons à la lumière ! D'ailleurs, nous avons un comité d'experts, appelés les Lucifériges, dont le rôle principal est d'assurer la maintenance et l'entretien de notre système d'éclairage, que ce soit au-dessus de nos têtes, ou dans les cavernes spécialement aménagées pour produire notre nourriture... Nous vivons ainsi en totale autarcie !

Le qihadi commentait les images qui montraient de vastes salles souterraines, ainsi que des gens s'affairant autour de plants de maïs, ou de bacs dans lesquels nageaient des poissons ressemblant à de grosses truites.

- L'eau n'est pas un problème ici, fit-il encore. Seule la lumière... et aussi le renouvellement de l'air qu'il faut faire venir de la surface !

- Bien sûr, comme tu as pu le voir, enchaîna G'lione, nous utilisons des ampoules ou des tubes au néon. Bien sûr, il proviennent pour une grande part de vos supermarchés, tout comme certains des ustensiles ménagers que nous utilisons ! Ainsi, nous produisons de l'électricité, non seulement pour nous éclairer, mais aussi pour nos usages et besoins quotidiens...

- La question que tu te poses sans doute, enchaîna Lanas, c'est de savoir comment nous fabriquons cette électricité... sans avoir à puiser dans les ressources fossiles de la planète !

- Eh bien, reprit Valroz, cela reste l'un de nos secrets les mieux gardés ! Mais pour l'instant, poursuivons le visionnage de ce film qui raconte l'histoire de notre peuple, les Véryls...

 

- CHAPITRE XIV-

 

Dans un concert de vociférations, deux miliciens en tenue kaki, pistolet au poing, avaient soudain fait irruption dans la grande salle voûtée. Au même moment, d'autres gardes armés prenaient ostensiblement faction sous le portail en briques rouges, coupant tout accès à la rue. D'autres encore s'engageaient dans le grand escalier qui menait aux étages supérieurs... Il y avait encore beaucoup de monde dans la salle de conférence, même si une partie des gens avait déjà quitté les lieux. Sans doute avaient-ils été contrôlés à l'extérieur du bâtiment. Apparemment les militaires avaient agi sur indication, et savaient ce qu'ils recherchaient ! Le maire de Mogascio vint à leur rencontre.

- Que se passe-t-il ? demanda-t-il d'une voix forte.

- Nous intervenons sur ordre du gouvernement, fit l'un des deux miliciens. Nous sommes à la recherche de terroristes !

Sans doute avait-il reconnu le maire, car il rengaina son arme et fit signe à son compagnon de l'imiter. Dans le même temps, d'autres militaires en treillis avaient pris position dans la salle, le fusil en bandoulière, rendant toute sortie impossible.

- Nous allons contrôler l'identité de toutes les personnes présentes. Veuillez rester sur place et attendre votre tour !

Un officier surgit, filiforme et pâle, coiffé d'un énorme turban. C'était apparemment le chef de la police locale, car il se dirigea vers le maire et s'entretint quelques instants avec lui. Pendant ce temps, Pam et Ał-Poitoū, surpris par la tournure que prenaient les événements, s'étaient mis en retrait, tout en observant ce que faisait Lou-Raï. Ils ne s'aperçurent d'ailleurs pas tout de suite que Gorb-Ĕla, son compagnon au visage glabre, avait disparu... Soudain, des cris retentirent en zamibien. Cela semblait provenir de l'un des stands improvisés qui servaient à la vente de brochures et de livres.

Ał-Poitoū fit un signe discret au maire de Mogascio, tandis que l'un des miliciens faisait main basse sur Lou-Raï et lui passait une paire de menottes. Deux hommes en treillis se dirigèrent alors vers l'endroit où devait se trouver Gorb-Ĕla. Celui-ci sortit un instant de sa cachette improvisée, en l'occurrence un panneau de contreplaqué... Un drôle de sourire éclairait le visage anguleux du jeune Zamibien.

- Venez donc me chercher ! cria-t-il dans l'idiome local aux deux militaires qui faisaient mine de s'approcher de lui.

Son ton était menaçant. On entendit encore des bruits de bottes et des vociférations, puis tout s'éteignit comme si quelqu'un avait actionné le disjoncteur principal. Seule une pâle lumière provenait encore du grand scialytique qui pendait au plafond de la salle. En dépit de son calme apparent, Ał-Poitoū n'en menait pas large. Une dizaine de miliciens avaient maintenant pris position dans la salle et étaient occupés à contrôler les identités, tandis que d'autres, le doigt sur la détente de leur fusils-mitrailleur, s'élançaient à la poursuite du dénommé Gorb-Ĕla.
On entendit quelques coups de feu, puis le crépitement d'une longue rafale d'arme automatique, ponctuée d'un grand cri... Il y eut un bruit de vitre brisée... puis plus rien.
Au bout de quelques secondes, la lumière revint dans la grande salle, en même temps que retentissaient les soupirs de soulagement poussés par les personnes dans la salle.
Le chef de police au grand turban sortit de derrière un paravent et cria d'une voix forte en aussish :

- Il a sauté par la fenêtre ! Nos hommes sont en bas pour le cueillir ! S'il se relève... car il a l'air plutôt mal en point !

Ał-Poitoū était resté à côté du maire de Mogascio, tout comme Pam et quelques notables de la ville. Il y avait aussi le zoologue Dÿ-Šlex et Søn-Dža, sa femme zamibienne. Celle-ci traduisait au fur et à mesure ce que disait l'un des officiers qui recevait des informations par une oreillette.

- On a retrouvé dans les poches de Lou-Raï les tracts d'un groupement sectaire qu'il s'apprêtait à distribuer...

- Ça ne m'étonne pas, dit vivement Pam en remettant en place les mèches de ses cheveux rebelles. Son intention était sans doute de faire du prosélytisme à la sortie de la conférence !

- C'est quand même bizarre, intervint Dÿ-Šlex, car cela ne cadre pas avec le comportement de son comparse qui a essayé de fuir... au risque de se faire trouer la peau ! Et d'ailleurs, il n'a pas hésité à sauter par la fenêtre d'une hauteur d'au moins dix mètres...

Ał-Poitoū voulut dire quelque chose, mais à ce moment l'un des miliciens revint vers l'officier et le groupe de notables. Dans sa main gantée de plastique, il tenait les morceaux d'une ampoule en verre. Il proféra alors quelques phrases en zamibien que Søn-Dža traduisit en réprimant avec peine une expression d'horreur sur son visage :

- Un gaz toxique ! On a échappé à un attentat...

Le chef de la police était maintenant en grande discussion avec le maire de Mogascio.

- Le terroriste avait sur lui une ampoule qu'il a cassée à proximité du système de ventilation de la salle ! Et dedans, il y avait du...

La jeune femme butait sur un nom imprononçable pour elle. Mais son mari avait déjà compris.

- Je connais ! Il s'agit d'OPF, pour "organophosphoré fluoré", un composé chimique qui s'évapore à la température ambiante... C'est un poison pour le système nerveux, provoquant une paralysie générale du corps, voire la mort par asphyxie... Même à très faible dose, ce gaz tout à fait inodore peut être fatal pour celui qui le respire !

- Merci de ces explications, Dÿ-Šlex ! fit Ał-Poitoū en épongeant la transpiration de son front. Effectivement, nous l'avons échappé belle...

- Espérons qu'aucun des soldats n'a inhalé ce produit diabolique, dit encore Pam qui avait pâli.

Le maire de Mogascio vint se joindre à eux.

- Heureusement, non ! déclara-t-il. Nos militaires disposaient de masques à gaz qu'ils ont tout de suite appliqués sur leur visage. En revanche, le Hollybie a dû en respirer une bonne dose avant de sauter par la fenêtre. S'il n'est pas mort des suites de sa chute, l'OPF ne l'épargnera pas !

Le chef de la police qui se tenait de dos se retourna vers le petit groupe et ajouta en aussish :

- Le terroriste voulait diffuser le gaz par le système de ventilation de la salle... Heureusement, le disjoncteur électrique a pu être coupé à temps ! Mais c'était moins une... Ensuite, cet imbécile a sauté par la fenêtre. Nous ne pouvions pas le laisser mettre son projet à exécution ! S'il avait voulu précipiter sa mort, il ne s'y serait pas pris autrement !

Réajustant son turban qui avait tendance à glisser vers l'arrière, l'officier ajouta :

- Nous allons mettre son complice en lieu sûr, même si on n'a rien trouvé de suspect sur lui, à part quelques tracts de propagande religieuse.

- Oui, ce qui est étonnant, c'est que ce Lou-Raï nie toute participation à l'attentat... insista le maire de Mogascio. Il dit n'avoir rien su des intentions de son comparse ! Qui va croire ces sornettes ?

Après avoir échangé un bref regard avec son épouse, Ał-Poitoū se décida à dire ce qu'il savait des deux Hollybies.

- Apparemment, l'un était plus radicalisé que l'autre... même s'il n'en laissait rien paraître ! Nous discutions avec lui quelques minutes auparavant. Mais au fait, comment le dénommé Gorb-Ĕla a-t-il pu introduire cette ampoule d'OPF dans la salle de conférence malgré le sas de sécurité ?

- Nos portiques sont prévus pour détecter des métaux, pas des armes ou des explosifs... précisa le chef de police. Nous ne nous attendions pas à une attaque chimique ! Il va nous falloir procéder à de nouveaux réglages !

- En tout cas, professeur Ał-Poitoū, merci des précisions que vous nous apportez ! fit le maire. Je crois savoir que vous avez encore un avion à prendre. Ne vous mettez pas en retard ! Nous reprendrons dans quelques jours cette discussion, si vous le voulez bien...

- Je dois en effet m'envoler pour l'Australie. Le temps d'appeler un taxi, il va d'ailleurs falloir que je parte... Ma femme et mes amis m'accompagnent ce soir à l'aéroport, mais bien entendu, ils se tiennent à votre disposition pour les besoins de l'enquête !

Une vingtaine de minutes plus tard, Ał-Poitoū, sa femme et le couple Dÿ-Šlex étaient en route pour la zone aéroportuaire, au sud-ouest de Mogascio.
Dans les rues, tout paraissait normal. La nouvelle de l'attentat à la Maison de la Culture ne s'était pas encore ébruitée, nonobstant les moyens modernes de télécommunication. Cependant, quelque chose semblait avoir changé... Rien ne sera sans doute plus jamais comme avant ! Hier, il y avait déjà eu l'attentat du marché. Aujourd'hui, des dizaines de personnes auraient pu succomber à une attaque chimique ! Dans les deux cas, par chance, il n'y avait pas eu de victimes, mais combien de temps encore cet état de grâce allait-il durer ? Au même moment, deux silhouettes jaillirent brusquement du bas-côté de la route, comme si leur intention était de se jeter sous les roues de l'automobile...

*
*   *

A quelques milliers de kilomètres de là, dans les profondeurs de l'écorce terrestre, le petit groupe autour de Gooky continuait à évoquer le passé des Véryls.

- Voici maintenant, dans ces images d'archives, sans doute le laboratoire le plus secret qui ait jamais existé !

Celui qui avait parlé était l'un des techniciens qui avait pris place en face de Valroz, le qihadi. Cet homme frappait par son teint plus clair. Sa façon de s'exprimer en aussish était également légèrement différente, comme si sa langue d'origine possédait un accent distinct. Un peu plus tard, on allait préciser à Gooky qu'il venait d'une mystérieuse cité souterraine, située aux confins du cercle polaire arctique... Celle-ci avait partiellement été détruite lors d'un impact d'astéroïde en mer du Nord, quelques milliers d'années auparavant.

- Dans ces éprouvettes, nos savants ont, il y a bien longtemps, recréé les protéines nécessaires pour nourrir notre peuple ! reprit celui qui avait été présenté à Gooky sous le nom de Bulwer.

- Mais ce n'est pas tout, insista G'lione. Certains généticiens se sont également attelés à la tâche de recréer la biodiversité à la surface de la planète, quand celle-ci avait été mise à mal pour l'une ou l'autre raison !

- Ainsi, affirma le Qihadi, de nombreuses espèces animales ou végétales que vous observez actuellement en surface ne sont pas le fruit de l'évolution naturelle, mais celui de nos manipulations génétiques...

Même en n'étant pas du tout spécialiste de ces questions, Gooky comprit vite la portée d'une telle révélation. A croire les Véryls, une partie des plantes et des animaux que l'on connaissait sur Terre à l'état sauvage ou domestique, seraient en fait leurs "fabrications"...
Cela avait le mérite d'être clair et expliquait notamment certaines espèces impossibles, selon les critères habituels de sélection darwinienne, comme les poissons en forme d'algues ou les insectes à allure de feuilles !

- Certains de nos biologistes étaient de véritables artistes, ajouta Borry qui avait sans doute deviné à quoi pensait le gnome à fourrure.

- Vous y arriverez sans doute aussi un jour en surface, compléta Libé... si votre civilisation dure assez longtemps !

- En tout cas, du fin fond de nos cavernes, nous veillons à reconstituer les faunes et les flores de la Terre... Ce n'est pas tellement une question de technologie ou de moyens. Ce qui est nécessaire, bien sûr, c'est qu'il y ait une volonté politique ! précisa encore la femme qui s'appelait Raps.

- Je comprends... acquiesça Gooky. C'est donc vous les Véryls qui avez fabriqué le monde du vivant. Tout du moins, en partie ?

- Oui, car certaines espèces animales ou végétales sont effectivement le produit de la sélection naturelle et de mutations aléatoires... comme le pensent vos généticiens.

- Cette capacité est inhérente au vivant ! compléta Valroz en poursuivant son commentaire du film.

Le gnome à fourrure n'en restait pas moins perplexe.

- Et Dieu dans tout cela ? fit-il en reprenant une phrase devenue célèbre depuis qu'un célèbre journaliste l'avait prononcée...

- Dans les grottes que tu as traversées, ironisa le Qihadi, et sur les parois des tunnels, tu as pu voir les représentations de "divinités propitiatoires". Elles ont été dessinées par les chamanes des peuples aborigènes pour s'attirer les bonnes grâces des éléments extérieurs ! Il s'agit là d'un concept cyclique, selon lequel tout se renouvelle, tout recommence... Sans doute y a-t-il du vrai dans tout cela ?

Et le dénommé Libé ajouta :

- Nous recherchons l'immortalité, non seulement pour l'âme, mais aussi pour le corps. Ainsi dans certaines de nos cités, comme à Shambdaa, les dirigeants quand ils vieillissent se font greffer la tête sur le corps d'un jeune primate himalayen apparenté à l'orang-outan...

- Mais pour des raisons éthiques, nous ne pratiquons pas ici ce genre de manipulation !

Gooky, qu'un frisson d'horreur avait parcouru, laissa échapper un sincère soupir de soulagement...

 

- CHAPITRE XV -

 

La lune venait de se coucher. Tout autour, la nuit était noire, se fondant dans l'immensité océane, même si des myriades de petites lueurs montaient de la mer quant l'écume, titillée par les turbulences à la surface de l'eau, s'illuminait sous l'action des algues phosphorescentes. Akona ne dormait pas. Sans doute était-elle encore traumatisée par son combat mental de la veille avec le "blob" – qui avait failli mal se terminer – car si l'organisme fluidique pouvait respirer sous l'eau, ce n'était pas le cas de la jaopraya qui devait régulièrement reprendre de l'air en surface. Et même si les "sirènes" étaient les championnes incontestées de la nage en apnée, la jeune femme avait évité de peu la noyade... Agrippée au rocher qui émergeait de la mer, Akona pensait aussi aux contacts télépathiques de ces derniers jours. Son grand désir était maintenant de rencontrer une nouvelle fois la scientifique blonde...

- Crois-tu qu'un contact durable pourra un jour être établi entre les humains de surface et nous ? se confia-t-elle à Wayna.

- Nous vivons dans deux mondes très différents, répondit cette dernière, même si notre ascendance est commune ! Mais avons-nous vraiment intérêt à rechercher un tel contact ?

Akona préféra éluder cette question. En revanche, elle avait déjà une idée sur la façon de faire pour revoir la muang-nok...

- Crois-tu que si j'envoie un message télépathique au savant à la peau noire, il pourra le retransmettre à cette dame blonde qui est très certainement sa compagne ?

- Essaye toujours, mais sans doute dorment-ils à cette heure ?

La jaopraya se remit d'aplomb en s'aidant de sa queue musculeuse, car elle avait tendance à glisser vers le bas. Rayna prit un air pensif avant de poursuivre :

- Vous pourriez vous revoir au bord de la petite plage que vous connaissez bien toutes les deux... Pas demain, mais plutôt après-demain, à l'aube... Cela laisserait aux muang-nok le temps de s'organiser ! Quant à nous, il va nous falloir encore nager jusqu'à l'île océanique où l'on nous attend...

- Très juste ! Il faut au moins une journée pour faire cet aller-retour. Je pourrai donc revenir au bord de cette plage en temps voulu ! Tumler et les autres dauphins m'accompagneront, sans aucun doute, si je le leur demande !

- Es-tu sûre que cela vaille le coup ? Le problème restera toujours dans la communication verbale entre nos deux peuples... Et puis, si jamais cela doit se faire, est-ce que les humains de surface, les muang-nok, ne risquent pas un jour de devenir dangereux pour nous ?

- En tout cas, je crois que ceux que j'ai vus sur la plage en bord de mer, ou encore, le savant dans son laboratoire, sont des êtres pacifiques – et qu'ils ne tenteront jamais rien contre notre peuple !

- Le problème, c'est aussi ce qu'ils pensent de nous... Ne vont-ils pas nous considérer comme des "laissés-pour-compte" de l'évolution ? Pour eux, nous sommes une espèce humanoïde qui n'a pas su évoluer, même si nous avons développé de meilleures aptitudes à vivre dans l'océan...

- À chacun son registre ! S'il fallait nous juger sur notre faculté à grimper aux arbres, nous ferions bien piètre figure !

- En fait, personne n'échappe à l'évolution. La tendance inhérente à toute matière vivante est de changer, et les organismes marins n'échappent pas à cette règle, car ils sont composés des mêmes molécules que les autres êtres vivants !

Akona se prit quelques instants la tête entre ses mains palmées, comme si elle cherchait à se concentrer.

- Dans l'Univers, il y a quelque chose d'où nous tirons nos connaissances, quelque chose qui guide nos aspirations !

Et la jeune jaopraya ajouta après quelques instants de réflexion :

- Notre cerveau se comporte comme un émetteur-récepteur. Nous n'en avons pas encore percé tous les mystères, mais ce dont je suis sûre, c'est qu'il m'indique la bonne façon de procéder !

Rayna se dit que c'était là une façon bien optimiste de voir les choses.

- Malgré cela, les forces du mal sont toujours en action ! Elles en veulent aux créatures qui peuplent cette planète ! Quelque part dans leur antre, elles se repaissent de leurs émotions...

- Oui, remettons-nous en à Nessia, notre égrégore !

La nuit promettait d'être encore longue... Au même moment, un cri lugubre retentit au loin sur l'immensité océane.

*
*    *

Le chauffeur de taxi dut freiner brutalement pour les éviter. C'était moins une... Par la fenêtre ouverte de sa portière, il cria aux jeunes quelques mots d'insulte en zamibien. Puis s'adressant à ses passagers, il ajouta en mauvais aussish :

- Ah, ces gamins... toujours aussi indisciplinés ! Maintenant, ils ont aussi ces drôles d'appareils avec lesquels ils jouent à des jeux électroniques ou communiquent entre eux...

- Vous voulez sans doute parler des nouveaux téléphones portables et de leurs applications ? demanda Pam.

- Oui ! Le problème, c'est qu'ils ne font plus attention aux bruits venant de l'extérieur ! Nous autres, les conducteurs d'automobiles, devons redoubler de prudence...

- Ce n'est pas bon, non plus, pour la santé mentale ! Sur certains sites à tendance sectaire, il paraît qu'on tente même de les embrigader !

- Certains fanatiques religieux savent comment parler aux adolescents, comment les mettre en valeur ou leur faire miroiter la perspective d'un avenir meilleur ! ajouta Ał-Poitoū.

- C'est ça l'astuce... Mais bien sûr, tout ce qu'ils racontent dans ces sites n'est que mensonge ! intervint la femme de Dÿ-Šlex.

- Heureux de vous l'entendre dire, acquiesça le chef muséologue. Le problème, c'est surtout que ces manipulations engendrent ou intensifient des mécanismes de rejet et de violence...

Entre temps, le taxi était arrivé dans la zone aéroportuaire. Une fois le véhicule arrêté devant le grand hall des départs, les deux savants et leurs épouses prirent congé du chauffeur avant de parcourir à pied la dizaine de mètres qui les séparaient du portail sécurisé. Même à l'intérieur de l'aéroport, les discussions allaient bon train. Le petit groupe en était venu à parler de "récentisme". Ał-Poitoū avait sans doute raison en estimant qu'il s'agissait d'une toute nouvelle branche du temps. Dans une certaine mesure, elle contribuait à changer notre conception de l'histoire, et le regard que nous posons sur l'avenir de l'humanité !

- L'Empire romain aurait-il conservé sa cohésion s'il avait disposé de meilleurs moyens de communication ? demanda à brûle-pourpoint Pam en regardant les gens qui consultaient la messagerie de leurs téléphones portables.

C'était en effet l'un de ses thèmes favoris depuis que la jeune femme avait parlé avec un ancien dignitaire de l'Empire romain sous les Pyramides. Certes, on concevait difficilement que les Romains eussent disposés d'une technologie adaptée, mais c'était surtout à cause du poids des habitudes... De toute façon, il fallait partir du principe que des équipements de type "moderne" ne se seraient probablement pas conservés, du fait de la corrosion des matériaux ! C'est pourquoi nous ne connaissions que glaives et javelots de cette époque... Puis la discussion porta sur le carbone 14. Certains biophysiciens affirmaient que cette méthode du radiocarbone n'était pas fiable. En Europe, elle était calibrée sur les dates que les historiens attribuaient par habitude ou conviction aux grands événements du passé, notamment pour ce qui concernait l'Empire romain.

- C'est ce qu'on appelle un raisonnement circulaire... intervint Ał-Poitoū. On se base sur une ancienneté supposée, et l'on construit une chronologie tout autour, pour finalement apporter l'évidence par des "preuves" physico-chimiques que la datation était juste !

- Et pour peu, évoqua Dÿ-Šlex, qu'il y ait eu des perturbations dues aux rayons cosmiques dans l'atmosphère terrestre, le niveau de carbone 14 peut fluctuer, faussant ainsi toutes les tentatives de datation...

Dans le grand hall de l'aéroport, les gens commençaient à se masser, car l'aéroplane vers Sydney devait décoller dans moins de deux heures. Beaucoup de familles étaient présentes pour dire au revoir à leurs proches. L'atmosphère était bon enfant.

- On a l'impression d'entrer en dissidence quand on se permet de faire de telles remarques, ajouta encore Pam. Et je ne vous parle pas tous les problèmes qui se posent en paléontologie !

- Finalement, ce qui est bizarre, argumenta son mari, c’est que la remise en cause de la chronologie historique nécessite de la part des chercheurs de telles messes basses, alors qu'il s'agit tout bonnement d'une démarche scientifique consistant à remettre en question des vérités longtemps considérées comme "établies"...

- La remise en cause se base sur des paradigmes qui ne plaisent pas forcément ! commenta le zoologue Dÿ-Šlex. Et pourtant, il suffit d'admettre que l'humanité passe par des phases de progrès, puis de régression !

- Oui, et cela explique aussi le mythe de l'homme des cavernes, censé avoir été, voici quelques dizaines de milliers d'années, le premier humain de type "sapiens" !

- Alors que ces populations paléolithiques représentaient tout simplement des groupes de survivants retournés bon gré mal gré à l'âge de pierre...

C'était en tout cas la conviction de Pam.

- Cela paraît si évident que l'on se demande pourquoi les archéologues officiels insistent toujours sur une "progression constante et linéaire de l'évolution humaine", en fixant de façon péremptoire l'apparition des premières cultures "dignes de ce nom" vers 5000 ans dans le passé...

En y regardant de plus près, on s'aperçoit que la réalité a dû être bien différente ! Ał-Poitoū enchaîna :

- Au début, ce n'est certes qu'un faisceau de présomptions, puis on peut rassembler assez d'éléments qui forment de véritables preuves ! Ainsi les virus pathogènes et même certaines bactéries ont pu être "produits" par une très vieille civilisation technologique !

Les yeux fermés, le chef muséologue passait en revue la situation.

- Bien sûr, l'on évoque toujours une raison qui paraît évidente, à savoir qu'on n'a pas encore retrouvé les vestiges d'une civilisation technologique vraiment ancienne, à part peut-être quelques indices maigres et fragmentaires, toujours remis en question ?

- Mais en cherchant bien... avança Dÿ-Šlex.

La discussion allait bon train. Pam se mit à parler d'énigmes déconcertantes, comme les crânes allongés que des archéologues brésiliens avaient retrouvés sous d'anciens temples de la cordillère des Andes... Le volume crânien était nettement plus grand que chez les hommes dits "normaux". Bien entendu, on a évoqué qu'il s'agissait de simples déformations, car la technique des bandelettes chez les nouveaux-nés était connue également d'autres peuples, en Égypte et tout autour de la Méditerranée... Mais comme le faisait valoir la jeune femme : « Une telle déformation peut modifier la forme, mais non pas le volume de masse osseuse, et surtout le volume de matière cérébrale, jusqu'à 25% plus important que chez le sapiens classique ! ».

Il y avait aussi le signalement assez régulier par des astronomes amateurs de mystérieux satellites en orbite autour de la Terre, en dépit des démentis répétés des agences spatiales... Avaient-ils été envoyés dans l'espace par une civilisation antérieure ? Pour certains chercheurs autodidactes, la Lune avait déjà été visitée maintes fois... Pour en avoir la certitude, il suffirait d'envoyer des missions en des endroits bien précis, et si l'on y retrouve des traces de pas, cela sera la preuve irréfutable que l'homme y avait bien mis le pied !

Mais les organismes officiels ne semblaient pas pressés d'aller voir sur sur place, alors que c'était techniquement possible. La Confédération des « Terres du Sud » s'était bornée, voici une dizaine d'années, à envoyer quelques missions robotisées sur la Lune qui avaient pris des photos et analysé des échantillons de roches. Les astrophysiciens en avaient déduit que la Lune avait la même composition chimique que la Terre, dont elle était probablement issue... Et tout intérêt avait cessé, notamment pour des raisons budgétaires. Avec l'argent disponible, mieux valait envoyer des satellites de télécommunication en orbite géostationnaire ! Pendant ce temps, bien sûr, les thèses faisant appel à des interventions d'extraterrestres avaient la part belle... Mais comme Ał-Poitoū le faisait remarquer avec justesse :

- Si l'on applique, comme il convient toujours de le faire en science, le principe de parcimonie, dit aussi principe d'économie d'hypothèses, l'évidence n'est pas en faveur de supposés extraterrestres, mais plutôt de civilisations technologiques antérieures à la nôtre... sur Terre, s'entend !

- Ce qui ne veut pas dire, commenta Pam, qu'il n'y ait pas d'extraterrestres, mais s'ils existent, ils sont à des années-lumière de nous ! Les astronomes pensent qu'il y a pratiquement autant de systèmes planétaires que d'étoiles dans notre Galaxie... Certaines de ces exoplanètes ont déjà été repérées lors de phénomènes d'occultation, quand elles passent devant leurs étoiles !

- Oui, insista Ał-Poitoū, si l'on se base sur ce que nous voyons sur notre planète, on ne peut que privilégier l'hypothèse intra-terrestre !

Et le chef muséologue ajouta :

- Bien sûr, je ne parle pas de ce qu'ont révélé les fouilles archéologiques dans la ville gauloise des Pār-Isis, ou ailleurs en d'autres sites... C'est bien plus récent !

- Oui, qu'en est-il des vestiges de civilisations vraiment très anciennes ? voulut savoir Dÿ-Šlex. A part, bien sûr, certains artefacts douteux, comme des pierres gravées, des morceaux de métal dans le granit, ou encore des fragments de crânes humains conservés dans du lignite ?

- Si l'on n'a encore rien trouvé de très significatif, c'est sans doute parce que l'on ne cherche pas au bon endroit... Les sols fossiles correspondant à une civilisation, disons de plusieurs centaines de millions d'années, ont pu être lessivés par les pluies, ou précipités au fond des océans après de grandes inondations consécutivement à la chute de comètes ou d'astéroïdes !

- Nous partons aussi du principe qu'une civilisation aussi avancée que la nôtre laisserait « obligatoirement » de nombreuses traces aisément interprétables (et pas seulement quelques indices énigmatiques). Mais en est-on vraiment sûr ?

- En tout cas, une théorie cohérente existe, c'est le "récentisme", et pas seulement pour les deux derniers millénaires ! On sait qu'il y a eu des périodes glaciaires, entrecoupées de grandes périodes de pluie, les fameux Déluges, voici moins de 10.000 ans  – en chronologie conventionnelle !

- Et bien sûr, il y a eu un grand apport d'eau dans les océans, venant de la fonte des glaciers... et aussi de comètes qui ont frôlé la Terre ou s'y sont écrasées ! Sans doute les vestiges d'une grande civilisation technologique se trouvent-ils au large de nos côtes, sous plusieurs dizaines ou centaines de mètres d'eau ?

- Il y a aussi l'Antarctique, actuellement recouverte de glace, qui est un véritable continent, mais qui a pu abriter jadis une civilisation dont nous ignorons tout ! Certaines cartes anciennes semblent en tout cas dessiner le continent antarctique – sans la couche de glace que l'on voit actuellement, épaisse parfois de plusieurs centaines de mètres...

- De gros animaux, comme les mammouths en Sibérie, ont été gelés sur place par des cataclysmes inexpliqués ! poursuivit Dÿ-Šlex. Parfois leur chair est encore intacte... En tout cas aujourd'hui, leurs défenses alimentent toujours le commerce mondial de l'ivoire !

- C'est ce qu'on peut appeler une "congélation instantanée", commenta Pam.

- Il a dû s'agir d'un énorme cataclysme, à la fin de la dernière période glaciaire, qui n'avait rien à voir avec un simple passage de comète ! ajouta Ał-Poitoū.

- En tout cas, quelques milliers d'années plus tard, un autre cataclysme d'envergure aurait mis fin à l'Antiquité, détruisant la superpuissance du moment : l'Empire romain ! avança  Dÿ-Šlex qui semblait désormais adhérer aux thèses récentistes.

- Une fois cette thèse admise, il reste encore à rechercher les causes de la catastrophe, ce qui est plus difficile... insinua l'épouse du zoologiste.

- Les épidémies, appelées "pestes", et autres désagréments – dont parlent habituellement les chroniqueurs – ne sont que les conséquences de ces malheurs...

- … et constituent ce qu'il convient d'appeler la "partie émergée de l'iceberg" ! acquiesça Pam en hochant la tête.

- En tout cas, certains chercheurs ont émis l'hypothèse du passage rapproché d'une comète, avec chute de plusieurs débris, le tout agrémenté de tremblements de terre et de bouleversements climatiques. Cela a également pu provoquer l'éruption d'un volcan géant, comme le Krakatoa, au sud de l'Asie.

- Et ensuite, il y a eu un "hiver nucléaire", c'est-à-dire un refroidissement climatique accompagné de pluies diluviennes, d'épisodes neigeux en été, de famines et d'épidémies...

 Bien sûr, les comètes ont été de tout temps les "présages" d'un événement maléfique. Ainsi était interprété leur passage dans le ciel !

- Mais les comètes peuvent-elles "empoisonner" l'air ? demanda encore Dÿ-Šlex.

- Certaines chroniques anciennes évoquent "l'air vicié" ou – pour utiliser un terme vieilli – la "pestilence de l'air" ! répondit Ał-Poitoū. Cela pourrait-il provenir des comètes ? À l'occasion d'un passage rapproché dans l'atmosphère terrestre, sans qu'il y eut impact ?

- En tout cas, les astronomes ont déduit d'analyses spectrographiques que la chevelure des comètes contenait de l'hydrogène sulfuré, un gaz qui sent vraiment très mauvais ! compléta Pam.

- Et pourtant, une bonne partie des cataclysmes provoqués par les comètes ont dû se produire sans observation de l'astre incriminé, celui-ci n'ayant pas encore développé sa "chevelure", ou n'étant pas visible dans le ciel en cours de journée, alors qu'il était en train de frôler la Terre !

- Sans oublier l'hypothèse de la panspermie ! Alors, si les comètes peuvent apporter des germes de vie, pourquoi pas aussi des virus pathologiques ?

Mais Dÿ-Šlex ne put en dire plus. Une certaine effervescence autour d'eux indiquait que le départ de l'aéroplane pour Sydney approchait... Ał-Poitoū se leva pour rejoindre le guichet des "Australia Airlines".

- Il faut que j'y aille ! fit-il. Attendez-moi ici.

*
*   *

Borry échangea un coup d’œil avec G'lione qui approuva d'un rapide mouvement de tête. Dans la salle qui servait au qihadi à recevoir ses invités, le petit film venait de se terminer. Mais le débat ne faisait que commencer... Les troglodytes faisaient ouvertement des reproches aux "gens de surface", allant jusqu'à s'en prendre à Gooky qui n'y pouvait strictement rien !

- Prenez garde ! insista G'lione. Nous avons gardé dans nos archives le souvenir d'une civilisation périplanétaire récente qui a prospéré voici 5-6 siècles, avant de connaître une fin pitoyable !

Gooky se gratta ostensiblement la nuque, comme s'il voulait exorciser ce qu'il venait d'entendre. Et il se préparait au pire !

- En plus des menaces cosmiques, toujours présentes, et des risques de guerres liés à la surpopulation, il y a aussi ceux découlant de votre système économique... Celui-ci peut s'écrouler pour au moins deux principales raisons : une mauvaise gestion des ressources naturelles, et une répartition inégale des richesses entre individus dans vos sociétés !

- Nos conclusions se basent sur des données historiques... renchérit Borry. Les problèmes qui menacent votre système économique, peuvent aussi venir des fluctuations du climat, des problèmes liés au partage de l'eau ou de l'énergie...

- Afin d'éviter tous ces désagréments, il convient de changer complètement votre manière de vivre, insista le qahidi. Mais bon, les civilisations sont mortelles, comme disait un grand penseur de chez vous !

- Que faudrait-il faire ? s'enquit Gooky.

- Comme nous le disions, il faut réduire les inégalités économiques entre les nations et les individus afin d'assurer une distribution plus juste des richesses !

- Bien sûr, il faut s'appuyer sur les ressources renouvelables, et éviter tout gaspillage des recherches naturelles...

- Et aussi – sans doute le plus difficile à réaliser – limiter l'essor démographique !

- Autrement, votre civilisation industrielle pourrait bien être condamnée à disparaître... à plus ou moins brève échéance !

- Il faut instaurer une véritable dynamique nature-humanité... Et surtout, mettre un terme à l'accaparement des richesses naturelles par une élite de nantis !

- Pour tenter d'échapper à ce dilemme, il faut à tout prix réduire les inégalités économiques afin d'assurer une distribution plus juste des richesses, et aussi réduire considérablement la consommation de ressources en s'appuyant sur des énergies renouvelables et sur une croissance moindre de la population !

- Au risque de nous répéter, insista le qihadii, c'est sans doute le seul moyen d'éviter l'effondrement complet de vos sociétés... Il va falloir changer radicalement votre façon de vivre !

Après quelques instants de silence où l'on aurait entendu voler une mouche, G'lione reprit :

- Tu peux t'imaginer, Gooky, que nos ancêtres, quand ils se sont réfugiés sous terre, ont tenu à garder leurs anciennes habitudes de confort, et notamment les lampes qui fonctionnaient à l'électricité, car ils ne voulaient pas – essentiellement pour des raisons de pollution – utiliser des torches incandescentes... Cela aurait aussi constitué un grave problème de surconsommation d'oxygène !

- Par ailleurs, il était hors de question – cette fois, pour des raisons écologiques – d'utiliser du gaz naturel ou du pétrole que l'on irait chercher dans les profondeurs de l'écorce terrestre...

- Il fallait donc trouver une nouvelle énergie ! A la fois naturelle, non-polluante, et sans faire appel à ce que l'on pourrait éventuellement extraire du sous-sol !

- Cette nouvelle énergie devait servir non seulement à faire fonctionner nos lampes et notre système de ventilation, mais aussi à actionner les foreuses qui permettaient de nous frayer un chemin à travers les roches les plus dures, puis de creuser et d'aménager les immenses cavités appelées à devenir des forêts verdoyantes ou des endroits paradisiaques, comme ce que tu as vu dans les premières images du film que nous avons projeté...

- Oui, Gooky, reprit le Qihadi. Cette lumière artificielle était censée nous apporter les mêmes bienfaits que la lumière solaire. Bien sûr, pour les rayons ultra-violets et la synthèse de la vitamine D, nous avons nos cabines de bronzage que nous utilisons avec parcimonie !

- Mais quelle est donc cette force surnaturelle ? s'enquit Gooky.

- Dans l'Univers qui nous entoure, tu as partout de l’énergie qui semble surgir de nulle part...

- Que de l’énergie puisse ainsi jaillir de nulle part te paraît impossible, Gooky, et pourtant c'est bien comme cela que ça se passe ! insista Borry.

 Il fit signe aux deux femmes d'apporter une sorte de grande pancarte sur laquelle on pouvait voir des dessins éducatifs, sans doute destinés normalement aux écoliers. Ce fut au tour de Raps de prendre la parole.

- Prenons l'exemple de l'aimant ! C'est ce qui est le plus facile à comprendre... Vois-tu, Gooky, l'aimant produit un champ magnétique permanent qui attire une autre masse, pour peu qu'elle soit de polarité différente...

- Mais ce n'est pas pour cela que l'aimant se consume ! poursuivit Lanas. Alors que si tu fais brûler un bout de bois, celui-ci va fournir de l'énergie sous forme de chaleur ou de lumière, mais en brûlant, il va se réduire... il va se consumer... et finira par disparaître complètement, ne laissant que quelques cendres !

- Et c'est la même chose si l'on se sert de pétrole ou de charbon pour produire de l'électricité, expliqua encore Valroz, le qihadi. Nos ancêtres se sont donc tournés vers une forme d'énergie qui, tel l'aimant, est inusable !

- Est-ce vraiment possible ? chercha à savoir le petit humanoïde à fourrure.

- Ce qu'on définit généralement comme "vide" n'est pas vraiment vide, mais rempli d'énergie ! affirma G'lione avec conviction. Une très grande quantité d’énergie devient alors disponible avec très peu d'investissement énergétique...

- En fait, l’apport en énergie nécessaire pour perturber le vide de l’univers est faible, et la source inépuisable ! compléta Borry.

- En d'autres termes, continua Valroz, il est possible de fabriquer une machine produisant plus d'électricité qu'elle n'en consomme, ce qui permet la production d'une énergie propre, peu coûteuse et quasi illimitée...

- Vous les humains de surface ! s'insurgea le dénommé Libé qui revenait dans la pièce après s'être absenté une dizaine de minutes. Si vous le voulez, vous pouvez encore changer le monde ! Le faire redevenir propre, sans pollution... sans guerres aussi, car celles-ci sont souvent déclenchées pour s'assurer la maîtrise des ressources naturelles... Cela dépend seulement de vous !

Il s'assit à nouveau sur la chaise qui était restée libre et échangea quelques phrases avec le qihadi. Celui-ci traduisit :

- Notre ami revient d'une réunion non prévue au comité des Lucifériges. Il y aurait eu quelques ennuis à Shambdaa... 

Gooky perçut intuitivement que le problème était, en fait, relativement grave. Mais Valroz poursuivit sur un ton qui se voulait rassurant.

- Oui, vous les humains de surface, si vous n'y veillez pas, vous allez vers des jours sombres ! Et pourtant, l'énergie gratuite n'est pas une vue de l'esprit, mais une réalité...

Puis subitement, le qihadi fronça les sourcils. Il secoua la tête et dit :

- Voici quelques siècles, une civilisation technologique qui avait axé ses efforts sur le pillage des ressources naturelles, a prospéré en surface ! L'atmosphère a été détruite, les océans ont été ravagés... Heureusement, un cataclysme cosmique a mis fin à cette mauvaise voie !

Et Valroz enchaîna sur le même ton :

- Il faudra veiller à ce que cela ne se reproduise plus !

Un peu gêné, le petit humanoïde à fourrure se prit à regarder ses pieds comme s'il les voyait pour la première fois...
Il voulut dire quelque chose comme pour se disculper, mais avant qu'il ne pût répondre, quelque chose de totalement imprévu arriva. Les tubes à néon au-dessus de leurs têtes se mirent à clignoter, faiblirent, puis s'éteignirent pour de bon...

 

- CHAPITRE XVI -

 

Tout d'abord, il y eut de longs cris poussés au loin dans la nuit noire... Leur arrivée se manifesta ensuite par quelques projections d'eau, à la surface de la mer calme. Puis des bruits, comme le soufflet d'une forge, se firent entendre par intermittence, ainsi que des sons rauques dans la tonalité des graves...

Les créatures – qui ne cherchaient visiblement pas à être discrètes – étaient au nombre de deux. Le nom qu'elles se donnaient à elles-mêmes dans leur langage étaient "Phi-Ket", mais on pouvait aussi les appeler "Tritons", selon un terme emprunté à la mythologie grecque. Certes, les deux hommes-marins ressemblaient fort aux jaopraya, si l'on exceptait le fait qu'ils étaient plus grands, et surtout que leur visage s'ornait d'une longue barbe hirsute... La partie supérieure de leur corps, jusqu'aux reins, était celle d'un homme très costaud, tandis que la partie inférieure était assez semblable à celle d'un jeune dauphin : elle se terminait en une puissante nageoire caudale. D'un point de vue strictement zoologique, les tritons étaient l'équivalent masculin des sirènes, mais la réalité était bien plus complexe !

Sachant que toute espèce de mammifère – qu'elle fût marine ou terrestre – se composait de mâles et de femelles, un observateur non averti aurait trouvé tout à fait normal qu'à côté des sirènes ou "femmes-marines", il y eût également des... tritons, autrement dit, des "hommes-marins", dans l'immensité océanique ! Bien sûr, la société des Jaopraya était de type matriarcal, dès l'origine. Et pour cause, on parle généralement de "sirènes" au féminin !

Les savants du peuple aquatique – dont beaucoup étaient de sexe masculin –  pensaient en effet qu'à l'origine il n'y a eu que des individus femelles... Les premiers mâles ne seraient arrivés que bien plus tard, après une série de manipulations génétiques tendant à raccourcir l'un des chromosomes, en l'occurrence l'hétérochromosome "Y"...
Ou alors, autre hypothèse, certains savants pensaient à une épidémie provoquée par une bactérie qui aurait "masculinisé" certaines jaopraya en activant dans leurs ovaires la production d'hormones androgènes... D'ailleurs, si l'on se référait aux mythes fondateurs des jaopraya, ceux-ci relataient effectivement une "création" tardive des Tritons... longtemps après les premières sirènes de sexe féminin ! En tout état de cause, certaines populations actuelles de Jaopraya, dites "océaniques", n'étaient composées que de femelles, chez qui l'ovule s'auto-fécondait, pour ainsi dire, ce qui conduisait au développement d'un œuf parthénogénétique...

Bien sûr, ces sirènes n'avaient que des filles... Lors des étreintes, l'une des deux jouait le rôle dévolu au mâle. Tout dépendait finalement des cycles hormonaux qui les faisaient se comporter comme des mâles quand leurs niveaux d’œstrogène étaient bas, tandis que chez leur partenaire qui agissait en tant que femelle, les niveaux d’œstrogène restaient hauts !
C'est un phénomène que l'on pouvait appeler "parthénogenèse géographique". On l'observait de manière irrégulière chez certains reptiles ou poissons [N.d.A: authentique], où il ne concernait que quelques populations, alors que c'était bien plus généralisé chez les "sirènes"... En tout cas, la mutation humaine masculine ne serait apparue que récemment, à l'échelle géologique des temps. D'ailleurs, il n'y avait pas de figurations masculines dans le panthéon des Jaopraya ! Bien sûr, dans les endroits où les deux sexes cohabitaient, les "Phi-Ket" honoraient leurs femelles, et de ces unions – souvent durables – naissaient des enfants des deux sexes.

Mais ce qui arrivait aussi, c'est que certains mâles, dépités pour l'une ou l'autre raison, quittaient leurs compagnes et partaient vers le large... Par groupes de deux ou de trois, ils se mettaient alors à parcourir le vaste océan. C'était certes un choix de vie ! Mais ces mâles solitaires pouvaient aussi se montrer agressifs vis-à-vis des sirènes parthénogénétiques qu'ils rencontraient... Akona et Rayna furent vite prévenues par Tumler. Les dauphins, un instant désemparés, tinrent conseil dans un concert de clics et d'ultra-sons... Leur premier réflexe fut de protéger les sirènes. Celles-ci, l'espace d'un instant, s'étaient prises dans les bras, implorant Nessia, leur égrégore – une entité produite par des puissants courants de pensée collective chez les sirènes. Or dans l'intervalle, les deux tritons n'étaient plus qu'à une dizaine de mètres à peine du petit groupe...

*
*    *

Quelques cris fusèrent dans la pièce obscure, et chacun des troglodytes y allait de son petit commentaire dans cette langue gutturale que Gooky ne comprenait pas.
Le noir était complet, mais le petit humanoïde à fourrure, grâce à ses capacités extrasensorielles, percevait quand même à distinguer dans l'infrarouge les formes et les visages de ses compagnons.
Profitant du silence qui s'était installé, il s'enquit à l'adresse du qihadi :

- Que s'est-t-il passé ?

- C'est une panne d'électricité, mais pas de problème, on va bientôt nous apporter des lampes portatives !

Au même moment, les tubes au néon se rallumèrent.

- Nos ingénieurs ont branché un générateur de secours ! commenta Valduz. Mais par précaution nous allons quand même nous équiper de torches électriques...

Cela dit, le petit groupe sortit. Gooky fut invité à accompagner Libé, G'lione et Borry, laissant le qihadi et les autres personnes dans la pièce. Sans doute avaient-elles d'autres tâches à faire.

- Nous allons nous rendre dans la "salle des machines"... tant qu'il y aura de la lumière ! confia Libé à Gooky. Puisque tu es là, tu nous accompagneras.

Et, quelques minutes plus tard, après avoir distribué les lampes-torches, il ajouta :

- Désolé, Gooky. Nous n'en avons pas pour toi, mais je crois savoir que tu vois assez bien dans l'obscurité ?

- Oui, acquiesça le gnome à fourrure. Pas de problème... Je perçois le rayonnement infra-rouge ! Et puis, il y a aussi un peu partout ces algues biolumineuses... Grâce à leur lueur verdâtre, je peux m'orienter sans problème dans les galeries !

Le petit groupe refit en sens inverse une partie du chemin que Gooky avait parcouru, quelques heures auparavant, avec Borry et Glione, jusqu'à la petite guérite ou échauguette qui surplombait la ville souterraine de Varouna... Puis ils s'engagèrent dans un tunnel qui s'enfonçait dans la roche compacte, avant de déboucher de l'autre côté sur une vaste salle qui devait être une sorte de poste de commandement. De nombreuses personnes revêtues de blouses blanches, l’œil rivé sur leurs écrans, étaient assises devant les écrans et manipulaient des boutons. Entre les Véryls, une longue conversation s'engagea. Libé en traduisit l'essentiel à Gooky.

- Pour résumer la situation, fit-il en plissant le front d'un air préoccupé, il y a eu ce qu'on appelle un "sursaut gamma", quelque part dans la Galaxie ! Sans doute, vos astronomes en surface l'ont-il également détecté... Mais bon, à part quelques problèmes mineurs sur des satellites en orbite autour du globe, cela n'aura pas vraiment de conséquences pour vous autres, en surface...

- En revanche pour nous, poursuivit Borry qui venait de s'entretenir longuement avec un ingénieur en blouse blanche, cela va occasionner quelques soucis, car ce bombardement de rayons X, même limité dans le temps, détériore nos générateurs d'électricité, les empêche de fonctionner correctement, et nous prive ainsi d'énergie pour un temps indéterminé !

- Il paraît que la cité entière est maintenant plongée dans les ténèbres ! ajouta G'lione.

- Par ailleurs, cette formidable énergie contenue dans ces cuves peut littéralement volatiliser nos installations ! En tout cas, nous avons déjà commencé à évacuer la population de Varouna vers des zones sécurisées en profondeur...

Sans doute n'y a-t-il pas pire qu'un déferlement de rayons gamma. Les destructions meurtrières d'une rafale de rayons gamma s'étendraient sur des milliers d'années-lumière.

- Bien sûr, sans être trop alarmiste, un tel "sursaut gamma" pourrait éventuellement mettre notre existence en danger, conclut G'lione en esquissant une moue dubitative.

- Qu'est-ce exactement qu'un "sursaut gamma" ? voulut savoir Gooky.

- Ce sont des émissions fortes de rayons gamma, produits sans doute par l'explosion d'une supernova, quelque part dans la Galaxie ! Accompagnées de rayons X, ces émissions peuvent ravager la surface d'une planète...

- Oui, tu as tout à fait raison, Libé ! repartit G'lione. Les "sursauts gamma" sont une cause possible d'extinction massive d'espèces animales ou végétales, car ils provoquent des pluies acides et la destruction de la couche d'ozone qui protège une planète comme la Terre !

- Mais nous n'en sommes pas encore là... rassura Borry. De toute façon, nous ne craignons pas grand chose dans nos villes souterraines – à part justement d'avoir des problèmes d'approvisionnement en énergie !

- D'où l'avantage à long terme de vivre en profondeur pour se protéger des "sursauts gamma" venant d'explosions stellaires... compléta Gooky. Sauf que pour l'instant, vous risquez la panne globale d'électricité ! N'avez-vous pas de solutions de rechange ?

- Dans certaines de nos villes, oui ! Comme à Shambdaa, dans l'Himalaya, ou sous la cordillère des Andes ! Il y est possible de produire de l'électricité à partir des nappes d'eau qui circulent dans l'écorce terrestre ! Mais pas ici à Varouna...

- Nous sommes trop près de la surface, et dans une région plutôt désertique, précisa encore Libé. Certes, il y a des réserves d'eau au dessus de nos têtes, mais elles ne servent que pour l'arrosage de nos plantations maraîchères... ou à étancher notre soif !

Le groupe se dirigea à travers un grande porte taillée dans la roche vers une autre salle, encore plus grande et plus haute, dont le plafond était balayé de vagues de lumière bleuâtre. Quant aux parois, autant qu'on pouvait le voir, elles étaient tapissées des mêmes lichens bioluminescents que ceux que Gooky avaient vus dans les couloirs et les grottes proches de la surface, quelques heures auparavant. C'était comme s'ils pénétraient dans l'antre d'un géant... Les hommes paraissaient minuscules au milieu de machines gigantesques en acier, d'une quinzaine de mètres de haut. Des tuyaux et des câbles en sortaient, ou les reliaient les unes aux autres. Dans les encoignures des parois, des caméras pivotaient lentement. De grands projecteurs paraboliques éclairaient la scène qui semblait tout à fait surréaliste !    Par intermittence, le vrombissement de l'une des machines signifiait qu'elle avait été frappée par un colossal flot d'énergie venue du lointain cosmos.

- A l'intérieur, il y a le vide, expliqua Borry. Mais rassure-toi, tout paraît normal... pour l'instant !

- Du reste, si quelque chose de vraiment très grave arrivait, nous serions nous-mêmes immédiatement désintégrés !

- Si le rayonnement gamma devait encore augmenter, cela conduirait à l'arrêt de ces installations, et à de nouvelles coupures de courant, car nous ne sommes pas en mesure de stocker cette électricité...

G'lione, en grande discussion avec les techniciens, revint pour dire d'une voix forte, tout en gardant un écouteur rivé à son oreille droite.

- L'observatoire à Shambdaa nous informe qu'un nouveau "sursaut gamma" est en approche... Rien de bien terrible, mais il va sans doute falloir déconnecter l'ensemble des générateurs.

- Si l'un de ceux-ci explosait, cela mettrait en péril la cité toute entière et ses habitants ! ajouta Libé d'un air détaché.

- Ne t'étonne pas, Gooky, si la lumière s'éteint à nouveau. En tout cas, nos torches sont prêtes !

Les Véryls étaient des gens courageux, mais ils comprirent que, s'ils n'intervenaient pas, les choses risquaient de se gâter.
Libé ne crut pas si bien dire, car les projecteurs aux quatre coins de la salle commencèrent à faiblir, et après quelques soubresauts s'éteignirent, tandis que des éclairs fusaient dans un grésillement insoutenable au milieu de lueurs bleutées.
Mais ce que les Véryls n'avaient pas prévu, c'est que le sol se mette à trembler violemment, projetant les hommes à terre. Même Gooky eut du mal à rester debout !

- Couche-toi, couche-toi ! lui intimait-on, mais le petit humanoïde avait dû mal à comprendre ce qu'on lui disait, et puis, tout le monde criait de manière incompréhensible...

Quelqu'un hurla encore en aussish :

- Les forces du mal sont toujours en action ! Elles n'ont de cesse d'en vouloir aux créatures qui peuplent la Terre ! Elles se repaissent des émotions humaines...

Le bruit infernal des machines avait atteint son paroxysme. Mais le pire restait à venir !

 

- CHAPITRE XVII -

 

 Ils s'étaient enivrés en buvant la sécrétion d'une algue marine, la Calliblepharis jubata, qu'ils savaient trouver sur certains récifs, ou au bord de grandes falaises en des lieux réputés inaccessibles...

Tapāăs et Tridoôs étaient armés chacun d'une sorte de massue hérissée de pointes. Ils se tenaient à califourchon chacun sur un marsouin, s'agrippant fermement de leur main libre à la nageoire dorsale du cétacé. Ce n'était pas chose facile, car ces mammifères marins – une espèce proche du dauphin – plongeaient régulièrement sous l'eau en nageant à pleine vitesse, avant de rejaillir une demi-minute plus tard pour respirer en surface. Derrière les deux Tritons et leurs montures, un groupe de marsouins suivait, en tout une dizaine d'individus. Entre eux, les hommes-marins s'entretenaient par gestes et par ultra-sons, dans un langage très proche de celui qu'utilisaient Akona et Rayna. Quelques grognements étouffés servaient également au dialogue.

- Depuis que nous sommes arrivés dans ce secteur, nous n'avons pas encore aperçu l'une de ces maudites jaopraya...! éructa celui qui "chevauchait" en tête.

- Oui, Tapāăs, et pourtant nos amis marsouins nous affirment qu'ils en rencontrent régulièrement...

- Tu es sûr de bien comprendre ce qu'ils disent ? ironisa Tridôos.

L'un des marsouins qui les accompagnaient se lança alors dans une longue diatribe, à grand renfort de cris aigus.

- Elles habitent dans des grottes sous-marines tout près d'ici !

- Oui, c'est ce qu'il vient de dire, et aussi que certaines jaopraya transitent par la haute mer pour se rendre sur des îles un peu plus au large ! Elles sont généralement accompagnées par des dauphins...

- Et parfois, elles passent la nuit en pleine mer sur des rochers qui affleurent en surface, comme celui qui est droit devant nous !

Les "clics" des marsouins se faisaient de plus en plus rapides et de plus en plus stridents.

- Il y a une meute de dauphins tout autour, et d'après ce que nos amis disent, au moins deux jaopraya...

- Nous allons bientôt en avoir la certitude !

Tridoôs ressentait un certain malaise, car malgré la force musculaire des tritons et l'avantage du nombre, la partie était loin d'être gagnée... Il était probablement le seul des deux encore en mesure de raisonner clairement... Un grand choc le désarçonna du marsouin qu'il chevauchait, l'obligeant à se rouler en boule et à plonger dans un jaillissement de bulles, tandis qu'à ses côtés, Tapāăs était projeté plusieurs mètres en l'air avant de retomber lourdement, dans une violente éruption d'écume.

L'attaque des dauphins avait été soudaine. Avantagés par leur masse légèrement supérieure, ils avaient sérieusement bousculé les deux marsouins de tête. Mais les Tritons étaient loin de s'avouer vaincus. Avec toute la vitesse que leur procurait leur puissante nageoire caudale, ils se propulsèrent sous l'eau en direction du rocher où ils savaient que se trouvaient les jaopraya – avec l'intention non dissimulée de les violenter ou de leur faire un mauvais sort...

Entre temps, les deux sirènes avaient été prévenues par leurs compagnons dauphins. Tout d'abord, le cerveau d'Akona refusa d'accepter la réalité de cette attaque. Mais paradoxalement, une sorte d'euphorie l'envahissait. Elle ne pouvait pas exactement dire pourquoi. Peut-être était-ce l'idée saugrenue que cette sensation de danger imminent allait l'aider à réussir le contact télépathique qu'elle projetait d'établir ? Cela avait déjà été le cas lors de l'épisode tragique du "blob"... La jaopraya pensait à l'importance du facteur émotionnel qui favoriserait la transmission de pensée...
Dans un état normal de conscience, son cerveau pouvait l'empêcher de décoder les informations issues de cette zone-frontière de l'esprit, faisant ainsi barrage à la réception ou à l'envoi des ondes télépathiques !Bien sûr, ce n'était qu'un pressentiment...
Akona se cramponna fermement au rocher à l'aide de ses mains et de sa nageoire de queue.

- M'entendez-vous ? Pouvez-vous capter ma pensée ? fit-elle en se concentrant sur le visage du savant à la peau noire.

Mais ce fut le masque grimaçant de Tapāăs qui lui apparut dans un geyser d'eau noire. Akona n'eut qu'une fraction de seconde pour esquiver le poing lancé à toute vitesse en direction de sa figure. Heureusement la sirène était souple et avait pris quelques cours de self-défense à l'école des Jaopraya... D'un coup de rein, elle se hissa d'environ un mètre, non sans s'écorcher au passage sur les aspérités, coupantes comme un rasoir, du rocher, et sur des coquillages pointus. Provisoirement hors d'atteinte de l'homme-marin qui avait fort à faire pour repousser les attaques des dauphins, Akona chercha à nouveau à se concentrer.

- Je vous en conjure, répondez-moi !

Tout d'un coup, il lui sembla qu'elle glissait dans le néant. Les images de la lutte acharnée que se livraient tritons, marsouins et dauphins s'estompèrent. L'espace d'un instant, Akona reçut en plein dans les yeux la lumière éblouissante d'un phare ou d'un grand spot lumineux...
Le géant noir était assis là, près de la scientifique blonde. Tous les deux avaient l'air d'attendre. Autour d'eux, on devinait d'autres personnes.
C'était bien l'homme qu'elle avait "vu" la veille alors qu'il se soumettait à une série d'expériences. Subitement, celui-ci porta les mains à son front, comme s'il voulait se concentrer. Puis il se leva, suivi de sa femme, et se dirigea vers une sorte de grande baie vitrée.

- Oui, fit-il. Avez-vous un problème ? J'espère que ce n'est pas trop grave !

- Nous avons été attaqués, mais on va s'en sortir...

La transmission télépathique était bonne. Akona en vint directement à formuler sa requête.

- Je voudrais revoir la dame à côté de vous ! Après-demain au même endroit où nous nous sommes déjà rencontrées...

- Vous voulez revoir Pam ? Bien sûr, je vais le lui dire. Elle viendra !

Puis la jaopraya entendit une voix très forte, comme celle d'un robot qui débitait un flot de paroles... Le contact se rompit. Mais Akona était sûre que la transmission télépathique avait réussi ! Le savant noir allait prévenir la scientifique blonde. Une impression de paix intérieure l'envahit, malgré l'attaque des hommes-marins qui battait son plein.

De son côté, Tumler dirigeait les opérations de défense en poussant des "clics" super-aigus. Les dauphins pouvaient profiter d'une plus grande puissance individuelle, même si les marsouins étaient en supériorité numérique. L'un d'eux avait été projeté vers une partie échancrée du rocher. Il se débattit furieusement, mais très vite, blessé il se laissa couler vers le bas, quittant piteusement le champ de bataille, imité en cela par plusieurs de ses congénères.
Mais les plus mal en point étaient les deux tritons.

A quelques mètres sous l'eau, Tapāăs était étendu sur le dos. Sa bouche s'ouvrait et se fermait en une série de mouvements saccadés, mais il était toujours vivant et conscient.
Quant à Tridôos, les yeux écarquillés, il avait cessé de lutter. Tumler l'avait assommé d'un coup de l'une de ses nageoires pectorales. Pourtant l'homme-marin ne s'avouait pas vaincu. Enhardi sans doute par l'absorption de drogues, il voulut reprendre le combat. Il se jeta vers le dauphin le plus proche, cherchant à lui crever les yeux avec ses pouces crochus, mais celui-ci se redressa, sauta hors de l'eau et retomba sur le dos, projetant Tridôos vers le rocher où il resta coi, telle une énorme masse écarlate, car du sang jaillissait d'une plaie ouverte à l'arrière de la tête. Fort de ce succès, le groupe de dauphins se rassembla autour des deux jaopraya qui les remerciaient chaleureusement de les avoir si bien défendues.

- Ne perdons pas de temps ici, fit Akona, au cas où il y en aurait d'autres dans les parages !

- Je ne pense pas, répondit Rayna, mais de toute façon, quittons les lieux ! Même s'il fait encore nuit, il vaut mieux continuer maintenant notre route vers l'île océanique.

- Si nos amis dauphins sont d'accord ! proposa Akona en se tournant vers Tumler qui était venu solliciter sa part de caresses. De toute façon, je n'ai plus envie de dormir !

- Oui, répliqua Rayna, nous en aurons au moins pour une dizaine d'heures à nager dans l'océan...

Sa phrase se termina en un long hurlement. La mâchoire bloquée vers le bas, les yeux lui sortaient de la tête. Atteinte par le poing du triton, elle put encore, dans un sursaut désespéré, repousser Akona sur le côté, mais c'est elle qui reçut l'énorme massue sur la tête que Tapāăs avait récupérée sous l'eau.

- Je crains, Akona, que tu ne fasses seule le voyage vers l'île océanique... émit-elle dans un dernier souffle.

*
*    *

Il faisait encore nuit sur l'aéroport de Mogascio, une heure avant le décollage de l'aéroplane vers Sydney.
Après avoir présenté son billet et confirmé sa réservation, Ał-Poitoū s'en était allé rejoindre Pam, Dÿ-Šlex et Søn-Dža dans le grand hall qui servait de salle d'attente.

- Nous avons encore un peu de temps avant l'embarquement, fit-il en s'asseyant à côté d'eux, face à la grande baie vitrée qui dominait le tarmac.

A bonne distance, on voyait manœuvrer un moyen-courrier de type "HB-8"  à propulsion électrique. Avec ses six moteurs à hélices et sa centaine de mètres d'envergure, l'engin était certes imposant, mais paraissait petit par rapport au superbe "HB-9" à huit hélices qu'allait emprunter Ał-Poitoū pour se rendre à Sydney ! Reconnaissable aux couleurs des Australia Airlines, celui-ci était garé à une cinquantaine de mètres sur la droite. Les techniciens de l'aéroport étaient encore en train de charger les batteries qui serviront surtout au décollage. Une fois l'altitude de croisière d'environ 3000 mètres atteinte, l'aéroplane tirait son électricité des panneaux solaires disposés sur ses ailes. Dans le cas présent, l'appareil se dirigeait vers l'est, à la rencontre du soleil levant, une fois son altitude de croisière atteinte. Quant au trajet vers l'Australie, il devait durer une bonne douzaine d'heures.

Dans l'attente du départ, les sujets de discussion entre les deux savants et leurs épouses tournaient principalement autour des événements de la soirée.
La Zamibienne Søn-Dža en vint ainsi à parler de la radicalisation de nombreuses personnes en Zamibie, y compris des plus jeunes. Ce à quoi son mari Dÿ-Šlex répondit :

- L'un des grands problèmes à l'heure actuelle vient en effet du développement accéléré des techniques de télécommunication... Les jeunes gens arrivent à se radicaliser à l'insu de leur milieu familial, ou du corps professoral... Et subitement, ils vont rejoindre les zones contrôlées par les Hollybies pour s'engager dans leurs rangs !

Ał-Poitoū, son titre de transport à la main, guettait l'ouverture imminente du portail d'embarquement. Il ajouta :

- Ce qui est désolant, c'est que tout cela se développe, pour ainsi dire, au nez et à la barbe des maîtres religieux "orthodoxes" qui n'ont rien vu arriver...

Ainsi, par ce genre de paradoxe dont l'Histoire est friande, les technologies les plus performantes servaient-elles les intérêts des groupuscules les plus rétrogrades, grâce à la transmission instantanée, en amplifiant leur discours de haine et d'obscurantisme !

Ał-Poitoū voulut dire encore quelque chose, mais intrigué par ce qui se passait sur le tarmac, il s'approcha de la grande baie vitrée qui dominait les pistes. Le "HB-9" était en train de manœuvrer pour se positionner sous la passerelle qui allait bientôt permettre aux passagers d'accéder à la carlingue. Pam alla le rejoindre et ils s'assirent tous les deux sur un banc pour observer le va-et-vient des véhicules d'accompagnement. Brusquement une vive lueur les aveugla. Il s'agissait du phare situé à l'avant du cockpit du long-courrier. Apparemment, les techniciens procédait à des essais de positionnement. Comme les batteries étaient chargées à bloc, l'effet fut d'autant plus violent... C'est à ce moment précis qu'Ał-Poitoū perçut de façon très nette une voix intérieure qui paraissait le supplier :

- Je vous en conjure, répondez-moi !

A côté de lui, Pam sentit tout de suite qu'il se passait quelque chose d'inhabituel, car son mari porta les mains à son front. Mais elle n'intervint pas.
Tous deux se levèrent pour ne pas être dérangés. Ils allèrent se poster un peu à l'écart près de l'un des gros piliers qui sous-tendait la baie vitrée.

- Oui, fit le savant australien. Avez-vous un problème ? J'espère que ce n'est pas trop grave !

- Nous avons été attaqués, mais on va s'en sortir...

Ał-Poitoū "vit" alors distinctement la scène et ce qu'il prenait pour de gros poissons en train de s'agiter avec frénésie, juste en dessous du gros rocher où la "sirène" s'était agrippée. Celle-ci sembla faire un geste dans sa direction.

- Je voudrais revoir la dame à côté de vous ! Après-demain au même endroit où nous nous sommes déjà rencontrées...?

- Vous voulez revoir Pam ? Bien sûr, je vais le lui dire. Elle viendra !

Au même moment, bien malencontreusement, le haut-parleur juste au-dessus d'eux se mit à débiter un flot de paroles à plein volume.

- Your attention, please ! Premier appel pour le vol Mogascio-Sydney, de la compagnie Australia Airlines... Embarquement porte A ! Je répète : Premier appel pour le vol Mogascio-Sydney, les passagers sont priés de se diriger vers la porte A...

- Maudite annonce, fit Ał-Poitoū en maugréant. Viens, Pam, éloignons-nous de ce fichu haut-parleur !

Mais le contact avait été rompu. Néanmoins le chef muséologue était persuadé que tout avait bien marché.

- J'ai communiqué avec la "sirène" ! dit-il à l'adresse de son épouse qui n'avait pas encore soufflé mot. Elle te demande de te rendre, non pas demain, mais après-demain, tôt le matin, sur la même plage où vous vous étiez déjà rencontrées...

- J'y serai ! répondit-elle d'une voix ferme.

*
*    *

 Gooky avait eu raison de se méfier. Dès son arrivée dans la grande salle où se trouvaient les générateurs d'électricité, il avait pris soin de repérer une sorte de niche surélevée, entre deux machines géantes.

 Nonobstant l'avertissement de ses infortunés compagnons, dès il y eut les premières secousses, alors que les Véryls étaient projetés au sol, le petit humanoïde s'élança brusquement vers cet abri improvisé, franchissant les derniers mètres à quatre pattes, puis bondissant vers le rebord rocheux où il se tint coi, la tête entre les mains. Bien lui en prit, car dans un grondement épouvantable, des trombes d'eau se déversèrent dans la salle souterraine, sous la lumière glauque des lichens bioluminescents. Presque simultanément, les cris cessèrent. Sans doute les hommes avaient-ils été balayés comme des fétus de paille, puis entraînés à travers la grande porte vers les galeries situées en contrebas...

Gooky, livré à lui-même, crut bon d'attendre quelque temps que les flots tumultueux se fussent calmés. Sans doute une poche d'eau avait-elle crevée, quelque part au dessus des générateurs ? Mais l'attente devint vite interminable. Le gnome à fourrure était plongé dans ses réflexions. Certes, il aurait été déraisonnable de vouloir se jeter tout de suite dans l'eau. Sans doute les Véryls présents dans la salle et dans les postes de commande adjacents avaient-ils été emportés loin de là. Peut-être en avaient-ils réchappé et avaient-ils pu se réfugier à des niveaux inférieurs ? En tout cas, il était préférable d'attendre. Tôt ou tard, quelqu'un viendrait...

- Décidément, songea Gooky, que de rebondissements ! Si je l'avais su en pénétrant dans la chatière !

L'eau qui jaillissait tout autour n'était pas sans lui rappeler quelque souvenir. Il tenta alors un contact télépathique avec l'être aquatique dont il avait fait – virtuellement – connaissance la veille. Bien sûr, il ne se passa rien. Les heures lui parurent interminables et l'inaction lui pesait. Que s'était-il donc passé ? Pourquoi personne n'essayait de revenir dans la salle aux machines ? Qu'était-il arrivé à la cité souterraine et à ses habitants ? Autant de questions qui demeuraient sans réponse...

Désappointé, le petit humanoïde choisit de mettre tous ses sens – et ses facultés extrasensorielles – en éveil. Tout d'abord, il chercha à repérer des sons alentour susceptibles de lui indiquer si certains Véryls étaient restés à proximité, et appelaient à l'aide. Il essaya également dans le domaine des ultrasons, puis des infrasons... Mais les bruits générés par l'eau et le vrombissement constant des générateurs d'électricité – toujours en fonctionnement – empêchaient toute localisation précise de sons.

Néanmoins, le gnome à fourrure avait comme un pressentiment. Quelque chose lui disait qu'il ne valait mieux ne pas trop rester dans le hall aux générateurs...
Profitant de ce que l'impétuosité du courant avait nettement baissé, Gooky descendit de son abri et parcourut quelques mètres sans trop de problème. L'eau ne lui arrivait qu'à mi-mollet, mais le plancher de la salle était recouvert de plusieurs centimètres de boue dans laquelle il était difficile de progresser.

Mû par une sorte de pressentiment, le petit humanoïde choisit non pas de revenir sur ses pas, mais au contraire de "remonter la pente", si l'on peut dire, et d'essayer de sortir de la salle aux générateurs par une issue plus en hauteur – sans doute une bouche d'aération – qu'il devinait sous la faible lumière émise par les lichens... En effet, les trombes d'eau provenaient de trous béants dans la paroi, plus à gauche, ce qui rendait le passage quasiment impraticable dans ce secteur.
Par ailleurs, son sens de l'orientation magnétique lui indiquait qu'il était bien dans la bonne direction, par rapport à son point de départ, la "grotte aux lapins", comme il l'appelait... Bien sûr, un dénivelé de plusieurs centaines de mètres de hauteur séparait encore Gooky de cette caverne en surface où il avait élu domicile pendant plusieurs jours, mais il espérait bien y parvenir en remontant par des galeries parallèles, ou dans les conduits qui servent à faire venir de l'air frais en profondeur.

Alors qu'il progressait ainsi, il se prit à penser à l'exclamation de l'un des troglodytes évoquant des "rois-démons" : Les forces du mal s'étaient-elles mises en action pour détruire la civilisation séculaire des Véryls ? La cité souterraine allait-être anéantie, ainsi que d'autres villes, quelque part sur le pourtour du globe ?

- Trêve de supputations, pour l'instant, cherchons à rejoindre la surface ! se dit encore Gooky qui voulait parer au plus pressé.

Bien lui en prit, car la galerie dans lequel il s'était engagé prenait franchement la direction de la surface... Au bout d'une dizaine de minutes, le petit humanoïde déboucha dans une cavité souterraine dont les parois et le plafond paraissaient avoir été taillés à angle droit. Le tout baignait dans la lumière verte blafarde des lichens bioluminescents.

- Brrr ! fit-il. On dirait un caveau !

Tout de suite, l'attention du gnome à fourrure fut attirée par certains signes au mur, et notamment par une superbe croix d'Ankh. Intrigué, il s'en approcha. Mais ce qui lui fit le plus plaisir, c'est qu'en levant la tête, il constata que s'ouvrait au-dessus de lui un large puits. Tout en haut, il lui sembla même apercevoir un peu de ciel bleu ! 

 

- CHAPITRE XVIII -

 

L'atterrissage du "HB-9" se déroula sans encombre, même si le jour était déjà en train de décliner sur l'Australie. En fait, le vol avait été planifié de façon à ce qu'il y eût encore suffisamment d'électricité dans les batteries au lithium pour parachever la manœuvre. A sa descente, Al-Poitou ne fut guère surpris d'être accueilli par une estafette militaire venue l'escorter jusqu'à la base de Rho-Dan, à une bonne centaine de kilomètres de là.

- Quelle chaleur ! soupira le chef muséologue en parcourant le hall de l'aéroport de Sydney. Pas étonnant qu'il n'y ait pas beaucoup de touristes en cette saison !

- D'un point de vue climat, la Zamibie est sans doute plus favorisée... hasarda celui qui avait le grade de capitaine. Mon nom est Sā-Léïa, et voici Tsé-Çol, notre chauffeur !

Al-Poitou se retourna et vit un deuxième militaire qui lui souriait aimablement, lui souhaitant la bienvenue avec son accent nasillard.

- Tout le plaisir est pour moi, fit le chef muséologue en reconnaissant la façon de parler des natifs d'Australie-Occidentale.

- Nous recevons peu de visites en ce moment à la base de Rho-Dan. Mais vous qui voyagez beaucoup, professeur, vous devez connaître pas mal de choses passionnantes...

Tous trois montèrent dans la voiture qui allait les conduire auprès du général Pat-Lōm.

- Parfait, d'ici une heure environ nous serons arrivés !

- Au fait, nota l'un des deux officiers, sans doute n'avez-vous pas écouté les dernières informations de la soirée ?

Songeur, Al-Poitou contemplait le paysage qui défilait sous ses yeux. Çà et là, on voyait de grands troupeaux de dromadaires sauvages. Mais il pensait plus à la "sirène" que Pam allait bientôt à nouveau rencontrer sur une plage de Zamibie...

- Non...

- On parle beaucoup de ce petit humanoïde qui a été retrouvé en plein bush sur le bord d'une route...

- Ah oui ! Que lui est-il arrivé ? s'enquit Al-Poitou, l'air passablement distrait.

- Il aurait passé plusieurs jours dans une grotte qui s'est ensuite écroulée ! C'est en tout cas ce qu'il dit... car personne ne peut le vérifier pour l'instant.

- Ah bon ? Je ne savais pas qu'il y avait des grottes dans le secteur.

- Oh, c'est un peu plus vers le nord-ouest, précisa Tsé-Çol.

- Mais ce qui va sans doute vous intéresser, reprit l'autre militaire qui avait le grade de capitaine, c'est qu'il s'agirait d'une sorte de "mutant" !

- S'il faut croire tout ce que disent les journalistes...

Au même moment, il y eut comme un déclic dans le cerveau d'Al-Poitou, subitement très intéressé !

- Ce petit humanoïde serait-il très poilu ?

L'homme qui avait l'accent nasillard se tourna vers le chef muséologue assis à l'arrière du véhicule.

- Oui, à ce qu'il paraît... Mais comme vous le dites vous-même, professeur, ce ne sont qu'exagérations de journalistes !

- Je ne sais pas. Certains aborigènes ont pu être très poilus ?

- Oui, mais ils avaient la peau blanche... rétorqua celui qui avait le grade de capitaine. Or ici, c'est un nain velu de couleur grise !

- Cela devrait intéresser mon épouse Pam-Hehla qui est anthropologue... Mais pourquoi les médias parlent-ils de "mutant" ?

- On n'a pas encore de photos, mais cet humanoïde aurait l'aspect d'un rongeur bipède... avec une grande queue bien visible ! Et pourtant, il parle aussish aussi bien que vous et moi...

- C'est vraiment remarquable, dit encore Ał-Poitoū. Je demanderai au général Pat-Lōm de pouvoir rencontrer cet être hors du commun, s'il est toujours à la base de Rho-Dan.

- Pour tout vous dire, professeur, il s'appelle Gooky et faisait auparavant partie du personnel paramilitaire de la base ! dit encore Tsé-Çol qui avait l'air très au courant. Mais tout cela, ça doit rester top secret !

Au fond de lui-même, le chef muséologue pensait que ce serait vraiment une coïncidence extraordinaire... Il se souvenait qu'au moins deux fois lors des essais de transmission de pensée, il avait eu un contact avec un petit homme très poilu, apparemment au fond d'un gouffre, qui répondait tout à fait à cette description ! Mais il n'en laissa rien paraître et fit semblant d'être absorbé par le paysage qui défilait sous ses yeux, désormais éclairé par la lune. La nuit était maintenant complètement tombée sur cette région de l'Australie.

*
*   *

Une fois arrivé à la base militaire, le capitaine Sā-Léïa accompagna Al-Poitou jusqu'au petit studio qui lui avait été réservé, afin qu'il puisse y déposer ses affaires et se reposer une dizaine de minutes.
Puis Tsé-Çol vint le chercher pour le conduire auprès du général Pat-Lōm qui l'attendait dans le local réservé aux expériences scientifiques.

- Asseyez-vous, professeur ! fit ce dernier après les salutations d'usage. Comme vous pouvez le constater, nous disposons maintenant d'un équipement tout neuf pour nos recherches, et notamment ce scanner encéphalique qui permet d'étudier l'activité cérébrale sans utiliser de casque à électrodes !

- Merveilleux ! C'est infiniment moins encombrant que les appareils similaires dont nous disposons en Zamibie.

La discussion tourna autour des expériences réalisées ces derniers jours à Mogascio. Bien entendu, le général disposait déjà des comptes-rendus d'expériences que lui avait transmis Ben-Çaløf par télémétrie. Mais leur conversation fut interrompue par le signal annonçant que quelqu'un attendait dans le couloir.

- Ah, ça doit être le psychologue Bā-Zoȕk ! Je vais lui ouvrir.

Il n'était pas seul. A côté du scientifique en blouse blanche, il y avait une miniature d'homme en combinaison grise et pantalon vert, style tenue de camouflage, mais ce qui frappait le plus, c'était l'extrême prognathisme des mâchoires et le profil effilé de son nez qui le faisait ressembler à un museau de rongeur... La face paraissait imberbe, mais sans doute venait-il de se raser. En tout cas, les mains ou ce qu'on voyait de son cou indiquaient un système pileux très fourni, pour ne pas dire une véritable "fourrure" !

- Gooky, je présume ? fit Ał-Poitoū.

La poignée de main fut chaleureuse. Bā-Zoȕk et le général Pat-Lōm étaient restés un peu en retrait, observant la scène.

- Je crois que nous avons eu des contacts télépathiques à plusieurs reprises ! Vous vous étiez égaré dans une grotte des environs ?

- Oui, professeur. Mais j'ai eu beaucoup de chance, j'ai pu regagner sain et sauf la surface...

- Notre ami est très fatigué, intervint le général. Si vous le permettez, il va aller récupérer un peu de sommeil. Nous aurons le temps plus tard de confronter ce que vous avez vécu ensemble.

En lui-même, Ał-Poitoū pensait plutôt que les militaires voulaient garder des informations pour eux, au cas où Gooky aurait vraiment des révélations à faire... Cela devait déjà fortement leur déplaire que le petit homme ait été recueilli sur la route par un chauffeur-routier qui, ensuite, avait prévenu la presse ! Resté seul avec Pat-Lōm, le chef muséologue lui fit part de son désir d'accéder au dossier concernant l'échouage de cétacés sur une plage du nord de l'Australie, avec parmi eux une supposée "sirène"...

- La demande vient de mon épouse Pam-Hehla, qui est anthropologue en Zamibie, car elle a observé avant-hier un être semblable... Par ailleurs, vous n'êtes pas sans ignorer, au lu du dossier, que j'ai également eu des contacts télépathiques avec une créature aquatique de ce genre !

En attendant le dénouement de l'énigme Gooky, pour cultiver lui-même le culte du secret, Ał-Poitoū se garda bien de parler du dernier contact qu'il avait eu à l'aéroport de Mogascio, ou de l'initiative de Pam de revoir prochainement cette "sirène".

- Je crains, hélas, que cela ne soit pas possible...

- Serais-je indiscret de vous demander pourquoi ?

Le général éluda la question, mais précisa :

- Tout ce que je sais, c'est que des tests chromosomiques ont été réalisés... Cela a également été le cas du petit humanoïde Gooky. Après avoir jeté un regard sur quelques notes, il ajouta :

- Des normes biométriques non référencées et, par surcroît, un psychisme fort curieux... Et concernant la sirène échouée, autant que je m'en souvienne, les différences portaient sur quelques chromosomes surnuméraires...

- Oui, cela pourrait suffire à expliquer toutes ces différences anatomiques par rapport aux humains "normaux"...

- Quand les dossiers seront déclassifiés, votre épouse pourra – en qualité d'anthropologue – y accéder... Mais pour cela, il faudra d'abord une décision gouvernementale !

Al-Poitou fut un peu dépité, mais n'en laissa rien paraître. Après avoir pris congé du général Pat-Lōm, il retourna dans la chambre qui lui avait été allouée. Grâce à un téléphone cellulaire mis à sa disposition par Tsé-Çol, il put joindre Pam qui se trouvait, décalage horaire oblige, encore au Delphinarium de Mogascio. Celle-ci ne put que faire part de sa déconvenue de ne pouvoir accéder tout de suite au dossier sur la sirène échouée au nord de l'Australie. Mais elle se montra confiante pour l'avenir. Bien entendu, elle pensait surtout au lendemain matin et à la prochaine rencontre avec "sa" sirène...

- J'ai déjà averti Dy-Slex de se lever bien avant l'aube pour qu'on ait le temps d'y aller tranquillement en voiture ! Moi, je vais rester cette nuit au laboratoire... Je mettrai le réveil à 4 heures du matin !

- Fais bien attention quand tu circules dans et autour de Mogascio !

- Oui, je m'arrangerai pour ne pas être seule. L'assistant technique  Huğ-Sachëm m'accompagnera, mais il se tiendra en retrait avec son équipement quand nous arriverons sur la plage.

- Depuis quelques jours, dit encore Ał-Poitoū de façon impromptue, je pense que les divisions entre les hommes sont volontairement entretenues par des entités ou des forces mystérieuses qui ont besoin de ce type d'énergie émotionnelle pour vivre !  En d'autres termes, elles se "nourrissent" de l'énergie générée quand des humains se combattent et s'entre-tuent...

- L'hypothèse est intéressante... Ce dont on est sûr, c'est que les hommes sont fondamentalement bons : ils ne veulent pas détruire ce qui les entoure, ni déclencher de guerres fratricides, mais des pollutions mentales ou psychiques les poussent constamment à l'auto-destruction !

- Et là, je fais abstraction des menaces d'outre-espace !

- Finalement, ce qu'on peut dire, c'est que l'humanité est régulièrement mise à mal – et souvent détruite – par des influences externes, que cela soit dû à des phénomènes cosmiques ou telluriques, à des facteurs inhérents à la nature humaine, ou bien encore aux influences d'entités mal disposés à notre égard...

- Tout cela n'incite guère à l'optimisme, mais bon, concentrons-nous pour l'instant sur ce que nous allons faire demain !

Et après s'être souhaités mutuellement bonne nuit, les deux époux raccrochèrent chacun de leur côté.

 

- CHAPITRE XIX-

 
Le soleil ne s'était pas encore levé, mais le ciel était déjà couleur d'azur, alors que la brume de mer s'étendait à perte de vue au dessus des flots que seule une légère brise venait troubler.
Assise seule au bord de la plage de galets, Pam-Hehla griffonnait quelques dessins sur une grande planchette d'environ un mètre de haut, et autant de large, qu'elle avait préparée. Elle y avait représenté une sirène faisant face à une femme terrestre – elle, en l'occurrence – le tout très stylisé, mais néanmoins aisément reconnaissable, même de loin !
Le but recherché était bien sûr de faire venir Akona à elle et de tenter une rencontre rapprochée entre les deux espèces humaines...

Quelques minutes auparavant, la jeune femme s'était longuement concentrée pour essayer d'établir un contact télépathique, ou tout du moins pour envoyer une onde-pensée vers la jaopraya qui – espérait-elle – se trouvait déjà dans le voisinage...

Le zoologue Dÿ-Šlex sur sa demande était resté un peu en retrait, derrière un gros rocher qui s'était éboulé quelques jours auparavant de la paroi pierreuse. Il observait la scène à l'aide de jumelles. Quant à Huğ-Sachëm, il avait installé en haut de la falaise sa caméra avec téléobjectif sur un trépied et ne perdait rien de la scène.

A part quelques vaguelettes, la mer était calme et sa surface comme un miroir. Quelques oiseaux de mer braillaient dans un coin. On pouvait reconnaître des labbes ou skuas, des pétrels, mouettes ou puffins... Les odeurs d'iode fleuraient bon.

Pam avait sorti son téléphone cellulaire pour discuter un peu avec son mari, en Australie, malgré le décalage de près de dix heures.

- Ici, le soleil se lève, chez toi, il se couche... fit-elle.

- Cet après-midi, j'ai encore parlé à ce petit humanoïde que tout le monde connaît maintenant, et qui s'appelle Gooky. C'est un être doué d'une grande sensibilité ! Son nom était hier à la une de tous les journaux... Bien sûr, les communiqués de presse ne révèlent pas tout, et surtout pas où se trouve exactement cette grotte qui renfermerait bien des secrets ! 

Mais la jeune femme n'écoutait plus... Toute excitée, elle s'empressa de dire à son mari :

- Ał, je vais être obligée de te quitter ! Je vois Akona qui s'approche, elle doit être à une vingtaine de mètres...

Après s'être levée d'un bond, Pam alla à la rencontre de la créature marine, n'hésitant pas à enlever ses chaussures et à mouiller le bas de son pantalon. Elle se dirigea vers une sorte de grosse pierre plate qui affleurait en surface, à sa gauche. Akona s'approcha à son tour, nageant avec prestance dans à peine un demi-mètre d'eau.

Les deux femmes étaient proches, presque à se toucher. Pam la terrestre et Akona l'océanique, tout juste séparées par quelques millions d'années d'évolution...  Le clapotis des vagues sur le rivage était tout ce que l'on entendait, hormis le cri au loin d'un oiseau de mer. Pam s'assit sur la pierre plate, invitant d'un geste la jaopraya à faire de même à ses cotés. Leurs mains s'effleurèrent, puis se joignirent.

- Je suis vraiment heureuse de te voir, fit-elle.

 Akona lui répondit par une série de sifflements et de modulations de son larynx.

- Bonjour, ô toi la sirène, c'est un grand jour pour nos deux peuples ! Je m'appelle Pam... et toi ?

La femme marine qui s'était apparemment exercée à moduler des sons, parvint à prononcer :

- A... ko... na... !

- Akona ! répéta l'anthropologue qui avait depuis longtemps enclenché son magnétophone. Cela fait très mythologique... Que tu es belle, Akona !

Bien sûr, aucun véritable dialogue ne pouvait s'engager. La jaopraya savait que certains savants de son peuple avaient appris l'aussish, à force d'écouter les enregistrements des humains de surface, mais ce n'était pas son cas ! Quant à Pam, malgré toute son expérience de naturaliste, elle n'était pas en mesure d'interpréter les riches tonalités de sons flûtés qu'elle entendait, mais cela n'avait guère d'importance. Les deux femmes se comprenaient grâce à un subtil mélange de gestes, d'expressions du visage et d'onomatopées singulières.

Sans doute cette rencontre allait être la dernière, car le peuple des eaux voulait se retirer un peu plus loin vers le large, dans l'océan Indien, où il y avait quelques îlots déserts et des grottes sous-marines accueillantes. Ainsi l'avait décidé une majorité de ces créatures aquatiques discrètes, après l'épisode du "blog" et la rencontre avec les deux hommes-marins...

De son côté, Pam allait définitivement quitter la Zamibie pour rejoindre son mari à Melbourne. Qui sait quand elle aura à nouveau l'occasion de revenir dans le secteur ? Les incidents récents qui avaient opposé les autorités locales aux Hollybies avaient créé un climat de méfiance.Personne ne pouvait dire comment la situation géopolitique allait évoluer dans cette partie de l'Afrique. De toute façon, il n'était plus possible de continuer les recherches dans la grotte de Tō-Havěl avec l'équipe du professeur Űl-Tserór. D'ailleurs ce dernier avait rejoint la ville de Burban dans le sud du continent où d'autres tâches l'attendaient, car de nouvelles découvertes d'hominidés fossiles, datés de la fin de l'ère Tertiaire, avaient été faites dans cette région.

- Ma chérie, je crains devoir partir maintenant ! La marée est en train de monter...

A regret, elle fit mine de se lever, mais Akona tout en souriant, la força d'une simple pression de son bras gauche à se rasseoir sur la pierre plate. Au passage, Pam nota que sa force devait être très grande, bien supérieure à celle d'un humain terrestre...
Ce faisant, la jeune femme vit ses longs doigts aux ongles recourbés ressemblant à de grosses écailles de poisson préhistorique, mais la peau, même si elle paraissait grisâtre et plus épaisse, avait apparemment la même texture que la sienne. Quelques rares poils étaient même visibles. Au niveau de la poitrine, les seins étaient fermes et d'apparence juvénile. Quant au visage, sans être beau, il présentait néanmoins des traits étonnamment fins.

Mais le plus étonnant était sa chevelure, de couleur vert brun, qui atteignait presque la longueur du corps, tombant sur les reins de la jaopraya et se déployant sous l'eau tel un immense filet... Quant à la nageoire caudale, elle n'avait pas l'aspect d'une queue de poisson, mais était recouverte d'une peau huileuse, comme l'ensemble du tronc et des épaules. De petites bulles venaient éclore en surface chaque fois que la "sirène" remuait son corps svelte et fusiforme, ou redressait son buste.

Pam avait de la peine à rester assise sur la pierre plate, car le mouvement des vagues la déstabilisait, et elle craignait de glisser... C'est pourquoi elle devait s'aider de ses deux mains pour se maintenir en place, sous le regard amusé d’Akona.
A un moment, les visages des deux femmes n'étaient plus qu'à quelques centimètres de distance, leurs lèvres se touchèrent même... Pam sentit l'odeur iodée de la jaopraya qui lui souriait et la fixait intensément de ses deux yeux dans lesquels paraissait se refléter l'immensité océane.

Troublée, Pam eut du mal à s'en détacher. Elle avait l'impression de scruter sa propre conscience... Brusquement, elle comprit pourquoi son mari Al-Poitou, lors d'un premier contact télépathique, trois jours auparavant, s'était cru projeté dans l'espace intersidéral, car c'était exactement l'impression qu'elle ressentait maintenant ! En quelques secondes, elle revit la naissance de l'univers, l'explosion primordiale, la fuite des galaxies, la voûte étoilée au firmament, la formation des planètes et l'éclosion de la vie sous forme de globules, puis l’œuf du vivant, le fétus dans sa matrice liquide à l'intérieur du ventre de sa mère...

Mais soudain, le charme parut se rompre. Une vague plus forte que les autres fit basculer Pam de sa plate-forme rocheuse, et la jeune femme se retrouva entièrement dans l'eau ! Akona lui vint en aide et elle put se réinstaller sur la pierre sans trop de problème, même si elle était maintenant complètement trempée. Mais après s'être essuyée l'eau salée qui dégoulinait de ses yeux, Pam dut constater avec regret que la sirène avait disparu... Sans doute se trouvait-elle juste sous la surface ? C'était bien le cas. Sa longue chevelure était bien visible à fleur d'eau, mais la jaopraya s'éloignait...

Légèrement dépitée, Pam cria le nom d'Akona, car celle-ci devait encore l'entendre. Avec de l'eau jusqu'à la taille, elle pataugea dans sa direction en se servant de ses mains pour progresser, malgré les vagues qui l'éclaboussaient et la profondeur qui augmentait rapidement.
Il lui semblait que, du haut de son promontoire, Dÿ-Šlex lui faisait de grands signes, mais elle n'entendait pas ce qu'il lui disait.

Soudain, l'eau sembla bouillonner devant elle, et le visage d'Akona réapparut, avec une expression de profond sourire, enveloppé de ses longs cheveux, tandis qu'une main se tendait vers elle. Pam fixa un certain temps cette main tendue. Elle voyait très bien la membrane charnue qui reliait notamment le pouce et l'index par une sorte de palmure. Ce caractère était à peine plus marqué que chez les humains de surface, songea-t-elle.

Pam tendit sa propre main, et le contact fut chaleureux. Ses doigts s'agrippèrent à ceux d'Akona, se cramponnèrent fermement à cause des mouvements de la houle qui déséquilibraient la jeune femme...

Akona émit encore quelques sons flûtés que Pam interpréta comme une ultime phrase d'adieu. Leurs mains se lâchèrent, puis Pam revint en arrière vers la plage de galets. Elle vit encore Akona lui faire de grands signes des deux mains, puis il y eut une dernière culbute, et la jaopraya plongea pour ne plus jamais réapparaître.

Quelque peu hébétée, Pam récupéra ses affaires sur la plage, et le panneau sur lequel elle écrivit au feutre en grosses lettres le mot « Adieu ! », puis le tendit à bout de bras, face à l'immensité océane.

Puis convaincue que tout était terminé, elle se dépêcha d'aller rejoindre ses compagnons.

 

FIN

Terminé le 30 septembre 2014