Dans l'Abîme du Temps

- Roman récentiste d’anticipation - 

par  François de SARRE

 

- CHAPITRE I -

 

J'avais fini par me lier d'amitié avec En-Khŏ. Ce ne fut point chose facile, car ce garçon était plutôt réservé, voire un peu timide. Mais parfois, il s'emportait et montait sur ses grands chevaux...

- Écoutez, Ał-Poitoū ! fit-il soudain. Ce n'est pas le moment de penser à votre seul intérêt personnel !

J'émis un bref grognement d'acquiescement. Autour de nous, c'était le silence. Rien ne bougeait. Aucun souffle n'était perceptible. Tout juste un sentiment d'irréel enveloppait le paysage qui s'offrait à nous. La capsule trans-temporelle dans laquelle nous avions pris place se trouvait toujours dans la même position, en équilibre précaire au bord du ravin...
Apparemment, le dispositif de recherche de site n'avait pas bien fonctionné, et l'engin baptisé "Kalipso" par ses concepteurs ne reposait au sol que sur trois de ses quatre patins d'atterrissage, le quatrième étant juché au-dessus du vide...
En tout cas, la capsule s'était matérialisée en bordure d'une route fréquentée par des véhicules hippomobiles, comme l'attestaient les nombreuses traces de sabots et de roues cerclées de fer dans le bitume !

En-Khŏ voulait revenir le plus vite possible vers le présent, alors que pour ma part j'estimais que nous ne courions aucun risque majeur...
Il aurait vraiment été dommage de repartir sans essayer d'en savoir un peu plus sur l'époque où nous nous trouvions ! Les instruments de mesure à bord n'étaient pas véritablement fiables.

Quant à mon déroulement de carrière ou à ma gloriole personnelle, contrairement à ce que semblait penser En-Khŏ, c'était loin d'être mon sujet de préoccupation. Pour moi, ce qui comptait, c'était de jeter les bases d'une chronologie "revisitée" du dernier millénaire écoulé ! J'allais dire quelque chose pour rassurer mon compagnon, mais au même moment une voix pressante se fit entendre dans mon oreillette.

- Que se passe-t-il ? Qu'est-il arrivé ?

Nous n'eûmes pas le temps de répondre. Un éclat de rire avait fusé derrière nous.

- Alors, c'est ici que vous vivez, hein ? Le coin est agréable !

Celui qui venait de parler s'exprimait dans un anglais impeccable, avec l'accent traînard des natifs de l'Ouest australien. Il descendit à grandes enjambées du talus de mâchefer situé un peu plus haut et nous rejoignit en un instant. Je lui fis un signe amical de la main.

- By Jove, mais qu'est-ce que vous faites là tous les deux ? finit-il par demander, l'air inquisiteur.

Il ne paraissait guère étonné de se trouver devant un homme de couleur. Même ma combinaison moulante en latex blanc ne le surprenait pas outre mesure... En revanche, ma forte carrure semblait le décontenancer, car lui-même était plutôt de taille moyenne. Il avait la face rougeaude, le teint râblé, et était vêtu d'un pantalon bleu à larges bretelles. Sans doute un ouvrier agricole.

Une chose était sûre, il ne voyait pas la "Kalipso", mais cela avait été déjà signalé lors d'essais précédents. Cela s'expliquait sans doute par le fait que le moteur trans-temporel continuait à fonctionner, même quand la capsule était à l'arrêt, créant un champ d'invisibilité autour de l'engin... sauf pour ses occupants ! Lors des premières tentatives pour voyager dans le temps, les expérimentateurs n'avaient pas quitté l'appareil par mesure de sécurité. Il s'agissait simplement de tester le dispositif. Malgré le regard que je devinais réprobateur d'En-Khŏ, je ne pus m'empêcher de demander :

- En quelle année sommes-nous ?

L'homme sembla ne pas saisir tout de suite le sens de ma question, car il eut un geste vague. Peut-être avait-il été étonné par mon accent ? Ou avais-je utilisé une formule qui n'était pas courante dans la région – ou plutôt, à l'époque où il vivait... ? J'avais pourtant pris des cours d'anglais "classique", tel qu'on l'avait parlé en Australie, voici plusieurs siècles.

- Vous n'avez pas de journaux dans votre réserve ? rétorqua-t-il l'air goguenard.

- C'était seulement pour avoir confirmation, fis-je. Mon ami insinue que le calendrier a été récemment modifié !

En-Khŏ fit un pas comme s'il voulait s'interposer, mais je poursuivis :

- Il n'est pas d'ici, regardez son visage ! C'est un gars des archipels du Nord. Dans leurs traditions coutumières, ils ont une autre façon de compter les années...

- Ah, je vois, fit l'ouvrier en salopette bleue.

Il parut hésiter un court instant. Je le regardai du coin de l’œil et vis qu'il fronçait les sourcils.

- Au fait, mon nom est Joe !

- Moi, c'est Ał-Poitoū, et mon ami s'appelle En-Khŏ...

Le paysan leva les yeux et me fixa intensément. J'avais l'impression qu'il hésitait à me donner le renseignement. Peut-être nous prenait-il pour des indigènes en cavale ? L'ambiance commençait à devenir électrique. Je parvins à me maîtriser et il en fit tout autant.

- Bon, ce n'est pas tout, fit l'homme. J'ai encore pas mal de choses à faire aujourd'hui...

Au même moment, un fort grésillement se fit entendre. Joe remarqua l'écouteur à mon oreille droite. La base militaire de Rho-Dan cherchait encore à nous joindre. En-Khŏ me regardait, l'air décontenancé. Dans le même temps, je vis l'homme avancer vers moi sa grosse face rougeaude. Quelques gouttes de sueur perlaient à ses tempes. Sans doute n'était-ce pas seulement à cause de la chaleur... Un silence lourd s'était installé. Je sentis un filet de sueur froide me glisser le long du dos, malgré la combinaison en latex moulante qui maintenait mon corps à une température constante.

- Si je vous disais la vérité, vous ne me croiriez-pas ! anticipai-je.

Joe poussa un profond soupir en passant une main moite sur son front buriné par le soleil.

- Oh, bien sûr, mais ça, je ne veux pas la savoir ! fit l'homme.

Il eut un hochement de la tête pour me faire comprendre que la discussion allait sans doute en rester là. Un instant, nous nous dévisageâmes mutuellement.

- Comment êtes-vous parvenus jusqu'ici ? Par quel moyen de transport ?

- Ce serait sans doute trop long à vous expliquer...

Après un regard appuyé en direction d'En-Khŏ et de moi-même, l'homme à la salopette bleue nous fit un signe de la main en guise d'au revoir.

- Ah oui, au fait... nous écrivons aujourd'hui le 8 décembre 1941 ! Bientôt, on va fêter Christmas et la nouvelle année !

Je lui rendis son salut. Il fit demi-tour, remonta vers la route et sortit rapidement de notre champ de vision. C'est alors que je me rendis compte que la capsule avait disparu.

 

- CHAPITRE II -

 

 Un peu éberluée, Pam-Hehla se tourna vers le journaliste du Melbourne Tribune qui couvrait l'événement.

- Allons, Nóy-Pō, êtes-vous conscient de la gravité de la situation ? Ce n'est vraiment pas le moment de faire des plaisanteries douteuses, grogna-t-elle. Qu'est-ce qui vous a pris ?

- Oh, je ne sais plus...

Elle l'entraîna à travers de longs couloirs bordées de grandes vitres lumineuses.

- Et à votre avis, que va-t-il se passer maintenant ? s'enquit la jeune femme.

- Je ne voulais pas trop vous influencer, Pam ! se défendit-il. Peut-être ces rumeurs sont-elles mal fondées ?

A leur arrivée dans le QG, ils furent accueillis par une horde de militaires en treillis et grosses chaussures qui leur serrèrent la main avec une certaine raideur.
Pam s'attendait à ce que l'un d'eux prenne la parole et la mette au moins au courant de l'incident qui venait de se produire.
Mais seul un sous-officier crut bon d'échanger quelques paroles polies avec elle, lui certifiant que la situation était dorénavant sous contrôle.

- Eh bien, sergent, que signifie ? Pourquoi ne sommes-nous pas reçus par l'officier supérieur en charge du projet ?

- Tous les détails sur la mission "Kalipso" vous seront communiqués au cours de la conférence qui va avoir lieu...

- Oh, d'accord ! s'écria le journaliste. J'ai entendu un ingénieur dire que le contact avec la capsule avait été rompu ! Nous voulions en avoir la confirmation par un responsable.

- Et moi, j'ai le droit de savoir la vérité ! Je suis Pam-Hehla, l'épouse du professeur Ał-Poitoū !

- Mais je... j'ai mes ordres ! balbutia l'aide de camp en leur indiquant les deux sièges qui leur avaient été assignés.

Dans la grande salle remplie de militaires en uniforme et de scientifiques en blouse blanche, le conférencier était déjà arrivé. Il se présenta sous le nom de Lü-Tang et entra rapidement dans le vif du sujet.

- L'appareil d'exploration "Kalipso" est pour le moment injoignable, mais nous avons bon espoir que ses occupants puissent rejoindre le temps présent sans encombre !

Après s'être discrètement éclairci la voix, il poursuivit :

- L'expérience du voyage trans-temporel part du principe connu depuis quelque décennies déjà que l'espace autour de nous n'est pas uniquement régi par les trois dimensions habituelles : longueur, largeur, épaisseur, mais aussi par une dimension supplémentaire, le temps. D'où cette notion d'espace-temps que nous employons...

Une image apparut sur l'écran montrant des archéologues en train de faire des fouilles dans ce qui ressemblait à un bunker aux murs épais dont la partie supérieure aurait été escamotée.

- Voici le site de Kurth-Kiln, près de Melbourne, prospecté depuis une bonne trentaine d'années par le professeur Bó-Køppēs et son équipe. On y voit ce qui reste d'une très ancienne bibliothèque, dont l'âge est estimé à dix siècles au moins...

Tandis que d'autres photos défilaient sur l'écran, le conférencier expliquait :

- Comme vous le voyez, on a retrouvé de nombreux documents anciens dans des dossiers en cuir, au milieu des cendres volcaniques...

Il parut hésiter. Quelques réflexions étonnées jaillirent dans le public.

- Enfin, c'est que l'on pense... Un problème majeur, c'est qu'il n'y a pas de volcans dans la région ! Tout au moins, aucun qui n'eût été actif à l'époque historique...

Lü-Tang toussota deux ou trois fois avant de poursuivre. Sur l'écran on distinguait bien l'épaisseur des murs.

- Certains scientifiques pensent même qu'il s'agit d'un abri construit tout spécialement pour conserver des objets de valeur !

- Mais alors, qu'est-ce qui a détruit le site ? questionna un gradé au premier rang. Quand même pas l'explosion d'une bombe atomique ?

Quelques rires se firent entendre dans la salle. Le conférencier reprit.

- Nous ne connaissons pas vraiment la cause du cataclysme. Les cendres ont pu être apportées par le vent depuis les grandes îles voisines où le volcanisme est récurrent... Toujours est-il que l'endroit formait un tumulus – une butte recouverte d'arbustes – au moment où l'on retrouva par hasard les premiers documents. C'est un instituteur de Melbourne qui découvrit le premier sac rempli d'archives... En l'occurrence, il s'agissait de la théorie de Darwin sur l'évolution, ainsi que de traités sur la physique quantique !

- Pourquoi nous parlez-vous de ce chantier de fouilles ? Est-ce que cela a un lien direct avec la mission "Kalipso" ? s'enquit le journaliste à côté de Pam.

- Oui, bien sûr, la transition est toute trouvée... Les recherches étaient jusqu'à présent couvertes par le secret militaire !

Le conférencier fit un gros plan sur le visage d'un homme chevelu et moustachu. Apparemment, il s'agissait d'une photo d'époque.
Un murmure d'étonnement traversa l'assemblée. Seuls ceux qui étaient au premier rang demeurèrent impassibles... Sans doute étaient-ils déjà au courant de ce qui devait paraître à beaucoup comme un anachronisme !

- Oui, il s'agit bien d'une photographie... Il faut se rendre à l'évidence, mais voici près de mille ans, on connaissait déjà ce procédé de reproduction d'images, tout du moins en noir et blanc 

Jugeant de l'effet obtenu et devançant les questions qu'on allait lui poser, Lü-Tang poursuivit ses explications :

- Bien sûr, tout le monde a appris à l'école que c'était le physicien sud-africain Niss-Efor qui a inventé la photographie, voici tout juste un siècle !

Il regarda sa montre comme s'il devait respecter un timing.

- Mais revenons-en à la physique quantique... Au fait, l'homme sur la photo s'appelait Einstein ! Il est connu des écoliers pour ses "Maximes", mais jusqu'à présent on ne possédait de lui qu'un portrait exposé au musée de Brisbane. Tout le monde connaît la fameuse phrase de ce naturaliste antique : « Si l'on jugeait les poissons sur leur faculté à grimper aux arbres, on pourrait penser qu'ils ont raté leur évolution ! ».

Pam s'était levée. Elle posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis quelques instants.

- Comment peut-on être sûr d'une datation aussi ancienne... mille ans ?

- C'est essentiellement par comparaison des isotopes de l'argon, comme cela se pratique couramment en archéologie… Il y a bien eu quelques essais de datation au carbone 14, mais cela n'a rien donné de bien probant... Les scientifiques engagés dans ce programme de recherche estiment que c'est dû aux conditions atmosphériques qui régnaient quand la bibliothèque a été ensevelie !

- Ah bon ? poursuivit Pam qui avait sa petite idée sur le sujet. Pensez-vous que ces archives remontent à la fin de l'Empire romain, ou alors au début de ce que les historiens appellent la « Période intermédiaire » ? [N.d.A: Cela correspond à la Renaissance, et en partie à notre époque.... ].

 

Schéma de la chronologie historique
dépeinte dans ce livre

Fin de l'Empire romain et "Période intermédiaire" : il y a 8 siècles
Guerre de Gog et Magog : il y a 5 siècles
Inondations catastrophiques en Amérique du Nord : il y a 3 siècles
(l’Europe est recouverte d’une vaste toundra)
Confédération des « Terres du Sud » : depuis 2 siècles

L’action se passe en l’an calendaire de référence 999
(ou 2558 après la fondation de Rome)

 

- En tout cas, cela correspond à l'époque du naturaliste suédois d'expression latine Linnæus, ou du Britannique Darwin. Il s'agit de savants gallo-romains, tout comme cet Einstein dont on a retrouvé la photo en Australie... Bien sûr, ce qu'on ne savait pas, c'est que les peuples de la Terre avaient alors atteint un tel niveau de technicité !

- Mais vous parliez de physique quantique ? questionna l'un des gradés du premier rang. Est-ce grâce à ce savoir antique que les ingénieurs de la base de Rho-Dan ont pu réaliser leur machine à remonter le temps ?

- En effet, enchaîna Lü-Tang, content de s'en sortir à bon compte de ces considérations chronologiques. J'allais justement y venir !

Il se racla une nouvelle fois la gorge avant de commenter une image sur laquelle on discernait un grand nombre de formules mathématiques écrites à la main.

- Les chercheurs australiens qui ont étudié ces textes ont montré que les équations retrouvées étaient en rapport avec l'espace-temps, ajouta-t-il. A partir de cela, nos ingénieurs ont pu construire la première capsule "Kalipso" permettant de voyager dans le temps !

Après qu'il eut appuyé sur l'un des boutons de la télécommande, tout le monde put voir ce qui ressemblait à une sonde spatiale, mais avec des ailettes et une quille. L'appareil était profilé comme un petit sous-marin... Devant certaines réactions de stupeur de l'auditoire, Lü-Tang crut bon de préciser :

- Oui, l'espace-temps se comporte comme un fluide... Une fois que l'on a provoqué une déformation à la surface de l'espace-temps, il convient de plonger à l'intérieur en utilisant un engin adapté, comme si l'on remontait le cours d'une rivière... Alors seulement on peut voyager dans le passé !

A l'écran, on voyait maintenant un croquis représentant une sorte d'entonnoir qui s'évasait vers le bas ; il faisait ainsi communiquer deux feuillets d'espace-temps. C'était un peu comme une galerie qui s'enfonçait dans le sol, reliant la surface à une cavité souterraine, plusieurs dizaines de mètres plus bas. Le croquis symbolisait bien sûr le passage du "temps présent" vers le "temps passé"... D'ailleurs, le nom que les physiciens donnaient à ce genre de structure était "trou de ver" : il s'agissait en quelque sorte d'une porte ouverte dans l'espace-temps !

- À un point "x" dans le présent correspond un point "y" dans le passé, et réciproquement ! C'est pourquoi nous devons pas nous faire trop de soucis pour la capsule "Kalipso" et son équipage, car ils reviendront forcément au temps présent !

En entendant cela, Pam poussa un profond soupir de soulagement. Elle connaissait bien sûr toute cette problématique, puisque son mari Ał-Poitoū lui en avait déjà exposé les grandes lignes... Elle avait d'autant plus confiance en cette technologie quantique que les essais précédents avaient tous été très concluants. Néanmoins, la jeune femme était de nature anxieuse et se posait constamment une multitude de questions. Qui sait ce qui pouvait encore arriver ?

- Le "trou de ver" est élastique, et le temps s'écoule à la même vitesse des deux côtés du "portail", continua Lü-Tang. C'est en tout cas ce que les calculs théoriques ont donné... Oui ?

Un homme en treillis était monté sur l'estrade et lui avait remis un message. Le conférencier dont le teint avait subitement pâli, jaugea quelques instants l'assistance face à lui avant de lâcher :

- La capsule est revenue dans son hangar, mais... vide !

 
- CHAPITRE III -

 

- Qu'allons-nous devenir ? se lamentait En-Khŏ.

- Nous sommes vivants, c'est l'essentiel ! fis-je pour le rassurer.

Quelques minutes auparavant, nous étions revenus sur la route à l'endroit où s'était trouvée la capsule "Kalipso", et nous avions lancé quelques petits cailloux pour voir s'ils ne ricochaient pas contre la coque – devenue invisible à nos yeux ? – de la machine à voyager dans le temps... Mais cet espoir fut vite déçu. L'engin avait vraiment disparu !

Je me hasardai à dire :

- A mon avis, c'est l'ordinateur qui a fait revenir la capsule automatiquement à son point de départ... Sans doute une erreur de programmation est-elle à l'origine du problème ?

- Ce projet a coûté une fortune, mais personne n'a vraiment songé à tester la fiabilité de l'ordinateur de bord... gémissait toujours En-Khŏ.

- Bon, patientons ! intervins-je pour le calmer un peu. Les gars de la base ne vont pas tarder à nous renvoyer la "Kalipso" ! C'est simplement une question d'heures...

En effet, il fallait tenir compte – au cas où la capsule était effectivement revenue à la base de Rho-Dan – du délai nécessaire aux techniciens pour tout vérifier et reprogrammer le cerveau électronique.

- Tout cela est arrivé parce que l'un des patins surplombait le vide... Ah, si vous m'aviez écouté, nous ne serions jamais sortis de la capsule !

J'allais enjoindre mon compagnon de cesser ses jérémiades quand mon attention fut attirée par un bruit de moteur. Cela venait de la gauche, mais un peu en hauteur. Écarquillant les yeux à cause du soleil, je distinguai finalement ce qui occasionnait ce bruit et montrai l'objet du doigt à En-Khŏ.

- Un aéroplane ! s'écria ce dernier. A environ 200 mètres d'altitude... Il va bientôt passer au-dessus de nous !

- Oui, ajoutai-je, un monomoteur comme ceux que l'on utilisait encore, il y a une quarantaine d'années, pour la prospection d'hydrocarbures au-dessus des grandes steppes européennes...

- Et même chez nous en Australie, compléta En-Khŏ alors que l'engin passait à notre verticale. Il ressemble à s'y méprendre à un Yakoot-22, comme on peut encore en voir dans les meetings aériens !

- Sauf que là, nous sommes 5 à 6 siècles dans le passé... à une époque où selon nos vénérables historiens, les gens s'étripaient encore à l'aide de glaives et de javelots... D'après ces mêmes historiens, c'est tout juste si certains corps d'armées possédaient déjà des arbalètes, ou des mousquets à un coup !

- Oui, cela m'en bouche un coin, reconnut En-Khŏ, en haussant ostensiblement la voix à cause du vrombissement de l'aéroplane qui maintenant s'éloignait en direction de l'ouest. En tout cas, j'ai déclenché ma mini-caméra numérique, cela pourra intéresser quelques spécialistes de l'aviation !

- Et l'engin volant que nous venons de voir ne servait apparemment pas à la prospection des ressources naturelles... ajoutai-je. J'ai vu distinctement sous les ailes des mitrailleuses, sans doute pour le combat aérien !

Ainsi se trouvait confirmée ma thèse que la fameuse « Guerre de Gog et Magog », évoquée dans différents textes anciens, avait été autre chose que de simples escarmouches entre tribus rivales du Proche-Orient ! A moins qu'il n'y ait eu d'autres guerres vers la même époque, car nous étions, géographiquement parlant, assez loin des rivages méditerranéens ! Fallait-il parler aussi d'une "Guerre du Pacifique"...? Là était la question.

- En-Khŏ ?

Je le voyais à quelques mètres de moi en train de manipuler une petite boîte métallique qu'il portait à la ceinture. Je me souvins alors que je possédais la même, directement reliée à mon oreillette.

- Il y a des émissions de radio dans le secteur ! s'exclama mon compagnon tout excité.

- Oui, fis-je. À la technologie des avions de chasse correspond celle des transmissions radiophoniques ! Que disent les voix ? S'expriment-elles en anglais ?

- Difficile à comprendre, c'est très nasillard... Et il y a des mots que je ne comprends pas ! Essayez voir, c'est sur la fréquence des 97 oscillations par seconde.

Je me branchai rapidement et ce que j'entendis me fit battre le cœur à 100 à l'heure...
L'accent était en effet détestable. En tout cas, le speaker parlait d'attaques sur plusieurs îles de l'océan Pacifique. Et il répétait à maintes reprises la phrase : « Hier, 7 décembre 1941 - une date qui restera à jamais marquée dans l'Histoire comme un jour d’infamie ! ».
L'attaque avait eu lieu principalement sur une île appelée Hawaï. Un nom qui revenait sans cesse était aussi celui de la base de Pearl Harbor...

*
*  *

C'était un petit homme au visage souriant qui répondait au nom de Bŏ-Nèm. Sous cet air jovial se dissimulait pourtant un technicien de haut niveau, doté aussi de grandes connaissances dans le domaine de la physique théorique. Bŏ-Nèm était l'ingénieur qui, quelques années auparavant, avait mis sur les rails le projet "Kalipso". Et il était l'un des concepteurs de la capsule qui servait aux voyages dans le temps. Bien entendu, c'était un ami personnel du professeur Ał-Poitoū avec lequel il coopérait depuis des années – quand le chef muséologue se trouvait sur la base de Rho-Dan. Mais pour des raisons de secret militaire, il n'avait pas encore été présenté à sa femme. C'était maintenant chose faite, avec l'accord du général commandant la base.

- Navré de vous rencontrer dans des circonstances aussi tragiques, Pam-Hehla ! Mon assistant et moi-même avons procédé à l'inspection de la capsule, et une équipe d'informaticiens est déjà occupée à reprogrammer l'ordinateur de bord !

- Comme la capsule n'a que deux places, nous sommes forcés de la faire repartir à vide, poursuivit l'assistant qui s'appelait Hōng-Nȁm. Mais cela ne cause aucun problème technique...

Pam gardait un visage livide. Elle se sentait désemparée. La jeune femme avait l'impression de vivre un épouvantable cauchemar. D'un geste rageur, elle rejeta en arrière les boucles rebelles de sa chevelure blonde.

- S'il y a un point qui me préoccupe énormément, lui confia Bŏ-Nèm, c'est que pour l'instant, nous n'avons pas encore trouvé l'origine de la panne ! Mais pour parer au plus pressé, nous allons renvoyer la capsule dans le passé, avec quelques mots d'explication pour le professeur Ał-Poitoū, ainsi que des consignes pour le retour, au cas où la liaison radio ne marcherait pas... Je m'en charge personnellement.

- Comme le vortex de la structure d'espace-temps se déplace de façon synchrone par rapport à ses deux points de contact dans notre univers tri-dimensionnel, la "Kalipso" va revenir au même endroit dans le bush australien – qui correspond en gros à l'emplacement de notre base militaire – avec seulement un décalage d'environ six siècles...

- Très juste, Hōng, les paramètres de départ et d'arrivée restent inchangés. Même si...

Le docteur Bŏ-Nèm avait pris un air un peu embarrassé, mais il retrouva très vite son éternel sourire.

- Ce n'est pas comme le compteur kilométrique d'une voiture qui indique fidèlement la distance parcourue. C'est pourquoi nous ne pouvons pas déterminer avec toute la précision requise l'époque qu'a atteinte la capsule !

- Je le sais par mon mari, le "réglage" était de "cinq à six siècles"...

- Théoriquement, il n'y avait alors pas grand monde en Australie, puisque l'île-continent n'a été explorée que voici environ trois siècles par les premiers colons en provenance de Madagascar !

- Oui, Dr Bŏ, mais vous oubliez ceux qu'on appelle les "aborigènes", à la peau très claire... Sans doute appartenaient-ils à une population autochtone très ancienne ! Les paléontologues pensent avoir trouvé à Kow Swamp – un site au nord de Melbourne – des indices fossiles sur ce peuplement primitif...  Peut-être ces hommes étaient-ils issus directement de l'Homo erectus ?

Et Pam ajouta en souriant :

- C'est une thèse qui vaut ce qu'elle vaut... Peut-être, Hōng, descendez-vous de ce premier peuplement ? Quant à moi, si j'ai la peau rose et les cheveux blonds, c'est parce que je suis originaire du Kón-Gô, en Afrique centrale ! Mais mon mari Ał-Poitoū est un Australien typique à la peau noire, tout comme vous, Dr Bŏ-Nèm, et comme environ 80% des habitants de ce pays...

- Mais que ces considérations ethniques ne nous fassent pas manquer le deuxième départ de la sonde ! plaisanta l'ingénieur, content de voir que l'atmosphère s'était détendue. Je viens de recevoir le "bip" m'indiquant que les informaticiens ont terminé la reprogrammation de l'ordinateur de bord !

Le petit groupe, accompagné de Nóy-Pō, le journaliste du Melbourne Tribune, de retour d'une conférence de presse improvisée, se dirigea vers le hangar où se dressait fièrement la capsule "Kalipso", prête pour un nouveau départ. Comme s'il cherchait à s'excuser de l'incident qui venait d'avoir lieu, le docteur Bŏ-Nèm profita d'une occasion où il était seul avec Pam pour lui glisser à l'oreille :

- Vraiment je ne comprends pas, tout avait pourtant fonctionné à merveille, mais il se pourrait que...

La jeune femme le fixa de ses grands yeux bleus, devinant sa pensée.

- Pensez-vous qu'il y ait eu un acte de... sabotage ?

L'ingénieur afficha une moue dubitative, mais il n'eut pas le temps d'en dire plus, car la sonnerie annonçant le départ imminent de la "Kalipso" venait de retentir.

 

- CHAPITRE IV -

 

- Par mes ancêtres, il faut que vous ayez une sacrée carcasse pour résister à une telle décharge !

Il y eut une nouvelle secousse et des vibrations ébranlèrent encore la structure métallique de la capsule. Je reculai prudemment de quelques pas.

- La combinaison y est pour quelque chose, fis-je en m'épongeant maladroitement le front à l'aide de ma main droite gantée. Il va falloir patienter un peu ! La porte ne devrait pas tarder à s'ouvrir automatiquement...

- Tout cela est vraiment très étonnant ! renchérit En-Khŏ qui avait participé à une précédente mission, mais sans sortir de la "Kalipso". Il est vrai que pareil cas de figure ne s'est encore jamais produit !

Un voyant vert signala bientôt que la porte était déverrouillée. Je l'ouvris et fis signe à mon compagnon d'entrer le premier, conformément au protocole qui avait été établi. Cette fois la capsule s'était "posée" parfaitement à plat sur la piste qu'avait empruntée Joe, un peu plus d'une heure auparavant, et où l'on voyait distinctement des traces de roues, sans doute cerclées de fer, et les empreintes de sabots de chevaux.

- Même s'il y avait déjà des avions dans le ciel à cette époque, en revanche, le transport des marchandises à terre se faisait encore par chariot ! s'étonna En-Khŏ en se glissant dans l'habitacle, à la place qui lui était dévolue.

- Le paradoxe n'est qu'apparent, rétorquai-je. Nous nous trouvons dans une région assez reculée de l'Australie. Même de nos jours, on peut encore voir en maints endroits des pistes en terre battue, et certains déplacements se font toujours à dos de mule ou de dromadaire, par exemple...

Je m'installai à mon tour dans la carlingue. Pendant les deux heures qui s'étaient écoulées avant que ne réapparaisse la capsule "Kalipso", pour tromper notre ennui – et aussi pour dompter notre angoisse – En-Khŏ et moi avions poursuivi l'écoute des stations radiophoniques, mais nous tombions surtout sur des diffusions de musique : des sons parfois étranges à nos oreilles, mais plutôt agréables à écouter... Une seule fois, il fut à nouveau question d'attaque aérienne et de navires de guerre coulés, quelque part dans l'océan Pacifique, mais la source d'émission était lointaine et le signal à peine audible...
Je me posais également des questions sur cette date du 8 décembre 1941. Nous savions que "décembre", toujours en usage chez nous pour désigner le dernier mois de l'année, était un nom qui venait des Romains, signifiant "dixième". En Australie, cela correspondait au début de l'été. Mais à quoi pouvait bien correspondre la date "1941" ? S'agissait-il de la 1941ème année après la fondation de Rome... ?

J'en étais là dans mes réflexions quand la voix d'En-Khŏ me fit revenir à la réalité du moment. Il fallait procéder au count-down avant le nouveau départ de la capsule "Kalipso", cette fois vers le présent, et avec ses deux occupants à bord !

- Plus qu'une minute avant l'immersion temporelle ! annonça mon compagnon dans son rôle d'ingénieur de bord, après avoir ajusté son masque à oxygène.   Simple précaution, bien sûr, car l'habitacle était pressurisé. Les yeux rivés sur l'écran où s’égrenaient les chiffres, En-Khŏ procédait aux ultimes vérifications.

- Encore 30 secondes !

Il donnait l'impression d'être confiant. Pour ma part, j'éprouvai quand même un peu d'appréhension en voyant l'instant décisif s'approcher...

- Plus que 20 secondes !

Je regardai à l'extérieur le paysage du bush australien, très semblable à ce que l'on voyait autour de la base de Rho-Dan. En quelques siècles, pratiquement rien n'avait changé. Toujours les mêmes eucalyptus, et des broussailles à perte de vue.

- Dix... cinq... On y va !

Je restai rivé à mon siège. Ça grésillait de partout. Un choc sourd ébranla la structure de la capsule. A l'extérieur, dans un ciel noir lugubre, on pouvait voir des éclairs émanant des particules en mouvement dans les champs électromagnétiques. La "Kalipso" tanguait et faisait des embardées comme si elle avait été prise dans les flots impétueux d'une rivière en crue.
Heureusement, les ailerons stabilisateurs empêchaient que la capsule ne se mette à tournoyer sur elle-même dans le maelström de l'espace-temps...

- J'espère que le docteur Bŏ -Nèm ne s'est pas trompé dans ses calculs, cette fois-ci ! lançai-je avec un soupçon d'inquiétude dans la voix.

- Ne vous en faites pas, tout va bien se passer, comme à l'aller ! Nous n'allons pas tarder à franchir le seuil médian du vortex spatio-temporel...

En-Khŏ n'avait pas terminé sa phrase qu'un fracas épouvantable fit vibrer la capsule toute entière, tandis que des étincelles pourpres illuminaient étrangement l'espace-temps à l'extérieur du cockpit.
Il procéda à la hâte à un ultime réglage, criant que quelque chose n'allait pas avec l'ordinateur de bord...
Le spectacle qui s'offrait à nos yeux ne pouvait qu'accroître notre anxiété et accentuer nos doutes sur la fiabilité du matériel !

- Nous ne pouvons rien faire, murmura-t-il. Si cela doit être, cela sera !

Puis soudain, il n'y eut plus aucun son, rien que le silence angoissant... Devant les deux hommes, c'était le néant matérialisé...

- Je crois, hasarda l'ingénieur d'une voix hésitante, que nous arrivons quelque part, ou plutôt "quelque quand"...

- Si vous parvenez à vous repérer dans cette purée de pois, vous êtes un véritable champion !

 En-Khŏ se vexa.

- Personne ne peut s'orienter là-dedans, vous le savez très bien ! Mais il me semble que cela s'éclaircit enfin !

La "Kalipso" fut encore secouée comme si elle avait été prise dans une tornade. Sa coque grinçait et le plancher vibrait...
Il y eut un intense flamboiement de radiations, éblouissant, mais qui ne dura qu'une fraction de seconde. Quand je pus enfin rouvrir mes yeux en larmes, je crus que ce que je voyais était une image persistante à la surface de ma rétine... ou un spot de lumière jaune aveuglante à l'extérieur de la capsule ? Mais l'éclat ne s'atténua pas. Au contraire, la lumière devenait de plus en plus forte !

- Le soleil, me souffla En-Khŏ... C'est le soleil que l'on voit à travers la grande verrière... Nous sommes de retour à la base !

*
*   *

Dans le vaste hall, les techniciens associés au programme "Kalipso" s'affairaient çà et là. Fiévreux, le docteur Bŏ-Nèm montrait à Pam l'endroit où allait se matérialiser la capsule des deux voyageurs spatio-temporels. Mais on ne voyait pour l'instant que les grillages fermés qui assuraient l'isolement électromagnétique du site.

- Je ne comprends pas, fit-il, ils devraient déjà être de retour !

Son assistant, Hōng-Nȁm, se contenta d'ajouter :

- D'après ce que nous savons, il y a de grandes turbulences dans l'espace-temps ! On sait que l'espace physique se courbe au voisinage d'une masse qui le traverse. Cette déformation du cadre spatio-temporel peut induire des effets perturbateurs susceptibles de ralentir la progression de la capsule...

- Comme si le temps avait un sens dans ce contexte ! murmura Pam qui n'en menait pas large.

- Moins pour eux que pour nous ! ajouta Bŏ-Nèm. Nous pouvons attendre des heures, voire des jours... alors que pour eux simplement quelques fractions de secondes supplémentaires se seront écoulées !

- Gardons bon espoir, fit l'assistant. Je tablerai sur seulement quelques minutes de retard... Nous n'aurons pas à patienter longtemps.

Pam ne put s'empêcher de pousser un cri. Devant eux se dessinait graduellement l'image fantasmagorique de la capsule "Kalipso". Bizarrement, on distinguait d'abord en transparence la salle de pilotage, puis les deux occupants assis sur leurs sièges, puis les parois latérales, et enfin toutes les structures extérieures de l'engin en forme de sous-marin utopiste...

- Mince alors ! fit Bŏ-Nèm en réajustant ses lunettes. Les voilà...

 

      - CHAPITRE V -

 

Deux mois s'étaient écoulés depuis ce mémorable voyage dans le passé auquel j'avais participé en compagnie d'En-Khŏ.

Ce temps avait été employé par les ingénieurs de la base de Rho-Dan pour améliorer le matériel et peaufiner leurs connaissances. Après l'incident, largement commenté dans la presse australienne, puis mondiale, l'équipe autour du Dr Bŏ-Nèm s'était employée à revérifier l'ensemble de l'équipement. Un doute planait toujours autour d'un éventuel sabotage. On soupçonnait notamment certains extrémistes religieux qui, s'ils n'étaient pas très actifs en Australie, arrivaient néanmoins à infiltrer certains organismes étatiques, comme l'avait montré un récent scandale financier à Sydney.

Dans le collimateur des autorités de la Confédération des « Terres du Sud » il y avait notamment un groupe très influent en d'autres points de la planète, appelé "Hollybies", qui s'en prenait ouvertement à tout ce qui était séculier ou profane, car ses adeptes voulaient instaurer un nouvel ordre mondial où les seules valeurs éthiques étaient celles prônées par leurs chefs religieux.

J'avais déjà eu affaire à ces intégristes, notamment en Zamibie, et je pensais qu'ils avaient tout intérêt à éviter que nous explorions le passé, car évidemment ce que nous étions susceptibles de découvrir ne correspondait pas forcément à ce qui était consigné dans leurs textes sacrés ! C'est ainsi qu'un membre du gouvernement australien avait diligenté une enquête auprès du personnel de la base de Rho-Dan impliqué dans le projet "Kalipso", mais à ce jour aucun soupçon ne put être apporté contre qui que ce soit...

- Professeur Ał-Poitoū !

- Hé bien, qu'y a-t-il ?

Celui qui me hélait et s'approchait de moi à grandes enjambées était l'ingénieur Hōng-Nȁm, sans doute l'un des meilleurs de toute l'équipe technique sur la base de Rho-Dan. Il venait apparemment de l'enceinte sécurisée où l'on assemblait les éléments de la capsule "Kalipso 2", une version agrandie du modèle précédent dans lequel En-Khŏ et moi avions déjà voyagé.
Je lui fis signe de me rejoindre à l'extérieur du hangar, car les ouvriers étaient en train d'actionner une scie électrique qui faisait un raffut pas possible...

- Heureusement que j'étais là. Je me demande autrement ce qui aurait pu arriver...

- De quoi parlez-vous ? demandai-je en fronçant les sourcils.

- L'un des techniciens était en train de monter l'une des pièces du sélecteur temporel à l'envers, confondant le pôle moins avec le pôle plus !

Je hochai la tête de façon entendue, mais bon, ce n'est pas cela qui allait faire de l'ouvrier en question un saboteur en puissance... L'erreur aurait été détectée au premier contrôle ! Il ne fallait surtout pas céder à la psychose où l'on voyait des espions de partout...
Á cela s'ajoutait le fait que Hōng-Nȁm avait été pressenti par le directeur du programme "Kalipso"pour remplacer En-Khŏ, toujours très traumatisé par les mésaventures survenues lors de la dernière mission. Peut-être péchait-il simplement par excès de zèle ?

- Très bien, fis-je en hochant la tête. Je suppose que nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Mais à mon avis, dans ce cas précis, il ne s'agit que d'une simple négligence...

- Oui, admit-il, ce n'est pas cela qui nous aurait projeté à l'époque des mammouths !

- Il n'y avait pas de mammouths à l'époque préhistorique en Australie, expliquai-je doucement, seulement de gros herbivores apparentés aux koalas actuels...

- Je plaisantais ! lança l'ingénieur en riant. Même si nous maîtrisons les incursions dans un passé récent, je doute fort qu'il soit techniquement possible de revenir 10.000 ans en arrière, que cela soit voulu ou non !

Je ne pus qu'acquiescer. Un voyage dans un passé aussi lointain nécessiterait sans doute une technologie bien différente. Pour l'instant, nous étions "bridés" à mille – ou deux mille ans environ...  Après avoir fait mine de regarder autour de nous, l'ingénieur murmura tout bas :

- Pensez-vous que nous puissions être espionnés par une puissance étrangère ? Ou que l'on chercherait à nous nuire à la veille de la prochaine mission ?

- C'est dans le domaine du possible, avouai-je. Mais cela ne fait rien, j'en accepte le risque !

- Ne vaudrait-il pas mieux anticiper l'intrusion possible d'un homme armé dans la salle de montage de la "Kalipso-2" – et renforcer le nombre de gardes à l'entrée du hangar ? Parmi les hommes de troupe présents sur la base, certains pourraient être enclins à mener une action suicide contre nous... Je pense à un quelconque fanatique !

A vrai dire, je ne comprenais pas tout à fait ses craintes. Certes, il y avait eu une tentative de sabotage lors de la dernière mission, mais par précaution l'équipe de techniciens avait été en partie renouvelée, et les conditions de sécurité autour du hangar avaient déjà été renforcées.

- Je vais rejoindre Pam pour participer à un briefing. Nous allons surtout discuter de questions relatives à l'histoire et à la chronologie...

Hōng-Nȁm prit l'air contrit, sans doute déçu de ne pas avoir été invité. Mais pourquoi voulait-il que j'intervienne à tout prix pour poster des gardes supplémentaires devant le hangar où l'on assemblait la capsule "Kalipso-2" ? Avait-il des soupçons ? Je m'entendis soupirer.

- Très bien, puisque vous y tenez, j'en parlerai. Mais cela ne servira probablement à rien..

*
*  *

La longue chevelure rousse de l'ingénieur Sōn-Kră indiquait qu'il appartenait à l'ethnie Taung, majoritaire en Afrique du Sud. Ce pays était entré récemment dans la confédération des « Terres du Sud », dont le siège du gouvernement se trouvait une année sur deux en Australie, ce qui expliquait la présence du savant africain dans la base militaire de Rho-Dan. Il alla souhaiter la bienvenue à Pam, originaire du même continent.
Celle-ci vint s'asseoir aux côtés du docteur Bŏ-Nèm et des officiers supérieurs qui prenaient une part active au programme "Kalipso". L'assemblée était constituée d'une vingtaine de techniciens et de scientifiques, surtout australiens. Sur l'estrade, on retrouvait devant son pupitre le conférencier Lü-Tang dans le rôle du meneur de débat. Il toussota deux trois fois avant de prendre la parole.

- Le professeur Ał-Poitoū, notre spécialiste de l'histoire ancienne, n'est pas encore arrivé, mais nous allons quand même commencer à débattre...

L'un des officiers se leva un court instant pour indiquer qu'il l'avait vu dans la cour en grande discussion avec l'ingénieur Hōng-Nȁm.

- Oui, il n'y a rien de ce que je vais dire que le professeur ne sût déjà... Et il sera de retour quand nous demanderons à l'assemblée de se prononcer par vote sur une éventuelle délocalisation de la mission "Kalipso-2". 

Jugeant un court instant de l'effet obtenu, Lü-Tang poursuivit :

- J'ai bien dit "délocalisation"... Car la capsule de voyage temporel ne peut pas se déplacer à la fois dans le temps et l'espace... Cela sera peut-être possible un jour, mais pour l'instant ce n'est pas le cas ! D'où l'idée de transporter la capsule par bateau sur le lieu-même où nous voudrions en savoir davantage sur le passé des civilisations ! Rappelons que, pour l'instant, nous étions limités au secteur géographique de la base de Rho-Dan !

L'écran derrière le conférencier s'alluma et l'assistance put découvrir une sorte de graphique en couleur avec différentes dates.

- Voici en rouge, désigna-t-il à l'aide d'une longue baguette, la fameuse mission à laquelle a participé le professeur Ał-Poitoū, il y a deux mois. Ce qui est important, c'est que nous avons pu dater avec précision l'époque où la sonde s'est "posée" ! C'était en l'occurrence le 8 décembre 1942. Bien sûr, vous allez me demander de quelle ère calendaire il s'agit... ? Nous avons de bonnes raisons de penser que c'est l'ère romaine "ab urbe condita", en abrégé AUC, qui compte les années à partir de la fondation de l'antique cité de Romā, voici 2550 ans environ ! Oui, Pam ?

La jeune femme s'était levée. Habituée aux débats scientifiques, c'est d'une voix bien assurée qu'elle ajouta :

- Il peut aussi s'agir d'une ère équivalente qui était utilisée sur l'ensemble de la planète ! En tout cas, cela corrobore notre estimation que la capsule "Kalipso" s'est retrouvée à environ 6 siècles dans notre passé ! Et c'était quand commençait une grande guerre dans le Pacifique...

- … que d'aucuns voudraient assimiler à la mythique guerre de « Gog et Magog » !

- C'est en effet une possibilité, assura Pam avant de se rasseoir. Au même moment, un tel conflit a effectivement pu avoir lieu au Proche-Orient. Mais mon mari le professeur Ał-Poitoū pense néanmoins qu'il y aurait un décalage d'environ un siècle entre les deux épisodes... La guerre du Pacifique se serait donc déroulée avant !

- Ah, très bien... Bon, pour revenir à notre graphique, nous voyons en rouge la mission qui a fourni la date "1941". Peut-être saurons-nous un jour s'il s'agit de l'ère romaine – ou d'une ère de durée équivalente comme vient de nous l'expliquer Pam. Et comme nous pensons généralement être en l'an 2558 [N.d.A: Ère AUC ou "Ab Urbe Condita", selon la désignation latine] après la fondation de Rome, cela fait bien 6 siècles et quelques années...

Des murmures parcoururent l'assemblée. Certes, l'humanité s'apprêtait à fêter l'an Mil, mais il s'agissait là du calendrier AD surtout en usage dans la Confédération des « Terres du Sud », et l'on avait parfois un peu trop tendance à penser qu'il était généralisé à toute la planète ! Un officier fit alors remarquer que cela signifie que la capsule "Kalipso" était parvenue en l'an 400 AD. Or à ce moment-là, il n'y avait personne en Australie – à part quelques populations qualifiées de "natives" !

- C'est ce que l'on pourrait appeler une "discrépance" de l'histoire, ou discordance, si vous préférez ! précisa Lü-Tang. Certains historiens pensent qu'il y a quelque chose qui ne va pas avec notre chronologie, ou que certains épisodes manquent... Mais le professeur Ał-Poitoū sera bientôt là pour nous en parler ! Revenons pour l'instant à notre démonstration... La date fournie par "Joe", le colon australien du passé, a permis d'étalonner le système de guidage trans-temporel de la capsule "Kalipso". En outre, il a été possible de dater les missions précédentes, comme vous pouvez le voir sur l'écran, ainsi que la dernière mission automatique, envoyée il y a une quinzaine de jours dans le but d'enregistrer des émissions de radio. En gros, les dates vont de l'an 360 à l'an 420... selon notre calendrier AD, bien sûr !

Lü-Tang appuya sur un bouton et l'on put entendre un grésillement de voix. Celles-ci s'exprimaient dans la langue anglaise de l'époque.

- Il s'agit là des enregistrements effectués par l'ingénieur En-Khŏ, au cours de la mission avec le professeur Ał-Poitoū. Il y est notamment question de l'attaque de Pearl Harbor, une base militaire que l'on situe sur une île, quelque part au nord-est de l'Australie. Cet épisode guerrier aurait eu lieu en 1941 AUC, ce qui fait pour nous l'an 400 environ...

- Mais c'est impossible, s'interposa l'un des membres de l'assistance. Il y a six siècles, les habitants du Pacifique ne disposaient que d'arcs et de flèches !

Sans ajouter un commentaire, Lü-Tang fit projeter sur l'écran la scène où l'on voyait un avion de chasse parcourir le ciel en vrombissant. On distinguait parfaitement les deux mitrailleuses en dessous des ailes. A la fin de la séquence, la caméra actionnée par En-Khŏ avait également filmé le bush australien alentour, avec ses eucalyptus rabougris, avant de s'arrêter quelques instants sur le professeur Ał-Poitoū, vêtu de sa combinaison blanche en latex.

L'effet fut saisissant sur l'assistance. Personne ne cria au truquage ou à la mise en scène ! Mais il faut dire qu'aucun journaliste de la presse libre n'était présent, même pas Nóy-Pō, du Melbourne Tribune. Tout le monde ici prenait, de près ou de loin, part au programme "Kalipso" !

- En revanche, poursuivit le conférencier en retournant à la première diapositive, une mission automatisée qui a été envoyée sur le même site, mais une vingtaine d'années calendaires plus tôt, n'avait pas détecté d'émissions radio. Cela pourrait signifier que cette technologie n'était pas encore née... Mais là où je voulais en venir : les missions précédentes de la capsule "Kalipso" sont maintenant datées avec une bonne précision. Comme on le voit à l'écran, elles correspondent à nos années calendaires 360, 380 et 410 ! Pour ces trois missions en mode automatique, on ne dispose que de photographies panoramiques, dont celle montrant un groupe de fermiers le long d'une route, mais on n'a pas d'enregistrements radiophoniques. En revanche, la toute dernière mission, en l'an 420, aurait même capté des images transmises par faisceaux hertziens... Mais nous en sommes encore à étudier ces enregistrements avec les ordinateurs de la Navy !

Au même moment, un léger brouhaha et des salutations lancées à la cantonade indiquaient l'arrivée dans la salle de quelque important personnage...

- Ah, mais voici le professeur !

 

- CHAPITRE VI -

 

Tandis que le conférencier revenait brièvement sur mon rôle lors de la mission habitée de la sonde "Kalipso", je m'installai sur une chaise libre, à côté de Pam et du chef de la base, le général Pat-Lōm, que je saluai de quelques mots. Lü-Tang me fit un signe pour que je monte sur l'estrade. Je devais parler de la prochaine mission "Kalipso-2". Après quelques phrases d'introduction, j'en vins directement au sujet :

- Bien sûr, l'Australie est en soi un champ d'investigation très intéressant, car il semblerait que les descendants directs de "Joe" – dont voici la photo prise par En-Khŏ – aient réussi à développer, voici cinq siècles, une civilisation technologique assez avancée, notamment dans le sud-est de notre grande île et en Tasmanie. D'ailleurs, nous connaissions déjà les vestiges de la bibliothèque près de Melbourne, même si ce n'est pas de notoriété publique...

 On voyait à l'écran la photo dudit "Joe" à mes côtés, au moment de de notre mémorable rencontre dans le passé... J'appuyai sur le bouton du sélecteur de diapositives. Une carte du bassin méditerranéen apparut alors.

- Mais l'opportunité s'est présentée, poursuivis-je, grâce à une initiative du gouvernement des « Terres du Sud », de déplacer notre centre d'intérêt vers l'hémisphère boréal... En effet, une équipe de scientifiques doit être bientôt acheminée, avec une certaine quantité de matériel logistique, dans le sud du pays que l'on appelait autrefois "Gallia", et plus précisément au bord d'un grand fleuve que les Romains nommaient Rhodanus !

J'indiquai l'emplacement sur l'écran. La diapositive suivante montra distinctement le parcours du fleuve qui se jetait dans la mer Méditerranée. Non sans un peu d'humour, j'ajoutai pour l'assistance :

- Bien sûr, nous aurons tous remarqué la similitude entre le nom du fleuve Rhodanus, et celui de notre base militaire Rho-Dan...

Satisfait de l'effet provoqué, je continuai en évoquant l'étymologie probable du premier terme, lequel proviendrait de l'appellation "Rhodiens", désignant une colonie de peuplement grecque à l'époque de l'Empire romain. Quant au nom de notre base militaire, il venait bien évidemment du général sud-africain Rhô-Dān, l'un des héros de la guerre d'indépendance, quand voici une cinquantaine d'années l'Australie et l'Afrique du Sud s'étaient libérées du joug brésilien... Mais c'était déjà de l'histoire ancienne, car actuellement les trois pays, ainsi qu'une multitude d'États insulaires de l'océan Indien, formaient la Confédération des « Terres du Sud ». Et depuis, tout l'hémisphère austral connaissait une paix durable !

- Il va de soi, fis-je en laissant défiler une série de photographies de la toundra sud-européenne et du rivage méditerranéen, prises sous un ciel bas et plombé, que notre camp de base en bordure du fleuve Rhodanus s'appellera « New Rho-Dan » !

- Pourquoi précisément cet emplacement ? demanda l'un des officiers.

- C'est encore tenu secret, mais je puis néanmoins vous faire cette révélation : on a mis au jour en cet endroit les vestiges d'une ruine romaine, une sorte d'amphithéâtre, ainsi que ce qui reste d'une forteresse et de toute une ville qui, elle, semble beaucoup plus récente...

Après avoir demandé à Lü-Tang de projeter à l'écran des diapositives provenant d'une cassette numérique que m'avait apportée Pam, je poursuivis :

- Vous n'êtes pas sans ignorer que, voici quelques années, j'ai mené une campagne de fouilles archéologiques sur le site de Pār-Isis, à 700 kilomètres plus au nord, découvrant notamment ce qui restait d'une ancienne cathédrale dédiée au culte de la déesse Isis... On aurait bien sûr pu y placer notre machine à remonter le temps ! Mais pour des raisons pratiques, nous ne sommes pas mécontents de tester notre matériel à proximité de la base que nous appelons « New Rho-Dan », car nous aurons bien sûr l'appui logistique de la Navy, et bénéficierons en outre du transport par bateau de la capsule "Kalipso-2" et de ses équipements... Par ailleurs, le fleuve est assez large et profond en cet endroit pour permettre aux péniches et navettes militaires d'accéder directement au site. Tout cela me paraît donc très positif !

Parmi les questions qui me furent alors posées, l'une concernait les incidents survenus lors de la mission à laquelle j'avais participé.

- En sait-on davantage sur d'éventuelles tentatives de sabotage ou d'infiltration par des espions ennemis ?

Je ne répondis pas directement. Me tournant vers les officiers supérieurs, assis au premier rang, je leur fis part des craintes de Hōng-Nȁm, et de la solution que cet ingénieur préconisait.

- Ce sont de simples suspicions, fis-je. Aucune preuve n'a pu être apportée, mais restons vigilants... Il est vrai que certaines circonstances sont troublantes !

Conscient de l'effet obtenu, et devant l'assentiment tacite des gradés, j'enchaînai aussitôt :

- Un traître se trouve-t-il parmi nous ? Un homme de main des Hollybies, par exemple... ? Ces intégristes pourraient tenter de nous empêcher – pour des raisons strictement idéologiques – de dévoiler des pans entiers de notre passé historique !

- Voyons, tout cela est ridicule... intervint un membre du staff technique.

- Allons, coupa le général Pat-Lōm un peu nerveusement, calmez-vous ! Laissons les gens qualifiés mener leur enquête, et pendant ce temps, restons vigilants ! Professeur Ał-Poitoū, veuillez s'il vous plaît en arriver à la conclusion de votre exposé.

- Oui, cessons nos rodomontades, dis-je en parcourant du regard l'assistance. Prenons toutes les précautions qui s'imposent ! Mais que cela ne nous fasse pas oublier le but de notre entreprise : découvrir ce qui s'est réellement passé en Europe, voici une dizaine de siècles... !

*
*  *

Au même moment, à quelques dizaines de kilomètres de là, une autre réunion se terminait. Les participants communiquaient en vidéo-conférence avec leur agent infiltré sur la base de Rho-Dan. Mak-Tosh émit son rire le plus détestable.

- Ah, comme tous ces savants et militaires sont méprisables...

- Gardons confiance, mes frères, le temps travaille pour nous et nos efforts seront bientôt récompensés ! D'ailleurs...

Celui qui avait parlé était Dzung-Té, le dirigeant Hollybie responsable de la propagation de la foi pour la « Corne d'Afrique ». Fort de son expérience personnelle, il était venu apporter son soutien à ses coreligionnaires australiens, car ce chef de guerre contrôlait désormais une bonne partie de l'Afrique orientale. Le pays appelé Zamibie venait en effet de tomber tel un fruit mûr dans l'escarcelle des Hollybies...

- Eh bien ? demanda Mac-Tosh avec une certaine irritation. Qu'est-ce que vous vouliez ajouter ? Nous n'avons guère de temps... Notre ami insiste pour qu'on le laisse terminer sa mission.

- C'est vous qui êtes le chef, bougonna-t-il.

- Nous devons nous conformer avant tout aux Écritures, déclara fermement un troisième participant à la vidéo-conférence.

- Ce serait le plus sage, approuva Mak-Tosh.

Sur l'écran, l'image menaçait à tout moment de se brouiller. Sans doute s'agissait-il d'un problème de réseau numérique. L'homme que l'on voyait vêtu d'une blouse blanche eut comme un geste de lassitude.

- Écoutez, mes frères, j'espérais que de cette façon nous serions en mesure de découvrir ce que nous sommes et d'où nous venons ! Nous devons prouver à ces laïcards que les traditions sur nos origines ne sont pas une légende, ni une fiction allégorique ! Et le plus vite sera le mieux !

- Il ne faut pas chercher à modifier l'Histoire officielle, réaffirma Mac-Tosh, plutôt partisan d'une sorte de consensus.

- On a toujours tripoté l'Histoire, éructa Dzung-Té. Tenons-nous à nos textes saints !

Les Hollybies cherchaient à prouver que ce qu'on pouvait lire dans les encyclopédies les plus savantes n'était que pure mythologie...

- Nous devons être prêts à assurer la plus large diffusion possible à nos idées – dès le retour de l'expédition ! ajouta encore l'homme dont on distinguait le visage à l'écran.

- Tous ces ignorants connaîtront bientôt le déshonneur et le ridicule quand ils devront reconnaître s'être trompés...

- Alors, que l'on en finisse vite !

 Après avoir prodigué quelques mots d'encouragement à l'homme en blouse blanche, le chef zamibien Dzung-Té ajouta :

- Mais je n'ai pas compris le but de cette mission. Que recherche vraiment ce professeur Ał-Poitoū ? Qu'est-ce que le "récentisme" ? Une religion nouvelle ?

- Le "récentisme", c'est une révision de la chronologie des derniers millénaires, dans le sens d'un raccourcissement des périodes historiques...

- Qu'est-ce donc cette théorie fantaisiste ? fit encore le dirigeant Hollybie qui n'était apparemment pas très au courant.

- Ces savants disent avoir conçu un engin qui les feraient voyager dans le passé... ajouta Mak-Tosh

- En fait, la machine à remonter dans le temps est un concept très ancien... Mais il a fallu des siècles avant que quelqu'un ne la réalise et n'arrive à la faire marcher !

L'homme qui travaillait à la base de Rho-Dan évoqua encore le problème des calendriers. Ainsi pour les Hollybies et quelques autres groupements ou nations, l'an "zéro", correspondait à l'avènement de Divus, personnage divin, voici 2558 ans, alors que pour les « Terres du Sud » et pratiquement pour l'ensemble des pays austraux, l'an "zéro" célébrait la naissance de Dominus, la réincarnation du dernier empereur romain, dans le sud de la Gaule, voici un peu moins de 1000 ans !

- L'une des deux ères a été inventée ! insista-t-il. Quand la "Kalipso-2" reviendra, nous saurons laquelle des deux versions est la bonne... La nôtre, bien sûr !

- Cela va être navrant pour tous ces pays de la Confédération, au moment où il s'apprêtaient à commémorer l'an Mil de leur chronologie !

- Mais comment être sûr que la vérité ne sera pas occultée par l'aréopage de savants qui a mis en œuvre le projet "Kalipso" ?

- J'y veillerai personnellement ! précisa encore le mystérieux correspondant avant que la communication ne fût définitivement interrompue.

 

- CHAPITRE VII -

 

Je m'étais réveillé tôt le matin avec un mauvais goût dans la bouche et l'estomac dérangé... Sans doute les mouvements désordonnés de tangage et de roulis du bateau TS Queensland y étaient-ils aussi pour quelque chose !

Cela faisait sept jours maintenant que le navire – un ancien transporteur de troupes australien – avait quitté le port de Sydney, et qu'il se dirigeait à travers l'océan Atlantique vers l'Europe. Nous avions dépassé la pointe sud de l'Afrique, et la mer était très démontée en cet endroit où se rencontraient plusieurs courants océaniques...
Non sans une certaine nostalgie, je voyais se dessiner au loin les contours de la fameuse Table Mountain et de la grande ville universitaire de Kappa où j'avais séjourné quelques mois, vers la fin de mes études d'archéologie.

Pam avait préféré rester en cabine, mais pour ma part, j'avais choisi de déambuler sur le pont, profitant de l'occasion pour respirer sur la partie bâbord du bateau les embruns apportés par un fort vent d'ouest. Ce faisant, je hélais l'ingénieur Hōng-Nȁm qui apparemment était sujet à des insomnies, car il était à peine 5 heures du matin.

- Vous venez également prendre l'air sur le pont ? criai-je en sa direction.

- Ce n'est pas facile de dormir avec ce mauvais temps ! répondit-il en se rapprochant de moi. Le bateau n'arrête pas de bouger...

- C'est le passage du cap Finistère... Nous venons de l'océan Indien et nous pénétrons maintenant dans l'océan Atlantique ! fis-je en haussant le son de ma voix, car le vent hurlait par intermittence à travers les coursives, faisant un raffut pas possible.

Mais cela, l'homme au teint blafard, aux longs doigts effilés et à l'allure générale plutôt chétive, devait le savoir, car il se contenta de hocher la tête sans montrer beaucoup d'empressement à poursuivre la conversation.

- Alors ? questionnai-je. Comment vous sentez-vous depuis que vous avez appris que vous allez remplacer En-Khŏ au pied levé ?

- Que vous dire, professeur ? Je n'irai pas jusqu'à sauter de joie, mais j'avoue que l'aventure n'est pas pour me déplaire !

- Une position mitigée, en quelque sorte... Bien sûr, nous prenons un certain risque, tous les trois, en participant à une telle expédition dans le passé !

La capsule "Kalipso-2"avait en effet été étudiée pour accueillir trois passagers à son bord. Et Pam avait été pressentie pour nous accompagner.

- Voyez-vous, professeur...

- Appelez-moi Ał !

- Oui... Vous et votre épouse, vous êtes des sommités dans le domaine de l'archéologie et de l'anthropologie, alors que je ne suis qu'un simple physicien, sans compétence particulière en histoire ou en sociologie...

- Mais justement, Hōng, nous avons besoin à bord d'un spécialiste, non seulement de l'appareil qui va servir à nous transporter, mais aussi des problématiques liées au voyage dans l'espace-temps ! Après le désistement d'En-Khŏ, vous étiez la personne idéale pour se joindre à nous !

- Oui, Ał, et j'en suis fier ! s'empressa d'ajouter l'ingénieur. Finalement, j'ai été très flatté d'apprendre ma nomination à ce poste.

Quelque chose sonnait faux dans ces propos, mais je n'arrivais pas à en découvrir la raison. Il faut dire aussi que, pour l'heure, toute mon attention était accaparée pour me maintenir en équilibre sur le pont, car le bateau tanguait de plus en plus fort... Je m'accrochai fermement au bastingage, tout en scrutant avec une certaine méfiance les flots écumeux, à une dizaine de mètres en contrebas.

- Bon, nous verrons bien ! m'exclamai-je en me retournant à demi vers Hōng-Nȁm.

 Celui-ci semblait également avoir du mal à rester debout. Sans doute souffrait-il aussi du mal de mer, car son teint était plus livide que d'habitude.

- Nous serons à pied d’œuvre d'ici une petite semaine, le temps d'installer tout notre matériel à proximité des ruines de l'antique cité d'Arelate... Puis nous allons procéder à plusieurs essais "à vide" de la nouvelle capsule triplace. J'aurai le temps d'aller voir l'état des fouilles sur le site archéologique, et même de donner un coup de main aux chercheurs... Si vous n'êtes pas trop occupé par les préparatifs de la capsule, vous pouvez volontiers vous joindre à nous !

- Oui, merci ! Au fait, d'où tenez-vous ce nom d'Arelate ? C'est du latin ?

- Non, la plupart des experts pensent à une origine pré-latine, ce qui ferait remonter ce vocable à des temps encore plus anciens ! En tout cas, les archéologues qui fouillent ce site depuis une dizaine d'années ont mis en évidence ce nom sur une stèle commémorative qu'ils avaient mise au jour... Et par ailleurs, on retrouve aussi une référence écrite à la ville d'Arelate dans le codex "De Bello Gallico" que l'on doit à l'écrivain et général romain Julius-Cesar.

- Ah, très bien ! Et qu'en est-il des datations ?

- Pour une majorité d'expert, les vestiges de l'amphithéâtre sont datés d'au moins deux mille ans... Quant à la forteresse qui fut apparemment bâtie longtemps après, au cours de la « Période intermédiaire », elle aurait plutôt dans les dix siècles ! Ajoutons encore les vestiges d'une ville plus récente censée avoir abrité plusieurs milliers d'habitants...

Devant la moue visiblement intéressée de Hōng-Nȁm, je poursuivis mes explications :

- Ce sont bien sûr les estimations habituelles, basées principalement sur des mesures stratigraphiques réalisées in loco et sur la comparaison des styles d'habitat. Pour ma part, "récentisme" oblige, je serais enclin à revoir ces dates sensiblement à la baisse... En tout cas, nous verrons bien ! Notre premier essai consistera à revenir une dizaine de siècles en arrière, maintenant que nous savons à peu près comment régler la capsule pour les trajets dans l'espace-temps... On verra ensuite pour ce qui est de l'avant et de l'après...

Les mouvements du bateau sur lequel nous nous trouvions s'étaient ralentis, la mer était redevenue plus calme. Désormais nous cinglions cap vers le nord, à travers l'océan Atlantique, en direction de la Méditerranée et de l'Europe ! Comme je voyais Hōng-Nȁm en train de bailler discrètement et que je ressentais également le sommeil me gagner, je lui fis signe que j'allais réintégrer ma cabine.

- Bon, je crois que je vais me coucher jusqu'à l'heure du petit déjeuner...

*
*  *

Le professeur Máš-Ëna, un savant d'origine brésilienne, était un bien curieux personnage. Au premier abord, il paraissait bourru, peu accueillant. Une barbe en collier encadrait son visage, et ses petits yeux noirs profondément enfoncés dans leurs orbites pouvaient le faire apparaître antipathique... Mais cette impression était fausse, comme je pus rapidement m'en rendre compte.
En tout cas, ce qui était marquant chez lui, c'est qu'il connaissait énormément de choses, tant en archéologie qu'en ethnologie. En outre, il parlait plusieurs langues sans accent marqué, et il était aussi un excellent meneur d'hommes !

Cela faisait maintenant une huitaine de jours que nous étions arrivés sur le site de "New Rho-Dan", au sud de la Gaule. Dans le hangar spécialement conçu à cet effet, la capsule "Kalipso-2" était désormais opérationnelle. Un premier voyage dans le passé en mode automatique, donc sans personne à bord, était d'ailleurs prévu pour l'après-midi.

J'avais été occupé toute la journée d'hier à visiter le champ de fouilles qui s'étendait sur plusieurs centaines de mètres, en contrebas dans la grande plaine alluviale. Ce dont on était sûr, c'est qu'il y avait différents niveaux stratigraphiques, correspondant à diverses périodes historiques. Dans sa globalité, le site archéologique se trouvait à proximité immédiate du fleuve Rhodanus. Une équipe de plongeurs y prospectait régulièrement depuis une barge, à la recherche d'objets antiques au fond de l'eau...

Un peu à l'écart de ce qui fut la ville d'Arelete, les fouilles avaient également permis de mettre au jour une mosaïque où l'on voyait un personnage nu tendant la main gauche vers un vase d'où sortait un serpent. A côté se trouvait une figure féminine.

Pour Máš-Ëna qui a étudié cette scène étrange, ce serait une figuration du mythe antique de Jason, un héros grec connu pour sa quête de la "Toison d'Or", sans doute un symbole d'immortalité.
En tout cas, le sol de la mosaïque reposait sur des vestiges encore plus anciens qu'il était pour le moment difficile de dater avec précision.

Mais l'heure était maintenant venue pour moi de me rendre dans le petit hangar, un peu à l'écart du chantier de fouilles, où avait été assemblée la capsule "Kalipso-2".
Les concepteurs du projet avaient choisi cet endroit en hauteur, sur une sorte de promontoire naturel à proximité du fleuve. L'avantage, c'était que c'était tout plat. L'endroit n'était pas sans rappeler les tépuys sud-américains, en beaucoup plus petit, bien sûr !
Un autre avantage était que le haut-plateau ne semblait pas avoir été reçu de constructions, au cours des siècles ou millénaires passés. C'est en tout cas ce qu'avaient montré les sondages. Cela avait son importance pour le processus de ré-matérialisation de la "Kalipso-2" au terme de chaque voyage dans le passé.

Bien sûr, même si le sommet de la butte était recouvert à notre époque d'herbes et de broussailles, sur une surface d'environ un arpent, il pouvait y avoir eu des bosquets d'arbres à l'époque antique. En cas de problème, la sonde ne se matérialiserait pas, mais reviendrait automatiquement vers le présent... C'est pourquoi l'on devait d'abord procéder à des essais en mode automatique. J'étais en train de réfléchir à tout cela quand mon téléphone mobile sonna. C'était Pam qui m'appelait. Sans doute s'étonnait-elle de ne pas me voir à proximité du hangar de la "Kalipso-2".

- Allô, où es-tu ? Je crois que Máš-Ëna et Bŏ-Nèm vont lancer l'expérience...

- Oui, j'arrive dans une vingtaine de minutes, je suis en ce moment dans le secteur de la mosaïque !

En fait, il fallait d'abord que je marche quelques centaines de mètres dans une zone de toundra boueuse, puis que je monte jusqu'au sommet du promontoire en empruntant le sentier qui avait été façonné par les nombreuses allées et venues des chercheurs et techniciens, depuis quelques mois déjà... Légèrement essoufflé, je parvins à proximité de l'endroit où se trouvait le hangar de la "Kalipso-2". Et à ma grande stupéfaction, celui-ci était vide.

 

- CHAPITRE VIII -

 

Vers un millier d'années dans le passé, la végétation était dense et touffue sur la grande butte qui s'élevait à proximité d'Arelete.
Certains arbustes qui bordaient le sentier avaient des épines, et il fallait se méfier de ne pas y accrocher les tuniques. Une multitude de fleurs de toutes les couleurs s'offraient au regard.
L'atmosphère était bon enfant. Il faisait beau, même chaud, et des cris joyeux fusaient parmi les jeunes filles rassemblées autour de Malthus, un bel homme d'une vingtaine d'années, grand de taille, aux cheveux châtains et au teint légèrement basané, qui ne reniait pas son ascendance grecque !

Après une dizaine de minutes de progression le long du sentier escarpé, le petit groupe s'approchait du sommet. Les jeunes gens étaient maintenant à environ un demi-mille de la cité d'Arélate que l'on apercevait entourée de ses remparts. Une immense plaine littorale en partie marécageuse s'étendait de l'autre côté en direction de la mer. Arélate était d'ailleurs connue comme étant la "ville des marais"...

On entendait les cris rauques des corbeaux, ainsi qu'au loin les aboiements de quelques chiens. Malthus Theresias était ce qu'on appelait un "magos"ou magicien... La divination relevait également de son domaine de compétence. Néanmoins, le jeune homme ne dépendait pas des autorités du Temple. Sa tâche au quotidien consistait à rechercher des indices sur la présence d'esprits décharnés, et à résoudre les énigmes qu'on lui posait. Dans ses attributions, il y avait aussi l'étude de l'histoire des Gaules, avant l'arrivée des Romains et l'établissement des premiers rois francs dans la grande cité de Pār-Isis, bien plus au nord.

Sa charge et sa fonction étaient plus ou moins héréditaires – ou plutôt, valait-il mieux dire, dévolues aux personnes de sa lignée... Il faut dire aussi qu'une bonne partie de la population d'Arélate était d'origine hellène ! Le devin n'était pas seulement un médiateur dans l'univers religieux local, mais aussi un conseiller et un passeur d'âmes. Il contribuait à organiser la vie sociale dans la société arélatienne.
Dans l'Antiquité, de de nombreuses techniques divinatoires existaient. Elles ne consistaient pas seulement en l'étude du vol ou du cri des oiseaux. Le magos devait interpréter les signes de différentes natures que lui faisaient parvenir les divinités...

Un peu plus bas sur le sentier, Malthus avait cru déceler un indice : ainsi, le souffle du vent d'ouest avait fait tomber la troisième feuille d'un arbuste à trois pas de lui sur sa droite, alors que le groupe progressait en direction du promontoire ! Cela pouvait être compris comme la manifestation d'une entité invisible... Le savoir divinatoire se basait ainsi sur l'interprétation de signes. Le magos était un opérateur du divin. Il savait aussi préparer des "pharmaka", ou mixtures bien particulières, faites à base de plantes qu'il faisait venir tout spécialement d'Orient !

Philippe-Auguste était en ce temps-là le roi des Francs, un peuple germanophone au nord du pays... Il avait également le titre d'Empereur de toutes les Gaules, même si cette distinction était plutôt honorifique. Malthus avait quelques soucis. A Romā, au centre de la botte italienne, le pouvoir en place avait largement condamné la magie – et le pouvoir des mages dans l'ensemble de l'Empire romain. Malgré tout, la pluralité confessionnelle était telle que différentes pratiques religieuses pouvaient coexister chez un même individu ! C'était le cas aussi de la plupart des habitants d'Arelete. En longue procession, le petit groupe s'approchait du haut du promontoire.

Ὑπὸ τὴν σὴν εὐσπλαγχνίαν καταφεύγομεν Θεοτὸκε· τὰς ἡμῶν ἱκεσίας μὴ παρ-
ίδῃς ἐν περιστάσει ἀλλ᾽ ἐκ κινδύνου λύτρωσαι ἡμᾶς μόνη ἁγνὴ μόνη εὐλογημένη

["Sous ta miséricorde nous nous réfugions, Mère de Dieu ! Nos prières, ne les méprise pas dans les nécessités, mais du danger délivre-nous, seule pure, seule bénie"]

Après cette prière à la déesse Isis, Malthus monta les trois marches qui lui permettaient d'accéder au plateau. Ce faisant, il égrenait quelques formules magiques en grec. Elles n'étaient guère comprises des jeunes femmes qui l'entouraient, car ces dernières s'exprimaient plutôt en occitan, la langue vernaculaire de cette partie de la Gaule. D'autres groupes ethniques dans la région s'exprimaient aussi en vascon, ou encore en araméen. Quant au latin, il ne servait guère que dans les rapports épistolaires avec les autres parties de l'Empire, et notamment avec la capitale historique, Romā...    Sur la butte, l'endroit où ils arrivaient était sacré, même si aucun monument visible, ni stèle, n'indiquait cette fonction.

- De combien de temps allons-nous disposer pour tout préparer, ô magos ? fit l'une des jeunes filles en mêlant habilement l'occitan au grec.

Sans répondre, Malthus la prit dans ses bras et déposa un long baiser sur ses lèvres, sous le regard attendri de ses compagnes.
Cela paraissait normal à tous... Ce qui l'était moins, c'était le souffle violent qui se manifesta brusquement sur le dôme herbeux du monticule !

- Une bourrasque ! cria Malthus. Sans doute est-ce un signal des dieux... Mais portons d'abord cette coupe à nos lèvres, ô Moïra, ma dulcinée !

- Oh !... C'est trop fort ! s'étrangla presque la jeune femme en buvant une longue rasade de vin aromatisé.

- Ça alors, regardez !

Cela ressemblait à une masse tourbillonnante de terre, de poussière et de débris végétaux. Un véritable maelström venait de se lever à quelques mètres d'eux, accompagné de nuées fantomatiques.
Apeurés, tous les participants à la fête se précipitèrent vers les bosquets de chênes-verts, à droite, malgré les ronces qui formaient par endroits des amas compacts qu'il fallait contourner. Dans leur précipitation, plusieurs jeunes filles se blessèrent. Malthus, qui avait d'abord suivi le mouvement, se retourna, mais il ne vit rien de particulier sur le monticule. Il héla ses compagnes.

- Revenez, revenez !

- Tu ne préfères pas qu'on attende un peu ?

- Hum ! grogna-t-il. Allons voir sur place, les fantômes n'agissent habituellement pas ainsi...

*
*   * 

Une fois arrivé au sommet du promontoire, je m'empressai d'aller rejoindre Pam que je voyais en grande discussion avec plusieurs techniciens. De dos, je reconnaissais le professeur Máš-Ëna qui était en train de manipuler un boîtier de commande sur un trépied. A côté de lui, se tenait l'ingénieur Sōn-Kră, aisément reconnaissable à son opulente chevelure rousse, ainsi que Bŏ-Nèm, le savant australien concepteur principal de la "Kalipso", aux cheveux noirs crépus et grisonnants – comme les miens !

- Excusez mon retard, fis-je en saluant tout le monde.

- La capsule "Kalypso-2" a déjà été envoyée vers le passé ! me fit savoir mon épouse d'un ton légèrement réprobateur.

Comme si je ne l'avais pas remarqué... Je lui répondis par une œillade moqueuse sans dire un mot.

- Tu n'es pas le seul à manquer, poursuivit-elle. Hōng-Nȁm est introuvable également. Où peut-il se trouver en ce moment ?

De toute façon, tout le monde dans l'équipe était joignable par un système de téléphonie mobile. J'allais rétorquer que c'était la faute à Máš-Ëna qui avait lancé l'expérimentation plus tôt que prévu, quand je vis arriver Hōng-Nȁm de l'autre côté du tertre. Lui aussi ne put que constater que la capsule était déjà partie... Il vint vers nous en bredouillant quelques mots d'excuse, comme je l'avais fait deux minutes auparavant.

- L'essentiel, c'est d'être là quand elle va revenir ! s'esclaffa l'ingénieur sur un ton plutôt décontracté.

En ce sens, il n'avait pas tort, car il avait passé toute la matinée à préparer les pièces électroniques de la capsule, laissant aux techniciens le soin de procéder au lancement proprement dit. En tout état de cause, la procédure de départ était quasiment automatique.

- J'étais allé me promener un peu sur les berges du fleuve Rhodanum, fit-il en s'adressant à moi. Cela n'a pas été toujours très facile, car de l'autre côté du monticule, il n'y a pas de sentier...

Joignant le geste à la parole, il nous montra ses souliers couverts de boue.

- J'ai failli m'étaler plusieurs fois par terre... Ah, oui ! J'ai trouvé ça également...

Il sortit de son sac à dos ce qui ressemblait à une pierre plate, d'environ 25 cm de long sur 15 cm de large. Mais le plus étonnant, c'est qu'on pouvait voir distinctement des roues dentées ou des engrenages, incrustés dans la masse pierreuse ! Je voulus m'en saisir.

- Attention, c'est assez lourd ! crut-il bon de m'avertir.

Pendant près d'une minute, je manipulai la relique avec précaution. Affichant une curiosité non feinte, je la retournai en tous sens, l'examinant sous différents angles.

- En fait, le châssis devait être en bois, à l'origine, mais l'ensemble est comme pétrifié... C'est sans doute assez ancien !

En tout cas, les engrenages indiquaient qu'il s'agissait d'un mécanisme d'horlogerie, ou de quelque chose de similaire... Cela pouvait étonner quelqu'un de non averti comme Hōng-Nȁm, mais mes investigations antérieures ont montré qu'aux temps de l'Empire romain le niveau technologique était nettement plus avancé que ce qu'on avait pu penser précédemment. Mais pour le moment, l'intérêt était ailleurs. Je voyais Pam, à une dizaine de mètres, me faire de grands signes.

- La capsule devrait bientôt revenir ! criait-elle.

- Nous irons plus tard ensemble à l'endroit où vous avez trouvé cet objet, fis-je encore à l'attention de Hōng-Nȁm.

Puis je me dépêchai de rejoindre mon épouse et les autres membres de l'équipe technique.

 

- CHAPITRE IX -

 

A une dizaine de siècles de là, le petit groupe de jeunes gens s'était reconstitué en haut du sentier qui menait vers la plaine.
Ne voulant en rien laisser paraître qu'il avait été lui-même effrayé, Malthus serina à haute voix ses compagnes qui s'apprêtaient à redescendre, leur enjoignant de revenir...

Rien d'anormal n'était visible sur la partie herbeuse du promontoire, et pourtant il y a forcément eu quelque chose !
Le mage grec essaya de se remémorer quelque chose de similaire, quelque chose qu'il avait lu dans ses grimoires, mais rien ne lui venait à l'esprit.
Sans doute s'était-il agi d'un acte de communication de la part d'entités du monde invisible ? Mais si c'était le cas, qu'ont-elles voulu lui signifier ?

- Restons sur nos gardes ! Faisons d'abord lentement le tour...

Malthus montra aux jeunes femmes que de petits cailloux avaient été projetés çà et là par le souffle... On les voyait distinctement sur la terre ocre. Il se baissa pour en ramasser quelques-uns avant de les glisser dans le sac en peau de chèvre qu'il portait en bandoulière.

- Je les apporterai au magister pour lui demander ce qu'il en pense !

L'herbe semblait également avoir roussi. Intriguée, la fille qui s'appelait Moïra entraîna le magos un peu à l'écart pour discuter de la situation. Soudain, il y eut comme le bruit d'une jarre de vin pétillant que l'on débouche, mais en beaucoup plus fort... De la poussière et des morceaux d'herbe furent à nouveau projetés vers l'extérieur, avant de s'entasser en petits tas concentriques.
Ébahie, l'une des jeunes femmes montra alors sur le sol des empreintes rondes, bien dessinées, formant une sorte de figure à quatre côtés égaux, dont la diagonale devait faire une dizaine de coudées romaines.

- Qu'en penses-tu, Malthus ?

- Je n'ai jamais rien vu de pareil, admit ce dernier.

Le magos se pencha, observant attentivement les traces au sol. Puis il se releva, fronça les sourcils, perdu dans ses réflexions... En tout cas, ce n'étaient pas des empreintes d'animaux.

- Cela ne doit pas nous empêcher de faire ripaille... fit-il en se forçant à sourire.

Les jeunes femmes qui étaient restées un peu en retrait se mirent à sortir de leurs paniers des plats à l'aspect succulent, comme des légumes parfumés à la sauce de poisson, et pour le dessert, des gâteaux au poivre !

- Sans oublier nos salades assaisonnées à l'huile d'olive... fit l'une d'elles. Nous ne sommes pas comme les Parisii qui ne connaissent que la graisse d'oie !

- Ni comme les Arvernes, qui agrémentent tous leurs plats de lard de cochon ! fit encore une troisième.

- Nous à Arelete, savons ce que manger veut dire, surtout quand nous devons prendre soin de notre vénéré magos !

- Ah! fit-il. Très drôle.

- Mais assez approprié, mon cher...

 Lentement la jeune femme, une blonde sculpturale, s'avança vers Malthus, déposant comme offrande un plat de poissons à ses pieds. Puis elle se releva, s'inclina, tourna les talons et s'éloigna.

*
*   *

L'ingénieur Păt-Lǿng avait les yeux rivés sur son détecteur de masse, un appareil sophistiqué qui mesurait les fluctuations de matière en provenance de l'espace-temps. Ainsi, il pouvait estimer à quelques secondes près le moment où la capsule "Kalipso-2" allait se matérialiser.

- Tout paraît normal, fit-il. Le guidage fonctionne comme prévu...

- Là voilà, s'écria Pam en applaudissant des deux mains.

- Soyons prudents ! fit encore le professeur Máš-Ëna, en sa qualité de chef de la base "New Rho-Dan". Mesurons d'abord la radioactivité ambiante !

Ce qui fut fait. Le sas s'ouvrit sans encombre quand l'un des techniciens actionna la télécommande. L'air s'engouffra en sifflant dans l'habitacle où l'on avait partiellement fait le vide.
L'ingénieur Bŏ-Nèm fit lentement le tour de la capsule, hochant la tête d'un air satisfait.

- Tout paraît normal, assura-t-il. L'appareil a bien résisté aux turbulences de l'espace-temps. Mais cela, les essais précédents en Australie l'avaient déjà montré...

 Après avoir jeté un bref regard à l'intérieur de la capsule, j'inspectai aussi la partie saillante à l'avant, ce que l'on pouvait qualifier d'étrave.
J'éprouvais quand même un sentiment bizarre à l'idée de partir dans les prochains jours pour un voyage trans-temporel à bord de pareil engin... Normalement, on devait encore procéder à un essai "à vide", le lendemain.

- Par rapport à la première "Kalipso", il n'y a que les dimensions – légèrement supérieures – qui changent ! commentai-je.

- Oui, et la structure de l'étrave a été renforcée...

L'engin ressemblait davantage à un petit sous-marin que l'on aurait équipé d'un train d'atterrissage qu'aux sondes spatiales qui s'étaient posées sur la Lune ou sur la planète Mars !
Je sentis mon corps secoué par un bref frisson, mais sans doute était-ce dû au vent plutôt frais qui venait de se lever.
Me souvenant que le professeur Máš-Ëna, malgré ses origines brésiliennes, avait participé au programme sud-africain d'exploration lunaire, je lui posai la question :

- Ce qui paraît bizarre, c'est que nous nous apprêtons à voyager à nouveau dans le temps, alors que nous n'avons jamais envoyé de missions habitées vers la Lune...

- La contradiction n'est qu'apparente, me répondit-il. Pour l'instant, les responsables politiques ne voient pas l'intérêt d'aller déposer des gens dans un endroit où ils ne peuvent survivre qu'à l'aide d'un lourd équipement, alors que des sondes automatiques font très bien le même travail de prospection géologique et cosmologique... Et pour beaucoup moins cher ! En tout cas, les ingénieurs australiens qui ont conçu la "Kalipso" se sont inspirés de mes sondes lunaires, c'est sûr !

J'allais rétorquer que beaucoup de scientifiques – et d'hommes politiques – n'avaient sans doute pas grande envie d'envoyer des astronautes sur notre satellite naturel, car ils redoutaient de retrouver en certains endroits les traces d'installations humaines antérieures...
Mais au même moment, deux techniciens se présentèrent au rapport. Ils étaient venus récupérer le dispositif vidéo qui avait servi à filmer depuis l'habitacle, au cours des quelques minutes où la capsule avait été dans le passé. Tout semblait avoir très bien fonctionné.

Restait encore à définir la date précise de l'immersion temporelle. Les scientifiques chargés de la navigation l'estimait autour de 1000 ans, ce qui devait donc correspondre à l'époque gallo-romaine.
Le choix de cette période n'était pas anodin, et j'avais longtemps bataillé pour qu'il en fût ainsi. Pour un historien ou un archéologue, l'intérêt résidait bien sûr dans la proximité avec le début de l'ère AD : l'an zéro de notre chronologie dans le calendrier des « Terres du Sud ».  Cette ère AD (pour anno domini) prévalait chez une majorité de nations. Il n'y avait guère que quelques groupement sectaires, comme les Hollybies, qui utilisaient une chronologie plus longue. Pas moins de 2557 années se seraient ainsi écoulées depuis la naissance d'un certain Divus...

Pour ma part, je pensais que l'avantage d'une chronologie "longue" était surtout de procurer une plus grande légitimité à l'élite politico-religieuse – qui ne manquait pas de s'y référer, si besoin était – pour mieux asseoir leur pouvoir, car cela leur conférait l'avantage d'une grande "ancienneté" historique... Mais ce qui était surtout intéressant pour moi, c'était que cette ère des "Hollybies" se recoupait parfaitement avec l'ère romaine AUC [N.d.A: Ab Urbe Condita, ou "depuis la fondation de la ville", sous-entendu de Rome].

- Ainsi qu'avec celle qui semblait avoir prévalu à l'époque de "Joe"... songeais-je.

Était-ce là l'effet du hasard ? Mais la voix du Dr Máš-Ëna me fit revenir à la réalité du moment.   

- Voyons, voyons... Branchons vite la caméra sur le transpondeur numérique... Peut-être allons-nous avoir quelques vues intéressantes ?

- Cela nous permettra aussi de conserver toutes les données, en cas de problème majeur sur le dispositif ! commenta l'un des techniciens.

- Espérons que l'on verra vraiment quelque chose ! fit encore Pam qui s'était jointe au petit groupe.

- Nous allons bientôt le savoir, réaffirma le chef de la base. Je mets en route le petit écran qui va nous permettre de visionner la scène, même si les conditions ne sont pas excellentes, ici sur le promontoire !

- Rentrons dans le hangar, nous verrons mieux ! proposai-je.

Le petit groupe se pressa autour du minuscule écran. Après quelques décrochages d'images où l'on voyait surtout des lignes brisées, le ciel bleu et quelques nuages, un paysage arboré apparut.
Ce fut salué par les hourras des personnes présentes.

- C'est pris sous cet angle ! indiquai-je en montrant le côté qui correspondait au nord. Est-il possible d'élargir le champ de vision ?

Hōng-Nȁm qui connaissait bien le système procéda à quelques réglages. Ce qu'on vit alors était saisissant.

- Il y a des gens tout autour ! s'esclaffa Pam, très émue.

- On ne voit pas grand chose, déplorai-je.

- Il va sans doute falloir attendre l'amélioration des images numériques grâce au matériel plus sophistiqué dont nous disposons à la base de New Rho-Dan... confirma Máš-Ëna.

- En tout cas, remarqua Hōng-Nȁm, l'endroit était fréquenté à cette époque !

- Sans doute des gens venus de la ville en contre-bas, ajoutai-je.

- On dirait qu'ils ont peur de la capsule ? observa Pam.

- Elle était invisible à leurs yeux, mais peut-être ont-ils senti le souffle quand elle s'est matérialisée ? insinuai-je.

- On va visionner cela tranquillement au camp de base ! préconisa le Dr Bŏ-Nèm. De toute façon, il nous faut rentrer maintenant...

Les techniciens et leurs assistants commencèrent à ranger le matériel, laissant un membre de l'équipe de sécurité en faction devant la capsule. Certes, personne n'habitait dans les parages, mais on ne saurait être trop prudent... Je pris un lourd sac à dos rempli d'instruments de mesure avant de suivre mes compagnons dans leur descente vers la plaine alluviale et le camp de base, à environ un kilomètre de là.

 

- CHAPITRE X -

 

Le lendemain matin, la capsule "Kalipso-2" était repartie dans le passé, et les images ainsi obtenues avaient permis de reconstituer l'environnement du haut-plateau. Cette fois-ci, il n'y avait eu âme qui vive sur le promontoire.

Je repensais aux images de la veille. Améliorées à l'aide d'un logiciel approprié, elles avaient finalement livré beaucoup de détails. On voyait ainsi ce qui ressemblait à une sorte de procession religieuse, menée par un éphèbe en toge blanche. Suivaient de nombreuses jeunes femmes, également vêtues de blanc. Elles avaient des fleurs et des paniers à la main. On entendait quelques chants, mais la qualité sonore était médiocre car on entendait surtout le vent souffler... Le professeur Máš-Ëna pensait avoir reconnu une langue latine, mais ce n'était pas du latin, ni du grec d'ailleurs. Peut-être un idiome local ?

- Al prep de tu, al prep de tu... Qu'aymi tas flous, toun cel, toun soulel d'or ! 

En tout cas, je m'étais préparé à cette incursion dans le passé en me perfectionnant, plusieurs mois durant, en latin et en grec. Normalement, cela devait suffire pour communiquer avec les "autochtones" du temps passé, même s'ils utilisaient entre eux une langue différente. Les inscriptions qui venaient de cette époque étaient surtout rédigées en latin, sans doute la langue véhiculaire dans le sud de la Gaule, celle que tout le monde connaissait...

Voici une petite heure, j'avais accompagné Hōng-Nȁm à l'emplacement au bord du fleuve Rhodanum, où il avait découvert la veille ce qui semblait être une antique pièce d'horlogerie. Nous n'avions rien trouvé de semblable, mais depuis la rive, il m'a semblé voir au fond de l'eau quelque chose qui pouvait être un fragment de statue en marbre, peut-être un buste ? J'avais fait part de cette découverte à Máš-Ëna qui avait promis de dépêcher une équipe sur place...

Quant à Bŏ-Nèm, le chef du staff technique à New Rho-Dan, il était davantage préoccupé par les préparatifs du prochain voyage trans-temporel. Après s'être emparé d'une clé magnétique, il s'était mis en devoir de démonter le clavier de commandes, vérifiant les connexions les unes après les autres. Nous le rejoignîmes à l'intérieur de la capsule.

- On ne va pas toucher aux réglages, mais comme l'endroit en haut du promontoire paraît assez fréquenté, on essayera plutôt d'y arriver au petit matin, c'est-à-dire vers 6 heures locales...

- Il va encore falloir se lever aux aurores, fis-je d'un air faussement navré.

- En cas de panne, serions-nous bloqués à cette époque ? s'enquit Pam qui s'était rapprochée des deux hommes.

- Il y a peu de chance que cela arrive... La capsule dispose de deux moteurs gravitationnels autonomes, et un seul suffit à assurer un bon fonctionnement du "fouisseur" à travers l'espace-temps !

- Vous nous rassurez, docteur Bŏ ! fit-elle.

Celui-ci nous indiqua encore un cadran gradué, au-dessus d'un petit écran.

- C'est par le truchement de cet appareil que vous saurez tout sur la composition de l'atmosphère, ainsi que sur une éventuelle radioactivité... Sait-on jamais ?

Un petit sourire était apparu sur les lèvres de Bŏ-Nèm, qui semblait fier de nous montrer son dernier gadget technique.

- Et pour ce qui est du petit écran ci-dessous, c'est une innovation que nous allons tester lors de notre prochaine mission !

- Cela n'existait pas sur la première capsule Kalipso, me semble-t-il ?

Le chef-ingénieur hocha longuement la tête.

- Cet écran digital devrait vous permettre de rester en contact visuel avec nous, en plus des oreillettes dont vous disposerez, tant que vous serez à l'intérieur la capsule, bien sûr !

- Oui, demain matin, pour le premier essai, nous resterons à l'intérieur, le temps de régler quelques paramètres. Nous en saurons peut-être plus sur l'époque que nous nous apprêtons à visiter ! précisa Pam.

- Si vous le désirez, vous pourrez sortir quelques instants... N'oubliez pas que, ce faisant, vous deviendrez visibles à d'éventuels observateurs !

C'est alors que j'intervins en faisant signe à Pam :

- Eh bien, nous réfléchirons à tout cela après une bonne nuit de sommeil !

Et puis, pourquoi ne pas l'avouer...? J'avais très envie de rester un peu seul auprès de ma délicieuse épouse, sans avoir à me lancer dans de grandes discussions historiques avec mes doctes collègues !    Mais cela, c'était du domaine de la sphère privée...

 

- CHAPITRE XI -

 

Le réveil fut difficile. Dehors il faisait encore nuit noire. Ce n'est pas au son du clairon que l'on nous réveilla, mais ce furent les sonneries de multiples téléphones portables qui firent un raffut terrible, car bien entendu, chacun avait pris soin de programmer la fonction "alarme" de son appareil personnel !

Après un petit déjeuner pris en commun où nous fîmes honneur aux tartiflettes et aux flocons de maïs, nous entamèrent aux aurores la montée de la butte où nous attendait la capsule "Kalipso-2".
Le Dr Bŏ-Nèm, assisté de ses techniciens, manipulait avec une dextérité étonnante les divers mécanismes des sélecteurs temporels et topographiques sur le pupitre de commande.

- Nous procédons aux mêmes réglages que la veille et l'avant-veille, fit-il. Dans quelques minutes, vous allez pouvoir prendre place dans la carlingue !

Nous prîmes tout notre temps pour enfiler les combinaisons ignifugées, non sans éprouver une légère appréhension. Sans nous avoir concertés, nous prenions tous les trois un malin plaisir à faire durer la phase d'habillage... comme si cela nous permettait de gagner un peu de temps !
Une fois que nous fûmes installés, Pam, Hōng-Nȁm et moi, les techniciens sous la direction de Bŏ-Nèm et de Sōn-Kră nous firent signe d'enclencher le count-down informel. En fait, tout allait désormais se dérouler de façon automatique...

Pam et Hōng, les deux novices, n'en menaient pas large ! Quant à moi, le vieux briscard, je faisais semblant d'en imposer, mais en fait, une boule nerveuse me bloquait le haut de la gorge, et j'étais tout aussi mal à l'aise que mes compagnons, même si je n'en laissais rien paraître...

D'un œil quasi indifférent, je regardai les chiffres défiler sur un écran dans l'étroit habitacle, tandis qu'à l'extérieur les techniciens nous faisaient quelques signes d'encouragement. Pour des raisons de sécurité, ils reculèrent à une dizaine de mètres de la capsule.

Puis il y eut comme un choc, Pam ne put s'empêcher de pousser un petit cri. Les structures métalliques se mirent à vibrer. A l'extérieur, la clarté du jour naissant fut remplacée par un noir tenace. Des languettes de plasma rougeoyant léchaient les parois et les hublots de la "Kalipso-2".

Aucun d'entre nous ne dit un mot pendant cette phase où la capsule traversait l'espace-temps, même si l'engin faisait souvent de violentes embardées qui nous projetaient d'un côté à l'autre.
Heureusement, nous étions bien harnachés, et nos têtes coincées dans les appuie-têtes, comme sur un siège de dentiste. Les concepteurs du programme avaient bien fait les choses...

Au bout de quelques minutes qui parurent être des heures, les vibrations cessèrent, et une lumière plutôt vive éclaira l'intérieur de la capsule. Nous eûmes l'impression de chuter vers le bas, sensation renforcée par le bruit des rétro-fusées qui étaient entrées en action. L'engin s'adaptait à la topographie du lieu – qui n'était pas tout à fait la même que celle que nous connaissions au temps présent. Mais tout avait été programmé par l'ordinateur de bord qui n'en était pas à son premier voyage sur le site... Il n'y avait pas lieu de s'inquiéter. D'ailleurs, le calme revint vite, et nous pûmes bientôt voir le paysage environnant, conforme à ce que nous savions des prises de vue en mode automatique.

- Nous voici arrivés, fis-je.

- Comme c'est beau ! fit Pam, qui était la plus proche du hublot de droite.

Elle avait une vue imprenable sur la plaine alluviale, baignant dans la brume matinale. Quant à moi, je voyais surtout, droit devant moi, de magnifiques chênes-verts, et me tournant un peu en arrière, je devinais au loin les formes de la ville antique, à l'abri de massifs remparts.

- Si on faisait entrer un peu d'air frais dans cette boîte de conserve... ? lançai-je d'un ton jovial.

- Je m'en charge, dit Hōng-Nȁm qui était resté silencieux jusque là.

En quelques secondes, ce fut chose faite, après vérification des conditions locales à l'aide du petit cadran installé par Bŏ-Nèm. Un système aspirait directement l'air de l'extérieur. Pam éternua plusieurs fois. Il y avait comme un fort parfum de lavande, mêlé à un arôme épicé qui pouvait être de l'anis. Des gazouillis d'oiseaux se faisaient également entendre de l'extérieur. L'ambiance était véritablement campagnarde.

- En tout cas, c'est plus joli qu'à notre époque ! remarqua Pam en affichant un large sourire. Cela donne vraiment envie de sortir !

Des bêlements nous avertirent qu'il y avait des chèvres dans le voisinage. Effectivement, je vis plusieurs de ces animaux se déplacer dans l'herbe plutôt courte du monticule en direction de la capsule – qu'elles ne voyaient probablement pas. La décision de sortir ou de ne pas sortir au cours de cette mission m'incombait. Je décidai d'attendre encore un peu, observant du coin de l’œil l'une des chèvres qui s'en prenait au lierre qui poussait à même le tronc des chênes les plus proches de nous, à une dizaine de mètres de distance.

- Pas d'humains à proximité... D'après la position du soleil à l'horizon, il est encore très tôt dans la matinée.

- Je pense qu'il n'y a pas de danger à sortir ! répondit Hōng-Nȁm à mon interrogation muette.

- Peut-être devrions-nous d'abord tenter de contacter Máš-Ëna ? insinua Pam.

- Oui, excellente idée, comme cela nous pourrons en même temps tester la fiabilité de ce nouveau matériel ! répondis-je.

Je laissai mon compagnon à ma gauche faire le nécessaire. L'écran s'alluma, et le visage jovial de l'archéologue en chef apparut. On pouvait distinctement comprendre ce qu'il disait, même s'il y avait un léger décalage entre l'image et le son.

- Tout s'est bien passé ? demanda-t-il ?

- Oui, assura Hōng-Nȁm. Tous les paramètres sont bons. Nous n'avons presque pas été secoués pendant la traversée de l'espace-temps...

- En tout cas, complétai-je, rien de comparable avec ce qui nous était arrivé à moi et En-Khŏ, la dernière fois en Australie !

- Comme quoi, cela peut dépendre de conditions locales à l'intérieur du vortex trans-temporel...

- Ou d'une meilleure stabilisation de la capsule, car les ingénieurs de la base de Rho-Dan ont particulièrement étudié ce point-ci ! précisa encore Hōng-Nȁm.

- Puisque tout va bien, nous allons sortir quelques instants de la capsule, fis-je. A part quelques chèvres, il n'y a rien à signaler.

- D'accord, ajouta encore Máš-Ëna. Rappelez-moi d'ici une dizaine de minutes quand vous aurez réintégré l'habitacle.

Nous sortîmes donc dans l'ordre établi par le protocole, c'est-à-dire d'abord moi, puis Pam, et l'ingénieur de bord en dernier.
Après avoir foulé l'herbe courte du promontoire, je humai avec satisfaction cet air antique que juste une petite brise venait troubler.

Les chèvres nous virent, car elles eurent un moment de stupeur, et reculèrent sans trop se presser en direction des endroits plus broussailleux, où il y avait de grands bosquets de chênes-verts. Elles disparurent bientôt à nos yeux sans prêter attention à la "Kalipso-2". C'était en tout cas une confirmation que la capsule elle-même n'était pas visible depuis l'extérieur, pas même des chèvres... Et personne ne pouvait nous voir tant que nous étions à l'intérieur.

Mais maintenant, des observateurs humains pouvaient nous repérer... J'avançai d'une vingtaine de mètres, laissant mes compagnons en retrait. La zone herbeuse s'étendait jusqu'au bord du promontoire.  « Cela ferait une belle aire de pique-nique », pensais-je.
Puis il y avait trois marches taillées dans la roche qui menaient vers un petit sentier à flanc de falaise. Et à environ un demi-mille de là, on distinguait très bien les premières maisons et les remparts de la ville d'Arelete.

C'est alors que je les vis...
A une cinquantaine de mètres en contrebas, il y avait un groupe d'hommes et de femmes. Jusqu'à présent, je ne les avais pas aperçus, car ils étaient cachés par un surplomb de la falaise.
Au même moment, ils durent me voir. J'avais depuis longtemps enclenché la petite caméra fixée à mon casque, et je restai quelques instants bien visible sur le promontoire, juste pour enregistrer cet épisode.

Ils marchaient à la queue leu leu, formant un cortège silencieux. En tête, un homme un peu plus grand que les autres avait endossé une grossière cuirasse de cuir. Je vis qu'il portait une courte épée à large lame, luisant comme de l'or sous le soleil matinal.

Quelques regards étonnés commençaient à se lever dans ma direction. Certes, ils devaient être étonnés de voir un homme au visage noir, coiffé d'un casque blanc et vêtu d'une combinaison moulante de même couleur !
Je choisissais de revenir lentement en arrière Ce n'est pas lors de cette courte mission que nous voulions prendre contact avec la population...

Une fois arrivé près de mes compagnons, je leur dis :

- Il y a du monde sur le sentier en bas ! On m'a vu. Je pense que nous devrions rentrer dans la capsule... Nous aurons tout le loisir d'établir un contact la prochaine fois !

- Ce que nous pouvons faire, proposa Pam, c'est de rester dans la capsule et d'observer ce qui se passe à l'extérieur... puisque nous serons invisibles à leurs yeux !

- Cela nous permettra aussi de les filmer à loisir, compléta Hōng.

- Pourquoi pas, admis-je. Nous allons en référer à Máš-Ëna.

Ce dernier, mis au courant, n'avait rien contre cette initiative. Après quelques instants, nous vîmes en effet les premiers personnages déboucher sur la butte. A leur tête se trouvait toujours le jeune homme grand – sensiblement de la même taille que moi – dans son accoutrement guerrier.

- On dirait un légionnaire romain ! fit Pam à mes côtés.

- J'ai plutôt l'impression qu'il porte un costume d'apparat, insinuai-je, et un casque d'opérette ! Son glaive ne devrait guère servir qu'à couper du fromage... Quant à ses sandales, elles ne lui permettraient pas de faire de longues marches sur les voies romaines !

C'était en effet plutôt une tenue de théâtre. Quant aux autres participants, ils étaient vêtus de toges blanches. C'étaient majoritairement des hommes d'âge mûr, mais il y avait aussi quelques femmes, certaines relativement jeunes.
Il me semblait qu'ils n'étaient pas aussi nombreux qu'au moment où je les avais vus sur le sentier en contrebas, quelques minutes auparavant. Tous marchaient maintenant en direction de la capsule, semblant chercher quelque chose ou quelqu'un – moi en l'occurrence...
Ils paraissaient en tout cas très étonnés de ne rien voir sur l'espace herbeux qui s'offrait à eux.

- En voici d'autres ! s'écria à ce moment Hōng-Nȁm, qui les voyait arriver depuis l'autre direction à travers son hublot.

- Apparemment, ils ont contourné la butte ! fis-je. Sans doute ont-ils regardé du côté des bosquets de chênes-verts.

 Voyant que Máš-Ëna était toujours en ligne et qu'il observait peut-être la progression de ces gens par le truchement de caméras, je lui posai la question :

- Bien sûr, ils ne risquent pas de nous voir. Mais que va-t-il se passer s'ils entrent involontairement en contact avec la structure métallique de la capsule ?

- Bon, ne tentons rien ! réagit le chef de base. Commencez la procédure de retour vers le présent... Ne posons pas à ces gens trop de problèmes métaphysiques !

- C'est en cours ! acquiesça Hōng-Nȁm. Départ dans 30 secondes !

Nous aurons tout le loisir de revenir sur le site lors du prochain essai... Avant que la capsule ne reparte, j'eus encore le temps du coin de l’œil de voir les Gallo-Romains se rassembler autour de la "Kalipso-2", mais sans approcher de trop près. S'ils ne voyaient pas la capsule, peut-être s'étonnaient-ils de voir des traces au sol ?

En tout état de cause, ils allaient bientôt percevoir le souffle du départ, quand l'air reprendra possession du volume qu'occupait la capsule. De quoi alimenter sans doute les discussions pendant de longues journées !

Pour ma part, je pensais que le mieux serait de revenir en pleine nuit. Bien sûr, il faudra aussi nous habiller de façon moins voyante. Puis nous descendrons du monticule par le sentier et nous progresserons en direction de la grande ville sans trop nous faire remarquer... Je pensais soumettre ce projet à Máš-Ëna dès que nous serions revenus à notre époque.

Au même moment, une embardée violente et le crissement des structures métalliques me signala que la "Kalipso-2" avait entamé son voyage de retour à travers l'espace-temps...

*
*   *

- Qu'est-ce que je fais encore là ? se demanda Malthus, soudain pris de doutes.

Mais en tant que magos, il avait dû accepter de se prêter au jeu... Le cortège devait commémorer l'arrivée dans la ville d'Arelete d'un chef romain et de ses légions.
Cela remontait à quelque temps déjà, mais le souvenir de "Divus Julius" était resté toujours présent dans la mémoire des habitants de la cité et des environs.

Le plus dur avait été de se lever bien avant l'aube, au chant du premier coq. Puis il avait fallu se rendre jusqu'au pied de la butte – appelée Capitole par les locaux – où se trouvait le sanctuaire, même si aucune stèle ou monument n'en indiquait l'emplacement. Ainsi le voulait la coutume. D'après ce que racontaient certains vieux habitants d'Arelete, il y avait eu jadis en cet endroit une pierre érigée, mais elle avait un jour disparu, et n'avait plus été remplacée...

L'avant-veille, Malthus s'était déjà rendu sur les lieux en compagnie de jeunes femmes du temple d'Astarté, et il y avait vécu quelques événements étranges. Il en avait parlé à son Maître, et celui-ci lui avait alors déconseillé de revenir sur le promontoire. Mais il devait par ailleurs respecter certains impératifs calendaires liés à sa charge de magos.

A présent, il avait enfilé la tenue du général romain dont on allait célébrer la mémoire, Divus Julius. Bien sûr, ce n'était pas une véritable tenue militaire, mais une version singulièrement allégée, utilisée dans l'amphithéâtre de la cité d'Arelete pour certains rôles. Mais tout y était : la côte de maille, le casque romain qui protégeait à la fois le crâne et la nuque, le glaive et les sandales cloutées...

A côté de Malthus, deux hommes d'âge mûr se tenaient à son service. C'étaient des diacres. L'un deux qui répondait au nom de Funigus approcha une coupe de ses lèvres.

- Bois, lui intima-t-il. Bois tout, jusqu'à la lie !

Malthus goûta le breuvage. C'était du vin à la saveur douce et sucrée, dans lequel trempaient des morceaux de thym, d'ail et de ciboulette. Il s'arma de courage et avala stoïquement tout le contenu de la coupe.

- Allons-y ! fit-il en se portant en tête du cortège. Nous avons encore une cinquantaine de mètres à faire avant d'arriver sur le promontoire. Profitons que le soleil soit bas et qu'il ne fasse pas encore trop chaud !

Joignant le geste à la parole, le jeune Grec en habit de général romain poursuivit son ascension à un rythme soutenu. Il n'avait parcouru que quelques mètres quand des cris fusèrent derrière lui.

- Là-haut, regardez !

- Il y a quelqu'un...

- Qui peut-il être ? s'interrogea Funigus qui marchait en deuxième position.

Ce que Malthus voyait, c'est qu'il s'agissait d'un homme vêtu d'une sorte de combinaison moulante blanche. Mais ce qui provoqua surtout la stupeur dans le cortège, c'était la couleur noire de son visage ! Tout au moins, si l'on pouvait en juger à pareille distance, et compte tenu du fait que l'homme en question portait une sorte de casque qui lui recouvrait une bonne partie du crâne.

- Ça alors ! Ne dirait-on pas un Maure ?

Cela n'avait en soi rien d'étonnant, les populations à la peau noire étant nombreuses sur tout le pourtour méditerranéen. Et même à Arelete, plusieurs familles d'origine africaine vivaient depuis fort longtemps. Ces Noirs exerçaient des métiers ou professions très diverses. Ils étaient commerçants, soldats, écrivains publics, ou officiaient dans des cultes initiatiques venus d'Orient...
Les peuples de l'Antiquité n’avaient pas de préjugés raciaux. D'ailleurs certaines dynasties royales, au nord de la Gaule, ainsi qu'en Germanie, étaient de lignée africaine !

Ce qui en revanche étonnait, c'était sa présence sur le promontoire sacré avant l'arrivée du cortège en l'honneur de Divus Julius. Voulant en avoir le cœur net, certains des participants au cortège empruntèrent un deuxième sentier qui faisait le tour du monticule et permettait d'accéder au site par l'autre côté. Quant au magus, il poursuivit sur le chemin principal, suivi de la grande majorité des participants à la procession.

- Nous sommes presque arrivés ! fit Funigus en brandissant à bout de bras une effigie en plâtre de Divus Julius.

Malthus fut le premier à prendre pied sur le petit plateau, mais il ne vit personne. Peut-être l'homme à la peau noire s'était-il réfugié dans les arbustes ou les broussailles tout proches ? Il en aurait largement eu le temps.

Mais ce n'était pas la préoccupation majeure des hommes qui se rassemblaient maintenant sur le site. Certains avaient déployé de grandes banderoles à la gloire d'Isis, la déesse-mère.
Tout comme deux jours auparavant, Malthus se dirigea vers le centre du site, notant les mêmes traces mystérieuses, dessinant un grand quadrilatère au sol. Le sentiment qui l'habitait était celui d'une présence inconnue, comme si quelqu'un ou quelque chose observait le petit groupe ! Puis il y eut à nouveau un grand souffle, un déplacement d'air, et un bruit singulier, comme le "pop" d'une jarre que de vin pétillant l'on débouche ! Néanmoins, le magos choisit de n'en rien laisser paraître. Et devant ses coreligionnaires, il se mit à officier, récitant les rites à la mémoire du général romain que l'on honorait sous le nom de Divus Julius...

 

- CHAPITRE XII -

 

Le voyage de retour à travers l'espace-temps se déroula sans problème majeur. Hōng-Nȁm était concentré sur les instruments de bord, mais il trouva même l'occasion pendant le bref trajet de plaisanter sur l'aspect des personnages que nous avions aperçus sur le plateau, peu avant le départ de la capsule, et sur les banderoles et statuettes qu'ils exhibaient. Pour ma part, je jugeai tout cela avec le recul de l'historien. En fait, j'étais tout simplement abasourdi !

- Je ne sais pas ce que vous en pensez, insinua Pam, mais il me semble que c'était l'éphèbe de l'avant-veille sous ce déguisement de légionnaire romain !

- Ou plutôt de général, si l'on en juge d'après l'aspect du casque, rectifiai-je.

- On pourra le vérifier sur les vidéos, acquiesça l'ingénieur de bord.

Ce qui fut chose faite dès notre arrivée.
Dans la lumière matinale, j'étais allé spontanément faire le tour du promontoire, dans le but de comparer les images que j'avais conservées du site antique, avec ce que j'avais à présent sous les yeux. En fait, peu de choses avaient changé, à part la végétation – et aussi le climat...

Notamment les grands chênes-verts avaient disparu. A notre époque, la couverture végétale s'était adaptée aux températures basses, largement négatives en hiver, aux vents violents, ainsi qu'à la faible luminosité et à la courte saison estivale... Silènes, joncs et saxifrages faisaient désormais partie du paysage, accompagnés de mousses et de fougères !

Je ne résistai pas à la tentation d'aller voir au bord de la butte, où commençait le sentier, l'endroit d'où j'avais aperçu le cortège d'une cinquantaine de personnes en train de monter. A part les marches taillées dans la roche qui n'étaient plus là, il n'y avait pratiquement aucun changement... Nous accédions toujours au promontoire par le même chemin : les allées et venues des techniciens en charge du projet "Kalipso-2" avaient apparemment redessiné le sentier antique !

Au loin, cependant, il n'y avait plus l'antique cité d'Arelete entourée de ses remparts. Ce n'était plus maintenant qu'un vaste ensemble de marécages et de tourbières, où poussaient de grandes fleurs blanches et des utriculaires carnivores. En été, la région devait être également envahie de moustiques. Je songeais qu'il y avait sans doute beaucoup de ruines à découvrir sous plusieurs mètres de terre, même si de gigantesques inondations avaient dû mettre à mal le site antique, détruisant les habitations humaines et ne laissant subsister que de rares vestiges des grands monuments, comme l'amphithéâtre ou l'ovale des arènes. La venue de Máš-Ëna me tira de mes réflexions.

- C'est de plus en plus étonnant, fit-il. Comme on peut le voir sur les images vidéo, c'est bien le même personnage qui est habillé tantôt en éphèbe grec et tantôt en général romain !

- Il serait sans doute intéressant de prendre contact avec lui, lors de notre prochain voyage... intervint Pam qui s'était approchée.

Je regardai mon épouse d'un air bizarre et lançai sur le ton de la plaisanterie.

- Oui, il n'y aura qu'à tendre le micro ! Comment comptes-tu t'y prendre ?

Elle ne répondit pas à ma question, mais me montra une photographie qu'elle venait d'extraire de l'imprimante reliée à l'ordinateur de la capsule.

- Ici, tu vois notre bonhomme quand il s'approche de la capsule. Que tient-il dans la main, au sommet d'une longue tige ?

Bien sûr, je me souvenais de la scène que nous avions vécu "en direct", il y a une trentaine de minutes à peine – alors qu'elle s'était déroulée voici près de mille ans !

- Oui, c'est une sorte d'effigie, sans doute en plâtre, car elle n'est sûrement pas lourde pour être brandie ainsi à bout de bras !

- Quel peut être le lien entre cette représentation d'idole, l'uniforme de général romain, et... l'endroit où nous nous trouvons ? demanda non sans raison le professeur Máš-Ëna.

- Ma foi, fis-je... Ça m'a tout l'air d'être une procession religieuse, donc un cortège de fidèles lors de l'accomplissement d'un acte rituel, sous la direction d'un officiant, en l'occurrence : notre éphèbe grec de l'avant-veille !

- Oui, mais en mémoire de qui ou de quoi ? s'enquit Pam. 

- Sans doute s'agit-il de requêtes destinées à attirer la bénédiction divine et à assurer des récoltes prospères. Car n'oublions pas le contexte éminemment agricole de cette région du sud de la Gaule ! expliquai-je.         

Et en regardant d'un peu plus près la photographie, je remarquai un autre détail intéressant.

- L'un des gars dans le cortège agite également une bannière de procession. On peut y voir ce qui ressemble fort à une figuration d'Isis, la déesse-mère !

- Mais tu as tout à fait raison ! fit Pam qui m'avait repris la photographie des mains.

- De plus en plus intéressant... s'enquit Bŏ-Nèm qui s'était joint au petit groupe après avoir procédé aux vérifications habituelles sur la capsule trans-temporelle.

Et il ajouta :

- C'est celui qui est déguisé en général romain qu'il faudrait interviewer ! lança-t-il, mi sérieux, mi sur le ton de la plaisanterie.

- C'est exactement ce dont nous parlions ! fis-je en arborant un large sourire.

- L'idéal serait d'aller au petit matin jusqu'à la ville d'Arelete, puis de prendre contact avec des gens qui nous conduiront à ce chef religieux ! s'enquit Pam.

- Il reste encore à réunir les habits nécessaires, ajouta Máš-Ëna qui gardait le sens pratique.

- Ça doit être faisable, admis-je. Bien sûr, nous avons déjà fait le nécessaire, en ce sens que nous avons apporté avec nous toute une garde-robe adaptée aux circonstances...

- Et nous avons toute une journée pour essayer ces costumes !

Je ne pus qu'acquiescer.

- Alors, retournons au camp de base et mettons nous au travail...

*
*   *

Le soleil n'était pas encore levé. Dans le ciel, le croissant argenté de la lune venait d'apparaître à l'ouest sur les contreforts montagneux. Nous étions tous à pied d’œuvre. Les techniciens procédaient aux derniers réglages sur la capsule "Kalipso-2" qui était prête à repartir.

- Est-ce que tu vois ce que je vois ? s'esclaffa Pam, mon épouse.

- Oui, tout à fait, n'est-ce pas là notre ingénieur de bord ? On le reconnaît à peine !

Celui-ci venait de se changer de tenue, ou plutôt d'enfiler une grande toge blanche par dessus sa combinaison en latex. Mais le plus drôle était sa nouvelle coiffure, "à la romaine". On aurait dit Jules-César en personne ! Je le hélai.

- Eh bien, Hōng, avez-vous sacrifié votre belle moustache ?

- Dommage, ajouta Pam pour le titiller, vous auriez pu passer pour un marchand gaulois. Cela aurait fait très couleur locale !

- J'ai préféré prendre l'aspect d'un notable romain de l'époque, lança-t-il avant de mettre son casque "moderne" qui, au moins pendant la durée du trajet, dissimulait sa nouvelle coupe de cheveux.

Mais nous étions logés à la même enseigne, car nous dûmes aussi revêtir des habits blancs par dessus nos combinaisons – également blanches – qui pouvaient apparaître comme des sortes de sous-vêtements... Nous ne le savions pas encore, mais la société civile d'Arelete, à l'époque que nous nous apprêtions à visiter, était suffisamment diversifiée d'un point de vue ethnique pour ne pas se faire de soucis majeurs quant à notre apparence : un grand noir costaud, une femme blonde et un homme plutôt svelte, de type européen... Tous pouvaient passer pour des habitants du pourtour méditerranéen à cette époque !

- Bon voyage dans le temps ! nous souhaitèrent en cœur les archéologues et les techniciens présents.

Nous montâmes l'un après l'autre dans la capsule à travers le sas ouvert. Cette fois-ci, c'était la grande aventure, car nous allions rester plusieurs heures, voire toute une journée, sur le terrain. En cas de besoin, nous resterons en contact avec Bŏ-Nèm ou Sōn-Kră par nos oreillettes, mais nous ne savions pas encore si cela pouvait fonctionner à grande distance de la "Kalipso-2"...

Le compte à rebours commença. L'ingénieur Bŏ-Nèm nous regarda longuement à travers le grand hublot frontal, puis il leva le pouce et recula de quelques mètres, tandis que Hōng-Nȁm égrenait les dernières secondes avant notre plongée dans l'espace-temps.

Tout paraissait normal, voire très habituel, et je vis sur ma droite Pam en train de se repoudrer les joues dans un geste bien féminin. Elle avait revêtu une tunique à capuche. Mais pour l'instant, elle devait porter son casque réglementaire.

J'esquissai un sourire confiant tandis que l'engin dans lequel nous avions pris place se mit à vibrer et que des ténèbres encore plus noires que de coutume envahirent l'espace extérieur. Finalement, ce n'était guère plus désagréable qu'un décollage de nuit dans un gros aéroplane...

Après quelques minutes d'un trajet sans histoire, nous nous retrouvâmes à l'époque gallo-romaine dans la clairière herbue sur le promontoire. L'endroit paraissait désert. Il faisait encore nuit noire. En regardant par les hublots, je cherchai la Lune, mais je ne vis qu'un mince croissant. Cela allait rendre plus difficile notre progression. Bien sûr, nous avions nos lampes individuelles, mais mieux valait sans doute ne pas les utiliser, sauf en cas de nécessité absolue...

En tant que chef de mission, je pris contact avec Bŏ-Nèm pour lui signifier que tout s'était bien passé et que nous tenterons de le joindre à nouveau dans les prochaines heures.

Une fois la "Kalipso-2" stabilisée, nous sortîmes l'un après l'autre, laissant nos casques sur les sièges. Après que nos yeux se furent habitués à la semi-obscurité régnante, nous pûmes distinguer les chênes-verts dont les branches touffues se balançaient au gré du vent, au-delà de la clairière où s'était "posée" la capsule. Dans la nuit tiède, une odeur de fleurs mouillées venait chatouiller nos narines, tandis qu'au loin un coq s'était mis à chanter, même si l'aube n'avait pas encore commencé à poindre à l'horizon.

- Pas de comité d'accueil, ce soir, fis-je. Heureusement pour nous, les Gallo-Romains n'avaient pas l'habitude des retraites au flambeau !

- Oui, cela aurait fait beaucoup de monde avec qui il aurait fallu s'entretenir d'un coup...

- Vous avez raison, Hōng, et même s'ils ne voient pas la capsule, ces gens-là pourraient nous demander quelques explications ; le cas échéant, si cela se produisait, vous répondrez aux plus techniques...

- Nous avons été "briefés" sur ce point ; comme je ne parle que l'aussish, je vais éviter de dialoguer avec les personnages de cette époque... Je vous laisserai vous débrouiller tous les deux avec vos compétences linguistiques !

- Il est prévu que nous vous présentions comme venant d'un pays aux antipodes... ajoutai-je.

Alors que nous nous apprêtions à rejoindre le sentier qui descendait vers la plaine, Pam demanda encore :

- , es-tu sûr qu'il n'y a pas dans le coin des bêtes sauvages ou des fauves dangereux ?

Il y eut à ce moment un silence pendant lequel l'ingénieur de bord s'employa à rabattre le panneau fermant l'accès à la capsule trans-temporelle. Bien entendu, chacun d'entre nous possédait un boîtier qui eût permis d'ouvrir le sas – si nous venions à être séparés... En cas d'ultime danger, un processus automatique actionné depuis l'intérieur de la cabine pouvait permettre à la "Kalipso-2" de revenir vers le présent. Mais de cela nous préférions ne pas parler... En revanche, je répondis à la question que Pam avait laissée en suspens.

- Je ne pense pas qu'il y avait encore en Europe des lions ou des léopards à l'époque où nous nous trouvons, sinon peut-être quelques individus isolés ? En tout cas, croyez-moi, nous ne courons aucun risque, ni de la part d'éventuels loups ou lynx, c'est bien pour cela que nous n'avons apporté aucune arme !

Ce n'était pas tout à fait vrai, car à l'initiative du général Pat-Lōm, chef de la base de Rho-Dan, j'avais apporté avec moi un petit pistolet plat, dissimulé dans la trousse en cuir que je portais à la ceinture...

- Bon, ce n'est pas tout ! pressa Hōng-Nȁm. Il va falloir y aller, car la marche dans la nuit peut se révéler difficile jusqu'à ce que nous arrivions en bas du promontoire !

En cela, il avait tout à fait raison. Je pris la tête du petit groupe et entrepris de suivre le sentier qui menait vers la cité d'Arelete. Nous n'étions pas au bout de nos peines. Heureusement, la nuit étoilée était tiède, aucun souffle, aucun vent ne se manifestait. Par ailleurs, il faisait suffisamment clair pour progresser tranquillement, même si de temps à autre j'éclairai mes pieds pour mieux les poser sur cet étroit sentier caillouteux, tout en regardant s'il n'y avait pas de présence humaine alentour.

Comme on pouvait s'y attendre, le chemin devenait nettement plus large quand nous arrivâmes au niveau de la grande plaine alluviale. Après une courte pause, nous nous remîmes en route alors que l'aube perlait à l'horizon. De part et d'autre, on pouvait maintenant voir de petits cabanons, mais il n'y avait pas âme qui vive...

On entendait néanmoins le hennissement de quelques chevaux, pas si éloignés que cela ! Peut-être allions-nous aussi rencontrer des gardes contrôlant l'identité des passants en route vers la cité fortifiée, dont on voyait maintenant distinctement les remparts à moins d'un kilomètre de là ?

Nous ne portions pas de montres apparentes, mais au raffut que faisaient les oiseaux chanteurs, il devenait évident que le jour allait bientôt se lever ! D'ailleurs, nous distinguions déjà nettement, sur notre droite, le grand fleuve Rhodanus qui se jetait un peu plus loin dans la mer Méditerranée.

Dans l'une de mes poches, j'avais un instrument de mesure que m'avait donné Bŏ-Nèm. Cela ressemblait à une grosse montre, avec un verre épais et bombé, mais cela faisait également fonction de podomètre, et pouvait aussi fournir quantité d'autres données, comme la température, la composition en gaz de l'atmosphère ou la radioactivité ambiante...
Mais pour l'instant, je n'éprouvais pas le besoin de le consulter. J'étais épaté par ce que je voyais. Quelques beuglements... Des formes sombres au lointain. Je me pris à penser aux taureaux que l'on élevait dans la région depuis le Néolithique.

- Nous allons attendre qu'il fasse complètement clair, fis-je à l'intention de Pam et de Hōng.

- C'est ça ! Vous me réveillerez quand nous partirons ! fit l'ingénieur en s'allongeant sur un petit talus, en bordure de la route.

Je pris mon épouse par la main et lui fis signe de s'asseoir sur un gros caillou. Nous restâmes ainsi à discuter une vingtaine de minutes et à observer l'étrange spectacle de la vie qui s'éveillait autour de nous. Et dire que cela se passait mille ans dans notre passé...

*
*   *

L'odeur aromatique des pins emplissait toute l'atmosphère alors que nous marchions vers la grande porte fortifiée que nous devinions dans les murailles entre deux tours de guet. Nous n'en étions éloignés que de cinq cents mètres environ.
Finalement, les lieux n'avaient guère changé depuis "notre" époque. A part bien sûr les murailles dont il ne restait plus que de maigres vestiges – que les archéologues de l'équipe de Máš-Ëna étaient justement en train de fouiller !

- Nous savons où nous sommes, mais nous ne savons toujours pas exactement quand !

Hōng-Nȁm était resté silencieux tout ce temps, se contentant de prendre discrètement des photos à l'aide d'un petit appareil qu'il avait fixé à sa ceinture. Un observateur non averti n'aurait sûrement rien remarqué.

- Oui, vous avez tout à fait raison, répondis-je. Les prochaines heures vont sans doute nous éclairer sur ce point. Voilà d'ailleurs un quidam qui vient à notre rencontre !

Machinalement, je réajustai ma tunique blanche, ainsi que mon capuchon, veillant à ce qu'aucune partie de ma combinaison en matière synthétique ne fût visible, ni rien d'autre qui rappelât notre époque.

- Je vais peut-être tenter la première approche ! suggéra Pam en me devançant de quelques pas.

Sans doute pensait-elle que ma peau noire pouvait causer une certaine gêne à l'homme qui n'était plus distant que d'une dizaine de mètres. Je la laissai faire. Les prochaines minutes allaient être décisives.

- Salve, bonum diem ! s'écria-t-elle en levant la main droite, la paume en avant, dans un signe amical.

L'inconnu s'avança vers nous, nous contempla avec des yeux ronds. Il était de taille moyenne, les cheveux plutôt roux, vêtu d'une tunique et d'un manteau de laine. Il portait des braie, auxquelles étaient raccordés des chaussons en laine. Devant son air plutôt étonné, Pam qui avait été briefée en ce sens, répéta sa phrase en grec.

- Καλην ημέραν ! 

Après quelques secondes d'hésitation, l'homme lui répondit :

- Deus vos sal ! 

Ce fut à moi d'être étonné. C'était une langue latine, certes, mais cela ressemblait plutôt à de l'occitan, réputé pourtant bien plus tardif, ou à ce que les linguistes appellent le roman...
Heureusement, j'avais de bonnes connaissances en la matière, car beaucoup d'inscriptions que l'on retrouvait sur le site de Pār-Isis, à quelques centaines de kilomètres plus au nord, étaient rédigées dans ce genre d'idiome. Sachant que Pam maniait bien le latin ou le grec, mais beaucoup moins les langues romanes, je fis un pas en avant et répondis en utilisant des termes que l'homme devait comprendre :

- Quò vai ben ?

Celui-ci me toisa un instant de bas en haut, regarda en direction de Hōng-Nȁm qui était resté en retrait, puis parut rassuré. D'un geste de la main droite, paume vers l'avant, il fit signe que ses intentions n'étaient pas, non plus, belliqueuses. Il rétorqua dans le même langage – sans doute de l'occitan ancien – que je comprenais sans trop de difficultés.

- Que vous amène en ces lieux, étrangers ?

Je poursuivis en utilisant le même type d'idiome.

- Nous venons d'au-delà des mers... d'un pays nommé Australia...

- Je n'ai jamais ouï dire qu'il existât province ainsi nommée ! fit-il en réajustant son manteau de laine, car une brise marine plutôt frisquette venait de se lever.

Moi-même je sentis un frisson me parcourir. Je prenais conscience de l'historicité du moment, voire de son caractère hautement saugrenu... A côté de moi, Pam s'était rapprochée. Elle me prit par la main.

- Mon nom est Ał-Poitoū, et voici mon épouse Pam-Hehla... Le pays d'où nous venons se trouve de l'autre côté de la grande mer, par-delà les Colonnes d'Hercule !

Hōng-Nȁm fit quelques pas en avant et se présenta brièvement. L'homme avait des yeux gris clair qui clignaient dans les premiers rayons du soleil. Tout près de nous, un âne se mit à bramer de façon répétitive.

- Je suis Allobrox, de la cité voisine de Nemze, fit-il en montrant la direction du sud-ouest.

Et il ajouta après un coup d’œil appuyé à nos vêtements :

- Vous devez venir de contrée fort lointaine où l'on se vêt aussi curieusement que vous l'êtes, étrangers ! 

J'expliquai alors en quelques phrases que nous étions arrivés par bateau et que nous parcourions le monde en quête de nouvelles connaissances.
La compréhension était bonne. J'avais en quelque sorte trouvé le registre qui convenait, tout comme un musicien s'accorde avec son voisin pour jouer dans la même tonalité.

- Connais-tu, ô Allobrox, une auberge en ville où nous pourrions déjeuner et nous reposer ? demanda ma femme en latin.

Nous nous étions exercés à des dialogues simples dans cette langue, tout en étant très dubitatifs sur la façon de prononcer les vocables... Le seul indice que nous avions provenait des conversations que Pam avait entendues sous le site de Gizeh en Égypte, entre l'androïde Parwus et l'épiscopus Hăkōn.

- Je ne comprends pas bien tes dires, répondit l'homme. Mais je connais en ville un ami aubergiste... 

Comme je sentais que l'homme hésitait, car il venait lui-même de quitter Arelete, et n'était sans doute pas très enclin à revenir en arrière, je lui tendis une pièce gauloise, en l'occurrence un statère d'or des Parisii qui avait été trouvé sur le site de fouilles, dans le nord de la Gaule. C'était pour moi également l'occasion de tester sa réaction...

Allobrox contempla le statère un instant avec curiosité, voire amusement, mais il ne dit mot. Puis après avoir fait demi-tour et réajusté ses braies, il nous montra d'un geste ample la ville toute proche, nous enjoignant de le suivre.

- Vai mai pichon é que dure ! dit-il en faisant sauter la pièce de monnaie dans le creux de sa main.

 

- CHAPITRE XIII -

  

Protégée par de puissants remparts, la ville d'Arelete n'était plus qu'à une centaine de mètres de nous. Sur la gauche, on pouvait voir quelques villas cossues entourées de petits murets. J'essayais de me situer par rapport aux vestiges archéologiques que j'avais encore vus la veille, quand nous étions à "notre" époque !
C'est dans l'une de ces maisons, actuellement fouillée par l'équipe du professeur Máš-Ëna, que devait se trouver la mosaïque avec la scène mythologique illustrant le héros grec Jason...

Bien entendu, il n'était pas dans nos intentions de rester jusqu'au soir dans Arelete, ou de passer la nuit à l'auberge. Mais grâce à cette rencontre avec le dénommé Allobrox, l'occasion était tentante de rentrer dans la ville en compagnie de quelqu'un qui connaissait bien les lieux !

Comme il avait été convenu, je discutais en latin avec Pam – quand nous étions avec d'autres personnes. Le problème qui se posait pour Hōng-Nȁm était évidemment que ce dernier ne parlait que l'aussish... Depuis une dizaine de minutes que nous progressions tous les quatre, Hōng était resté silencieux – ce qui correspondait d'ailleurs à son caractère. J'avais pris les devants en avertissant Allobrox que notre compagnon, venu d'une province lointaine au-delà des mers, ne parlait que sa langue maternelle, et que c'était son premier voyage en Gaule, et d'ailleurs hors de son Australie natale !

Pour mettre Allobrox en confiance, je m'étais adressé une fois en aussish à Hōng-Nȁm, l'incitant à me répondre dans la même langue, pour juger de la réaction de notre nouvel ami. Je voulais en effet savoir si ce dernier avait des notions de langue british... On n'en était pas à un anachronisme près !
Mais l'homme ne connaissait apparemment pas les sonorités de cette langue, ni celles des idiomes germaniques apparentés qui, sans doute à cette époque, étaient parlés au nord et à l'est de la Gaule.

Nous étions arrivés entre-temps devant les douves. A cet endroit, une sorte de pont-levis assurait l'accès à la ville fortifiée. Il n'y avait pas de présence militaire visible, pas de gardes romains... Les gens allaient et venaient tranquillement en empruntant le pont, abaissé en permanence. Comme beaucoup de villes de cette importance, Arelete s'animait dès le petit matin. De par sa position au bord du fleuve Rhodanum, en plus d'être un lieu de résidence, la cité gauloise était aussi un endroit d'échanges où les paysans vendaient leurs récoltes, et les pêcheurs leurs poissons.

- Même s'il l'on ne voit pas de légionnaires, il doit bien y avoir une garnison romaine quelque part en ville ! fis-je doucement à l'oreille de Pam.

- Apparemment, nous sommes en temps de paix... me répondit-elle avec le même souci de discrétion.

Nous étions entourés maintenant de gens qui parlaient fort et qui s'invectivaient mutuellement... en toute bonne humeur ! Beaucoup étaient vêtus de tuniques blanches, les hommes étaient habillés de braies, les femmes couvertes de longs voiles, avec les cheveux flottant au vent... Bizarrement, personne ne portait vraiment attention à nous. C'était particulièrement étonnant en ce qui me concernait, à moins bien sûr d'imaginer qu'une population noire existât dans la ville ou dans ses environs, et que les Gallo-Romains avaient l'habitude de voir des gens de couleur !

- Vois ici, étranger, l'hostellerie "Chivau Blanco" où tu trouveras aigue, pain et castagnade !

Après s'être entretenu avec l'aubergiste pour signaler notre présence – et sans doute notre originalité, Allobrox vint nous dire qu'il y avait aujourd'hui un grand marché.

- Ne l'auriez-vous point ouï dire ? Avui, la cité d'Arelate feste Divus Julius. Des célébrations auront lieu au forum et au temple de la Vierge noire Isis.

- Qui était Divus Julius ? demandai-je.

Le petit homme roux aux gros yeux brillants eut l'air sincèrement étonné.

- A menys que vostè sigui fol si non conexes... Julius era un general romà, nascut d'Isis, i va morir màrtir ! Avui commemorem la seva ascensió al cel [ « Julius était un général romain, enfant d'Isis, puis mort en martyr ! Nous commémorons aujourd'hui son ascension au Ciel »]

- Et comme il n'a pas de Temple qui lui est dédié, son culte a lieu au sanctuaire d'Isis ! ajoutai-je en proie à une intuition soudaine.

- C'est bien vérité, acquiesça Allobrox en nous faisons signe de l'accompagner dans une arrière-salle du "Chivau Blanco" . 

*
*   *

Finalement, nous nous sommes retrouvés tous les trois à honorer un excellent déjeuner, composé de petits pains ronds, d’œufs et d'olives. Sur la table, il y avait aussi un pichet de vin, du lait, des châtaignes, ainsi que des biscuits sucrés et salés. Nous profitâmes de l'absence de notre sympathique ami gaulois – qui avait promis de venir nous rejoindre un peu plus tard sur la place du forum – et de celle d'autres convives à proximité, pour bavarder enfin à bâtons rompus... et dans notre langue maternelle !

Discrètement, Hōng-Nȁm tenta de reprendre contact avec Bŏ-Nèm à l'aide d'un petit micro et d'un émetteur qu'il avait en bandoulière, le reliant à la "Kalipso-2". S'il n'eut pas de contact direct avec l'un des membres de l'équipe restée en l'an 999 AD (anno domini), il put néanmoins envoyer un message numérique. Et nous reçûmes quelques minutes plus tard une confirmation de réception, ce qui bien sûr nous combla d'aise, car cela signifiait également que les systèmes de transmission fonctionnaient bien entre la capsule trans-temporelle et la base de New Rho-Dan !

- Nous n'allons pas trop tarder à retourner au promontoire, fis-je. Mais auparavant, nous visiterons la ville en compagnie d'Allobrox. Nous essayerons d'aller jusqu'au temple d'Isis...

Hōng-Nȁm semblait perplexe.

- Qu'escomptons-nous découvrir ?

- Mais c'est formidable ! intervint Pam avec un large sourire. Nous allons essayer d'en savoir davantage sur ce Divus Julius... A mon avis, c'est la figure-clé pour comprendre ce qui s'est réellement passé au début de notre ère AD, voici mille ans !

- Les festivités pour commémorer cet événement vont d'ailleurs bientôt commencer chez nous, et un peu partout dans le monde...

- Si l'on en croit la légende, l'an "zéro" correspondrait à la date de naissance de Dominus, la réincarnation du dernier empereur romain... Il aurait vécu dans le sud de la Gaule après l'anéantissement de l'Empire !

- Et qui a rapporté cette histoire ? demandai-je en m'adressant à Hōng-Nȁm pour le tester...

- Un moine arménien du 3ème siècle, je pense !

- C'est du moins ce qu'on peut lire dans les livres d'histoire... complétai-je. Et ce qu'on enseigne à l'école...

- Oui, c'est le cas dans nos pays, mais d'autres calendriers existent à travers le monde ! interrompit mon épouse.

Profitant d'une petite pause, je me resservis à la carafe de lait.

- Oui, chez les Saraï d'Amérique du Nord, par exemple, ainsi que chez quelques peuplades d'Asie...

- ...ou dans certains mouvements sectaires, comme les Hollybies !

Je crus discerner un changement d'éclat dans les yeux de Hōng-Nȁm qui reprit du lait à son tour, mais faillit renverser la carafe. Je mis cela sur le compte de la fatigue, sans doute plus mentale que physique !

- Ah bon ? fit-il. Et quel est l'événement fondateur de ces chronologies exotiques ?

Ce fut ma femme qui répondit.

- Dans le cas des Hollybies et d'autres groupements sectaires issus de l'Eglise du Créateur, il y aurait eu la naissance de Divus, à l'origine sans doute une divinité tutélaire, voici environ 2555 ans !

- Tiens, tiens, remarquai-je. Les gens ici nous parlent d'un Divus Julius... Est-ce une coïncidence ?

- En effet... qu'en pensez-vous, Hōng ?

Celui-ci eut du mal à réprimer un haussement nerveux d'épaule. Il rétorqua, visiblement mal à l'aise :

- Je ne suis pas un spécialiste de ces problèmes de chronologie, mais autant que je sache, une religion comme l'Église du Créateur se base sur des textes sacrés très anciens, d'où sans doute une certaine légitimité !

- Oui, et c'est précisément ce que nous voulons remettre en question... De tels récits se rapportent peut-être à des événements réels, mais déformés au cours des siècles par les retranscriptions de moines copistes zélés !

- Mais nous avons maintenant la possibilité de faire un véritable reportage, ajouta Pam, sur les lieux mêmes où certaines de ces traditions sont nées !

Après m'être levé quelques instants pour voir par la fenêtre ce qui se passait dans la ruelle adjacente, je poursuivis mon laïus.

- Notre enquête ne fait que commencer,  Hōng. Ce qui serait intéressant de savoir, c'est si la figure de Divus Julius correspond au Dominus de l'ère AD, ou bien au Divus de l'ère "longue" des Hollybies...

- Ou peut-être à un mélange des deux...? suggéra Pam. En d'autres termes, cela voudrait dire que la différence d'un peu plus de 1500 ans entre les deux ères est nulle et non advenue !

- Oui, il s'agirait donc d'un "gonflement" chronologique... On aurait carrément rajouté toutes ces années... en y incluant des épisodes fictifs !

- Mais qui aurait eu intérêt à le faire ? objecta Hōng-Nȁm.

- C'est ce que nous aimerions bien savoir ! Mais n'anticipons pas... Pour l'instant, pensons à notre prochain rendez-vous avec Allobrox !

 
*
*   *

Après notre intéressante discussion, nous sortîmes de l'auberge en empruntant une rue légèrement en pente qui débouchait sur une petite place d'où l'on pouvait voir le fleuve Rhodanum en contre-bas.
C'est tout juste si l'on prêtait attention à nous, quelques personnes seulement se retournant à notre passage. Il faut dire que certains Gallo-Romains étaient accoutrés de façon encore plus bizarre que nous : pantalons à carreaux rouges et larges bretelles, tuniques multicolores, manteaux à large capuche, sabots à semelles cloutées qui faisaient un bruit métallique sur les pavés...

De l'emplacement un peu élevé où nous nous trouvions, nous pouvions voir qu'il n'y avait pas de pont qui franchissait le fleuve. Sans doute existait-il un système de bacs qui permettait de passer facilement d'une rive à l'autre ? Sur notre gauche, il y avait un théâtre semi-circulaire, bâti selon la grande tradition antique, avec ses gradins et ses infrastructures qui pouvaient accueillir plusieurs milliers de spectateurs...

Nous arrivions maintenant au forum qui, conformément aux usages de l'urbanisme romain, s'étendait de part et d'autre des deux grandes voies quis qui traversaient la ville : le cardo et le decumanus.

Devant nous se trouvait maintenant une grande place dallée où de nombreux commerçants avaient leurs échoppes, et où l'on pouvait acheter de tout : fruits et légumes, poissons et viandes, fromages, mais aussi cuirs et tissus, bols en bronze, poteries et amulettes...  
Le forum lui-même était encadré de monumentaux portiques qui permettaient l'accès aux différents quartiers de la ville d'Arelete. On voyait aussi des galeries à arcades et de nombreuses statues. Sans doute s'agissait-il de célébrités locales.

Un peu en contrebas se trouvaient les arènes où fouillaient "actuellement" les archéologues de l'équipe du professeur Máš-Ëna. De forme elliptique, c'était sans conteste le monument le plus important de la ville, où se déroulaient de grands spectacles devant des dizaines de milliers de spectateurs, surtout des représentations historiques, une fois la nuit tombée, à grand renfort de bougies dans des pots en verre colorés...

Je profitai largement de ce spectacle bigarré, tout comme Pam et Hōng-Nȁm, lequel, toujours un peu sur le qui-vive, gardait les deux mains sur les sacs en cuir dissimulés sous sa tunique... Ceux-ci renfermaient en effet différents matériels. Sans doute était-il aussi en train de filmer ce qui se passait autour de lui, car il avait rabattu sur sa tête l'épaisse capuche de laine où se cachait une mini-caméra...

Pour ma part, je tenais Pam par la main, regardant tout autour si je ne voyais pas arriver Allobrox qui avait promis de venir à la cinquième heure, soit une heure avant midi (le passage du soleil au zénith). Mais comme la durée des heures variait avec les saisons, cela pouvait finalement correspondre à plusieurs de nos heures usuelles... De toute façon, même s'il y avait un peu partout des horloges solaires susceptibles de donner l'heure, je n'attendais pas une très grande précision de la part de notre ami gaulois !

Le grand problème allait consister à lui demander la date du jour, et aussi l'année en cours, car celle-ci était sans doute plutôt appelée du nom d'un empereur romain, voire d'un roitelet local... On aura donc droit à une indication comme « 4ème année du règne de Tullius »... Mon espoir secret était qu'un calendrier parallèle, surtout utilisé dans les manifestations religieuses, décomptait les années par rapport à la fondation de Rome. Ce serait donc l'ère AUC (Ab Urbe Conditam). En tout cas pour l'instant, je n'avais encore vu aucun monument ou plaque commémorative qui me parut porter une date...
La voix de Pam me tira de mes réflexions.

- Dis voir, Ał, nous sommes bien encore à l'âge du fer ?

- La période où nous nous trouvons doit se situer vers la fin de l'âge du fer, tel qu'il est défini habituellement... ou au début de l'époque qui a suivi ! Mais pourquoi cette question ?

- Oui, comment est-ce qu'on calcule tout cela ? fit encore Hōng-Nȁm qui s'était rapproché de nous.

- C'est la période caractérisée par la métallurgie du fer, succédant à l'âge du bronze, expliquai-je patiemment. Disons qu'elle a commencé voici deux mille ans, et qu'elle a duré environ un millier d'années !

Entre-temps, Pam s'était dirigée vers un portique, à l'angle du forum et de la ruelle que nous avions empruntée. On y voyait quelques chariots sur des roulettes qui servaient sans aucun doute à l'évacuation des ordures. Personnellement, j'aurais pensé qu'ils étaient en bois, recouvert d'un tissu résistant, en lin ou en chanvre.

- Et alors ? dit-elle. Du premier coup d’œil, j'ai vu que c'était... du plastique !

Je grommelai en mon for intérieur. Ma femme avait raison. Les bacs montés sur roulettes étaient en plastique rigide, de couleur marron clair... Je fis un signe à Hong-Nam qui, en sa qualité d'ingénieur, devait connaître ce genre de matériau.

- Qu'en pensez-vous ?

- Oui, c'est bien du plastique, et je dirais même plus, c'est du polypropylène... Très résistant, rigide, facile à mouler, et ne craint pas l'eau... A notre époque, le polypropylène est utilisé habituellement pour faire des bacs, des châssis ou des pièces de mobilier...

Voyant que des regards appuyés se portaient sur nous, j'entraînai mes compagnons au centre du forum où le brouhaha était tel que nous pouvions discuter à voix haute sans trop attirer l'attention.
Je ne me faisais pas trop de soucis, non plus, pour Allobrox qui, s'il nous cherchait sur la place du forum, n'aurait pas trop de mal à nous trouver, malgré la cohue qui y régnait.

- Si ça, ce n'est pas un anachronisme ! commenta Pam.

- Qui dit plastique, dit aussi... usine pour le produire ! Et il faut extraire quelque part le carburant fossile pour les faire fonctionner ! ajouta Hōng-Nȁm qui avait le sens pratique.  

Je ne pouvais qu'abonder en son sens. Ce qui est sûr, c'est que de telles unités de fabrication ne sont citées nulle part dans les textes qui nous sont parvenus de l'Antiquité. On ne trouve pas d'indices, non plus, sur l'utilisation d'objets en plastique. Faut-il réécrire l'histoire ?

- Sur les chantiers archéologiques, on n'a pas trouvé trace d'objets en plastique, ni d'unités de production de cette matière synthétique, soulignai-je. Mais peut-être est-ce tout simplement dû au fait qu'au bout de 4 à 5 siècles, le plastique se désagrège et n'est plus détectable quand s'effectuent les fouilles, à la différence des poteries ou des morceaux de verre qui sont retrouvés fréquemment...

- Oui, compléta Pam. On connaît depuis quelques années le cas de sites archéologiques en Asie du Sud-Est où l'on a exhumé des strates entières composées d'empilements de sacs en plastique, mais il s'agit sans aucun doute de sites bien plus récents... autour de 5 siècles !

- Alors que nous sommes ici au bas mot aux alentours de mille ans !

- En revanche, la structure en pierre a été préservée...

- C'est bien là le problème de l'archéologie ! répondis-je à Hong-Nam. L'usure du temps laisse intacte la structure, comme ici le portail, mais cela ne suffit pas toujours pour deviner l'utilité du dispositif... Car l'élément le plus important – en l'occurrence ici le container en plastique, n'a pas été conservé !

- Ah, mais voici Allobrox !

 

- CHAPITRE XIV -

 

 Pam qui surveillait les alentours en observant les gens qui vaquaient çà et là à leurs occupations sur la place du forum, avait en effet aperçu notre ami et guide improvisé Allobrox. Il venait dans notre direction. Heureusement pour lui, nous étions bien visibles, dans un endroit situé légèrement en hauteur. Il nous salua d'un ample geste de sa main droite.

- Que Divus Julius vos beneïe ! fit-il.

 C'était sans doute la formule du jour. Je lui rendis son salut en rassemblant mes connaissances de langue occitane, contemporaine en Gaule méridionale du latin classique.

- Allons-nous aux commémorations en l'honneur de Divus Julius ? m'enquis-je en reprenant ma femme par la main.

- Oc, aixo és clar !

Allobrix nous fit traverser la grande place du forum, puis prit la direction du fleuve Rhodanum que l'on voyait au loin, par delà les remparts de la ville. Nous empruntâmes le decumanus sur notre droite. On voyait maintenant beaucoup d'échoppes où l'on proposait des feuilles de palmes tressées, ou encore des amulettes et de petites statuettes...

Je m'en enquis auprès de notre ami. Celui-ci m'assura que c'était pour apporter chance et fertilité dans les foyers. On voyait aussi des colliers, bracelets et pierres précieuses, ainsi que d'autres objets à fonction apotropaïque, comme des yeux dessinés ou stylisés. Mais dans une échoppe voisine, mon attention fut attirée par quelque chose de bien précis. Je m'en approchai.

- Par Jupiter, m'écriai-je en faisant signe à Pam de venir. Ce que l'on voit ici, ce sont des croix d'Ankh !

- Oui, fit mon épouse en observant à son tour les bibelots disposés sur plusieurs planchettes. Il devait y avoir à l'époque des échanges constants avec l'Égypte !

Je lui fis les gros yeux, l'enjoignant de s'exprimer en latin. Bien sûr, tout cela nous rappelait ce que nous avions vécu quelques années auparavant sous les pyramides, puis dans le mausolée d’Al-İksăndēr.

- Demande à notre ami Allobrox quelle signification ont pour lui ces croix ou clés d'Ankh... me souffla-t-elle à l'oreille.

Ce que je fis. Il me répondit en utilisant beaucoup de mots que je ne comprenais pas d'emblée, malgré leur consonance latine. Je résume ici ses propos :

- C'est le signe de la vie ! A l'origine, la croix d'Ankh représentait une vertèbre de bœuf sacré. Nous la portons souvent en pendentif quand nous nous rendons au Temple d'Isis. Ou encore, en certaines occasions, comme aujourd'hui, où nous fêtons Divus Julius !

J'en achetai derechef quelques exemplaires que je payais d'une pièce en argent. Puis, alors que nous nous dirigions vers le Temple d'Isis, j'en profitai pour essayer d'en savoir davantage sur ce mystérieux personnage...

- D'après ce que disent les prêtres, Julius était d'origine divine par sa mère, la déesse Isis. Il fut, à la tête de ses armées, un grand conquérant, et devint le principal personnage à Rome. Mais il fut assassiné... Son âme s'envola au moment même où passait dans le ciel une comète... Après cette fin tragique, Divus Julius fut élevé au rang d'un dieu ! Son culte est célébré dans les temples dédiés à Isis, sa mère !

Me montrant une échoppe qui paraissait bien achalandée, il désigna du doigt une statuette représentant une femme donnant le sein à son enfant. Pris d'une intuition subite, je demandai :

- Dans le pays d'où nous venons, on ne dit pas Julius, mais "Horus".

- Oui, fit-il, en certains endroits on l'appelle aussi Iésou... Je n'en connais pas la raison. Peut-être est-ce en fonction de spécificités locales ?

- Mais pourquoi Divus Julius n'a-t-il pas son propre temple ?

 Allobrix me regarda comme si je débarquais de la planète Mars... Peut-être étais-je allé un peu loin dans mon questionnement ?

- Il y a un temple à Romā, non loin de l'endroit où il a été assassiné. Mais ailleurs, le culte lui est rendu dans les temples d'Isis, car cette déesse est non seulement sa mère, mais aussi celle qui l'a ressuscité au moment où la grande comète passait dans le ciel... Ainsi Divus Julius a-t-il repris sa place à la droite de la déesse-mère primordiale !

- Ah, maintenant je comprends ! acquiesçai-je.

- Mais comment célèbre-t-on les déesses et les dieux dans ta région d'origine, étranger ?

Je ne savais pas quoi répondre au juste... Heureusement, nous fûmes bousculés au même moment par une procession dont les participants portaient ostensiblement à bout de bras des effigies et des banderoles, parfois au sommet de longs bâtons. On voyait surtout des jeunes filles, et aussi quelques garçons. Tous poussaient de grands cris. Sans doute venaient-ils du forum, mais nous avaient rattrapés alors que nous déambulions en regardant les boutiques des commerçants.

Pam à côté de moi me flanqua un grand coup de coude. Bien sûr ! C'était le groupe qu'on voyait sur les photos et la vidéo...  Les jeunes femmes revêtues de longs voiles quasi transparents parcouraient la rue en dansant, tandis que d'autres jeunes gens chantaient en frappant sur des cymbales. Mais pour le moment, je ne reconnaissais pas l'homme qui était habillé tantôt en éphèbe grec, tantôt en général romain...

- Qui sont-ils ? demandai-je à Allobrox.

- Ce sont des adeptes du culte champêtre de Dionysos, mais ils célèbrent aussi Divus Julius... Ils vont souvent danser dans les forêts, ou bien se livrent à des fêtes extatiques en des lieux sacrés ! Maintenant, ils se rendent au Temple d'Isis, où ils vont se mêler aux chœurs déjà en place...

Fendant la foule qui devenait de plus en plus dense, surgissait maintenant l'homme dont nous connaissions déjà le visage. Le bel éphèbe portait une tunique blanche en lin qui lui arrivait à mi-cuisses, et à ses pieds, des sandales à la grecque dont les lacets remontaient jusqu'aux genoux. Sa chevelure châtain s'ornait d'une couronne de lauriers tressés. Mais le plus étonnant, c'était sans doute ce que le jeune homme portait à bout de bras, au sommet d'un long bâton en bois de cèdre...

- C'est ce qu'on appelle un "tropéon", d'après un mot de la langue hellène, me souffla Allobrox qui avait devancé ma question. C'est une figurine représentant Divus Julius juché sur un pilier en bois, avec une barre horizontale pour soutenir ses bras... A l'origine, cette barre servait aussi à suspendre le glaive et l'armure !

- Finalement, on dirait une croix stylisée avec un personnage accroché dessus ! dis-je en latin à l'attention de Pam.

- Je ne sais pas, fit-elle dans la même langue, mais cela rappelle certaines figurations plus tardives...

Allobrox, qui avait apparemment entendu – et compris – la réflexion de mon épouse, ouvrit des yeux encore plus ronds que d'habitude, mais n'intervint pas... Sans doute avait-il pris son parti de ne plus s'étonner de rien ! En revanche, il nous intima du geste de nous dépêcher si nous voulions avoir une bonne place sur le parvis du Temple, déjà noir de monde, comme nous pouvions le constater.

- Quand la cérémonie sera terminée, j'aimerais bien m'entretenir avec le jeune homme qui dirige ce groupe !

- Oui, c'est Malthus, le magos !Avec lui, tu pourras parler en grec, fit-il encore à l'intention de Pam. Mais pour l'instant, essayons de trouver une bonne place pour assister aux festivités...

*
*    *

Une fois sur le parvis, je m'émerveillai à juste titre devant le temple d'Isis, que les locaux appelaient "cathédrale", du mot grec  signifiant "siège bas", une allusion sans doute au pouvoir des chefs religieux. Quant à la "basilique", c'était plutôt le domicile du roi ou du baron héréditaire.

Imitant en cela Hōng-Nȁm, je pris discrètement de nombreuses photos du spectacle qui s'offrait à moi à l'aide d'une mini-caméra fixée à ma ceinture. L'édifice en lui-même n'était pas très imposant. On voyait une façade avec un grand portail comportant de nombreux bas-reliefs, et une nef d'une quarantaine de mètres de long, flanquée de bas-côtés voûtés.
Comme le voulait la tradition en Gaule, une tour carrée à trois étages s'élevait à gauche. Elle devait servir au guet et à l'observation des environs, car la vue portait bien au-delà des remparts de la ville.

Mais pour l'instant, le spectacle était sur le parvis. On y voyait pêle-mêle des jongleurs et des dresseurs d'ours, des groupes folkloriques dansant la farandole, à grand renfort de fifres et de tambourins. On pouvait admirer aussi des pyramides humaines, appelées "pilars caminats", où les membres d'un groupe s'empilaient en hauteur sous les vivats de la foule. Celui qui était arrivé au sommet de la pile déployait au vent une immense banderole aux couleurs chatoyantes... Allobrox, qui était parti s'enquérir de la possibilité d'avoir des places à l'intérieur de la cathédrale, revint sur ces entrefaites avec l'air un peu contrit.

- C'est possible, fit-il, mais cela coûtera un statère d'or pour nous quatre, comme la pièce que tu m'avais remise ce matin, étranger !

- Non hi ha problema, meu amic ! répondis-je en cherchant une pièce dans la bourse en cuir que je dissimulais sous ma tunique.

Je la lui tendis, tout en pensant à l'aller-retour dans le temps qu'avait fait ladite pièce...
Cela me permettait aussi d'en estimer la valeur. Déjà l'hôtelier tout à l'heure avait eu l'air très satisfait quand je lui avais remis un tel statère.

En tout cas, j'étais ravi de pouvoir rentrer dans la cathédrale d'Arelete ! Après avoir rejoint Hōng-Nȁm et Pam que je craignais de perdre dans la cohue, je m'empressai de suivre Allobrox qui se dirigeait vers une entrée légèrement en retrait, à droite du grand porche, où se trouvait aussi un petit jardinet. Des gardiens en toge, à longue barbe noire, en interdisait l'accès aux badauds.

A la suite de notre guide, nous pénétrâmes dans l'édifice que les habitants d'Arelete appelaient, tantôt "Temple d'Isis", tantôt "cathédrale". Il y faisait relativement sombre, malgré la présence de grandes fenêtres vitrées qui s'ouvraient sous le plafond. Ce qui frappait par ailleurs, c'était la hauteur de cette voûte, en comparaison d'autres temples du sud de la Gaule.

Après avoir emprunté l'allée centrale, nous nous dirigeâmes vers ce qui ressemblait à un autel, au fond de l'édifice, dans la partie en demi-cercle appelée abside.
Dans les nefs latérales, il y avait ce qui ressemblait à de gros sarcophages ou cénotaphes. On pouvait voir également des statues grandeur nature de personnages, apparemment des prêtres assis en posture de méditation. Si j'ai bien compris ce que me disait Allobrox, il y aurait à l'intérieur de chacune de ces statues une véritable momie ! Cette coutume viendrait d'Orient...

Dans la grande nef, les gens étaient assis sur des banquettes, voire à même le sol.
J'étais surtout subjugué par ce que je voyais devant moi. Au milieu de l'abside, une grande table avec nappe blanche avait été érigée sur des tréteaux en bois, comme une invitation au banquet...
Dans une niche, un peu en arrière, il y avait une statue d'Isis, la déesse noire. Des coupes et des plateaux en argent avaient été disposés sur cet autel improvisé, le tout éclairé depuis les côtés par des faisceaux de couleurs différentes, dont pour l'instant je ne distinguais pas l'origine.

Nous nous assîmes sur des bancs, dans l'une des rangées face à la table sacrée. Sur la gauche, on pouvait voir les chœurs se mettre en place, dont celui auquel appartenait Malthus. A ce moment, nos regards se croisèrent. J'en profitai pour lui faire un petit signe, et je vis que Pam faisait de même.

- C'est lui, notre bel éphèbe ! me glissa-t-elle à l'oreille.

- Oui, nous essayerons de lui parler tout à l'heure. Allobrix m'a dit que le culte allait commencer à midi, lorsque le Soleil passera au zénith, et que les cérémonies devaient durer à peu près une heure. Malthus doit intervenir pour une sorte de prière œcuménique...

Chacun dans le vaste temple parlait à voix basse à son voisin, commentant ce qui se passait tout autour. Dans le brouhaha ainsi instauré, nous pouvions utiliser la langue de notre choix sans risquer d'être entendus. C'est pourquoi nous nous exprimions en aussish. J'en profitai également pour échanger quelques phrases avec Hōng-Nȁm qui était à ma droite. Lui aussi était très étonné par ces spots de lumière colorée qui jaillissaient des côtés et éclairaient tout l'autel et la statuette d'Isis.

- Encore un anachronisme... fit-il. Ce ne sont certainement pas des bougies ou des torches qui produisent une telle lumière !

- Serait-ce de l'électricité ? Auquel cas, son emploi se limiterait aux fonctions liturgiques... Cela ne serait guère étonnant...

- Mais pour obtenir un rayonnement aussi directionnel, il faut faire appel à une technologie bien particulière... que même nous, dans la confédération des « Terres du Sud », ne maîtrisons pas complètement !

J'allais dire encore quelque chose quand Pam me fit une tape discrète sur l'épaule. En effet, un vieillard à la barbe blanche venait d'apparaître à droite et se dirigeait vers l'autel. Il en fit trois fois le tour, avant de faire face aux fidèles réunis dans la cathédrale.

- Est-ce le début de l'office religieux ? s'enquit-elle à voix basse.

*
*   *

Ce dont nous étions sûrs, c'est que le culte de Divus Julius était très populaire dans cette partie de la Gaule, vu l'empressement et la ferveur affichée des gens autour de nous.

Ce qui me paraissait le plus étonnant, en tant qu'archéologue, c'est qu'un tel culte n'avait pas été consigné dans les écrits de l'époque romaine. On ne trouve en effet rien dans les documents parvenus jusqu'à nous d'une nouvelle tradition religieuse dans le sud de la Gaule. Néanmoins dans la cité des Parisii, la tradition à la vierge Isis avait perduré très longtemps, comme j'avais pu m'en rendre compte quand j'y avais fait des fouilles, il y a une dizaine d'années.

Mais pour l'instant, je profitai du spectacle qui m'était proposé "en direct". Cela faisait maintenant un quart d'heure que le vieillard en face de nous – sans doute un grand-prêtre – égrenait de longues litanies dans une langue qui devait être du latin...
Ce qui était remarquable, c'est que la foule des fidèles autour de nous lui répondait dans la même langue. Sans doute s'agissait-il de phrases apprises par cœur. Mais tout était difficilement compréhensible à cause des échos dans la cathédrale et de la musique d'accompagnement jouée par les harpes et les fifres. Bien sûr, il s'agissait de prières. Hong-Nam me fit signe qu'il enregistrait pour le professeur Mass-Ena. On verra donc plus tard pour le sens exact de ces "dialogues" entre le prêtre et l'assistance. Sans doute étaient-ce des passages tirés d'un texte sacré, avec l'injonction répétée : « Venez participer au banquet » ou « La table est servie », comme je crus le comprendre. En tout cas les répliques de la foule venaient spontanément, même si certains fidèles lisaient sur des codex qu'ils tenaient en main... Sans doute des feuillets de papyrus, ou encore de papier, nous n'en étions plus à un anachronisme près !

Puis le vieillard devant l'autel fut rejoint par deux autres hommes plus jeunes, également vêtus de toges blanches, mais arborant des étoles en bandoulière. L'un d'eux portait un grand livre entrouvert, tandis que l'autre agitait ce qui devait être un encensoir, d'où s'échappait une fumée blanche très odoriférante, vraisemblablement de l'encens ou de la myrrhe.

Le groupe ainsi constitué fit le tour de l'autel jusqu'à la statuette d'Isis qui fut promptement encensée, puis tous trois reprirent place sur des sièges un peu en retrait.
C'est à ce moment que, sur notre droite, Malthus se leva, monta les quelques marches menant à l'autel, puis se retourna vers l'assemblée en ouvrant les bras d'un geste large, invitant ostensiblement les gens à la prière. Il resta ainsi immobile pendant plusieurs minutes. Je voyais ses lèvres bouger, mais je n'entendis rien, même si le silence régnait désormais dans la cathédrale.

Le jeune homme se mit ensuite à psalmodier à voix haute, accompagné par les mélopées des groupes chorals. Cette fois, c'était du grec. On percevait nettement en début de phrases les incantations : "Kyrié !" (Seigneur), ou encore : "Chrêstos !" (que l'on peut traduire par "le Bon, le Vertueux, l'Honorable"), un surnom grec donné à Divus Julius...

- Comment vas-tu faire ensuite pour t'approcher de ce Malthus ? me chuchota Pam à l'oreille.

- Je m'en remets à Allobrox à qui j'ai promis un nouveau statère ! répondis-je. Même s'il n'est pas d'Arelete, mais apparemment d'une ville voisine qui s'appelle Nemze, il doit bien savoir comment s'y prendre, vu aussi la facilité avec laquelle il a pu nous faire entrer dans la cathédrale !

Mais je me tus, car je voulais pas désobliger les gens autour de nous qui étaient en pleine ferveur religieuse, sinon dans un état de transe, quand ils écoutaient le magos débiter ses litanies... A un moment, la narration sembla se rapporter à des épisodes de la vie et a la fin tragique de Divus Julius, mêlant la langue locale au grec :

- K'essi tekton, tu també el meu fill !

Apparemment, le généralissime Julius avait été assassiné juste après qu'il eut quitté le synédrion, l'assemblée des sages et des politiciens à Romā.
Son propre fils faisait partie du complot ! Sans doute lui reprochait-on ses propensions mystiques, ses propos sur l'arrivée prochaine d'un envoyé divin, et aussi son rapprochement avec le "petit" peuple...

Ensuite, sa dépouille a été portée sur une planche en bois au Capitolium, un nom qui signifie "lieu du crâne", avant d'être publiquement incinérée... Mais auparavant, un masque mortuaire avait été façonné, et à partir de celui-ci, des statuettes cultuelles en cire ont été confectionnées, comme celle du "tropéon" qui avait été promenée à travers les rues d'Arelete, en ce jour où l'on fêtait Divus Julius !

S'ensuivirent quelques minutes de prières et de méditation, puis Malthus alla rejoindre le vieillard en toge blanche et ses deux acolytes qui s'étaient brièvement levés. Tous les quatre s'assirent sur des sièges en observant la foule devant eux. Les fidèles présents dans la cathédrale, hommes et femmes, se dirigèrent alors, souvent à genoux, vers l'autel, formant une longue procession. Ils avaient les mains jointes, ou apportaient des offrandes – essentiellement du pain coupé en galettes minces et des pichets de vin, mais aussi des morceaux de viande rôtie, assaisonnée de thym, d'oignon et d'ail... Le tout fut déposé sur la grande table. Les quatre officiants se servirent et mangèrent tranquillement, tandis que les gens regagnaient leurs places. Puis quand ils eurent terminé, ce fut au tour de chacun des fidèles de participer au repas. Les participants qui, comme Allobrox, n'avaient pas apporté de victuailles, allèrent se servir de quelques tranches de pain sur l'autel, buvant au passage un peu de vin rouge qui leur était dispensé dans une grande coupe argentée...

Pour notre part, nous restâmes assis, sous les regards légèrement courroucés de nos voisins. Sans doute nous prenait-on vraiment pour des étrangers ignares, voire malpolis... Aussi ne fus-je mécontent quand je vis que tout se terminait, et que les gens quittaient peu à peu les lieux, non sans apporter avec eux ce qui restait de nourriture. Conformément à sa promesse, Allobrox alla se renseigner au sujet de Malthus. Il revint une dizaine de minutes plus tard, l'air réjoui :

- Le magos vous attend dans le petit jardinet, juste à côté !

 

- CHAPITRE XV -

 

En sortant, nous fûmes éblouis par la lumière du soleil, et il nous fallut deux bonnes minutes pour recouvrer une bonne vision de ce qui nous entourait.

Depuis un certain temps, je me faisais du souci pour Hōng-Nȁm qui avait le teint plus livide que d'habitude. Je mettais cela sur le compte d'un problème d'estomac, et je lui donnais quelques pastilles digestives que je gardais dans l'un de mes sacs.
Pour ne pas arranger les choses, il y avait dans le jardinet des gardes romains d'une impressionnante stature... De grands costauds en cotte de maille, avec le casque de fer équipé du couvre-nuque, sans oublier les paragnathides pour la protection des joues et des mâchoires ! Ils fouillaient à la base du mur de la cathédrale, et enfonçaient leurs épées dans les buissons, peut-être à la recherche de personnages indésirables ?

En tout cas, même si nous n'étions pas concernés, tout cela ne devait pas rassurer notre ingénieur de bord... A n'en pas douter, il espérait de toutes ses forces qu'arrive rapidement l'heure du retour vers la capsule ! Mais je ne pouvais pas me priver de discuter avec Malthus, l'occasion était vraiment trop belle d'en apprendre davantage sur cette époque et sur les problèmes historiques qui s'y rattachaient !

Accompagné d'Allobrox, le magos s'approcha de moi. Il y avait aussi plusieurs jeunes filles qui me regardaient avec une curiosité non feinte. Peut-être faisaient-elles le rapport avec l'homme noir qu'elles avaient entraperçu la veille ?

- Voici Malthus Theresias ! me fut-il présenté.

- Moi, c'est Al-Poitou, et voici Pam-Hehla, mon épouse. Si vous le voulez, nous pouvons poursuivre cet entretien en grec...

- Je me suis laissé dire, ajouta Allobrox, que quelques sesterces seraient les bienvenues pour les œuvres de bienfaisance de notre ami...

Je sortis de ma poche des pièces en argent et le statère d'or que j'avais préparé en prévision de cette demande. Malthus fit signe de nous asseoir sur un banc, et lui-même s'accroupit à terre, en face de nous, dans une posture qui n'était pas sans rappeler certaines statuettes du sud-est de l'Asie.

- Nous avons été très honorés de participer à cette célébration religieuse en l'honneur de Divus Julius ! fit Pam avec un large sourire pour détendre l'atmosphère et mettre le magos à l'aise.

- Soyez remerciés, nobles étrangers !

- Nous avons beaucoup entendu parler de toi et de tes pouvoirs...

Bien sûr, j'avais le sentiment d'y aller un peu fort, mais je n'avais d'autre choix que de flatter l'éphèbe hellène si je voulais obtenir des informations supplémentaires sur l'époque où nous nous trouvions.

- Je ne suis qu'un homme ordinaire fait de chair et de sang qui, par sa fonction, possède quelques dons ! fit-il en réajustant les bouclettes de son opulente chevelure.

- Nous venons d'une terre lointaine appelée Australia... s'immisça Pam qui voulait sans doute recentrer le débat sur certains points plus pragmatiques.

- Oui, je connais, répondit le magus de manière surprenante. C'est aux confins de la Germanie, juste à l'orée des grandes steppes orientales !

Sans doute confondait-il avec un pays qui portait un nom similaire... J'en profitai pour lui poser une question allant dans le sens que je souhaitais. Pour la cause, j'inventai un souverain imaginaire...

- Dans sa grande sagesse, notre roi Othokar a voulu instaurer un système pour compter les années que l'on puisse comparer à celui d'autres pays, notamment de l'Empire romain !

Voyant que l'éphèbe fronçait les sourcils et ne semblait pas comprendre grand-chose à mon laïus, je décidai d'aller droit au but.

- En quelle année sommes-nous, après la fondation de Romā ?

Et Pam vint à mon aide en ajoutant :

- Quelle date inscrit-on habituellement sur les documents officiels, ou sur les monuments de l'Empire ?

Cette fois, Malthus semblait avoir compris. Il resta songeur quelques instants, puis il dit :

- Comme vous pouvez vous en douter, et cela doit être également le cas chez vous, plusieurs systèmes calendaires coexistent... Certains se réfèrent aux consuls ou à l'Empereur, d'autres encore à la fondation de Romā, mais celui qui me tient le plus à cœur, bien évidemment, c'est celui qui compte les années depuis la naissance de Divus Julius, notre maître et seigneur !

J'avais du mal à contenir mon impatience... Pam et moi étions suspendus aux paroles du jeune homme. Celui-ci eut alors un large sourire.

- Nous allons fêter cet hiver le centenaire de la naissance de Chrêstos le Vénérable ! De grandes manifestations sont prévues ! Sans doute, étrangers, reviendrez-vous à Arelete ?

- Ah oui, bien sûr ! promit mon épouse en faisant mine d'être très enthousiaste. Et par rapport à la fondation de Romā, à combien d'années sommes-nous actuellement ?

Malthus chercha du regard l'une des jeunes filles présentes. Elle était en train de compter sur ses doigts. Puis elle hocha la tête et proposa un chiffre en remuant les lèvres, mais sans le dire à voix haute. Entre temps, une autre s'était levée pour aller questionner l'un des gardes romains qui assurait la sécurité autour du temple d'Isis. Quand elle revint, les jeunes gens palabrèrent quelques instants, le temps sans doute de se mettre d'accord sur une date...
Pam était plutôt dubitative. Pour ma part, je trouvais ce singulier remue-ménage assez positif, car cela montrait que la fondation de Romā était un événement historique – ou considéré comme tel – et que par ailleurs Malthus et son équipe avaient à cœur de nous donner la date exacte ! Pour nous faire patienter, on nous servit des cerises et des fraises qui étaient succulentes. Même Hōng-Nȁm qui était resté un peu à l'écart en goûta et trouva ces fruits très bons. Depuis quelques instants déjà, je sentais que Malthus me regardait avec insistance, comme s'il voulait me demander quelque chose. Je le mis à l'aise, en l'invitant à s'asseoir plus près de nous.

- L'homme noir que j'ai vu hier matin au sommet du Capitole, c'était bien toi, étranger ?

- Appelle-moi Ał-Poitoū, lui dis-je. Effectivement, c'était moi !

- As-tu le don d'invisibilité, ou bien celui de voyager dans le temps ? insista-t-il.

Je n'étais pas sûr de bien interpréter ses propos, et s'il avait vraiment voulu dire "voyager dans le temps"... Sans doute se référait-il à un épisode mythologique que j'ignorais. Un regard à mon épouse me fit comprendre qu'elle avait le même pressentiment. En tout cas, il me fallait répondre à la question de Malthus d'une manière qui le satisfît complètement, et c'était bien là le problème !

- Dans mon pays appelé Australia, les prêtres connaissent un moyen d'utiliser la réflexion des rayons lumineux pour se rendre invisibles ! C'est le même principe que celui du mirage...

- Un peu comme l'anneau d'invisibilité de Gygès, tel que le rapporte la tradition grecque ! fit-il visiblement soulagé.

Il inspira profondément plusieurs fois, puis héla à nouveau ses compagnes à lui.

- Cela reste bien sûr entre nous, Ał-Poitoū et Pam-Hehla ! Vous comprendrez pourquoi...

La jeune femme qui répondait au nom de Moïra, vint lui chuchoter quelques mots à l'oreille, puis elle se mit à rire tout bas.

- C'est bien possible, après tout ! s'esclaffa Malthus.

Et se retournant vers nous, il ajouta :

- D'après les récits historiques, Romā aurait été fondée par des frères jumeaux...

- Oui, nous connaissons aussi l'épisode de Romulus et Remus ! reconnut Pam. Ce que nous aimerions savoir, c'est quand cela a eu lieu !

- Combien de siècles dans le passé ? précisai-je pour que tout soit bien clair.

- Si je le savais, je vous le dirais ! répliqua un peu sèchement Malthus.

Mais devant nos mines quelque peu déconfites, il s'empressa d'ajouter :

- 500 ans, je pense ? Ou un peu moins...

Ce faisant, il vida d'un trait la chope qu'on lui avait apportée, nous invitant à faire de même, car les jeunes filles du groupe nous avaient gratifiés du même service. Je portai le breuvage à mes lèvres. C'était un vin épicé au fort goût de résine et de miel.

Profitant de ce que Malthus allait saluer un dignitaire local en toge blanche, je glissai à l'oreille de Pam :

- Cela ferait par rapport à notre époque 1600 ans environ depuis le début de l'ère AUC, et un peu plus de 1000 ans pour l'ère AD et la naissance de celui que nous appelons Dominus, alias Divus Julius !

- Tout cela paraît fort confus, murmura-t-elle, mais cela se rapproche de ce qu'avait dit l'épiscopus Hăkōn sous les Pyramides...

- Oui, en tout cas, il y a bien mille ans quelque part en trop dans l'ère AUC ... Nous ne sommes pas en 2555, mais plutôt vers l'an 1600 ! Quelqu'un – ou plutôt une institution politico-religieuse – a bien rajouté mille ans à notre chronologie... Les "récentistes" ont raison !

J'avais associé Hōng-Nȁm à ces dernières réflexions après lui avoir fait signe de se rapprocher de moi. Il eut un bref hochement de tête. Son visage ne laissait paraître aucune émotion, alors que Pam ne tenait plus en place et applaudissait des deux mains, mais elle se ravisa vite. Bien sûr, il aurait été déplacé d'extérioriser davantage notre joie, d'autant que Malthus revenait...

La jeune fille nommée Moïra était allée chercher un bouquet de roses rouges. Elle distribua une fleur à chacun d'entre nous. Sans doute fallait-il interpréter cela comme un geste d'adieu. Je me contentai de dire :

- Soyez tous remerciés, mes amis. J'espère qu'il nous sera donné de vous rendre à nouveau visite !

- Pam s'inclina doucement, imitée en cela par Hōng-Nȁm. Je saluai Malthus qui arborait un large sourire en levant la main droite, paume vers le ciel.

- Pour vos œuvres, fis-je encore en lui glissant une pièce en or dans l'autre main.

 

- CHAPITRE XVI -

 

Malgré la grande chaleur ambiante, le retour vers la capsule "Kalipso-2" se déroula sans encombre. Nous avions pris la précaution d'apporter avec nous une outre en peau de chèvre emplie d'eau.
Allobrox nous accompagna jusqu'à mi-parcours environ. Je lui remis encore un deuxième statère pour toute la peine qu'il s'était donnée. Il nous remercia chaleureusement, et nous le vîmes s'éloigner en direction de Nemze (ou Nemausus), l'autre grande ville gallo-romaine de la province de Septimanie, dont l'emblème était, parait-il, un crocodile enchaîné à un palmier...

Nous arrivâmes sur le promontoire et vîmes avec soulagement, à quelques dizaines de mètres, la sonde spatio-temporelle qui était toujours là, campée sur ses quatre patins, l'étrave fièrement pointée vers les grandes plaines alluviales. Apparemment, personne n'était venu sur les lieux pendant la dizaine d'heures où nous nous avions été absents.

Hōng-Nȁm semblait épuisé par la marche, particulièrement pénible le long du sentier qui montait de la plaine. Sans doute était-il également très marqué par l'aventure...
Notre ingénieur de bord avait pris quelques mètres de retard. Puis il s'arrêta soudain, sembla chercher quelque chose dans les herbes hautes... Quand il nous rejoignit, il nous montra ce qu'il avait découvert.

- Décidément, vous avez l’œil exercé ! fis-je. Vous auriez dû faire archéologue... Qu'avez-vous trouvé de nouveau ?

- Cela ressemblait à un gros morceau de verre boursouflé, d'environ 5 cm de diamètre, pris dans une gangue pierreuse qui en dissimulait une bonne partie.

- Ça sortait un peu de terre... Peut-être un morceau de météorite vitrifié ?

- Nous ferons examiner cela à la base de New Rho-Dan quand nous serons de retour !

Je mis l'objet dans l'une de mes poches après l'avoir enveloppé d'un plastique protecteur.

- Allez-vous reposer un peu dans la capsule, Hōng !

Je le délestai également du matériel audio qui permettait de communiquer avec la base de "New Rho-Dan", et tandis que Pam s'asseyait sur l'une des marches en aplomb du promontoire et surveillait si personne ne venait par le sentier, j'essayai de joindre Bŏ-Nèm ou Máš-Ëna. Au bout de quelques tentatives, j'obtins un contact.

- Ici Ał-Poitoū et l'équipage de la "Kalipso-2" ! M'entendez-vous ?

- Oui, ici Flã-Pès, l'un des techniciens ! Je vous reçois 3 sur 5, professeur... Pouvez-vous réessayer dans quelques minutes avec le matériel vidéo qui se trouve à l'intérieur de la capsule ? Cela sera plus pratique... J'envoie quelqu'un prévenir le Dr Bŏ-Nèm !

- OK, nous allons réintégrer la "Kalipso-2". Tout semble être en parfait état. Notre ingénieur est déjà à bord. Nous vous disons donc à très bientôt !

Je fis un signe à Hōng-Nȁm dont je voyais la silhouette se profiler à travers les hublots du cockpit.

- D'ici une vingtaine de minutes, nous serons de retour à notre époque ! pensai-je. Toujours personne en vue, Pam ?

Comme rien ne pressait, je vins m'asseoir à côté de mon épouse, en haut du sentier à flanc de falaise, face à la ville d'Arelete dont on distinguait les remparts dans le lointain.
Je me faisais toujours du souci pour Hōng. L'état de notre ami me préoccupait, mais je mettais cela sur le compte de la fatigue et de l'émotion. Ce n'est pas tous les jours que l'on entreprenait un tel périple dans le passé !

Au même moment, la porte extérieure de la "Kalipso-2" s'ouvrit en émettant un léger sifflement, puis elle se referma à nouveau. Sans doute notre ingénieur procédait-il aux ultimes vérifications dans la carlingue. Nous profitâmes de ces instants uniques pour admirer le paysage, alors que le soleil déclinait vers l'ouest, où se profilaient des montagnes auréolées de nuages écarlates.

- Quelle belle journée ! fit-elle. Mais je suis contente que tout cela se termine...

- Nous n'avons jamais appris autant de choses en aussi peu de temps – depuis nos aventures sous le mausolée d'Al-İksăndēr ! ajoutai-je en prenant Pam par la main.

Elle me regarda droit dans les yeux.

- D'autres voyageurs dans le temps peaufineront peut-être un jour notre travail sur la chronologie, dit-elle encore. Je voudrais maintenant que nous en restions là – et que nous retournions à nos chères études !

Je m'attendais un peu à cette réflexion de la part de mon épouse. De toute façon, le programme "Kalipso" arrivait à son terme, et un délicat problème de financement allait bientôt se poser... Dans quelques jours, le bateau de la South Navy allait repartir pour l'Australie, et nous avec ! Quant à la capsule spatio-temporelle, il était prévu qu'elle retournât également sur la base militaire de Rho-Dan pour y être démontée, car on devait procéder à un examen complet de toutes ses infrastructures.

Les prochains objectifs de recherche historique n'avaient d'ailleurs pas encore été clairement définis, ni en Australie, ni en ce qui concernait la Gaule... Bien sûr, mon rêve serait de réutiliser la capsule pour un voyage d'études aux abords de la grande cité de Pār-Isis où j'avais déjà fouillé, voici quelques années. Mais je n'étais pas sûr que cela pût se réaliser un jour !
De toute façon, Pam et moi avions du pain sur la planche pour les prochaines années, car il allait falloir publier des articles sur nos découvertes dans les magazines scientifiques, faire des conférences dans le monde entier, et répondre aussi aux critiques de nos détracteurs...

- Eh, tu m'entends, Ał ? A quoi penses-tu ?

- Oui, oui... Je ne suis pas forcément d'accord pour tout laisser tomber... Bon, on verra ! Bien sûr, notre travail n'est pas terminé. Toutefois...

Je m'interrompis car subitement l'éclat limpide des yeux clairs de mon épouse avait changé... L'espace d'un instant, le noir de ses pupilles avait éclipsé le bleu de l'iris ! Je voyais qu'elle regardait fixement dans la direction de la "Kalipso-2". Ou du moins, vers l'endroit où elle devait se trouver... car en me retournant, je ne pus que me rendre à l'évidence.

- Mince alors, la capsule a disparu !!

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*   *

Après quelques instants de stupéfaction où je n'étais même plus en mesure de proférer la moindre parole, je dus reconnaître que je ne pouvais m'en prendre qu'à moi-même, car j'aurais dû veiller à ce que la porte du sas restât ouverte, tant que Hōng-Nȁm était seul à l'intérieur... 
Mais il se pouvait aussi que la "Kalipso-2" était tout simplement devenue invisible à nos yeux, comme elle l'était aux gens des époques que nous visitions ?
En tout cas pour l'instant, il fallait que je m'occupasse en priorité de mon épouse qui était en train de défaillir...

- Ce ne serait pas la première fois qu'une telle chose arrive ! m'exclamai-je en connaissance de cause. Peut-être la capsule est-elle encore là, et nous ne la voyons pas ?

Comme je l'avais fait quelques mois auparavant, quand j'avais été confronté au même problème avec En-Khŏ dans le bush australien, je lançai quelques petits cailloux en direction de l'endroit où devait se trouver l'engin, dans l'espoir que ceux-ci ricochassent contre la paroi métallique. Mais je constatai avec effroi qu'ils passaient au travers...

- Zut, elle est bien partie !

- Nous aurions dû nous rendre compte que Hong était dépressif, marmonna mon épouse. Il ne fallait pas le laisser aller seul dans la capsule...

Je commençais à avoir ma petite idée sur le sujet, mais je ne voulais surtout pas alarmer ma femme outre-mesure. Après tout, peut-être ne s'agissait-il que d'un incident technique, et la capsule allait bientôt se matérialiser devant nous, le temps d'un aller vers notre époque et d'un retour ?

Gardant le sens pratique, je lançai pour détendre l'atmosphère :

- Heureusement, j'ai encore la bourse avec quelques statères !

- Et puis, fit Pam en désignant du regard ma ceinture, nous avons toujours l'émetteur-récepteur !

- Mais marche-t-il en l'absence de la capsule ?

- Essaye voir, Ał !

Fébrilement, j'actionnai le dispositif de mise en route. Un grésillement se fit entendre, comme s'il n'y avait pas de correspondant à l'autre "bout", et pourtant le voyant était bel et bien allumé au vert ! J'insistai plusieurs fois en renouvelant mon appel. Peut-être le signal passait-il, mais la communication en "vocal" était-elle impossible ?

Devant le désarroi de ma femme, je ne pus que lui assurer :

- Écoute, Pam, la "Kalipso-2" est programmée pour revenir automatiquement au temps présent, donc en l'année 999 AD... Il nous suffit d'attendre que le Dr Bŏ-Nèm procède à quelques petits réglages, et la capsule va revenir toute seule ! Cela s'était passé comme ça avec En-Khŏ en Australie !

Ce qui était sûr, c'est que nous avions encore quelques heures devant nous avant qu'il ne commençât à faire vraiment sombre... Le soir, nos combinaisons nous protégeraient au cas où il ferait un peu frais. Nous étions à peu près au milieu du printemps, donc les températures nocturnes ne risquaient pas d'être trop basses. Ce qui était sûr, c'est qu'il faisait beaucoup plus chaud à l'époque gallo-romaine qu'à la nôtre où l'Europe occidentale était recouverte d'une sorte de toundra, une prolongation naturelle de la grande taïga sibérienne...

Pam s'était assise sur une grosse pierre plate, le visage entre les mains, et je la rejoignis.

- Penses-tu qu'il l'a fait exprès ?

- C'est dans le domaine du possible, admis-je. Mais pour l'instant, il n' y a rien de concret pour l'accuser !

Bon, je ne pouvais pas noircir complètement Hōng-Nȁm, en l'absence de véritables preuves qui l'inculpaient... Mais ma femme n'était certainement pas dupe. Elle devait être arrivée aux mêmes conclusions que moi !
Nous pensions tous les deux que notre ingénieur de bord était un membre des Hollybies...
Restait quand même l'hypothèse d'un malencontreux accident, ou d'une fausse manœuvre de Hōng, alors qu'il procédait aux ultimes réglages avant le départ...

- Nous le saurons bientôt ! fis-je en moi-même.

- Dis, Ał, et si la capsule ne revenait pas ? Est-ce que cela te plairait de vivre à cette époque ?

Et pour la première fois depuis quelques minutes, elle ajouta en arborant un large sourire.

- Bien sûr, je veux dire : serions-nous heureux de vivre tous les deux à cette époque ?

- J'avoue que... non, vraiment, je ne sais pas !

- Les gens ont l'air pacifiques. Avec nos connaissances, nous pourrions...

- Oui, coupai-je, cela pourrait nous mener tout droit au cachot ! Déjà, ce que nous avons raconté à Allobrox ou à Malthus, c'était limite... Ils ont dû trouver très bizarre notre volonté affichée de connaître l'année de la fondation de Rome ! A cette heure-ci, ils doivent encore se poser des questions sur les buts que nous recherchions réellement !

- Car dans la foulée, on s'intéressait très peu à leur Divus Julius !

Elle partit d'un éclat de rire un peu forcé, mais qui faisait plaisir à entendre, étant donné les circonstances.

- S'il y en a un qui riait beaucoup moins, c'était bien notre ami Hōng-Nȁm !

- Apparemment, cela allait contre sa philosophie...

- … ou ses croyances religieuses !

Oui, maintenant tout devenait clair. Notre ingénieur de bord faisait très certainement partie d'un mouvement sectaire. Mais je voulais pas trop en parler, maintenant que nous attendions le retour éventuel de la capsule. J'entraînai ma femme à nouveau vers le bord du promontoire.

- Vois-tu, fis-je, nous avons beau maîtriser une technique magnifique, anticiper toutes les pannes possibles, rien ne supprimera le risque zéro, et notamment celui lié au facteur humain...

- Au lointain, on entendait maintenant les beuglements de bœufs ou de taureaux, portés par le vent qui venait des grandes plaines alluviales.

- Nous n'avons pas vraiment vu les traces d'un culte du taureau, comme Apis ou Tarvos Trigaranus, son équivalent gaulois ? remarqua Pam.

- Sans doute y a-t-il des traditions antérieures qui s'y rapportent... En tout cas, on peut penser que des courses de taureaux se déroulaient aussi dans l'enceinte des grandes arènes que nous avons aperçues.

- De telles traditions remontent sans doute au Néolithique, voire au Paléolithique ! ajouta encore mon épouse.

Sans doute faisait-elle aussi allusion aux grottes ornées que l'on avait découvertes dans les Pyrénées, un peu plus au sud. On pouvait y voir de magnifiques reproductions taurines, preuve s'il en fallait que les hommes préhistoriques avaient un goût prononcé pour l'art. Certaines scènes pariétales se vivaient comme des scènes de chasse, d'autres avaient peut-être un caractère plus festif, ou bien servaient à des cérémonies chamaniques...

Après m'être assuré qu'il n'y avait personne dans les environs, je revins m'asseoir auprès de Pam et pris ses mains dans les miennes.

- N'a-t-on pas découvert quelques ossements fossiles non loin d'ici qui dateraient justement du Paléolithique ?

- Oui, à un peu plus de deux cents kilomètres plus au sud, au pied de grands contreforts montagneux. A l'époque, le niveau de la mer Méditerranée devait être plus élevé... Ce qu'on a trouvé, ce sont des restes d'Homo erectus que d'aucuns considèrent comme notre ancêtre...

- Je vois de qui tu veux parler, ajoutai-je. Ce bon vieux professeur Űl-Tserór qui fut ton directeur de thèse !

- Oui, entre autres savants à barbichette...

- Bien entendu, il est plus probable que ces pithécanthropes étaient de mœurs aquatiques et qu'ils ont simplement coexisté dans le passé un certain temps avec l'espèce Homo sapiens, à laquelle nous appartenons !

Après un regard vers le lointain où, par un effet d'optique, il me semblait apercevoir la mer miroiter, j'ajoutai :

- Qui sait ? Peut-être y en avaient-ils encore à l'époque historique ? Cela expliquerait les histoires d'hommes sauvages qui circulent à travers le monde... Et puis, voici deux ans, n'as-tu pas rencontré dans l'océan Indien ce qu'il est convenu d'appeler une "sirène" ?

- Très juste ! Nous avions même pris des photos et un film ! Mais l'Homo erectus était bien moins adapté à l'élément liquide que le peuple océanique des Jaopraya... On peut penser que de tels pithécanthropes vivaient surtout dans les estuaires et les mangroves, même s'ils étaient tout à fait capables de traverser un bras de mer, voire de nager d'une île à l'autre !

Nous restâmes ainsi quelques minutes à discuter tranquillement de choses qui nous venaient à l'esprit, principalement dans le but d'évacuer notre peur et nos angoisses...

Ce faisant, j'essayai une nouvelle fois de manipuler l'émetteur-récepteur qui restait notre seul lien avec la base de New Rho-Dan.
Je ne pus en tirer qu'un horrible stridulement que je ne contins qu'à grand-peine, même en tournant à fond le bouton de modulation du son vers la gauche.

- Zut, il n'y a vraiment rien à faire, et pourtant le voyant lumineux est au vert... Cela voudrait dire qu'il y a quand même un contact avec la capsule... "quelque part" !

- Quelque part dans l'espace-temps ? voulut savoir mon épouse.

- Je ne suis pas assez calé en astrophysique pour te le dire ! En tout cas, cela devrait nous inciter à l'optimisme ! La "Kalipso-2" va très certainement revenir !

Et en caressant délicatement la belle chevelure blonde de mon épouse, j'ajoutai d'un ton détaché :

- Je commence à devenir un bon spécialiste de ces problèmes, après tous les voyages dans l'espace-temps que j'ai faits ces derniers mois !

- Fais attention, je te prends au mot ! rétorqua-t-elle.

Et nous partîmes tous les deux d'un grand éclat de rire. Cela faisait du bien, en tout cas !
Dans les arbustes alentour, des merles ou des grives faisaient entendre leurs chants modulés. La brise était légère, tiède et parfumée.

- My Hero !

- Tu as le droit d'être de cet avis, ma princesse !

J'avais fermé les yeux, mais je sentais son haleine parfumée et ses lèvres en forme de cœur s'approcher des miennes.
Mais quand je voulus l'embrasser, je ne rencontrai que le vide... Pam venait de se lever d'un bond !
Comme dans un rêve, je l'entendis articuler :

- Elle... elle est revenue !!

*
*  *

Je la retins par la tunique, car ma femme, toujours aussi impétueuse, voulut dans le même élan se précipiter vers la "Kalipso-2" qui venait subitement de se matérialiser à une vingtaine de mètres de nous.

- Doucement, fis-je. Il vaut mieux attendre encore quelques minutes...

Je savais par expérience que l'on pouvait attraper une belle secousse électrique en portant la main sur la coque de la capsule ! Plusieurs milliers de volts, sans doute !
Ce faisant, mon regard fut à nouveau attiré par le boîtier de l'émetteur-récepteur. Le voyant était ostensiblement allumé au vert.
Je tournai à fond le bouton de volume du son. Pam me regarda d'un air bizarre.

- Penses-tu que cela va marcher maintenant ?

Je crus défaillir en entendant la voix de Bŏ-Nèm.

- Ał, m'entendez-vous ? Que diantre se passe-t-il ? Pourquoi avez-vous rompu tout contact ?

- Allo, Bŏ ? Mais je n'ai rien fait du tout... Hōng n'est pas avec vous ?

- A ce moment, je vis revenir mon épouse toute excitée. Elle avait fait le tour de la "Kalipso-2".

- Il n'y a personne à bord, la capsule est vide !

Un peu angoissé, je renouvelai ma question auprès de Bŏ-Nèm.

- L'ingénieur Hōng-Nȁm est bien auprès de vous ?

Seuls des crachouillis me répondaient. J'attendis patiemment que la liaison s'améliorât.

- Que disiez-vous, Ał ? Je n'entends presque rien !

Il y eut une petite coupure dans la transmission.

- Ouvrez le sas et connectez-vous au système vidéo de la "Kalipso-2" ! Qu'est-ce que vous vouliez me dire au sujet de l'ingénieur Hong-Nam ?

- N'est-il pas auprès de vous ? La capsule est-elle revenue à la base ?

Je pouvais entendre une voix lointaine au timbre nasillard... C'était à peine audible.

- Non... mais qu'est-ce que vous me racontez ?

Laissant Pam communiquer avec le Dr Bŏ-Nèm, je m'écriai :

- Il n'y a pas trente-six solutions... Je vais ouvrir le sas et rétablir la liaison vidéo !

- Ne me laisse pas seule ! enjoignit mon épouse qui craignait certainement que je disparusse avec la capsule...

Mais déjà je composai le code à l'emplacement prévu sur la coque, après avoir pris la précaution d'enfiler les gants que j'avais dans l'une de mes sacoches.
Avec un sifflement aigu, la porte du sas s'ouvrit. Effectivement, il n'y avait personne dans la carlingue...
Je pris le temps d'inspirer profondément plusieurs fois, puis j'appelai à moi Pam qui s'évertuait toujours à expliquer la situation à Bŏ-Nèm.

- Rentrons à l'intérieur ! lui intimai-je. Ensuite nous aviserons...

*
*  *

D'un bond, je me ruai jusqu'à mon siège, puis j'actionnai le pupitre de commande pour rétablir la connexion avec la base de New Rho-Dan. L'écran mit plusieurs secondes à s'allumer. Puis une image nette se forma. Je reconnus l'intérieur du petit bungalow en contreplaqué qui servait de QG à l'équipe de chercheurs dirigée par le professeur Máš-Ëna.

- Pam ! criai-je à mon épouse. Dis à Bŏ-Nèm que je suis en visuel. Qu'il aille se placer devant la mini-caméra !

Apparemment, le chef ingénieur était sorti à l'extérieur avec le micro et le boîtier VHF, sans doute dans l'espoir que la communication fût meilleure. Précaution dérisoire si l'on tenait compte de la distance spatio-temporelle qui nous séparait...

Sur l'écran, je voyais divers instruments de contrôle, ainsi qu'une lampe témoin qui clignotait furieusement, mais la chaise au premier plan restait désespérément vide. Sentant l'impatience et la nervosité me gagner, je mis le son au maximum et hurlai :

- Bŏ, m'entendez-vous ?

Je vis alors quelque chose bouger, puis il y eut un mouvement saccadé, comme si quelqu'un était en train de s'asseoir. Quand l'image fut stabilisée, je reconnus l'un des jeunes techniciens qui faisait partie de l'expédition.

- Passez-moi l'ingénieur Bŏ-Nèm, je vous prie ! articulai-je sur un ton où l'on devait percevoir un net soulagement.

- Il arrive, professeur ! Comment me recevez-vous ?

- Cinq sur cinq !

La communication était en effet excellente. Pam était montée dans la capsule et s'était placée à côté de moi, dans le champ de la caméra.
Je vis à nouveau des ombres fugitives animer l'écran en face de nous, m'indiquant que quelqu'un d'autre prenait place sur le siège. C'était Bŏ-Nèm, et il s'adressa d'ailleurs à tous les deux :

- Pam, Ał ! Content de vous voir ! Que s'est-il donc passé ?

- Tout ce que je peux vous dire avec certitude, c'est que nous sommes vivants et que nous nous trouvons toujours à environ 1000 ans dans le passé...

- C'est quoi cette histoire avec Hōng ? reprit l'ingénieur-en-chef en fronçant les sourcils. Ne me dites pas qu'il n'est plus avec vous !

- Malheureusement si, soupirai-je. Comme Pam vous l'a sans doute expliqué, Hōng s'est volatilisé avec la capsule, alors qu'il procédait à des réglages. Puis une dizaine de minutes plus tard, la "Kalipso-2" est revenue, mais vide !

Bŏ-Nèm haussa les épaules, sceptique.

- Que me racontez-vous là ? J'ai peine à croire à pareille chose ! Si ce que vous dites est exact, la capsule aurait dû revenir à la base...

- Vous avez sans doute raison, opinai-je. Mais le grand mystère, c'est que l'ingénieur de bord Hōng-Nȁm reste introuvable ! Qu'a-t-il bien pu lui arriver ?

- Je n'en sais rien ! professeur Ał-Poitoū.

- A n'en pas douter, il a fait escale "ailleurs"... mais savoir à quelle époque du passé ?

Bŏ-Nèm réfléchissait. Puis il échangea quelques mots avec quelqu'un que je ne voyais pas. Sans doute le chef archéologue Máš-Ëna.

- Hōng a pu introduire de nouvelles coordonnées dans le dispositif directionnel de la capsule ! Nous le saurons quand nous analyserons ces données à l'aide du superordinateur de la base de Rho-Dan, une fois que nous serons rentrés là-bas...

D'un coup, l'Australie me parut très lointaine, moins par la distance que par les dix siècles qui nous séparaient !

- Bon, reprit  Bŏ-Nèm, pour l'instant, parons au plus pressé... Nous allons faire en sorte que vous puissiez rentrer tous les deux à la maison ! Vous voyez le pupitre en face de vous, professeur ?

- Oui, j'ai repéré le bouton vert pour le départ en mode semi-automatique. A gauche, il y a le cadran indiquant la consommation en énergie, à droite celui qui calcule le nombre de siècles parcourus...

- Très bien ! Un peu plus bas, il y a également un levier qu'il suffira de tirer à vous... puis il faudra actionner le bouton vert du départ...

- Je vois, c'est ce système qui va nous faire revenir à notre époque.

- Tout à fait, Ał, le compte à rebours va se déclencher sans que vous n'ayez à surveiller la procédure, ni à vous soucier de quoi que ce soit !

- A la bonne heure, grimaça mon épouse qui semblait pressée d'en finir. Pouvons-nous partir dans les prochaines minutes ?

- Bien sûr, Pam. Dès que le professeur Al-Poitou aura effectué les deux petites manœuvres que je lui ai demandées... La capsule reviendra toute seule à son point de départ, avec vous deux à son bord !

- Pourvu qu'il ne soit rien arrivé de fâcheux à Hōng, ajouta-t-elle en bouclant sa ceinture et en se calant sur son siège, les yeux mi-clos.

- C'est terrible, ajoutai-je, mais hélas, pour l'instant, on ne peut rien y faire !

- Nous en discuterons quand vous serez de retour... et nous verrons s'il y a moyen de lui venir en aide ! promit Bŏ-Nèm, lui-même très abattu, car il connaissait bien Hōng-Nȁm. Les deux hommes étaient même amis.

Il s'épongea une nouvelle fois le front et me donna le top départ.

- Allez-y, Ał, actionnez d'abord le levier, puis appuyez sur le bouton vert !

- A Dieu va, dis-je encore en effectuant les ultimes manipulations.

*
*   *

Notre basculement dans l'espace-temps se fit plutôt bien, tout en douceur...

- Ça y est, nous voici repartis vers le présent ! soupirai-je.

Pam s'efforça de sourire. Mais une lueur d'anxiété transparaissait dans ses yeux. Elle poussa un cri quand la capsule fit une embardée qui nous projeta tous les deux vers l'avant. Heureusement, nos ceintures tinrent bon.

- Ał, tu es sûr que tout va bien ?

- Nous allons sans doute subir des turbulence pendant encore quelques minutes... commentai-je d'un ton qui se voulait rassurant. Accroche-toi bien, ma chérie !

Tout en me cramponnant des deux mains au pupitre de commande, j'observai le cadran indiquant la consommation d'énergie. Tout paraissait optimal, car l'aiguille était dans la "fourchette" indiquée en vert... Puis mon attention fut attirée par le cadran qui montrait le défilement des siècles – de manière approximative, bien sûr !

- Oh ! Comme cela va vite !

- Faudrait veiller à ne pas dépasser notre époque... plaisanta mon épouse qui avait suivi la direction de mon regard.

Je ne pus m'empêcher d'éprouver pour elle un sentiment d'admiration. Il avait fallu une bonne dose de courage à ce petit bout de femme pour se lancer dans pareille aventure !

J'en étais là dans mes réflexions quand la capsule se mit à osciller dangereusement, tout au moins était-ce la sensation que nous éprouvions. C'était comme si elle accomplissait un virage serré sur la gauche... Apparemment rien d'anormal, mais malgré sa ceinture de sécurité, le visage de Pam vint heurter mon épaule. Elle poussa à nouveau un cri.

- Est-ce que tu t'es fait mal ? demandai-je.

- Non, non... nia-t-elle avec véhémence.

La "Kalipso-2" avait repris une trajectoire plus normale. A travers les hublots, nous vîmes quelques éclairs de lumière rougeâtre zébrer le lugubre horizon devant nous, cependant notre progression dans l'espace-temps était devenue moins chaotique, presque agréable...
Je voulus dire quelques mots d'apaisement à Pam qui avait gardé la tête sur mon épaule, quand je fus surpris de voir qu'elle ne détachait plus ses yeux du cadran où défilaient les siècles.

- Mais... que... que..., bégaya-t-elle, ce truc-là marche à l'envers !

*
*   *

Sans le vouloir, je donnai un violent coup de coude à Pam en cherchant à me remettre dans l'axe du cadran.
Effectivement, les chiffres allaient en augmentant : 30... 31... 32... Comme à l'aller ! Mais alors, c'était Hōng-Nȁm qui était aux commandes, et tout était encore parfaitement normal ! J'éprouvai la sensation affreuse que mes idées se brouillaient.

- Cela veut dire quoi ? balbutia mon épouse qui avait subitement pâli.

- Ça ne va pas, ça ne va pas du tout... il faut que j'arrête ça !

C'était plus facile à dire qu'à faire...

- Nous avançons dans le passé au lieu de revenir en arrière !

- On va se retrouver à l'époque des dinosaures... gémit-elle.

- Nous devons arrêter cette fichue machine temporelle avant qu'il ne soit trop tard...

En désespoir de cause, j'actionnai à nouveau le levier que j'avais manœuvré quelques minutes auparavant, mais en le poussant jusqu'à la butée, sous le regard angoissé de mon épouse.

- Aie confiance, chérie ! Je pense savoir ce qu'il faut faire !

J'espérais obtenir ainsi l'arrêt du système automatique de propulsion. La capsule devrait alors s'arrêter d'elle-même et émerger de l'espace-temps... Tout d'abord, rien ne se passa.
Je fronçai les sourcils en réalisant, tout d'un coup, que j'avais peut-être commis une erreur fatale en ré-positionnant le levier, mais qu'aurais-je pu faire d'autre ?
Bien sûr, j'aurais pu tenter d'accéder à l'ordinateur de bord pour changer la trajectoire, mais je n'étais pas ingénieur et je ne savais pas quelles coordonnées il convenait de modifier... En eussé-je eu d'ailleurs le temps ? Ce que j'avais fait s'apparentait vraiment à une procédure d'urgence, à un acte désespéré pour conjurer le mauvais sort qui semblait s'acharner sur nous...

Au bout de quelques secondes qui me parurent durer une éternité, je sentis quand même qu'il se passait quelque chose... La capsule fut à nouveau secouée dans tous les sens, et des grincements se firent entendre, tandis qu'à l'extérieur un inferno de flashs lumineux se déclenchait... Au fond de moi-même, je pensais que c'était plutôt normal. Cela ressemblait aux arrivées de capsule spatio-temporelle que j'avais déjà vécues.
Puis la lumière qui pénétrait à travers les hublots se fit plus vive. Je clignai des yeux, tout en m'assurant que Pam allait bien. Elle avait d'ailleurs rabattu sur le visage une sorte de visière qui la protégeait de la clarté trop intense. Je fis de même en estimant que le soleil devait se trouver en face de nous.

- Je crois que nous sommes arrivés !

Ma femme ne soufflait mot. Je me sentis un peu désemparé, comme si je venais de vivre un cauchemar éveillé. Était-ce provisoirement la fin de notre voyage ?

Dehors, je ne reconnaissais presque rien du promontoire que nous avions laissé, quelques minutes auparavant... ou plutôt quelques siècles... tout dépendait de la perspective dans laquelle on se replaçait !
Il n'y avait plus la zone centrale herbeuse, ni les chênes-verts plutôt rabougris du maquis méditerranéen... La capsule "Kalipso-2" était maintenant entourée d'arbres infiniment plus grands et d'une végétation exubérante ! Je me demandais d'ailleurs comment elle avait réussi à se matérialiser sans encombre au milieu de ce fouillis de lianes et de ronces qui s'enchevêtraient les unes dans les autres...
De la brume montait du sol, sans parvenir à modérer l'ardeur du soleil. Un coup d’œil sur le cadran relié au thermomètre extérieur m'apprit qu'il faisait plus de 35° dehors !

- On se croirait sous les tropiques ! s'extasia Pam qui n'avait rien dit depuis une bonne minute.

- A quelle époque sommes-nous ? Quand même pas à l'ère Secondaire...

Devant la mine perplexe de mon épouse, je m'empressai d'ajouter :

- Je plaisante, bien sûr ! Tout au plus avons-nous reculé d'environ 3000 ans par rapport à notre époque... si le cadran qui indique les siècles fonctionne bien !

- Je crois que la première chose à faire, ce serait d'appeler Bŏ-Nèm...

Joignant le geste à la parole, Pam actionna les boutons du moniteur qui se trouvait en face d'elle. Je la laissai faire. Mon regard se perdait dans l'immensité des fouillis végétaux. En contrebas, il me semblait maintenant reconnaître la mer, là où auparavant il y avait eu de grandes plaines recouvertes d'herbes et de marécages...

- C'est sûr, fis-je en moi-même. À une élévation des températures correspond aussi celle du niveau des mers !

Entre temps, Pam avait réussi à établir la communication. Le visage de l'ingénieur en chef était reconnaissable sur l'écran, malgré les interférences et les parasites. Sa voix paraissait très, très lointaine...

- Mais qu'est-ce qui se passe à nouveau ? s'enquit-il non sans irritation. Nous avions tout préparé pour vous accueillir !

- Attendez avant de dérouler le tapis rouge... La capsule est repartie dans le mauvais sens... Oui, vers le passé !

On devinait "là-bas" un grand remue-ménage. Quelques réflexions à haute voix fusèrent, mais ni moi ni Pam n'en comprîmes le sens. Changeant radicalement de ton, Bŏ-Nèm demanda :

- Pam, Ał ! Qu'indiquent les cadrans en face de vous ? Combien de siècles avez-vous parcouru "à rebours" ? Combien d'énergie vous reste-t-il ?

Nous le renseignâmes de la meilleure façon possible. Se tournant vers un interlocuteur que nous ne pouvions voir, Bŏ-Nèm échangea quelques paroles, puis il revint à nous avec une requête nouvelle.

- Allez dans l'ordinateur de bord et faites les manipulations que je vais vous dire ! La transmission des données numériques se fera automatiquement... Nous les recevrons ici, puis nous verrons avec le superordinateur de la base de Rho-Dan avec lequel nous sommes en liaison permanente... Bien sûr, cela pourraient prendre quelques heures, mais nous saurons alors ce qui s'est vraiment passé – et ce qu'il convient de faire pour pallier au problème !

- Bon, pendant ce temps, nous allons faire un petit tour, fis-je en direction de mon épouse qui conservait une moue dubitative

- Oui... Mais faites quand même attention ! conseilla Bŏ-Nèm. L'Europe était sans doute peuplée de tribus guerrières à cette époque, voici 3000 ans !

Sur l'écran, on le voyait froncer les sourcils au moment où quelqu'un lui remettait une feuille. Peut-être les résultats des premières simulations numériques ?

- Heureusement, ajouta-t-il, que vous avez stoppé à temps la capsule, car autrement, il n'y aurait pas eu assez d'énergie pour vous faire revenir à notre époque !

Apparemment satisfait de l'effet provoqué, Bŏ-Nèm ajouta :   

- Pire encore, si vous aviez attendu ne serait-de qu'une minute de plus, la "Kalipso-2" se serait probablement désintégrée dans l'espace-temps...

 

- CHAPITRE XVII -

 

Aller à l'extérieur de la capsule nous fit le plus grand bien. Nous avions finalement eu beaucoup de chance de nous en sortir ainsi, nonobstant qu'il s'agissait très certainement d'un acte délibéré de sabotage !
La progression à travers le fouillis de végétation se révéla assez difficile, surtout à cause des ronces et des épines qui jonchaient le sol... Heureusement, nous n'avions guère qu'une vingtaine de mètres à parcourir jusqu'au bord du promontoire que nous connaissions bien maintenant – à diverses époques !

A travers le fouillis végétal, nos regards se portaient au loin dans la direction de ce qui sera plus tard la ville d'Arelete, mais bien sûr il n'y avait que de grandes forêts tropicales à perte de vue... On se serait cru dans le bassin de l'Amazone ! Pam, plus agile, m'avait précédé de quelques pas. Elle sortit la première du couvert des arbres.

- Prends garde, ça peut glisser !

- Pas de problème, fit-elle. Je m'accroche aux branches basses !

 Je la vis encore se maintenir au tronc d'un arbuste en l'enserrant de ses deux bras.

- Ał, il y a la mer en bas !

Je m'approchai avec d'infimes précautions. Effectivement, une sorte de bras de mer nous séparait désormais de la rive, juste en face ! Ce n'était pas très large, aisément franchissable, d'autant que de gros rochers émergeaient de l'eau. Mais il fallait bien se rendre à l'évidence, nous nous trouvions maintenant sur une île !

- Ça alors, fis-je. On entend même le bruit des vagues !

A vol d'oiseau, il y avait bien une cinquantaine de mètres jusqu'à la mer en bas du promontoire. C'était suffisant pour nous flanquer le vertige... Bizarrement, cela n'avait pas été le cas à l'époque gallo-romaine. Peut-être parce que l'on surplombait alors une vaste plaine et qu'un sentier avait été aménagé à flanc de falaise ?

Je regardai sur ma gauche. A mon grand étonnement, le sentier était bien là, même s'il était beaucoup moins visible à cause de la végétation luxuriante qui poussait à flanc de falaise...

- Tu as vu, Pam ? Rien n'a foncièrement changé, à part les plantes et... le niveau de la mer !

- Tu oublies la chaleur... me répondit-elle. Heureusement, nous avons nos combinaisons synthétiques qui nous en protègent !

- D'après ce que nous savons, il y aurait un peu plus de deux millénaires d'écart entre cette époque et celle que nous venons de quitter !

- Donc le sentier est plus ancien que que nous le pensions ! A mon avis, il était sans doute déjà là avant cette phase de climat tropical...

- Tu penses qu'il y a déjà eu une civilisation ici, avant la période présente ?

- Oui... Je serais curieux de savoir quels groupes humains vivaient dans cet environnement ?

- C'est comme à notre époque, les tribus qui habitent dans certaines jungles ou îles tropicales ! Loin d'être des "primitifs", ce sont plutôt des gens qui sont retournés vivre à l'état naturel...

Pendant que ma femme parlait, j'inspectai la falaise qui surplombait le rivage à l'aide d'une paire de jumelles accrochée à mon cou. On voyait beaucoup d'oiseaux de mer, mais mon attention fut soudain attirée par ce qui semblait être une grotte, ou du moins son entrée... Située à mi-hauteur environ, elle était accessible par le sentier qui descendait vers la  mer.

- Regarde, Pam, on dirait une caverne !

- Peut-être est-elle habitée ?

Je lui passai les jumelles.

- Bizarre qu'on ne l'ait pas découverte à notre époque ?

- Sans doute son accès est-il caché par des éboulis... Quand nous serons rentrés, j'en ferai part au professeur Máš-Ëna. Peut-être trouvera-t-il des dessins pariétaux ou des graffitis ?

- Allons déjà voir à quoi ça ressemble ! Ce n'est pas très loin d'ici, et le sentier paraît praticable... 

- Oui, mais par mesure de sécurité, j'irai seul ! fis-je en regardant ma femme droit dans les yeux. Nous ne sommes peut-être pas les seuls bipèdes humains à arpenter le secteur !

Je déplorai que nous n'ayons pas de talkie-walkie ou quelque chose d'analogue pour communiquer, mais Pam pouvait surveiller d'en haut tout le voisinage et me prévenir par gestes si un danger menaçait...

Après lui avoir brièvement expliqué ce que je voulais faire, je laissai là mon épouse, qui semblait un peu réticente... avant qu'elle n'eût le temps de s'opposer à mon initiative !
Je dus m'agripper fermement aux branches pour me laisser glisser jusqu'au sentier à flanc de falaise. En moins de cinq minutes, je parvins à la grotte. C'est alors que je perçus un mouvement...

*
*   *

Le petit homme s'avança vers moi. Il avait les dents de devant légèrement proéminentes et, quand il parlait, des touffes de poils grisâtres se hérissaient sous sa bouche et autour de ses joues...

- Nondik zatoz ? Nondik zatoz ? s'exclama-t-il en trépignant.

Je n'arrivais pas à préciser son âge. Vêtu d'une sorte de tunique en peaux de bêtes cousues, il venait de sortir de la grotte au moment même où je m'en approchai. Je fus étonné par sa peau noire, même si l'allure générale de son corps était plutôt celle d'un homme de type "caucasien". Mais au moins, pensai-je, n'allait-il pas être choqué par la couleur de mon épiderme...
En tout cas, l'homme parlait une langue bizarre à laquelle j'étais incapable d'attribuer la moindre origine.

- Bonjour, mon ami, fis-je. Je suis bien content de te rencontrer !

- Ez dut ulertzen ! me répondit-il en haussant plusieurs fois les épaules de façon comique.

Il émit encore quelques sons d'une voix nasillarde. Puis il fit brusquement volte-face et disparut à l'intérieur de la caverne.

Je restai assez interloqué. Dans le même temps, je vis Pam en haut du sentier qui me faisait de grands signes avant de rentrer à nouveau sous le couvert de la végétation.
En effet, un groupe de cinq à six hommes qu'il convenait d'appeler "préhistoriques", quasiment nus à part des pagnes, venaient dans ma direction... Ils s'étaient laissé glisser le long d'un éperon rocheux situé un peu au-dessus. Je ne pus les voir que lorsqu'ils ne furent qu'à une dizaine de mètres de moi. L'un d'eux, plus intrépide que les autres, avança de quelques pas et me toisa d'un air menaçant. Mais sans doute voulait-il juste m'intimider...

Même si j'étais bien décidé à ne pas m'en servir, j'avais gardé en main le petit pistolet extra-plat que Bŏ-Nèm avait glissé dans ma sacoche, peu avant le départ. Je reculai jusqu'à ce que j'eus le dos acculé à la paroi rocheuse de la caverne.
Je ne pouvais pas aller plus loin, à moins de rentrer dans le trou béant. L'énergumène ne se trouvait plus qu'à quelques mètres de moi, brandissant à bout de bras une sorte de sagaie dont la pointe semblait faite d'un silex taillé. Mais ses intentions ne paraissaient pas vraiment belliqueuses.

- Zein da zure izena ? fit-il en me montrant du doigt.

Je compris qu'il voulait savoir mon nom.

- Ał-Poitoū ! Et toi, comment t'appelles-tu ?

- Goûm-Naoh ! fit-il en se martelant la poitrine de sa main libre. Nire izena Goûm-Naoh da !

Et en désignant le rivage juste en contrebas, il ajouta :

- Ba al zatoz itsasotik ?

Nous restâmes quelques instants sans bouger. L'homme, même s'il était plus petit que moi, n'en possédait pas moins une belle carrure. J'étais surpris de voir ses yeux bleus très clairs qui tranchaient avec la noirceur de sa peau. Quant à sa chevelure, elle était plutôt d'un roux foncé tirant sur le châtain.

Puis sans dire un mot, Goûm-Naoh revint lentement vers l'endroit à flanc de falaise où l'attendaient ses camarades. Je vis que son dos était recouvert de longs poils bruns, mais finalement il n'était guère plus velu que bon nombre de nos concitoyens, en Australie ou ailleurs.

Pourquoi pensait-il que je venais de la mer ? Sans doute à cause de ma combinaison blanche, laquelle devait passablement l'intriguer...

- Que faire ? réfléchis-je en moi-même. Aller à la rencontre de ces gens, rentrer dans la caverne, ou bien encore descendre le sentier vers le bord de de mer ?

Le choix était cornélien, d'autant que je ne voulais pas inquiéter outre mesure mon épouse que je devinais blottie sous les arbustes en haut du promontoire...
Je ne me sentais pas véritablement en danger. La solution était sans doute que j'attende un peu, même si l'envie me démangeait d'aller regarder à l'intérieur de la caverne.
Mais d'une part, je n'arrivais pas à apercevoir s'il y avait quelqu'un, et d'autre part je ne voulais pas trop inquiéter Pam.
Tant qu'elle me voyait, elle pouvait surmonter son angoisse !

Pour l'instant, personne ne bougeait. Un coup d’œil sur la grosse montre multifonctions que j'avais en poche m'apprit que là où je me trouvais, en plein soleil, il faisait un peu plus de 40°. Je n'allais pas rester indéfiniment à même place, c'était sûr !

Je fus dérangé dans mes réflexions par l'homme préhistorique plus âgé qui était ressorti de la grotte et voulait ostensiblement me montrer quelque chose... ou quelqu'un !
Encore dissimulé par la pénombre qui régnait à l'entrée de la caverne, il y avait en effet un autre personnage...

- Gizona itsasotik dator da... Ez duzu zion ezagutzen ? fit le vieil homme.

- Je suis désolé, mais je ne comprends pas ce que tu me dis !

Entre-temps, le nouvel arrivant avait surgi en pleine lumière. J'eus un choc en le voyant.

- Mince alors... ! fis-je.

Il avait la peau brun clair et une longue chevelure noire. Plus élancé que les autres préhistoriques que j'avais vus, il devait mesurer près d'1m 80. Mais surtout, ce qui était frappant, c'était son visage large et sans menton apparent ! Caché par ses cheveux, on devinait un front bas et fuyant. Les yeux étaient foncés, dans de larges orbites rectangulaires... L'hominien avait également d'épais sourcils au dessus d'arcades sourcilières proéminentes, des pommettes saillantes, et son nez était curieusement retroussé ! Une barbe en collier dissimulait des mâchoires qui paraissaient énormes...
Je m'aperçus aussi que ses narines s'ouvraient et se fermaient par intermittence... Par ailleurs, il était complètement nu, très peu poilu. Mais ce qui me choquait le plus, c'était de voir que ses pieds – très longs et larges à leurs extrémités – étaient entravés par des cordes faites de fibres végétales tressées ! Ses mains étaient également liées dans le dos.

A n'en pas douter, cet homme à l'allure si différente était prisonnier des autres... J'espérais qu'il allait me parler, mais même s'il remua sa grande bouche sans lèvres apparentes, je n'entendis aucun son en sortir.

En revanche, je fus impressionné par le jeu des muscles sur son visage. Sans doute les surfaces d'insertion musculaire étaient-elles très marquées. Il fallait en effet une musculature puissante, convenablement fixée à l'ossature crânienne, pour faire fonctionner de telles mâchoires ! Je vis que ses dents étaient de forme carrée et relativement grosses. La physionomie entière de cet homme était étrange, tout à fait inhabituelle... Je compris qu'il devait s'agir d'une espèce humaine distincte de la nôtre !

- Dommage que Pam ne soit pas là pour voir cela ! dis-je à voix haute.

J'espérais que les prises de vue que je faisais à l'aide d'une mini-caméra accrochée à ma ceinture allaient être bonnes. Celui que je pensais pouvoir identifier comme un pithécanthrope était quasiment dans l'ombre d'un gros bloc à l'entrée de la caverne. Ma femme ne devait qu'à peine l'entrevoir...

- Gizona itsasotik dator da ! répéta encore le petit homme aux cheveux gris en me montrant ostensiblement l'homme aux mains et aux pieds liés, puis la mer en contrebas.

Je compris qu'il devait s'agir d'une sorte d'homme-marin, ou tout du moins, d'un hominien aux mœurs très aquatiques... Au même moment, j'entendis les préhistoriques m'appeler. Ils s'étaient regroupés sous une sorte d'abri rocheux, un renfoncement de la falaise. Je voyais qu'ils avaient préparé quelque chose à manger dans une sorte de gros chaudron. Intrigué, je fis un geste d'au-revoir au vieil homme et à son prisonnier, puis me dirigeai vers le petit groupe, une vingtaine de mètres plus haut sur le sentier.
Ce qui m'importait, c'était que l'endroit paraissait dégagé. Donc je me disais que je pouvais passer quelques minutes avec eux, avant d'aller rejoindre Pam. Puis nous rejoindrons la capsule où nous serons protégés par le champ d'invisibilité...

- Ał-Poitoū ! Ał-Poitoū ! entendis-je.

Je vis le dénommé Goûm-Naoh venir vers moi et m'inviter d'un geste large à rejoindre ses compagnons qui goûtaient à ce qui ressemblait à une sorte de soupe, dans un récipient en terre cuite.

En bas sur une plage de sable fin, je voyais maintenant un autre groupe d'hommes avec, à ce qu'il me semblait, quelques femmes. En rentrait, assises sur des rochers, il y avait des personnes plus âgées, et aussi de petits enfants. Tous avaient la peau noire et de longues chevelures plutôt claires, voire de couleur blonde. Sans doute la tribu s'était-elle donnée rendez-vous là ?

Dans le ciel, le soleil déclinait à l'ouest. Une légère brise soufflait. Je me retournai vers Goûm-Naoh qui me tendait une sorte de bol en poussant un grognement. D'autres hommes ramassaient des brindilles sèches ou quelques branchages tombés du haut-plateau. Sans doute allaient-ils faire du feu.

Portant la coupe à mes lèvres, je goûtai ce qui pouvait être un jus à base de baies fermentées. En tout cas, c'était légèrement alcoolisé. En revanche, l'odeur était exécrable, et dans le liquide surnageaient des fragments indéfinissables... une sorte de viande à la consistance fibreuse qui avait un goût prononcé de poisson rance...

- Gizona itsasotik dator da ! me dit-il à nouveau en lorgnant du côté de la grotte.

Je commençai à comprendre ce qu'il voulait me dire...

- Hau da, jaten oso ona ! fit un autre des préhistoriques en mimant le geste de manger.

Il me resservit de ce bouillon d'homme-marin...
Du coin de l’œil, je lorgnai vers l'endroit où devait se trouver Pam. Sans doute était-elle rassurée de me voir si près.

En tout cas, je n'étais pas sans remarquer que le breuvage avait un certain pouvoir euphorisant. Et cela commençait à faire son effet chez les préhistoriques qui parlaient de manière enjouée en faisant de grands gestes.
Je décidai de profiter de l'occasion pour leur fausser compagnie... Sortant de l'une de mes poches la montre multifonctions à gros cadran qui ne me servait plus à grand chose, je la tendis à Goûm-Naoh.

- Tiens, mon ami, c'est cadeau !

Ce dernier ouvrit de gros yeux, tout comme ses congénères à côté de lui. Je leur indiquai comment la mettre au poignet. Puis je fis miroiter les chiffres colorés, comme s'il s'agissait d'un jouet...
Laissant Goûm-Naoh manipuler la breloque, je reculai alors lentement vers le haut du sentier.
Voyant que les préhistoriques restaient sans réaction, je gagnai sans me hâter le couvert des arbres où je savais retrouver Pam.

- Je suis là, Ał !

- Vite, allons dans la capsule ! fis-je sans me retourner.

Ce n'est qu'à bord de la "Kalipso-2", une fois assis sur nos sièges, que nous soufflâmes... Nous éclatâmes d'un rire nerveux, puis nous nous regardâmes et tombâmes dans les bras l'un de l'autre...

 

 

- CHAPITRE XVIII -

 

Notre première initiative fut de reprendre contact avec Bŏ-Nèm. Celui-ci se montra confiant pour la suite des opérations. Il nous demandait encore deux petites heures pour vérifier les paramètres, avant de lancer la nouvelle procédure de départ, en accord avec les ingénieurs et informaticiens de la base de Rho-Dan en Australie.

Je racontai à Pam tout ce que j'avais vu aux abords de la grotte. Grâce aux jumelles, elle avait pu observer Goûm-Naoh et ses congénères.

- Certes, ce n'est pas le portrait de l'homme idéal, commenta mon épouse, mais ainsi étaient les humains qui vivaient en ces lieux, voici plusieurs milliers d'années ! La peau noire, les yeux bleus, la barbe et les cheveux roux ou brun clair : c'est bien ce que certains généticiens pensent avoir déduit d'analyses de l'acide nucléique sur des squelettes d'Homo sapiens anciens retrouvés en Europe [N.d.A: authentique].

Et en ce qui concerne ma rencontre avec l'homme-marin, elle ajouta :

- D'autres ossements fossiles, dont certains ont été découvert non loin d'ici, montrent en effet des individus à l'ossature plus robuste, au front fuyant, avec des mâchoires saillantes et de larges dents...

J'acquiesçai en faisant défiler sur un écran les photos que j'avais prises au moyen de ma petite caméra numérique. Certaines montraient distinctement, malgré la pénombre à l'entrée de la grotte, l'homme de type Homo erectus. Mais ma femme poursuivait ses explications.

- Avec les techniques modernes, il est désormais possible à partir d'une seule dent ou d'un bout d'os ancien de séquencer le génome complet de ces Homo sapiens ou Homo erectus qui ont vécu jadis en Europe ! Bientôt, on pourra sans doute réaliser leur portrait-robot !

- En tout cas, cela montre bien la grande diversité génétique des êtres humains, dans le passé comme dans le présent...

- Et la distribution actuelle de l'humanité sur les cinq continents reflète des migrations ou des déplacements de populations relativement récents !

- Les types morphologiques humains ont donc peu de choses à voir avec la latitude géographique ou le climat !

- De telles migrations expliquent pourquoi on trouve actuellement des populations aux cheveux blonds en Afrique centrale...

- ...dont tu es l'illustration vivante, ma chère épouse !

- Alors qu'a priori ces personnes à peau claire sont censées être plus sensibles aux coups de soleil... En fait, l'être humain adapte sa façon de vivre à son environnement. Ainsi, s'ils ont le teint clair, ils se protégeront davantage du soleil, etc...

- Oui, mais la sélection naturelle ne va-t-elle pas intervenir pour favoriser les individus à peau plus foncée ?

- Si, bien sûr ! Mais disons qu'à l'échelle des sociétés humaines et de leur durée moyenne d'existence, cela ne joue pas un très grand rôle, car les populations vont vite être déplacées, pour diverses raisons, notamment économiques... Ainsi, des Noirs vont-ils se retrouver dans des régions boréales ou australes, où l'hiver est très long, et ils auront des problèmes de synthèse de la vitamine D... Mais des parades existent, comme la prise de pilules, ou une alimentation en conséquence !

Et ma femme poursuivit dans ses explications. Elle me regarda en souriant.

- Pour ce qui est de la peau noire, certains anthropologues ont émis l'hypothèse qu'à l'origine, il y a eu une mutation qui a favorisé certaines tribus belliqueuses pour leurs virées nocturnes, car les guerriers se fondaient dans l'obscurité... Une sorte de camouflage naturel, en quelque sorte !

- A condition de ne pas montrer ses dents blanches, plaisantai-je.

- On peut penser également que la peau claire chez l'Homo sapiens n'est apparue qu'assez tardivement... Pour certains chercheurs, ce serait lié principalement aux changements dans les habitudes alimentaires. L'arrivée de l'agriculture et la domestication des animaux de bétail auraient également joué un rôle...

- Quant aux yeux bleus et aux cheveux blonds ou roux, qui étonnent parfois, car ils sont aujourd'hui limités à l'Afrique et à quelques populations au centre de l'Australie, ils proviendraient de gènes néandertaliens [N. d. A: authentique] !

- C'était en tout cas le cas de beaucoup d'Européens à l'époque romaine, sans oublier notre ami préhistorique Goûm-Naoh...

Je ne pus m'empêcher de sourire en pensant à lui et aux membres de son clan. Sans doute étaient-ils à quelques dizaines de mètres en contrebas en train de se poser des questions sur le fonctionnement et l'utilité de ma montre à gros cadran... Et si d'aventure ils voulaient venir à ma recherche sur le promontoire, ils seraient encore plus étonnés de ne pas me trouver, puisque la "Kalipso-2" et ses occupants étaient invisibles à leurs yeux !

- Que sont devenus au juste les hommes de Neandertal ? m'enquis-je auprès de mon épouse.

- On peut penser qu'ils se sont retirés dans les montagnes. En partie pour échapper aux sapiens, mais aussi parce que cet environnement leur convenait... Peut-être certains ont-ils survécu jusqu'à nos jours, par exemple en Asie centrale ?

- C'est en effet fort possible, acquiesçai-je. Pour reprendre possession de grands espaces, il leur suffisait finalement d'attendre la fin d'un cycle de civilisation des Homo sapiens, comme cela semble arriver tous les 500 ou 1000 ans...

- Oui, je suis d'accord avec toi, Ał ! Que ce soit en modifiant le climat en envoyant des gaz à effet de serre dans l'atmosphère, en polluant la planète avec des produits chimiques ou en s'entre-tuant au cours de guerres fratricides, pour des raisons politiques, religieuses ou ethniques, les hommes de type sapiens produisent régulièrement les extinctions de masse dont ils sont les premières victimes !

Sur cette constatation navrante, je regardai par les hublots la luxuriante végétation tropicale. Le chant des oiseaux annonçait la tombée du soir. Je mettais à fond la ventilation à l'intérieur de la capsule pour humer les effluves odoriférants venant de l'extérieur.
Sans doute nous trouvions-nous, voici 3000 ans, au début d'un cycle, quand les Homo sapiens ressortaient des cavernes, au propre comme au figuré... La prochaine grande civilisation allait-elle être l'Empire romain, ou peut-être une autre, encore inconnue de nos historiens ? Bien sûr, il faut aussi penser au sud-est asiatique, ou à une grande île engloutie sous les flots, comme la fabuleuse Atlantide !

- Et si ce n'est pas l'humanité qui contribue à sa propre perte, ce sont les cataclysmes d'origine tellurique ou cosmique, les soubresauts d'activité du soleil, les... dis-je encore à l'adresse de mon épouse.

Mais je m'aperçus qu'elle venait de s'endormir.

- On n'a même pas besoin des menaces d'outre-espace, murmurai-je pour moi-même. En quelques siècles, quel que soit le degré de civilisation atteint, l'humanité finit toujours par s'autodétruire !

 

 

- CHAPITRE XIX -

 

La nuit venait de tomber. L'atmosphère était humide, chaude et étouffante. Dehors il devait faire plus de 35 degrés...
Je me levai doucement et consultai une sorte de pendule numérique qui était fixée au plafond de la carlingue. « Encore une heure à perdre... », soupirai-je.
Puis je devais, comme convenu, essayer d'avoir le Dr Bŏ-Nèm au bout du "fil" spatio-temporel... Le chef ingénieur devait consulter encore quelques experts en Australie pour être bien sûr de la procédure à suivre. Et surtout, il voulait me donner quelques consignes pour modifier les paramètres de la "Kalipso-2", avant que nous ne commençions notre retour vers le présent. Je lui faisais pleinement confiance, car je ne tenais pas à m'échouer quelque part dans l'espace-temps...

De toute façon, étant donné la distance temporelle à parcourir – plus de 3000 ans –, Bŏ m'avait déjà prévenu qu'il fallait en quelque sorte faire un arrêt technique en route, vers 5 siècles avant le présent.
Ce n'était pas pour me déplaire, car c'était l'époque où je supposais qu'avait existé sur Terre une civilisation, certes éphémère, mais au cours de laquelle l'humanité avait atteint un niveau de civilisation à peu près égal, voire supérieur, au nôtre ! Mais aucun historien n'en parlait, faute de documents précis s'y référant. Quant aux archéologues, ils la confondaient avec la « Période intermédiaire » qui a suivi le déclin de l'Empire romain et les fameux "Âges sombres"...

Lors d'une précédente communication, le Dr Bŏ-Nèm et son assistant Sōn-Kră avaient en effet signifié que, pour des raisons pratiques, nous allions devoir faire une étape intermédiaire, à mi-chemin entre les Gallo-Romains et l'an 999 AD.

J'essayai de ne pas réveiller Pam, assoupie sur le siège de gauche, celui de l'ingénieur de bord qu'avait occupé Hōng-Nȁm. A l'extérieur rien ne bougeait ; sur tout le promontoire, il n'y avait âme qui vive. Pas d'animaux non plus, à part des oiseaux ressemblant à des merles bleus, et aussi quelques lapins de garenne qui sautillaient ça et là.

J'aurais pu profiter de cet intermède pour aller faire quelques pas à l'extérieur, mais je ne voulais pas attirer sur moi l'attention des préhistoriques qui habitaient l'île. Dans la capsule, nous étions protégés par le champ d'invisibilité, et c'était bien ainsi !

Pour passer le temps, je me plongeai dans la lecture d'un manuel de la navigation spatio-temporelle. Bien sûr, je ne comprenais pas tout, mais je m'efforçai néanmoins de mémoriser les principales manipulations – que j'allais bientôt être amené à faire sous la directive de Bŏ-Nèm.

Mais une dizaine de minutes plus tard, le dispositif d'alerte d'un détecteur de masse résonna par deux fois. Je me retournai d'un bond, manquant faire tomber Pam de son siège. Elle sursauta.

- Ah, mon chéri, que... que se passe-t-il ? bégaya-t-elle.

- Il y a quelque chose de gros à proximité de la capsule !

Comme pour confirmer ce que je venais de dire, les lapins disparurent de notre champ de vision pour se mettre à l'abri sous le couvert des grandes fougères tropicales.

- Homo sapiens ou Homo erectus ? Les paris sont ouverts ! murmura mon épouse.

- Je pense plutôt à un prédateur aux mœurs nocturnes qui sort maintenant à la tombée de la nuit...

- Peut-on voir s'il n'est pas à l'arrière de la capsule ?

- En principe oui, mais le système de rétro-caméra m'a l'air d'être en panne ! dis-je en manipulant fébrilement quelques boutons. En tout cas, l'écran correspondant ne s'allume pas...

A ce moment, le haut-parleur relié au micro d'extérieur retentit d'un grondement qui pouvait être le rugissement d'un grand félin. Au même moment, l'animal qui avait poussé ce cri devenait visible sur le hublot, à gauche de Pam.

- Un tigre à dents de sabre, fis-je. Une belle bête de près d'un mètre et demi de long !

- Je dirais même plus : un superbe Machairodus kabir... Je ne savais pas qu'ils vivaient en Europe à cette époque !

On voyait très bien les longues canines qui avaient donné son nom à l'animal. Le poil du félin était jaunâtre, et des rayures noires zébraient ses flancs. Sans doute pesait-il une bonne centaine de kilos, mais bizarrement, il progressait plutôt par bonds.

- Pour arriver sur l'île, cet animal a dû nager...

- Pas de problème pour lui, commenta mon épouse. Ces gros chats étaient capables de telles prouesses ! En revanche, je ne vois pas trop ce qu'il pouvait manger sur l'île, à part quelques lapins... Peut-être aussi des chèvres sauvages, ou encore le bétail des Homo sapiens ? Mais sans doute était-il plutôt charognard...

- Ah oui ?

- C'est d'ailleurs plutôt un jeune adulte, poursuivit Pam en observant le Machairodus de son œil exercé de paléontologue. Peut-être se nourrit-il effectivement des petits lapins que l'on a vus. Quand il arrive à en attraper un...

- Et les humains ne craignent rien ?

- Il y avait sans doute à l'époque des prédateurs autrement plus dangereux pour eux, comme les lions des cavernes, ou encore des panthères !

- Ah, fis-je en regardant par le hublot situé à ma droite, il semblerait d'ailleurs qu'il y ait des Homo erectus qui se soient lancés à sa poursuite...

Dans la pénombre qui commençait à s'installer, deux êtres humains de type robuste venaient en effet de déboucher sous les rhododendrons. Ils étaient armés de grands éclats de silex et de gourdins.

- Ils ne me donnent pas l'impression d'en vouloir au tigre à dents de sabre... Peut-être le suivent-ils seulement dans l'espoir de trouver une charogne dans les sous-bois ?

J'en profitai pour faire quelques prises de vue rapprochées de ces hominiens au profil rude : front bas et fuyant, arcades sourcilières proéminentes et mâchoire massive...

- A la différence des néandertaliens – qui ont peut-être habité les mêmes régions à cette époque – ils n'ont pas de "visière frontale" continue, mais de gros bourrelets osseux au-dessus des orbites oculaires, laissant la place au-dessus du nez pour une dépression que l'on appelle "glabelle"...

- Tout comme chez nous ! dis-je en montrant cet emplacement entre mes deux yeux.

- Oui, certains paléoanthropologues considèrent que l'Homo erectus était à l'origine une variété d'Homo sapiens... Pour ma part, j'ai toujours pensé qu'il s'agissait d'un homme spécialisé dans un habitat semi-aquatique, ce qui explique aussi la grande densité osseuse, ainsi que ces grands pieds pouvant servir de "palmes"...

- On voit à leur façon de marcher qu'ils ne sont pas vraiment à l'aise sur la terre ferme ! En revanche, ils doivent nager comme des champions !

Malgré la lumière qui baissait, je pris quelques clichés à l'aide de ma caméra numérique avant de les agrandir sur un écran placé en face de nous.

- Regarde, Pam, sur cette image en vue arrière, on distingue bien le pied, et notamment la surface plantaire... Mais entre les orteils, ne voit-on pas aussi une sorte de palmure ?

- Cela vient corroborer la justesse de mes thèses ! fit mon épouse visiblement émue. Bien sûr, on ne ne le voit pas sur les fossiles ou sur les quelques empreintes de pas d'Homo erectus dont nous disposons...

- Mais le temps passait, et je devais encore potasser les procédures de départ pour bien comprendre ce que Bŏ-Nèm allait me dire sur les réglages à effectuer. Il n'allait sans doute pas tarder à me rappeler.

- Notre grande aventure dans l'espace-temps entrait dans une nouvelle phase ! 

*
*  *

Finalement, la communication avec Bŏ-Nèm s'était bien passée. Il avait procédé à diverses simulations, puis il avait chargé l'ingénieur Sōn-Kră de nous expliquer ce que nous devions faire. Patiemment, le Taung à la chevelure rousse s'employa à décrire le processus qui allait nous permettre de réintégrer le temps présent...
Aidé par Pam, j'ai rentré toutes les données numériques dans le système électronique de la capsule.
Les dés sont jetés... comme avait alors conclu Bŏ-Nèm, le concepteur de la "Kalipso", et ma réponse appropriée avait été "alea jacta est" !

Grâce à la puissance de calcul du superordinateur en Australie, il avait réussi à calculer avec précision la distance dans le passé où nous avait projeté l'acte de sabotage de Hōng-Nȁm...
Bien sûr, il y avait une certaine marge d'erreur, mais en gros cela devait être exact : 3500 ans dans le passé, ce qui était à la limite des possibilités théoriques de la capsule ! C'est pourquoi Bŏ-Nèm et Sōn-Kră avaient fait le choix de procéder à une étape intermédiaire qui correspondait au 5ème siècle avant le présent, une époque particulièrement intéressante...

Nous avions déjà eu un aperçu en Australie, lors des essais avec la première "Kalipso". Maintenant, j'étais vraiment intéressé de savoir ce qui s'était passé au même moment en Europe... Bien sûr, il n'était pas question d'y rester longtemps. Si l'occasion nous est donnée, nous essayerons simplement de capter quelques émissions de radio... sans prendre le moindre risque !
La priorité pour les concepteurs de la sonde spatio-temporelle était bien entendu de nous rapatrier sain et sauf à notre époque de départ !

- "Final countdown", fis-je tout haut. Compte à rebours temporel...

Au bout de quelques secondes, un signal sonore retentit.

- Main engine start, fit encore la voix métallique.

Et voilà... Nous n'allions pas tarder à être fixés. Je vis mon épouse se prendre la tête entre les mains. Mais c'était sans doute pur réflexe... A cause des vibrations, elle tentait aussi de remettre un peu d'ordre dans sa chevelure blonde et d'arranger ses mèches folles.

On se croyait sur un esquif au milieu des flots déchaînés... La lumière de la capsule s'éteignit plusieurs fois avant de se rallumer.
Voyant que des larmes perlaient sous les yeux de ma pauvre Pam, je lui tendis un mouchoir en tissu. Elle s'essuya en se cramponnant d'une main ferme à la structure du pupitre devant elle.

- J'ai l'impression que cela ne va pas être une partie de plaisir... dis-je encore.

Personnellement, j'étais à bout de nerfs, même si je n'en laissai rien paraître. Brusquement l'obscurité nous enveloppa à nouveau. J'entendis Pam crier. Dehors, c'était le noir impénétrable.

- Mince alors ! Que se passe-il- maintenant ? cria-t-elle.

- Il faut attendre ! répondis-je sans grande conviction.

La capsule était suspendue dans ce qui paraissait être un néant informe, en réalité, un vaste océan d'atomes et de particules électromagnétiques traversé par de puissants courants de convection...

Puis brusquement, nous entendîmes comme une voix qui sortait du récepteur-vidéo intégré au pupitre de commande de la capsule ! L'écran lui-même ne montrait que des stries noires et blanches... mais il y avait vraiment une voix qui sortait du haut-parleur ! Provenait-elle de l'espace-temps ? En tout cas, les mots étaient difficilement compréhensibles.

- Frères de la Communauté, m'entendez-vous ?

Nous nous regardâmes, en proie à une vive inquiétude. Mais sur ces entrefaites, la lumière revint dans la capsule. Quant aux vibrations, elles se firent moins violentes.

J'arrivais à ne plus prêter attention à la voix qui avait repris ses appels sur une autre fréquence, comme nous pouvions le voir sur un écran de contrôle. Cela paraissait inimaginable, car d'après ce que m'avaient dit les techniciens, il n'était pas possible de capter quoi que ce soit dans ce fatras d'énergie exotique et de particules étranges en interaction avec l'espace et le temps...

- Je sais à quoi tu penses, fis-je en direction de mon épouse. Mais il doit s'agir d'une sorte d'interférence, ou d'une onde résiduelle...

- Si tu le dis !

Je lui décochai un vague sourire. Un coup d’œil aux cadrans devant moi m'indiqua que le temps de route indiqué par Bŏ-Nèm était presque terminé.
La capsule "Kalipso-2" donnait maintenant l'impression d'être une chaloupe en train d'affronter de grosses vagues, à l'approche du port. Nous étions balancés à droite et à gauche.

- Nous ne sommes pas très loin d'arriver ! m'écriai-je. Cramponne-toi, Pam, ça va encore secouer !

J'eus un haut-le-cœur et je dus faire un effort pour ne pas rendre... Quand tout mouvement cessa, je pris la main de ma femme dans la mienne. Les lumières dans la capsule s'éteignirent à nouveau, mais c'était peut-être normal. Dehors il faisait nuit.

 

- CHAPITRE XX -

 

Nous restâmes tout d'abord quelques instants immobiles. Pour détendre l'atmosphère, je fis semblant de me tâter le corps et le visage.

- Ma foi, tout a l'air d'être encore là... plaisantai-je.

Au même moment, la lumière revint dans la capsule. Mais, nous étions couverts par le champ d'invisibilité. Personne ne pouvait nous voir de l'extérieur.

- En quelle année sommes-nous ?

- Bŏ-Nèm estimait que nous devions arriver au 5ème siècle, un peu moins d'un siècle après la fameuse année 1941 AUC où j'avais fait la connaissance de Joe en Australie... Dans notre calendrier AD, cela correspondrait aux années 500...

Et en me tournant vers Pam, j'ajoutai :

- Nous ne resterons ici qu'une petite heure, le temps de refaire le point et de réinitialiser le dispositif !

Par-delà les vitres de l'habitacle, on voyait que l'aube allait poindre. La capsule s'était "posée" sur une sorte de gazon. On distinguait quelques arbustes alentour. Et au loin la plaine alluviale. Cela ressemblait beaucoup à ce que nous connaissions déjà de l'époque gallo-romaine.

- Je pense que nous pouvons sortir un peu, hasardai-je.

- Prévenons d'abord Bŏ-Nèm ! me rappela mon épouse.

Ce qui fut fait. Un contact vidéo fut même établi. Nous devions avoir l'air très fatigués, car Máš-Ëna qui était présent également ne manqua pas d'en faire la réflexion. En tout cas, je me gardai bien de lui parler de cette voix d'outre-espace qui nous avait tant effrayés !

Le temps de refaire quelques simulations, et l'équipe restée à New-Rho-Dan nous promit de rappeler d'ici une petite heure. Nous pouvions donc sortir en toute quiétude et procéder à des enregistrements d'ondes radiophoniques, voire télévisuelles.

Pour que nos yeux s'habituent à la semi-obscurité, j'avais tout éteint dans l'habitacle. C'est alors que Pam et moi perçûmes sur la droite une multitude de petites lumières, comme si des essaims de lumière avaient envahi la plaine environnante...

- Nous allons en avoir le cœur net ! décidai-je en actionnant l'ouverture du sas.

Nous fûmes tout de suite frappés par des effluves parfumés, des odeurs musquées de menthe et de lavande... On entendait des chants d'oiseaux et les stridulations de criquets ou de grillons.
L'extérieur était accueillant. Je laissai Pam descendre qui était la mieux placée. Puis ce fut mon tour. Je rejoignis mon épouse qui s'était avancée de quelques pas en direction de l'endroit en surplomb d'où nous pouvions voir la cité d'Arelete – si elle existait à cette époque !

- Que de lumières ! fit ma femme.

Ce que nous avions tout d'abord pris pour des essaims de lucioles se révélaient être des lampes ou des réverbères, à quelques centaines de mètres en contrebas. En revanche, on ne distinguait pas vraiment les remparts de la ville. En revanche, on voyait de nombreuses maisonnées, assez proches de nous, le long d'une route en bitume.

- Ces lumières qui bougent, ce sont sans doute les phares de véhicules automobiles, supposai-je.

Je serrai Pam contre moi, car elle s'était mise à l'aplomb du vide.

- Oui, Ał ! Voici donc la civilisation technologique que nous avions postulée pour cette période dans le sud de la Gaule...

Sans savoir vraiment pourquoi, je fus pris d'un petit rire nerveux.

- C'est assez inquiétant, remarquai-je. En l'espace de quelques siècles, une civilisation somme toute assez semblable à la nôtre peut donc disparaître, pratiquement sans laisser de trace !

- Exact, et l'on ne peut évoquer d'autre explication qu'un cataclysme mondial lié à la destruction des écosystèmes planétaires... avec en prime des guerres fratricides entre nations aux idéologies différentes !

Je fronçai les sourcils. Pam semblait oublier le contexte cosmique.

- Il peut y avoir eu aussi un passage rapproché de comète, ou l'impact d'un astéroïde qui a détruit les villes et fait périr des milliards de gens, notamment dans l'hémisphère nord !

- Et les survivants de cette hécatombe sont allés peupler les « Terres du Sud » ou l'Afrique centrale...

- Oui, sinon nous ne serions pas là pour le raconter !

Je pris mon épouse par la main et nous fîmes ensemble le tour du promontoire – que nous commencions à bien connaître, toutes époques confondues...
Il y avait cette fois quelque chose de nouveau. Au fur et à mesure qu'il commençait à faire clair, même si le soleil était encore en dessous de l'horizon, nous distinguâmes à l'abri de buissons une stèle en pierre, sans doute commémorative. D'ailleurs, un petit chemin y menait.

Nous nous en approchâmes. Cela ressemblait à un menhir, comme on en trouvait un peu partout en Europe. Il y avait aussi des pots remplis de fleurs, certaines fraîches, les autres plutôt fanées...

Des inscriptions étaient gravées dans la pierre, apparemment dans une langue romane proche du latin. Je pris quelques photos. Sans doute était-ce en rapport avec un épisode guerrier ou une fête religieuse ?

- Regarde, Ał ! En bas à droite, ce sont des chiffres romains !

Pam avait une bien meilleure vue que moi. Effectivement, il s'agissait des mêmes chiffres – sous forme de lettres majuscules – qui étaient déjà en usage sous l'Empire romain.

- En tout cas, ils n'ont pas changé de système de numérotation, ce qui est plutôt étonnant ?

- Oui, fis-je en essayant de lire : MM... X... ? Qu'est-ce que tu vois après le X ? A mon avis, ces chiffres étaient utilisés plutôt pour des commémorations, car dans la vie quotidienne, ce n'est vraiment pas très commode pour faire des calculs...

- MMXX... deux fois M suivis d'un X, puis d'un V... et d'une barre simple !

- MMXV... cela fait donc 2016... si je ne m'abuse ?

- Mais oui, 2016 après la fondation de Rome !

- Ou alors, il peut s'agir d'une ère similaire... comme celle à laquelle se référait Joe, dans le bush australien, quand il évoquait l'année 1941...

- Nous serions donc – ici dans le sud de la Gaule – à 75 ans du moment où s'est située cette rencontre en Australie !

- Oui, et tu te souviens qu'il était question d'une guerre dans le Pacifique ? Elle a dû se terminer depuis bien longtemps.

Tout en m'assurant que nous n'étions pas observés, je pris mon épouse par la taille et lui montrai la capsule "Kalipso-2", distante d'une vingtaine de mètres. On voyait maintenant que l'engin s'était posé sur une sorte de pelouse qui devait servir d'aire de jeux aux enfants, car il y avait une balançoire à proximité...

- Dans l'heure qui suit, le mieux sera d'écouter et d'enregistrer des émissions radiophoniques. Cela nous permettra d'en savoir davantage sur cette époque !

- En tout cas, remarqua mon épouse en levant les yeux au ciel, ces traînées blanches de condensation que l'on voit proviennent d'aéroplanes équipés de moteurs à réaction !

- Oui, on peut même dire qu'il règne une intense circulation aérienne. C'est vraiment très étonnant !

- Surtout dans l'axe nord-sud, donc en provenance ou à destination de l'Afrique... Mais quelle pollution de l'atmosphère cela doit être !

De retour à bord de la capsule, je pris soin d'avertir Bŏ-Nèm en lui envoyant un court message. J'attendais ses directives et son feu vert pour revenir à notre époque.
Pam, assise sur le siège de l'ingénieur, avait pris en main le dispositif qui permettait de capter les émissions radio par voie hertzienne.

- Dans la la bande passante de 87–108 MHz, il y a un grand nombre de signaux ! s'exclama-t-elle.

- Écoutons...

C'était surtout de la musique, mais des voix se faisaient également entendre. Sans doute ces émissions étaient-elles destinées aux auditeurs qui venaient de se réveiller. Il m'était difficile de préciser de quelle langue il s'agissait, mais manifestement c'était une langue apparentée à celle qu'employaient les habitants d'Arelete, même si d'emblée je ne comprenais rien à ce que tous ces gens disaient...

- J'enregistre, et on verra plus tard pour identifier la langue !

- Mais j'y pense, à la même époque, une bonne partie des Européens devaient parler "british", autrement dit, le précurseur de notre actuel australien, ou "aussish" ?

- Très juste, Pam ! Le problème, c'est sans doute que le pays où l'on parlait cette langue, appelé "Albion", aujourd'hui [N.d.A: A l'époque des personnages du livre, soit un peu plus de 5 siècles dans notre futur !] en grande partie sous les glaces, se situe à environ mille kilomètres plus au nord, au-delà de la grande ville des Parisii...

- Ah, je comprends ! C'est une question de distance, et donc aussi de portée des ondes radio... Mais peut-être en cherchant un peu ?

Au bout de quelques minutes, il fallut se rendre à l'évidence, il n'y avait que des stations locales émettant dans cette langue de type roman !

- Et pourtant, j'ai l'impression que beaucoup de chansons proposées à l'écoute sont dans ce qui pourrait être du "british", ou un idiome apparenté !

- Tu n'as pas tort, mais cela peut être l'effet du hasard ? Je vais encore changer de fréquence...

Mon épouse laissa le dispositif d'écoute sélectionner d'autres gammes d'ondes. Le résultat ne se fit pas attendre. Une voix nasillarde retentit :

- Continue present heading...

- Ca, c'est du "british", fit Pam en levant le pouce.

- Roger, what is your position ?

- Qui peut bien être ce "Roger" ? se demanda-t-elle.

- I'm just on the northern boundary of your zone, heading seventy degrees at fifteen hundred feet. Is that correct ?

- Il y eut quelques crachotements, puis une autre voix reprit :

- Whiskey Bravo, stay this frequence ; stand by for level change. You are twelve miles behind a scheduled jet traffic ; please, reduce your speed to one hundred seventy knots.

Soudain je compris.

- Ce sont les conversations entre des pilotes d'aéroplanes et la tour de contrôle !

- Disregard previous instruction, you are number two to land following ! fit une autre voix d'un ton plutôt autoritaire. Turn left now heading one hundred sixty. What is your rate of descent ?

- Mais pourquoi, se demanda Pam, toutes ces conversations sont-elles en british, et non dans le langage local ?

- Ca doit être par convention internationale, supposai-je. C'est aussi ce qui se passe chez nous quand des aéronefs transitent au-dessus de l'Afrique centrale ou de l'Amérique du Nord, même si les langues officielles des pays survolés sont différentes !

- Tu as sans doute raison, chéri...

Au même moment, une voix en bon aussish retentit dans l'habitacle. Le visage rougeaud de l'ingénieur sud-africain Sōn-Kră apparut sur l'écran en face de moi sur le pupitre de commande de la "Kalipso-2".

- Pam, Ał ! Tout va bien pour vous deux ?

- Oui, nous sommes sortis quelques instants, puis nous avons enregistré diverses émissions de radiophonie. Maintenant, nous attendons le top départ pour rentrer à la maison !

- Voici encore quelques données numériques à entrer dans l'ordinateur de bord...

S'ensuivirent des suites de chiffres et de lettres qui s'affichèrent à l'écran. L'un des techniciens nommé Flã-Pès avait remplacé Sōn-Kră et nous vérifiâmes que tout était en ordre.

Du coin de l’œil, je vis Pam qui communiquait, cette fois, avec le professeur Máš-Ëna sur un écran situé à sa gauche. Dehors, il faisait maintenant tout à fait clair, même si le soleil ne s'était toujours pas levé à l'horizon.
Autant que je pus comprendre, mon épouse s'était maintenant mise en tête de descendre du promontoire et d'aller discuter avec l'une ou l'autre personne, par exemple en arrêtant l'un des véhicules automobiles qui circulait à cette heure matinale... On entendait en effet distinctement le bruit de leurs moteurs à pistons à travers le micro d'ambiance de la capsule.

- Tu crois que ces gens comprendraient le latin ou le grec ? me demanda-t-elle à brûle-pourpoint.  

J'étais toujours en train de vérifier ce qu'avait programmé l'ordinateur de bord. Connaissant mon épouse, je savais qu'il valait mieux lui répondre par un argument pragmatique, et ne pas la contrarier dans son projet...

- Tu sais, Pam, le cerveau électronique de la base de Rho-Dan en Australie nous fournit les données les plus fiables pour le retour de la capsule. Reporter ce processus d'une heure ou deux risquerait de compromettre notre retour !

Par ailleurs, j'avais hâte de rentrer. Máš-Ëna semblait abonder en mon sens, d'après ce que j'entendais... Pam me lança encore un regard légèrement courroucé. Sans doute aurait-elle désiré que je tentasse l'impossible pour convaincre notre ami brésilien... encore eût-il fallu que je le voulusse, ce qui était loin d'être le cas ! Aussi me concentrai-je sur les préparatifs de départ.

Quelques minutes plus tard, Bŏ-Nèm vint en personne nous dire que nous pouvions entamer notre retour.

Je me recalai sur mon siège et, après avoir déposé un long baiser sur les lèvres de ma compagne, j'enclenchai à fond la manette qui allait permettre de propulser la "Kalipso-2" – et nous avec – dans le temps présent !

 

- CHAPITRE XXI -

 

Notre arrivée fit sensation. Les archéologues et les techniciens étaient tous venus nous accueillir malgré l'heure matinale, car il était à peine 7 heures du matin sur le site de New Rho-Dan.
Dans un premier temps, une zone de sécurité fut créée autour de la capsule. Il y avait en effet le risque d'une possible irradiation à cause de la fameuse "matière noire", présente en grande quantité dans l'espace-temps. Un autre danger pouvait aussi provenir d'une éventuelle contamination par le système de propulsion de la "Kalipso-2". Le type de carburant était certes tenu secret, mais on savait qu'il était à base d'uranium enrichi, donc extrêmement radioactif !

Une légère vapeur due à la brume de mer avait envahi le promontoire, ajoutant un soupçon fantasmagorique à la scène.
Les chefs d'équipe, les techniciens et les scientifiques retenaient leur souffle. Un générateur portatif fut placé devant la capsule pour fournir l'énergie nécessaire aux opérations de décontamination. Toute cette agitation fébrile dura environ dix minutes. Puis il fut procédé à l'ouverture du sas.

Nous sortîmes, Pam et moi, sous les hourras et les applaudissements des personnes qui s'étaient rassemblées sur le promontoire.
Puis comme je devais – pour des raisons de procédure – d'abord m'entretenir avec les chefs d'équipe Máš-Ëna, Bŏ-Nèm et Sōn-Kră, ainsi qu'avec le général Pat-Lōm qui venait tout juste d'arriver d'Australie, je fis signe à Pam de parler pour la douzaine d'autres personnes présentes. Certains des techniciens ou archéologues s'assirent à même le sol, d'autres sur des sièges improvisés, cartons ou caisses, qu'ils avaient glanés sur le site...

Ma femme, un peu gênée de se retrouver ainsi au point de mire de l'attention générale, commenta en ces termes ses aventures trans-temporelles :

- Notre voyage dans le temps a été concluant ! Les données que nous avons recueillies – et pour une part enregistrées – vont permettre d'orienter l'archéologie vers des voies et des réflexions nouvelles... Finalement, nous avons pu visiter trois époques différentes, et confirmer ce que nous avions pressenti dans nos études historiques ! Le but que nous nous étions fixés, mon mari et moi, était en effet de rétablir certaines imprécisions de la chronologie habituellement employée... Cet objectif a largement été atteint ! Nous remercions toutes les équipes à New Rho-Dan qui ont contribué au succès de notre mission !

Au milieu du brouhaha qui s'était instauré, elle ajouta :

- Mais nous nous devons d'avoir une pensée émue pour Hōng-Nȁm, notre ingénieur de bord, qui a disparu quand nous sommes repartis vers le présent, suite à un dysfonctionnement que nous n'expliquons pas encore...

Bien entendu, nous avions convenu, Pam et moi, de ne donner aucun détail précis, ni de commenter cette disparition, laissant à l'enquête qui allait suivre le soin d'apporter de nouveaux éléments. C'est également ce que je venais de réaffirmer aux responsables de la base et du projet "Kalipso-2". S'ensuivit un silence qui devint vite oppressant. L'ingénieur en chef Bŏ-Nèm, qui connaissait bien notre compagnon disparu, finit par dire :

- Sans doute s'est-il agi d'un déplorable accident, ou d'un mauvais concours de circonstances...

Les deux hommes avaient été liés par une solide amitié malgré le manque de points communs : Bŏ-Nèm était un noir de Sydney aux tempes grisonnantes, comme moi, tandis que Hōng-Nȁm, issu du peuplement aborigène, était plutôt maigre avec le teint pâle... Une réelle complicité s'était instaurée entre ces deux ingénieurs foncièrement si différents. Elle avait commencé dès le moment de leurs études d'informatique à Melbourne. Bien sûr, Bŏ-Nèm ne savait pas tout. L'archéologue Máš-Ëna voulut en faire la remarque, mais finalement il rechercha plutôt l'apaisement.

- Allons mon cher, ne vous fâchez pas ! grommela-t-il. L'enquête révélera les responsabilités de chacun !

J'écoutais d'une oreille distraite. Mon esprit était ailleurs, quelques centaines ou milliers d'années dans le passé...

- Nous aurons l'occasion de revenir sur cette dramatique histoire, admit finalement Bŏ-Nèm.

- Oui, murmurai-je. Cela a été affreux... Il nous a fallu un certain temps pour nous rendre à l'évidence qu'il y avait un complot ourdi contre nous – et le projet "Kalipso" ! Ce fut tout à fait inattendu...

Je m'apprêtais à ajouter quelques détails, mais finalement je me contentai de déclarer :

- Sans doute était-ce lié à de mauvaises fréquentations de notre ami ?

- Nous insisterons sur l'accident technique ou sur le côté inexpliqué ! proposa le général Pat-Lōm qui préférait que l'affaire ne s'ébruitât point.

- Oui, enchaîna Bŏ-Nèm, cela ôtera tout soupçon à l'encontre de Hōng-Nȁm...

- Ainsi, nous resterons politiquement correct ! admis-je. Rien ne sert d'attiser la polémique. Certains pourraient se sentir stigmatisés, car l'Église du Créateur est une institution tout à fait respectable – et n'a rien à voir avec les agissements de ces fanatiques !

- Bonne idée, si Pam est d'accord ! fit le général. Nous éviterons de médiatiser cette affaire.

- Bah, ce ne sera pas un problème, vous verrez !

Bŏ-Nèm s'épongea le front à l'aide d'un mouchoir, se leva un court instant et vint se planter devant moi.

- Suis-je indiscret de vous demander si vous pensez que l'acte de sabotage a été commandité de l'extérieur ?

- Cela paraît évident, confirmai-je, même si au premier abord, nous n'avions rien remarqué de suspect. Mais si l'on examine bien la situation...

- Tout cela est déprimant ! s'esclaffa Pat-Lōm subitement pris d'angoisse. Il faut lutter en amont contre ce genre de terrorisme qui remet en question notre façon de vivre !

- Les nouvelles technologies audiovisuelles à la disposition de tout un chacun rendent illusoires une surveillance active... insinua Máš-Ëna. Quant aux personnes qui tombent sous le coup de tels agissements, elles sont pratiquement indétectables !

- L'impact sur nos sociétés des « Terres du Sud » reste quand même très limité, constatai-je. Par ailleurs, on peut dire que c'est grâce à l'acte malveillant de Hōng-Nȁm, que nous avons pu, Pam et moi, confirmer nos points de vue sur la chronologie des derniers millénaires, au-delà de toute attente... La mission "Kalipso-2" a ainsi été couronnée de succès !

- Vrai ? dit Bŏ-Nèm soudain ragaillardi. J'ai hâte de lire votre rapport complet, professeur Ał-Poitoū ! J'avoue avoir été jusqu'à présent très sceptique vis-à-vis de vos idées "récentistes", mais là, je crois que je vais devoir manger mon chapeau...

 Je n'en demandais pas tant. D'un geste, je déposai sur une petite table les quelques objets que j'avais ramenés de mon périple spatio-temporel. Il y avait notamment les croix d'Ankh, et aussi le curieux "fossile" métallique qu'avait ramassé Hōng-Nȁm au bord du promontoire, alors que nous nous apprêtions à quitter l'époque gallo-romaine...

Observée à la loupe, la relique se révélait constituée d'un bloc de conglomérat de sable durci, de calcite et de pyrite. Elle renfermait une structure métallique et sur une face, présentait une forme ronde à l'aspect de cadran.

- On dirait que l'inclusion dans la masse de silice est une sorte de grosse montre ! hasarda Máš-Ëna, après avoir examiné l'objet sous toutes les coutures.

- Comme si voici mille ans les gens portaient déjà des montres ! pouffa de rire Bŏ-Nèm.

 Mû par un certain pressentiment, je repris à moi le petit fossile. Il avait été trouvé à l'époque gallo-romaine, mais provenait évidemment d'une époque antérieure...

- Ça alors ! fis-je avec une stupeur non feinte

 Je venais en effet de reconnaître ma propre montre, celle que j'avais donnée "quelques heures auparavant" au préhistorique Goûm-Naoh !

*
*   *

Mais je n'eus même pas le temps d'ajouter quelque chose à ce sujet. Une alarme stridente venait de se déclencher sur le plateau. Des cris retentirent. Bŏ-Nèm courut vers un groupe de techniciens qui lui faisaient de grands signes. Máš-Ëna et Sōn-Kră lui emboîtèrent le pas, me laissant seul avec le général Pat-Lōm occupé à donner des ordres à l'aide d'un gros téléphone mobile.
Entre-temps, Pam nous avait rejoints. Dans l'atmosphère flottait une odeur bizarre d'ozone, comme après un violent orage.
C'était vraiment sérieux... Quelqu'un passa à côté de nous en hurlant :

- Vite, dépêchez-vous, la "Kalipso" est en feu !

Nous nous regardâmes. Ma femme avait une expression de doute et de stupeur sur le visage.
Effectivement, une lueur rougeâtre venait du hangar où l'on avait remisé la capsule.

- Il y a un problème sur l'un des moteurs trans-temporels ! nous annonça le technicien Flã-Pès. Tout risque d'exploser...

Heureusement, j'avais pris soin de retirer nos affaires personnelles de la carlingue ! Déjà les chefs d'équipe rassemblaient leurs hommes. La décision d'évacuer les lieux fut rapidement prise.

Au dessus de nous, l'atmosphère semblait avoir perdu pour toujours sa pureté originelle.

- Je n'aurais jamais pensé, lorsque nous sommes arrivés ici, devoir affronter un tel désastre ! déplora Máš-Ëna en revenant vers nous.

- La centrale énergétique de la capsule est en train d'imploser! vociféra l'ingénieur Sōn-Kră. Il faut évacuer d'urgence tout le promontoire... La réaction en chaîne risque de se propager alentour !

Ces paroles firent sur nous l'effet d'un coup de massue.
Je comprenais maintenant la terrible situation dans laquelle nous nous trouvions. Attrapant Pam par la main, je prenais la direction du sentier qui descendait vers la plaine...

- Laissez le matériel sur place, aboya encore un technicien. Abandonnez tout l'équipement ! Il faut partir d'ici au plus vite !

Bien sûr, la plupart des hommes ne se résignaient pas à repartir les mains vides et prenaient avec eux tout ce qu'ils pouvaient... J'avais récupéré ma montre-bracelet fossilisée que Máš-Ëna avait commencé à examiner. En toute hâte, je mis nos effets personnels, ainsi que les cartes-mémoire de nos mini-caméras, dans un grand sac que me tendait Pam. Déjà on nous faisait signe de nous dépêcher, car nous étions parmi les derniers.

*
*   *

Non sans émotion, je repassai bientôt devant l'endroit où j'avais rencontré l'homme-marin... Mais la topologie des lieux avait tellement changé que je ne reconnus plus vraiment les lieux !
Il faut dire aussi qu'au petit matin les conditions de luminosité n'étaient pas idéales sur cette partie du promontoire exposée au nord. En tout cas, aucune entrée de grotte n'était visible.

Plus agile que moi à dévaler le sentier parfois étroit qui menait vers la plaine, Pam m'avait devancé de quelques mètres.

Au risque de me faire bousculer par des membres de l'équipe technique, aux bras chargés de matériel ou d'effets personnels, je me retournai encore une fois vers l'endroit de la falaise où je situais approximativement la caverne des préhistoriques.
Mon attention fut alors attirée par un relief bizarre dans la paroi...

C'était comme une tête pierreuse qui me regardait... Elle semblait faire partie de la roche, et pourtant elle avait l'air vivante, comme si sa constitution était organique !Avec effroi, je crus reconnaître le visage de Hōng-Nȁm. Sa bouche se tordait en un rictus affreux... C'était comme s'il voulait me dire quelque chose, mais n'y arrivait pas !

Je voulus faire un signe à Pam, mais elle était déjà à une dizaine de mètres, et surtout beaucoup plus bas sur le sentier escarpé, ce qui faisait que je la voyais à peine. Mais à un moment, elle s'arrêta, me cherchant des yeux. Je crus alors entendre le rire caractéristique de Hōng, par delà les barrières du temps et de l'espace !
Bien sûr, je pensai tout de suite à une manifestation psychopathique, bref, à une hallucination...

Du coin de l’œil, je vis encore mon épouse revenir à ma hauteur. Elle aussi avait dû voir la figure dans la roche, car je sentis qu'elle s'arrêtait. Sa respiration était haletante d'émotion. Je réfléchis quelques secondes et lui dis sans me retourner :

- Cela commence à devenir inquiétant ! En tout cas, je pense qu'il vaut mieux ne pas en parler aux autres...

Pour l'instant, personne n'avait encore remarqué que nous n'étions plus dans la file qui descendait.
Je poussai un profond soupir. Les événements dépassaient les limites du vraisemblable. Pam, très pâle, se demandait si elle ne rêvait pas. Je pris une décision rapide.

- Hallucination ou pas, les intentions de cette chose ne sont peut-être pas purement amicales, fis-je en laissant volontairement planer un doute.

- Hâtons-nous de partir d'ici, conseilla mon épouse en tournant déjà les talons.

Je la retins par la taille.

- Nous devons à tout prix trouver le moyen de détruire cette chose !

- Mais tu n'y penses pas, Ał... Que pouvons-nous faire ?

J'eus un hochement de tête qui exprimait tout mon désarroi, puis me laissai convaincre.

- Tout va être détruit si la réaction en chaîne se propage... insista-t-elle.

- Que devons-nous en conclure ? demandai-je encore.

Ma femme parut hésiter, puis reprit d'une petite voix atone :

- C'est le souvenir qui permet d'appréhender le temps, parce qu'il lui donne la dimension d'une expérience humaine !

Je crus être revenu quelques années en arrière, sous le Mausolée d'Al-İksăndēr, quand Pam s'était retrouvée dans un état de transe... Sans doute avait-elle des dons de médium ! Mais pour l'instant, j'étais plutôt effrayé par l'expression de son visage. Je voulus l'inciter à poursuivre notre chemin et à ne plus fixer des yeux la figure en pierre.

- Il faut continuer de marcher ! insistai-je.

- Que se passe-t-il ? En quelle année sommes-nous ? J'ai des révélations à faire...

Avec effroi, je réalisai que c'était Hōng-Nȁm qui parlait par la bouche de ma femme !

- En l'an 999 de l'Ère Nouvelle, m'entendis-je répondre. Comment êtes-vous arrivé jusqu'ici ?

- J'ai été obligé de faire un détour à travers l'espace-temps, insinua celui qui parlait par le truchement de la voix de Pam. Mais prenez garde ! Le monde autour de nous est un monde interprété... Il est illusoire de vouloir reconstituer le passé !

Je n'y tins plus... Il fallait arrêter cette mascarade avant que l'on ne s'aperçoive de notre absence et que quelqu'un revienne exprès nous chercher.
Je me faisais aussi beaucoup de soucis pour ma femme.
J'eus alors une idée. Fouillant dans le sac que je portais sur le dos, j'en sortis une croix d'Ankh que je brandis en direction de la tête en pierre.

L'effet fut immédiat. En quelques instants, la hideuse figure disparut, tandis qu'une âcre odeur de chaux calcinée me prenait à la gorge.
Sans essayer d'en voir plus, je poussai vers l'avant Pam qui avait du mal à poser un pied devant l'autre. Elle faillit d'ailleurs dégringoler à flanc de falaise, ne se rattrapant qu'in extremis à une saillie rocheuse. Quand le sentier fit un coude, nous nous arrêtâmes une fraction de seconde. Pam leva enfin les yeux vers moi. Je la pris dans les bras, pressant mon corps contre le sien, tandis que sa bouche chercher avidement la mienne. Sans mot dire, nous nous dépêchâmes de rejoindre nos compagnons qui avaient poursuivi leur descente sans rien remarquer.

*
*   *

Une vingtaine de minutes plus tard, nous étions tous rassemblé en bas du promontoire. L'un après l'autre, nous montâmes dans les véhicules tout terrain qui nous attendaient déjà. Sous la direction du général Pat-Lōm qui disposait d'une autochenille de la Navy, le cortège s'ébranla en direction du camp de base, à environ un kilomètre de là.

Nous pûmes tous voir un gigantesque champignon de flammes et de fumée s'élever du haut-plateau où se trouvait la "Kalipso-2". Nous ne pouvions encore que l'imaginer, mais de l'autre côté, la croûte de roche défoncée se transformait en un impétueux torrent de lave qui dévalait à toute vitesse la pente jusqu'au fleuve tout proche !

A côté de moi, l'un des archéologues tremblait de rage et de colère. Sans doute pensait-il que l'ensemble du site de fouilles allait être détruit.

- Je ne sais pas comment vous faîtes, professeur, pour rester aussi calme...

- Il n'y a pas lieu de nous tracasser. Le phénomène n'est que local ! fis-je pour le rassurer. Les chantiers de fouilles dans et autour de la ville d'Arelete seront préservés !

- Vous avez sans raison, acquiesça-t-il.

Sous le coup de l'émotion, son visage s'était durci. Il se pinça les lèvres et se mit doucement à siffloter un vieil air folklorique, sans doute pour essayer de se détendre.

Le lourd véhicule tout-terrain peinait à travers les monticules d'herbes et les grosses flaques d'eau saumâtre. Fébrilement, l'ingénieur Bŏ-Nèm s'agrippait comme il le pouvait à la portière.

- Nous aurions peut-être mieux fait de tenter notre chance sur le site de Pār-Isis, quitte à perdre beaucoup de temps pour y acheminer notre matériel ! maugréa-t-il.

- Je pense que toute l'équipe s'est très bien débrouillée, fis-je pour couper court au débat.

De son côté, Pam ne disait rien, se contentant d'écouter
Peu après, les véhicules arrivèrent au campement de base. Nous ne tardâmes pas à réintégrer nos tentes pour prendre du linge de rechange et du nécessaire de toilette. Nous avions encore quelques heures devant nous, mais le général avait déjà fait passer la consigne qu'il désirait rentrer en Australie avec toutes les équipes – y compris les archéologues. Il ne fallait donc pas perdre de temps.

 

 

- CHAPITRE XXII -

 

Saurons-nous un jour ce qu'il est advenu de Hōng-Nȁm ? Saurons-nous jamais pourquoi la civilisation technologique qui a, voici quelques siècles, immédiatement précédé la nôtre a été à ce point détruite que tout souvenir en a été perdu ?
Beaucoup d'autres questions resteront sans réponse, et je craignais fort qu'elles ne le restassent longtemps !

Pour le moment, nous étions occupés à rassembler nos affaires avant de monter à bord d'une navette militaire. Bientôt, nous allions rejoindre le Queensland, ancré à quelques encablures au large. Nous serons de retour en Australie avant le début des célébrations pour l'an Mil.
A côté de moi, Pam secouait la tête avec regret.

- Quel dommage... soupira-t-elle. Bien sûr, je pense à tout ce que nous avons appris au cours des derniers jours, mais à quel prix !

- A quoi bon nous tourmenter, fis-je en écho.

Sur le petit embarcadère, nous nous tenions enlacés. Le clapotis des vagues avait un effet calmant et rassérénant. Le professeur Máš-Ëna vint se joindre à nous.

- Tout est prêt pour l'ultime départ, fit-il. Nous avons reçu l'ordre de tout faire monter à bord du TS Queensland. J'ai encore pu sauver la mosaïque avec la figuration de Jason. Bon, il se passera sans doute un certain temps avant qu'une équipe d'archéologues ne revienne fouiller ici...

- L'essentiel à été sauvé ! ajoutai-je. Qu'ont dit les soldats envoyés par Pat-Lōm pour inspecter les dégâts sur le monticule ?

- Le torrent de lave qui descendait vers le fleuve Rhodanum a cessé de couler. Tout est figé désormais. Mais la radioactivité est telle qu'il serait déraisonnable de revenir sur le site du promontoire...

- De la "Kalipso-2", il ne reste sans doute que quelques tôles noircies... soupira l'ingénieur Bŏ-Nèm qui s'était approché à son tour.

Je n'avais guère envie de ressasser ces tristes événements. Portant mon regard vers le large, je m'efforçai d'oublier le passé. Il fallait dorénavant nous préoccuper davantage de l'avenir !

- Demain ou après-demain, nous atteindrons les fameuses colonnes d'Hercule, avant de poursuivre notre route à travers l'océan Atlantique...

- Oui, poursuivit Máš-Ëna, nous passerons près du fameux jardin des Hespérides que chantaient les Anciens...

- Ah, ces fameuses pommes d'or... renchérit Bŏ-Nèm.

- Pour les cueillir, il fallait tuer un serpent, symbole de l'obscurantisme, ou encore un dragon à cent têtes !

- A notre époque, l'obscurantisme consiste surtout à dogmatiser des idées perçues comme vraies, même si ce ne sont que des hypothèses ! insinua Pam. 

- Pour certains philosophes, notre existence, ainsi que le monde que nous percevons, ne seraient qu'une illusion ! dis-je encore en pensant à la tête de Hōng-Nȁm, dans la roche.

Et Máš-Ëna ajouta :

- Même l'esprit ferait partie d'un continuum, ce que les Anciens représentaient par un "Labyrinthe", relié à chaque atome de l'Univers, et aussi à l'espace-temps !

- Oui, mais il y a aussi l'entropie, intervint l'ingénieur Bŏ-Nèm, qui pousse à la désorganisation des systèmes et qui s'oppose aux forces de l'esprit...

Pam qui était restée jusqu'à présent plutôt silencieuse admit, sur un plan philosophique, ce qui était plutôt inhabituel chez elle :

- Amour et Discorde sont les noms donnés à ces puissances qui règnent dans le cosmos. L'une unifie, l'autre divise...

- Certes, il faut toujours croire en l’homme... et en la survie de l’humanité ! Mais la vie procède ainsi par séries de cycles, chaque période de l’existence humaine a son environnement biologique, son décor psychologique propre...

En gros, ce que je voulais dire, c'est que chaque époque devait apporter ses solutions propres – contre l'obscurantisme et contre les forces de destruction qui menacent toute l'humanité.

Máš-Ëna voulut sans doute ajouter quelque chose, mais se tut, car la navette de la marine approchait. Il ne fallut que quelques minutes à l'ensemble des personnes présentes pour monter à bord avec leurs bagages et leur équipement.
Bientôt nous quittâmes le lit du fleuve Rhodanum et nous fîmes route à vive allure vers le TS Queensland qui avait déjà appareillé.

J'étais encore perdu dans mes pensées. Je songeais à ce qui nous attendait maintenant. Dans les prochains mois, nous allions devoir répondre à des questions, rédiger des rapports, tenir des conférences...
Non sans émotion, je regardai au loin la butte qui avait été le point de départ de nos aventures. Je pris ma femme fermement par la main.

- Il s'est changé en pierre pour ne pas survivre à son déshonneur !

Pam se serra contre moi.

- Oui, c'était affreux... murmura-t-elle. Il nous a fallu bien du courage pour surmonter toutes ces épreuves.

- Nous oublierons tout cela ! fis-je.

L'histoire de l'humanité et des civilisations avait été transformée maintes fois... Peut-être aurons-nous un jour l'occasion de mettre tout cela au clair ?

 

FIN


Terminé le 6 octobre 2015